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Débâcle au Kosovo

Rapport Europe N°155
22 avril 2004

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SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS

Le 17 mars 2004, le frêle édifice, fruit de quatre années et demie d'une progression graduelle au Kosovo, s'est déformé et affaissé. En quelques heures, la province a été submergée d'émeutes anti-serbes et anti-ONU, et régressa à des niveaux de violence inédits depuis 1999. Le 18 mars, la violence vira au nettoyage ethnique de villages et voisinages entièrement peuplés de minorités. La Mission des Nations Unies au Kosovo (MINUK) et la force de maintien de la paix conduite par l'OTAN (KFOR) sont apparues très faibles face aux cohues de jeunes albanais, d'extrémistes et de criminels. Les institutions provisoires du gouvernement autonome du Kosovo (PISG), les médias et la société civile ont pavé la voie aux émeutiers. La communauté internationale doit adopter en urgence de nouvelles politiques (sur le statut final ainsi que le développement socio-économique) ou l'instabilité du Kosovo pourrait se propager à l'ensemble de la région.

La déferlante laissa derrière elle 19 morts, près de 900 blessés, détruisit ou endommagea 700 habitations serbes, roms et ashkali, jusqu'à dix bâtiments publics, trente églises serbes et deux monastères, faisant ainsi quelques 4500 déplacés. Les émeutes ont été plus spontanées qu'organisées, avec des gangs extrémistes et criminels profitant de la situation, surtout le deuxième jour. Les frustrations et craintes à l'égard des intentions de la communauté internationale pour le Kosovo, l'incapacité de la MINUK à faire redémarrer l'économie et sa suspension des privatisations, et la réussite de Belgrade à jouer avec les nerfs des Albanais du Kosovo ces derniers mois ont nourri les tensions qui ont éclaté avec violence lors des incidents du 16 mars.

Les implications en terme de sécurité régionale sont sérieuses et vastes. La KFOR et l'OTAN ont perdu leur aura d'invulnérabilité et d'invincibilité. La perception de faiblesse de la communauté internationale et son manque de fermeté n'échappera pas aux extrémistes au Kosovo et ailleurs dans les Balkans, notamment à la nouvelle vague de nationalistes à Belgrade. Si les causes sous-jacentes de la violence ne sont pas traitées immédiatement et sans détour (à l'aide de mesures politiques, sécuritaires et de développement), le Kosovo risque de devenir la Cisjordanie de l'Europe.

L'explosion de violence a révélé que la société albanaise du Kosovo était profondément tourmentée ainsi que le manque d'institutions, de leadership et de culture permettant d'absorber les chocs et de contenir sa minorité violente et criminelle. Dans son état actuel, la société continuera d'éliminer les minorités et finira par consumer sa fine couche d'intelligentsia libérale. Son nombre important de jeunes menace de marginaliser les fragiles institutions de la génération antérieure. Depuis 1999, une migration en provenance des zones rurales sous-développées a inondé la capitale et noyé les éléments modernes de la société. La MINUK est loin d'avoir remédié aux déficits de développement du Kosovo, en particulier au déclin de l'éducation et du taux d'alphabétisation.  

La structure et le mandat de la MINUK se révèlent aujourd'hui inappropriés pour préparer le Kosovo à passer de la guerre à la paix, du socialisme à l'économie de marché, et de son statut international précaire à un statut final. La communauté internationale s'est leurrée en croyant que son engagement de novembre 2003, promettant inégalement et plus ou moins un début d'examen du statut final du Kosovo dès la mi-2005 constituait une véritable politique. Incapable de s'entendre sur le statut final, elle s'en remet à l'hypothèse naïve selon laquelle retarder la décision désamorcera les passions. Elle n'a également pas pris au sérieux les préoccupations sécuritaires et traiter le problème des structures parallèles et des groupes criminels. Ce manque de fermeté a laissé la majorité albanaise et la minorité serbe prisonnières d'une confrontation qui a été étouffée sans jamais être résolue.

Avec l'incertitude de son statut qui dissuade les investisseurs et sans adhésion à la myriade d'organisations strictement réservée aux États nations, l'essor du Kosovo est bridé par la réglementation actuelle des Nations Unies. Dépendant des contributions décroissantes de donateurs prématurément désengagés et avec seulement 4% des importations couvertes par les exportations, son PNB ne peut pas se maintenir, même au faible niveau actuel. Avec de nombreuses familles dépendantes des versements de leurs enfants immigrés, le Kosovo s'est engagé dans une humiliante guerre d'usure démographique avec l'Europe de l'Ouest. A mesure que les Albanais du Kosovo traversent les frontières de ces pays et pénètrent leurs marchés du travail, ces deniers cherchent à les renvoyer chez eux. Avec plus de 50% de la population active kosovare sans emploi, dont 30000 à 40000 personnes qui viennent chaque année gonfler ses rangs, le dispositif actuel provisoire pour le Kosovo n'est pas suffisant.

Il est essentiel que tous les acteurs concernés prennent vite la mesure des implications du 17 et 18 mars. Les institutions de la communauté internationale au Kosovo doivent adopter de nouvelles pistes d'action et, dans le cas de la MINUK, une nouvelle structure et un nouveau mandat. Si la notion de partition du Kosovo est à rejeter (comme l'estime toujours ICG, sauf dans le cas improbable où les deux parties prenantes choisissent librement cette solution, conformément aux principes d'Helsinki), cela ne peut pas se faire plus longtemps sans réflexion ou de manière dogmatique mais seulement dans la mesure où de nouvelles politiques internationales et une nouvelle sincérité des Albanais du Kosovo vis-à-vis de leur société produisent  les changements sur le terrain qui feront du Kosovo un endroit beaucoup plus serein pour toutes ses communautés.

Si cela doit se produire, un véritable processus de développement politique, social, économique et institutionnel doit être rapidement mis en place pour absorber les énergies de la population du Kosovo. La politique actuelle des "Normes avant le Statut" n'est qu'une politique en demi-teinte. Les conséquences régionales d'une dérive continuelle menant à un Kosovo déstabilisé sont incalculables. La communauté internationale n'a que très peu de temps pour tirer les enseignements de ses erreurs et reprendre le contrôle de l'agenda. Autrement, le Kosovo pourrait se révéler ingouvernable et dégénérer en un cercle vicieux de violence à travers tous l'Ouest des Balkans.

RECOMMANDATIONS

A l'attention des institutions kosovares albanaises, y compris le PISG, les médias et la société civile:

1. Combattre les symptômes d'intolérance et d'extrémisme au sein de la société albanaise du Kosovo plutôt que d'attribuer tous les maux du Kosovo à la communauté internationale et la MINUK.

2. Reconnaître que la couverture médiatique des derniers épisodes de violence a été incontestablement partiale et incendiaire, et coopérer avec l'OSCE et le Commissaire Provisoire chargé des Médias pour trouver une issue, notamment en réformant la gestion et le conseil d'administration de la radiotélévision publique, RTK, ainsi qu'en requérant l'assistance technique durable de professionnels européens de la télévision et radiodiffusion.

3. Aller au-delà de l'engagement pris par le PISG afin d'aider à la reconstruction des habitations, des monastères et églises détruits lors des émeutes avec des fonds du gouvernement en lançant dans toutes les directions au sein de la société une grande initiative de collecte de fonds, et autrement en prenant l'initiative de développer les infrastructures kosovares serbes, notamment celles relative à l'éducation et à la santé.

4. Poursuivre le processus de dialogue avec la Serbie, initié en octobre 2003.

A l'attention des pays du Groupe de Contact (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie et Russie) et des autres membres de la communauté internationale:

5. Se pencher sérieusement de nouveau sur la question du Kosovo:

(a) en prenant des mesures pour rehausser la sécurité des communautés minoritaires du Kosovo, surtout les Serbes;

(b) en entamant des travaux préparatoires en vue de discussions sur le statut final, notamment en confirmant leur base juridique dans le cadre de la Résolution 1244; et

(c) en réalisant un effort de développement social, économique et institutionnel substantiel et soutenu dans le but précis de préparer rapidement le Kosovo à son statut final.

6. Travailler dans le cadre du Conseil de Sécurité des Nations Unies au changement de structure de la MINUK afin qu'elle corresponde mieux au mandat que requièrent une transition vers le statut final et une éventuelle adhésion à l'UE, en donnant aux développements sociaux et économiques la priorité qui leur fait habituellement défaut, notamment:

(a) en démantelant la structure actuelle des piliers;

(b) en transférant les responsabilités économiques et sociales de la MINUK au PISG; et

(c) en scindant en deux le rôle du RSSG avec pour fonctions respectives: la direction administrative du Kosovo et celle des négociations sur le statut final.

7.  Répondre rapidement à la requête de la MINUK en faveur de plus d'enquêteurs, de procureurs et de juges, de sorte que la MINUK puisse dans le cadre du nouveau code de procédure pénale du Kosovo enquêter vigoureusement et traduire en justice ceux fortement suspectés de violence lors des émeutes.

A l'attention de la MINUK:

8. Institutionnaliser le dialogue entre les dirigeants albanais du Kosovo, la société civile et leurs homologues kosovars serbes sur les moyens de coexistence au Kosovo, en prenant comme point de départ le plan de décentralisation du Conseil de l'Europe.

9.  Redynamiser les privatisations en opérant les changements de procédure nécessaires pour réaliser des progrès rapides; profiter de la mise à pied de l'ancien chef de l'Agence chargée de la gestion des entreprises publiques du Kosovo et de leur privatisation (KTA) pour signaler les nouvelles réflexions sur et en accord avec les besoins du Kosovo en termes de développements sociaux et économiques; et rechercher auprès des Nations Unies et du Groupe de Contact les outils politiques et financiers nécessaires pour les satisfaire.

10. Améliorer le commandement et le contrôle au sein de la MINUK et du Service de la Police du Kosovo (KPS), rehausser leur coordination avec la KFOR (surtout en matière de collecte de renseignements sur les extrémistes et les structures parallèles), procurer aux policiers davantage de formation et d'équipement, et développer leur aptitude à faire face à des situations telles que les incidents du 17-18 mars en stimulant leur moral dangereusement bas.

A l'attention de l'OTAN:

11. Améliorer la capacité des troupes de la KFOR à faire face à de futurs troubles de l'ordre violents en les équipant, instruisant et entraînant mieux aux réponses graduées d'usage de la force dans les contextes d'émeute, ainsi qu'en renforçant la sécurité aux frontières.

A l'attention du Gouvernement serbe:

12. Oeuvrer avec la MINUK pour faire en sorte que les structures parallèles soient reconnues, régularisées et, si possible, soutenues par le PISG afin d'apporter la sécurité et les services sociaux aux communautés serbes du Kosovo.

13. Poursuivre le dialogue avec Pristina sur les questions d'ordre technique.

A l'attention du Gouvernement américain:

14. Nommer un envoyé spécial pour entamer des discussions avec les autres membres du Groupe de Contact, l'UE, le PISG, Belgrade et les États voisins à propos des bases juridiques et du format des éventuels négociations sur le statut final.

Pristina/Belgrade/Bruxelles, 22 avril 2004


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.