La nouvelle équation libanaise : le rôle central des Chrétiens
Rapport Moyen-Orient N°78
15 juil. 2008
SYNTHESE
Les Chrétiens du Liban, dont le poids politique s’est considérablement érodé au cours des dernières décennies, sont aujourd’hui amenés à jouer un rôle décisif. L’accord de Doha, signé en mai 2008 au lendemain de la prise de Beyrouth Ouest par le Hizbollah, offre à la communauté chrétienne l’occasion de retrouver une place importante sur l’échiquier politique et de mettre en avant des revendications longtemps ignorées. Déjà, les Chrétiens ont obtenu des portefeuilles clefs dans le nouveau gouvernement formé le 12 juillet 2008. Mais l’accord de Doha va bien au-delà.
L’accord de Doha a ouvert la voie à trois changements importants. Tout d’abord, en facilitant l’élection à la présidence de Michel Sleimane, jusque là commandant de l’armée libanaise, il a permis à la communauté de recouvrer une institution clef qui lui revient de droit, mais dont l’influence effective a été considérablement affaiblie par les événements qui ont secoué le pays depuis 2004. Le nouveau président sera courtisé par l’ensemble de la scène politique, soucieuse des choix qui seront les siens sur les principaux dossiers de son début de mandat, à savoir l’initiation d’un dialogue sur une stratégie de défense nationale (devant à terme intégrer les armes du Hizbollah), la préparation des élections parlementaires de 2009, et la redéfinition des relations syro-libanaises fondées sur le respect mutuel de la souveraineté.
Ensuite, l’accord de Doha pose les bases d’une loi électorale plus favorable aux Chrétiens. Jusqu’à présent, le découpage des circonscriptions obligeait la vaste majorité des candidats chrétiens à forger des alliances avec les grands partis musulmans, dont l’électorat faisait pencher la balance. Désormais, la plupart des députés chrétiens seront élus dans des circonscriptions dominées par leur propre communauté. Ceci leur confèrera une capacité d’arbitrage entre le pôle dominé par le Courant du futur (sunnite) et celui constitué autour du Hizbollah (chiite). Dans un système dans lequel le poids respectif des formations politiques au sein du Parlement se reflète dans la composition du gouvernement, le vote chrétien s’avèrera déterminant dans l’émergence d’un nouveau rapport de force – à moins, bien sûr, que des violences ou irrégularités massives n’empêchent la tenue du scrutin ou n’entachent sa légitimité.
Enfin, la phase qui s’ouvre se traduit par la réaffirmation de revendications chrétiennes fondamentales, reprises par le président Sleimane dans son discours d’investiture et brandies par le
général Michel Aoun, leader autoproclamé de la communauté, dans une plateforme électorale visant à rassembler une large coalition chrétienne. Parmi ces revendications figurent des réformes longtemps ajournées de l’appareil d’Etat (notamment sa décentralisation), le renforcement de la présidence, une meilleure représentation des Chrétiens dans la haute fonction publique, un rejet de la naturalisation des Palestiniens et une aide au retour des déplacés et exilés chrétiens. Ces thématiques, qui préoccupent les Chrétiens de longue date, n’ont jamais été à ce point au cœur du débat. Le besoin pour les grands acteurs musulmans de courtiser – ou fidéliser – des alliés chrétiens suggère que certaines d’entre elles pourraient enfin être satisfaites.
Pour la communauté chrétienne, ces dynamiques constituent potentiellement un changement de taille. En effet, la formule trouvée en 1989 pour mettre fin à la guerre civile qui ravageait le pays depuis 1975 consacra un rééquilibrage du système politique qui lui était profondément défavorable : le président y perdait plusieurs de ses prérogatives, tandis que le nombre de sièges parlementaires réservés aux Chrétiens était ramené de 60 à 50 pour cent. La période qui s’ensuivit, marquée par une occupation militaire syrienne et une répression systématique des mouvements souverainistes chrétiens, conduit à la décapitation et au désarroi de ces derniers. S’ajoutant à l’hémorragie démographique dont les Chrétiens ont souffert pendant les années de guerre, ces revers vinrent nourrir un sentiment diffus de dépossession qui structure jusqu’à ce jour l’imaginaire de la communauté.
Le retrait des Syriens en 2005 permit le retour des grands leaders chrétiens et la réémergence de revendications d’autant plus vigoureuses qu’elles avaient été longtemps étouffées. La scène politique chrétienne se scinda alors en deux. D’un côté, les Forces libanaises de Samir Geagea et les Phalanges d’Amine Gemayel misèrent sur l’élimination de toute influence syrienne résiduelle, se joignant aux alliés syriens de naguère (une majorité de Sunnites et de Druzes) et mobilisant la communauté internationale autour de la nécessité de restaurer un Etat libanais souverain, grâce à un tribunal international chargé de juger l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic al-Hariri, imputé à Damas, et au désarmement du Hizbollah. De l’autre, le Courant patriotique libre du général Aoun se focalisa sur la contestation du système politique dans son ensemble, rompant son isolement initial par une entente polémique avec le Hizbollah, principal relais de la Syrie au Liban.
Pour les premiers, la réalisation des revendications communautaires chrétiennes était reportée à l’achèvement d’une « révolution » souverainiste dont devait émerger un Etat fort. Pour le second, c’est au contraire une puissante alliance, avec un acteur flexible sur toutes les questions autres que le statut de ses armes, qui devait permettre de protéger et de promouvoir les intérêts immédiats de la communauté. Au-delà, l’émergence d’un leader chrétien incontesté (soit le général Aoun lui-même) devait permettre, à partir du contrôle de la présidence, d’amorcer une refonte du système politique.
La partie est encore en train de se jouer, chacun faisant valoir son bilan et dénigrant celui de l’adversaire. Les élections parlementaires de 2009 révèleront néanmoins l’état des forces en présence. En ce sens, l’électorat chrétien, dont les orientations sont de loin les moins prévisibles du champ politique, a un rôle décisif à jouer. Il sera peut être en mesure de faire avancer des revendications qui lui ont longtemps été chères et d’assurer que l’arbitrage des conflits politiques passe par les institutions et non à leurs dépends – par les urnes plutôt que par les armes. Venant dans le sillage d’une guerre civile meurtrière et d’une autre à peine évitée, ce serait en soi déjà une remarquable réussite.
Beyrouth/Bruxelles, 15 juillet 2008