NoScript
General.CookieInfo
General.Confirm
Homepage > Régions et pays > Moyen-Orient & Afrique du Nord > Egypte, Syrie & Liban > Liban > Nouvelle crise, vieux démons au Liban: les leçons oubliées de Bab Tebbaneh/Jabal Mohsen

Nouvelle crise, vieux démons au Liban: les leçons oubliées de Bab Tebbaneh/Jabal Mohsen

Briefing Moyen-Orient N°29 14 oct. 2010

SYNTHESE

Le Liban traverse, à nouveau, une zone de graves dangers. La crise qu’il subit depuis l’assassinat en 2005 de l’an­cien premier ministre Rafic Hariri, connaît en effet une nouvelle mutation particulièrement dangereuse, à mesure que les perspectives de mises en accusation décidées par le tribunal international chargé d’enquêter sur ce meurtre se font plus précises. L’implication attendue de membres du Hizbollah a replongé la scène politique dans une lutte féroce, où se jouent tout à la fois les relations intercommunautaires, la légitimité de la résistance que ce mouvement incarne, la crédibilité du tribunal, la survie de l’actuel gouvernement d’unité nationale, la solidité du récent rapprochement syro-saoudien et, plus généralement, la stabilité bien fragile du pays. Le soutien international offert au tribunal, son rejet catégorique par le Hizbollah, et la difficulté qu’il y a pour Saad Hariri, premier ministre et fils de Rafic, à le désavouer risque de conduire rapidement à une impasse, dont les effets se reporteront rapidement au niveau de la rue.

Si de nombreux politiciens et commentateurs évoquent les dangers de « coup d’état » ou d’éclatement subit d’une nouvelle « guerre civile », un scénario plus probable à court terme renvoie à un cycle bien rodé, où les blocages politiques exacerbent les tensions populaires, dont la régulation par les acteurs politiques sert de prolongement à leurs négociations. Aussi, l’instabilité est-elle à prévoir, d’abord, dans l’une ou l’autre de ces zones périphériques et sous-développées du Liban, où se côtoient des populations divisées par les enjeux actuels, animées par les souvenirs de la guerre civile, et laissées essentiellement livrées à elle-même jusqu’à ce que l’éclatement de violences les intègre opportunément au jeu politique. C’est le cas des quartiers de Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen dans la ville de Tripoli qui ont témoigné récemment d’une escalade à la fois verbale et militaire, un lancement de roquette contre le quartier allawite ayant fait deux blessés.

Tout comme le Liban, qui, malgré sa petite taille, est un concentré des tensions qui traversent la région dans son ensemble, ces quartiers sont un modèle réduit des défis qui s’opposent à la stabilité du Liban. Les incidents mortels qui se sont produits ces dernières années dans ces zones géographiquement et socialement marginales sont partie liés à des luttes qui dépassent de loin leurs lisières. Ce microcosme, ignoré des regards qui se braquent sur les extravagances de la scène politique de la capitale ou qui cherchent à deviner le grand jeu qui se joue secrètement dans les coulisses régionales, offre justement à voir de façon particulièrement lisible l’interaction des échelons local, national et international, une articulation indispensable au déchiffrage d’une crise libanaise à répétition.

Les deux quartiers sont presque une métaphore du Liban tout entier. Ils ne constituaient, à l’origine, qu’un seul ensemble, que la guerre civile a scindé en deux selon une ligne de fracture communautaire. Autrefois mêlées, la majorité sunnite de Bab Tebbaneh et la majorité allawite de Jabal Mohsen ont pris des chemins divergents lorsque Tripoli est devenue, dans les années 70 et 80, le foyer d’une politisation tous azimuts – sous l’effet de la cause palestinienne, de l’affirmation du nationalisme arabe et de l’islamisme et, partant, des ingérences croissantes de la Syrie. Des combats de rue firent de nombreux morts de part et d’autre, culminant avec un véritable massacre perpétué à Bab Tebbaneh en 1986. Comme ailleurs au Liban, les blessures ouvertes à l’époque ne se sont jamais refermées : les mémoires restent à vifs ; les identités se définissent sur un mode victimaire, en référence aux souffrances endurées, aux menaces qui persistent et aux revanches à prendre ; le présent est perçu à travers le prisme du passé ; et les deux côtés partagent un même sentiment de vulnérabilité extrême.

La résurgence de vieux démons à Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh n’est pas sans évoquer la chronicité de l’insta­bilité libanaise, plus généralement. Depuis la fin de la guerre civile, il y a maintenant vingt ans, rien n’a été fait pour résoudre les contentieux de l’époque. Plus que de solutions durables, le Liban d’après-guerre s’est forgé autour d’un équilibre précaire qu’il s’évertue à perpétuer. Symptomatiquement, les combats qui se sont déroulés en 2007 et 2008 ont donné lieu, au mieux, à des efforts visant à les contenir jusqu’au prochain embrasement. Ainsi, quelques mesures convenues de « réconciliation » sont restées sans suites.

Mais ces quartiers de Tripoli ont aussi servi de zone d’affrontement par procuration. Des acteurs extérieurs y ont transposé leurs querelles, soutenant les combattants locaux dans une lutte moins couteuse et plus facilement gérable que ne pouvait l’être une guerre ouverte dans la capitale libanaise. Il n’est pas anodin, en effet, que les tensions opposant Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh aient explosées quand les parties adverses rencontraient les limites du recours à la violence au cœur de Beyrouth, et amorçaient un mouvement de recul de crainte de voir la situation leur échapper totalement. Ce fut le cas suite à une grève générale décrétée en janvier 2007 et qui menaça de dégénérer, de même qu’après la prise d’une partie du centre ville par le Hizbollah en mai 2008.

Arène de substitution suscitant un intérêt éphémère, ces quartiers défavorisés n’en sont pas moins des espaces délaissés par l’Etat, représentatifs d’un modèle de développement centré sur les beaux quartiers de la capitale. Les services publics de base y sont réduits au strict minimum. Le système éducatif est sinistré et la jeunesse n’a guère d’autre horizon que des emplois subalternes ou, bien souvent, le chômage. L’appareil de sécurité, absent en temps normal et, a fortiori, en périodes de crise, ne fait que des apparitions fugaces au moment même où une trêve est conclue, comme pour entériner symboliquement le « rétablissement de l’ordre », sans pour autant rétablir l’autorité de l’Etat. Sentiment d’abandon et précarité économique alimentent une culture milicienne héritée de la guerre civile dans des quartiers qui, au fond, ont beaucoup en commun.

L’adhésion à des groupes islamistes, qui ont retrouvé après le retrait syrien une certaine liberté d’action, a constitué pour une partie de la jeunesse sunnite de Bab Tebbaneh une alternative au désœuvrement et à l’échec social. A Jabal Mohsen, la majorité allawite s’est plus que jamais rangée derrière un parti politique dont elle ne partage pas forcément les convictions, mais qui seul est capable de lui procurer une forme de protection.

Quant aux sponsors extérieurs auxquels s’adossent les acteurs locaux, ils se contentent d’enfermer ceux-ci dans une relation de clientèle : ça a été vrai pour la Syrie à l’épo­­que où, puissance dominante au Liban, elle a favorisé politiquement les Allawites, sans veiller au développement de Jabal Mohsen ; c’est tout aussi vrai pour Bab Tebbaneh et ses parrains divers – le Courant du Futur du premier ministre Saad Hariri, l’Arabie Saoudite ou encore les grandes fortunes sunnites de Tripoli. D’ailleurs, si les acteurs extérieurs trouvent dans ce conflit périphérique l’occasion de prolonger le leur par d’autres moyens, les combattants locaux puisent eux-mêmes des ressources dans ces crises qui rapportent en mobilisant des soutiens. Au Liban, cette économie de la violence se répète à toutes les échelles.

Les hauts et les bas de l’antagonisme entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen sont un baromètre offrant des prévisions relativement fiables sur deux des questions fondamentales auxquelles se trouve confronté le pays, à savoir les tensions entre Sunnites et Chiites, d’une part, et les relations avec la Syrie, de l’autre. Malgré une période d’accalmie relative sur ces deux plans, grâce au rapprochement qui s’est amorcé entre Damas et Riyad – manifesté dans les efforts de conciliation déployés par Hariri –, les rancœurs restent vives, voire s’intensifient sur un plan populaire, car la vie de quartier révèle à quel point, pour l’instant, les accords feutrés au sommet peinent à remporter l’adhé­sion et changer les dynamiques à la base. Le tribunal international pour le Liban pourrait facilement ramener la température au niveau de la rue au point d’ébullition. Dans ce scénario, le baromètre de Tripoli risque à nouveau de plonger.

Beyrouth/Bruxelles, le 14 octobre 2010

 

Plus d'informations