NoScript
Homepage > Régions et pays > Europe > Islam et identité en Allemagne

Islam et identité en Allemagne

Rapport Europe N°181 14 mars 2007

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

L’expérience de l’Allemagne, qui abrite la deuxième communauté musulmane en Europe occidentale après la France, montre que la présence d’une importante population musulmane au cœur de l’Europe n’entraîne pas nécessairement l’émergence de groupes islamistes violents ni la déstabilisation de l’ordre social. Les hommes politiques reconnaissent désormais que l’Allemagne est un pays d’immigration, qui compte un nombre important de Turcs et de musulmans installés de façon permanente. Les immigrants ont à présent la possibilité d’obtenir la citoyenneté allemande, même si cela se fait selon des conditions difficiles. On constate que ni les courants politiques ni les courants jihadistes de l’islamisme n’ont eut beaucoup d’attrait sur les personnes d’origine turque, qui représentent les trois quarts de la population musulmane en Allemagne, et les quelques terroristes suspectés qui ont été identifiés étaient soit des Allemands convertis soit des binationaux d’origine arabe. Toutefois, certaines questions doivent encore être résolues si l’on veut créer une véritable intégration qui garantira la paix sociale et la stabilité en Allemagne. Alors que le système politique s’est attelé à identifier ou à créer un interlocuteur islamique unique, des questions pratiques demeurent prioritaires, notamment dans les domaines de l’éducation et de l’emploi. Ceux-ci sont très importants aux yeux du grand nombre de désavantagés que l’on trouve parmi plus de deux millions de personnes d’origine turque et des centaines de milliers de musulmans d’autres origines présents dans le pays.

Le présent document fait partie d’une série de rapports de Crisis Group sur l’islamisme et sur l’impact de celui-ci en Europe. Le cas de l’Allemagne est fortement influencé d’une part par le fait que sa population musulmane est dominée par des individus originaires d’un pays, la Turquie, qui se veut laïc et qui possède une expérience des normes démocratiques, et d’autre part par le fait que la religion ne représente pour cette population qu’un élément d’identification parmi d’autres. Ce rapport se penche sur les éléments jihadistes mais accorde une attention particulière aux thèmes qui sont plus directement liés à la question fondamentale suivante : que faut-il faire pour intégrer véritablement cette population musulmane, puisque les Allemands conviennent que c’est ce qui doit être fait ?

La relation entre la population musulmane d’Allemagne, en majorité turque, et la communauté nationale allemande était encore récemment conditionnée par le refus de la classe politique de reconnaître que les Gastarbeiter (travailleurs immigrés, littéralement « invités ») étaient dans le pays pour y rester. C’est le comportement allemand plutôt que turc qui était le premier facteur empêchant une véritable intégration. L’incertitude des Turcs quant à leur éventuel retour « chez eux » et une tendance à la ségrégation linguistique et sociale ont été renforcées pendant deux générations par les pratiques administratives allemandes. Toutefois, depuis 2000, le point de vue et la politique de l’Allemagne ont changé ; la réalité de l’immigration et de l’installation définitive est désormais reconnue et une volonté nouvelle d’élargir la citoyenneté s’est développée, au moins sur le principe. Néanmoins, l’idée selon laquelle l’intégration devrait précéder la naturalisation (les Turcs et autres musulmans devraient d’abord s’intégrer et prouver leur « allémanité » avant de pouvoir acquérir la citoyenneté allemande) continue de freiner le processus de manière considérable.

On ne peut pas attendre des personnes d’origine turque qu’elles s’intègrent complètement dans la société allemande tant que la citoyenneté et leur pleine participation à la vie publique resteront soumises à conditions. En rejetant presque toute la responsabilité de l’ajustement et de l’intégration sur la population immigrée, cette attente irréaliste tend à encourager les autorités et la classe politique à fuir la responsabilité qui leur incombe de faciliter cette intégration et inhibe l’émergence d’un consensus entre les partis politiques sur les principes qui devraient présider au processus d’intégration.

L’accent qui est mis actuellement sur l’« idéologiquement correct », comme l’illustre la proposition d’utiliser pour la demande de naturalisation des questionnaires qui exigent des demandeurs qu’ils se plient à l’avis de l’opinion publique sur certaines questions, conduit les autorités à stigmatiser comme « non-allemande » par nature une opinion de la population immigrée qui souscrit dans le même temps à des variantes totalement non-violentes de la pensée islamique. Cela conduit également à surveiller de près certaines organisations et leurs membres même lorsque ces organisations respectent la loi. Ce contrôle de la pensée s’applique aussi bien aux Turcs qu’aux autres musulmans et constitue une discrimination hostile en principe et fréquemment provocatrice dans la pratique.

Ceci complique les consultations entre les autorités et les chefs religieux musulmans en matière de gestion de la vie et des pratiques religieuses musulmanes. Toutefois, les efforts du gouvernement turc pour monopoliser la représentation des musulmans en Allemagne par le biais d’une organisation, l’Union turco-islamique des affaires religieuses (DİTİB) – qui est sur le plan juridique une association allemande mais en réalité un satellite de l’État turc et un instrument de la tentative de celui-ci de se prémunir contre l’éventuelle croissance de l’opposition au sein de la diaspora turque – sont un autre facteur de complication. Ceci entre en conflit avec la nature plurielle de la population musulmane allemande, qui comprend notamment des Arabes sunnites et chiites et des Kurdes ainsi que des fidèles de courants alternatifs de l’islamisme turc représentés en particulier par le mouvement de la communauté islamique de la Vision nationale (Milli Görüş). Les autorités allemandes se trouvent face à un dilemme : elles ont besoin de la coopération d’Ankara sur certains aspects pratiques mais ne peuvent se permettre de céder aux prétentions monopolistiques du DİTİB sans porter atteinte à l’intégration de tous les courants légitimes (constitutionnels) d’opinion religieuse et politique parmi la population immigrée.

Les autorités doivent garantir tant au niveau fédéral que provincial (c’est-à-dire au niveau des Länder) que, quelle que soit leur forme, les aménagements constitutionnels pris en vue de la consultation des chefs religieux respectent la pluralité des points de vue et des organisations existantes mais aussi que ces consultations n’excèderont pas leurs attributions, à savoir la gestion consensuelle de la pratique religieuse musulmane. C’est en premier lieu aux partis, et non à un forum religieux soutenu par le gouvernement, d’assurer la représentation politique des Allemands d’origine turque sur les aspects sociaux, économiques et politiques, et les partis doivent donc faire des efforts en ce sens. Ils ne devraient pas simplement les représenter en tant que Turcs ou musulmans mais en tant que membres de la société allemande ayant une variété d’intérêts. Les partis doivent se pencher sur les questions générales qui revêtent une importance particulière pour cette population, notamment l’égalité des chances en matière d’éducation, mais ils doivent également être présents au niveau local dans les quartiers turcs et impliquer les Turcs (et autres musulmans) dans le débat et dans les activités des partis.

C’est le succès ou l’échec de ce genre d’efforts politiques qui déterminera en fin de compte si l’Allemagne peut continuer à connaître la paix sociale à mesure que se déroule le processus d’intégration. Et le déroulement de ce processus lors de la prochaine décennie aura inévitablement des répercussions sur l’attitude que l’Allemagne adoptera envers plusieurs questions sécuritaires vitales pour l’Europe, notamment l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE) ou les efforts faits pour garantir la paix au Moyen-Orient.

RECOMMANDATIONS

Aux partis politiques nationaux allemands en général :

1.  Promouvoir l’intégration des Turcs et autres musulmans dans la communauté politique nationale en proposant une représentation efficace de leurs intérêts, notamment des intérêts sociaux et politiques qu’ils partagent avec les citoyens non-musulmans.

2.  Maintenir et, si nécessaire, mettre en place l’activité de partis politiques dans les quartiers où prédominent Turcs et autres musulmans.

3.  Veiller à ce que les éventuels forums qui pourraient exister à l’intérieur d’un parti à l’usage spécifique des membres turcs et/ou musulmans n’induisent pas une ségrégation de ceux-ci par rapport aux autres membres du parti, en facilitant leur participation aux débats et autres activités dudit parti.

4.  Éviter toute tentation d’exploiter le débat sur l’adhésion de la Turquie à l’UE pour attiser le sentiment xénophobe à des fins politiques et plutôt encourager les Allemands d’origine turque à participer de façon positive à ce débat.

Aux partis CDU et CSU en particulier :

5.  Reconnaître que l’intégration ne peut être efficace si elle est soumise à des exigences irréalistes et déraisonnables concernant la naturalisation des Allemands d’origine immigrée.

Au gouvernement fédéral :

6.  Transformer de façon permanente le poste de commissaire à la migration, aux réfugiés et à l’intégration en un poste de ministre délégué du gouvernement et le renforcer en le transférant du ministère fédéral de la Famille, des Personnes âgées, des Femmes et de la Jeunesse au ministère fédéral de l’Intérieur et en augmentant son budget ainsi que son personnel.

7.  Encourager les ministères de l’Éducation dans les Länder à coopérer à la formulation et à la mise en œuvre des politiques conçues pour :

a) proposer des cours de langue préscolaires publics obligatoires pour tous les enfants dont le niveau d’allemand laisse à désirer ;

b) proposer un jardin d’enfants public et à plein temps, obligatoire pendant deux ans, pour les enfants d’immigrés afin de les intégrer dans la société germanophone dès l’âge de cinq ans ; et

c) offrir des cours de langues et autres cours préparatoires durant les premières années de scolarisation afin d’accroître le nombre d’enfants d’origine immigrée dans les lycées (Gymnasien).

8.  Encourager les discussions et promouvoir la coopération entre les ministères des Cultes au niveau des Länder afin de mettre en place des programmes de formation destinés aux enseignants en religion qui peuvent enseigner l’islam dans les écoles publiques et pour mettre en place les structures de formation destinées aux imams locaux.

9.  Éviter de surcharger la Conférence sur l’islam (DIK) avec des fonctions pour lesquelles ses membres ne disposent pas d’un mandat démocratique en limitant ce mandat à l’organisation et à la gestion de la pratique religieuse et autres questions relatives, et rompre avec la pratique qui permet au DİTİB de monopoliser les relations entre l’État et l’islam.

Aux gouvernement des Länder :

10.  Passer en revue et, si nécessaire, modifier les procédures de naturalisation afin de veiller à ce que les candidats à la citoyenneté qui ne partagent pas l’opinion publique du moment ne soient pas écartés comme étant potentiellement indésirables et retenir plutôt comme critère principal l’engagement du candidat à respecter la constitution allemande.

11.  Éviter d’adopter des mesures anti-terroristes provocatrices (raids publics ou détentions en masse de croyants) en l’absence de menaces ou de dangers concrets et spécifiques.

12.  Encourager les ministères de l’Intérieur des Länder à envisager de mettre en place des mécanismes de consultation, qui seraient l’équivalent au niveau provincial de la Conférence sur l’islam, tout en précisant explicitement que ceux-ci se limiteront aux questions de pratique religieuse et en clarifiant les conditions de participation à ces mécanismes afin que Milli Görüş puisse y satisfaire et participer à ces consultations aux côtés des autres fédérations.

13.  Concevoir des politiques en matière d’éducation qui améliorent les perspectives pour les enfants d’origine turque et autres d’entrer à l’université et d’accéder à une formation d’apprenti de qualité, notamment grâce à des cours de langues et autres cours préparatoires préscolaires et durant les premières années de scolarisation, au lieu de sembler pousser ces élèves vers les filières  de la Hauptschule.

14.  Envisager de redessiner les contours des districts scolaires afin d’encourager une plus grande mixité dans les écoles publiques lorsque la proportion d’enfants d’origine immigrée dépasse 75 pour cent dans un district donné.

Au DİTİB :

15.  S’efforcer de nommer des personnes d’origine turque nées en Allemagne (puis des citoyens allemands d’origine turque) au sein de son conseil d’administration et prendre des mesures pour établir sa transparence et son indépendance vis-à-vis du siège d’Ankara et du gouvernement turc.

16.  Initier une ouverture envers les membres alévis de la communauté et chercher à intégrer leurs points de vue dans l’approche du DİTİB.

Au Milli Görüş :

17.  Éviter d’entretenir des liens organisationnels, financiers ou par le biais de son personnel avec les partis politiques en Turquie.

Berlin/Bruxelles, 14 mars 2007

 
Disponible en:
English
Français

Plus d'informations