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Azerbaïdjan: tourner une nouvelle page?

Rapport Europe Nº 156 13 mai 2004

Synthèse et recommandations

Bordé par l'Iran, la Turquie et la Russie, pays riche en pétrole, l'Azerbaïdjan, n'a jamais complètement cicatrisé de sa défaite dix ans plutôt face à l'Arménie et suscite à la fois espoir et inquiétude. L'élection en octobre 2003 d'Ilham Aliyev à la présidence, que son père Heydar, aujourd'hui défunt, avait occupée quasiment depuis l'indépendance, a souligné les vrais choix que rencontre le pays désormais. Son gouvernement relève d'un système autocratique soigneusement conçu et bâti à partir de la fin des années 1960 par feu le père et ancien membre du politburo sous l'ère soviétique autour d'une forte dépendance vis-à-vis de la famille et des membres du clan, des revenus pétroliers et du clientélisme.

Le nouveau Président Aliyev, comme beaucoup au sein de la communauté internationale, ont mis l'accent sur la continuité et la stabilité avec ce franchissement de cap, cependant des défis majeurs dotés d'un fort impact régional sont désormais incontournables. Tout d'abord, le dirigeant de l'Azerbaïdjan, jeune et largement inexpérimenté, devra décider s'il adopte le processus démocratique ou tente de maintenir un pouvoir autocratique très légèrement teinté d'un pluralisme politique apparent. Bien que tentant de sacrifier les préoccupations internationales en matière de démocratie sur l'autel des intérêts stratégiques liés aux réserves pétrolières et de laisser mijoter les disputes régionales, une telle approche exacerberait vraisemblablement l'instabilité et aurait un coût élevé à long terme.

L'élection présidentielle est loin d'avoir répondu aux normes internationales. Il n'y a pas eu de véritable campagne électorale, les partis de l'opposition ont été harcelés et intimidés, et leurs principaux candidats privés d'enregistrement. Les médias ont été partiaux et les partis ou groupes ont eu très peu d'occasions pour exprimer leur opposition. Mal organisés, les partis de l'opposition n'ont également pas réussi à soutenir un candidat commun. Immédiatement après ces élections biaisées, la violence a éclaté entre les services de sécurité et des groupes de l'opposition appelant à un second tour de scrutin. Plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées, et il n'existe aujourd'hui plus d'opposition visible dans le pays.

La critique internationale a été délibérément muette et il est difficile de ne pas conclure que la raison première en est les intérêts commerciaux énergétiques et les manœuvres en quête d'avantages stratégiques dans la région. Bien que les Etats-Unis et l'Union Européenne aient émis quelques critiques après les élections, c'était manifestement trop peu et trop tard. S'ils espèrent soutenir les jeunes réformateurs présents à la fois au sein du gouvernement et dans l'opposition, les Etats-Unis et l'UE devront se faire beaucoup plus audibles dans l'expression de leur attachement au processus démocratique.

L'élite dirigeante azerbaïdjanaise apparaît de plus en plus divisée: plusieurs clans (organisés dans une large mesure par affinités régionales clientélistes) se disputent le contrôle d'une structure pyramidale de distribution qui permet le prélèvement de montants substantiels sur le marché du pétrole. Le Président Aliyev devra également tenir compte des âpres clivages générationnels au sein du gouvernement, du secteur privé et même de sa propre famille. Anticipant certaines de ces luttes intestines, son père avait déjà entrepris de rajeunir quelques postes clés. Toutefois, ces nouveaux occupants pourraient s'avérer des concurrents directs au nouveau dirigeant si son pouvoir se mettait à battre de l'aile.

Encourager la démocratisation et combattre la corruption revêtent toute leur importance à la lumière des défis que doit relever Aliyev. Contenir l'opposition et réprimer durement les groupes religieux pourraient avoir un effet boomerang et, conjugués au malaise socio-économique général, alimenter une opposition politique et religieuse plus radicale ainsi que des agitations dans les régions du nord.  Le nouveau président doit accorder une haute priorité au développement économique, au-delà du secteur pétrolier et de Bakou. Son gouvernement devrait envisager l'introduction d'une éducation religieuse modérée dans les écoles et autoriser aux organisations religieuses leur immatriculation. Le meilleur espoir d'Aliyev pour que l'Azerbaïdjan remplisse ses engagements vis-à-vis du Conseil de l'Europe réside dans l'introduction d'une nouvelle génération de "techniciens", parallèlement au démantèlement progressif des réseaux de corruption et de clientélisme qui tiennent l'économie et le système politique. A cet égard, la conduite d'une enquête sur les violences entourant les élections de 2003 serait la bienvenue.

La religion n'a pas joué de rôle majeur dans la vie politique de l'Azerbaïdjan dont la tradition de laïcité remonte à un siècle. Toutefois, les incidents survenus en 2002 autour d'une mosquée de la ville habituellement calme de Nardaran, située au nord de Bakou, sont révélateurs de nouvelles tensions. Ce cas a montré avec quelle rapidité les dirigeants azerbaïdjanais sont capables d'imputer à l'Islam radical tout trouble politique, plutôt que de remonter aux racines des difficultés sociales et économiques entretenues par une gestion des affaires de l'Etat corrompue et incompétente.

Malgré les efforts gouvernemetaux récurrents de manipulation des questions religieuses, certains signes ont clairement indiqué qu'un Islam plus radical avait eu tendance à se développer jusqu'en 2002. Depuis, les services de sécurité ont, semble-t-il, infiltré avec succès la plupart des réseaux radicaux.

Faire de l'Azerbaïdjan un Etat plus moderne, ouvert, démocratique et moins corrompu pourrait contribuer à faciliter la résolution du conflit mal cicatrisé à propos du territoire du Haut-Karabakh qu'il dispute à l'Arménie. Une meilleure coordination entre les Etats-Unis, l'Union Européenne et la Russie contribuerait également de manière significative à la conclusion d'un règlement durable. La France devrait inscrire plus étroitement son rôle de négociateur au sein de la politique de l'UE menée dans la région.

RECOMMANDATIONS

A l'attention du Gouvernement de l'Azerbaïdjan:

1. Mettre en place rapidement un programme générateur de croissance économique et de réduction des inégalités sociales en dehors de Bakou et des secteurs énergétiques, en axant sur l'amélioration du cadre dédié à l'investissement dans le secteur non pétrolier.

2. Utiliser les revenus de l'Etat pour augmenter les retraites et salaires tout en luttant contre la corruption dans le secteur de la santé.

3. Lancer une véritable enquête sur l'attitude adoptée par les organismes chargés de faire respecter la loi, pendant et immédiatement après les élections présidentielles d'octobre 2003, et réhabiliter les noms des opposants politiques et des présidents des commissions électorales qui ont été arrêtés arbitrairement.

4. Faciliter l'enregistrement des organisations religieuses par le Comité d'Etat en charge des Affaires religieuses à l'aide de procédures plus transparentes et bienveillantes, et d'une manière générale mettre en œuvre des politiques plus égalitaires à l'égard des religions.

5. Appliquer les recommandations du Conseil de l'Europe quant au traitement des prisonniers politiques et à l'indépendance des médias.

6. Mettre en place une structure anti-corruption véritablement indépendante afin d'enquêter sur les détournements à des fins personnelles de fonds publics et de faire des propositions de réforme de la loi en tenant compte des recommandations des acteurs de la société civile et notamment des organisations non gouvernementales (ONG).

A l'attention de la Communauté Internationale:

7. Adopter une position publique plus visible sur les problèmes de gouvernance, notamment en appelant le gouvernement à s'acquitter de ses engagements souscrits auprès du Conseil de l'Europe et d'opter pour la démocratisation.

8. Conditionner l'aide au développement ainsi qu'en matière de sécurité destinée à l'Azerbaïdjan et l'Arménie à la poursuite de pourparlers bilatéraux réguliers et sérieux sur le Haut-Karabakh.

9. Explorer plus en profondeur, par le biais de discussions entre la Russie, l'OTAN, l'OSCE, l'UE et les Etats-Unis, les mécanismes et la composition d'une force de maintien de la paix susceptible de contribuer au respect d'un éventuel règlement sur le Haut-Karabakh.

10. Soutenir plus activement les médias indépendants en Azerbaïdjan en finançant une chaîne de télévision indépendante et une imprimerie indépendante à Bakou ainsi qu'en aidant à la réalisation de sondages d'opinion réguliers sur les sujets politiques et économiques nationaux qui ont de l'importance. 

11. Assister les ONG locales qui opèrent dans des zones peuplées par des minorités afin de créer des emplois et de générer un soutien en terme de développement communautaire.

A l'attention de la Russie:

12. Eviter un embrasement de la situation au Sud Caucase en augmentant la coopération militaire avec l'Arménie.

13. Coopérer plus activement avec l'Azerbaïdjan en renforçant les contrôles à la frontière entre l'Azerbaïdjan et le Daguestan.

A l'attention des Etats Membres de l'UE et de la Commission européenne:

14. Insister davantage sur les problèmes des Droits de l'Homme lors des déclarations publiques et des rencontres du Conseil de Coopération avec le gouvernement azerbaïdjanais.

15. Spécifier clairement si la France agit au nom de l'UE en tant que co-Président du Groupe de Minsk de l'OSCE chargé du dossier du Haut-Karabakh.

16. Placer la question du Haut-Karabakh à l'ordre du jour de chaque sommet UE-Russie et relier les aspects financiers aux efforts constructifs entrepris en vue d'un règlement.

17. Ouvrir une délégation de la Commission européenne à Bakou, et établir une Chambre de commerce UE-Caucase avec un siège à Bakou et des antennes à Tbilissi et Erevan.

A l'attention des Etats-Unis:

18. Aborder la question d'une coopération militaire étendue dans le Sud Caucase en tenant compte du fait que toute présence militaire accrue en Azerbaïdjan, Arménie et Géorgie ou ailleurs dans la région caspienne pourrait entraîner une détérioration des relations entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie, ainsi qu'entre la Russie et l'Iran.

Baku/ Bruxelles, 13 mai 2004

 

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