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Nord-Ouganda : comprendre et résoudre le conflit

Rapport Afrique N°77
14 avril 2004

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SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS

Pendant près de dix-huit ans, l'insurrection entretenue par l'Armée de résistance du Seigneur (LRA) dirigée par Joseph Kony a généré une grande souffrance dans le nord de l'Ouganda, avec notamment environ un million et demi de personnes déplacées à l'intérieur du territoire. Le Sous-Secrétaire général des Nations unies chargé des Affaires humanitaires, Jan Egeland, a récemment qualifié la situation de l'un des pires désastres humanitaires au monde. L'une des atrocités les plus terribles depuis le début du conflit eut lieu en février 2004 avec le massacre par la LRA d'environ 200 civils, révélant de sérieuses carences dans l'aptitude du gouvernement à protéger la population et vaincre la rébellion. Le conflit ternit sérieusement le bilan du Mouvement national de résistance (MNR) du président Yoweri Museveni qui, par ailleurs, a apporté une certaine stabilité au pays. La communauté internationale a les moyens et pour le moins de bonnes raisons humanitaires de pousser en faveur d'une stratégie plus politiquement orientée pour résoudre le conflit.

Le conflit revêt quatre caractéristiques principales : en premier lieu, il s'agit d'une lutte entre le gouvernement et la LRA ; en second, il oppose la LRA à prédominance acholi et la population acholi dans son ensemble qui subit le plus gros des violences avec des assassinats tous azimuts et l'enlèvement d'enfants pour en faire des soldats, des aides et des esclaves sexuels ; en troisième lieu, le conflit est alimenté par l'animosité existant entre le Soudan et l'Ouganda, qui soutiennent chacun les rébellions oeuvrant sur le territoire de l'autre ; en dernier lieu, il prolonge le conflit nord/sud qui a marqué la politique et la société depuis l'indépendance.

L'insurrection des rebelles de la LRA n'a pas d'objectif politique clair (et négociable). Sa prétention à représenter les souffrances de la population acholi est en contradiction avec ses méthodes. Parce que les actions de la LRA sont difficiles à cadrer dans une stratégie cohérente à même d'atteindre un résultat politique identifiable, il est difficile de bâtir une contre-stratégie efficace. En visant la population acholi, la LRA a créé une diagonale du pire qui s'auto-perpétue, un ressentiment et un désespoir qui nourrissent le conflit, mais accentuent également l'écart entre le gouvernement et les populations locales.

La poursuite de l'option militaire par le président Museveni lui permet de justifier en partie l'absence de réforme d'une armée sur laquelle repose principalement son régime. En effet, la guerre lui permet de justifier et de maintenir en Ouganda le statu quo politique, en refusant à son opposition d'asseoir un quelconque pouvoir, et offre de multiples occasions pour restreindre les libertés d'expression et d'association au nom de "la guerre contre le terrorisme". Aussi longtemps que la situation dans le Nord sera dominée par les problèmes de sécurité, le monopole du pouvoir et de la richesse par les Sudistes ne sera pas remis en cause.

Sans le soutien actif des Acholi, il est peu probable que le gouvernement soit en mesure de vaincre la LRA. Alors qu'il est nécessaire de changer la donne politique et sécuritaire du conflit, la réponse de Museveni à la pression internationale ainsi qu'aux propositions de négociation telles que l'Initiative de paix pour le Nord de l'Ouganda (NUPI) lancée par Washington, relève, au mieux, du scepticisme. Même si le désir de la LRA en faveur d'un véritable dialogue semble minime, le gouvernement a rarement agi de bonne foi lorsque toute une variété d'acteurs cherchaient à promouvoir un règlement. Le fait qu'il soit peu probable que la LRA réponde favorablement à un effort concerté en vue de négocier, ne dispense pas le gouvernement de sa responsabilité de faire une tentative. Cela signalerait à la fois à ses opposants et partisans, ainsi qu'à la population du Nord de l'Ouganda, qu'il poursuit véritablement toutes les options. Il serait également bon d'impliquer le gouvernement de Khartoum, seul soutien extérieur connu de la LRA, dans une stratégie de négociation.

La plupart des discussions sur la résolution du conflit se focalisent sur la fausse dichotomie opposant une solution militaire à celle négociée. Les deux approches présentent des éléments de solution et des limites. Une solution strictement militaire pourrait traiter les manifestations immédiates du problème du Nord de l'Ouganda : la LRA ; mais elle éloignerait d'autant la fin de la division entre le Nord et le Sud, et la réconciliation nationale. Dans tous les cas, les carences opérationnelles de l'armée rendent improbables une telle solution. De la même manière, les négociations ont leurs limites, qui peuvent être manipulées par les belligérants pour en tirer profit sur le champ de bataille, et conduire à une flambée de violence.

Une grande faiblesse de la LRA réside dans la place centrale qu'occupe Joseph Kony non seulement dans l'organisation elle-même et dans sa tactique mais aussi dans sa raison d'être. Les tensions signalées au sein de sa direction, surtout dans un contexte militaire et politique détérioré, pourraient être l'occasion de diviser la rébellion en isolant ou en évinçant Joseph Kony.

Un autre ingrédient majeur pour le succès de toute recette stratégique serait le vrai effort de prise en compte des doléances nordistes. Les Acholi doivent se sentir davantage appartenir à la société ougandaise. Le MNR n'a simplement pas su unifier le pays après les troubles causés par les politiques coloniales de division ethnique et les décennies de conflit armé. Rectifier le tir requerra des initiatives spécifiques sur le plan politique, économique et social pour faire de la région nord un enjeu au sein du gouvernement central et pour améliorer la prise de décision au niveau local. Il est dans l'intérêt des leaders acholi de mettre au point des mécanismes permettant d'articuler les opinions de leur peuple et dans celui de Museveni et du MNR de favoriser l'émergence de dirigeants acholi efficaces et crédibles.

Il n'y a pas encore suffisamment de pression exercée sur la LRA pour rendre possible une ouverture politique. Alors que le gouvernement de Museveni devrait faire une tentative de négociation franche et sans condition, créer un climat propice aux négociations ne devrait pas signifier pour autant renoncer à exercer une pression politique et militaire sur la rébellion, y compris d'invoquer l'aide de la Cour pénale internationale (CPI) et celle du gouvernement soudanais, étant donné la nature de la LRA.

Au regard du conflit, le rôle de la communauté internationale a été central et le sera pour parvenir à une résolution. Le gouvernement doit être attentif aux conseils des donateurs, de qui il reçoit à peu près la moitié de son budget. Dans un bon nombre de domaines, tels que la prévention du sida, ses performances sont encourageantes et la communauté internationale n'en est que mieux disposée à son égard, cependant le conflit dans le Nord annule une bonne partie de cette bienveillance. Les amis de l'Ouganda ont un intérêt et sont en droit d'insister sur le désastre humanitaire que perpétue l'insurrection de la LRA. L'initiative américaine serait sans doute plus prometteuse si Washington travaillait davantage de concert avec ses éventuels partenaires européens.

RECOMMANDATIONS

À l'attention du Gouvernement de l'Ouganda :

  1. Rétablir la confiance entre le gouvernement et les populations locales du Nord et Nord-Est :
    1. en entreprenant des efforts plus soutenus pour développer la capacité des agences locales;
    2. en améliorant et en dialoguant davantage avec les leaders acholi et ceux des autres communautés ; et
    3. en évacuant de la région les fonctionnaires impopulaires et antagonistes.
  2. Mettre sur pied une équipe autorisée unique représentant le gouvernement lors des contacts et négociations avec la LRA ; annoncer un cessez-le-feu comme première étape en vue de négociations politiques globales si la LRA fait un geste clair ; et, autrement, expliciter les objectifs et les attentes par des messages publics coordonnés.
  3. Exclure Joseph Kony de l'application de la loi d'amnistie, tout en maintenant l'offre d'amnistie à tous les autres commandants de la LRA, afin de favoriser d'éventuelles scissions au sein du commandement, et d'améliorer les mesures incitatives et les programmes de réintégration destinés aux membres amnistiés de la LRA.
  4. Donner la priorité à la réforme du secteur sécuritaire :
    1. en appliquant pleinement les recommandations issues de l'audit de la Défense ;
    2. en étendant les enquêtes actuelles aux problèmes de corruption dans l'armée ainsi qu'en traduisant en justice publiquement, de façon transparente et indépendante tous ceux suspectés ; et
    3. en créant un organe indépendant capable d'enquêter sur les abus en matière de droits de l'Homme perpétrés par du personnel militaire, et coopérer pleinement avec toute enquête menée par la CPI.
  5. Fournir une protection accrue aux civils et personnes déplacées à travers des opérations militaires mieux ciblées, y compris à l'aide d'une meilleure coordination entre les forces régulières et les milices, ainsi qu'entre ces forces et les agences humanitaires.
  6. Reconduire les personnes déplacées dans leurs villages et habitations lorsque la situation se sera améliorée.

À l'attention de l'Armée de résistance du Seigneur (LRA) :

  1. Se déclarer prédisposée à accepter un cessez-le-feu comme une étape vers les négociations, mettre fin à tout acte d'hostilité à l'égard des civils tel que l'attaque de camps de déplacés et l'enlèvement d'enfants, cesser de faire de ces derniers des combattants et permettre à ceux qui le souhaitent de rentrer chez eux.

À l'attention de la communauté acholi :

  1. Procéder en vue d'améliorer la relation avec le gouvernement en créant un interlocuteur unique susceptible de relayer la position commune des Acholi sur le conflit, en cherchant des partenariats pour améliorer l'environnement humanitaire et politique, et en rejetant publiquement la LRA, notamment en stoppant tout soutien acholi émanant aussi bien de l'intérieur que de l'étranger.

À l'attention du gouvernement du Soudan :

  1. Cesser tout soutien à la LRA et la convaincre de renoncer à ses opérations militaires et d'entrer dans les négociations.

À l'attention du gouvernement américain :

  1. Exercer des pressions sur le Soudan afin qu'il cesse de soutenir la LRA au profit d'une solution pacifique au conflit.
  2. Remodeler son Initiative de paix pour le Nord de l'Ouganda (NUPI) en se concentrant plus directement sur les questions politiques et sécuritaires ayant un impact sur la LRA ainsi qu'en consultant davantage les autres pays impliqués et présents en Ouganda.

À l'attention des donateurs :

  1. Travailler avec le gouvernement pour élaborer des mesures destinées à inciter commandants et combattants de la LRA à quitter la rébellion.
  2. Conditionner toute l'aide militaire offerte à l'Ouganda à la réforme du secteur sécuritaire, en mettant particulièrement l'accent sur la corruption et les droits de l'Homme.
  3. Créer un groupe de contact international pour agir comme canal de communication entre les parties belligérantes.
  4. Accroître l'aide humanitaire destinée aux populations dans le besoin.

À l'attention des participants au processus de paix soudanais :

  1. S'assurer que toute mission d'observation/contrôle pour le Sud Soudan envisagée dans le cadre d'un accord global entre le gouvernement soudanais et la SPLA tienne compte de la présence de la LRA ainsi que des zones d'où elle opère, telles que les Monts Imatong.

À l'attention de la Cour pénale internationale (CPI) :

  1. Enquêter sur les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité commis par quelque partie que ce soit dans le contexte du conflit du Nord de l'Ouganda, en prenant tout particulièrement le soin d'instruire un dossier en vue d'une éventuelle inculpation du chef de la LRA, Joseph Kony.

À l'attention de la Banque mondiale :

18. Axer le Fonds d'action social sur le développement d'une structure gouvernementale ougandaise à même de fournir des services dans le Nord, plutôt que de créer un mécanisme parallèle de financement.

Nairobi/Bruxelles, 14 avril 2004


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.