icon caret Arrow Down Arrow Left Arrow Right Arrow Up Line Camera icon set icon set Ellipsis icon set Facebook Favorite Globe Hamburger List Mail Map Marker Map Microphone Minus PDF Play Print RSS Search Share Trash Crisiswatch Alerts and Trends Box - 1080/761 Copy Twitter Video Camera  copyview Youtube
République centrafricaine : des pourparlers à la paix
République centrafricaine : des pourparlers à la paix
Commentary / Africa

République centrafricaine : des pourparlers à la paix

En RCA, les activités des groupes armés entraînent d’importants déplacements de population et une insécurité alimentaire. Dans cet extrait de notre alerte précoce 2019 à l’intention des décideurs européens (Watch List), Crisis Group encourage l’UE à soutenir les efforts de médiation de l’Union africaine et les initiatives de paix locales.

Plus de six ans après le début de la crise la plus profonde que la République centrafricaine (RCA) ait connu depuis son indépendance, et trois ans après l’élection du président Faustin Archange Touadéra, le pays reste dans la tourmente. La fin de l’année 2018 a été marquée par des affrontements meurtriers entre groupes armés, et entre ces groupes et les forces de maintien de la paix des Nations unies dans les grandes villes, ainsi que par des tensions croissantes à Bangui, la capitale. Les anciennes factions de la Seleka, une coalition de groupes rebelles du Nord et de l’Est du pays qui a renversé le président François Bozizé en 2013 et s’est maintenue au pouvoir pendant deux ans avant d’en être chassée, les anti-balaka, les milices formées pour combattre la Seleka qui se sont ensuite transformées en bandits, et une série d’autres milices communautaires d’autodéfense sont implantées sur une bonne partie du territoire, contrôlant de nombreux sites miniers, axes routiers, et corridors de transhumance empruntés par les éleveurs. Ni l’importante force de maintien de la paix des Nations unies, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en République centrafricaine (Minusca), ni l’armée nationale en reconstruction, qui se déploie lentement à travers le pays après des années de formation par l’Union européenne, ne peuvent juguler les exactions perpétrées par ces groupes et leurs luttes intestines.

La violence provoque d’importants déplacements de population, et engendre insécurité alimentaire et malnutrition. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, en octobre 2018, 642 842 personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays et plus de 573 200, dont de nombreux musulmans fuyant la persécution de diverses milices, avaient trouvé refuge dans les pays voisins. Quelque 2,5 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire. Dans la capitale, la plupart des musulmans sont concentrés dans le quartier PK5. Ils vivent toujours dans la peur d’être pris pour cibles par des groupes armés en raison de leur appartenance religieuse.

Fin janvier (alors que ce document était mis sous presse), des pourparlers avaient lieu entre des représentants des différents groupes rebelles et du gouvernement centrafricain à Khartoum, la capitale soudanaise. Ces discussions constituent une bonne occasion de recentrer les efforts sur la médiation de l’Union africaine (UA), qui a récemment été concurrencée par une initiative russo-soudanaise parallèle. Bien que cela nécessite des compromis des différentes parties à la négociation, il est probable que les pourparlers de Khartoum débouchent sur un accord, même à minima. Le défi pour 2019 sera de faire en sorte qu’un tel accord fasse vraiment une différence sur le terrain. Les acteurs internationaux devront faire front commun et exercer des pressions sur les pays voisins, en particulier le Soudan et le Tchad, pour qu’ils usent de leur influence sur les groupes armés – notamment les principales factions ex-Seleka – afin qu’ils respectent les engagements pris à Khartoum. Ils devraient également soutenir les initiatives de paix locales, complémentaires de l’accord au niveau national : elles peuvent permettre à la fois de prendre en compte les revendications des groupes armés et les préoccupations des communautés locales des zones dans lesquelles ils opèrent.

L’UE et ses Etats membres devraient :

  • maintenir leur soutien à l’effort de médiation de l’UA en faisant pression sur le gouvernement pour qu’il respecte les engagements pris dans le prochain accord, et sur le Soudan et le Tchad pour qu’ils usent de leur influence et persuadent les groupes armés de démobiliser leurs combattants ; ces deux gouvernements devraient également entamer des discussions avec le gouvernement de la RCA sur le rapatriement des combattants tchadiens et soudanais au sein de ces groupes ;
     
  • soutenir la nomination programmée d’un envoyé spécial conjoint de l’UA et des Nations unies, et encourager ce représentant à se concentrer non seulement sur les négociations entre les groupes armés et le gouvernement, mais aussi sur la diplomatie régionale pour encourager Bangui et les capitales voisines à trouver un terrain d’entente sur des questions telles que le rapatriement des combattants étrangers et la transhumance ;
      
  • soutenir, aux côtés des Nations unies, les initiatives de paix locales qui tiennent compte des revendications locales des groupes armés et des préoccupations des communautés locales, réduisant ainsi les niveaux de violence et, en permettant de mieux comprendre les intérêts et les forces des groupes armés, favorisent un désarmement.
     

Depuis juin 2017, l’UA, soutenue par des pays africains et les Nations unies ainsi que par l’UE et ses Etats membres, tente  de jouer un rôle de médiateur entre le gouvernement et quatorze groupes armés, y compris des factions ex-Seleka, des groupes anti-balaka et des milices d’autodéfense communautaires, qui ont souvent des intérêts et objectifs concurrents. Le panel de facilitation de l’UA, présidé par le burkinabè Moussa Nébié, a rencontré les dirigeants de ces groupes en préparation du dialogue avec le gouvernement. Cela s’est traduit par une liste de 115 demandes réparties en quatre domaines thématiques (politique, socio-économique, sécurité et défense, justice et réconciliation). Les principales revendications susceptibles de constituer des obstacles aux négociations portent sur la décentralisation (le gouvernement craint que les groupes armés l’utilisent pour consolider leur emprise sur les provinces qu’ils contrôlent, en particulier dans le cas des grandes factions ex-Seleka du Nord et de l’Est du pays) ; le partage du pouvoir au niveau national ; le contrôle des ressources naturelles ; les revendications des groupes armés en matière d’immunité pour les crimes commis pendant le conflit ; et l’intégration de certains de leurs membres dans l’armée (et à quel grade).

Ces derniers mois, une initiative russo-soudanaise parallèle a entravé les efforts déployés par l’UA. A la fin de l’année 2017, frustré par ce qu’il percevait comme l’inefficacité ou la lenteur de ses partenaires pour aider l’armée nationale à se déployer et pour amener les groupes armés à la table des négociations, le président Faustin-Archange Touadéra a sollicité l’aide de la Russie. L’armée nationale a obtenu de Moscou des formations et des équipements, en plus de ce qu’avait déjà fourni la mission de formation de l’UE active en RCA depuis 2016. La Russie a également commencé à prodiguer au président des conseils en matière de sécurité et à lui fournir une protection personnelle. A la mi-2018, elle a encouragé le Soudan, avec lequel Moscou entretient des relations très étroites, à entamer des pourparlers à Khartoum avec des représentants des groupes armés et du gouvernement centrafricain. Cette voie parallèle a longtemps asphyxié les efforts de l’UA et permis à la fois aux représentants des groupes armés et au gouvernement de passer opportunément d’une instance à l’autre. Elle a également provoqué des tensions entre, d’une part, l’UA, l’ONU et l’UE, qui ont soutenu la voie de l’UA, et d’autre part, le Soudan, la Russie et le président Touadéra.

Les récents efforts diplomatiques de l’UA et des Nations unies ont contribué à rapprocher ces deux voies parallèles. Le 9 janvier, à la suite d’une visite à Bangui du commissaire à la paix et à la sécurité de l’UA, Smaïl Chergui, et du secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, Pierre Lacroix, le président Touadéra a annoncé que le gouvernement rencontrerait les groupes armés à Khartoum le 24 janvier sous les auspices de l’UA. Donner au Soudan la possibilité de jouer les maîtres de cérémonie est une solution judicieuse pour combler le fossé entre les deux initiatives et apaiser les divisions internationales.

Cependant, les pourparlers pourraient être épineux. Le gouvernement a accepté d’intégrer certains membres des groupes armés dans les forces régulières, tout en respectant les conditions existantes en matière d’âge et de niveau d’éducation. Mais les négociateurs gouvernementaux résisteront probablement à l’idée de céder davantage de terrain sur le partage du pouvoir et l’immunité, étant donné la colère populaire face à la violence et aux exactions commises par les groupes armés, et le fait que les concessions obtenues par le passé ne les ont pas conduits à modifier leur comportement. A moins d’être mis sous pression par leurs alliés, les chefs des groupes armés risquent de maintenir leurs revendications maximalistes. Khartoum devrait ainsi accoucher d’un accord général sur les modalités d’intégration d’un nombre limité de combattants des groupes armés dans l’armée et sur la nomination à des fonctions publiques et politiques de certains rebelles, en échange d’un cessez-le-feu et d’un accord de démobilisation des groupes armés.

Or, même si les pourparlers de Khartoum parviennent à un accord en ce sens, le principal risque est de voir ses dispositions non appliquées. De nombreux accords passés entre le gouvernement et les groupes armés n’ont pas abouti à des changements concrets sur le terrain. Tout au long de l’année 2018, de petits groupes armés se sont dits prêts à désarmer, mais ont tardé à le faire dans l’attente de meilleures conditions découlant d’un accord à Khartoum. À l’issue de ce cycle de pourparlers, le gouvernement du président Touadéra et ses partenaires internationaux, en particulier les Nations unies, doivent se servir de cet accord pour faire des progrès vers une démobilisation des groupes armés.

Les voisins de la RCA doivent apporter leur soutien pour garantir que les groupes armés respectent les engagements pris à Khartoum. Certaines factions de l’ex-Seleka en particulier ont des liens étroits avec les gouvernements voisins, notamment ceux du Tchad et du Soudan, car de nombreux combattants et éleveurs armés qui cherchent des terres pastorales en RCA viennent de ces pays. Pour N’Djamena et Khartoum, la stabilité du voisin du sud est importante. Mais ces intérêts sont contrebalancés par ceux de leurs communautés pastorales et commerciales ou des groupes armés alliés dans les zones frontalières. Des concertations sont nécessaires entre Bangui et à la fois Khartoum et N’Djamena afin de se mettre d’accord sur des mécanismes de sécurité aux frontières des trois pays et sur les modalités de rapatriement des Tchadiens et des Soudanais qui combattent actuellement avec des groupes armés en RCA. Les gouvernements africains et européens, ainsi que la Russie, devraient apporter leur soutien à de tels échanges.

Il importe également que les efforts de médiation locale soient complémentaires de ceux déployés au niveau national. Les groupes armés centrafricains ont en effet des intérêts très différents. Certains ont des agendas locaux, d’autres nationaux. Leur capacité de nuisance et les liens qu’ils entretiennent avec les communautés locales varient également beaucoup. Sur les quatorze groupes représentés à Khartoum, seuls trois, tous ex-Seleka, ont une portée nationale et transfrontalière importante. Les groupes anti-balaka sont quant à eux fragmentés et certains ont des liens étroits avec le gouvernement avec lequel ils sont censés négocier. Les principales préoccupations de la plupart des groupes sont locales et tournent souvent autour de l’accès aux ressources dans les zones qu’ils contrôlent. En outre, divers autres groupes n’étaient pas représentés à Khartoum mais doivent être démobilisés.

Les efforts de médiation locale initiés par des organisations religieuses, des figures de la société civile et des responsables politiques centrafricains ont déjà connu un certain succès, permettant des trêves temporaires entre groupes armés qui s’affrontent et apaisant les tensions intercommunautaires. Contrairement aux négociations plus larges, dont Khartoum est le dernier exemple en date, ces initiatives portent sur des différends locaux entre groupes armés plutôt que sur leurs griefs à l’égard du gouvernement ou leurs revendications de portée nationale. Les accords locaux qui en résultent sont souvent précaires mais pourraient s’inscrire dans une stratégie plus durable s’ils étaient fortement soutenus par des acteurs internationaux. Le soutien de l’ONU à de telles initiatives pourrait sans doute bénéficier de l’appui du panel de l’UA qui connaît bien les chefs des groupes armés.