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In the Tracks of Boko Haram in Cameroon
In the Tracks of Boko Haram in Cameroon
A Cameroonian soldier walking in the town of Fotokol, on the border with Nigeria, after clashes occurred on 4 February between Cameroonian troops and Nigeria-based Boko Haram insurgents, 17 February 2015. AFP/Reinnier Kaze
Report 241 / Africa

Cameroun : faire face à Boko Haram

Bien que tardive, la réponse militaire du gouvernement camerounais contre l'insurrection de Boko Haram a été dans une certaine mesure efficace. Afin de consolider les acquis sécuritaires et permettre une paix durable, les autorités doivent encourager le développement socioéconomique, la lutte contre le radicalisme religieux, et renforcer les services publics dans l’Extrême-Nord.

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Synthèse

Depuis deux ans et demi, le Cameroun est confronté à l’insurrection du groupe Boko Haram, né au Nigéria. Les violences ont déjà fait 1 500 morts, 155 000 déplacés internes et 73 000 réfugiés. Si les premières attaques datent de mars 2014, la présence du groupe jihadiste dans l’Extrême-Nord du Cameroun remonte au moins à 2011. Il s’est appuyé sur un réseau de complicités locales et a exploité les facteurs de vulnérabilité que partage la région avec le Nord-Est du Nigéria. Alors que les dix-huit premiers mois du conflit ont été marqués par des affrontements conventionnels, Boko Haram a ensuite adopté un mode opératoire asymétrique. Le gouvernement s’est focalisé sur la réponse militaire avec un certain succès, mais les causes structurelles qui ont facilité son implantation demeurent. La lutte contre Boko Haram requiert de réadapter le dispositif sécuritaire et de mettre en place des politiques de sortie de crise durables pour éviter que la menace ne resurgisse sous d’autres formes et n’alimente l’insécurité dans la zone.

L’Extrême-Nord est à la fois la région la plus pauvre du Cameroun et celle où le taux de scolarisation est le plus bas. La combinaison d’une faible intégration nationale et de la négligence historique de l’Etat ont depuis longtemps exposé aux violences et à la circulation des contrebandiers cet espace où se sont socialisés les coupeurs de route, les trafiquants et les petits délinquants. La fluidité géographique et culturelle entre cette région et le Nord-Est du Nigéria, la présence d’un islam rigoriste et les contrecoups des guerres civiles tchadiennes la prédisposaient à une contagion de cette insurrection jihadiste.

Boko Haram a su exploiter ces vulnérabilités pour faire de l’Extrême-Nord une base logistique, une zone de repli et un vivier de recrutements. Le groupe a principalement mobilisé dans les départements frontaliers, parmi les jeunes défavorisés, en alliant endoctrinement idéologique, incitations socioéconomiques et coercition. Le démantèlement de ses caches d’armes et l’arrestation de ses cadres par les forces de sécurité camerounaises à partir de 2013 l’ont poussé à menacer, puis finalement à attaquer de front le Cameroun. En deux ans et demi, l’Extrême-Nord a enregistré au moins 460 attaques et une cinquantaine d’attentats-suicides.

Le gouvernement camerounais a réagi tardivement, à la fois en raison des tensions historiques avec le Nigéria, par souci de ne pas se mêler d’un problème perçu comme interne au voisin, et par crainte de devenir une cible du groupe. En dépit des lacunes initiales, il a ensuite mis en place une réponse militaire efficace. Celle-ci a contribué à désarticuler le groupe et a créé une émulation au sein de la Force multinationale mixte (FMM), force sous-régionale à laquelle le Cameroun était réticent à s’associer au départ. Mais le principal point faible de la réponse camerounaise demeure le manque d’ambition des initiatives de développement et l’absence de mesures de sensibilisation au radicalisme religieux, et de programmes de déradicalisation. Au contraire, certaines mesures prises après les attentats de Maroua en juillet 2015, comme l’interdiction du voile intégral, la fermeture de la frontière et la limitation des motos-taxis, mais aussi les bavures de l’armée, ont le potentiel de radicaliser une frange de la population, y compris des femmes, et ont accentué les vulnérabilités socioéconomiques de nombreux jeunes, poussant certains à rejoindre Boko Haram.

Malgré l’éloignement géographique, la guerre contre Boko Haram n’a pas été qu’un phénomène isolé de l’Extrême-Nord. Elle a renforcé politiquement le président camerounais Paul Biya tout en légitimant les forces de défense auprès d’une frange de la population. La guerre a cependant eu des effets négatifs sur l’économie du pays et a généré des clivages communautaires, comme en témoigne la stigmatisation des Kanuri à l’Extrême-Nord, souvent assimilés de façon indiscriminée au groupe jihadiste. De manière plus générale, le conflit met en évidence un déficit de représentation, sans pour autant remettre en cause l’Etat : l’élite politique gérontocratique de l’Extrême-Nord est de plus en plus contestée par une population très jeune.

La lutte contre Boko Haram est un test pour la coopération sécuritaire et la solidarité sous-régionale. L’intervention des forces armées tchadiennes au Cameroun et, avec les forces nigériennes, au Nigéria, a permis de réduire les capacités conventionnelles du groupe. En dépit de leurs appréhensions réciproques, les pays de la région sont parvenus à mettre en place la FMM et le Nigéria a fini par accepter que le Cameroun intervienne sur son territoire. Cette nouvelle architecture a permis de ralentir la spirale des attentats-suicides au Cameroun et est actuellement engagée contre une faction dissidente de Boko Haram dans la zone du lac Tchad. Toutefois, la FMM manque de financements et de moyens logistiques.

Afin de consolider ses victoires militaires sur Boko Haram et de ramener une paix durable dans l’Extrême-Nord, le gouvernement camerounais doit passer d’une approche centrée sur le sécuritaire à une approche privilégiant le développement socioéconomique et la lutte contre le radicalisme religieux. A cause d’énormes pertes subies durant les affrontements avec l’armée camerounaise, Boko Haram concentre depuis trois mois la majorité de ses opérations dans les zones camerounaises du lac Tchad (Darak et Hilé Alifa) où il contrôle une partie de l’économie halieutique et des trafics illicites, tout en poursuivant les attentats-suicides. Ce déplacement du centre de gravité du groupe requiert un renforcement du dispositif sécuritaire autour du lac Tchad, ainsi que des mesures pour y contrer ses circuits de financement. Une solution durable nécessite le retour de l’Etat, qui devrait s’appuyer sur la société civile et les jeunes, les élites locales et ses partenaires extérieurs pour reconstruire les services publics dans une zone longtemps délaissée.

Recommandations

Afin d’encourager le développement de l’Extrême-Nord, lutter contre le radicalisme religieux et renforcer la présence de l’Etat et les services publics

Au gouvernement camerounais :

  1. Elaborer un plan de développement et de relance économique de l’Extrême-Nord en faisant une priorité de :
    1. l’amélioration de la prise en charge des déplacés internes et des victimes de Boko Haram, de l’offre éducative et des infrastructures de santé ;
    2. la réouverture de la frontière entre le Cameroun et le Nigéria pour les camions de marchandises et les commerçants et leur sécurisation par des escortes militaires, la réhabilitation et le développement du réseau routier et le lancement de projets à haute intensité de main d’œuvre ; et
    3. la transparence et la bonne gestion des projets à l’Extrême-Nord, en partenariat avec les populations locales, y compris les jeunes et les représentants des différentes communautés ethniques.
       
  2. Pour financer ce plan, allouer à l’Extrême-Nord une portion du budget du Plan d’urgence triennal et du budget d’investissement public, en coordination avec les pays riverains du lac Tchad pour solliciter l’appui des bailleurs.
     
  3. Elaborer une stratégie de sensibilisation au radicalisme religieux, et adopter un programme de déradicalisation dans les prisons.
     
  4. Encourager les autorités sécuritaires et judiciaires à distinguer les membres de Boko Haram en fonction de la gravité des crimes dont ils sont accusés, et de leur degré d'implication au sein du mouvement, bien que ces distinctions ne soient pas toujours faciles à opérer ; s’assurer que les suspects et détenus sont traités de façon juste et en accord avec le droit international ; et soutenir la mise en place d’un programme de « justice réparatrice », ayant un volet de réinsertion sociale, pour les membres recrutés de force, les informateurs et petits logisticiens, non suspectés d’abus graves des droits humains.
     
  5. Organiser une visite du président de la République, des dirigeants de l’opposition et de la société civile dans les départements de l’Extrême-Nord ciblés par Boko Haram et le prochain défilé du 20 mai à Maroua. Cette visite serait l’occasion de lancer un programme de renforcement de la cohésion sociale et des liens intercommunautaires, en particulier pour lutter contre la stigmatisation de certaines communautés perçues comme proches de Boko Haram.

A la société civile, aux élus et chefs traditionnels de l’Extrême-Nord :

  1. Adopter une démarche collective et inclusive de sensibilisation au radicalisme religieux, y compris en prenant en compte les particularismes culturels, de genre et sociaux, et en mettant l’accent sur l’importance du dialogue, et des messages de tolérance et d’ouverture, au sein des familles et des espaces collectifs tels que les écoles coraniques, les mosquées, les marchés et les prisons.

Aux Etats de la sous-région :

  1. Elaborer une stratégie à moyen terme de développement du bassin du lac Tchad, en coordination avec le plan camerounais de développement de l’Extrême-Nord, et solliciter l’appui des bailleurs de fonds pour financer ces plans.

Aux bailleurs du Cameroun :

  1. Encourager, en leur garantissant un financement de moitié, les projets gouvernementaux de développement de l’Extrême-Nord et les initiatives cordonnées de la sous-région pour le développement du bassin du lac Tchad, sous réserve que des garanties suffisantes soient apportées sur l’usage approprié des fonds.

Afin d’améliorer la réponse sécuritaire face à Boko Haram

Au gouvernement camerounais :

  1. Assécher les sources de financement de Boko Haram tout en surveillant le commerce de bétail dans la région et les activités économiques autour du lac Tchad.
     
  2. Enrayer les recrutements de Boko Haram :
    1. en améliorant la coopération entre les forces armées et la population locale. Cela passe par des actions civilo-militaires et par l’enrayement des violations des droits humains commises par les forces de sécurité, notamment en sanctionnant systématiquement leurs auteurs ;
    2. en levant au cas par cas les interdictions portant sur certaines activités économiques, notamment en ce qui concerne la circulation des motos ; et
    3. en mettant en œuvre une stratégie de communication plus efficace via la mise à contribution et le soutien aux radios communautaires, par la création sur les chaînes nationales de programmes de sensibilisation diffusés à l’Extrême-Nord dans les langues locales, et par un dispositif visant à contrer la promotion du radicalisme violent sur les réseaux sociaux.
       
  3. Adapter le dispositif sécuritaire aux mutations récentes de Boko Haram et améliorer la stratégie de lutte contre les attentats-suicides, via une collaboration avec la population locale et un renseignement prévisionnel renforcés.
     
  4. Assurer une meilleure coordination entre les trois opérations militaires dans l’Extrême-Nord, y compris à travers la Force multinationale mixte, et renforcer la coopération avec le Nigéria et les autres pays du bassin du lac Tchad.
     
  5. Limiter l’usage des comités de vigilance et les démobiliser progressivement si l’affaiblissement de Boko Haram se poursuit.
     
  6. Prévoir le retour progressif des unités de police et de gendarmerie mieux équipées aux frontières, à mesure de l’affaiblissement de Boko Haram.

Aux bailleurs du Cameroun :

  1. Cofinancer l’opérationnalisation de la Force multinationale mixte, en y ajoutant un volet important de formation en droits humains en temps de guerre, et éventuellement en subordonnant ce financement au respect des droits humains par les armées de la région.

 Nairobi/Bruxelles, 16 novembre 2016

I. Introduction

La situation sécuritaire au Cameroun s’est dégradée depuis l’irruption sanglante de Boko Haram en 2014.[fn]Le terme « Boko Haram » est utilisé dans ce rapport pour des raisons de clarté, et étant donné son usage courant. Les sympathisants du mouvement le jugent péjoratif et ont tendance à ne pas l’utiliser. Pour plus d’informations, voir les rapports Afrique de Crisis Group N°168, Northern Nigeria : Background to Conflict, 20 décembre 2010 ; N°201, Curbing Violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014, et le briefing Afrique N°120, Boko Haram sur la défensive ?, 4 mai 2016.Hide Footnote Cela a créé une onde de choc dans un pays qui jusqu’alors se présentait comme un Etat stable dans une sous-région instable. L’Extrême-Nord (une des dix régions administratives du Cameroun) est le théâtre de ce conflit à dimension sous-régionale. Le présent rapport s’inscrit dans la série de publications de Crisis Group sur la menace jihadiste dans le Sahel et le bassin du lac Tchad. Il analyse l’effet de Boko Haram sur l’Extrême-Nord ; les facteurs qui ont facilité sa pénétration ; ses stratégies de recrutement, ses alliances et son influence dans le pays. Il évalue aussi les réponses du gouvernement et les répercussions de la guerre sur le pays. Le rapport est fondé sur des recherches documentaires et sur plus de 230 entretiens effectués de janvier à octobre 2016 à Yaoundé et dans dix-sept localités de l’Extrême-Nord. Un analyste de Crisis Group a également suivi les forces de défense camerounaises en mars 2016 et visité les postes avancés de l’opération Alpha et de l’opération Emergence 4 à la frontière avec le Nigéria.[fn]Hans De Marie Heungoup, « In the Tracks of Boko Haram in Cameroon », crisisgroup.org, 2 septembre 2016.Hide Footnote

II. Extrême-Nord : l’histoire d’une région vulnérable

Situé entre le Nord-Est du Nigéria et le Sud-Ouest du Tchad, l’Extrême-Nord est un espace historique de commerce et de transit entre les trois pays. Avec quatre millions d’habitants pour 34 263 kilomètres carrés, cette région sahélienne est la plus densément peuplée du Cameroun. La grande pauvreté en zone rurale, où vivent 85 pour cent de ses habitants, et le changement climatique ont aggravé dans les années 1990 la compétition pour l’accès aux ressources naturelles dans une région déjà en proie à des tensions communautaires et à des violences récurrentes. Boko Haram a mis en lumière et accentué les problèmes structurels.

A. L’Extrême-Nord : entre violences et contrebande

L’Extrême-Nord est depuis l’indépendance du Cameroun le théâtre de trafics d’armes, de pétrole et de drogue, et de diverses formes de banditisme violent. Cette insécurité permanente s’inscrit dans la longue histoire des razzias et des guerres précoloniales et coloniales dont cette région a été le terrain, et qui affectent encore les relations entre communautés. Aux tensions communautaires se sont greffés autour des années 1980 le phénomène des coupeurs de route et celui des preneurs d’otages ainsi que des conflits fonciers.

Les premiers conflits postindépendance à l’Extrême-Nord ont été communautaires, entre Kotoko et Arabes Choa ; entre Kotoko et Massa ; entre Massa et Musgum dans le Logone et Chari. Ils ont souvent été déclenchés par les luttes pour l’accès aux ressources, en particulier ceux opposant Kotoko et Arabes Choa.[fn]Depuis la période coloniale, les Kotoko et les Arabes Choa ont eu des rapports conflictuels marqués par des violences périodiques et, depuis 1992, par une compétition politique aigüe pour le contrôle des terres dans le Logone et Chari, au bénéfice des Arabes Choa du fait de leur avantage démographique. Entretiens de Crisis Group, enseignants à l’université de Maroua, Sultans de Kousseri et de Goulfey, Extrême-Nord, mars 2016. Saïbou Issa, « Arithmétique ethnique et compétition politique entre Kotoko et Arabes Choa… », Africa Spectrum, vol. 40, no. 2 (2005).Hide Footnote L’insécurité dans la zone a connu un pic dans les années 1990-2010 avec l’arrivée des ex-combattants des guerres civiles au Tchad et en République centrafricaine, qui se sont associés aux bandits locaux et ont formé des groupes de coupeurs de route de l’Est à l’Extrême-Nord. Ce banditisme plus violent et sophistiqué a mis la gendarmerie en difficulté, poussant les autorités à créer en 2001 le Bataillon d’intervention rapide (BIR).[fn]Le BIR est une force d’élite créée en 2001 pour lutter contre les coupeurs de route, et qui dépend de la présidence. Initialement constitué de 1 000 hommes, le BIR en compte plus de 7 000 aujourd’hui, répartis en cinq BIRs terrestres, des composantes navales (BIR-Delta et BIR-Côte) et aéromobile (GIRAM), des unités d’observation (GOA) et de renseignement et des unités de type forces spéciales (CAT et GRS). Entretien de Crisis Group, colonel du BIR, Maroua, mars 2016.Hide Footnote Certains coupeurs de route se sont alors mués en preneurs d’otages ou se sont associés aux braconniers.[fn]Voir Saïbou Issa, Les coupeurs de route. Histoire du banditisme rural et transfrontalier dans le bassin du lac Tchad (Paris, 2010) ; et Christian Seignobos, « Le phénomène Zarguina dans le nord du Cameroun », Afrique contemporaine, no. 239 (2011). Entretiens de Crisis Group, commandant de compagnie de Tcholliré et autorités administratives, Garoua, septembre 2014. « Au Cameroun, les massacres d’éléphants continuent », RFI, 13 mars 2012.Hide Footnote

L’Extrême-Nord se situe au croisement des frontières avec le Nigéria et le Tchad, où les différentiels monétaires et les activités douanières sont importants. C’est une zone historique de trafics de tout genre : carburant frelaté (zoua-zoua), Tramol, cannabis ou chanvre indien (drogue locale), armes, médicaments, véhicules volés et pièces détachées.[fn]Le Tramol ou Tramadol est un puissant antalgique sous forme de comprimés, fabriqué légalement en Inde, mais commercialisé illégalement au Nigéria, d’où des trafiquants l’achètent pour approvisionner les pays voisins. Courriels de Crisis Group, universitaires à Maroua, juillet 2016. Cyril Musila, « L’insécurité transfrontalière dans la zone du bassin du lac Tchad », Institut français des relations internationales (IFRI), juillet 2012.Hide Footnote Des routes de commerce parfois très anciennes côtoient des sentiers de contrebande, générant un dynamisme commercial hors du commun qui va du commerce légal au trafic de produits illégaux en passant par la contrebande de produits légaux.

Dans le département du Logone et Chari, l’un des trafics les plus importants est celui des armes légères et de petit calibre, alimenté depuis le Tchad, la Centrafrique, le Soudan et la Libye. L’Extrême-Nord est à la fois un marché et une zone de transit, d’où le grand nombre d’armes en circulation, comme en attestent les saisies opérées lors des fouilles des quartiers Dougoi à Maroua, et Mawak et Kodogo à Kousseri en 2014.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Maroua et Mokolo, mars 2016.Hide Footnote Les autres trafics – drogue, médicaments, voitures volées et pétrole – touchent tous les départements de la région. Le trafic d’essence est plus important dans les localités frontalières du Nigéria, pays où l’essence est subventionnée. Tandis que le Tramol est souvent commercialisé à partir du Nigéria à l’Extrême-Nord, le cannabis, cultivé au Sud du Cameroun, est consommé à l’Extrême-Nord et vendu au Nigéria et dans les pays voisins.[fn]Entretiens de Crisis Group, douaniers, Yaoundé, avril 2016. « Plus de 200 kg de cannabis saisis sur la route de l’Extrême-Nord », investiraucameroun.com, 13 juillet 2016.Hide Footnote

B. Une région vulnérable à la pénétration de Boko Haram

L’Extrême-Nord du Cameroun présente une grande proximité avec le Nord-Est du Nigéria, sur les plans historique, religieux, socioculturel, linguistique (partage de langues véhiculaires arabe, kanuri et mandara), ethnique et commercial. Les deux régions ne sont pas séparées par une frontière au sens classique, mais partagent une zone frontalière.[fn]Il y a 1 611 kilomètres de Kousseri à Douala et 1 376 kilomètres jusqu’à Yaoundé, alors que Maiduguri (capitale de l’Etat du Borno) n’est qu’à 245 kilomètres.Hide Footnote Des deux côtés, on trouve les mêmes ethnies Kanuri, Glavda, Mandara, Arabes Choa, les mêmes familles et parfois les mêmes villages. La culture islamique leur est aussi commune, d’autant que de nombreux Camerounais étudient dans les écoles coraniques nigérianes. Elles sont enfin liées par une longue histoire, y compris de conquête d’Ousman Dan Fodio venant de Sokoto au dix-huitième siècle, et de poches importantes de résistance à ces conquêtes.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs, Maroua, mars 2016. Elridge Mohammadou, Le Royaume du Wandala ou Mandara (Tokyo, 1982).Hide Footnote Ces éléments ont facilité la pénétration de Boko Haram au Cameroun.

1. Indicateurs socioéconomiques au plus bas, absence de l’Etat

A l’Extrême-Nord, la pauvreté, la faible scolarisation, la fracture sociale et la faible présence de l’Etat constituent des facteurs de vulnérabilité. Avec 74,3 pour cent de sa population vivant sous le seuil de pauvreté, contre un taux national de 37,5 pour cent, l’Extrême-Nord est la région la plus pauvre du Cameroun.[fn]« Tendances, profil et déterminants de la pauvreté au Cameroun entre 2001 et 2014 », Institut national de la statistique (INS), décembre 2015, p. 43.Hide Footnote Les vulnérabilités sont plus accentuées encore dans les zones rurales, notamment les localités frontalières avec le Nigéria, le taux de pauvreté dépassant 80 pour cent dans les arrondissements de Fotokol, Kolofata et le Mayo Moskota, les plus affectés par le conflit avec Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs à l’université de Maroua et autorités administratives, Maroua et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Alors que le taux net de scolarisation atteint 84,1 pour cent à l’échelle nationale en 2014, il n’est que de 46 pour cent à l’Extrême-Nord (seulement 20 pour cent dans les arrondissements frontaliers susmentionnés).[fn]« Annuaire statistique du Cameroun 2015 », INS, p. 78 ; « Rapport régional de progrès des objectifs du millénaire pour le développement : région de l’Extrême-Nord », INS, 2010. « Cameroun : examen national 2015 de l’éducation pour tous », Education pour tous, 2015. Le faible taux de scolarisation à l’Extrême-Nord ne s’explique pas que par la négligence de l’Etat, car dans certaines localités les parents optent pour l’école coranique. Les activités dominantes étant le commerce, l’agriculture, la pêche et l’élevage, ils ne perçoivent pas toujours l’utilité de l’éducation laïque, d’autant plus que la région est peu intégrée au système bureaucratique de Yaoundé. Entretiens de Crisis Group, délégué à l’enseignement secondaire, Kousseri, 23 mars 2016 ; hauts fonctionnaires originaires du Nord, Yaoundé, avril 2016.Hide Footnote Les moyennes cachent aussi des différences entre communautés. Les Kanuri ont un niveau de scolarisation particulièrement bas.[fn]Certaines élites originaires de l’Extrême-Nord évoquent une forme d’automarginalisation des Kanuri, encore tournés vers l’école coranique et réticents à l’école laïque occidentale tandis que la position des autres communautés de la région a évolué. Ceci est difficile à confirmer, mais interrogées par Crisis Group sur leurs besoins prioritaires, plusieurs familles de déplacés kanuri à Kousseri n’ont cité la scolarisation de leurs enfants qu’en dernière priorité, certaines n’en voyant pas l’utilité. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires originaires de l’Extrême-Nord et déplacés, Yaoundé et Kousseri, 2016 ; maire de Pette, Maroua, mars 2016 ; et entretien téléphonique de Crisis Group, délégué aux enseignements secondaires du Mayo Tsanaga, mai 2016.Hide Footnote

L’Etat camerounais est en partie responsable, car pendant longtemps il a délaissé l’Extrême-Nord : faiblesse des investissements publics, du tissu industriel, des infrastructures sanitaires et du réseau routier.[fn]Les élites d’autres régions estiment que l’Extrême-Nord n’est pas la seule région délaissée et que cela ne résulte pas d’une politique de marginalisation mais du modèle de gouvernance camerounais peu tourné vers les régions périphériques. Entretiens de Crisis Group, chercheurs à la Fondation Paul Ango Ela et universitaires, Yaoundé, janvier et juin 2016.Hide Footnote Ce n’est que sur le plan sécuritaire que l’Etat s’est investi, notamment en contenant puis en endiguant dans les années 2000 le phénomène des coupeurs de route qui prenait de l’ampleur, sans toutefois détruire les réseaux de contrebande qui s’appuient sur la corruption des douaniers et des forces de sécurité.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, douaniers et officiers de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), Maroua, Mora, Kousseri et Yaoundé, mars et avril 2016. Plusieurs témoignages soulignent que des douaniers soudoient des responsables à Yaoundé pour se faire affecter à l’Extrême-Nord. Entretiens de Crisis Group, officiers de police, douaniers et ancien contrebandier de carburant, Extrême-Nord, Yaoundé, mars et avril 2016.Hide Footnote Avant l’élection présidentielle de 2011, des élites locales ont fourni des cartes d’identité à des milliers de résidants des localités frontalières sans se soucier de leur nationalité, comptant les faire voter pour le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, le parti au pouvoir), et facilitant ainsi l’acquisition de pièces administratives par des bandits et des membres non camerounais de Boko Haram.[fn]La possession de plusieurs cartes d’identité nationale est assez courante dans la région du lac Tchad. Plusieurs membres nigérians et tchadiens de Boko Haram arrêtés détenaient des pièces officielles camerounaises. Entretiens de Crisis Group, policiers, gendarmes, autorités administratives et habitants, Mora et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote

Ces négligences ont créé chez une frange de la population locale un sentiment d’abandon. Il n’est pas partagé par tous, car en dépit de la faible présence de l’Etat, l’Extrême-Nord n’est pas sous-représenté au sein du gouvernement et de la haute administration, le modèle d’équilibre géopolitique permettant une distribution des postes entre les élites des dix régions.[fn]Dix des 60 membres du gouvernement sont originaires de l’Extrême-Nord. Cette région est un vivier électoral pour le régime qui y réalise habituellement ses meilleurs scores. Entretiens de Crisis Group, universitaires, élites administratives et sécuritaires originaires de l’Extrême-Nord, Yaoundé et Maroua, février-avril 2016.Hide Footnote Le vice-Premier ministre, le ministre des Finances et le président de l’Assemblée nationale en sont originaires. Mais l’élite est vieillissante : la grande majorité des membres du gouvernement venant de l’Extrême-Nord ont plus de 60 ans, alors que l’âge médian est de dix-huit ans au niveau national. La fracture entre les générations est patente ; les jeunes accusent les plus âgés de « bouffer » l’argent destiné aux plans d’urgence pour la région.[fn]Entretiens de Crisis Group, étudiants et groupes de jeunes, chercheurs à l’institut supérieur du Sahel et journalistes originaires de l’Extrême-Nord, Yaoundé et Maroua, février-juillet 2016.Hide Footnote

2. Une tradition islamique soufie soumise à la concurrence

Boko Haram a pu exploiter la présence à l’Extrême-Nord d’un islam « rigoriste » ou « intégriste ».[fn]L’expression « islam rigoriste » est contestée par des chercheurs et islamologues locaux qui lui préfèrent celle d’« islam intégriste ». Entretiens de Crisis Group, Adamaoua et Extrême-Nord, 2014-2016. A l’Extrême-Nord, la très grande majorité des musulmans, y compris intégristes, rejettent Boko Haram. Il faut donc se garder des corrélations directes entre islam rigoriste (salafisme et wahhabisme) et terrorisme. Cependant, les principaux dirigeants de Boko Haram se revendiquent du salafisme jihadiste et ont recruté dans les localités et groupes sociaux où l’islam rigoriste prédomine. Entretiens de Crisis Group, universitaires et islamologues, Maroua et Kousseri, mars 2016. Elodie Apard, « Les mots de Boko Haram : les prêches de Mohammed Yusuf sur le jihad obligatoire », Le Monde, 29 avril 2016 ; Mohammed Youssouf, Hazihi Aqeedatun wa Minhaju Da’ awatuna (Maiduguri, 2009).Hide Footnote Musulmans et chrétiens constituent chacun environ deux cinquièmes de la population, et les animistes un cinquième.[fn]En l’absence de statistiques officielles, Crisis Group s’est appuyé sur une vingtaine d’entretiens à l’Extrême-Nord avec des autorités administratives, des chercheurs et des journalistes et à croisé les résultats pour parvenir à cette estimation.Hide Footnote Cette moyenne dissimule des aires de concentration musulmane, comme Maroua et les localités frontalières au Nigéria telles que Fotokol, Amchidé, Kerawa et Ashigashia.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote

L’islam au Cameroun, syncrétique et issu du soufisme, est considéré comme « tolérant ».[fn]Le soufisme, branche ésotérique du sunnisme, est arrivé en Afrique subsaharienne au treizième siècle et s’est développé sous forme de confréries. Certains islamologues contestent la présupposée tolérance du soufisme, citant les jihads menés dans l’Afrique de l’Ouest précoloniale par des chefs soufis. Mais ces 50 dernières années, aucun réveil islamique ou mouvement jihadiste ne s’en est inspiré, et les courants soufis sont devenus partie intégrante des institutions étatiques, ce qui pourrait expliquer leur non-violence. Entretiens de Crisis Group, islamologues, Ngaoundéré, Garoua et Maroua, septembre 2014 et mars 2016. Donal Cruise O’Brien, « La filière musulmane : confréries soufies et politique en Afrique noire », Politique Africaine, no. 4 (1981), p. 7-30 ; Hamadou Adama, L’islam au Cameroun : entre tradition et modernité (Paris, 2004).Hide Footnote Toutefois, des courants fondamentalistes se sont implantés depuis les années 1980. A l’Extrême-Nord, la tijaniyya (confrérie soufie) majoritaire est concurrencée à la fois par un sunnisme syncrétique, historiquement proche des pouvoirs politiques, considéré comme modéré et dominé par le rite malékite, et par une version rigoriste ou intégriste du sunnisme inspirée par le wahhabisme et le salafisme, portée par des prédicateurs et diffusées via des CD et cassettes vendus sur les marchés ou circulant par Bluetooth, Facebook ou WhatsApp.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°229, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, 3 septembre 2015. Avec la lutte contre Boko Haram, la vente sur les marchés a diminué, mais les contenus circulent beaucoup par internet. La majorité des imams gérant les plateformes WhatsApp et Facebook seraient basés à Bertoua (Est), Maroua et Kousseri. Observations de Crisis Group, marchés de Ngaoundéré, Maroua et Kousseri, septembre 2014-mars 2016 ; et entretiens, notables peul de Garoua, Yaoundé, 2016. Il existe peu de mosquées estampillées wahhabites ou salafistes à l’Extrême-Nord, mais on y observe une modification subtile des pratiques sociales et religieuses des musulmans sous l’influence des prédicateurs nigérians et des milliers de Camerounais ayant étudié en Egypte, au Soudan, en Arabie saoudite ou au Nigéria. Entretiens de Crisis Group, chercheurs, imams, lamido (chef traditionnel de Premier degré) de Maroua, sultans de Kousseri et Goulfey, mars 2016.Hide Footnote Bien que les courants rigoristes soient faibles à l’Extrême-Nord, ils sont prégnants dans les localités frontalières précitées ainsi qu’à Maroua.[fn]Un imam dit wahhabite a été interdit de prêche en 2012 à Maroua. Rencontré par Crisis Group, il est plutôt sunnite intégriste. Entretien de Crisis Group, Maroua, mars 2016. Les différents courants islamiques présents à l’Extrême-Nord sont par ordre d’importance : le sunnisme (y compris des sous-groupes soufis comme la tijaniyya), le salafisme, le wahhabisme, les Tablighs, les Ikhwans et le chiisme. Entretiens de Crisis Group, imams, Maroua, Kousseri, 2016.Hide Footnote

Cette diffusion du rigorisme doit aussi au mouvement Ahali Suna, qui s’est attelé dans les années 2000 à la propagation d’une interprétation littérale du Coran à Yaoundé et à l’Extrême-Nord.[fn]L’éphémère mouvement Ahali Suna a été popularisé par les commerçants haoussa nigérians dans le quartier Briqueterie à Yaoundé, à Maroua, Kousseri et les localités frontalières de l’Extrême-Nord. Entretiens de Crisis Group, imams et chefs traditionnels, Maroua et Kousseri, 2016.Hide Footnote L’islam du Nord-Est nigérian, que de nombreux musulmans camerounais considèrent comme une Mecque toute proche, a une forte influence à l’Extrême-Nord : la tijaniyya locale demeure sous l’influence des confréries soufies de Yola (capitale de l’Etat de l’Adamawa au Nigéria), tandis que d’autres branches du sunnisme sont sous l’influence des grands modibo (marabouts) de Maiduguri.[fn]Les CD des prédicateurs nigérians Sheikh Jaffar Adam et Mohamed Awal Adam Albani, notamment, sont vendus dans l’Extrême-Nord. Observations de Crisis Group, 2016.Hide Footnote Les modibo nigérians ont toujours circulé dans le grand Nord du Cameroun et en 2014, on voyait encore leurs portraits dans les cars de brousse à travers la région.

Le délaissement de l’Etat aidant, les vulnérabilités socioéconomiques sont apparues : pauvreté aigüe, faible scolarisation, fracture sociale et générationnelle.

Certains jeunes ayant étudié au Nigéria, Soudan ou au Moyen-Orient entrent en conflit avec les vieux imams qu’ils surclassent dans leur connaissance du Coran et de la langue arabe. Ils accusent l’ancienne génération de pratiquer un islam teinté de traditions locales et d’innovations et réclament des responsabilités dans les mosquées importantes.[fn]Entretien de Crisis Group, lamido de Maroua, mars 2016.Hide Footnote Ces clivages comportent une base sociale. En effet, pour nombre de ces jeunes, les postes d’imams sont souvent la seule voie d’insertion sociale, car leurs diplômes islamiques ne sont pas reconnus par l’Etat. Cela génère des frustrations, les poussant à créer leurs propres mosquées et à plus de radicalité dans leurs prêches.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires originaires de l’Adamaoua, Yaoundé, février 2016 ; lamido de Maroua, imams, jeunes revenus du Soudan et d’Arabie saoudite, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote

Bien avant les attaques de Boko Haram, l’Extrême-Nord, en proie à des contrebandes et au banditisme, était déjà une préoccupation sécuritaire pour l’Etat camerounais. Les affrontements communautaires, souvent sur la base d’anciennes rivalités ethniques et luttes précoloniales, et l’instabilité du Tchad et de la Centrafrique voisins ont alimenté les circuits de contrebandes et accentué cette insécurité. Le délaissement de l’Etat aidant, les vulnérabilités socioéconomiques sont apparues : pauvreté aigüe, faible scolarisation, fracture sociale et générationnelle. L’économie régionale a ensuite été paralysée au début du conflit, favorisant le recrutement de milliers de jeunes par Boko Haram.

III. La pénétration de Boko Haram à l’Extrême-Nord

A. L’implantation de Boko Haram

Si des groupes jihadistes nigérians ont pu exercer une petite influence à l’Extrême-Nord dès 2004, Boko Haram ne s’y est implanté qu’à partir de 2009. A partir de 2014, le mouvement jihadiste a attaqué de façon frontale le Cameroun, à mesure que le gouvernement démantelait ses réseaux et ses cellules.

1. 2004-2013 : des premières traces à l’implantation

Les premières traces de Boko Haram au Cameroun remontent au moins à 2009.[fn]Selon un responsable de la Sécurité d’Etat nigériane interviewé par Radio France Internationale (RFI), Mohammed Youssouf avait affirmé durant un interrogatoire en 2009 que ses armes provenaient du Tchad, du Cameroun et du Niger. Musa Tanko, qui se présente comme le porte-parole de Boko Haram, a déclaré en 2010 que les priorités de l’organisation étaient le Nigéria, le Cameroun et le Tchad. www.rfi.fr consulté le 17 février 2014. Cet entretien n’est plus disponible sur ce site. « Le Nord-Cameroun sert-il de base arrière de Boko Haram ? », L’œil du Sahel, 25 juillet 2011.Hide Footnote Sa présence avant cette date demeure discutée et est surtout évoquée du côté nigérian.[fn]Aucune des sources administratives et sécuritaires rencontrées par Crisis Group n’a été en mesure de confirmer une présence de Boko Haram à l’Extrême-Nord avant 2009. Mais des témoignages d’anciens membres l’accréditent. « Motivations and Empty Promises: Voices of Former Boko Haram Combatants and Nigerian Youth », Mercy Corps, avril 2016 ; « Joining and Leaving Boko Haram : Perspectives from Former Members », Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), 8 juin 2015.Hide Footnote En septembre 2004, à la suite des affrontements contre la police nigériane à Bama et Gwoza, plusieurs futurs membres de Boko Haram auraient fui et trouvé refuge dans la partie camerounaise des monts Mandara, notamment à Gossi et dans le Mayo Moskota.[fn]Rapport de Crisis Group, Northern Nigeria: Background to Conflict, op. cit., p. 40. Entretiens de Crisis Group, comités de vigilance, Tourou, octobre 2016.Hide Footnote Selon la Sécurité d’Etat nigériane, l’intérêt de Boko Haram pour le Cameroun remonterait à 2006. Khaled al-Barnawi – qui dirigera par la suite le groupe jihadiste Ansaru, né en 2012 d’une scission de Boko Haram – aurait dès lors recruté des Camerounais au sein des Talibans du Nigéria et constitué en 2007 le premier réseau logistique de la secte.[fn]Barnawi a été arrêté en avril 2016 par les forces de sécurité nigérianes dans l’Etat de Kogi, loin du Cameroun. « Le Nord-Cameroun sert-il de base arrière de Boko Haram ? », op. cit. ; « Nigéria : le chef du groupe islamiste Ansaru arrêté », Le Monde, 3 avril 2016.Hide Footnote En 2009, à la suite des premiers affrontements massifs entre les partisans de Boko Haram et les forces nigérianes dans l’Etat du Borno, qui ont fait 800 morts dans les rangs du groupe, dont son fondateur Mohammed Youssouf, des rescapés ont séjourné ou transité par l’Extrême-Nord.[fn]La plupart auraient séjourné à Amchidé, Fotokol, Mora, Kousseri et Maroua en 2009-2010, tandis que d’autres sont passés par ces mêmes villes pour se rendre au Tchad et au Soudan. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et universitaires, Maroua, Mora, Fotokol, Kousseri, mars-mai 2016. Voir les rapports de Crisis Group, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, op. cit. ; et Curbing Violence in Nigeria (II), op. cit.Hide Footnote

A cette période, Boko Haram ne menait probablement pas d’activités de prosélytisme ni de recrutement dans les localités frontalières de l’Extrême-Nord qui constituaient principalement une zone de repli. Mais les services nigérians affirmaient déjà que le pays servait de base arrière au groupe et avaient alerté les autorités camerounaises.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers des renseignements, Yaoundé, avril 2016.Hide Footnote

Les premiers prêches d’imams liés à Boko Haram dans les mosquées à l’Extrême-Nord datent de 2010 et les premiers recrutements, par quelques salafistes locaux séduits par Boko Haram, sont attestés en 2011. Mahamat Abacar Saley prêchait ainsi dans les mosquées de l’arrondissement de Goulfey. Il recrutera plus tard huit jeunes radicalisés et deviendra l’émir de Boko Haram dans la zone d’Afadé.[fn]Mahamat Abacar Salay est un Kotoko originaire de Goulfey. Après des études au Tchad, au Soudan et à Maiduguri, au Nigéria, il est revenu à l’Extrême-Nord en 2010, puis a commencé à prêcher dans les mosquées en 2011. Entretiens de Crisis Group, sous-préfet, sultan et hauts fonctionnaires originaires de Goulfey, Yaoundé et Goulfey, février-mars 2016.Hide Footnote La présence de recruteurs et logisticiens du groupe dans le Mayo Tsanaga est avérée à partir de 2011.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Extrême-Nord ; universitaires, Maroua, mars 2016.Hide Footnote Le prosélytisme du groupe s’est d’abord appuyé sur la diffusion des prêches de Mohammed Youssouf, sur des prêches d’imams locaux sympathisants de la secte, et sur la circulation de ses prêcheurs le long de la frontière.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants et commerçants, Extrême-Nord, avril 2016 ; autorité administrative, Mokolo, mars 2016. Bulletin quotidien de renseignement, 12 novembre 2011.Hide Footnote

Des Camerounais revenus de leurs études au Nigéria et au Soudan ont également joué un rôle, certains s’étant radicalisés à l’étranger.[fn]Boko Haram aurait recruté des étudiants dans certains instituts islamiques soudanais à partir de 2009. Un ancien étudiant camerounais au Soudan raconte avoir vu certains camarades nigérians et camerounais se radicaliser et les premières cellules se constituer après la mort de Yusuf. Plus tard, certains de ces jeunes ont rejoint le Nigéria pour le jihad, tandis que d’autres sont restés au Soudan comme recruteurs. Entretien de Crisis Group, Maroua, mars 2016.Hide Footnote A Kerawa et Ganse, le prosélytisme a surtout été le fait des jeunes revenus de Bama au Nigéria, qui lors des rencontres éducatives invitaient leurs amis à rejeter l’école occidentale, la Constitution et l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, comité de vigilance et habitants, Kerawa, avril 2016.Hide Footnote Durant la même période, des prédicateurs nigérians liés à Boko Haram se déplaçaient dans le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga lors des cérémonies de baptême et certains parents leur confiaient leurs enfants.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Maroua et Mokolo, mars 2016.Hide Footnote

En 2012, des dizaines de milliers de réfugiés nigérians sont arrivés à Zlevet, Kolofata et Fotokol. Des réfugiés ont séjourné à Kerawa jusqu’à ce qu’en 2014, leur volonté d’imposer leurs idées à la population locale provoque un affrontement, et que des caches d’armes soient découvertes.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs de quartiers et comité de vigilance, Kerawa, avril 2016.Hide Footnote Selon des sources locales, des sympathisants de Boko Haram se trouvaient parmi eux. A Kolofata, certains réfugiés étaient des recruteurs, qui s’infiltraient dans les causeries de jeunes et proposaient aux plus vulnérables d’approfondir la science islamique au Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et lamido de Kolofata, mars-avril 2016.Hide Footnote

En 2012 ont débuté les incursions des combattants venus du Nigéria et la création de cellules à l’Extrême-Nord. Les autorités traitaient le phénomène comme du banditisme, bien que des habitants de Goulfey et de Kousseri leur aient signalé qu’il s’agissait de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorité administrative, ONGs locales et habitants, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote C’est aussi en 2012 que le groupe a exigé, via des tracts envoyés aux autorités et aux populations à Amchidé, Fotokol et Kousseri, la fermeture des bars et l’application de la Charia, et menacé des commerçants et transporteurs de représailles s’ils ne contribuaient pas financièrement au jihad.[fn]« Fotokol : Boko Haram exige la fermeture des bars et des auberges », L’œil du Sahel, 5 novembre 2012 ; « Boko Haram chasse les évangélistes d’Amchidé », L’œil du Sahel, 7 janvier 2013. Entretiens de Crisis Group, commerçants et transporteurs, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

Boko Haram a donc constitué l’essentiel de son réseau logistique à l’Extrême-Nord entre 2010 et 2014, en s’appuyant notamment sur d’anciens contrebandiers et trafiquants, des commerçants et transporteurs auxquels étaient proposées des sommes importantes pour servir de logisticiens ou ravitailleurs.[fn]Plusieurs assassinats à Kousseri en 2011 et 2012 ont visé des commerçants et transporteurs ayant accepté l’appui financier de Boko Haram sans pour autant ravitailler la secte comme prévu. Entretiens de Crisis Group, commerçants, transporteurs et agents de la surveillance du territoire, Kousseri, Fotokol, Amchidé, Mora, mars-avril 2016.Hide Footnote Kousseri, le chef-lieu du département du Logone et Chari, était la principale base logistique : logisticiens, caches d’armes, change d’argent, fabrication de fausses pièces d’identité et impression de matériel de propagande.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs traditionnels, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote Le Mayo Sava, proche des fiefs de Boko Haram dans le Borno, était le plus important foyer de recrutement entre 2012 et 2014.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs traditionnels et autorités administratives, Mora, mars 2016.Hide Footnote La fourniture en carburant et denrées alimentaires avait lieu dans le Mayo Tsanaga et le Diamaré. Boko Haram utilisait aussi les monts Mandara comme espace de repli et couloirs d’approvisionnements en denrées et carburant.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et autorités administratives, Maroua, Mokolo, Ldamang et Mabass, mars 2016.Hide Footnote

2. 2014-2016 : un conflit ouvert

Depuis mars 2014, l’Extrême-Nord est le théâtre d’une guerre ouverte. Boko Haram a mobilisé au cours d’une quinzaine de batailles des centaines de combattants, des véhicules blindés et des 4 x 4 équipés d’armes lourdes. Après une phase conventionnelle de mars 2014 à juin 2015, le groupe a privilégié la pause d’engins explosifs improvisés (IEDs) puis les attentats-suicides, dont la fréquence a diminué après un pic début 2016.[fn]Toutes attaques confondues, Boko Haram a fait 88 morts en janvier 2016, 79 en février, 23 en mars, seize en avril, treize en mai, 31 en juin, dix-huit en juillet et une trentaine en août et septembre.Hide Footnote

Les soldats camerounais font face à un ennemi aux tactiques multiples : partant à l’assaut à mille ou à dix, employant un large éventail de modes opératoires et ciblant parfois simultanément des villes dans différents départements. Depuis juillet 2015, le groupe armé, apparemment affaibli ou ayant perdu sa capacité à mener une guerre frontale, combine embuscades et coups de main contre des postes militaires, opérations de pillage et représailles contre les comités de vigilance, les collaborateurs de l’armée ou de l’Etat. Il multiplie aussi les attentats-suicides.[fn]Au moins vingt attentats-suicides ont été déjoués sans faire de victimes, seize ont tué uniquement les kamikazes et 52 ont fait d’autres victimes. Bilan établi par Crisis Group sur la base des sources ouvertes et des entretiens avec les forces de sécurité et les autorités administratives. Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote Boko Haram a d’abord commis des massacres de masse dans les localités identifiées comme collaborant avec le gouvernement, évitant d’attaquer celles où il avait une base. Mais à mesure des déconvenues et du ralliement des populations aux forces camerounaises, les attaques sont devenues indiscriminées.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et journalistes de l’Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

Le premier affrontement date du 2 mars 2014 : un militaire camerounais et six membres de Boko Haram ont été tués à Wouri-Maro près de Fotokol.[fn]« Fotokol : le film des affrontements entre l’armée et Boko Haram », L’œil du Sahel, 7 mars 2014.Hide Footnote Sous la pression du Nigéria et face à des incursions le long de la frontière, le Cameroun a commencé à démanteler les caches d’armes de Boko Haram, ce qui a poussé le mouvement jihadiste, qui initialement n’avait probablement pas d’agenda politique et de projet d’expansion territoriale au Cameroun, à durcir sa position.[fn]Entre 2012 et 2015, une vingtaine de caches d’armes de Boko Haram ont été découvertes à Kousseri, Fotokol, Waza, Amchidé, Goulfey, Blangoua et Makary. Elles comprenaient des dizaines de fusils AK47, des munitions, des grenades, des RPG7 et dans un cas des batteries anti-aériennes. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et officiers des renseignements, Extrême-Nord et Yaoundé, 2015-2016. « Extrême-Nord : un réseau d’approvisionnement de Boko Haram démantelé », L’œil du Sahel, 22 octobre 2012.Hide Footnote Boko Haram a alors multiplié des attaques contre les localités frontalières, tout en demandant à la population, dans des tracts, de ne pas coopérer avec l’armée.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants des localités frontalières, Extrême-Nord, avril-mai 2016.Hide Footnote L’attaque spectaculaire du camp de l’entreprise chinoise Sinohydro à Waza en mai 2014 a finalement poussé le Cameroun à déclarer la guerre à Boko Haram et à déployer un premier renfort de 700 soldats du BIR à l’Extrême-Nord.[fn]« Dix ouvriers chinois enlevés par Boko Haram au nord du Cameroun », Le Monde, 19 février 2014. Boko Haram a saisi 1 500 kilogrammes de TNT, enlevé dix chinois et tué deux soldats du BIR. Entretien de Crisis Group, autorité administrative, mars 2016.Hide Footnote En juillet 2014, l’enlèvement de l’épouse du vice-Premier ministre, des membres de sa famille et du maire de la ville de Kolofata a conduit au déploiement de 3 000 soldats additionnels.[fn]Dix-sept personnes ont été enlevées et treize tuées dont deux militaires. Entretien de Crisis Group, proche du vice-Premier ministre, Yaoundé, avril 2016.Hide Footnote

Depuis mars 2014, le conflit a fait au moins 125 morts et plus de 200 blessés au sein des forces de sécurité et au moins 1 400 morts parmi les civils. Boko Haram aurait enlevé plus de 1 000 personnes, dont une majorité de femmes et de filles, au cours de plus d’une centaine d’attaques : certaines ont été utilisées pour commettre des attentats-suicides, d’autres ont été mariées de force aux membres du groupe.[fn]Dans le seul arrondissement du Mayo Moskota, plus de 200 personnes ont été tuées (et 39 écoles fermées) ; dans celui de Kolofata plus de 350 ; et dans celui de Fotokol plus de 550. Bilan établi par Crisis Group à partir de sources ouvertes et d’entretiens.Hide Footnote Les forces de défense estiment avoir tué environ 2 000 et arrêté au moins 970 mem- bres présumés du groupe.[fn]Entretien de Crisis Group, porte-parole du ministère de la Défense, Yaoundé, juin 2016. En se fondant sur les sources ouvertes et les communiqués gouvernementaux, Crisis Group estime à environ 2 300 les membres de Boko Haram tués par l’armée camerounaise. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et personnel pénitentiaire, Yaoundé et Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

Les localités limitrophes des villes nigérianes contrôlées par Boko Haram et des îles du lac Tchad sont les plus touchées par les attaques du groupe jihadiste. Certaines villes nigérianes contrôlées par Boko Haram comme Banki, Dilbe, Bama, Gambaru, Ngoshi faisaient partie du Cameroun à l’époque coloniale et même après l’indépendance.[fn]Elles ont été détachées du Cameroun un an après l’indépendance à la suite du référendum de 1961. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°160, Cameroun : Etat fragile ?, 25 mai 2010. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, forces de sécurité camerounaises et chercheurs nigérians, juillet 2016.Hide Footnote Amchidé et Fotokol, villes commerciales importantes attaquées pour leur situation géographique qui pouvait conférer à Boko Haram un avantage opérationnel, ont été détruites et vidées des trois quarts de leurs habitants, tués ou déplacés.[fn]Du 5 au 7 février 2015 à Fotokol, Boko Haram a mobilisé environ 1 000 combattants, dont 300 ont été tués. Sept soldats camerounais, dix-sept soldats tchadiens et environ 400 civils ont été tués, dont 78 brûlés dans les mosquées. Entretiens de Crisis Group, Fotokol, avril 2016. « In the Tracks of Boko Haram in Cameroon », op. cit.Hide Footnote En 2014, Boko Haram cherchait clairement à prendre le contrôle de villes pour les rattacher au califat proclamé au Nigéria, et a même hissé son drapeau à Kerawa, Ashigashia et Balochi, sans les contrôler plus d’une journée.[fn]Hormis Amchidé et les trois villes susmentionnées, plusieurs localités dans les arrondissements de Hilé Alifa, Darak, Makary et du Mayo Moskota ont été contrôlées plusieurs jours par Boko Haram en raison de l’absence ou des difficultés d’accès des forces de sécurité. Entretiens de Crisis Group, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

Les attaques ont porté sur les zones majoritairement musulmanes. Des chrétiens, nombreux dans l’Extrême-Nord, ont été ciblés en 2014 et 2015 : lors du massacre de Fotokol en février 2015, les insurgés disaient chercher les chrétiens, et des incendies d’églises ont eu lieu dans le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga.[fn]Les principaux incendies d’églises ont eu lieu à Amchidé, Gouzda-Vreket et Beljoel. Entretiens de Crisis Group, habitants et déplacés, Mokolo, Mora et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Mais ces cas sont limités par rapport au nombre de mosquées brûlées, d’imams et de fidèles musulmans tués au nom de la lutte contre les faux musulmans.

Les lieux ciblés évoluent avec les saisons. Si en saison sèche (novembre à mai), le département du Logone et Chari (en particulier les îles du lac Tchad, Fotokol et Dabanga) est le plus attaqué en raison de l’assèchement des rivières, en saison des pluies (juin à octobre) le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga sont ciblés. La saison des pluies donne aussi l’occasion à Boko Haram de renforcer ses bases et camps d’en-trainement aux frontières du Logone et Chari et de s’installer pour recruter dans des îles camerounaises du Lac Tchad, à l’accès difficile. Boko Haram profite de la montée des eaux pour faire passer des armes par les îles de Tchol, Goulfey et Darak ou les micro-îles inondables du lac, non répertoriées.[fn]Certaines micro-îles portent des surnoms comme Afghanistan, Pakistan ou encore Tora Bora. Entretiens de Crisis Group, élites de Hilé Alifa et Makary, mars 2016.Hide Footnote

Lorsqu’il s’agissait des batailles (offensives importantes pouvant se dérouler sur un ou deux jours et visant à conquérir une base militaire ou une localité stratégique), Boko Haram mobilisait 250 à 800 combattants et dans quelques cas un millier, majoritairement des Nigérians, suivis de Camerounais et de Tchadiens. Des Maghrébins ont été tués durant des assauts contre les positions du BIR à Fotokol et de la Brigade d’infanterie motorisée à Ashigashia.[fn]La présence de Maghrébins comme formateurs et combattants au sein de Boko Haram est confirmé par d’anciens otages, d’anciens membres de Boko Haram et les soldats du BIR. Entretiens de Crisis Group, officiers du BIR et anciens otages, 2016 ; et entretiens d’un analyste de Crisis Group dans une fonction précédente, membres de Boko Haram détenus à Maroua, 2014.Hide Footnote Les chefs opérationnels portaient des gilets pare-balles et utilisaient des talkies walkies. Le premier assaut était donné par les combattants expérimentés (armés de RPG, mitrailleuses et AK 47) disposant de véhicules blindés, de véhicules 4 × 4 et de pick-up armés de mitrailleuses, le plus souvent conduits par des Tchadiens. Suivait l’attaque de centaines de « crieurs » (jeunes combattants criant Allahu Akbar armés d’AK47) à moto ou à pied.[fn]Entretiens de Crisis Group, soldats camerounais, Tourou, Mabass, Kolofata et Amchidé, 2016.Hide Footnote

S’agissant des attaques régulières, celles ciblant l’armée étaient conventionnelles et mobilisaient 50 à 200 insurgés, celles contre les villages en mobilisaient entre cinq et 50. Elles se sont souvent accompagnées d’enlèvements. De janvier 2014 à septembre 2016, sur environ 565 incursions de Boko Haram au Cameroun (dont 464 attaques et enlèvements identifiés par Crisis Group), l’armée a été ciblée 71 fois (dont 43 attaques conventionnelles).[fn]Bilan établi par Crisis Group à partir des sources ouvertes et des entretiens avec les autorités administratives et les forces de sécurité. « Violations and Abuses Committed by Boko Haram and the Impact on Human Rights in the Affected Countries », Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, 29 septembre 2015 ; les numéros 629, 673, 695 et 747 de l’œil du Sahel ; et « Cameroun. Boko Haram : 1200 morts depuis 2013 », BBC, 15 janvier 2016.Hide Footnote

Boko Haram a commencé à poser des IEDs lorsqu’il a subi des défaites et ressenti le besoin de contrer la mobilité et la vitesse avec laquelle réagissaient les forces de défense en cas d’attaque.[fn]Entretien de Crisis Group, haut gradé du BIR, Kolofata, mars 2016.Hide Footnote Depuis octobre 2014, 37 IEDs ont été désarmés par l’armée à l’Extrême-Nord, 24 ont explosé au passage de véhicules militaires et deux ont tué des civils.[fn]Bilan établi par Crisis Group à partir des données fournies par le BIR-Alpha, Emergence 4 et sources ouvertes.Hide Footnote Les attentats-suicides ont obéi aux mêmes constantes que les attaques régulières et ont majoritairement ciblé les localités frontalières, les marchés et les mosquées, tuant essentiellement des civils. Aucun attentat n’a touché une église. Ils ont été particulièrement nombreux en janvier et février 2016. Perpétrés en majorité par des jeunes filles, ils ont fait au moins 290 morts et plus de 800 blessés de juillet 2015 à octobre 2016.

B. Recrutement et financements de Boko Haram

1. Le recrutement

Depuis 2011 au moins, entre 3 500 et 4 000 Camerounais, très majoritairement des hommes, auraient rejoint Boko Haram comme combattants, marabouts et logisticiens. Davantage auraient été sympathisants du groupe, surtout au plus fort du conflit. Peu ont néanmoins atteint les sphères dirigeantes.

Les Camerounais de Boko Haram sont très majoritairement de jeunes hommes, peu ou pas scolarisés et issus de familles pauvres. On y retrouve cependant des fils d’imams et de chefs traditionnels, des jeunes scolarisés jusqu’au lycée et des enfants de commerçants nantis.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens otages et habitants des localités frontalières, Extrême-Nord, mars-mai 2016.Hide Footnote Boko Haram a utilisé l’incitation socioéconomique, l’idéo-logie et la religion, la contrainte et/ou la persuasion. Dans quelques cas, le goût de l’aventure et la vengeance personnelle ont joué un rôle. Certaines personnes signalent également la présence de femmes ayant rejoint volontairement le mouvement et agissant dans la logistique et le renseignement. Il s’agirait souvent de femmes et sœurs de jihadistes ou de femmes en quête d’ascension sociale.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés, acteurs humanitaires et forces de sécurité, Minawao et Mora, mars-mai 2016. « Mayo Sava : 9 femmes de Boko Haram arrêtée par l’armée », L’œil du Sahel, 17 décembre 2015.Hide Footnote

Les recrutements les plus importants se sont déroulés entre 2013 et 2014. Les recrutements, bien que concentrés dans les zones frontalières et les trois départements les plus touchés, ont aussi concerné Maroua et probablement des villes plus au sud comme la capitale Yaoundé, ou Bertoua et Foumban où des agents recruteurs de Boko Haram se seraient déplacés.[fn]« L’enrôlement des jeunes dans les groupes armés au Cameroun », Dynamique mondiale des jeunes, Yaoundé, novembre 2015.Hide Footnote

Boko Haram a exploité les vulnérabilités locales susmentionnées. A des jeunes désœuvrés en quête d’identité, il a fourni un travail rémunéré, légitimé par la religion, et fait miroiter une ascension sociale. Il a su exploiter les conflits générationnels, montant les enfants contre les parents.[fn]Il a été demandé à des recrues de tuer leurs parents. Ceux qui l’ont fait sont montés plus vite en grade, ayant prouvé leur dévouement à Allah et à Boko Haram. L’imam de la mosquée centrale de Kerawa et plusieurs parents ont été tués par leurs propres enfants. Entretiens de Crisis Group, notables, Kerawa, avril 2016. Cependant, certains membres demeurent attachés à leurs familles auxquelles ils téléphonent souvent pour prendre des nouvelles. Entretiens de Crisis Group, mem-bres de Boko Haram détenus à Maroua, familles de membres de Boko Haram, Extrême-Nord, mars-juin 2016.Hide Footnote Les affinités ethniques transnationales ont joué un rôle important. La mémoire des empires du Kanem-Bornou ou du Wandala demeure très forte dans la région et constitue un terreau fertile pour faire prospérer des idéologies anti-occidentales. Dans plusieurs localités, Boko Haram a recruté parmi les communautés kanuri en passant par les liens existant entre les familles et les groupes de pairs.[fn]Des membres de Boko Haram basés au Nigéria téléphonent souvent à leurs frères et amis ou communiquent par WhatsApp pour leur proposer de rejoindre le mouvement ou leur demander de l’argent ou des denrées alimentaires. Entretiens de Crisis Group, ONGs locales et familles de membres de Boko Haram, Extrême-Nord, mars-mai 2016.Hide Footnote Toutefois, les recherches de Crisis Group n’ont pas relevé un élément ethnique fort dans les choix stratégiques de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants et universitaires, Extrême-Nord, mars 2016. Christian Seignobos, « Boko Haram : innovation guerrière depuis les monts Mandara », Afrique contemporaine, vol. 4, no. 252 (2014), p. 149-169.Hide Footnote

Une fois recrutés, ils sont (re)endoctrinés, drogués au Tramol, et plutôt payés en fonction du succès des opérations.

La grande majorité des recrues camerounaises ont rejoint la secte pour des raisons socioéconomiques. Boko Haram leur offre une moto, une prime de recrutement (entre 300 et 2 000 dollars) et promet un salaire (entre 100 et 400 dollars) pendant les premiers mois, en plus d’une importante somme d’argent à la famille du combattant en cas de décès au combat. Une fois recrutés, ils sont (re)endoctrinés, drogués au Tramol, et plutôt payés en fonction du succès des opérations. Les promesses financières sont accompagnées de promesses sociales. Pour la majorité des jeunes hommes de la zone, le mariage est une condition sine qua non de la réussite sociale, et Boko Haram a souvent pourvu des épouses à ses combattants en enlevant des centaines de jeunes filles.[fn]D’anciens otages rapportent que des jeunes hommes de Boko Haram passent leur temps à écouter des prêches de Shekau et à parler des filles et du mariage. Entretiens de Crisis Group, Maroua, mars 2016.Hide Footnote

Les recrutements idéologiques ont commencé en 2011 et parmi les étudiants camerounais au Nigéria ou parmi les Kanuri, Arabes Choa et Mandara au Cameroun.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs traditionnels et autorités administratives, Mora et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote D’après les témoignages d’agents des forces de sécurité ayant interrogé les membres de Boko Haram, ceux qui ont été recrutés sur des bases idéologiques sont extrêmement radicalisés et vouent presque un culte à Aboubakar Shekau, le chef supposé de Boko Haram. Des membres arrêtés il y a deux ans continuent de croire aux idéaux de la secte, qui mêlent radicalisme religieux (salafisme jihadiste, takfirisme et kadjirisme) et anti-occidentalisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, personnel pénitentiaire, BIR-Alpha et gendarmerie, Yaoundé et Extrême-Nord, février-avril 2016.Hide Footnote En proposant un califat, Boko Haram instrumentalise la mémoire de l’ancien royaume du Kanem-Bornou.[fn]Rapport de Crisis Group, Curbing Violence in Nigeria, op. cit ; Marc Antoine Pérouse de Montclos, Islam, Politics and Security and the State in Nigeria (Leiden, 2014), p. 285.Hide Footnote Si la majorité des radicalisés ont été recrutés au tout début (2011), une autre vague de jeunes a rejoint le groupe une fois le califat proclamé en 2014, pensant que Boko Haram allait gagner la guerre.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et autorités administratives, Mora, mars 2016.Hide Footnote

Le troisième groupe est constitué des personnes enlevées ou enrôlées de force à partir de 2012. D’autres individus ont été indirectement contraints de rejoindre Boko Haram, sous la pression d’amis radicalisés, ou ont fait ce choix dans le contexte de soupçons pesant sur eux, ou encore en réaction aux abus de l’armée et à l’indiffé-rence des autorités. D’autres ont rejoint la secte après avoir perdu leurs moyens de subsistance, comme les chauffeurs de taxis-motos empêchés d’exercer leur activité, ou des personnes qui dépendaient du commerce transfrontalier.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaire, journalistes, chefs traditionnels et ONGs locales, Maroua, Mora et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote

Sur le plan ethnique, ce recrutement, d’abord majoritairement kanuri, s’est diversifié : des ethnies islamisées comme les Arabes Choa, Mandara, Kotoko et Haoussa, aux ethnies kirdi (largement non musulmanes) comme les Maffa, Mada et Kapsiki. La part importante des Kanuri s’explique davantage par leurs vulnérabilités multiples (tradition d’islam rigoriste, que Boko Haram a su exploiter, pauvreté et faible scolarisation) et leurs liens avec le Nord-Est nigérian (proximité de la frontière, liens d’éducation coranique[fn]C’est la communauté à l’Extrême-Nord ayant le plus grand nombre de gonis – individus ayant un degré élevé d’érudition islamique capables de réciter les 6 000 versets du Coran par cœur. Entretiens de Crisis Group, universitaire et imam kanuri, Maroua, mars 2016.Hide Footnote  et de commerce) que par une éventuelle rébellion de ceux-ci ou leur désir supposé de retrouver un empire d’antan.

Au fond, les raisons qui poussent à rejoindre le groupe sont diverses. Il n’y a pas de modèle simple pour expliquer l’affiliation à Boko Haram au Cameroun ou pour prévenir les adhésions. Contrairement aux autres pays en conflits avec les groupes jihadistes, au Cameroun, malgré la faible présence de l’Etat à l’Extrême-Nord, les populations ne contestent pas sa légitimité. Cette légitimité est aussi renforcée par l’alliance entre le régime Biya et les chefs traditionnels qui demeurent influents auprès de ces populations. Ainsi, le discours antiétatique, fort au nord-est du Nigéria, ne raisonne que très faiblement à l’Extrême-Nord. Sans cette singularité, Boko Haram aurait probablement davantage recruté à l’Extrême-Nord.

2. Les sources de financement

Le paiement des rançons pour la libération des otages, surtout étrangers, constitue l’une des principales sources de financement. Ce type de financement reste cependant l’objet de controverses, les autorités concernées niant généralement avoir versé des rançons aux mouvements armés. Le 19 février 2013, sept Français dont un salarié de GDF-Suez, Tanguy Moulin-Fournier, étaient enlevés dans le parc de Waza (Logone et Chari) ; le 13 novembre 2013, un prêtre français était enlevé à Nguetchewe (Mayo Tsanaga); le 19 avril 2014, deux prêtres italiens et une sœur canadienne étaient enlevés à Tchere (Diamaré) ; en mai 2014, dix ouvriers chinois étaient enlevés à Waza ; et en juillet 2014, l’épouse du vice-Premier ministre et seize de ses proches (tous camerounais) étaient enlevés à Kolofata (Mayo Sava).

La famille Moulin-Fournier a été libérée en novembre 2013 en échange de 5 à 7 millions de dollars selon des sources camerounaises et 3,15 millions de dollars selon des sources nigérianes ainsi que de la libération de seize membres de Boko Haram détenus au Cameroun, dont des logisticiens déjà jugés et condamnés.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Yaoundé, Maroua et Mora, mars-avril 2016. « Politique : révélations sur la libération des otages français », L’œil du Sahel, 22 avril 2013 ; « Nigerian Islamists got 3.15 millions dollars to free French hostages », Reuters, 26 avril 2015. Le gouvernement français a démenti à plusieurs reprises tout versement. « La France dément avoir versé une rançon pour la libération des otages », lemonde.fr, 26 avril 2013.Hide Footnote De même, la libération du père Vandenbeusch le 31 décembre 2013 aurait donné lieu au versement d’une rançon et à la libération de membres de Boko Haram, dont l’important logisticien Djida Umar.[fn]Une autorité du Mayo Tsanaga où l’enlèvement a eu lieu a confirmé le versement d’une rançon, qui a suscité une dispute entre le président de l’Assemblée nationale et un chef local qui avait à sa demande puisé dans ses fonds personnels pour payer la rançon, contre la promesse d’être remboursé. « Libération du père Georges Vandenbeusch : le négociateur désigné de Boko Haram réclame son argent », L’œil du Sahel, 6 janvier 2014. Entretien de Crisis Group, autorité administrative, Mokolo, Maroua, mars 2016. Le gouvernement français a démenti le versement d’une rançon. « Le prêtre Georges Vandenbeusch est rentré en France », liberation.fr, 1er janvier 2014.Hide Footnote Des intermédiaires camerounais seraient intervenus pour la libération des prêtres italiens et de la religieuse canadienne le 29 mai 2014.[fn]Le montant de la rançon n’est pas connu. « Extrême-Nord : comment les trois otages ont été libérés ? », L’œil du Sahel, 2 juin 2014. Le gouvernement canadien a démenti le versement d’une rançon, tandis que le gouvernement italien a remercié les autorités camerounaises et le gouvernement canadien dans un communiqué. «Release of Canadian nun, Italian priests spurs questions about ransom payments », globeandmail.com, 1er juin 2014. Le gouvernement italien déclarait récemment être opposé au paiement des rançons. « Italy Denies Paying Ransom for Release of Aid Workers », New York Times, 16 janvier 2015.Hide Footnote

La libération de 27 otages (dix Chinois et dix-sept proches du vice-Premier ministre, tous camerounais) le 10 octobre 2014 aurait été la plus coûteuse. La préciosité des otages était telle que Boko Haram aurait obtenu le versement de 3,2 milliards de francs CFA (5,7 millions de dollars) – 1,5 milliard (2,6 millions de dollars) pour les Chinois et 1,7 (3,1 millions de dollars) pour la famille du vice-Premier ministre – et la libération de 31 de ses membres dont des cadres comme Abakar Ali.[fn]Entretiens de Crisis Group, proches du vice-Premier ministre, Yaoundé, avril 2016. « Boko Haram : les dessous de la libération des 27 otages », L’œil du Sahel, 13 octobre 2014. Les autorités camerounaises sont restées vagues sur l’éventuel versement d’une rançon. « Cameroun : libération d’otages chinois et camerounais de Boko Haram », 20minutes.fr, 11 octobre 2014.Hide Footnote

C’est durant ces négociations qu’il y a eu l’unique contact à but humanitaire entre Boko Haram et l’armée camerounaise, pour la restitution des corps de militaires. Le groupe a expliqué aux négociateurs que Shekau avait attaqué la résidence du vice-Premier ministre pour se venger des promesses non tenues sur la libération de prisonniers.[fn]Après la bataille de Bargaram et Kamouna les 24-25 juillet qui a coûté la vie à 22 soldats, l’armée a établi des contacts pour récupérer certains corps, restitués lors d’une rencontre à Greya. Les représentants de Boko Haram ont affirmé qu’Amadou Ali avait été ciblé à cause de sa promesse non tenue de libération d’une dizaine de prisonniers lors des négociations sur les prêtres italiens. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et officiers des renseignements, 2016.Hide Footnote Pendant les négociations, un député camerounais jouant le rôle d’intermédiaire a été convoyé à Sambissa, au Nigéria, où il s’est entretenu avec Shekau.[fn]« Cameroun : les contours de la libération de 27 otages enlevés par Boko Haram », L’œil du Sahel, 16 octobre 2014 ; « Fin de séjour de l’honorable Abba Malla chez Boko Haram », L’œil du Sahel, 31 août 2014.Hide Footnote Le lamido de Kolofata et d’anciens otages affirment qu’ils étaient détenus par l’un des bastions les plus puissants de Boko Haram à Sambissa, commandé par Habib Mohammed Youssouf, le fils de Mohammed Youssouf selon le BIR.[fn]Habib Youssouf est aussi présenté comme le fils de Mohammed Youssouf par le Nigéria. En août 2016, il a été désigné par l’Etat islamique comme le nouveau chef en Afrique de l’Ouest, en remplacement d’Aboubakar Shekau. Entretien de Crisis Group, lamido de Kolofata, Yaoundé, avril 2016 ; et entretiens téléphoniques de Crisis Group, forces de sécurité à Maiduguri, juillet 2016. « Boko Haram in Nigeria: Abu Musab al-Barnawi named as new leader », BBC, 3 août 2016.Hide Footnote En tout, au moins 45 hommes de Boko Haram ont été libérés en échange de 38 otages étrangers et camerounais enlevés en 2013 et 2014. Le montant total des rançons est estimé à au moins 11 millions de dollars.[fn]Bilan établi par Crisis Group à partir des sources ouvertes et de plusieurs entretiens avec des sources impliquées dans le dossier, y compris des négociateurs, en choisissant systématiquement le montant le plus bas parmi les diverses estimations recoupées. Entretiens de Crisis Group, Yaoundé et Extrême-Nord, janvier-mai 2016.Hide Footnote Des personnalités de l’Extrême-Nord (membre du gouvernement, députés et chefs traditionnels) ont joué des rôles d’intermédiaires et mis leurs réseaux à contribution lors des négociations.

Boko Haram s’est aussi financé au Cameroun par le vol de bétail et sa vente dans des marchés à l’Extrême-Nord et au Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives et commissaire, Maroua et Mokolo, mars 2016.Hide Footnote Le groupe a volé au moins 12 000 têtes de bétail, d’une valeur approximative de 2 milliards de francs CFA (3,4 millions de dollars), et des milliers de petits ruminants à l’Extrême-Nord depuis 2013.[fn]Les vols les plus importants ont été : 4 244 têtes de bétail en janvier 2016 à Makary, Hile Alafia et Fotokol, 500 têtes à Ashigashia le 5 novembre 2014, 350 têtes le 6 décembre 2014 à Guidi, 200 têtes le 20 janvier à Djabiré et environ 7 000 moutons et vaches de 2013 à 2015 dans le Mayo Moskota. Plus de 90 autres vols de bétail ont eu lieu entre 2014 et juin 2016. Bilan établi par Crisis Group à partir des sources ouvertes et d’entretiens à l’Extrême-Nord en 2016. Dans la région, une tête de bétail se vend en moyenne 200 000 francs CFA (332 dollars) et les receleurs de Boko Haram les vendraient à 150 000 francs CFA (249 dollars). Entretiens de Crisis Group, chercheurs à l’Insti-tut supérieur du Sahel et autorités administratives, Maroua et Mokolo, mars 2016.Hide Footnote Il s’est aussi enrichi en extorquant de l’argent aux commerçants sur place et sur les routes vers le Nigéria, ou en demandant des contributions financières pour le jihad.[fn]Ils proposaient à ceux qui ne pouvaient pas payer de transporter leur ravitaillement et munitions. Entretiens de Crisis Group, commerçants et transporteurs, Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Enfin, il est parvenu à s’implanter à l’Extrême-Nord en nouant des alliances avec des blamas (chefs de quartiers) et des lawans (chefs de deuxième degré), des commerçants et des transporteurs, des contrebandiers et d’anciens coupeurs de route, et en établissant un directoire pour le Cameroun.

A l’Extrême-Nord, Boko Haram a été, selon l’endroit et la période, un mouvement sectaire rejetant l’Etat, un mouvement insurrectionnel d’inspiration religieuse, un groupe criminel particulièrement violent, mais surtout une entreprise s’appuyant sur des tactiques terroristes. Il semble avoir perdu aujourd’hui son attractivité auprès des jeunes. Ses défaites et les tueries indiscriminées qu’il a commises ont convaincu le plus grand nombre, y compris les tenants d’un islam intégriste, qu’il n’incarnait ni l’islam authentique, ni une alternative d’organisation politique et sociale. Le mouvement a ainsi perdu nombre de sympathisants dans les localités frontalières. Il a aussi été affaibli par le démantèlement de ses caches d’armes et de plusieurs filières d’approvisionnement.

Les autorités camerounaises estimaient en juin 2016 que moins de 1 000 Camerounais demeuraient membres actifs de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés, Yaoundé, juin 2016.Hide Footnote Depuis juillet 2015, le groupe n’a plus exercé de contrôle territorial ou mené d’attaques impliquant des centaines de combattants dans le pays, mais il garde des réseaux d’alliances et des complicités et continue de mener des attentats-suicides et des attaques par groupe de dix à 50 insurgés contre les populations et les postes militaires dans la partie camerounaise du lac Tchad et les départements du Mayo Sava et du Mayo Tsanaga.

C. Les conséquences de Boko Haram

1. Conséquences politiques et sécuritaires

Les tensions entre élites politiques régionales ont marqué l’histoire du Cameroun. Dans une certaine mesure, ce conflit a exposé ces tensions à l’Extrême-Nord. Le RDPC et son allié, l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP), dominent dans la région. La guerre contre Boko Haram a ainsi renforcé la popularité du président Paul Biya. En dépit de la faiblesse des mesures socioéconomiques mises en œuvre et du fait que Biya n’ait pas visité l’Extrême-Nord depuis le début du conflit, de nombreux habitants apprécient l’attention nouvelle de l’Etat pour leur région.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, Extrême-Nord, 2015-2016.Hide Footnote La guerre a aussi renforcé les rivalités entre personnalités politiques locales, comme en témoignent l’acrimonie entre le vice-Premier ministre Amadou Ali et le président de l’Assemblée nationale Cavaye Jibril, et les déchirements au sein du RDPC lors du renouvellement de ses organes de base en octobre 2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, maires et élus municipaux RDPC, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

A l’échelle nationale et internationale, cette guerre a renforcé le président. Malgré les critiques, beaucoup de Camerounais pensent que Biya a fait face à Boko Haram de manière adéquate.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, Extrême-Nord, Nord, Adamaoua, Foumban, Mbalmayo, Douala et Yaoundé, 2015-2016.Hide Footnote Il a aussi gagné en crédibilité dans les cercles diplomatiques, en particulier français, par son implication personnelle dans les dossiers de libération d’otages français.[fn]Considéré par la France comme infréquentable avant cette guerre et reçu à Paris en 2012 de façon jugée humiliante par les Camerounais, Paul Biya a depuis vu défiler à Yaoundé les responsables français, de Laurent Fabius (alors ministre des Affaires étrangères) au président François Hollande. Entretiens de Crisis Group, diplomates, Yaoundé et Paris, 2015-2016. Parallèlement, des campagnes de médias privés bénéficiant de la bienveillance et du soutien financier de proches du chef de l’Etat ont accentué le sentiment antifrançais préexistant.[fn]Cette démarche vise à fragiliser la France dans l’opinion publique et mettre à mal sa capacité à exiger des réformes politiques. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et journalistes, Yaoundé, 2015-2016. Rapport de Crisis Group, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, op. cit. ; Marie-Emmanuelle Pommerolle, « Les violences dans l’Extrême-Nord du Cameroun : le complot comme outil d’interprétation et de luttes politiques », Politique Africaine, no. 138 (2015) ; et « Au Cameroun, la montée d’un sentiment anti-français », Le Monde, 3 juillet 2015.

La guerre a eu peu d’influence sur les perceptions Nord-Sud au Cameroun, même si au départ des observateurs au Sud pensaient qu’il s’agissait d’une rébellion des nordistes.[fn]Le Nord du Cameroun est mal connu du Sud, qui y voit généralement un ensemble homogène sur le plan politique et religieux. Depuis le passage du pouvoir du Nord au Sud en 1982 et le coup d’Etat manqué de militaires nordistes en 1984, une certaine élite sudiste a développé une hantise du retour au pouvoir des nordistes, d’autant que certains barons du Nord estiment qu’après Paul Biya le pouvoir devrait leur revenir. Ainsi, plusieurs médias bénéficiant de la complaisance de proches du chef de l’Etat ont dépeint Boko Haram comme une rébellion du Nord soutenue par la France. Les populations de l’Extrême-Nord se sont senties stigmatisées par ces accusations émanant du Sud, alors que ce sont elles qui paient le prix fort dans ce conflit. Entretiens de Crisis Group, universitaires et hauts fonctionnaires originaires de l’Extrême-Nord, Yaoundé et Maroua, 2016. Le Nord-Cameroun n’a pas perdu en représentativité au sein du gouvernement ni dans la haute administration. Mais chez les fonctionnaires, l’idée que l’Extrême-Nord est une région d’affectation à éviter s’est renforcée.[fn]Entretiens de Crisis Group, groupes de fonctionnaires, 2015-2016.Hide Footnote

L’armée est le grand gagnant de la guerre, malgré les pertes subies. Elle a obtenu le soutien de nombreux Camerounais, qui la connaissaient pour son rôle dans la répression des revendications démocratiques des années 1990 et des évènements de février 2008, et ont pour la première fois constaté son efficacité et son utilité.[fn]Contrairement à la guerre de Bakassi (1993-2002), le conflit contre Boko Haram a été largement médiatisé et suivi pratiquement en temps réel via les réseaux sociaux.Hide Footnote L’armée a aussi gagné en crédibilité auprès des acteurs internationaux, qui apprécient la coopération avec leurs confrères camerounais.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates américains et européens, Yaoundé, mars 2016.Hide Footnote

Malgré ces retombées bénéfiques pour le président et l’armée, l’attrait pour Boko Haram à l’Extrême-Nord révèle une crise plus profonde. Le dynamisme de la région, composée en majorité de jeunes aux perspectives économiques limitées, dépend fortement de la capitale. Or les liens avec cette dernière, ainsi qu’avec la partie sud « productive » du pays, sont perçus comme l’apanage d’une élite gérontocratique de plus en plus contestée, sur les plans politique, religieux, et social.

2. Conséquences économiques

La lutte contre Boko Haram obère les objectifs de développement du Cameroun.[fn]D’après l’INS, il faudrait un taux de croissance nettement au-dessus de 7 pour cent pour faire reculer la pauvreté. Il était de 6 pour cent en 2015. « La croissance du Cameroun à 6% en 2015, estime le FMI », Jeune Afrique, 25 septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, chercheurs à l’INS, Yaoundé, juillet 2016.Hide Footnote Le Fonds monétaire international (FMI) évalue l’impact budgétaire de l’augmen-tation des dépenses de sécurité aux alentours de 1 à 2 pour cent du produit intérieur brut (PIB) de 2014 à 2015, soit 189 à 378 milliards de francs CFA (320 à 640 millions de dollars).[fn]« Afrique subsaharienne : un changement de cap s’impose », Perspectives économiques régionales du FMI, avril 2016, p. 24.Hide Footnote Mais l’impact économique global est plus important.

Le conflit a délité le tissu économique à l’Extrême-Nord et appauvri ou poussé à la faillite des dizaines de milliers de commerçants qui dépendaient des échanges avec le Nigéria. Certains ont pris la direction de N’Djaména en raison de l’insécurité et de la fermeture de la frontière avec le Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, marché de Kousseri, mars 2016.Hide Footnote La ville de Kousseri, qui autrefois était le deuxième contributeur aux recettes douanières camerounaises (non liées au pétrole) après Douala, a été sévèrement affectée, de même que les postes de douanes importants comme Limani, Fotokol, Blamé, Blangoua et Dabanga, qui sont actuellement fermés.[fn]Entretiens de Crisis Group, Sultan de Kousseri, douaniers et commerçants, Extrême-Nord, mars-octobre 2016.Hide Footnote

Le conflit et ses conséquences (destructions d’écoles, d’hôpitaux, de bâtiments administratifs et parfois de villages entiers, vols de bétail, coup d’arrêt au tourisme) ont entrainé la paralysie de l’économie locale, qui ne contribue plus au PIB qu’à hauteur de 5 pour cent, contre 7,3 avant le conflit.[fn]Aucune évaluation n’a encore été faite de la valeur des infrastructures détruites. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires au ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aména-gement du territoire (Minepat) et statisticiens, Yaoundé, juin-octobre 2016 ; chefs des services régionaux des Douanes et des Impôts, Maroua, octobre 2016. Le PIB du Cameroun est de 32 milliards de dollars en 2014 selon la Banque mondiale.Hide Footnote Le manque à gagner au niveau national (coût économique indirect) représente environ 740 millions de dollars par an, soit 2,2 milliards de dollars depuis 2014.[fn]Estimation de Crisis Group. Le coût indirect de la guerre correspond au manque à gagner et s’évalue en combinant le ralentissement de la croissance à la diminution de la contribution de l’Ex-trême-Nord au budget national et au PIB. Ce coût représente la quasi-totalité du budget proposé dans le plan de développement de la partie septentrionale de 2014.Hide Footnote

3. Conséquences sociales et communautaires

Sur le plan communautaire, ce conflit a entrainé une stigmatisation des Kanuri, l’ethnie la plus représentée au sein de Boko Haram, sans pour autant générer des violences contre eux. Les Kanuri ont été harcelés par les forces de sécurité, souvent à la suite de dénonciations fantaisistes.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants et maires des localités frontalières, Extrême-Nord, 2015.Hide Footnote Les habitants de Kousseri ont donné à des déplacés kanuri fuyant les violences le surnom de « Boko Haram » et refusé de leur louer des maisons.[fn]Entretiens de Crisis Group, familles de déplacés kanuri et glavda, Kousseri et Mora, mars 2016.Hide Footnote A la prison de Maroua, les détenus kanuri subissent la méfiance des autres détenus et le harcèlement des forces de sécurité.[fn]Entretiens de Crisis Group, personnel pénitentiaire et directrice du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Redhac), Maroua, avril 2016; et « Prison de Maroua : 795 membres de Boko Haram en détention », L’œil du Sahel, 30 mai 2016.Hide Footnote Les femmes kanuri, suspectées d’être des kamikazes, sont particulièrement surveillées.

La situation des femmes en général est préoccupante : celles qui parviennent à s’échapper de Boko Haram sont souvent rejetées par leur société d’origine.[fn]« Beyond Chibok », Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), avril 2016 ; « Bad blood », Unicef International Alert, février 2016 ; « Dans l’intimité des victimes sexuelles de Boko Haram », Intégration, 6 juin 2016.Hide Footnote Par contre, alors que le risque était élevé, la guerre contre Boko Haram n’a pas eu d’influ-ence significative sur les relations entre chrétiens et musulmans.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, populations et dirigeants religieux, Douala, Yaoundé, Foumban et Nord-Cameroun, 2014-2016.Hide Footnote De même, en dehors des tensions entre Kanuri et Arabes Choa dans le Logone et Chari, les violences de Boko Haram ont généré peu de tensions intercommunautaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs traditionnels, populations et autorités administratives, Maroua, Logone et Chari, mars 2016.Hide Footnote

On recense actuellement au Cameroun plus de 155 000 déplacés internes et 73 000 réfugiés nigérians liés au conflit avec Boko Haram.[fn]« Lake Chad Basin: Crisis Update No. 9 », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, 1 novembre 2016.Hide Footnote L’arrivée des déplacés a créé des tensions avec les familles d’accueil, qui pour la plupart avaient aussi besoin d’assistance, mais elles ont baissé depuis le déploiement des ONGs humanitaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONGs humanitaires, familles d’accueil de déplacés et autorités administratives, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote Quant aux réfugiés nigérians, en 2014 et 2015, le Cameroun en a expulsé plus de 40 000 dont la majorité de force et souvent dans des conditions ne respectant pas le droit international, ce qui a suscité le mécontentement des autorités nigérianes, en particulier en août 2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONGs humanitaires, Maroua, Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Préoccupée, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a ébauché un accord tripartite Cameroun-HCR-Nigéria pour faciliter le retour de réfugiés volontaires. Il n’a pas encore été signé, mais depuis 2016 les rapatriements forcés ont cessé.[fn]Courriel de Crisis Group, représentant du HCR au Cameroun, septembre 2016.Hide Footnote Les 73 000 réfugiés restants résident au camp de Minawao (59 000) et dans les communautés hôtes où leur présence ne pose pas de problème particulier.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant du HCR, Yaoundé, avril 2016.Hide Footnote

IV. Les réponses face à Boko Haram

A. La réponse sécuritaire du gouvernement

Face à Boko Haram, le gouvernement a d’abord adopté une stratégie de déni. Par laxisme et à cause des tensions historiques avec son voisin, mais aussi pour éviter d’être pris pour cible par le groupe jihadiste, il a préféré, jusqu’en 2013, ne pas se mêler d’un problème perçu comme interne au Nigéria.[fn]Le conflit de Bakassi entre le Cameroun et le Nigéria a rendu difficile la coopération contre Boko Haram. La délimitation de la frontière entre les deux pays reste inachevée dans sa zone d’activité. Quand les Nigérians réclamaient le droit de poursuite, des hauts gradés camerounais y voyaient un stratagème pour s’implanter à l’Extrême-Nord. Entretiens de Crisis Group, Direction de la sécurité présidentielle, hauts gradés de l’armée et ministère des Relations extérieures, Yaoundé, 2016. Guy Roger Eba’a, Affaire Bakassi : 1993-2002 (Yaoundé, 2008).Hide Footnote Mais face à la posture plus agressive du mouvement, il a pris des mesures sécuritaires relativement efficaces. Cette réponse s’articule autour de l’opération Alpha conduite par le BIR (BIR-Alpha) et l’opération Emergence 4, conduite par la quatrième région militaire interarmées (RMIA4, l’armée régulière).[fn]Le BIR-Alpha est une force constituée par l’état-major du BIR pour lutter contre Boko Haram. Ses éléments proviennent des cinq BIRs terrestres et sont détachés au sein d’Alpha pour un an. Le BIR-Alpha se distingue du premier BIR terrestre situé à Maroua. Entretien de Crisis Group, sous-chef d’état-major du BIR-Alpha, Kolofata, mars 2016. Le Cameroun est divisé en quatre régions militaires interarmées (RMIA). La RMIA4 correspond à la région administrative de l’Extrême-Nord. Le concept émergence date de 2001 mais a été opérationnalisé face à la menace de Boko Haram. Entretien de Crisis Group, général de brigade, Maroua, mars 2016.Hide Footnote A cela s’est ajoutée l’opération bilatérale Logone, menée en 2015 par les forces armées camerounaises et tchadiennes. Le dispositif sécuritaire a été complété par la mise en place du secteur camerounais de la Force multinationale mixte (FMM) en octobre 2015.

La réponse du Cameroun sur le plan sécuritaire a souffert de lacunes initiales, coûteuses en vies pour les soldats : sous-équipement (gilets pare-balles non appropriés, armes non fonctionnelles, manque de lunettes de vision nocturne), matériels anciens et défaillants, dysfonctionnements de la chaîne logistique.[fn]En 2014, 67 militaires ont été tués ; en 2015, 41, et de janvier à août 2016, 17. Entretiens de Crisis Group, experts militaires internationaux, Yaoundé, mars-avril 2016.Hide Footnote Le manque d’effectifs et le faible niveau opérationnel de l’armée ont causé d’importants problèmes de rotation au sein d’Emergence 4 : en 2014 et 2015, des soldats ont parfois passé neuf mois sans relève dans des postes avancés comme Mabass, Ldamang et Tourou. La chaîne de commandement était aussi problématique : au départ, Emergence 4 et le BIR-Alpha coopéraient peu.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés, Yaoundé et Maroua, février-mars 2016. Entretien d’un analyste de Crisis Group dans une fonction précédente, militaire international, Yaoundé, février 2015.Hide Footnote

De même, il y a eu au départ un manque notable de coopération avec les populations, accentué par les bavures de l’armée et le fait que la majorité des soldats dép-loyés, originaires du Sud, ne comprenaient pas les langues locales. Les capacités de renseignement humain et électronique étaient des plus limitées.[fn]La situation a été aggravée par le manque de coopération avec l’armée nigériane et par des rivalités entre les différents services de renseignement, au point que la DGRE, le service de renseignement le plus important, a eu besoin d’une intervention politique au plus haut niveau pour avoir accès aux cadres de Boko Haram arrêtés par la police et la gendarmerie. Entretiens de Crisis Group, officiers des renseignements, Yaoundé, septembre 2014-mai 2016.Hide Footnote Selon Amnesty International, un grand nombre de bavures et de violations de droits humains ont été commises par l’armée contre les populations de l’Extrême-Nord.[fn]Amnesty International a documenté des disparitions forcées, des arrestations et détentions arbitraires, des extorsions financières, des rafles de villages et des tueries, etc. L’organisation a aussi critiqué le système judiciaire, notamment les conditions carcérales (la prison de Maroua, conçue pour 350 détenus, en accueille 1 552) et une procédure judiciaire peu respectueuse des droits de la défense. « Right Cause, Wrong Means: Human Rights Violated and Justice Denied in Cameroon’s Fight against Boko Haram », Amnesty International, July 2016.Hide Footnote Le gouvernement dément et souligne que des sanctions sont prises contre « les brebis galeuses ».[fn]Les sanctions comprennent affectations disciplinaires, exclusions de l’armée et poursuites judiciaires. Entretiens de Crisis Group, ministère des Relations extérieures et ministère de la Défense, Yaoundé, avril-septembre 2016.Hide Footnote Crisis Group a observé des bavures des forces de sécurité dans la région, mais aussi un degré élevé de soutien à l’armée.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, Extrême-Nord et Yaoundé, 2016. Les critiques nombreuses et virulentes des journalistes et de la société civile contre le récent rapport d’Amnesty International sur le Cameroun sont un indicateur de la nouvelle popularité de l’armée.Hide Footnote

Le respect des droits humains est un enjeu majeur car la multiplication des abus à l’Extrême-Nord pourrait pousser une partie des jeunes, se retrouvant entre le marteau de Boko Haram et l’enclume de l’armée, à rejoindre le groupe jihadiste.

Les sanctions prises restent toutefois insuffisantes, face à l’ampleur des cas recensés par Amnesty International. De plus, la réponse gouvernementale se limite jusqu’à présent aux sanctions, et ne comporte pas d’excuses officielles ou de mesures matérielles compensatoires aux victimes ou à leurs familles qui pourraient renforcer la cohésion sociale. Le respect des droits humains est un enjeu majeur car la multiplication des abus à l’Extrême-Nord pourrait pousser une partie des jeunes, se retrouvant entre le marteau de Boko Haram et l’enclume de l’armée, à rejoindre le groupe jihadiste. Cela risque aussi de mettre en péril la coopération militaire entre le Cameroun et les pays occidentaux ; ce fut le cas pour le Nigéria, dont l’armée a commis d’importantes violations des droits humains.[fn]« Afadé : 3 militaires accusés d’exactions interpellés », L’œil du Sahel, 25 juillet 2016.Hide Footnote

Le Cameroun a su se rattraper de manière relativement efficace. En 2013 et 2014, des petits renforts ont été envoyés sur la zone frontalière : 700 soldats supplémentaires ont été déployés en juin 2014, et 2 000 en août. Le BIR-Alpha a été créé en 2014 et l’opération Emergence 3, devenue plus tard Emergence 4, activée la même année. En août 2014, le gouvernement a procédé à une réorganisation militaire, en faisant de l’Extrême-Nord la quatrième région militaire interarmées et la quatrième région de gendarmerie (RG4). Les généraux en poste ont été remplacés par des colonels originaires de la zone, une légion de gendarmerie a été spécifiquement créée à Kousseri, plusieurs brigades d’infanterie motorisées ont été activées et le quartier général de la 41ème Brigade d’infanterie motorisée (BRIM) a été transféré de Maroua à Kousseri.

L’armée a aussi renforcé ses équipements, et la coopération s’est nettement améliorée entre Emergence 4 et le BIR-Alpha. Elle a multiplié les interventions en faveur des populations, comme la distribution de médicaments ou de vivres, des consultations médicales et des travaux routiers. Les renseignements ont progressé, en partie grâce à l’achat de drones tactiques et d’un avion de surveillance Cessna, et à une meilleure coopération avec leurs homologues nigérians.[fn]Les drones et le matériel de surveillance ont été achetés à Israël et aux Etats-Unis, les blindés, hélicoptères et avions de combat à la Chine, la Russie, l’Afrique du Sud et aux Etats-Unis. Entretiens de Crisis Group, officiers du BIR et experts militaires européens, Extrême-Nord et Yaoundé, mars-avril 2016.Hide Footnote Même la communication de l’armée a été modernisée : le ministère de la Défense a organisé 24 visites de journalistes sur le front, ce qui explique en partie la popularité actuelle de l’armée dans les médias camerounais.[fn]Observations de Crisis Group, Cameroun, 2016. « In the Tracks of Boko Haram … », op. cit.Hide Footnote

Le Cameroun dispose maintenant d’environ 8 500 militaires à l’Extrême-Nord (le septième des effectifs des forces de défense).[fn]Le BIR-Alpha compte 2 400 hommes, la FMM 2 300 – sur les 2 600 attendus – et Emergence 4 en compte 1 800. Sont aussi présents dans la RG4 des éléments de gendarmerie et le premier BIR à Maroua. Entretiens de Crisis Group, officiers supérieurs, Maroua, mars 2016, et officiers de la zone Sud du BIR, Kolofata, mars 2016.Hide Footnote Cependant, des lacunes persistent dans la réponse militaire. La prise en charge des troupes demeure insuffisante. Emergence 4 demeure en sous-effectif, ce qui entraine des difficultés de rotations.[fn]Contrairement à la rengaine officielle, le problème ne réside pas dans le manque d’effectif au sein de l’armée, qui compte plus de 60 000 militaires, mais plutôt dans les tentatives des soldats d’esquiver l’affection à l’Extrême-Nord, en trouvant des prétextes pour rester au Sud. Entretiens de Crisis Group, militaires de rang, Maroua, Maltam et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Les bavures continuent, bien que probablement moindres. Des soldats d’Emergence 4 ont vu leur avancement en grade de facto gelé, ne pouvant suivre les cursus nécessaires, tandis que d’autres restés à Yaoundé étaient promus.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires de rang d’Emergence 4, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote Depuis la mise en place de la FMM, Alpha et Emergence 4 ont pu mener officiellement des opérations au Nigéria contre Boko Haram, en collaboration avec les troupes nigérianes. Les opérations du BIR-Alpha au Nigéria sont baptisées Arrow et celles d’Emergence 4 Tentacules.[fn]Sur le détail de toutes les opérations, voir l’annexe B.Hide Footnote

Le choc provoqué par les premiers attentats au Cameroun, notamment ceux de Maroua, a poussé à l’adoption de nouvelles mesures administratives et sécuritaires telles que l’interdiction du port du voile intégral (burqa), des regroupements de personnes, de la circulation des motos, la fermeture des débits de boisson après 18 heures, la multiplication des contrôles et des fouilles, la surveillance ou la fermeture de mosquées et l’arrestation d’imams supposés radicaux, et un renfort de policiers et gendarmes pour des missions de renseignement, et ce depuis juillet 2015.[fn]« Terrorisme : les 9 mesures phares prises par le Cameroun pour se protéger de Boko Haram », Jeune Afrique, 29 juillet 2015.Hide Footnote Si ces mesures sont généralement acceptées par la population, quelques-unes, et les dérives qui s’ensuivent, suscitent des mécontentements. La loi antiterroriste adoptée bien avant, en décembre 2014, a jusqu’à présent été davantage brandie contre l’op-position et la société civile que contre Boko Haram.[fn]Des journalistes sont poursuivis pour non-dénonciation d’actes de terrorisme, et des chercheurs ont été arrêtés au Nord. En 2015 et 2016, des figures de l’opposition et de la société civile ont été plusieurs fois brièvement détenus et leurs manifestations très souvent interdites. « Cameroun : les autorités doivent abandonner les accusations de non-dénonciation portées contre trois journalistes », Amnesty International, 21 janvier 2016 ; « Cameroun : Ahmed Abba, déjà un an derrière les barreaux », RFI, 30 juillet 2016. Entretiens de Crisis Group, figures de l’opposition et de la société civile, préfet, Yaoundé, juin 2016.Hide Footnote L’interdiction de la burqa a donné lieu à de nombreux abus de la police et de la gendarmerie dans l’Extrême-Nord, y compris contre les femmes portant le niqab, le hijab ou le soudaré (voile très répandu localement, similaire au jilbab et au tchador).[fn]En 2015, les habitants de Maroua se sont plaints au gouverneur, qui a recommandé plus de retenue aux forces de sécurité dans les contrôles. A l’inverse, dans l’Adamaoua, les populations disent apprécier la souplesse dans l’application de cette mesure. Entretiens de Crisis Group, universitaires et habitants, Maroua, mars 2016.Hide Footnote

L’incarcération fait partie de la réponse sécuritaire. Depuis 2014, les forces de sécurité ont arrêté au moins 970 membres présumés de Boko Haram, majoritairement des hommes, dont environ 880 restent actuellement incarcérés : 125 ont été condamnés et environ 755 sont en attente de jugement à la prison de Maroua (environ 680) et dans les prisons secondaires de Kousseri, de Mora, à la prison principale de Yaoundé et à la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE).[fn]Une trentaine de membres présumés ont pu être innocentés et libérés, souvent après un an de détention. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et personnel pénitentiaire, Yaoundé et Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote Parmi ces détenus figurent des cadres idéologiques et chefs opérationnels d’une part, et des informateurs, membres recrutés de force et petits logisticiens d’autre part. Les membres de Boko Haram à la prison de Maroua sont incarcérés avec les détenus de droit commun. Présenté par certaines autorités pénitentiaires comme une technique de déradicalisation, le mélange des deux catégories de détenus comporte des risques inverses d’endoctrinement des détenus de droit commun ou de radicalisation accrue de membres initialement moins radicalisés.[fn]Le mélange des catégories de détenus ne résulte pas d’une politique du ministère de la Justice, mais de l’insuffisance d’établissements pénitenciers et de la surpopulation carcérale. Certains hauts gradés de l’administration pénitentiaire affirment toutefois que cela aide à la déradicalisation de certains membres de Boko Haram. Ils expliquent que depuis quelques mois, certains cadres du groupe incarcérés à la prison principale de Yaoundé prient avec les détenus de droit commun musulmans, non sans susciter le courroux des autres membres qui les accusent de se souiller et de trahison. Quelques-uns auraient même accepté de parler avec des chrétiens, y compris le régisseur. Cependant, la majorité demeure très radicale. Entretiens de Crisis Group, régisseurs et personnel pénitentiaire, Yaoundé, janvier-avril 2016.Hide Footnote

De même, la réponse judiciaire se limite jusqu’à présent à la sanction (justice punitive), et n’inclut pas de volet réinsertion sociale. Parmi le petit millier de détenus présumés membres de Boko Haram, la plupart n’ont joué que des petits rôles logistiques ou d’informateur pour des raisons financières, sans adhérer à l’idéologie du groupe jihadiste, ou ont été arrêtés pour non-dénonciation. En leur appliquant une justice punitive, le risque de radicalisation s’accroit, en même temps que la surpopulation carcérale.[fn]Les prisons du pays accueillent un nombre de détenus trois à cinq fois supérieur aux capacités d’accueil. Entretiens de Crisis Group, dirigeante d’association de défense des droits humains et personnel pénitentiaire, Yaoundé, 2016.Hide Footnote

B. Les comités de vigilance : entre efficacité et risques

Au Cameroun, des groupes d’autodéfense ou comités de vigilance existent depuis les années 1960, et à l’Extrême-Nord ces comités de vigilance ont été activés ou créés en juillet 2015, après les premiers attentats-suicides. Ils ont été activés généralement par les autorités, mais parfois aussi à l’initiative des populations. Ils sont placés sous l’autorité des sous-préfets et des chefs traditionnels et jouent généralement un rôle d’informateurs auprès de l’armée, et parfois de barragistes ou de milices de protection. Ils ont permis d’éviter une quinzaine d’attentats-suicides et ont contribué à l’arrestation d’une centaine de membres de Boko Haram.[fn]Le BIR a formé plusieurs comités de vigilance à la collecte de renseignements. Entretien de Crisis Group, officier supérieur du BIR, Kolofata, mars 2016.Hide Footnote Depuis 2016, ils sont associés à certaines opérations de l’armée (y compris au Nigéria) contre le groupe jihadiste.[fn]« Limani : 70 membres des comités de vigilance attaquent Boko Haram au Nigéria », L’œil du Sahel, 3 mai 2016 ; « Au Cameroun, les soldats de l’ombre oubliés de la lutte contre Boko Haram », Le Monde, 30 mars 2016.Hide Footnote

Toutefois, le recours à ces comités n’est pas sans risque. Des règlements de comptes ont eu lieu via des dénonciations calomnieuses aux forces de sécurité.[fn]Entretiens téléphoniques, autorités administratives à Maroua, novembre 2015.Hide Footnote Malgré les enquêtes de moralité préalables, des connivences ont existé entre certains membres et Boko Haram, tandis que d’autres ont commis des extorsions sur fond religieux.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des comités de vigilance, Fotokol, Dabanga, Makary, Hilé Alifa, avril-mai 2016. « Cameroun : des membres des comités de vigilance complices de Boko Haram », L’œil du Sahel, 7 décembre 2015.Hide Footnote Ainsi, à Amchidé, les membres chrétiens du premier comité de vigilance constitué par le BIR en 2014 ont procédé à des rackets, dénonciations calomnieuses et chantages contre les habitants musulmans. Il a été dissous au bout de six mois et reconstitué de façon paritaire.[fn]Entretiens de Crisis Group, comité de vigilance et chef traditionnel, Amchidé, mars-avril 2016.Hide Footnote

C. La faiblesse des initiatives de développement

Face à Boko Haram, les projets de développement annoncés par le gouvernement à l’Extrême-Nord demeurent limités et tardent à se concrétiser. En juin 2014, un plan d’urgence pour le développement de la partie septentrionale a été présenté. Mais il est doté de seulement 78,8 milliards de francs CFA (135 millions de dollars) et n’est pas encore opérationnel. Pourtant, les membres du gouvernement et hauts fonctionnaires originaires du Nord avaient évalué, les mois précédents, dans une lettre adressée à la Présidence, les besoins en développement de la partie septentrionale à au moins 1 600 milliards de francs CFA (2,8 milliards de dollars).[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et hauts gradés originaires du Nord-Cameroun, Yaoundé, 2016. « Plan d’urgence du grand Nord : les fausses promesses du gouvernement », L’œil du Sahel, 20 décembre 2014.Hide Footnote En mars 2015, le gouvernement a annoncé un plan d’urgence de 5,3 milliards de francs CFA (9 millions de dollars) pour la construction d’écoles et d’hôpitaux à l’Extrême-Nord. Outre l’insuffisance des fonds alloués, ce projet a fait l’objet d’accusations de détournements de fonds. Pourtant, un second plan similaire est en préparation.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives et habitants, Maroua et Mora, mars 2016.Hide Footnote

Des 925 milliards de francs CFA (1,7 milliard de dollars) du Plan d’urgence triennal pour l’accélération de la croissance et de l’emploi, 42 milliards (75 millions de dollars) sont alloués à l’Extrême-Nord.[fn]« Développement : un budget de 42 milliards pour l’Extrême-Nord », cameroun24.net, 8 janvier 2016.Hide Footnote De même, en 2015, sur un budget d’inves-tissement public (BIP) de 1 150 milliards de francs CFA (2 milliards de dollars) à l’échelle nationale, 45,4 milliards (80 millions de dollars) seulement étaient dédiés à l’Extrême-Nord, une part en augmentation par rapport à 2014.[fn]Voir la Loi de finances 2016. « BIP et plan d’urgence à l’Extrême-Nord : les recommandations du gouvernement », ministère des Marchés publics, 22 juillet 2016 ; « Cameroun-BIP 2015 : inégale répartition du gâteau national », 237online.com, 1er février 2015. Courriels de Crisis Group, hauts fonctionnaires et économistes, juillet 2016.Hide Footnote Hormis les initiatives gouvernementales, le président de la République a fait des dons aux populations de l’Extrême-Nord. Le Sud du pays a aussi soutenu la région à hauteur de 2,5 milliards de francs CFA (4,2 millions de dollars), en plus des apports en denrées alimentaires. Là aussi, des accusations de détournements ont été émises.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Yaoundé, Maroua et Mora, 2016. « Cameroun : 2,5 milliards FCFA collectés pour l’effort de guerre contre Boko Haram », camerpost.com, 17 avril 2016.Hide Footnote

D. La réponse régionale

Face à Boko Haram, les Etats du bassin du lac Tchad (Nigéria, Cameroun, Tchad et Niger) et le Bénin ont mis en place en 2015 une force multinationale de 8 700 militaires et policiers provenant des cinq pays.[fn]La FMM actuelle résulte de la Multinational Joint Task Force (MNJTF) créée par la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) en 1998 pour lutter contre le banditisme dans la zone. Elle incluait le Nigéria, le Tchad et le Niger. Elle conserve la même appellation anglaise, MNJTF, mais son cadre juridique a été modifié, et son aire géographique et de compétences élargie au Cameroun, au Bénin et à la lutte contre Boko Haram.Hide Footnote Le Cameroun, réticent au début de la crise aux initiatives bilatérales ou sous-régionales, n’a pas accordé le droit de poursuite au Nigéria en 2012, ce qui n’a pas empêché ce dernier d’intervenir à deux reprises à Amchidé et Fotokol en 2013.[fn]Courriels de Crisis Group, diplomates nigérians et camerounais, juillet 2016. Entretiens de Crisis Group, sous-officiers, Extrême-Nord, mars 2016. « Fotokol : quatre membres de Boko Haram abattus par l’armée nigériane », L’œil du Sahel, 29 avril 2013.Hide Footnote Le conflit s’intensifiant, le Cameroun a réclamé un droit de poursuite au Nigéria en 2014 et lancé l’opération Logone avec le Tchad en janvier 2015. De même, les soldats camerounais ont souvent pénétré à Gambaru et Banki au Nigéria et pilonné les positions de Boko Haram dans ce pays à partir du territoire camerounais en 2014 et 2015.[fn]« L’armée camerounaise pilonne Boko Haram au Nigéria », L’œil du Sahel, 26 octobre 2015.Hide Footnote La coopération avec le Nigéria s’est nettement améliorée depuis l’arrivée au pouvoir à Abuja de Muhammadu Buhari en mai 2015, au point que le secteur camerounais de la FMM est le seul qui soit opérationnel. Les deux armées mènent des opérations coordonnées et échangent régulièrement des renseignements.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires et diplomates camerounais, Yaoundé, mars et juin 2016.Hide Footnote

Le Tchad a proposé d’intervenir chez son voisin une semaine après l’appel du président camerounais à la solidarité internationale et régionale, le 7 janvier 2015. Il s’est senti concerné à partir de septembre 2014, Boko Haram s’étant emparé de la route Maiduguri-Fotokol et menaçant le tronçon Mora-Kousseri, les deux principales voies d’approvisionnement de N’Djaména.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°233, Tchad : entre ambitions et fragilités, 30 mars 2016.Hide Footnote Ainsi, le Cameroun et le Tchad ont mis en place l’opération Logone, constituée de 2 500 soldats de la Force armée tchadienne d’intervention au Cameroun (Fatic) et d’unités de l’armée camerounaise.[fn]Entretiens de Crisis Group, colonels et diplomates de la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC), Yaoundé, mars-juin 2016.Hide Footnote Les soldats tchadiens stationnés à Maltam, Fotokol et Mora, et bénéficiant du droit de poursuite, ont mené des offensives contre Boko Haram au Nigéria. Dans quelques cas, ils ont combattu aux côtés des Camerounais sur leur sol, comme lors de l’attaque de la base de Fotokol par Boko Haram en février 2015.[fn]Entretien de Crisis Group, porte-parole du ministère de la Défense, Yaoundé, février 2016.Hide Footnote

Bien qu’il n’y ait pas eu d’accord officiel, l’entente entre les deux pays prévoyait que le Cameroun fournisse le carburant, les denrées alimentaires et les soins médicaux aux Tchadiens. Souhaitée par l’ancien ministre de la Défense et accueillie favorablement par la population locale, l’intervention des soldats tchadiens a été contestée par la hiérarchie militaire, et leur image auprès des soldats camerounais est mitigée à la suite d’accusations d’abus contre des civils au Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés, Yaoundé, janvier 2016 ; militaires et autorités administratives, Yaoundé et Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote Entrés par Kousseri en février 2015, les militaires tchadiens sont repartis en novembre 2015.

Au niveau sous-régional, la FMM a été organisée en trois secteurs : Cameroun, Tchad et Nigéria. Le secteur camerounais (premier secteur) couvre le Mayo Sava, bien qu’à terme il ait juridiction pour couvrir les trois départements frontaliers. Conçue originellement comme une force intégrée, la FMM est de fait une force coordonnée. Ainsi, le contingent camerounais est entièrement constitué de soldats camerounais et pris en charge au plan financier et logistique par le ministère de la Défense camerounais. Prenant ses ordres du commandant régional de la FMM à N’Djaména, le commandant du secteur camerounais est rattaché de fait au patron d’Emergence 4 dans la gestion au quotidien du premier secteur. La FMM n’a pas de juridiction sur le BIR-Alpha et Emergence 4, mais une coopération existe entre ces deux forces et le contingent de la FMM avec lequel des opérations conjointes sont menées au Nigéria.[fn]Entretien de Crisis Group, général de brigade, Maroua, mars 2016. Réticent au départ, le BIR-Alpha coopère mieux avec le contingent FMM car son commandant est l’ancien superviseur national du BIR et a intégré une dizaine d’officiers du BIR dans l’état-major de la FMM de Mora.Hide Footnote

La mise en place de la FMM a généré des attentes des troupes camerounaises espérant être payées comme une force onusienne. Cela a conduit par la suite à des frustrations et des accusations de détournement de salaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, sous-officiers de la FMM, Yaoundé et Mora, février-mars 2016 ; haut gradé de la FMM, N’Djaména, mai 2016.Hide Footnote

V. Sortir de la crise

Bien qu’apparemment affaibli ou présenté comme tel depuis 2016, Boko Haram demeure un danger pour les populations de l’Extrême-Nord et une menace pour l’Etat camerounais et les forces de sécurité.[fn]Rapport de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote En août 2016, les dissensions anciennes qui minaient le groupe ont été mises en lumière avec la nomination par l’Etat islamique d’Abou Moussab al-Barnawi comme nouveau chef (Wali) en Afrique de l’Ouest. Cette nomination est contestée par Aboubakar Shekau.[fn]« Boko Haram : contesté, Aboubakar Shekau répond à nouveau à l’Etat islamique », Jeune Afrique, 9 août 2016.Hide Footnote La rupture entre Shekau et Barnawi n’implique pas que Boko Haram cessera ses activités au Cameroun.[fn]La faction dirigée par Shekau opère actuellement dans les zones du Mayo Sava et du Mayo Tsanaga. Celle dirigée par Abou Moussab al-Barnawi opère le long du Logone et Chari et dans les îles du lac Tchad. Entretiens de Crisis Group, officiers des renseignements, Yaoundé, août 2016.Hide Footnote Au contraire, le risque d’une surenchère de la violence est grand, avec une concentration autour du lac Tchad (Hilé Alifa, Darak et Makary), du Mayo Sava, du Mayo Tsanaga et de la route de Waza, comme l’atteste la recrudescence des attaques depuis juin 2016. Après deux années de conflit, il est de plus en plus difficile pour Boko Haram de recruter à l’Extrême-Nord sur une base idéologique, ce qui pourrait entrainer une multiplication des recrutements forcés.[fn]« In the Tracks of Boko Haram in Cameroon », op. cit.Hide Footnote

Peu présent à l’Extrême-Nord, l’Etat se résume souvent à ses forces de sécurité ou agents de douanes. Au-delà des causes techniques ou matérielles, ceci reflète un problème général de représentation. Le modèle d’intégration des régions périphériques par la cooptation de l’élite masculine et gérontocratique a, comme dans d’autres régions, atteint ses limites en raison de la mauvaise gestion des ressources et de l’explosion démographique. Ce divorce entre les habitudes de gouvernance et les attentes de la population a exacerbé la vulnérabilité socioéconomique des jeunes dans la région, les exposant aux incitations financières de Boko Haram.

Face aux problèmes de développement et de cohésion sociale que le conflit actuel pose à long terme, l’Etat devrait renforcer sa présence dans la région, en se concentrant sur la mise à niveau des services publics, la facilitation et le soutien aux activités économiques. Une visite du président de la République, des dirigeants de l’opposition et de la société civile dans les départements touchés de l’Extrême-Nord pourrait servir de lancement à un vaste chantier de construction d’infrastructures publiques et de projets de développement. Ces derniers devraient s’accompagner d’un programme de renforcement de la cohésion sociale et des relations intercommunautaires, s’inscrivant dans une démarche inclusive favorisant les initiatives issues de la société civile et de la population. Le prochain défilé du 20 mai pourrait avoir lieu à Maroua.

A. Les priorités socioéconomiques

La lutte contre Boko Haram doit passer par des mesures socioéconomiques fortes pour contrer le recrutement, et par la gestion transparente et la bonne gouvernance des projets qui verront le jour. La relance du commerce avec le Nigéria doit constituer la priorité, en autorisant à nouveau la circulation des véhicules commerciaux entre Maiduguri et l’Extrême-Nord. Ceci nécessitera la mise en place d’escortes sur les axes dangereux. L’achèvement de la route nationale N°1 entre Maroua et Kousseri, et la mise à niveau du réseau routier pour mieux relier les départements de l’Extrême-Nord et les deux autres régions de la partie septentrionale sont importants compte tenu du volume important des échanges.

Le soutien aux activités agricoles et de pêche autour du lac, et dans les terres fertiles du Mayo Danay, du Mayo Kani et du Mayo Tsanaga, devrait être la deuxième priorité. Cela devrait s’accompagner du lancement de projets à haute intensité de main d’œuvre pour soutenir la production locale du riz, du mil et du sorgho. La troisième priorité devrait être la promotion du microcrédit, dont l’obtention serait conditionnée à la scolarisation des enfants, à destination entre autres des communautés kanuri.

La quatrième priorité est la relance du secteur industriel de l’Extrême-Nord et du Nord-Cameroun à travers l’assainissement de la gestion et le soutien des partenaires du pays aux entreprises publiques et aux petites et moyennes entreprises. Pour cela, l’Etat devrait accroitre la part de l’Extrême-Nord dans le budget d’investissement public et le programme d’urgence triennal. Les pays partenaires et institutions financières devraient aussi renforcer leur soutien à l’Extrême-Nord, car cette région, qui représente le sixième de la population camerounaise, est la moins développée et la plus susceptible de s’enliser dans la trappe à conflits.

Pour lutter contre le radicalisme religieux […] le ministère des Affaires sociales devrait encourager les parents à parler en famille de Boko Haram et à lever le tabou sur le sujet.

Sur le plan social et culturel, l’Etat devrait rapidement accroitre et améliorer les services d’éducation et de santé à l’Extrême-Nord, encourager les parents à envoyer leurs enfants à l’école et à dépasser certaines réticences sociales via des mesures incitatives ou contraignantes, en faisant des communautés les plus vulnérables une priorité. A cela doivent s’ajouter le soutien aux radios communautaires locales et le déploiement des chaines nationales camerounaises avec des programmes traduits en langue kanuri, haoussa, fulfulde et arabe, dans le but de favoriser l’inclusion nationale et la diffusion de programmes de sensibilisation au radicalisme religieux compréhensibles par les locaux.

L’Etat devrait également encourager et soutenir le retour des déplacés qui le souhaitent et protéger les biens de ceux qui n’envisagent pas encore de rentrer, tout en respectant les modalités de l’accord tripartite Cameroun-Nigéria-HCR.[fn]Des chefs de villages ont annoncé qu’ils vendraient les biens des déplacés s’ils ne revenaient pas dans de brefs délais. Entretiens de Crisis Group, déplacés et autorités administratives, Kousseri, mars 2016. L’accord tripartite prévoit le retour progressif et volontaire des réfugiés nigérians et fait de la sécurité et de la réintégration socioéconomique des anciens réfugiés une responsabilité commune du HCR et du gouvernement nigérian. Entretiens de Crisis Group, responsables du HCR et ministère des Relations extérieures, Yaoundé, juin-octobre 2016.Hide Footnote Enfin, des cellules d’accompagnement des anciens otages et membres de Boko Haram doivent être créées.

Pour lutter contre le radicalisme religieux, en plus des mesures déjà préconisées dans le précédent rapport de Crisis Group sur le Cameroun, le ministère des Affaires sociales devrait encourager les parents à parler en famille de Boko Haram et à lever le tabou sur le sujet. A l’instar du Nigéria qui expérimente déjà des programmes de déradicalisation dans les prisons, l’Etat devrait, avec l’appui de ses partenaires et en accord avec les communautés locales, mettre en place des programmes de déradicalisation dans les prisons au cas par cas pour des membres de Boko Haram qui souhaiteraient se réinsérer socialement après avoir purgé une peine de prison proportionnelle à la gravité de leur crime.[fn]Un programme de déradicalisation d’anciens membres de Boko Haram au Nigéria a eu des résultats mitigés. « Road to Redemption? Unmaking Nigeria’s Boko Haram », Réseaux d’information régionaux intégrés (IRIN), 1er octobre 2015. Il n’existe pas de programme analogue au Cameroun.Hide Footnote Ces programmes devraient être ouverts en priorité aux enrôlés de force et aux déserteurs de Boko Haram, tout en distinguant les informateurs et petits logisticiens des cadres et idéologues de la secte.

Les autorités sécuritaires et judiciaires devraient de manière générale s’appliquer à distinguer les membres de Boko Haram en fonction de la gravité des crimes dont ils sont accusés et de leur degré d’implication au sein du mouvement, bien que ces distinctions ne soient pas toujours faciles à opérer, et traiter les suspects et détenus de façon juste et en accord avec le droit international. Un programme de « justice réparatrice » qui reposerait sur des confessions, des travaux communautaires, la sensibilisation au radicalisme religieux et idéologies prônant la violence, des formations professionnelles, des projets de réinsertion socioéconomique, et de courtes peines de prisons si nécessaire, pourrait être envisagé. Il s’agirait de différencier entre membres recrutés de force, informateurs et petits logisticiens (enrôlés de force ou pas), non suspectés d’être impliqués dans des crimes graves (torture, meurtres, disparitions forcées, etc.) d’une part, et les cadres, idéologues et combattants ayant rejoint le mouvement de leur plein gré et tous ceux suspectés d’avoir commis des abus graves d’autre part. Pour ce faire, la loi antiterroriste actuelle pourrait être modifiée pour prendre en compte ces mesures.

Enfin, l’Etat devrait poursuivre la mise en place de programmes de sensibilisation des communautés à la non-stigmatisation d’anciens membres réinsérés, et renforcer les échanges et les activités culturelles et sportives entre l’Extrême-Nord et le Sud. Afin de mettre en œuvre tous ces dispositifs, il devrait allouer une part importante de son budget à l’Extrême-Nord.

B. Sur le plan sécuritaire

Globalement, la réponse sécuritaire du Cameroun a été efficace, en partie grâce à un effort d’engagement considérable depuis 2014 et à une meilleure coordination avec les voisins. Mais le gouvernement devrait corriger certaines fragilités et erreurs stratégiques pour ramener une paix durable dans la région. Trois éléments sont primordiaux.

Les forces de sécurité, ou toute autre autorité de l’Etat, devraient en permanence avoir conscience des conséquences de leurs actions sur les populations et évaluer les risques qu’elles génèrent un rejet et une délégitimation de l’Etat, ou des tensions entre les communautés. Ceci passe obligatoirement par un meilleur respect des droits humains. Pour ce faire, il est important que les militaires et policiers coupables d’exactions soient sanctionnés et que ces sanctions soient rendues publiques.[fn]Des gendarmes ont été arrêtés pour des braquages à Mokolo. La gendarmerie a ouvert une enquête sur le sujet. Entretien de Crisis Group, commandant de gendarmerie à l’Extrême-Nord, Maroua, mars 2016. « Le Commandant de compagnie de Mokolo et deux gendarmes jetés en prison », L’œil du Sahel, 31 août 2016.Hide Footnote Cela passe aussi par l’intensification des initiatives de sensibilisation des populations aux actions sécuritaires et la prise en compte de leurs points de vue.

Ensuite, le gouvernement doit éviter que la lutte contre Boko Haram crée des tensions potentiellement dangereuses au sein des forces de sécurité, ou que celles-ci endossent un rôle incompatible avec la démocratie. Ceci passe par des mesures spéciales pour une équité dans le traitement et les avancements en grade des soldats, en particulier de ceux déployés au front. La modernisation technologique de l’armée camerounaise pose la question de son utilisation post-Boko Haram. Forte de 60 000 hommes et désormais bien équipée, elle pourrait être en sureffectif en temps de paix et le coût d’entretien des équipements militaires risque d’avoir des conséquences sur les investissements publics. Le gouvernement devrait envisager de geler les recrutements au sein de l’armée pendant une certaine période, à l’exception des membres de comités de vigilance remplissant les conditions d’âge et de niveau d’instruction, et les relancer sur le rythme d’avant-guerre, lorsque les moyens budgétaires le permettront.[fn]Les recrutements au sein des forces de défense ont nettement augmenté depuis le début du conflit (plus de 10 000 militaires en deux ans). Alors que le budget de la défense était déjà très largement consacré aux dépenses salariales auparavant, l’accroissement soudain des effectifs ainsi que les dépenses pour la mise à niveau logistique et la conduite de la guerre génèrent déjà des déficits et un risque de banqueroute. Ceci explique en partie pourquoi l’opération Alpha est actuellement financée par la Présidence et des fonds officieux et non par le ministère de la Défense. Entretiens de Crisis Group, officiers supérieurs, Yaoundé, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

A mesure de l’affaiblissement de Boko Haram, le gouvernement devrait prévoir le retour progressif de la police et de la gendarmerie dans les localités frontalières, avec des unités mieux équipées, en remplacement des troupes d’élite. Ces policiers devraient être formés au respect des droits humains dans le contexte spécifique d’in-surrection, de lutte contre le terrorisme, et d’intervention auprès d’une population traumatisée.

Enfin, les comités de vigilance ont été efficaces dans la lutte contre Boko Haram, mais ils posent problème à long terme. Ils peuvent mener à une privatisation de la sécurité, à des dérives ou au renforcement excessif des pouvoirs des chefs traditionnels qui ont sur eux un certain contrôle. La dérive criminelle de certains membres, en situation de vulnérabilité économique, est un autre risque.[fn]« Cameroun : les comités de vigilance contre Boko Haram, de la défense à l’attaque », Le Monde, 21 juillet 2016.Hide Footnote Il est donc important de limiter le recours aux comités de vigilance, puis de prévoir leur démantèlement progressif et la réinsertion socioéconomique de leurs membres.

VI. Conclusion

La violence générée par Boko Haram à l’Extrême-Nord constitue un fait inédit dans l’histoire récente du Cameroun.[fn]En dehors de la guerre de décolonisation entre 1955 et 1971, qui a fait des dizaines de milliers de morts, le conflit à l’Extrême-Nord est le plus meurtrier et destructeur que le Cameroun ait connu, devant celui de Bakassi ayant opposé le pays au Nigéria.Hide Footnote Alors que le risque d’une perte des territoires dans la région était bien réel, la réponse du gouvernement camerounais, combinée à l’intervention de l’armée tchadienne et à la réorganisation de l’armée nigériane, a permis d’empêcher l’expansion territoriale du groupe. Il a subi de lourdes pertes et a vu ses capacités conventionnelles se réduire. Mais les problèmes de fond qui ont fait de l’Extrême-Nord une région particulièrement vulnérable demeurent : pauvreté, sous-scolarisation, fracture sociale et générationnelle, tensions communautaires et faible connexion avec le reste du pays. En outre, en dépit de ses relatifs succès au plus fort du conflit, l’armée laisse entrevoir une certaine faiblesse, voire impuissance, face aux attaques de basse intensité et aux incursions, vols de bétail et pillages quotidiens.

L’Extrême-Nord risque de s’enliser durablement dans un conflit de faible intensité, alimenté par des alliances de circonstance renforcées entre jihadistes, trafiquants et divers opportunistes, dans un Sahel en proie à de multiples conflits. Cela écarterait la possibilité d’un développement substantiel de la région, accentuant mécaniquement sa vulnérabilité. Cela obligerait aussi le gouvernement à y maintenir pour longtemps un dispositif militaire coûteux, ce qui mettrait en péril les objectifs de croissance et de développement du pays, le fragilisant davantage.

Nairobi/Bruxelles, 16 novembre 2016

Annexe A : Carte du Cameroun

Carte du Cameroun CRISIS GROUP. Basé sur une carte des Nations unies no. 4227, novembre 2015.

Annexe B : Carte de l’Extrême-Nord

Map of Cameroon's Far North CRISIS GROUP

Annexe C : Opérations Arrow

Depuis la mise en place de la Force multinationale mixte, le BIR-Alpha et Emergence 4 mènent des opérations au Nigéria sous le couvert juridique de cette force. Les opérations extérieures du BIR-Alpha sont baptisées « Arrow » et « Blue Pipe » et celles d’Emergence 4 « Tentacules ». Les opérations Arrow sont menées par l’état-major et engagent toutes les composantes du BIR-Alpha. Ce sont des opérations se déroulant à plus de dix kilomètres à l’intérieur de la frontière nigériane contre des cibles jugées importantes. Les opérations Blue Pipe sont menées dans un rayon de cinq kilomètres contre des cibles plus petites et sont directement décidées par les commandants de secteurs du BIR-Alpha. Les opérations Tentacules sont menées par l’armée régulière et le contingent camerounais de la FMM. Huit opérations Arrow ont été menées de novembre 2015 à juin 2016. Arrow 5 à Ngoshié et Arrow 6 à Kumshé ont été les plus importantes, car elles ont permis de démanteler deux des principales bases d’en-trainement des kamikazes et de limiter la spirale des attentats-suicides. Toutes les opérations extérieures sont menées avec l’aval et souvent la participation des forces armées nigérianes.

OPERATIONS ARROW

Arrow 1
26 au 28 novembre 2015, objectif Mba.

Arrow 2
2 et 3 décembre 2015, objectif Nbada Koura.

Arrow 3
17 décembre 2015, objectif Djimini.

Arrow 4
25 janvier 2016, objectif Ashigashia Nigeria.

Arrow 5
11 au 14 février 2016, objectif Ngoshé, 162 membres de Boko Haram tués
selon les forces de sécurité.

Arrow 6
24 et 25 février 2016, objectif Kumshé, 107 membres de Boko Haram tués,
selon les forces de sécurité.

Arrow 7
17 au 19 avril 2016, objectif Diguime.

Arrow 8
11 mai 2016, objectif Forêt de Madawaya.

Annexe D : Sigles et abréviations

BIP : Budget d’investissement public

BIR : Bataillon d’intervention rapide

BRIM : Brigade d’infanterie motorisée

CAT : Centre antiterroriste

CBLT : Commission du bassin du lac Tchad

CEEAC : Commission économique des Etats de l’Afrique centrale

DGRE : Direction générale de la recherche extérieure

IED : Engin explosif improvisé

FMI : Fonds monétaire international

FMM : Force multinationale mixte

FATIC : Forces armées tchadiennes d’intervention au Cameroun

UNICEF : Fonds des Nations unies pour l’enfance

HCR : Haut-Commissariat des Nation unies pour les réfugiés

IFRI : Institut français des relations internationales

IRIN : Réseaux d’information régionaux intégrés

INS : Institut national de la statistique

MINEPAT : Ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire

MNJTF : Multinational Joint Task Force

PIB : Produit intérieur brut

RDPC : Rassemblement démocratique du peuple camerounais

REDHAC : Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale

RG : Région de gendarmerie

RMIA : Région militaire interarmées

UNDP : Union nationale pour la démocratie et le progrès

USAID : Agence des Etats-Unis pour le développement international

The local vigilante group of Amchide, Far North, March 2016. CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup
Commentary / Africa

In the Tracks of Boko Haram in Cameroon

Two years ago, the Cameroonian government declared war on Boko Haram. Despite some progress, the group’s violent impact is still seen and felt deeply in the remote north of the country. 

In March 2016, Crisis Group Analyst Hans De Marie Heungoup travelled for four weeks into an insecure area only few researchers are given access to: Cameroon’s Far North Region. He was escorted three days by the military between the front-line towns of Ldamang, Mabass, Kolofata, Amchidé and Gansé, before he went on to travel alone across the region: to Maroua, the Minawao refugee camp, Mokolo, Mora, Kousseri and Goulfey. During the four weeks he spoke to a wide range of people, including traditional chiefs, local inhabitants and administration staff, refugees and Internally Displaced Persons (IDPs), vigilante groups, local NGOs, humanitarian actors, academics, the military, former Boko Haram members, former traffickers, and others, some in presence of the military but the vast majority on his own. He completed his research in April and May 2016 with additional interviews in Kerawa, Bargaram, Fotokol, Makary, Hile Alifa and Blangoua. An in-depth Crisis Group report on the crisis in the area will be published soon.

This is the story of his journey.

Cameroon's Far North district. CRISIS GROUP

At 8 o’clock in the morning, I hear seven vehicles stopping in front of my hotel: two armoured personnel carriers (APCs) and five four-wheel-drive vehicles. Sitting inside are over forty Cameroonian soldiers, who are here to take seven journalists and me into Cameroon’s Far North district – a region that has severely suffered under Boko Haram, and still does.

I want to understand what – apart from weapons – it takes to counter Boko Haram.

I am joining this convoy because I want to find out how Boko Haram operates in this area, and how strong it is, two years after the government started to clamp down on the insurgency. I want to see how the people living here are affected, understand if Boko Haram still recruits fighters in the Far North, and hear how large its network of sympathisers remains. And I want to understand what – apart from weapons – it takes to counter Boko Haram. I am especially curious to learn about the so-called “vigilantes”, local self-defence groups that have gained a certain fame in this Cameroonian war on terror. What can these groups really achieve?

The starting point of our trip is Maroua, a buzzing city of 400,000 inhabitants and capital of the Far North region. The region has never gained the sad notoriety of Nigeria’s Borno state, but it gradually became an important refuge for Boko Haram fighters in the 2000s. And it has suffered immensely under the insurgency over the past years, particularly since 2014 when Boko Haram entered into open confrontation with the Cameroonian government.

The Alpha escort of the BIR in Maroua, Far North, Cameroon. March 2016. CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

The group’s tactics then changed quickly: smaller incursions and occasional kidnappings soon grew into larger raids on towns and villages as well as strategic attacks against the Cameroonian army. In just two years, the insurgency staged more than 500 attacks and incursions, and around fifty suicide bomb attacks in Cameroon, making it the second most targeted country after Nigeria. According to Cameroonian soldiers, they fought fourteen fierce battles in Kolofata, Amchidé, Fotokol and Bargaram in 2014 and 2015 against sometimes hundreds and even up to a thousand heavily equipped Boko Haram fighters from mainly Nigeria, Cameroon and Chad.

In total, in two and a half years the insurgents have killed at least 1,300 civilians, 120 soldiers and abducted an estimated thousand people in Cameroon. They have burned down hundreds of schools and businesses and forced thousands to flee. Today, there are over 190,000 internally displaced Cameroonians in the Far North and around 65,000 refugees from neighbouring Nigeria, according to OCHA figures.

Before we leave Maroua, one of the soldiers gives me a helmet and a bullet-proof vest. This will be my outfit for the entire journey, the standard equipment for everyone travelling in this once peaceful area whose broken tracks are now sown with mines and improvised explosive devices (IED). These were laid by Boko Haram to block the government’s way into the territory. More than 50 incidents have been recorded since October 2014, with 22 of the mines killing at least 30 soldiers and wounding many more.

SABC News: "Boko Haram Has Leveled a Threat at Cameroon and its President Paul Biya"

Boko Haram leader Abubakar Shekau threatens to step up violence in Cameroon. In a video posted online, Shekau threatens the people of Cameroon and its president, Paul Biya. SABC News

I climb into a mine-resistant armoured personnel carrier (APC). But our safety has a price: despite air conditioning it’s over 45 degrees Celsius inside. With sweaty faces, the journalists and I look at each other, suddenly understanding, at least slightly, the physical challenge that the soldiers patrolling the region experience each day.   

Twenty kilometres outside of Maroua the roads become bumpy. And then there are no roads at all. But the driver finds his way toward the north east and after four hours we arrive at Mabass, a village right at the Nigerian frontier. Mabass and the neighbouring towns of Tourou and Ldamang were repeatedly attacked by Boko Haram in 2014 but the insurgents never managed to fully occupy them.

We stop at a rocky plateau overlooking the vast sandy frontier area with Nigeria where the local commander, Captain Ticko Kingue, points at a lake in the distance. “You see the lake over there?” he asks. “That’s the Nigerian town of Madagali. This entire frontier area is plagued by the insurgency. Even last night there were attacks. We cannot go into Nigeria, not here, we’re not allowed to. So what we do is we prevent the insurgents from coming in”.

A soldier belonging to the Emergence 4 Unit deployed at Poste de Mabass, Far North, Cameroon. March 2016. CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

It is crucial that the Nigerian and Cameroonian armies cooperate in the fight against Boko Haram. But for a long time, the two country’s historically difficult relations painfully slowed down their military coordination. Today, two years since the Cameroonian government declared war on Boko Haram, there’s still a great need for better exchange of intelligence. But at least cooperation between the two armies has improved significantly within the context of the region’s Multinational Joint Task Force – partly operational since November 2015 with the aim of crushing Boko Haram.

Here in Mabass, we are very close to the Nigerian army base near Madagali. “Sometimes they come to us, especially if we can help them with equipment”, says Captain Ticko Kingue. “And they inform us how things are going on their side”.

On the other side of the frontier, most border towns are still held by Boko Haram. “It’s been a long time since they managed to occupy new territory”, Captain Kingue says. “But they keep trying. They usually come in large groups of 200 fighters or more. We call this a ‘combat de masse’. Usually they come at night in a surprise attack. Sometimes they pretend to attack a larger village or town to divert the army’s attention while they try to seize smaller villages”. Although Boko Haram use indiscriminate violence, they also sometimes target these smaller villages to seize supplies or preach to the population, as happened on 15 December 2015 in Kerawa, where Boko Haram members rounded up the population to preach to them for hours in Kanuri, Haoussa and Arabic.

At Poste de Mabass.

Crisis Group Cameroon Analyst Hans De Marie Heungoup in conversation with local army commander Kingue at Poste de Mabass, Far North, Cameroon. March 2016. (Subtitles available in French and English) CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

Boko Haram’s firepower reached its peak between summer 2014 and spring 2015. In the face of Cameroonian, Chadian and Nigerian military pressure since then, Boko Haram had to change its tactics and appears to be in decline. The jihadist group lost much of the territory it occupied and has much less military equipment than it used to. The army claims it has dismantled most Boko Haram cells in Cameroon, killed about 2,000 members in fighting and arrested more than 1,000 suspects since 2014. Today, Boko Haram is ostensibly weaker and is not able to conduct large-scale attacks any more. But it is far from defeated. It still goes after smaller targets, and increasingly relies on suicide bombers.

Contrasting with the army’s success stories, a recent Amnesty International report documents severe failings and human rights violations in the Far North counterinsurgency campaign. According to Amnesty International, many of the army’s arrests were arbitrary, the rights of detained suspects were “routinely denied” and they did not receive fair judicial treatment. The Amnesty report has been widely criticised and rejected by the government, the military, civil society and the majority of local media. Crisis Group research raised similar concerns as Amnesty’s, but when speaking to a wide range of people it also found a high degree of local support for army actions in the face of Boko Haram’s bewildering violence.

Boko Haram is ostensibly weaker and is not able to conduct large-scale attacks any more. But it is far from defeated.

We continue our journey into the Mayo Tsanaga district toward the only refugee camp in the Far North. The camp near the village of Minawao is run by the UNHCR and hosts almost 57,000 people. Most of them are Nigerians from the border areas. More than 190,000 Cameroonians were also displaced, mostly fleeing to other villages and towns of the Far North.

When the camp was built in 2011, living conditions were extremely poor, but that changed, thanks to combined efforts by the UNHCR, other humanitarian agencies and the Cameroonian government. Housing is simple but resembles how people live elsewhere in the Far North. Refugees receive three meals per day, which is more than many ordinary Cameroonians get to eat. Children of all ages can go to school. Nonetheless there is still much room for improvement. The UNHCR claims that not even 10 per cent of the funds needed to care for all refugees have been provided. Because of that, sanitary conditions in the camp are still not up to adequate standards.

A child going to school at Minawao refugee camp. March 2016. CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

Another problem is that refugees have nearly no opportunity to work. For security reasons – especially the fear of suicide bombers – refugees are not allowed to leave the camp. The UNHCR is currently trying to come up with social activities to help the fact that many refugees feel condemned to doing nothing.

The psychological burden is hardest on those who came to the camp traumatised by the atrocities they saw or experienced during the insurgency, particularly women and girls who suffered abuses. There are only a couple of psychologists in the camp providing care for the newcomers – not enough to give permanent psychological assistance to the thousands who need it.

Most refugees tell me that they want to return to their homes as soon as the security situation allows it. But nobody can estimate when that will be. Many find it hard to believe that they will be safe again in the near future. One refugee from the Nigerian town of Pulka in Borno state says, “I may have many complaints, but nonetheless we are fine here in Minawao. I won’t go back”.

Our convoy returns to Maroua before night falls. Situated 100 kilometres away from the border, Maroua is out of Boko Haram’s reach and therefore one of the safest places in the Far North. But it too has suffered violent attacks. In July 2015, Boko Haram sent four young girls as suicide bombers to four public places in Maroua. When they blew themselves up, they killed over 37 people with them and wounded 114 others.

Youth are seen by Boko Haram as easy prey. The insurgents can either recruit or force them into their ranks and use them for their purposes.

My tour with the military over, I meet with one of the survivors, 13 year old Kevin, who tells me what happened on the night of 25 July: “It was night and I was with my friends. We wanted to buy candy from a shop close to the Boucan bar. There was a queue with six or seven people ahead of us. And then suddenly, a girl who was sitting right next to the vendor blew herself up. I remember hearing the detonation of the bomb before I passed out. I only woke up later at Maroua hospital. It was there that I realised that one of my legs was completely burnt. There were lots of small splinters in my belly, chest and neck from the explosion. The government paid for the surgery and I could leave the hospital about a week later, but I wasn’t the same. They had amputated the lower part of my burnt leg and I learnt that one of my friends had died during the attack. My other friend is alive, but they amputated both his legs and his face is burnt. I had never seen the girl who had blown herself up in the neighbourhood before. After we left the hospital, neither the government nor any of the humanitarian NGOs followed up with us on what had happened. A Catholic priest passes by from time to time at our house to speak with my mother and help my parents buy medicine”.

Luckily, the horrors of the attack have not taken away Kevin’s hope for the future. When I ask him if he still goes to school he says: “Yes, I have passed the first trimester. My teachers are very happy with me. When I finish school I want to become an engineer”.

Hans De Marie Heungoup with a victim of a suicide bomb explosion. Maroua, Far North, Cameroon. March 2016. CRISIS GROUP/Hans de Marie Heungoup

65 per cent of Cameroon’s population of 23 million is under 30 years old. Children and youths are the most vulnerable in this war. Many are traumatised by the violence they see or experience at a young age.

At the same time, youth are seen by Boko Haram as easy prey. The insurgents can either recruit or force them into their ranks and use them for their purposes, like the four girls in Maroua.

Recruitment is helped by the fact that many young people are unemployed, poorly educated, belong to a part of the society that is not well integrated or don’t see a future for themselves for other reasons. Local authorities and traditional chiefs in Maroua as well as in Mokolo and Mora told me that Boko Haram has lost its appeal and capacity to recruit almost entirely. Very few youths are still joining the movement voluntarily. Nonetheless, forced recruitments still continue in the border areas. As Boko Haram indiscriminately killed Muslims and Christians, fundamentalist Muslims distanced themselves from the movement, stating that Boko Haram represents neither Wahhabi nor Salafi Islam. Many Imams and Muslim clerics told me that the war against Boko Haram has actually limited the spread of fundamentalist trends of Islam as hard-line preachers are now afraid to speak up in public. 

The Far North is the poorest of Cameroon’s regions, with 70 per cent of its people living on less than one dollar per day. During the past three decades, the influence of conservative Salafi Islam has increased in the region and many children grow up exposed to radical religious viewpoints. There is an urgent need for the state and public institutions to care for these youths and make sure they do not radicalise in the first place – and if they do radicalise, offer them help to leave the group and be fully re-integrated into society.

Maroua has a big prison, and the vast majority of suspected Boko Haram members arrested in Cameroon, almost 900 of them, are detained here. What is sorely missing is a de-radicalisation program, one that teaches a more tolerant Islam and re-integrates into society those who were recruited by force and are willing to abandon the movement. 

When speaking to the regional administration, I learn that there are also no public counter-radicalisation programs outside of the prison aimed at keeping young people and others away from extremist groups. The only efforts made in this direction come from civil society groups and the churches. Cameroon’s Association for Inter-Faith Dialogue (ACADIR) has set a positive example by organising conferences and meetings that have brought together religious leaders of different strands of Christianity and Islam. But these initiatives only scratch the surface of the problem. They don’t reach those who are the biggest threat to religious dialogue in the Far North: radical Islamist leaders.

If the government does not invest in development, the impoverished local population will stay vulnerable to radical groups and religious radicalisation.

If the government is to turn a security-focused approach into a long-term political strategy against radicalisation, there is still much to do. If the government does not invest in development, the impoverished local population will stay vulnerable to radical groups and religious radicalisation.

Last year, when the government launched an emergency development plan with a budget of roughly $10 million per year, hardly anyone believed that this could make a big difference. Most experts estimate that the current plan covers only about one per cent of what is needed to significantly improve the situation in the country’s least developed region. With $10 million, you cannot construct a road network in the Far North, develop public services in all areas, like health and education, help business owners get back on their feet, create employment opportunities and pay for preventive programs to keep especially the youth away from radical groups.

It might be possible for Cameroon to find other funding to do the job, but a correct assessment of the needs is necessary. Only then can the government show that it has understood the scope of the problem and can hope for help from its international partners.

Members of the BIR in the Far North, Cameroon. March 2016. PHOTO/Erwan Decherysel

I leave Maroua a second time to go up to the Mayo Sava district. This time, I am picked up by soldiers of the BIR, “Bataillon d’intervention rapide” (rapid intervention force). Of the approximately 8,000 soldiers deployed in the Far North, 2,400 belong to this well-trained and equipped elite unit. They take me to a place that has become a symbol of the war: Amchidé.

We are confronted with the sight of a ghost town. Formerly inhabited by 30,000 people, Amchidé is among the hardest hit places in Cameroon and the stage of three long battles between the army and the insurgents in late 2014 and early 2015.

Amchide, Far North, Cameroon. March 2016. CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

The BIR camp of Amchidé has been baptised “Le Palais” (the Palace), not just because of its palace-like shape but also because it was one of the insurgent’s key strategic targets in Cameroon. Despite a dozen of conventional attacks, including three where Boko Haram mustered 800 insurgents, the city only fell for one day, on 15 October 2014. But the military base never succumbed. 

In Amchide.

Crisis Group Cameroon Analyst Hans De Marie Heungoup in conversation with Captain Kiki, commander of the BIR military base of Amchide, Cameroon, in March 2016. (Subtitles available in French and English) CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

The entire population of Amchidé fled during the fighting and only 10 per cent have come back – to an almost dead city. There are no businesses in Amchidé anymore, since the fighting has cut all Amchidé’s supply lines.

Most of those who came back are men, and about 40 of them joined forces to form a vigilante group. These vigilante or community defence groups are nothing new. In many Cameroonian towns and villages, unarmed vigilante groups have existed for a long time. But they have gained a new level of importance with the insurgency. They are groups of normal citizens – always men – patrolling their villages to make sure everyone is safe, especially at night. 

Members of the vigilante group of Amchide, Far North, Cameroon. March 2016. CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

As the Boko Haram threat increased, the government realised how these vigilantes can help in the fight on terror. It provided equipment, such as rifles, torches and night vision gear, and worked with traditional village chiefs who handpicked the most “suitable” men of their village to be part of the vigilante group. Vigilante groups have since played an important role against Boko Haram. They identify strangers they believe could be potential suicide attackers. And sometimes they even fend off smaller Boko Haram attacks. In the past year as well as this year, the Amchidé vigilante group and similar ones in Limani, Kerawa and Tolkomari have been involved in low intensity fights with small groups of about half a dozen Boko Haram fighters. In some cases they were able to surround smaller Boko Haram cells or win a fight against attackers. In other cases, they were not successful – and suffered casualties.

A member of the vigilante group of Amchide, Far North, Cameroon. March 2016. CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

Although they are praised by the government and local authorities, the vigilante groups are not exempt from criticism. Sometimes, vigilantes have denounced local inhabitants as members of Boko Haram just to settle private accounts. In other cases, vigilantes have been suspected of providing information to Boko Haram and were therefore arrested by the army. 

In the case of Amchidé, the first vigilante group formed by the BIR had only Christian members, who harassed and extorted money from the local Muslim majority. Following complaints, the BIR dissolved Amchidé’s first vigilante group and formed a new one with Christian and Muslim members. 

Unarmed vigilante groups have existed for a long time. But they have gained a new level of importance with the insurgency.

The last stop of my four weeks’ research trip is Kousseri, an old market town in between the Chari and the Logone rivers. You only have to cross a bridge to reach the metropolis of N’Djamena, capital of neighbouring Chad.

In economic terms, Kousseri is the most important city in the Far North. It has strong links with Chad to the east and Nigeria to the west, especially the Nigerian town of Maiduguri. In the past two years, it has been flooded with Cameroonian IDPs and Chadian refugees. Its population has grown from 200,000 to 280,000. Many of them come from the city of Fotokol, 100 kilometre to the west on the Nigerian border, where Boko Haram caused most casualties suffered in the country during the main phase of the war between May 2014 and March 2015.

For a period of several months in 2014 and 2015, Boko Haram staged almost daily attacks on Fotokol. One especially heavy battle took place in Fotokol in early February 2015. For two days, about 1,000 Boko Haram insurgents were fighting against Cameroonian BIR forces and Chadian soldiers, killing 81 to 400 civilians, seventeen Chadian soldiers, seven Cameroonian soldiers and 300 attackers, according to various reports. 

One woman from Fotokol tells me that Boko Haram killed her husband. Another woman describes how Boko Haram raided the village asking: “Where are the Christians?”. Some IDPs in Kousseri tell me that they feel relatively safe now, but the violence they have seen is hard to forget, and life remains hard for them. They receive only limited support from aid organisations like the World Food Program and no support from the state. They have to find their own housing or stay with friends and relatives. Opportunities for work are scarce and the local economy has suffered from the fighting. Tens of thousands of merchants relied on cross-border trade. When the Nigerian border was closed due to insecurity, many of them were left without work. Aya, who used to own a large shop in Fotokol, lost everything. She tells me: “There is no possible turning back for me and my children. We have been chased from our village, our house was burnt; we have to make our life here in Kousseri”. 

Hans De Marie Heungoup with a displaced family from Fotokol in Kousseri, Far North, Cameroon. March 2016. CRISIS GROUP/Hans De Marie Heungoup

After four weeks in the Far North, when I return to the capital Yaoundé, the main concern resonating in my head is that people cannot imagine that security will be restored soon. The military battle against Boko Haram is ongoing and despite some successes it is far from won. At the same time, the military’s performance is tainted by accusations of human rights violations against the population, including arbitrary detention, torture, extrajudicial killings, and forced disappearances - allegations which the military mostly denies. During our discussion, the spokesman of the Defence Ministry replied to similar claims: “Cameroon’s army is republican and professional. We systematically investigate all human rights abuses cases and sanction. As you should know four soldiers in the Far North have been discharged a few months ago for committing grave acts against the honor of the army”.  

While his claim that all abuses are investigated is clearly an exaggeration, and it is not clear that all sanctions concern Human rights abuses, there has been some progress. Disciplinary measures have been taken against some officers and soldiers  in the Far North, who have been removed from operational assignments to administrative posts or dismissed. Some judicial investigations into rights abuses are underway. 

Still, efforts made are far from sufficient and the defence ministry’s focus on sanctions is too narrow. There are no financial or material compensations for victims of the families of victims that suffered human rights violations. Neither has the military officially apologised. The government should pursue a stricter and proactive sanctions policy against soldiers who committed abuses, publicise its sanctions and put in place measures that can rebuild communities’ confidence. If human rights violations by the army continue, they will jeopardise the success of the counterinsurgency, as parts of the population may radicalise and take the side of the insurgents. At the same time, Western countries might withdraw their support for the army, as happened in Nigeria when there was a rash of human rights abuses by Nigerian army.

If human rights violations by the army continue, they will jeopardise the success of the counterinsurgency. Parts of the population may take the side of the insurgents.

As much as security efforts are crucial to curb the insurgency, Cameroon, Nigeria and Chad also need to shape new policies that can prevent the emergence of new jihadist groups. More and more, the central authorities seem to understand that. At the ministry of defence and at the ministry of external relations, I meet several senior officials who recognise that a sustainable victory is impossible without development in the Far North. But then, they all add “the priority is to defeat Boko Haram militarily first”. Otherwise, the sad example of Chinese development workers who were kidnapped in 2014 by Boko Haram while building roads in the Far North could be repeated, they say. 

Boko Haram is much weaker today than in 2014. Nonetheless, the government must not delay proving to its population that it cares for its needs, and that it is trying to give those who feel neglected by the state new hope for their future.