Burundi : la crise n’est pas encore terminée
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Commentary / Africa

Burundi : la crise n’est pas encore terminée

La tentative de coup d’Etat menée par le major général Godefroid Niyombaré le 13 mai 2015 a échoué au bout de 48 heures. Mais le fait que des unités militaires clés soient restées fidèles au président Pierre Nkurunziza n’a pas résolu la crise provoquée par son coup de force pour briguer un troisième mandat. Thierry Vircoulon, directeur du projet Afrique centrale, met à jour notre discussion du 13 mai sur les derniers développements au Burundi.

Crisis Group : Que s’est-il passé lors de la tentative de coup d’Etat du 13 mai ? Que comprenez-vous de la situation sur le terrain ?

Thierry Vircoulon : Les auteurs du coup ont profité du fait que le président Nkurunziza se rende dans la ville tanzanienne de Dar es Salaam pour participer au sommet de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est. Paradoxalement, cette réunion spéciale a été organisée par les présidents de la région pour discuter de la crise actuelle après trois semaines de manifestations dans la capitale contre la candidature du président Nkurunziza pour un troisième mandat.

Pendant le coup d’Etat, il y a eu des premiers signes de joie dans le centre de Bujumbura, des personnes dansant et fraternisant avec les militaires dans la rue. Mais les manifestants n’ont pas pris d’assaut le centre-ville, et les instigateurs du coup n’ont pas été capables de rallier suffisamment d’unités militaires derrière eux. Lorsque les affrontements entre les rebelles de l’armée et les loyalistes ont commencé – et les seuls affrontements qui ont eu lieu semblent s’être déroulés entre les militaires – la population s’est mise à l’abri. La rébellion du général Niyombaré a également échoué à rallier le soutien public de l’opposition politique burundaise, bien qu’ils aient un objectif commun : empêcher le président Nkurunziza d’effectuer un troisième mandat inconstitutionnel.

Le président Nkurunziza a pu rentrer au pays. Le coup d’Etat est terminé. Les auteurs du coup ont perdu et certains d’entre eux se sont rendus.

Qui était derrière le coup d’Etat au Burundi ?

Le coup a été orchestré par le major général Godefroid Niyombaré, ancien chef d’état-major de l’armée, qui fut également ambassadeur au Kenya et chef des services nationaux de renseignement. Le général Niyombaré fait partie de l’élite sécuritaire du parti au pouvoir insatisfaite de la façon de gouverner du président Nkurunziza. Il n’est pas le seul général mécontent mais il est le plus visible d’entre eux. Il a été remercié par le président en février 2015 pour une note personnelle qu’il lui a envoyée lui conseillant de ne pas briguer un troisième mandat. Les auteurs du coup représentent une faction des services de sécurité, majoritairement issue du centre du parti au pouvoir.

Dans sa déclaration justifiant le coup, le général Godefroid Niyombaré a affirmé agir pour sauver l’accord d’Arusha. A-t-il vraiment été bafoué ? Pourquoi est-il important de le préserver ?

L’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi, signé en 2000, a permis de mettre fin à une longue guerre civile marquée par un discours et des massacres ethniques. Nkurunziza et l’élite au pouvoir ont bloqué la mise en place de dispositions clés de l’accord d’Arusha – par exemple la justice transitionnelle – et ont mal mené l’indispensable réforme foncière. Ils ont également créé une opposition de façade afin de préserver l’apparence d’un système institutionnel de partage du pouvoir. En fait, ils n’ont pas fait mystère de leur aversion pour l’accord d’Arusha et de leur intention d’amender l’un de ses principaux succès, la Constitution burundaise. Cette dernière fait référence à l’accord d’Arusha, n’autorise que deux mandats présidentiels et rend obligatoire une majorité parlementaire de deux tiers pour faire voter une loi. L’échec de leur tentative de révision de la Constitution en 2014 n’a tenu qu’à une voix.

L’accord d’Arusha est largement considéré comme la pierre angulaire de la paix au Burundi. Il a créé le système de partage du pouvoir en place, qui est perçu par la plupart des Burundais comme le meilleur système institutionnel disponible, capable de concilier les différents intérêts politiques et de rendre la coexistence pacifique possible après une longue guerre civile qui a coûté la vie à 300 000 individus.

Quelles doléances sous-jacentes ont motivé les manifestants au cours du mois précédent ?

La principale doléance des manifestants – ainsi que celle des instigateurs du coup – était le fait que le président Nkurunziza soit candidat à l’élection présidentielle prévue le 26 juin prochain. Mercredi matin, juste avant la tentative de coup d’Etat, même l’Eglise catholique a fait une déclaration appelant Nkurunziza à abandonner son ambition controversée.

Le problème n’est pas seulement politique. Plus de 100 000 Burundais ont fui le pays, craignant des violences si Nkurunziza persiste dans cette voie. Ils sont inquiets du retour de l’autoritarisme qui a marqué le second mandat du président, du manque de développement social et économique et de l’essor de la corruption.

En quoi les événements de la semaine s’inscrivent-ils dans la continuité de la politique burundaise et des relations civilo-militaires au Burundi ?

L’histoire du Burundi a été marquée par plusieurs coups militaires qui se sont déroulés sans effusion de sang. En 1976, le président Jean-Baptiste Bagaza a pris le pouvoir par un coup d’Etat ne faisant aucune victime, puis il a lui-même été renversé par un coup d’Etat alors qu’il était au Canada en 1987. Le président Pierre Buyoya a organisé deux coups à la suite desquels il est resté au pouvoir pendant plusieurs années (entre 1987 et 1993, puis entre 1996 et 2003).

Comment l’Afrique réagit-elle ?

La plupart des pays africains attendent de voir comment la situation va évoluer avant de réagir formellement. Néanmoins, les chefs d’Etats des pays membres de la Communauté d’Afrique de l’Est ont condamné la tentative de coup d’Etat après leur sommet du 13 mai. C’est avant tout un problème interne, le dernier exemple en date sur le continent de la façon dont une mobilisation populaire et une crise peuvent être provoquées par des présidents qui tentent de conserver le pouvoir.

Quel est le danger maintenant ?

La crise au Burundi ne s’achève pas avec l’échec du coup d’Etat. De nombreux Burundais ont peur et continuent de quitter le pays aussi vite qu’ils le peuvent.

Quant à ceux qui ont soutenu le coup, le président a dit que les soldats qui se rendaient seraient pardonnés, et il est essentiel que cela soit respecté. Néanmoins, les expériences passées au Burundi laissent envisager de sérieuses préoccupations quant au sort de ceux qui se rendent et à l’intensification de la répression.

Théoriquement, les élections législatives et municipales sont prévues pour le 26 mai, et l’élection présidentielle le 26 juin. Le président souhaite organiser les élections aussi tôt que possible, mais cela contribuerait uniquement à empirer la situation. La tenue d’élections véritablement libres et équitables est désormais impossible. Le porte-parole de l’opposition a appelé à la reprise des manifestations de rue ce matin et des barricades ont été remises en place dans le quartier de Musaga à Bujumbara.

Que devraient dire et faire le président Nkurunziza et la communauté internationale ?

La priorité est de s’assurer que l’après-tentative de coup d’Etat se passe avec le moins d’effusion de sang possible. Si les médiateurs internationaux le peuvent, ils devraient superviser la reddition des instigateurs du coup et s’assurer qu’ils ne soient pas exécutés.

Le président Nkurunziza devrait reconnaître que le pays est en crise et que l’unité doit être restaurée. Il ne devrait pas organiser d’élections tant que les conditions politiques pour des scrutins dans un climat pacifique ne sont pas réunies et tant que la population burundaise ne se sent pas en sécurité. Le Burundi n’est pas le succès qui a été largement dépeint et ses problèmes de fond doivent être traités. Après cette crise, et étant donné le nombre très important de réfugiés, il n’est pas possible de faire comme si rien ne s’était passé.

Afin de mettre en place les conditions politiques qui permettent des élections pacifiques, il faudrait convenir rapidement de la tenue d’une table ronde réunissant les acteurs politiques burundais. Les Nations unies, la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est, l’Union européenne et l’Union africaine devraient envoyer leurs représentants pour faciliter le renouement du dialogue entre l’opposition et le gouvernement aussi vite que possible.

Les acteurs internationaux devraient également demander la libération des nombreux individus arrêtés lors des manifestations de ces dernières semaines.

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