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Islamisme, violence et réformes en Algérie: tourner la page

Rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord N°29
30 juillet 2004

This report is also available in English and Arabic.

SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS

Il s'agit du troisième volet d'une série de briefings et rapports consacrés à l'islamisme en Afrique du Nord [1]. Le premier Briefing ICG resitue l'activisme islamique dans son contexte historique, et les suivants examinent les perspectives et stratégies des principaux mouvements et organisations islamistes en Égypte, Algérie et Maroc [2], leurs rapports avec l'Etat ainsi qu'entre eux, et surtout la façon dont ils ont évolué ces dernières années. L'analyse se concentre sur la relation entre l'activisme islamique et la violence, notamment le terrorisme mais pas uniquement, et le problème des réformes politiques en général et de la démocratisation en particulier

L'Algérie a constitué un cas d'étude enseignant comment ne pas traiter la question de l'activisme islamiste. Son expérience dépasse de loin celle de ses voisins en termes, à la fois, de violence (plus de 100000 victimes depuis 1991) et de nombre d'organisations islamiques se disputant les champs religieux, politique et militaire. Cette prolifération doit beaucoup aux autorités qui, par rapport à leurs homologues de la région, ont agi à maintes reprises avec précipitation et imprudence dans la prise de décisions politiques majeures pendant la période critique de 1989-1992 et n’ont pas réussi à éliminer tous les mouvements armés qui sont apparus depuis. Mais l’occasion de tourner cette page tragique se présente actuellement. Saisir cette opportunité exige un dosage adroit de mesures politiques, sécuritaires, juridiques et diplomatiques. Mais la classe politique algérienne doit également relancer le débat autour des questions de réformes pratiques. L'Europe doit aider davantage et les Etats-Unis doivent adopter une attitude plus sophistiquée dans leur maniement d'un facteur Al-Qaeda trop souvent agité.

Le développement de l'activisme islamique en Algérie dans les années 1980 ressembla initialement à celui observé ailleurs en Afrique du Nord et, à l'instar de l'Egypte des années 1970, les autorités ont à la fois contribué activement à sa naissance et cherché à l'instrumentaliser. Mais son envolée politique phénoménale au début des années 1990 n'a pas eu d’équivalent dans la région et a surpris la plupart des observateurs. L'aversion de beaucoup de jeunes algériens pour un Etat ne semblant plus en mesure de leur offrir des perspectives, a constitué pour la mouvance islamique un facteur important dans l'acquisition d'une base sociale de masse. Mais le principal facteur politique provient de la manière dont l'islamisme algérien, par le biais d'un parti alors légal, le Front Islamique du Salut (FIS), a mobilisé et monopolisé la tradition populiste algérienne entre 1989 et 1991, en se posant comme l'héritier du Front de Libération Nationale (FLN) historique qui a mené la guerre d'indépendance. Similairement, l'envergure de l'insurrection déclenchée à la suite de l'interruption du processus électoral en 1992 doit beaucoup à la tradition du maquis et sa place centrale dans la révolution qui donna naissance à l'Etat. Parmi les autres facteurs essentiels, figurent les décisions des autorités d'interdire le FIS et d'arrêter des milliers de ses militants, faisant de ces membres ordinaires d'un parti initialement légal des hors-la-loi, ce qui les incita à rejoindre des groupes jihadistes qui, autrement, auraient pu  rester marginaux.

Depuis 1992, le régime a cherché à limiter l'influence du FIS en permettant la prolifération d'autres organisations islamistes. Des partis légaux, reflétant des tendances plus prudentes au sein de l'islamisme algérien, ont canalisé une partie de l’ancien électorat du FIS dans le circuit constitutionnel, ce qui a permis au régime de reprendre en main la sphère politique. L'encouragement à la multiplication de mouvements conformément à l'adage "diviser pour mieux régner" s'est accompagné cependant d'un effet beaucoup plus délétère. Une des principales caractéristiques  de la stratégie militaire de contre-insurrection a été de semer la zizanie au sein de la rébellion. La menace pesant sur l'Etat s'en trouva éloignée mais l'émiettement de la rébellion en une pléthore de mouvements armés l’a rendue très difficile autant à éradiquer militairement qu’a y mettre fin par des démarches politiques.

Quoique la violence ait été bien réduite, le fait que plusieurs mouvements armés demeurent actifs représente non seulement un problème sécuritaire et une contrainte pour la vie politique, mais aussi un facteur qui favorise  l'expansion du jihad façon Al-Qaeda. Ceci renvoie à deux aspects distincts mais liés: les mouvements armés offrent des points d'entrée à Al-Qaeda en Algérie et donc au Maghreb ainsi que dans le nord-ouest de l'Afrique (notamment les pays du Sahel), tout en constituant un modèle et une référence locale  pour des éléments désabusés de la diaspora algérienne, attirés par l’activisme jihadiste. Entre-temps, la poursuite de l'insurrection signifie que la crise algérienne n'est pas complètement terminée, c'est ce que suggère aussi l'incapacité à résoudre des questions constitutionnelles fondamentales  - à savoir le rôle politique de l'armée, les prérogatives de la présidence, l'indépendance de la justice et, plus généralement, le problème de l'édification d’un Etat de droit.

Alors que la persistance de ces obstacles peut laisser croire que peu de changements réels ont eu lieu ces dix dernières années, les islamistes algériens ont revu leur approche et leur discours à bien des égards. L'activisme islamique politique a abandonné son attirance brève mais intense pour la révolution et renoué avec des stratégies essentiellement réformistes. Les partis islamistes acceptent désormais le concept d'Etat-nation et ont soit renoncé tacitement à l'idéal d'un Etat islamique, soit l'ont réconcilié avec les principes démocratiques. Ils ne préconisent plus des positions fondamentalistes sur la loi islamique et ont commencé à accepter l'égalité des sexes, notamment le droit aux femmes de travailler à l'extérieur du foyer et de participer à la vie publique. Ces changements sont les reflets d’une résurgence partielle des idées du mouvement de "modernisme islamique" datant de la fin du dix-neuvième, début vingtième siècle. Le véritable fondamentalisme (hostile à la démocratie ainsi qu'à l'idée de nation, hermétique à la pensée innovatrice et conservateur sur le statut des femmes) est désormais restreint au courant salafiste dont les partis islamistes se dissocient eux-mêmes explicitement.

La rébellion armée est confinée aujourd'hui à l'aile jihadiste de la Salafiyya. Son essor initial a beaucoup reposé sur la participation d'une variété de courants idéologiques, dont des mouvements émanant ou inspirés, du moins en partie, des traditions nationalistes et populistes algériennes. Mais aujourd'hui, seules les formations issues du courant salafiste demeurent actives et elles ne disposent d'aucune représentation dans la sphère des partis politiques. A mesure que s'est rétrécie l'assise politique et sociale des mouvements armés, leurs connections avec les "mafias" locales impliquées dans des activités économiques illégales, telles que la contrebande, sont devenues plus apparentes. Les liens avec Al-Qaeda soulignent l'étroitesse de leur assise domestique et leur dépendance vis-à-vis de sources extérieures de légitimation.

L'abandon du fondamentalisme par les principaux partis islamistes signifie que les deux antagonismes qui ont structuré le champ politique au début des années 1990 en y polarisant et paralysant le débat  - à savoir islamisme versus laïcisme et islamisme versus Etat-nation - ont été largement dépassés. Un débat inclusif et constructif sur les réformes entre les principaux courants politiques, y compris islamistes, devrait désormais être possible.

Avec l'amélioration de la situation sécuritaire, l'armée a commencé à reconnaître qu'elle devrait se retirer de sa position politique dominante et laisser plus de latitude à l'aile civile du régime, un développement bienvenu mais toujours provisoire. Le danger est que les prétendus liens entre Al-Qaeda et les mouvements armés encore actifs ne soient utilisés dans le contexte de la "guerre contre le terrorisme" de prétexte pour ralentir ou inverser cette tendance. Même si certaines actions militaires demeurent nécessaires, le gouvernement devrait se voir vivement conseiller de considérer d'autres moyens notamment politiques pour juguler les groupes armés. Au-delà des mesures policières (y compris à travers une coopération accrue avec les partenaires régionaux et du pourtour méditerranéen), des mesures énergiques en faveur d'un rétablissement d'une régulation étatique des échanges devraient être adoptées de manière à restreindre une activité de contrebande vitale pour les mouvements armés.

Le gouvernement ne devrait pas uniquement avoir à compter sur le soutien américain en la matière; compte tenu de la menace terroriste qui pèse sur l'Europe, l'Union Européenne et ses Etats membres devraient faire de l'aide une priorité. L'implication d'Algériens de la diaspora au sein des réseaux terroristes en Europe a été très perceptible. Bien que des circonstances spécifiques à la diaspora peuvent s'avérer être le facteur principal, le démantèlement des mouvements armés en Algérie et la normalisation de la vie politique et économique du pays auraient un effet salutaire sur la diaspora algérienne et atténueraient d'autant l'attrait pour le jihadisme. 

RECOMMANDATIONS

Au Gouvernement algérien:

1. Faire du démantèlement des mouvements armés encore actifs une haute priorité, surtout en ce qui concerne le GSPC et HDS, à l'aide d'une stratégie politique, sécuritaire, judiciaire et diplomatique. En particulier:

a) éviter de trop se reposer sur les moyens militaires et ne pas laisser l'argument des prétendus liens existants entre ces mouvements et AlQaeda exclure une issue négociée pour mettre fin à leurs campagnes;

b) s'assurer de la transparence de toutes les négociations en chargeant le ministère de l'Intérieur (ou un comité interministériel ad hoc présidé par le ministre de l'Intérieur)  d’une responsabilité d’ensemble ainsi qu'en tenant à ce qu’il rende compte de ses décisions au Parlement; et   

c) restreindre les activités économiques et commerciales illicites dont dépendent les groupes armés:

i. en engageant une campagne nationale de haut niveau contre la contrebande, notamment en expliquant l'importance du problème et l'approche à suivre pour l'enrayer, afin de gagner le soutien du public;

ii. en renforçant le service des douanes en augmentant ses effectifs et rémunérations, ainsi qu'en améliorant les équipements et la qualité de la formation; et

iii. en renforçant les forces de police chargées des enquêtes et de la prévention du commerce illicite.

2. S'assurer le soutien actif des populations des régions sahariennes dans la lutte contre la contrebande et les incursions terroristes en lançant des projets spéciaux de développement démontrant la préoccupation de l'Etat à l'égard de leurs problèmes sociaux et économiques.

3. Réhabiliter et revaloriser les traditions nationales algériennes d'un Islam tolérant, pacifique et tourné vers l'avenir:

a) en finançant, comme il convient, dans les universités et instituts, l'enseignement et la recherche dans le domaine des études islamiques respectueuses de ces traditions;

b) en rehaussant le rôle et les activités du Haut Conseil Islamique tout en respectant et confirmant son autonomie vis-à-vis du gouvernement; et

c) en autorisant l'activité d'associations indépendantes et les publications promouvant ces perspectives islamiques.

Au partis politiques algériens:

4. Reconnaître la légitimité de tous les points de vue attachés à l'action pacifique et constitutionnelle.

5. Cesser de considérer la Proclamation du 1er novembre 1954 tel un texte sacré qui définirait clairement la place de l'Islam et les prescriptions islamiques dans l'Etat, et reconnaître le droit des générations futures à décider de ces questions démocratiquement.

6. Développer les éléments du consensus qui se dessine déjà sur l'instauration de l'Etat de droit en Algérie.

7. Soutenir et appuyer, dans la mesure du possible, les initiatives politiques du gouvernement visant à mettre définitivement fin à l'insurrection islamique.

Aux partenaires nord-américains et européens de l'Algérie:

8. Prôner l'utilisation maximale d'approches non militaires (politique, économique et judiciaire) pour mettre fin à l'insurrection islamique.

9. Soutenir et appuyer, dans la mesure du possible, les efforts du gouvernement en matière de lutte contre la contrebande, le blanchiment d'argent et les autres formes d'activité économiques illicites liées au terrorisme, notamment à l'aide d'une coopération policière et des services de renseignement accrues.

10. Identifier, en coordination avec le gouvernement, les caractéristiques des flux commerciaux et humains entre l'Algérie et l'Europe qui facilitent le type d'activité de contrebande alimentant les groupes jihadistes, et concevoir des remèdes politiques.

11. Appuyer les efforts du gouvernement visant à développer une coordination efficace avec ses voisins du Maghreb et du Sahel pour aborder la relation entre la contrebande et l'activité liée à Al-Qaeda au Sahara central.

12. Explorer avec les autorités algériennes les formes de coopération technique et autres susceptibles de promouvoir le développement économique dans les régions sahariennes.

Le Caire/Bruxelles, 30 juillet 2004


[1] Les deux premiers Briefings s'intitulent: "Islamisme en Afrique du Nord I: Les Legs de l'Histoire" et "Islamisme en Afrique du Nord II: l'Opportunité de l'Egypte", publiés simultanément le 20 avril 2004.
[2] Dans le champ lexical adopté par ICG, "islamisme" fait référence à l'Islam en mode politique plutôt qu'en mode religieux. "Les mouvements islamistes" sont ceux qui, avec des références idéologiques islamiques, poursuivent des objectifs principalement politiques, et les termes "islamiste" et "islamique politique" sont quasiment synonymes. Le terme "islamique" renvoie davantage à une expression d'ordre général qui fait habituellement référence à l'Islam en des termes religieux plus que politiques mais qui est susceptible, selon le contexte, d'épouser les deux sens (ex: lorsqu'il est fait référence dans le texte à "l'activisme islamique").


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.