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Le revirement de la Serbie

Rapport Europe N°154 26 mars 2004

SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS

En politique, la Serbie ressemble de plus en plus à l'ère Milosevic sans Milosevic. Sa réaction au catastrophique quasi effondrement de la Mission des Nations Unies au Kosovo (MINUK) mi-mars 2004, le tour de force des ultranationalistes lors des élections législatives du 28 décembre 2003 ainsi que les deux mois consécutifs de querelles qui ont précédé la formation d'un gouvernement minoritaire dont la survie dépend du soutien de l'ancien parti de Milosevic, sont autant de signes précurseurs de difficultés à venir. En 2004, la Serbie peut s'attendre à une poursuite de l'instabilité politique, du marasme économique et à des relations de plus en plus tendues avec l'Ouest. La pulsion de nettoyage ethnique des Serbes par les Albanais au Kosovo a soulevé l'éventualité d'une partition du Kosovo, renforcé l'aile droite nationaliste et accentué le sentiment anti-occidental. A l'heure où les tensions au Kosovo pourraient se propager à la Vallée de Presevo, au Sandjak et même à la Vojvodine, l'instabilité et la faiblesse de l'économie pourraient hâter le pas du Monténégro vers l'indépendance.

Ces perspectives devraient inciter la communauté internationale à réévaluer ses politiques à l'égard de la Serbie. Cela devrait impliquer: de ne pas considérer plus longtemps la Serbie comme un facteur de stabilité régionale; de s'appuyer moins sur la "carotte" de l'intégration européenne et d'insister moins sur l'union Serbie-Monténégro; et de recourir davantage à une conditionnalité plus stricte de l'aide. S'il y a un côté positif, c'est le déclin économique en cours qui, voué probablement à s'accentuer, confère à la communauté internationale une meilleure emprise sur le gouvernement serbe, si elle est prête à en faire usage.

Le nouveau gouvernement serbe pourrait s'avérer éphémère. Il présente de sérieuses divergences internes et son statut minoritaire réduit d'autant ses chances de prendre les décisions fermes et nécessaires au redressement de l'économie, spécialement s'il n'obtient pas une aide majeure en provenance de l'étranger. Néanmoins, ses premières actions (ainsi que celles du parlement) peuvent laisser croire, contre toute attente, qu'il serait plus stable et qu'il pourrait se maintenir plus longtemps. Les agitations au Kosovo ont été un facteur de ralliement, temporaire toutefois. Mais une telle stabilité, dans la mesure où elle existe, reposera sur le plus petit dénominateur commun politique qu'est le populisme anti-occidental qui règne aujourd'hui à Belgrade. Bien que le Premier Ministre Kostunica ait déclaré que la Serbie n'a d'autre alternative que l'Europe, il ne semble pas pour autant considérer la coopération avec le Tribunal International de La Haye comme une priorité.

En dépit des déclarations du gouvernement, le cheminement de la Serbie vers un avenir européen semble précaire. Les évènements survenus au Kosovo ont diminué l'attrait des institutions européennes pour le pays et endommagé la crédibilité des Nations Unies, de l'UE, des Etats-Unis et de l'OTAN. Les partis politiques opposés ou bien ayant une attitude ambiguë à l'égard de l'intégration européenne contrôlent 71% du parlement. Le parti ultranationaliste SRS totalise un tiers des sièges dans chacune des commissions. Les courants anti-réforme au sein du bloc "démocratique" semblent décidés à s'éloigner ou revenir sur les nombreuses mesures clés établies sous Djindjic, pendant que le SRS pousse en faveur d'un retour en arrière. L'économie et le Kosovo font peser une pression terrible sur le gouvernement, et le SRS bénéficiera sans doute le plus des mécontentements lors des prochaines élections présidentielles et municipales.

Pour prétendre à la stabilité, la Serbie doit opérer deux transitions. La première consiste à passer de l'Etat criminalisé datant de l'ère Milosevic à une société plus normale. La seconde est la transition classique des pays de l'Europe de l'Est, c'est à dire passer d'une économie socialiste centralisée à une économie de marché démocratique. Cette dernière n'aura pas lieu tant que la première n'enregistrera pas des progrès significatifs. N'avoir pas su débarrasser la Serbie du legs de Milosevic (particulièrement dans les services de sécurité) a conduit à la résurgence de l'extrême droite ainsi qu'à l'arrêt des réformes. L'aide internationale devrait être réorientée et viser la première transition. Malheureusement, le nouveau gouvernement a démontré qu'il était plus préoccupé à effacer l'empreinte de Djindjic que celle de Milosevic.

Il est de plus en plus évident que le jour qui a vu tomber Milosevic, le 5 octobre 2000, était moins révolutionnaire qu'il ne l'a semblé à l'époque. Beaucoup de démocrates serbes avaient alors accepté le mythe développé sous Milosevic selon lequel tous les maux du pays étaient dus à une décennie de guerres, aux sanctions internationales ainsi qu'à la campagne de bombardements de l'OTAN de 1999. Avec la disparition de ces "causes", nombreux sont les démocrates qui ont montré peu d'enthousiasme à l'endroit des réformes et les ont bloquées activement à plusieurs reprises. Ainsi, la Serbie n'a pas réussi à rompre clairement avec l'héritage de Milosevic. A travers les élections de décembre 2003, c'est en partie le passé qui a resurgi et qui menace les progrès insuffisants réalisés jusqu'à maintenant, tant sur le plan intérieur que dans les relations de la Serbie avec ses voisins.

Les structures et le personnel en place sous Milosevic sont quasi inchangés au sein de l'appareil judiciaire, de la police, de l'armée et d'autres institutions clés. Les médias et la magistrature serbes sont moins indépendants qu'il y a deux ans. La myriade de services de renseignement semblent toujours incontrôlables et essentiellement occupés à espionner les opposants politiques. En 2004, il est à peu près aussi difficile de faire du commerce en Serbie que sous Milosevic, comme en témoigne le faible investissement étranger. Les seules institutions qui paraissent fonctionner avec quelque efficacité sont l'armée et la Banque Nationale. En attendant, l'absence d'une résolution sur le statut final du Kosovo continuera d'obscurcir la politique intérieure et de voiler le dialogue politique normal.

ICG publiera très prochainement un rapport consacré aux évènements de mars 2004 survenus au Kosovo ainsi qu'à leurs implications pour le futur du Kosovo et la politique internationale dans l'ensemble de la région.

RECOMMANDATIONS

A l'attention de l'Union Européenne:

  1. Lier l'octroi de l'aide économique provenant de l'UE et de ses Etats Membres à un examen formel et annuel des critères spécifiques devant être remplis par le gouvernement serbe, en y incluant la coopération avec le Tribunal de La Haye (TPIY).

  2. Nommer à Belgrade un Représentant Spécial à haut niveau comme premier point de contact et voix commune, aidant à coordonner l'action de la communauté diplomatique occidentale et des bailleurs internationaux.

A l'attention des Etats-Unis:

  1. Poursuivre et renforcer la conditionnalité appliquée à l'octroi de l'aide, en y incluant l'exigence faite au gouvernement serbe de coopérer avec le TPIY.

A l'attention de l'OTAN:

  1. Adhérer à la politique refusant l'accès de la Serbie-Monténégro au Partenariat pour la Paix tant qu'elle ne renoncera pas à son procès contre l'OTAN et ne coopérera pas pleinement avec le TPIY.

A l'attention de la communauté des donateurs internationaux:

  1. Etendre la conditionnalité à l'aide apportée par le FMI, la Banque Mondiale et la BERD.

  2. Exiger du gouvernement serbe une transparence accrue en matière de projets d'investissements en capital.

  3. Insister sur une coopération supérieure de la Serbie avec les structures de la communauté internationale au Kosovo et imposer une plus grande transparence dans le soutien de la Serbie aux structures parallèles au Kosovo.

A l'attention du Gouvernement serbe:

  1. Accorder une priorité plus grande aux réformes économiques.

  2. Coopérer avec le TPIY, y compris en arrêtant et en transférant à La Haye toutes personnes inculpées et présentes sur son territoire.

  3. Réformer l'appareil judiciaire et les médias pour les rendre plus opérationnels et indépendants.

  4. Modérer les passions nationalistes, notamment en conseillant vivement aux médias d'éviter toute rhétorique incendiaire.

  5. Procurer une sécurité renforcée aux militants serbes des Droits de l'Homme ainsi qu'aux minorités nationales de Vojvodine, du Sandjak et du Kosovo.

  6. Prévenir toutes tentatives de la part de mouvements d'extrême droite de nettoyage ethnique dans le Sud de la Serbie, au Sandjak ou en Vojvodine.


    Belgrade/Brussels, 26 March 2004

 
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