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Guinée: conjurer la descente aux enfers

Rapport Afrique N°94
14 juin 2005

This report is also available in English.

SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS

La Guinée est en passe de devenir le prochain État en faillite d'Afrique de l'Ouest. Son économie est déclinante, le gouvernement a pratiquement cessé de fournir tout service à la population et l'année 2004 a été le témoin d'une série de soulèvements isolés dans au moins huit localités réparties dans toutes les régions du pays. Toute erreur d'appréciation aujourd'hui, en Guinée, pourrait avoir des conséquences désastreuses. La situation ne peut être améliorée que par un engagement plus important, autant de la part des Guinéens eux-mêmes que de la communauté diplomatique et des donateurs. Il est impératif de recentrer le débat sur une réforme des institutions et d'éviter de le laisser s'empêtrer dans les problématiques liées à la seule succession du Président Lansana Conté, autocratique et malade.

A la précarité de la situation interne, s'ajoute une série de menaces potentielles externes. Au cours de ces quinze dernières années, la Guinée a alimenté presque tous les conflits de la région; les troubles qu'elle a cultivés commencent désormais à se retourner contre elle. Le ressentiment à l'égard des incursions guinéennes en Sierra Leone s'intensifie; des ex-combattants libériens ont été recrutés par le régime de Conté aussi bien que par ses opposants; des combattants du LURD recrutés et entraînés en Guinée reviennent du Libéria frustrés tandis que les raids et infiltrations de part et d'autre de la frontière ivoirienne rendent précaire la vie des Guinéens vivant dans cette région.

La santé du Président Lansana Conté est source de préoccupation. Mais il est important de dépersonnaliser la politique guinéenne. Que le président se rétablisse ou non, les mesures que le pays devra adopter au cours des prochains mois restent les mêmes. Le lot de réformes politiques et économiques auquel le gouvernement a consenti implique que le peuple de Guinée assume un niveau inédit de responsabilité quant à sa propre gouvernance. L'accent devrait être mis non pas sur les personnalités mais sur les institutions et sur les contrepoids au pouvoir personnel, un concept totalement étranger à la vie politique guinéenne.

Une première étape, décisive, consiste à garantir le succès des élections municipales prévues pour l'automne 2005. Celles-ci détermineront très largement la qualité de la démocratie guinéenne. Si elles échouent, il y a tout lieu de penser que la succession à la présidence sera désastreuse. Afin de rendre ces élections crédibles, des réformes clés devront viser à permettre une révision attentive des listes électorales, l'accès aux ondes par l'opposition, ainsi que la constitution d'une commission électorale véritablement indépendante. Un changement réel dans la politique guinéenne doit commencer avec les élections municipales. Le gouvernement a déjà donné son accord à ces réformes, mais il est impératif qu'elles soient mise en place avant le scrutin.

Ces réformes seront difficiles, non seulement en raison des intérêts financiers des hommes qui entourent Conté mais aussi à cause de l'absence d'une direction politique cohérente. La Guinée subit simultanément deux dynamiques: la mauvaise santé du président et le désordre qui l'accompagne glissent le pays vers l'anarchie, tandis que le Premier Ministre, avec le soutien explicite de Conté, tente de mettre en œuvre des changements radicaux et constructifs. Mais parce que l'on ignore jusqu'à quel point le président est susceptible de laisser de tels efforts se concrétiser, il est cependant nécessaire que les organisations régionales africaines, les autres institutions internationales, les bailleurs de fonds et les diplomates pèsent de tout leur poids en faveur du programme de réformes.

Si Conté devait ne pas mener son mandat à terme (2010), et plus particulièrement s'il venait à quitter le pouvoir prochainement, il y a tout lieu de penser que les chances de voir la constitution respectée seraient minimes, tandis qu'un coup État militaire s'annoncerait très probable. Pourtant, si des réformes doivent avoir lieu, il est essentiel que les institutions gouvernementales puissent évoluer. Le gouvernement, l'opposition et la communauté internationale doivent en l'occurrence s'accorder pour repousser les élections présidentielles -- que la constitution appelle à se dérouler dans une période de 60 jours en cas de vacance -- afin de permettre la mise en œuvre préalable des réforme mentionnées précédemment, y compris, de préférence, la réalisation d'élections municipales. Au cours de cette période d'intérim, il conviendra de respecter le principe d'une succession exercée par le Président de l'Assemblée nationale.

Une telle approche aidera la Guinée à éviter les pièges d'une succession problématique comme celle qu'a connue le Togo, où la brièveté du délai prévu par la constitution entre la vacance et les élections a profité à la clique présidentielle. En vue de soutenir ce processus, la communauté internationale doit commencer d'ores et déjà à faire savoir que le passage d'une dictature à une autre, même "allégée" ne sera pas acceptable.

Ces propos se heurteront à une résistance émanant de plusieurs fronts, notamment des militaires et de ceux qui ont pu tiré avantage du fait que le président ait transformé l'État en une machine à piller et à s'enrichir. Il y a aussi beaucoup à craindre des membres de son parti, le Parti de l'Unité et du Progrès (PUP), qui commencera probablement à se désintégrer dès la disparition du président. La poignée d'hommes d'affaires qui a accumulé une richesse considérable grâce aux faveurs accordées par le président va également chercher à enrayer la transition vers une politique nouvelle et transparente.

Des mesures strictes sont nécessaires si on souhaite éviter une nouvelle crise en Afrique de l'Ouest. Les réformes qui ont été consenties par le gouvernement offrent aujourd'hui à la Guinée une chance unique de se départir de décennies de règne personnalisé -- en supposant, cependant, que les promesses pourront être concrétisées.

RECOMMaNDATIONS

Au gouvernement guinéen:

1.  Mettre en œuvre les réformes électorales nécessaires d'ici la seconde quinzaine du mois de juillet 2005 afin que des élections justes (municipales, puis présidentielles le cas échéant), puissent se dérouler avant la fin de l'année. Ceci implique:

(a)  créer une commission électorale indépendante;

(b)  compléter la révision des listes électorales tout en donnant aux partis d'opposition ainsi qu'aux électeurs la possibilité de les examiner; et

(c)  lancer une campagne d'information publique qui explique la procédure d'inscription sur les listes électorales et qui informe sur les prochaines élections municipales.

2.  Ouvrir les ondes aux radios et télévisions privées; s'assurer que les partis d'opposition y ont accès durant les campagnes électorales et garantir la liberté de mouvement et d'association à tous les partis politiques.

3.  Appliquer les réformes économiques et sécuritaires dans les meilleurs délais, notamment:

(a)  supprimer les exemptions d'impôts spéciales accordées aux hommes d'affaires travaillant étroitement avec le Président;

(b)  rappeler l'ensemble des forces armées présentes en territoire sierra léonais;

(c)  se pencher sur la question des salaires et celle de la promotion dans l'armée en vue de permettre aux officiers de trouver un avantage aux réformes politico-économiques et d'affaiblir ainsi les arguments justifiant l'extorsion; et

(d)  supprimer les barrages routiers qui avaient précédemment été suspendus par un décret présidentiel mais qui sont récemment réapparus.

4.  Arrêter toute implication dans le commerce régional des armes et se plier à l'embargo sur les armes appliqué à la Côte d'Ivoire et au Libéria.

Aux partis d'opposition:

5.  Participer pleinement à la préparation des élections municipales, tout en pressant le gouvernement à tenir ses promesses relatives à la liberté de mouvement, d'association et à l'accès aux radios et télévisions pour mener campagne.

À la communauté internationale:

6.  Commencer dès à présent à faire savoir qu'une prise de pouvoir militaire s'ensuivrait de conséquences immédiates telles que le gel des aides internationales ainsi que des sanctions ciblées à l'encontre des pillards.

7.  Accepter le principe selon lequel, en cas de vacance de la présidence, le délai des 60 jours prévu par la constitution pour procéder à l'organisation des élections soit élargi afin de permettre la mise en œuvre des réformes évoquées ci-dessus, voire idéalement, des élections municipales.

À l'Union Africaine (UA):

8.  Jouer le premier rôle en fournissant l'assistance technique nécessaire au processus de réforme électorale, plus particulièrement en ce qui concerne la révision des listes et la création d'une commission électorale indépendante.

9.  En cas de vacance de la présidence, désigner un arbitre indépendant qui veille à ce que les réformes soient appliquées complètement et de manière consensuelle avant la tenue de nouvelles élections.

À la Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO):

10.  Insister auprès de la Guinée pour qu'elle s'engage à respecter le moratoire de la CEDEAO sur les armes légères.

Aux panels d'experts des Nations Unies sur l'embargo sur les armes au Libéria et à la Côte d'Ivoire:

11.  Veiller au respect des embargos par la Guinée.

Aux Nations Unies:

12.  Soutenir l'UA par une assistance technique immédiate sur le processus de réformes et contribuer à la consolidation de la paix en Guinée dans les domaines suivants:

(a)  par des projets de reforestation dans la Guinée Forestière, région qui a accueilli la plupart des réfugiés durant les années 90;

(b)  par des programmes de réinsertion à destination des "jeunes volontaires" recrutés par les milices et autres anciens combattants des guerres régionales; et

(c)  au travers d'efforts intercommunautaires pour la consolidation de la paix, particulièrement des deux côtés de la frontière entre la Guinée et le Libéria.

À l'Union Européenne (UE), au Fonds Monétaire International (FMI), à la Banque Mondiale, la France, le Japon, les États-Unis et les autres bailleurs de fonds:

13.  Continuer de soutenir des projets humanitaires et de développement, en se concentrant sur les infrastructures et services de base, en exerçant une étroite surveillance sur l'emploi des fonds par le gouvernement, et en gelant les décaissements si ce dernier ne parvenait pas à atteindre les objectifs fixés par le FMI.

Dakar/Bruxelles, 14 juin 2005 


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