Irak : La guerre civile, les sadristes et l’intervention américaine
Rapport Moyen-Orient N°72
7 févr. 2008
The full report is available in Arabic and in English.
SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS
La baisse spectaculaire du nombre de morts en Irak – tout du moins jusqu’aux dramatiques attentats à la bombe dans un marché de Bagdad de la semaine passée – est due en grande partie au cessez-le-feu unilatéral adopté par Moqtada Al-Sadr en août 2007. Prise sous une intense pression de la part des États-Unis et de l’Irak et en réponse au mécontentement croissant de son propre soutien chiite, la décision de Moqtada Al-Sadr de réfréner le mouvement indiscipliné dont il est à la tête a été une démarche positive. Mais la situation reste très fragile et pourrait bien changer. Si les États-Unis et d’autres cherchent à profiter de leur avantage pour porter un coup fatal aux sadristes, ils risquent fort de gaspiller les bénéfices qu’ils auront tirés en provoquant une nouvelle explosion de violence dans le pays. Il faudrait plutôt s’efforcer de convertir le cessez-le-feu unilatéral en un cessez-le-feu multilatéral et plus global afin de créer les conditions permettant au mouvement sadriste d’évoluer pour devenir un acteur politique légitime.
Les sadristes ont connu une ascension fulgurante en 2006 et au début de l’année 2007. Ils ont pris le contrôle de nouveaux territoires, en particulier à Bagdad et dans les alentours, ont attiré de nouvelles recrues, accumulé de vastes ressources et infiltré la police. Mais alors que la guerre civile s’abattait sur une bonne partie du pays, les Irakiens ont découvert le côté le plus brutal des sadristes. Leur milice, l’Armée du Mahdi, de plus en plus violente et indisciplinée, s’est compromise dans d’abominables crimes sectaires et dans le pillage. Des militants se réclamant de cette milice ont exécuté un nombre indéfini de sunnites sous prétexte de répondre aux attaques sans pitié menées par Al-Qaeda mais, le plus souvent, leurs victimes sont mortes parce qu’elles étaient sunnites.
Les sadristes ont cependant été les victimes de leur propre succès. Depuis que sa richesse, le nombre de ses membres et la portée de son action se sont considérablement étendus, le mouvement connaît une plus grande corruption et une cohésion interne plus faible et s’est aliéné une bonne partie de la population. Les divisions se sont accentuées au sein du mouvement ; les groupes dissidents (souvent à peine plus que des ramifications criminelles) ont proliféré. Par contrecoup, un sentiment anti-sadriste a vu le jour, y compris parmi les chiites habituellement favorables à Moqtada Al-Sadr. L’intervention américaine, avec les milliers de soldats venus renforcer les troupes présentes dans le pays, en particulier à Bagdad, a aggravé la situation des Sadristes en enrayant et dans certains cas en inversant l’expansion territoriale de l’Armée du Mahdi. Finalement, en août 2007, des affrontements violents ont éclaté dans la ville sainte de Karbala entre des membres du mouvement sadriste et son rival chiite, le Conseil suprême islamique irakien (ISCI), qui ont érodé davantage encore la position des sadristes.
La réaction de Moqtada Al-Sadr fut d’annoncer le gel de toutes les activités de l’Armée du Mahdi pendant six mois. Cette décision s’applique à tous les groupes affiliés de près ou de loin à ladite armée et Moqtada Al-Sadr aurait dépêché ses combattants les plus fidèles pour dompter les éléments récalcitrants. Surtout, cette décision a permis de lever le voile de légitimité et l’impunité dont jouissaient de nombreux groupes – gangs criminels agissant au nom de l’Armée du Mahdi ou unités sadristes sorties du droit chemin.
Le cessez-le-feu a tenu et, avec la présence militaire accrue de soldats américains et irakiens à Bagdad, a contribué à faire reculer la violence de manière spectaculaire. Mais ce répit, s’il est le bienvenu, est quelque peu trompeur et excessivement fragile. La décision de Moqtada Al-Sadr est sans doute le reflet d’un calcul pragmatique : un arrêt des hostilités aiderait à restaurer sa crédibilité et lui permettrait de réorganiser ses forces et d’attendre le départ des soldats américains. En dépit de leur retraite, les sadristes restent bien ancrés et extrêmement puissants dans un certain nombre de régions. Fuyant la pression militaire à Bagdad, les combattants de l’Armée du Mahdi se sont redéployés dans le sud, risquant ainsi de provoquer une éventuelle escalade dans l’affrontement de classe qui oppose les sadristes à l’ISCI soutenu par les Américains.
On observe parmi les troupes sadristes une impatience de plus en plus marquée face au cessez-le-feu. Les soldats le vivent comme une perte de pouvoir et de ressources ; ils pensent que les États-Unis et l’ISCI conspirent pour affaiblir leur mouvement et attendent avec impatience la permission de Moqtada Al-Sadr de reprendre le combat. Les dirigeants sadristes résistent à la pression mais cela pourrait ne pas durer. Des critiques accusent Moqtada Al-Sadr de passivité voire pire et celui-ci pourrait bientôt juger que les coûts de la stratégie qu’il a choisie dépassent les bénéfices qu’il en tire. Au début du mois de février 2008, de hauts responsables sadristes ont appelé leur chef à ne pas prolonger le cessez-le-feu, qui doit expirer dans le courant du mois.
L’on peut comprendre la réaction des États-Unis – continuer à attaquer et à arrêter les militants sadristes, y compris ceux qui n’appartiennent pas aux milices ; armer une force de contre-attaque composée de chiites dans le sud pour reprendre les territoires gagnés par les sadristes ; et se porter aux côtés de l’ennemi des sadristes, l’ISCI – mais elle n’est pas viable sur le long terme. Le mouvement sadriste, en dehors de ses difficultés actuelles, reste un mouvement populaire de masse profondément ancré, qui rassemble des jeunes chiites pauvres et mécontents. Il contrôle toujours des quartiers d’importance dans la capitale ainsi que plusieurs villes du sud ; même aujourd’hui, ses principaux fiefs sont quasiment imprenables. Malgré l’intensification des opérations militaires américaines et la plus grande implication des Irakiens, il n’est pas raisonnable de s’attendre à une défaite de l’Armée du Mahdi. Au contraire, une pression accrue provoquerait probablement à la fois une résistance féroce des sadristes à Bagdad et une guerre civile entre chiites dans le sud.
Quelles que soient les motivations de Moqtada Al-Sadr, la décision qu’il a prise offre la possibilité d’une transformation plus authentique et plus durable du mouvement sadriste. Dans les mois qui ont suivi l’annonce du cessez-le-feu, il a cherché à débarrasser le mouvement de ses membres les plus insoumis, à reconstruire une milice plus disciplinée et à restaurer sa propre respectabilité, tout en poursuivant ses principaux objectifs – notamment la protection de la souveraineté nationale en s’opposant à l’occupation – par des moyens parlementaires légitimes. Le défi qui se pose aujourd’hui est de saisir l’occasion au vol, chercher à ce que l’ajustement tactique de Moqtada Al-Sadr consiste en un changement de stratégie à plus long terme et encourager l’évolution du mouvement sadriste pour qu’il devienne un acteur politique non violent.
1. Assurer une discipline et un sens des responsabilités plus grands parmi les sadristes :
(a) en prolongeant et en appliquant strictement le cessez-le-feu ; et
(b) en adoptant un programme politique global détaillé.
2. Circonscrire étroitement leurs opérations contre l’Armée du Mahdi et le mouvement sadriste :
(a) en se concentrant sur les cibles militaires légitimes, notamment les groupes armés impliqués dans des attaques contre des civils ou contre les forces irakiennes ou américaines, les caches d’armes et de combattants ou les réseaux de contrebande d’armes ;
(b) en agissant contre les barrages routiers et autres patrouilles de sadristes dans le pays ; et
(c) en tolérant l’activité de sadristes qui sont strictement non militaires, notamment les activités liées à l’éducation, aux médias, aux services de santé et aux /-affaires religieuses.
3. Geler le recrutement au sein de la sahwa (éveil) chiite, la milice citoyenne et tribale créée pour combattre l’armée du Mahdi, et se concentrer plutôt sur la création d’une force de sécurité professionnelle impartiale-non partisane qui intègrerait des combattants de l’armée du Mahdi après sélection.
4. Autoriser les sadristes à visiter les sites religieux dans les villes saintes tant qu’ils ne portent pas d’armes et affichent la retenue nécessaire.
Bagdad/Damas/Bruxelles, 7 février 2008