Gaza: Le défi des clans et des familles
Rapport Moyen-Orient N°71
20 déc. 2007
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SYNTHÈSE
Tout au long de l’histoire gazaouie, ses puissantes familles et autres clans ont joué un rôle dont l’importance a fluctué en fonction de la nature de l’autorité centrale. À mesure que l’Autorité palestinienne (AP) s’effondrait progressivement sous le poids d’une quasi décennie de confrontation renouvelée avec Israël, ce sont eux, avec les mouvements politiques et les milices, qui ont comblé le vide ainsi créé. Ils représentent aujourd’hui l’un des obstacles les plus importants à la volonté du Hamas de consolider son autorité et de réinstaurer la stabilité du territoire dont il a pris le contrôle en juin 2007. Même si l’unité et la motivation nécessaires leur font défaut pour former une opposition cohérente et efficace, ils pourraient, soit seuls soit en s’alliant avec le Fatah, gagner en efficacité si le mécontentement populaire augmentait face à la situation à Gaza. Il semble que le Hamas l’ait compris et soit en train d’adopter une approche plus modérée pour tenter de trouver un terrain d’entente.
Cela fait six mois que le Hamas a pris le contrôle de Gaza et, malgré des rumeurs récentes concernant une éventuelle réconciliation avec le Fatah, la division géographique des territoires palestiniens risque de durer encore longtemps. Le siège de plus en plus rigoureux imposé par Israël et le conflit continu entre le Hamas et le gouvernement de Ramallah ont imposé des conditions de vie exceptionnellement difficiles aux Gazaouis ; ils ont sérieusement paralysé la capacité des islamistes à gouverner et encouragé le mécontentement populaire. Aussi le Hamas se concentre-t-il sur des priorités plus accessibles, notamment la restauration de l’ordre public après une période de profond chaos.
Le rôle des clans et des familles est ici central. Ces dernières années, leur influence croissante a été une arme à double tranchant. En garantissant un filet de sécurité aux nombreux Gazaouis dans le besoin en cette période d’incertitude, ils ont contribué à éviter un effondrement total mais ils ont dans le même temps contribué au désordre croissant. S’ils ont comblé le vide laissé par la chute du système judiciaire, ils ont aussi fait plus que leur part pour promouvoir l’anarchie.
Beaucoup d’observateurs ont comparé Gaza à un État failli. Un certain nombre de clans puissants ont formé des milices et certains de leurs chefs sont devenus des seigneurs de la guerre. La relation symbiotique entre les clans et les mouvements rivaux (Fatah, Hamas, Comités de résistance populaire) a dégénéré en conflit entre ces derniers par l’introduction d’une dimension de vendetta familiale. Durant les dernières années où le Fatah était au pouvoir et lorsque le gouvernement d’unité nationale gouvernait tant bien que mal de mars à juin 2007, ces clans ont établi des zones quasi autonomes où règnent leurs propres milices et où fonctionnent des systèmes judiciaire et de santé informels dont la mise en place a été facilitée par le retrait unilatéral d’Israël en 2005.
Depuis qu’il a pris le pouvoir, le Hamas a considérablement remis de l’ordre dans ce chaos. Il a introduit des mesures destinées à restaurer la stabilité, interdisant les armes, le port de masques et les barrages routiers. Ces mesures lui ont valu l’approbation de la majeure partie de la population et, dans des circonstances politiques différentes, auraient même pu lui assurer un soutien international puisque les bailleurs avaient précisément appelé à l’adoption de nombre d’entre elle dans le passé. Certains pensent que le siège actuel finira d’une manière ou d’une autre par aboutir au renversement du Hamas mais ce n’est qu’une illusion. Les islamistes ont consolidé leur pouvoir à bien des égards –l’effondrement du secteur privé a accru la dépendance de la population envers eux – et ils peuvent compter sur un très large soutien populaire.
Quoi qu’il en soit, les privations économiques, le quasi monopole du Hamas sur le pouvoir et les méthodes rudes qu’il emploie ont également engendré un certain mécontentement qui, en l’absence d’alternatives, poussent naturellement à se tourner vers les clans et les familles. Ceux-ci offrent nourriture et protection, pouvoir et patronage, et ils ont démontré leur capacité à résister à l’autorité centrale lorsque c’était nécessaire et à alimenter le conflit en cas de besoin. Ces derniers mois, ils ont fait profil bas mais ils ont aussi fixé leurs limites : ils ne se laisseront pas désarmer par le Hamas ni ne perdront le contrôle de leurs zones sans se battre.
Le Hamas se trouve face à un véritable dilemme. Déterminé à imposer l’ordre et à consolider son pouvoir, il a cherché à prendre des mesures énergiques contre des réseaux claniques et familiaux indisciplinés, d’autant plus que certains d’entre eux ont rejoint le camp du Fatah. Mais face au mécontentement populaire et au boycott efficace que lui imposent d’autres forces internationales, régionales et locales, le Hamas ne peut se permettre de risquer un retour de flammes en mettant sur la touche des groupes gazaouis aussi importants. Certains signes semblent montrer que le Hamas a reçu le message, qu’il reconnaît s’être aliéné d’importants segments de la population et admet que les familles, fortes de leur nombre, de leurs armes et de leur loyauté, sont là pour rester.
Finalement, on ne pourra aboutir à une gouvernance efficace ni à une quelconque résolution durable de la crise à Gaza sans une réconciliation entre le Fatah et le Hamas, sans l’unité territoriale de la Cisjordanie, sans un cessez-le-feu avec Israël (prévoyant l’arrêt des tirs de roquettes à partir de Gaza ainsi que des opérations militaires israéliennes) et sans mettre fin au siège de la ville. En attendant, le Hamas pourrait toutefois s’efforcer de maintenir l’ordre et d’améliorer les perspectives de stabilité en mettant fin aux mesures brutales, élargir la participation au pouvoir et, en commençant par offrir une compensation pour les pertes occasionnées par la vendetta et les affrontements entre factions, aboutir à un accord réaliste avec les familles de Gaza.
Gaza/Jérusalem/Bruxelles, 20 décembre 2007