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Burundi: les problèmes qui minent l'institution militaire
Burundi: les problèmes qui minent l'institution militaire
Protesters run after police fired tear gas during a protest against Burundi President Pierre Nkurunziza and his bid for a third term in Bujumbura, on 19 May 2015. REUTERS/Goran Tomasevic
Briefing 111 / Africa

Burundi : la paix sacrifiée ?

Les conditions pour une confrontation violente au Burundi sont réunies. Le putsch raté du 13 mai a renforcé l’opposition au troisième mandat du président Pierre Nkurunziza. Après dix ans de paix, les lignes de fracture qui ont conduit le pays à la guerre civile risquent de réapparaître.

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Synthèse

Malgré l’échec de la tentative de putsch du 13 mai, la mobilisation contre le troisième mandat du président sortant Pierre Nkurunziza n’a pas faibli et la confrontation entre le pouvoir et ceux qui se rallient sous la bannière du mouvement « Halte au troisième mandat » s’intensifie. Plus de 90 000 Burundais ont fui leur pays et une épidémie de choléra vient de se déclarer là où ils sont les plus nombreux, dans l’ouest de la Tanzanie. Alors que le président reste sourd aux pressions internationales et compte organiser des élections municipales et législatives le 5 juin et le scrutin présidentiel le 26 juin, tous les éléments d’un conflit ouvert sont en place. Pour éviter une amplification de la spirale de violence, il ne faut pas seulement retarder les élections ; il faut aussi rétablir un climat politique et sécuritaire qui rende possible un scrutin pluraliste et libre. Le sommet de l’East African Community (EAC) organisé le 31 mai à Dar es Salaam en Tanzanie offre une occasion à saisir pour réfléchir et agir dans ce sens.

La semaine après la tentative de putsch a été marquée par la radicalisation du pouvoir et des tentatives d’arrestation de journalistes et de politiciens. Le 18 mai, le mouvement « Halte au troisième mandat » a lancé un mot d’ordre de reprise des manifestations à Bujumbura et la rue y a répondu avec conviction. De leur côté, les initiatives diplomatiques n’ont permis aucun progrès. Le dialogue entre les représentants du gouvernement et de l’opposition établi par l’envoyé spécial des Nations unies qui a été interrompu quelques jours après l’assassinat ce 23 mai de l’opposant Zedi Feruzi dans le quartier de Ngagara à Bujumbura reste fragile et l’opposition vient d’annoncer qu’elle ne participera pas aux élections.

Dans ce climat de peur et d’incertitude, plusieurs scénarii sont envisageables pour le futur immédiat du Burundi, allant du très improbable retrait de la candidature du président Nkurunziza aux bien plus dangereux chemins menant à un conflit plus ou moins violent et persistant. Toutefois, une issue pacifique est encore possible si les mesures suivantes, visant à apaiser les tensions électorales et améliorer les conditions sécuritaires et politiques, sont prises rapidement :

  • Lors du sommet de l’EAC, les présidents devraient demander au président burundais le report immédiat des scrutins de juin. Ils devraient également préconiser d’élaborer, sous l’égide de l’envoyé spécial des Nations unies, un nouveau calendrier électoral répondant à la fois aux attentes de l’opposition et du pouvoir en place, tout en s’assurant que les conditions sécuritaires et politiques nécessaires pour organiser les élections sont restaurées.
     
  • Parmi ces conditions figurent, entre autres, la libération des personnes arrêtées lors des manifestations, le rétablissement de la liberté d’expression, de réunion pour l’opposition et la liberté d’information pour les médias indépendants, l’accep­tation du déploiement des observateurs des droits de l’homme de l’Union africaine (UA) et l’usage proportionné de la force par les services de sécurité.
     
  • Certains médias ainsi que les discours des hommes politiques devraient faire l’objet d’un suivi précis, notamment par la société civile et par le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), en termes d’incitation à la haine ethnique.
     
  • Le screening du personnel burundais envoyé dans les missions de maintien de la paix devrait être renforcé afin d’empêcher la participation des Imbonerakure et des services de sécurité burundais ayant pris part aux violences.
     
  • Enfin, les agences des Nations unies et les humanitaires devraient lancer une opération humanitaire dans l’ouest de la Tanzanie et au sud du Burundi afin d’endiguer l’épidémie de choléra.
     

En cas de refus par le pouvoir burundais de repousser les scrutins et d’un renforcement du climat répressif, les mesures suivantes devraient être prises :

  • Sur le plan de l’aide au développement, les donateurs du Burundi, devraient suivre l’exemple de la Belgique qui a publiquement annoncé le changement des modalités de son aide et envisage de la réorienter vers la société civile burundaise. Les bailleurs du Burundi devraient également suspendre toute aide budgétaire au gouvernement en place et réaffecter une partie de l’aide institutionnelle en aide humanitaire pour les réfugiés burundais.
     
  • L’Union Européenne (UE) devrait sans tarder initier les consultations prévues par l’article 96 de l’accord de Cotonou. Si ces dernières, relatives au respect par le Burundi des clauses prévues par l’article 9, devaient s’avérer peu concluantes, l’UE devrait suspendre son aide institutionnelle, en particulier son contrat d’appui à la consolidation de l’État (143 millions d’euros) qui comprend aide budgétaire et appuis sectoriels (justice, finances publiques et décentralisation). L’UE devrait davantage augmenter son soutien financier à la société civile et son aide humanitaire envers les réfugiés burundais.
     
  • Sur le plan judiciaire, le procureur de la CPI devrait ouvrir une enquête sur les violences et assassinats commis depuis le début des manifestations et établir la responsabilité du commandement des Imbonerakure et des services de sécurité burundais dans ces violences.
     
  • Sur le plan de la participation aux missions de maintien de la paix, l’Union africaine (UA), les Nations unies et les autres partenaires internationaux du Burundi devraient avertir le président Nkurunziza et les responsables des services de sécurité que la participation du Burundi à ces missions sur le continent sera réexaminée.

Bruxelles/Nairobi, 29 mai 2015

Interview / Africa

Burundi: les problèmes qui minent l'institution militaire

Originally published in Yaga Burundi

Le 5 avril dernier, l’International Crisis Group sortait un rapport sur les tensions et dissensions qui s’observent au sein de la Force de Défense Nationale (FDN) depuis le début de la crise née de la volonté de Pierre Nkurunziza de se représenter pour un troisième mandat en avril 2015. Le rapport fait le contour des problèmes qui minent l’institution militaire. Thierry Vircoulon, un des auteurs du rapport, a répondu aux questions de Yaga.

Peut-on considérer le Cndd-Fdd aujourd’hui comme l’Uprona des années 70-80 qui avait la mainmise sur toutes les institutions de défense et de sécurité ?

Oui, on a bien vu dès le début de cette crise qui vient de durer deux ans que la police et le Service national de renseignement ont joué un rôle majeur dans la répression des manifestants dès 2015. Deuxièmement les dissensions qui ont eu lieu dans l’armée après la tentative de putsch ont finalement été contrôlées par le régime qui a réussi à éviter, en tout cas jusqu’à présent, qu’il y ait une autre tentative de renversement du pouvoir.

Dans votre rapport vous soulignez qu’en 2016 le gouvernement n’a pas appliqué les quotas 50-50, tel que précisé par les Accords d’Arusha, mais plutôt 60% pour les Hutus et 40% pour les Tutsis pendant ses recrutements dans l’armée. Peut-on craindre que ça puisse continuer, c’est-à-dire voir le régime appliquer 70-30 puis 80-20, pour enfin arriver à une armée 100% hutu ?

Non, je ne pense pas. Au fait, c’est le porte-parole de l’armée qui avait fait l’annonce sur les 60-40%. Le régime va essayer de rester sur ce quota-là, qui est prévu par les Accords d’Arusha mais pour les institutions civiles. Plutôt la question qui se pose est de savoir s’il va réussir à trouver les 40% de Tutsi pour les recrutements. Mais aussi on peut se demander s’il va y avoir beaucoup de recrutements pour les années à venir dans l’armée.  Je pense le contraire. Les recrutements vont diminuer parce que l’armée va de plus en plus avoir des difficultés financières. Et puis il conviendrait aussi de noter que les dernières mises à la retraite ne sont pas à l’avantage des officiers tutsi puisque ce sont les plus concernés.

Votre rapport précise aussi que l’intégration entre ex-FAB (anciens militaires des Forcées armées) et ex-PMPA (anciens rebelles) avait été un succès, que les deux parties ont appris à mieux se connaitre. Ce qui d’ailleurs explique en partie pourquoi des officiers issus des deux camps ont pu mener ensemble le putsch raté de 2015. Ça veut dire que le pouvoir actuel tire profit de la tension actuelle entre les ex-FAB et ex-PMPA, que ça le met à l’abri d’un autre putsch ?

Le rapport dit que l’intégration a été un succès mais n’a pas conduit à la cohésion de l’institution militaire. Même avant la crise, au sein de la FDN, le clivage entre ex-FAB et ex- PMPA restait très fort et n’avait pas été gommé par l’intégration. La grande faiblesse du processus d’intégration est de n’avoir pas généré de la cohésion. Et dans la situation actuelle il y a une grande méfiance voire une paranoïa entre les personnels militaires, chacun faisant très attention  à ce qu’il dit à ses collègues, parce qu’on a peur d’être dénoncé par les autres. Et le faite que ce clivage entre ex-FAB et ex-PMPA n’ait jamais été complètement dépassé  génère cette paranoïa interne, que le régime entretient pour en être le premier bénéficiaire.

Le défi majeur du pouvoir actuel qui constituait aussi un risque de déstabilisation de la transition, en tout cas selon toujours votre rapport, a été le processus de démobilisation de 15  000 hommes ex-PMPA contre 41 000 ex-FAB pour atteindre l’objectif d’une FDN faite de 25 000 militaires entre 2004 et 2008. Mais ceci a été une réussite. Comment se fait-il que le régime puisse réussir là où il pouvait échouer facilement pour enfin échouer là où le risque d’échec n’était pas si éminent, c’est-à-dire maintenant ?

D’abord le pouvoir qui était là quand on a créé la FDN ce n’est pas le même que celui qui est là aujourd’hui. Lors du premier mandat de Pierre Nkurunziza, le Burundi était dans une situation de pouvoir partagé. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Et l’intégration accompagnée par le processus de démobilisation a été une réussite parce qu’elle était soutenue internationalement, aussi parce qu’il y avait un accord des élites burundaises là-dessus, qui correspondait au projet partagé par tous au Burundi à ce moment-là. Et comme je l’ai déjà mentionné, la FDN n’a pas pu dépasser le clivage entre ex-FAB  et ex-PMPA, ce qui est resté le problème de l’ « après-intégration ».  Et une des raisons pour laquelle ce clivage est resté, c’est parce que le régime a instauré au sein de la FDN ses propres structures de commandements des ex-FDD, un double commandement qui a sérieusement nui à la cohésion de l’armée burundaise.

Et que faut-il craindre maintenant ?

Le grand risque pour l’armée burundaise est celui d’appauvrissement à cause des problèmes financiers du gouvernement, en plus des aides extérieures apportées à l’armée qui ont considérablement diminué suite à la suspension de différentes coopérations militaires, sans parler de la réduction du nombre de ceux qui peuvent aller en mission de maintien de la paix. Et dans cet appauvrissement de l’armée, il y a le danger d’une déliquescence progressive. La FDN va perdre son image d’une institution privilégiée. Sur le plan socioéconomique, avant comme après les Accords d’Arusha, les militaires ont toujours eu un statut très envié dans la société burundaise : facilité d’accès au crédit pour construire, un système d’appui financier bien mis en place,… tout ceci risque de s’évaporer dans les prochains jours.