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Pour un Kosovo libre

Wesley Clark, Le Monde  |   5 févr. 2005

Dans son discours visionnaire d'investiture -pour son second mandat-, le président Bush a parlé des défis auxquels il faudra faire face pour promouvoir la liberté dans le monde. Naturellement, notre attention s'est alors portée sur les élections en Irak.  Mais si l'on se focalise exclusivement sur l'Irak, des dangers surgiront à d'autres endroits, comme les Balkans.

Chaque jour qui passe voit les tensions s'accroître au Kosovo, faisant planer la menace d'une reprise des hostilités qui détruirait la liberté gagnée de haute lutte. En 2005, les Etats-Unis et la communauté internationale devront s'atteler à régler la question du statut final du Kosovo, avant qu'il soit trop tard pour empêcher une tragédie.

Depuis l'intervention de l'OTAN en 1999, le problème n'a jamais été résolu. Le Kosovo est, pour l'instant, une province administrée par l'ONU, dont la Serbie et le Monténégro détiennent toujours formellement la souveraineté. Mais après une décennie d'oppression par Belgrade, conclue par une guerre, d'importants déplacements de population et d'innombrables atrocités, la majorité albanaise - 90 % de la population - est devenue totalement réfractaire à l'idée de renouer des liens avec la Serbie ; et elle n'acceptera rien d'autre que l'indépendance.

Au bout de presque six années, Serbes et Albanais du Kosovo ne parviennent toujours pas à cohabiter. L'objectif avoué de la Serbie est d'empêcher le Kosovo de devenir indépendant. Sous l'ombre d'un nouveau conflit, la majorité albanaise considère la minorité serbe comme une cinquième colonne. Aucune des parties n'est disposée à établir le dialogue. Il est clair que le puzzle du Kosovo n'est pas en passe de s'assembler.

Les tensions, au Kosovo et en Serbie, sont de nouveau à l'ordre du jour. Des heurts violents pourraient avoir lieu avant la fin de l'année s'ils ne sont pas désamorcés par des initiatives concertées de l'Occident. De nouveaux affrontements, comme celui du printemps dernier, où 20 personnes sont mortes et 800 autres ont été blessées, pourraient aboutir à une partition en urgence du territoire du Kosovo, créant ainsi un précédent qui menacerait de mettre à mal les efforts des Etats-Unis et de l'Union européenne pour stabiliser les états multiethniques des Balkans.

Après les émeutes de mars dernier, certains se sont demandé si cette société fragile, instable et sous-développée méritait son propre Etat et était capable d'en assurer la charge. Bien que ces questions méritent d'être posées, il est important de se rappeler que le Kosovo a déjà organisé deux élections démocratiques et posé les fondements d'une économie moderne : il a jeté les bases d'un Etat. Cependant, la protection des minorités ne peut être assurée si la question du statut final ne progresse pas. Le véritable problème est là.

Certains membres de l'establishment politique, de la sécurité et des médias en Serbie n'ont manifestement pas réussi à dépasser l'ère Milosevic dans leur attitude vis-à-vis du Kosovo : par leurs agissements, ils privilégient le morcellement territorial plutôt que la situation de la minorité serbe. Ils voient d'un bon oeil l'amplification de la frustration et la montée de la violence du côté albanais, et ne ménagent pas leurs efforts pour les provoquer afin de pousser à une solution de partition qui ferait sortir du territoire les municipalités habitées par des Serbes au nord du Kosovo et une partie de la ville de Mitrovica (lieu de frictions chroniques), tout en abandonnant à leur sort les deux tiers des Serbes du Kosovo qui habitent plus au sud.

La campagne médiatique acharnée prédisant de nouvelles violences albanaises, les tentatives d'intimidation des habitants albanais de la vallée de Presevo dans le sud de la Serbie et le redéploiement de l'armée serbe vers le sud en décembre dernier ne constituent peut-être que les premières salves d'une stratégie de provocation.

Pour éviter le scénario cauchemar d'une rébellion des Albanais du Kosovo, qui déclencherait des combats pour la domination de Mitrovica et une incursion de l'armée serbe pour sécuriser le nord du Kosovo, une action vigoureuse menée par les Etats-Unis doit être lancée sans plus tarder.

Le "groupe de contact", composé de six nations (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie, Russie) et le Conseil de sécurité de l'ONU ont arrêté la date de la mi-2005 pour décider si le processus concernant le statut futur du Kosovo doit être engagé. Ils devraient s'y mettre dès maintenant, en établissant les principes de base pour les négociations et un calendrier pour le règlement de la situation.

Les conditions préalables pour le futur du Kosovo devraient être les suivantes :

  • pas de rattachement à Belgrade ;
  • pas de partition du territoire ;
  • pas d'union future avec l'Albanie ni aucun autre territoire voisin.

Le rythme de la progression vers une indépendance totale devrait être subordonné au traitement des minorités. Ce dernier point est d'une importance cruciale.

Le secrétaire général de l'ONU devrait également nommer un représentant spécial pour engager des consultations sur un projet de texte - l'"Accord du Kosovo" -, en vue d'élaborer une nouvelle Constitution qui garantirait les droits des minorités et prolongerait la présence internationale en termes de surveillance, d'assistance et de sécurité dans un nouvel Etat du Kosovo. Enfin, il faudrait organiser une conférence internationale pour la fin 2005, dans l'intention de finaliser et de ratifier l'Accord du Kosovo.

Si la Serbie coopère, cela lui permettra de jouer un rôle dans l'introduction de garanties pour la minorité serbe dans la nouvelle Constitution, qui devra être rédigée par l'Assemblée du Kosovo en accord avec les partenaires internationaux. Mais si, au contraire, elle boycotte le processus et refuse formellement de renoncer à la souveraineté, c'est le Kosovo, trop fragile encore, qui en subira les conséquences.

De même, si la question du statut devait être bloquée au Conseil de sécurité, il faudrait que les Etats-Unis organisent eux-mêmes la conférence avec une coalition composée de leurs alliés européens, qu'ils avalisent un référendum pour l'adoption de la nouvelle Constitution au début de l'année 2006, puis qu'ils accordent une reconnaissance diplomatique et un soutien sans faille au nouvel Etat.

Contrairement à l'Irak, il n'y a pas aujourd'hui de conflit ouvert au Kosovo, mais de promptes mesures à prendre pour régler la question du statut final de ce territoire sont justifiées si l'on ne veut pas mettre en danger la paix et la liberté dans les Balkans.

Wesley Clark a été le commandant en chef des forces de l'OTAN durant la campagne de 1999 au Kosovo. il est aujourd'hui membre de l'International Crisis Group.

 
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