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Pan-albanisme Quelle menace pour la stabilité des Balkans

Europe Report N°153 25 févr. 2004

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

Selon de nombreux observateurs, le pan-albanisme représente une menace sérieuse pour la stabilité des Balkans. Cent ans de frontières fluctuantes ont largement contribué à la dispersion des Albanais de souche à travers les Balkans : Kosovo, Serbie, Monténégro, Macédoine et Grèce. L’Armée de Libération du Kosovo (ALK), l’Armée Nationale de Libération (ANL) en Macédoine et d’autres groupes ont tous eu recours à la violence pour mieux faire valoir les droits des communautés albanaises. Mais jusqu’où vont leurs ambitions?

Les recherches d’ICG suggèrent que la notion de pan-albanisme est beaucoup plus nuancée et complexe que ne le laissent transparaître les portraits approximatifs dépeignant habituellement les Albanais comme étant simplement focalisés sur la création d’une Grande Albanie ou d’un Grand Kosovo. Il est instructif de s’apercevoir que le soutien populaire dont ont commencé à bénéficier l’ALK et l’ANL, respectivement au Kosovo et en Macédoine, est concomitant à l’abandon de leurs visées initiales nationalistes pan-albanaises au profit d’une revendication pour que leur propre peuple dispose de plus de droits. En appelant ouvertement à la création d’une « Grande Albanie », l’Armée Nationale Albanaise (ANA) n’a jamais réussi à s’octroyer une véritable crédibilité populaire. L’usage de la violence pour servir la cause d’une Grande Albanie ou celle de n’importe quelle expansion territoriale n’est pas plus politiquement populaire que moralement justifié.

Depuis l’introduction du multipartisme en Albanie, la pauvreté et les conflits politiques internes ont éclipsé toutes velléités d’expansion des frontières étatiques. L’Albanie est davantage intéressée par le développement de liens économiques et culturels avec le Kosovo, tout en préservant leur identité respective ; et les gouvernements albanais qui se sont succédés ont toujours opté pour un partenariat stratégique avec la Macédoine dans la mesure où les deux Etats aspirent à rejoindre l’OTAN et l’Union Européenne.

Demeure un risque de conflit au Kosovo dont le statut futur n’est pas encore résolu. La plupart des Albanais présents dans les Balkans soutiennent le désir de la grande majorité des Kosovars en faveur de l’indépendance. Cependant la question d’un Kosovo indépendant diffère sensiblement de celle d’une Grande Albanie. Le problème de la communauté internationale réside dans sa gestion du traitement de la question du statut final du Kosovo sans déstabiliser ses voisins.

Les accords de paix négociés au niveau international, respectivement l’Accord d’Ohrid et le Plan Covic, ont mis fin, en 2001, aux conflits en Macédoine et dans la Vallée de Presevo du Sud de la Serbie. Bien que le rythme de mise en œuvre de ces accords et le respect des réformes promises nourrissent quelques mécontentements, l’heure n’est pas encore à la crise; l’ANA a tenté en vain d’exploiter les mécontentements locaux en Macédoine et Sud Serbie. Le maintien de l’attention internationale sera nécessaire pour s’assurer que toutes les parties tiennent leurs engagements. Jusqu’à maintenant, seuls les Albanais du Monténégro ont su résister à toute forme d’activités paramilitaires.

L’importante diaspora albanaise du Kosovo installée aux Etats-Unis, en Allemagne et en Suisse a joué et jouera encore un rôle clé dans l’essor économique, social et politique, présent et futur du Kosovo, tout autant qu’elle continuera de dicter les développements sur le terrain sur le plan militaire. Elle pourrait facilement ouvrir de nouveaux fronts si elle souhaitait maintenir la pression sur toute une série de questions non résolues attrayant aux Albanais. C’est pourquoi il serait sage de la part des gouvernements albanais et grec de tenter de résoudre la question trop longtemps ignorée des Chams évacués de Grèce en 1945, avant qu’elle ne soit détournée et exploitée par des extrémistes nationalistes, et que les revendications légitimes des Chams soient diluées dans un combat profitant à d’autres causes nationales.

A long terme, le nationalisme albanais ne pourra être apprivoisé que dans la mesure où les accords conclus à l’aide de la communauté internationale seront pleinement appliqués, que la place occupée par les Albanais au sein des sociétés macédonienne, serbe et monténégrine respectée, et qu’une pression importante soit exercée sur les extrémistes albanais et les politiciens qui s’en réclament. Ce processus s’appuiera sur l’intégration européenne avec l’ouverture des frontières entre l’Albanie et ses voisins au Nord, et l’apparition d’opportunités économiques et éducatives accrues dans la région. La décentralisation de l’État en Macédoine et l’octroi d’une indépendance conditionnelle au Kosovo moyennant la garantie par les différentes entités albanaises peuplant les Balkans que les frontières actuelles de l’Europe du Sud-Est resteront intactes, seront de nature à stabiliser la situation.

RECOMMANDATIONS

A l’attention du Gouvernement de l’Albanie :

1.  Poursuivre les efforts visant à neutraliser les groupes paramilitaires et les politiciens extrémistes, en prenant des mesures énergiques à l’encontre des trafics illégaux d’armes et de leur amoncellement en Albanie, et maintenir la coopération sur la mise en application des lois avec les Etats voisins et l’Union Européenne.

A l’attention de la MINUK et de la KFOR :

2.  Intensifier les efforts contre le crime organisé et les militants politiques armés, notamment en sécurisant plus efficacement les frontières du Kosovo.

3.  Préparer un processus pacifique, légal et démocratique visant à résoudre la question du statut final du Kosovo, en intégrant si nécessaire une clause interdisant au Kosovo de fusionner avec l’Albanie.

A l’attention du Gouvernement de Macédoine :

4.  Poursuivre la mise en œuvre de l’Accord d’Ohrid, y compris les réformes dans le domaine sécuritaire ainsi qu’en matière de décentralisation.

A l’attention du Gouvernement de Serbie :

5.  Reconstituer l’Organe de Coordination du Sud de la Serbie.

6.  Remettre au pas les éléments extrémistes des forces de sécurité.

7.  Resserrer les contrôles douaniers le long de la frontière administrative avec le Kosovo, et prendre des mesures énergiques à l’encontre du crime organisé.

A l’attention du Gouvernement du Monténégro :

8.  Aider à l’établissement d’une école de formation de professeurs en langue albanaise à Tuzi ou Ulcinj en vue de former les futurs enseignants des écoles primaires, des collèges et des lycées.

A l’attention du Gouvernement de Grèce :

9.  Prendre des mesures immédiates afin d’améliorer la situation sur le plan des Droits de l’Homme pour tous les Albanais résidant en Grèce.

10.  Ouvrir des négociations à propos du recouvrement des droits de propriété de la population Cham.

A l’attention des leaders politiques albanais à travers tous les Balkans :

11.  Se prononcer contre les leaders politiques extrémistes et les groupes recourant à la violence dans le but de saper les accords de paix de ces cinq dernières années.

A l’attention de la Communauté Internationale, en particulier de l’Union Européenne et de ses Etats Membres :

12.  Continuer d’insister en faveur de l’application de l’Accord d’Ohrid et du Plan Covic.

13.  Exercer une pression plus ferme et augmenter l’aide offerte au gouvernement albanais ainsi qu’aux pays voisins afin qu’ils prennent des mesures plus énergiques contre le commerce illégal et la contrebande.

14.  Faciliter la levée des barrières au commerce légal inter-albanais.

15.  Assouplir le régime des visas à l’égard des habitants de l’Europe du Sud-Est souhaitant visiter ou exercer une activité professionnelle au sein de l’Union Européenne.

16.  Répondre favorablement à la candidature de la Macédoine à l’adhésion de l’UE, et encourager les aspirations de l’Albanie à rejoindre l’UE et de la même manière celles de l’Albanie et la Macédoine à adhérer à l’OTAN.

17.  Continuer de contrôler les activités des extrémistes albanais et des politiciens qui les appuient.

Tirana/Bruxelles, le 25 février 2004

 
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