NoScript
General.CookieInfo
General.Confirm
Homepage > Régions et pays > Asie > Asie du Sud > Sri Lanka > La négation des droits des minorités du Nord du Sri Lanka (I)

La négation des droits des minorités du Nord du Sri Lanka (I)

Rapport Asie N°119 16 mars 2012

L'intégralité du rapport est uniquement disponible en anglais.

SYNTHESE

La militarisation croissante et l’absence de gouvernance responsable dans la Province du Nord du Sri Lanka empêchent la population de retrouver une vie normale et risquent de déclencher de nouvelles violences. Le Nord tamoul, théâtre de violents combats pendant la guerre civile, demeure de facto sous occupation militaire, et toutes les décisions politiques sont prises par des fonctionnaires cinghalais depuis Colombo. Le déplacement, lent mais incontestable, de colons cinghalais qui s’installent aux frontières de la Province, ainsi que d’autres formes de « cinghalisation » soutenues par le gouvernement, nourrissent la rancœur de la population et affaiblissent les chances de parvenir à un véritable accord sur une décentralisation du pouvoir en faveur des Tamouls et des autres minorités. La communauté internationale, notamment les gouvernements et agences humanitaires qui soutiennent la reconstruction, doivent exiger un changement radical de cap et fournir leur aide de manière à encourager la démilitarisation et la démocratisation de l’ancienne zone de combat ainsi que le respect absolu des droits des minorités.

Le nombre important de soldats stationnés dans le Nord a entrainé diverses formes de cinghalisation. Panneaux de signalisation et noms de rues en cinghalais, monuments en l’honneur des héros de guerre cinghalais, et même musée et champs de batailles réservés aux Cinghalais se répandent dans une région où le tamoul est la langue dominante. Les pêcheurs et les hommes d’affaires cinghalais bénéficient d’avantages dont les Tamouls sont exclus. Le mouvement, lent mais constant, de colons cinghalais vers les extrémités sud de la Province, souvent avec l’approbation de l’armée et du gouvernement central et parfois sur des terres autrefois cultivées ou occupées par des Tamouls, est particulièrement inquiétant. Ces développements caractérisent une politique du fait accompli, clairement soutenue par les hauts fonctionnaires et conseillers du président, qui vise à transformer la donne sur le terrain, à l’instar de ce qui s’est passé à l’Est, pour désamorcer toute revendication d’autonomie fondée sur la supériorité démographique de la population tamoule dans le Nord.

La Province du Nord, au cœur d’un demi-siècle de tensions ethniques, a payé le prix fort d’une guerre de 25 ans qui s’est terminée dans un bain de sang en mai 2009, faisant 40 000 victimes civiles et permettant la défaite militaire des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (Liberation Tigers of Tamil Eelam, LTTE). Elle est composée de la péninsule de Jaffna et de la région de Vanni, qui a été contrôlée par le LTTE des années 1990 jusqu’à 2009. Objet principal du combat de la guérilla, la Province constitue l’essentiel du territoire revendiqué par les nationalistes tamouls. Leurs demandes d’autonomie régionale au Nord (et à l’Est, désormais multiethnique) ont été âprement contestées par de nombreux Cinghalais, mais l’incapacité à y répondre a entrainé l’émergence de revendications séparatistes qui ont conduit à la guerre civile. Pendant le conflit, les Tamouls fuyant la violence et la discrimination dans les régions à majorité cinghalaise du Sud ont trouvé refuge dans certaines zones du Nord, tombant sous le contrôle totalitaire du LTTE. Environ 75 000 musulmans de langue tamoule – aujourd’hui 200 000 – expulsés du Nord par le mouvement en 1990 demeurent à ce jour déplacés loin de leurs maisons et de leurs terres.

La militarisation croissante de la Province, largement au-delà du simple impératif légitime d’empêcher le retour du LTTE, alimente la colère et la peur des Tamouls et menace à long terme la stabilité et la paix. La stratégie gouvernementale risque ainsi de reproduire précisément ce qu’elle cherche à éradiquer : une nouvelle insurrection tamoule violente. La mise en place d’imposantes bases militaires permanentes, l’ingérence croissante de l’armée dans les activités agricoles et commerciales, l’accaparement de vastes étendues de terres privées et publiques, ainsi que l’influence de l’armée dans la formulation des priorités de la reconstruction, suscitent des inquiétudes. Celles-ci font l’objet du tome II de ce rapport, Reconstruire le Nord du Sri Lanka sous le joug militaire.

Le présent rapport étudie comment le contrôle de l’administration civile et la surveillance de la société civile par l’armée, ainsi que la cinghalisation soutenue par le gouvernement, ont sapé nombre des avantages issus de la fin de la guerre. Les disparitions forcées, la répression violente à l’encontre des manifestants dans plusieurs villes et les punitions extrajudiciaires témoignent de la brutalité de la militarisation du maintien de l’ordre et révèlent la méfiance profonde qui règne entre civils et militaires et entre Tamouls et Cinghalais.

La poursuite de la cinghalisation et de la militarisation du Nord risque de rendre dérisoires les négociations autour d’un transfert du pouvoir entre le gouvernement et l’Alliance nationale tamoule (Tamil National Alliance, TNA), le parti favori des électeurs tamouls et vainqueur des élections législatives et locales. En dépit des fortes pressions de Washington et New Delhi, le gouvernement de Mahinda Rajapaksa semble peu enclin à accepter une véritable décentralisation du pouvoir au profit du Nord (ou de l’Est multiethnique). Les conseils provinciaux ne peuvent pas exercer les prérogatives limitées qui leur sont accordées par la Constitution actuelle. Sans conseil provincial – ce qui contredit pourtant les promesses répétées du gouvernement d’organiser des élections anticipées – le Nord est dirigé directement par un gouverneur, un général à la retraite nommé par le président.

La poursuite des politiques actuelles compromet chaque jour un peu plus les chances d’une véritable répartition du pouvoir avec le Nord tamoul, indépendamment de l’exigence de décentralisation. La démilitarisation de la Province, le rétablissement d’une gouvernance démocratique et civile et la fin de toute cinghalisation soutenue par le gouvernement doivent être au cœur des pressions internationales et des négociations entre le TNA et le gouvernement. Celui-ci peut dès à présent commencer par mettre en œuvre les nombreuses recommandations pertinentes de la Commission leçons retenues et réconciliation (Lessons Learnt and Reconciliation Commission, LLRC) qu’il a établie, et démontrer son engagement en élaborant une feuille de route pour promouvoir la réconciliation et la démocratisation. Les bailleurs de fonds et les organisations de développement peuvent soutenir ces mesures en condamnant fermement l’absence de démocratie dans le Nord et en exigeant que leurs programmes soient élaborés en consultation avec les communautés et les dirigeants locaux et exécutés par une administration civile autonome.

Colombo/Bruxelles, 16 mars 2012

 
Disponible en:
English
Français

Plus d'informations