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À la recherche de l’État en République centrafricaine
À la recherche de l’État en République centrafricaine
A UN patrol in Bria, Central African Republic. CRISISGROUP/Julie David de Lossy
Our Journeys / Africa

À la recherche de l’État en République centrafricaine

L’accord de février 2019 est le dernier d’une série de tentatives visant à apporter la paix en République centrafricaine. Va-t-il tenir ? Hans de Marie Heungoup, expert de Crisis Group, s’est rendu dans le pays pour le savoir, en compagnie de la photographe Julie David de Lossy.

La République centrafricaine (RCA) a connu plus que son compte de conflits et traversé une longue série d’accords visant à les résoudre. Le pays est en crise depuis 2013, lorsqu’une coalition de groupes armés connue sous le nom de Seleka s’est emparée de la capitale Bangui. Malgré le déploiement d’une mission de maintien de la paix des Nations unies (Minusca) en 2014 et la mise en place d’un gouvernement de transition, le pays n’a pas encore retrouvé la stabilité. Dans un accord politique conclu en février 2019 entre le gouvernement et quatorze groupes armés – le sixième depuis la crise de 2013 – le gouvernement s’est engagé à intégrer certains combattants dans l’armée nationale et à faire entrer certains de leurs chefs au gouvernement. Mais la mise en œuvre de cet accord a été inégale, et les groupes armés maintiennent encore leur emprise sur une grande partie du pays. Une bonne partie des cinq millions d’habitants que compte la RCA craignent que les combats ne reprennent à l’approche des élections présidentielles et parlementaires de décembre 2020.

En novembre 2019, je suis allé en RCA pour essayer de mieux comprendre les risques et les opportunités de cette nation démunie, à l’approche des élections à venir. Je ne me suis pas focalisé sur les acteurs extérieurs – les soldats de la paix des Nations unies ou les acteurs régionaux qui ont négocié l’accord de février 2019. À mon sens, ces acteurs monopolisent l’attention des médias du monde entier qui tendent à considérer généralement la RCA comme un État en faillite chronique et à se tourner vers le monde extérieur pour trouver des réponses aux problèmes du pays. Je souhaitais plutôt me pencher sur les dynamiques internes du pays. En tant que chercheur travaillant sur les conflits meurtriers en Afrique centrale, je suis convaincu que si l’on veut avoir une chance de paix à long terme dans le pays ou d’élections qui aient du sens, la solution devra principalement émaner de ces dynamiques.

Alors que j’entame des recherches pour préparer un rapport qui envisagera des solutions pour la tenue d’élections pacifiques ainsi que des mesures pour un avenir meilleur, le tableau reste mitigé : la RCA est un pays qui est confronté à d’énormes difficultés, mais où de petits signes de progrès laissent espérer qu’il pourrait y avoir une lumière au bout du tunnel. Je décide de commencer par une vaste enquête et des entretiens avec les partis au pouvoir et ceux de l’opposition, ainsi qu’en me rendant dans les campagnes pour rencontrer les chefs des groupes armés, en m’entretenant avec les représentants de la communauté religieuse et en examinant si des progrès ont été réalisés dans le sens d’une plus grande participation politique des femmes.

La cathédrale de Notre Dame de l'Immaculée Conception, Bangui. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Un petit panneau blanc sur la colline au-dessus de la principale cathédrale catholique accueille les visiteurs dans la capitale. Compte tenu des risques sur les routes qui mènent à la RCA, le seul moyen sûr d’aller à Bangui est l’avion. En tant que ressortissant camerounais, un tampon d’aéroport dans mon passeport me suffit pour entrer dans le pays.

À un kilomètre de la cathédrale se trouve le rond-point central de la capitale, qui est appelé PK0, pour « point kilométrique zéro », le point zéro à partir duquel toutes les distances sont mesurées. Là se dresse une statue de Barthélemy Boganda, le premier président de la RCA après son indépendance en 1960, et le slogan national « Zo kwe Zo » : « Le pays où chaque être humain est traité comme un être humain ».

Nous rentrons dans Bangui en voiture, la ville ressemble plutôt à un grand village, malgré quelques « gratte-ciels » le long du fleuve Ubangi qui marque la frontière entre la RCA et la République démocratique du Congo.

Hans de Marie Heungoup (C) en visite au quartier général du parti d'opposition RPR. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Les réunions avec les chefs de l’opposition sont organisées plus rapidement que celles avec les ministres du gouvernement, et c’est donc avec eux que je commence.

J’ai une de mes premières discussions avec Alexandre N’Guendet, chef du Rassemblement patriotique pour la République et ancien chef de l’État.

J’apprends que le gouvernement lui a retiré son passeport et a supprimé son dispositif de sécurité. Il affirme avoir été menacé avec une arme à feu lors d’un rassemblement de l’opposition par un jeune homme proche du gouvernement.

N’Guendet me dit qu’il n’est pas contre ceux qui sont actuellement au pouvoir, et qu’il a cherché à travailler avec eux, mais qu’il a été écarté. Il déclare que c’est la raison pour laquelle son parti a quitté la majorité présidentielle à l’Assemblée nationale en 2017.

 

Hans de Marie Heungoup (D) avec des représentants du groupe armé Révolution et Justice Sayo. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Je rencontre aussi des représentants des groupes armés lors de mon séjour à Bangui.

Il existe au moins quinze groupes armés en RCA, dont quatorze sont parties à l’Accord politique de février 2019. La plupart des citoyens considèrent les groupes armés comme des prédateurs et les accusent de vivre de stratagèmes fiscaux illégaux et des exactions commises contre la population civile. Mais la paix ne sera pas possible si l’on ne tient pas compte de leurs opinions.

Des représentants de Révolution et Justice Sayo (RJ Sayo) acceptent de me rencontrer tard un soir. RJ Sayo est l’un des plus petits groupes armés et il s’est officiellement porté volontaire pour participer à un processus de désarmement, démobilisation, réintégration et rapatriement (DDRR). Mais ses dirigeants se plaignent de ne pas être correctement traités, alors que d’autres groupes qui n’ont pas rendu les armes ont obtenu des postes importants au sein du gouvernement et de l’administration.

L’un de mes visiteurs est l’ancien chef militaire du groupe. Il est sceptique quant à l’efficacité du DDRR. Il nous fait part de l’enseignement qu’il a tiré de l’attitude du gouvernement et des partenaires internationaux qui ne lui ont rien donné en échange de son désarmement : pour être pris au sérieux, il faut garder ses armes.

Répétition d'une parade militaire, Bangui. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

De la fenêtre de mon motel, je regarde une répétition pour le défilé des forces de sécurité centrafricaines à l’occasion de la fête nationale de la RCA le 1er décembre.

La RCA est presque aussi grande que la France. Pourtant, les militaires qui sont supposés sécuriser le territoire national sont moins de 10 000. Sur ces 10 000 personnes, seules 3 500 à 4 000 sont réellement opérationnelles – et, de surcroit, elles sont mal équipées.

L’équipement de l’armée est en partie rendu plus difficile par un embargo international sur les armes en RCA qui vise les groupes armés du pays. L’ONU a progressivement réduit le périmètre de l’embargo au cours de l’année dernière. Mais même sans l’embargo, il n’est pas certain que la RCA aurait l’argent nécessaire pour acheter de nouveaux équipements ou la capacité de les utiliser à bon escient. Le budget national de la RCA n’est que de 480 millions de dollars, dont environ 10 pour cent sont destinés à l’armée.

Hans de Marie Heungoup (G) rencontre l'ambassadrice des Etats-Unis Lucy Tamlyn (R) à sa résidence de Bangui. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

J’informe l’ambassadrice américaine Lucy Tamlyn de mon travail de terrain en cours et je note ses observations. 

Mes premiers contacts m’ont permis de me forger deux impressions. La première est que l’accord de paix de février 2019 rencontre de nombreux obstacles. La violence contre les civils est encore très importante, certains groupes armés ont même élargi leur zone de contrôle et il est très peu probable que le processus complet de DDRR aboutisse avant les élections. D’autre part, les forces de sécurité de la Minusca et de la RCA auraient probablement du mal à réprimer la violence si celle-ci devait s’intensifier avant les élections de décembre 2020. Seuls 1 500 soldats centrafricains sont déployés en dehors de la capitale et, à l’exception d’un bataillon portugais, seule une petite portion des 12 870 soldats de la Minusca sont équipés ou prêts pour des opérations contre les groupes armés, qui représentent entre 8 000 et 14 000 combattants. 

C’est le genre de questions que je souhaite porter à l’attention des lecteurs de Crisis Group. Mais je suis loin d’être prêt à commencer à écrire. Il me faudra d’abord m’entretenir avec plus de 100 personnes, dont des fonctionnaires, des personnes participant à la médiation avec les groupes armés, des représentants d’ONG humanitaires et des diplomates d’organisations régionales et de puissances étrangères intéressées comme le Tchad, la France et les Etats-Unis. 

J’intégrerai les nouvelles informations, je testerai les idées au fur et à mesure qu’elles se présenteront et je chercherai à obtenir un soutien pour les recommandations que nous avons élaborées dans le cadre de notre travail de longue haleine sur la manière de mettre un terme à la violence en RCA. 

Hans de Marie Heungoup (G) et Thierry Zeneth (D), directeur des élections au Ministère de l'Administration territoriale, Bangui. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Je rencontre Thierry Zeneth, le directeur des élections au ministère de l’Administration territoriale. Il est le principal responsable en RCA chargé de préparer les élections de décembre 2020. Je veux discuter des détails techniques des prochains scrutins et obtenir une réaction aux affirmations de l’opposition selon lesquelles la RCA n’est pas en mesure de les organiser. 

Ses réponses sont claires et détaillées, mais elles montrent aussi jusqu’où le gouvernement doit aller. Il affirme que même s’il y a des combats dans les campagnes, la situation est plus favorable qu’en 2015-2016, où les élections ont eu lieu malgré les violences, y compris dans la capitale. Il souligne également que les bailleurs de fonds ont déjà promis la moitié des quelques 63 millions d’euros nécessaires pour le scrutin. La RCA elle-même a mis de côté environ 2 millions d’euros en 2019 et a promis 2 millions supplémentaires en 2020.

La salle de conférence du quartier général de l'ancien parti au pouvoir en Centrafrique, Kwa Na Kwa, Bangui. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

L’ancien parti au pouvoir en RCA, le Kwa Na Kwa (connu par ses initiales KNK et signifiant « Travail, seulement le Travail »), est l’une des plus importantes forces politiques du pays. Je rencontre deux de ses dirigeants, Bertin Bea et Francis Bozizé, au siège de leur parti à Bangui. Ils demandent à ne pas être photographiés, invoquant leur tenue vestimentaire.

Bea et Bozizé –- qui est le fils de l’ancien président François Bozizé, évincé par un coup d’Etat en 2013 après dix ans au pouvoir –- sont également soumis à des pressions de la part du gouvernement. Le gouvernement a confisqué le passeport et les documents officiels de Francis Bozizé, lui a interdit de quitter Bangui et l’a accusé de complicité de meurtre et de torture. Ces accusations sont largement considérées comme étant politiquement motivées. Néanmoins, j’apprends que le KNK est ouvert à une alliance lors des prochaines élections, avec l’actuel président, Faustin-Archange Touadéra, qui a également été le numéro deux du parti. 

Juste après mon retour, le 15 décembre, la situation se complique encore davantage. L’ancien président François Bozizé retourne clandestinement à Bangui et, en janvier, il précise qu’il a l’intention de s’impliquer dans la vie politique, soit en se présentant aux élections présidentielles, soit en soutenant un candidat de l’opposition. Compte tenu du fait qu’il reste relativement populaire auprès d’un nombre important de sympathisants et parmi les militaires, le gouvernement semble hésiter à l’arrêter.

Hans de Marie Heungoup (G) rencontre Maxime Mokom (D), le ministre centrafricain en charge du DDRR, Bangui. CRISISGROUP/Hans De Marie Heungoup

Je rencontre trois ministres, dont Maxime Mokom (à droite), le ministre chargé du désarmement, de la démobilisation, de la réintégration et du rapatriement. Il me montre une liste que son secrétaire a imprimée. Elle indique les progrès réalisés en matière de DDRR pour les groupes armés qui participent au processus. 

Mokom est à la tête d’un groupe armé et est signataire de l’accord de février 2019. Il semble n’avoir qu’une douzaine de personnes qui travaillent pour lui, et son bureau est un peu ad hoc. D’autres bureaux ministériels semblent plus formels. Il me parle de ses voyages dans des régions éloignées du pays pour convaincre les chefs de groupes armés de rendre les armes. Il a l’air confiant, ravi de parler de ce sur quoi il travaille et impliqué dans sa mission de DDRR. Son propre groupe armé, anti-balaka Mokom, a déjà entamé le processus de DDRR.

Josué Singa, président fraichement élu de l'union estudiantine ANECA, Bangui. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Pour en savoir plus sur la dynamique politique de la RCA, je veux pouvoir jauger l’attitude des jeunes. Je cherche un représentant des 15 000 étudiants de l’Université de Bangui, la seule université publique du pays. 

Il s’avère que la politique du campus reflète la politique nationale. Je rencontre Josué Singa, qui vient d’être élu président de l’Association nationale des étudiants centrafricains, en battant un candidat soutenu par le président Touadéra. 

Josué n’a aucune affiliation politique, mais il est clairement très ambitieux. Il cite Barack Obama ou Nelson Mandela toutes les deux ou trois phrases, évoque ses nombreux diplômes et parle des droits des femmes. Il répète sans cesse : « Nous croyons en l’avenir de notre pays ». Je ne sais pas s’il me dit ce qu’il pense ou ce qu’il pense que je veux entendre. Mais il sait manier les mots et je suis persuadé qu’il jouera un rôle dans la vie politique à venir de la RCA.

Avion des Nations unies à l'aérodrome de Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Je décide d’aller à Bria, à 600 km à l’est de Bangui, pour me faire une idée de ce qui se passe dans les campagnes. Les groupes armés y sont nombreux et des affrontements éclatent de temps en temps, mais la situation est calme actuellement.

Dans mon Cameroun natal, je couvrirais une telle distance par la route, mais en RCA, il me faudrait plusieurs jours en tentant d’éviter les groupes armés. Les voyages par la route étant trop risqués, j’envisage de prendre l’avion.

Il n’y a pratiquement pas de vols. Il n’y a pas de compagnie aérienne nationale, ni d’ailleurs de compagnie privée opérant à l’intérieur du pays. Même la capitale n’est desservie que par quelques compagnies étrangères. Le gouvernement ne possède pas un seul avion. Je m’arrange donc pour voyager dans un avion affilié à l’ONU. 

Nous partageons notre vol avec des collaborateurs d’ONG internationales qui apportent une aide humanitaire aux personnes déplacées par les combats intermittents. Il y a plus de 45 000 personnes déplacées qui vivent dans des logements de fortune à la périphérie de Bria, une ville de moins de 60 000 habitants.

Un casque bleu rwandais des Nations unies, Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Bria est bien connue en RCA pour son activité diamantaire. Un grand panneau d’affichage accueille les visiteurs de Bria la sScintillante, ou Bria the Sparkling. Il y a quelques maisons modernes en ciment qui appartiennent pour la plupart à des personnes qui vendent ou extraient les pierres précieuses dans les villages et les rivières des environs. En dehors de cette activité, la ville est très pauvre.

Bria est principalement contrôlée par cinq groupes armés, qui ont collectivement plusieurs centaines de combattants déployés dans les rues. Cette situation n’est pas autorisée dans le cadre de l’accord de février 2019, mais l’État est absent ou très peu présent dans les provinces. Les groupes armés ne sont pas les seuls à occuper le terrain. Il y a un contingent de plusieurs centaines de soldats de la paix de la Minusca venant du Rwanda, de la Zambie, du Sri Lanka et d’autres pays. Comme dans plusieurs autres localités de la RCA, il y a aussi une petite base militaire russe, avec environ 40-45 soldats, plusieurs chars et véhicules tout-terrain. Un mois avant mon arrivée, 82 soldats du gouvernement et deux gendarmes ont également été déployés à Bria.

Je comprends au fil des conversations que l’accord de février 2019 a permis de réduire quelque peu la violence au sein de ce mélange d’acteurs armés. Certains ex-combattants sont devenus des chauffeurs de taxi à moto. L’aide humanitaire s’est améliorée et il y a moins d’enlèvements. Cependant, les conflits violents ne sont jamais bien loin. Dix semaines après ma visite, des affrontements entre différentes factions d’un des groupes armés –- le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) –- ont fait plus de 50 morts, selon le préfet du district de Bria.

Stabiliser la RCA en dehors de Bangui est un énorme défi. Il y a de vastes zones du pays que personne ne contrôle. Le gouvernement était très fier d’annoncer récemment qu’il avait redéployé 2 000 soldats, gendarmes et policiers en dehors de la capitale. Ce nombre reste cependant insuffisant pour un pays de 622 000 km2, et les soldats déployés dépendent fortement de la Minusca pour la logistique.

Abbé Bruno, vicaire de Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Lorsque je viens dans une ville en proie à des tensions, j’aime rencontrer des personnes impliquées dans des processus de réconciliation, généralement des chefs religieux ou communautaires. Au moment de ma visite, un groupe de chefs religieux locaux, rejoint par le préfet du district de Bria et par une organisation de médiation occidentale, vient de contribuer à désamorcer un risque croissant de luttes intestines entre groupes armés et de violences intertribales à Bria. 

L’un des membres du groupe, la Plateforme religieuse pour le dialogue, est l’abbé Bruno, vicaire de la paroisse de Bria. L’abbé Bruno héberge plusieurs centaines de personnes déplacées dans son église. Il est fier d’offrir de l’aide à ceux qui en ont besoin. Il a hébergé des chrétiens et des musulmans dans cette église.

L’abbé Bruno estime qu’il est important de parler aux chefs des groupes armés des défis auxquels la communauté est confrontée. « Quand vous parlez aux chefs des groupes armés des problèmes locaux, ils vous écoutent », dit-il. « Ils prennent des décisions ».

Une femme musulmane marchant à Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Une femme musulmane marche dans une rue de Bria. Cette ville a toujours été à la fois musulmane et chrétienne, et les deux communautés religieuses ont vécu paisiblement côte à côte jusqu’en 2013. Des groupes armés ont ensuite séparé les deux communautés pendant de nombreuses années.

Je suis heureux de voir que les relations entre les deux communautés se sont améliorées. Les musulmans et les chrétiens commencent à acheter des marchandises sur les marchés de l’autre communauté. Lors de mes discussions, j’entends les dirigeants locaux dire que la polarisation religieuse s’est atténuée ces derniers mois.

Policier des Nations unies à la maison du préfet, Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Il s’avère compliqué de naviguer entre l’administration municipale, les représentants du gouvernement, les groupes armés et l’ONU. Par exemple, lorsque nous rencontrons le chef du FPRC, le principal groupe armé de la ville, il nous demande si nous avons l’autorisation du préfet de district. Et quand je rencontre le préfet, il me demande si nous avons l’autorisation du FPRC. Les préfets de localités telles que Bria doivent être en négociation permanente avec les groupes armés et reconnaître leur rôle local.

Pendant que je rendais visite au préfet, une femme arrive avec le bras gauche meurtri et un sourcil en sang. Elle est accompagnée par un policier de l’ONU, où elle est d’abord allée se plaindre que son mari l’avait battue. Le préfet demande à la femme dans quel quartier elle a été battue. Sachant quel groupe armé est responsable de cette partie de la localité, il charge le chef de ce groupe armé d’avoir une « discussion » avec le mari. 

Plus tard, je demande à une autre femme ce que signifie cette « discussion ». Elle répond que le groupe armé va probablement battre le mari pour « lui donner une leçon » et exiger une compensation financière – en principe pour la victime – mais que le groupe armé garde généralement.

Hans de Marie Heungoup (D) avec le colonel Suleyman (G) du groupe armé FPRC, Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

De nombreux membres des groupes armés préfèreraient mener une vie normale. Dans l’enceinte d’une ONG, je rencontre Suleyman, un colonel du groupe armé FPRC. Il me dit avoir rejoint une milice tribale à la trentaine après le meurtre d’un membre de sa famille par un autre groupe armé. A l’époque, il voulait se venger. Les choses sont différentes maintenant.

« Il y a trop de divisions dans le groupe à cause des différences ethniques », dit-il. « Je veux revenir au commerce des diamants. A l’époque, j’étais un négociant aisé ».

Un maison détruite lors des combats de 2017, Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Les violents combats de 2017 et 2018 ont fait beaucoup de dégâts à Bria. L’aide internationale a permis de restaurer tous les bâtiments officiels. Mais la plupart des maisons civiles restent en ruines, comme celle-ci près du centre de la localité, incendiée et pillée en 2017.

Arafonsa, présentatrice radio à la Voix de Barangbaké, Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Il n’y a pas de télévision locale à Bria. L’électricité et l’accès à Internet sont une denrée rare. Les informations circulent plutôt par la radio. Une présentatrice radio comme Arafonsa à la Voix de Barangbaké – la seule station de la ville – joue donc un rôle essentiel.

Pendant les combats de 2017 et 2018, qui ont même détruit la maison du préfet, personne n’a touché à la Voix de Barangbaké. Le directeur de la station – qui est financée par l’UE – explique qu’ils ont échappé à la destruction parce que leurs reportages étaient impartiaux et parce que la station est le seul moyen pour quiconque de s’adresser à la ville entière en même temps.

Des casques bleus des Nations unies patrouillent le camp de déplacés, Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Dans un bidonville de la périphérie de Bria vivent 45 000 personnes qui ont été forcées de quitter leur foyer à cause de la violence locale au cours des dernières années. L’ONU patrouille les principales artères de jour, mais disparaît la nuit. Le reste du temps, un groupe armé connu sous le nom d’anti-balaka, un groupe d’autodéfense autoproclamé, fournit une justice et une protection rudimentaires en échange d’argent et des biens qu’il extorque aux habitants déplacés.

Le général Adamou Sidicki du groupe armé UPC, Bria. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Après le FPRC, le deuxième plus grand groupe armé en RCA est l’Union pour la paix en RCA (UPC), qui est dominée par les Peul, pour la plupart des éleveurs musulmans de bétail. Bien que l’UPC compte entre 2 000 et 4 000 combattants dans tout le pays, seule une centaine d’entre eux se trouve à Bria. J’interroge le « général » Adamou Sidicki, leur chef à Bria, sur l’avenir. Il est très prudent. « La paix revient, petit à petit », dit-il à son quartier général. « Nous sommes les forces de l’ordre ici. Nous ne prenons pas parti dans les affaires civiles ».

Je quitte Bria avec autant de nouvelles questions que de réponses sur la façon dont l’État peut affirmer son autorité en RCA. De nouvelles violences et perturbations sont possibles, mais je trouve aussi quelques raisons d’être optimiste. Le nombre de personnes déplacées est passé de 92 000 en 2018 à 45 000 en 2019 et 2020. En outre, la plupart des combattants des groupes armés avec lesquels j’ai parlé veulent rejoindre le programme DDRR, même s’ils se plaignent de retards.

Hans de Marie Heungoup (G) avec Octavie (D), chargée de programme à l'OFCA, Bangui. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Il y a aussi d’autres raisons d’espérer. Par exemple, l’Assemblée nationale de la RCA a adopté un nouveau code électoral en 2019. J’essaie de comprendre en quoi il diffère du précédent et ce que cela pourrait impliquer pour les élections à venir. Une caractéristique importante de la loi est l’obligation faite à tous les partis de présenter des listes électorales comportant 35 pour cent de femmes.

On se pose de nombreuses questions sur le fonctionnement pratique. Je me demande si la situation sera comparable à celle d’autres pays de la région où les femmes candidates sont généralement des épouses ou proches des hommes politiques et des hommes riches. Je demande à plusieurs femmes si elles devront demander la permission de leur mari pour se présenter. Elles me répondent que quelques maris essaient de bloquer leurs femmes, que quelques-uns les soutiennent activement et que la plupart ne s’y intéressent pas.

J’ai déjà entendu un chef de parti d’opposition dire que les femmes hésitaient parfois à se présenter aux élections parce qu’elles n’ont pas l’argent nécessaire pour faire campagne ou parce qu’elles craignent les réactions de leur communauté. Ce chef de parti affirme que le taux élevé d’analphabétisme chez les femmes représente un autre problème (le nouveau code précise que tous les candidats doivent savoir lire et écrire).

De retour à Bangui, je passe dans les bureaux de l’Organisation des femmes de Centrafrique (OFCA) pour discuter de cette réforme. Avec plus de 100 000 membres, l’OFCA n’est pas seulement la plus grande association de femmes du pays, c’est aussi l’une des plus grandes organisations toutes catégories confondues.

À l’OFCA, je rencontre Octavie, qui s’intéresse à ce qui se passe à l’approche des élections. Elle explique que l’initiative « 35 pour cent de femmes » a été lancée par l’ancienne présidente intérimaire Catherine Samba-Panza – qui a pris les rênes du pays au lendemain des violences de 2013-2014 – et reprise par le président Touadéra, qui l’a suivie au pouvoir en 2016. Les bailleurs de fonds étrangers comme la Banque Mondiale apportent également leur soutien.

J’apprends que le quota de 35 pour cent ne sera probablement pas atteint cette année. Il n’y a pas de pénalité : les partis qui ne peuvent pas atteindre l’objectif doivent simplement envoyer une note d’explication à la Cour constitutionnelle. Mais cette règle contribuera probablement à augmenter la proportion de femmes à l’Assemblée nationale de la RCA, qui est actuellement de 12 sur 140, soit 8,6 pour cent.

Octavie m’assure que les femmes sont plus actives politiquement que par le passé. Le parlement de la RCA compte déjà des femmes qui sont membres de cette assemblée parce qu’elles avaient décidé de se présenter et que leurs électeurs les ont soutenues, et non pas en raison de leurs liens familiaux. Le mouvement, dit-elle, prend de l’ampleur.

Carte de la Centrafrique.

Contributors

Senior Analyst, Central Africa
Photographer and Photo Editor