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Le Hezbollah et la crise libanaise

Rapport Moyen-Orient N°69 10 oct. 2007

SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS

La crise libanaise ne fait plus la une des journaux mais elle est loin d’être terminée. Aujourd’hui, tous les regards se portent sur les élections présidentielles, dernière arène en date du combat sans fin entre les forces pro et anti-gouvernement. Même si un candidat consensuel est choisi, aucun des graves problèmes que connaît le pays ne sera réglé, en particulier celui des armes du Hezbollah. Pour que les élections ne soient pas qu’un préambule à une nouvelle épreuve de force, tous les partis et leurs alliés extérieurs devront renoncer à leurs revendications, dans l’ensemble d’une grande exigence, et négocier un accord global qui tolère, pour le moment, le statut armé du Hezbollah tout en limitant l’usage de ces armes.

Compte tenu des événements survenus ces dix derniers mois, les Libanais peuvent ressentir un certain soulagement. Les manifestations de masse de décembre 2006, suivies d’une grève générale et d’affrontements entre les forces pro et anti-gouvernement à tendance confessionnelle, ainsi qu’une série d’assassinats et d’attentats à la voiture piégée, ont poussé le pays au bord du gouffre. Les institutions politiques sont quasiment paralysées ; le gouvernement gouverne à peine ; la crise économique s’aggrave ; les efforts de médiation ont échoué ; les assassinats politiques se poursuivent et les groupes politiques, qui anticipent un éventuel regain du conflit, se réarment. Néanmoins, conscients du danger que comportent leurs propres actions, les dirigeants de presque tous les bords ont décidé opportunément de prendre du recul.

L’une des principales raisons de cette décision tient à ce que le Hezbollah a pris conscience des dangereuses conséquences que pourrait impliquer le renversement du gouvernement. Face aux appels à désarmer et à la dénonciation de son aventurisme (qui serait d’inspiration étrangère) à l’origine de la guerre de juillet 2006, le Hezbollah a conclu que le gouvernement du Premier ministre Fouad Siniora et ses partisans étaient des acteurs hostiles qui cherchaient à le mettre en échec et à réduire son influence pour aligner le Liban sur les pays occidentaux plus encore qu’il ne l’est déjà. Ainsi, il a mené son combat sur la scène strictement intérieure en incitant les ministres chiites à quitter le gouvernement, en descendant dans la rue et en poussant le gouvernement vers la sortie. Recourir à la rue était risqué et contre-productif. À presque tous les niveaux de la société, le soutien chiite du Hezbollah s’est renforcé, grâce à la fois aux efforts de longue haleine du mouvement pour consolider sa domination sur la communauté et à un contexte d’après-guerre caractérisé par de nombreux clivages. Les anciens adversaires chiites ont, pour l’instant, mis leurs différences de côté, considérant l’armement du Hezbollah comme leur meilleure défense dans un environnement où les chiites se sentent assiégés de l’intérieur comme de l’extérieur.

Mais si le mouvement a prouvé ses capacités de mobilisation et a bénéficié du soutien de nombreux membres de la communauté chrétienne, le fait qu’il se soit appuyé sur une base essentiellement chiite pour renverser un gouvernement dominé par les sunnites a renforcé les affiliations confessionnelles. Les sunnites et de nombreux chrétiens se sont inquiétés de la force du Hezbollah et de sa capacité à déclencher des affrontements à grande échelle de façon unilatérale ; ils l’ont de plus en plus perçu comme un mouvement chiite plutôt que national et poursuivant une stratégie iranienne ou syrienne mais en aucun cas libanaise. En somme, si le mouvement a cherché à souligner les enjeux politiques du conflit, les combats de rue ont rapidement pris une tournure confessionnelle, emprisonnant le Hezbollah dans un carcan sectaire et menaçant de le détourner de ses objectifs principaux.

Le Hezbollah doit faire face à d’autres dilemmes. Le déploiement de l’armée et la présence renforcée d’une force des Nations unies à la frontière israélienne ont réduit significativement sa marge de manœuvre militaire. La base sociale du mouvement chiite est également épuisée et lassée de la guerre, résultat de la campagne intensive menée par Israël. Par ailleurs, les tensions confessionnelles limitent la possibilité pour les chiites de trouver refuge auprès des autres communautés dans l’éventualité d’une nouvelle confrontation avec Israël. Le Hezbollah a ainsi adopté malgré lui un mode défensif, préparé pour un conflit mais peu enclin à y participer.

Le Hezbollah semble être à la recherche d’une solution qui désamorcera les tensions confessionnelles et réfléchit à l’adoption d’une nouvelle position militaire. La posture délicate dans laquelle il se trouve actuellement offre une chance de progresser sur la question de son statut armé. Bien sûr, le Hezbollah n’acceptera de compromis à aucun prix. Ses priorités sont claires : conserver son armement et protéger le Liban ainsi que le Moyen-Orient de l’influence d’Israël et des États-Unis au travers d’un « axe du refus » qui inclut l’Iran, la Syrie et le Hamas. S’il en ressentait le besoin, il n’hésiterait probablement pas à entretenir la paralysie politique au Liban, y compris au prix de l’aliénation d’autres forces non chiites, à mobiliser ses partisans, quitte à s’auto-réduire à un mouvement encore plus sectaire, et à protéger les intérêts syriens ou iraniens, même au prix de sa réputation au niveau national.

Les partis libanais et leurs alliés étrangers devraient chercher à signer au niveau national un accord global qui, tout en remettant à plus tard la question de l’armement du Hezbollah, limiterait l’usage de ses armes. Il s’agirait en d’autres termes d’un accord qui ne résoudrait ni n’ignorerait le problème. Les éléments de l’accord ne seront ni simples à négocier ni une panacée et ils permettront au mieux une accalmie temporaire. Sans réforme politique de fond, le système politique du Liban, qui est fondé sur le principe de partage du pouvoir entre les factions confessionnelles, encouragera inévitablement les crises cycliques, l’impasse gouvernementale, le manque de redevabilité et le sectarisme. Plus important encore, l’avenir du pays est étroitement lié à la confrontation régionale qui l’a plongé dans le conflit armé avec Israël, a bloqué son système politique et l’a mené au bord d’une nouvelle guerre civile. Sans un règlement qui résoudra aussi ces questions, à commencer par les relations entre les États-Unis, Israël, la Syrie et l’Iran, le Liban ne connaîtra aucune solution durable.

RECOMMANDATIONS

Aux partis politiques libanais et aux gouvernements étrangers concernés, y compris les États-Unis, la France, la Syrie et l’Iran :

1.  Chercher un moyen de sortir de la crise politique libanaise par la négociation ou en encourageant la négociation d’un accord global qui inclue les éléments suivants :

(a)  le choix d’un président par consensus (c’est-à-dire par un vote aux deux tiers au Parlement) afin d’éviter les dangers posés par un vide présidentiel ou par un double gouvernement ;

(b)  l’adoption d’une déclaration ministérielle qui réponde aux principaux intérêts de toutes les parties :

i.  en acceptant le principe de résistance mais uniquement comme phase de transition avant la mise en place d’une véritable stratégie de défense nationale et en limitant son usage à des fins défensives (c’est-à-dire en cas d’agression étrangère) ;

ii.  en donnant une chance à la diplomatie de résoudre la question de la zone des fermes de Chebaa par un moratoire sur l’action armée sur ce territoire ;

iii.  en acceptant la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies ainsi que le jugement par le tribunal international de l’assassinat de Rafic Hariri ; et

iv.  en appelant à la normalisation des relations avec la Syrie par l’ouverture d’ambassades, la démarcation des frontières et la résolution de la question des disparus libanais ; et

(c)  un accord collectif pour bloquer l’escalade militaire actuelle et mettre fin à la guerre des mots, en particulier dans les médias.

Au prochain gouvernement libanais :

2.  Renouer le dialogue avec tous les partis politiques en vue d’élaborer une stratégie de défense nationale.

3.  Faire de la question des fermes de Chebaa une priorité, en recherchant dans un premier temps une solution impliquant la tutelle des Nations unies.

4.  Commencer à répondre aux faiblesses du système politique en adoptant une nouvelle loi électorale qui soit plus équitable et en nommant un nouveau Conseil constitutionnel.

Au Hezbollah :

5.  Répondre aux craintes des autres communautés :

(a)  en adoptant une nouvelle charte pour remplacer le document fondateur de 1985 qui appelle à l’établissement d’un État islamique ;

(b)  en clarifiant sa position vis-à-vis de l’État et en défendant publiquement les réformes spécifiques qu’il attend ;

(c)  en acceptant sans ambiguïté l’accord global susmentionné, particulièrement en promettant d’agir uniquement dans un cadre défensif et en se conformant à un moratoire sur les opérations militaires dans la zone des fermes de Chebaa ; et

(d)  en levant le siège des bureaux du Premier ministre.

À la Syrie :

6.  Répondre aux inquiétudes des Libanais en affichant sa volonté de normaliser leurs relations grâce à l’échange d’ambassadeurs, la délimitation des frontières, le renoncement à l’ingérence directe politique ou militaire et en ayant recours à des méthodes légitimes (c’est-à-dire l’utilisation de ses alliés historiques libanais et de la dépendance du Liban vis-à-vis de la Syrie en matière de commerce) dans ses relations avec son voisin.

À Israël :

7.  Accepter de rendre les fermes de Chebaa à la tutelle temporaire des Nations unies.

8.  Éviter les intrusions dans l’espace aérien libanais ainsi que tout autre acte de provocation.

Beyrouth/Bruxelles, 10 octobre 2007

 

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