Les musulmans sri lankais pris entre deux feux
Rapport Asie N°134
29 mai 2007
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SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS
Durant presque tout le conflit qui dure depuis 25 ans au Sri Lanka, l’attention s’est portée sur la confrontation entre la majorité cingalaise et la minorité tamoule. L’opinion des musulmans, qui représentent 8% de la population et se considèrent comme un groupe ethnique à part entière, a en grande partie été ignorée. Il est vital de comprendre leur rôle dans le conflit et de prendre leurs aspirations politiques en considération pour parvenir à un règlement de paix durable. Si un nouveau processus de paix est lancé, les musulmans devront y participer, mais il faudra dans ce cas prendre des mesures plus rapidement afin d’assurer leur sécurité et leur engagement politique, sachant que, l’un comme l’autre, le gouvernement et le LTTE ont l’intention de poursuivre le conflit. Ce qui implique le contrôle de la milice Karuna, un gouvernement local et national plus coopératif, de meilleurs mécanismes de protection des droits humains et une stratégie politique sérieuse qui mesure les inquiétudes de la minorité dans l’est du pays.
Au moins un tiers des musulmans vit dans le nord et l’est, régions affectées par le conflit, et portent donc un intérêt particulier à la résolution du conflit. Ils ont souvent été confrontés à de dures épreuves, notamment de la part des rebelles tamouls, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE). Les musulmans sont victimes, depuis 1990, de nettoyages ethniques, de massacres et de déplacements forcés de la part des insurgés.
L’accord de cessez-le-feu (CFA) de 2002 a déçu nombre de musulmans. Il ne prévoyait pas leur représentation lors des pourparlers de paix, et beaucoup craignaient qu’un accord donnant le contrôle exclusif du nord et de l’est au LTTE, même s’il s’agissait d’un accord fédéral, porte gravement préjudice à leurs intérêts. En dépit des négociations entre les chefs musulmans et le LTTE, ils ont continué à être la cible de violentes attaques. Depuis la reprise des actions militaires à grande échelle, durant l’été 2006, les musulmans sont de nouveau pris dans les combats dans l’est du pays. Des dizaines de personnes ont été tuées et des centaines déplacées. Ils sont également entrés en conflit avec un nouveau groupe paramilitaire pro-gouvernemental, la milice Karuna. Le souvenir de l’oppression exercée par le LTTE est toujours présent, et de profonds désaccords avec les Tamouls sur la possession des terres et des ressources existent toujours dans l’est.
Les dirigeants politiques musulmans ont souvent été divisés, parce qu’ils représentaient des expériences historiquement différentes et des réalités géographiquement diverses, ainsi que des divergences personnelles et politiques. Les musulmans de l’est et du nord du pays, véritablement touchés par le conflit, ont des interprétations radicalement différentes de celles des musulmans qui vivent au sud, avec les cingalais. Cependant, un consensus existe sur des questions importantes et ils s’accordent sur le souhait de développer une approche plus unitaire du conflit.
Les musulmans n’ont jamais eu recours à la rébellion armée pour affirmer leur position politique, bien que certains aient collaboré avec les forces de sécurité et que quelques-uns aient fait partie des premiers groupes de militants tamouls. La crainte de voir émerger un mouvement armé au sein de la communauté musulmane, peut-être sous couvert d’idéologie islamiste, existe depuis le début des années 1990, mais beaucoup se sont employés à canaliser leurs frustrations dans le processus politique et la négociation avec le gouvernement et les militants tamouls, à différentes périodes.
Rien ne peut garantir que cet engagement en faveur de la non-violence se poursuivra, compte tenu de la frustration visible chez les jeunes musulmans dans la province orientale. Il y a, dans certaines zones, des groupes armés musulmans, mais ils sont modestes et ne représentent pas de véritable menace pour la sécurité. Les craintes quant à l’émergence de mouvements islamistes armés semblent exagérées, ce souvent à des fins politiques. De petites bandes sont entrées dans des activités semi-criminelles et sont impliquées dans des conflits intra-religieux, mais il est probable qu’elles jouent un rôle dans les affrontements intercommunautaires si le conflit continue à menacer la sécurité des coreligionnaires.
Certes, certains musulmans s’intéressent de plus en plus à des versions plus fondamentalistes de l’islam, et de violents affrontements ont eu lieu entre les mouvements ultra-orthodoxe et soufi. Ce type de violence demeure cependant limité et la plupart des musulmans font preuve d’une grande tolérance envers d’autres doctrines et confessions. Néanmoins le conflit, au moins en partie, a poussé certains musulmans à canaliser leurs frustrations et questions identitaires dans des conflits religieux.
Les musulmans ont eu tendance à faire des propositions de paix à la va-vite et subordonnées à la politique des partis majoritaires tamoul et cingalais. Les zones musulmanes autonomes existent toujours dans l’est mais il semble peu probable que le gouvernement actuel les tolère. Les musulmans s’inquiètent des plans de Colombo pour le développement et la gouvernance de la région, car ils n’ont pas véritablement impliqué de consultation des minorités ethniques et ne semblent pas comprendre de vrai transfert de compétences des pouvoirs vers les communautés locales.
À plus long terme, seul un règlement politique total du conflit pourra permettre de tenter de résoudre les injustices faites aux musulmans depuis si longtemps et d’entrer dans une phase de réconciliation. Le LTTE, en particulier, doit se pencher sur son passé de négociations avec les musulmans s’il veut jouir d’une certaine crédibilité dans le futur processus de paix dans lequel les musulmans seront impliqués. Seul un règlement équitable, qui affronte de manière adéquate les inquiétudes cingalaises, tamoules et musulmanes, sera en mesure de limiter la désillusion croissante chez la nouvelle génération de Sri Lankais musulmans.
1. Répondre à la demande de la communauté musulmane d’obtenir sa propre délégation dans d’éventuels pourparlers de paix.
2. S’assurer que le droit de retour des musulmans originaires du nord du pays et le déplacement des musulmans de l’est pendant le conflit feront partie d’un éventuel règlement de paix définitif.
3. Créer une commission présidentielle pour enquêter sur les expulsions de musulmans de la province du nord en 1990 et répondre à leurs besoins immédiats mais aussi aux obstacles juridiques, politiques et physiques à leur retour définitif.
4. S’assurer que les dispositions pour la province orientale prises par un éventuel nouveau gouvernement intérimaire :
(a) prévoient un véritable partage des pouvoirs dans lequel les musulmans et les tamouls seront équitablement représentés et les structures du gouvernement local renforcées, et
(b) n’empêche pas la réalisation d’un règlement politique définitif du conflit.
5. Suspendre les grands projets de développement dans l’est du pays, tels que la Zone économique spéciale de Trincomalee, jusqu’à ce qu’une consultation et des négociations sérieuses aient eu lieu avec les résidents locaux et leurs représentants politiques.
6. Exclure les projets de développement ou de peuplement rural soutenus par l’aide publique qui pourraient modifier l’équilibre ethnique de l’est au détriment des musulmans ou des tamouls et accroître l’aide au développement de l’est, mais uniquement après consultation des communautés locales et tout en assurant une répartition équitable au sein des communautés.
7. Imposer le contrôle effectif des groupes paramilitaires tamouls, notamment la milice pro-gouvernementale Karuna (Tamileela Makkal Viduthalai Puligal, TMVP), en :
(a) les obligeant à rester dans les zones où vivent des civils et à se limiter à une activité politique ;
(b) poursuivant tous les membres de TMPV qui exercent des activités criminelles, comme les enlèvements, le recrutement d’enfants, le vol ou les meurtres extrajudiciaires ; et
(c) en limitant strictement le rôle des membres de TMVP aux programmes d’administration, d’aide et de réimplantation.
8. Enquêter et statuer sur les atrocités et les abus des droits humains, notamment sur le massacre de musulmans qui a eu lieu en 2006, à Pottuvil.
9. Prendre des mesures tangibles afin de réduire les déséquilibres ethniques au sein des forces de sécurité, y compris au sein de la police de la province orientale.
10. Mettre à profit l’assistance des communautés musulmanes aux déplacés internes tamouls en développant de plus amples programmes économiques et sociaux de manière à encourager la réconciliation et la coopération entre les communautés tamoule et musulmane.
11. Surveiller de près le rôle des groupes armés musulmans dans l’est.
12. Soutenir le renforcement des droits constitutionnels de liberté de religion et de protection contre le harcèlement de tous les fidèles et confessions religieuses, y compris des confessions musulmanes minoritaires.
13. Encourager une démocratie locale accrue et une meilleure représentation chez les musulmans et promouvoir des réformes de l’État afin d’assurer une répartition plus équitable des ressources au sein des communautés et moins de dépendance vis-à-vis des réseaux clientélistes.
14. Soutenir les mouvements issus de la société civile, tels le Conseil musulman, ainsi que leur expansion, favoriser une plus grande implication féminine dans ces mouvements, encourager une implication plus importante dans le Secrétariat musulman pour la paix et solliciter davantage de soutien pour cette organisation.
Au LTTE et autres groupes politiques tamouls :
15. Mettre fin à tous les types de harcèlement, à la taxation illégale ou aux abus des droits humains des musulmans, réexaminer les abus perpétrés par le passé et faire de la réconciliation une priorité.
16. Soutenir de la communauté musulmane dans sa requête pour obtenir sa propre délégation lors des futurs pourparlers de paix.
17. Affirmer publiquement le droit de retour des musulmans du nord sur leurs terres et des musulmans de l’est de reprendre leurs cultures.
18. S’engager publiquement en faveur d’un avenir politique multiethnique pour le nord et l’est, dans lequel les musulmans participeront aux affaires politiques.
19. S’engager davantage à introduire les intérêts des musulmans dans le nouveau processus de paix, notamment la création de leur propre délégation en vue des négociations de paix.
20. Faire pression sur le gouvernement pour qu’il :
(a) limite strictement le rôle de la milice TMVP et poursuive ses membres impliqués dans des activités criminelles ;
(b) s’attaque sévèrement aux atrocités qui pourraient avoir été commises par le personnel de sécurité et mette fin au climat d’impunité ; et
(c) permette aux communautés musulmane et tamoule de participer aux débats sur le développement de l’est et engage un processus de paix adéquat afin de créer l’espace nécessaire à un véritable partage du pouvoir dans un éventuel gouvernement par intérim.
21. Consulter les représentants de la communauté musulmane et tenir compte de leurs priorités dans les projets d’aide au développement.
Colombo/Bruxelles, 29 mai 2007