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Migrants from sub-Saharan countries with target Europe travelling through nothern Chad with the interim goal Libyan south on 6 February 2013 Désirée von Trotha/picture alliance/dpa Picture-Alliance
Report 266 / Africa

Tchad : désamorcer les tensions dans la bande sahélienne

Les relations entre une frange de la jeunesse sahélienne et le gouvernement tchadien se détériorent, ce qui risque de nourrir les insurrections tchadiennes hors des frontières. Pour y remédier, les autorités devraient lutter contre l’impunité, y compris s’agissant des proches du pouvoir, et éviter les amalgames entre émigration et rébellion.

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Que se passe-t-il ? Dans les régions sahéliennes du Bahr el-Ghazel et du Kanem, au Tchad, la colère de la jeunesse s’intensifie. L’impunité pour les exactions commises contre leurs ressortissants et le discours officiel assimilant tous les jeunes qui partent en Libye à de futurs rebelles creusent le fossé entre autorités et population.

En quoi est-ce significatif ? La détérioration des relations entre des pans de la jeunesse sahélienne et les autorités tchadiennes, conjuguée à la crise économique, risque de nourrir les insurrections hors des frontières du Tchad, notamment au Sud de la Libye – précisément le phénomène que le gouvernement entend combattre.

Comment agir ? Pour sortir de cette relation de défiance, les autorités doivent éviter les amalgames entre émigration et rébellion et substituer aux politiques actuelles qui restreignent la liberté de mouvement une politique d’encadrement qui n’exclut pas les contrôles. Elles devraient aussi tenir pour responsables les auteurs d’exactions, même proches du pouvoir.

Synthèse

Depuis 2016, les tensions montent entre l’Etat tchadien et la jeunesse du Bahr el-Ghazel (BEG) et du Kanem, dans le centre du pays. Elles sont alimentées par la crise économique et par des exactions commises par des individus considérés comme proches du pouvoir contre des ressortissants de ces régions. Une perception d’impunité génère un profond sentiment d’humiliation chez les jeunes. En outre, les restrictions de mouvements imposées aux habitants, dont beaucoup partent vers le nord et en Libye pour trouver du travail, exacerbent ce ressentiment. La colère gagne du terrain au sein de la jeunesse et pourrait nourrir les insurrections hors des frontières. Pour regagner la confiance des jeunes du BEG et du Kanem, les autorités devraient démontrer leur capacité à juger et à sanctionner les auteurs d’exactions, même lorsqu’ils gravitent autour du pouvoir. Elles devraient aussi se garder de cultiver l’amalgame entre migrants et futurs rebelles et assouplir les restrictions de mouvements. Elles devraient enfin, avec l’aide de leurs partenaires, tenter de redynamiser l’économie d’une région qui se vide de sa jeunesse.

Alors qu’au Tchad, l’attention internationale se concentre sur Boko Haram et sur les conflits actuels entre l’armée tchadienne et les groupes d’autodéfense toubou (teda) dans les montagnes du Tibesti, au Nord, le centre suscite peu d’intérêt. Régions semi-désertiques situées dans la bande sahélienne, le Kanem et le Bahr el-Ghazel ont pourtant eu dans l’histoire récente une trajectoire politique singulière. Si aucune rébellion n’a pu y prospérer, elles ont en revanche été de grandes pourvoyeuses de combattants pendant les guerres civiles des années 1970 et 1980. Encore aujourd’hui, des rébellions tchadiennes basées au Sud de la Libye comptent dans leurs rangs quelques milliers de ressortissants du Kanem et du BEG. Pour une partie de la jeunesse, la rébellion n’est plus forcément un moyen d’accéder au pouvoir mais davantage un vecteur d’ascension sociale dans des sociétés très inégalitaires.

Comme jadis le pouvoir colonial, les gouvernements successifs à N’Djamena ont tenté de s’appuyer sur les élites locales pour conserver le contrôle sur ces régions perçues comme indociles. Au BEG, les élites économiques et politiques kreda, communauté majoritaire dans la région, entretiennent des relations privilégiées avec l’Etat et jouent ce rôle de promoteur, voire de représentant du parti au pouvoir. Mais ces dernières années, leur message d’apaisement à destination de la jeunesse est de moins en moins audible.

La colère gagne du terrain tandis qu’une série d’incidents graves impliquant des proches des cercles au pouvoir ont récemment touché des ressortissants du BEG et du Kanem. Le viol d’une jeune fille du Kanem par des fils de dignitaires tchadiens, ou encore l’attaque armée par des Zaghawa (l’ethnie du président) d’un convoi de prisonniers majoritairement issus de ces régions, ont notamment marqué les esprits et eu un fort écho médiatique. Si des responsables ont été poursuivis, certains ne purgent pas leur peine et d’autres n’ont pas été inquiétés. Face à la multiplication de ces exactions et à l’impunité dont bénéficient certains de leurs auteurs, une partie de la jeunesse du BEG et du Kanem dit se sentir humiliée.

Sensibles politiquement, ces régions figurent aussi parmi les plus pauvres du Tchad. Les indicateurs de malnutrition ou de santé maternelle et infantile au BEG et au Kanem n’ont cessé de se dégrader depuis vingt ans et comptent parmi les plus mauvais du pays. La crise financière qui frappe le Tchad depuis 2014 affecte particulièrement les populations de ces régions. Outre la chute des cours du pétrole et une faible production agropastorale en 2017/2018, l’évolution négative du contexte sécuritaire régional entrave l’économie locale. Dans ces zones enclavées très dépendantes des échanges commerciaux avec les pays voisins, l’instabilité régionale et la fermeture des frontières du Tchad avec le Nigéria dès 2014, avec la Libye de manière intermittente et moins étanche depuis janvier 2017, et épisodiquement avec le Soudan portent un nouveau coup dur aux revenus des populations.

A l’instar d’autres régions sahéliennes du Tchad, le BEG et le Kanem font face à des problèmes structurels profonds qu’il sera difficile de régler à court terme.

Alors que le BEG et le Kanem sont depuis longtemps des régions à très forte émigration, la dépression économique, les crispations politiques à l’œuvre et la ruée vers l’or depuis 2012 notamment vers le Tibesti, ont récemment poussé de plus en plus de jeunes hommes vers le Nord du Tchad et les pays voisins, en particulier en Libye. Dans un contexte sécuritaire tendu au Tibesti depuis août 2018 et plus généralement en raison du développement des rébellions tchadiennes au Sud de la Libye, les autorités du pays perçoivent, de façon exagérée, l’augmentation de ces départs comme un mouvement massif d’adhésion aux rébellions. L’Etat tchadien et les autorités locales ont choisi l’option sécuritaire en durcissant et en multipliant les contrôles à l’extrême Nord du pays et dans la bande sahélienne. Mais ces dispositifs de sécurité présentent de sérieuses limites. En effet, bien que les craintes de l’Etat soient en partie fondées, le discours des autorités locales assimile trop souvent une majorité des jeunes partis trouver du travail en Libye à de futurs rebelles, creusant encore davantage le fossé entre ces populations et l’Etat.

A l’instar d’autres régions sahéliennes du Tchad, le BEG et le Kanem font face à des problèmes structurels profonds qu’il sera difficile de régler à court terme. Mais un certain nombre de mesures pourraient être prises afin de désamorcer les tensions avant qu’elles n’atteignent un seuil critique. Les autorités tchadiennes devraient notamment :

  • S’assurer que les auteurs de crimes, a fortiori ceux qui sont perçus comme proches du pouvoir, ne puissent pas utiliser la solidarité communautaire ou des soutiens politiques pour échapper à la prison, comme ce fut le cas par le passé. Cela implique de mettre en œuvre l’une des recommandations formulées par le comité créé pour proposer une série de réformes sur l’organisation de l’Etat tchadien, dans son rapport final rendu en novembre 2017 : à savoir que si la diya (prix du sang) ou les autres formes traditionnelles de règlement des différends peuvent être utilisées pour régler certains litiges, elles « ne devraient pas faire obstacle à l’action publique [car] la responsabilité pénale est individuelle et non collective ».
     
  • Adopter un ton plus mesuré dans la communication publique en évitant les raccourcis entre migrants et futurs rebelles et substituer aux politiques actuelles qui restreignent la liberté de mouvement d’une population sahélienne traditionnellement mobile, une politique d’encadrement qui n’exclut pas pour autant des mécanismes de contrôle, notamment d’identité et des véhicules, pour vérifier par exemple l’absence d’armes à bord.

Pour répondre aux besoins d’une population affectée par la crise économique, les bailleurs de fonds du Tchad devraient :

  • Rééquilibrer et étendre le portefeuille de projets afin de ne pas concentrer l’aide exclusivement sur le lac Tchad et de ne pas négliger les régions voisines comme le Kanem et le BEG.
     
  • Doter les organisations internationales chargées du suivi des migrations, telle que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), de davantage de moyens pour mieux comprendre les dynamiques migratoires au Tchad et les besoins des populations tentées par l’émigration, dont les jeunes de la bande sahélienne, et mieux prendre en charge les personnes retournées. En effet, alors que l’attention internationale et notamment européenne se focalise sur les phénomènes de migration vers l’Europe, avec un soutien financier international important consenti au Niger et au Soudan, les migrations de Tchadiens vers les pays voisins sont peu documentées.

Nairobi/Bruxelles, 29 novembre 2018

Tchad : désamorcer les tensions dans la bande sahélienne

CRISISGROUP

I. Introduction

Situé au cœur des anciens royaumes du Kanem et du Kanem-Bornou (du huitième au dix-neuvième siècle), le Kanem a hérité de son histoire un sultan doté d’une réelle autorité administrative et traditionnelle. Alifa Mouta Ali Zezerti, devenu en 2010 le 40ème sultan du Kanem en succédant à son père défunt, est basé à Mao, chef-lieu de la région situé à 5 kilomètres de Ndjimi, ancienne capitale du royaume du Kanem.[fn]Titulaire d’un diplôme d’études approfondies en sciences économiques obtenu à Ouagadougou, au Burkina Faso, le nouveau sultan a été directeur de banque à N’Djamena et conseiller à la primature. La très forte affluence observée lors de sa cérémonie d’intronisation à Mao en 2010 illustre l’importance du rôle du sultan dans la région du Kanem. Le sultanat dispose d’une cour de dix membres exécutifs à Mao et 76 chefs de tribus différentes à travers le Kanem sont soumis à l’autorité du sultan.Hide Footnote Mais le sultanat est sans doute le dernier vestige de la grandeur passée. Alors que la situation économique est critique dans la région, de nombreux Kanémiens éprouvent un fort sentiment de relégation sociale. Pour beaucoup d’habitants, la ville de Mao est comme figée dans le temps.

En 2008, le Kanem a été amputé du Bahr el-Ghazel, devenu une région administrative à part entière dont le chef-lieu est Moussoro. Peu peuplées, le Kanem et le BEG compteraient respectivement 354 603 et 260 865 habitants, selon les recensements généraux de 2009. Ces populations sédentaires et nomades, quasi exclusivement musulmanes, vivent essentiellement d’une agriculture pratiquée dans les dunes sableuses et les zones de bas-fonds (ouaddis) et de l’élevage sédentaire et transhumant. Le Bahr el-Ghazel est ainsi l’une des principales régions de production animale du Tchad.[fn]Le « bahr » (« fleuve » en arabe) et la région du BEG aujourd’hui « faisaient à l’origine partie du grand oued qui traversait la région et s’écoulait des plaines de l’Ennedi jusqu’au Lac Tchad ». « La résilience des pasteurs aux sécheresses, entre traditions et bouleversement, les ONG au défi des transhumances », Urgence, réhabilitation, développement (URD), février 2011.Hide Footnote

Les groupes ethniques les plus représentés sont les Dazagada (« ceux qui parlent la langue daza »), les Kanembou (« gens des pays du Sud ») et les Arabes. Alors qu’au Kanem, les Kanembou sont majoritaires et occupent les positions de pouvoir, au BEG, les Dazagada sont les plus nombreux.[fn]Les Dazagada sont considérés comme un sous-groupe des Goranes et sont parfois appelés les Toubou du Sud en opposition aux Toubou du Nord qui vivent surtout au Tibesti et parlent la langue teda.Hide Footnote Dans ce rapport, nous mentionnons souvent la communauté kreda, un sous-groupe des Dazagada, très présente à Moussoro et dont l’influence s’est significativement accrue ces vingt dernières années au BEG et dans la capitale tchadienne, N’Djamena.[fn]Aujourd’hui, neuf des quinze cantons du BEG sont sous contrôle kreda, trois sont dirigés par des Daza, un par un Kanembou, et un autre par un HaddadHide Footnote L’histoire guerrière des royaumes du Kanem et du Kanem-Bornou a contribué à travers l’instauration d’une division du travail claire à créer une hiérarchisation entre les groupes sociaux, qui perdure aujourd’hui. Ainsi, les Haddad, littéralement « les forgerons », longtemps utilisés comme esclaves subissent toujours une forme de mépris.

La position géographique de cette région charnière entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, entre l’Ouest et l’Est du Sahel, fait d’elle une zone stratégique, bien que largement méconnue. Ce rapport, qui s’inscrit dans la continuité des travaux de Crisis Group sur les régions instables du Sahel, tente de fournir un éclairage sur une zone sensible politiquement et de mieux cerner les dynamiques locales.[fn]Voir les rapports Afrique de Crisis Group N°261, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, 12 juin 2018 ; N°258, Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire, 12 décembre 2017 ; N°254, Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad, 12 octobre 2017 ; et N°238, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, 6 juillet 2016. Voir aussi « Forced out of Towns in the Sahel, Africa’s Jihadists Go Rural », commentaire de Crisis Group, 11 janvier 2017.Hide Footnote Après le rapport de Crisis Group publié en mars 2017 sur la menace Boko Haram dans la région du Lac, il formule des recommandations pour éviter que les tensions dans la bande sahélienne ne s’enveniment et ne génèrent de la violence localement ou n’alimentent les rébellions aux frontières du Tchad.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°246, Boko Haram : au-delà de la réponse sécuritaire, 8 mars 2017.Hide Footnote Pour mener à bien cette étude, de nombreux entretiens ont été réalisés entre février et novembre 2018 avec les ressortissants de ces régions à Moussoro (BEG), à Mao (Kanem), et à N’Djamena, ainsi qu’à Paris auprès de la diaspora tchadienne.

II. Des relations ambivalentes avec N’Djamena

Les habitants du centre du Tchad entretiennent des relations ambivalentes et parfois conflictuelles avec N’Djamena. En effet, si ces régions constituent une base électorale assez solide pour le parti au pouvoir, elles sont également traversées par un fort mécontentement social qui ne s’exprime pas dans les bulletins de vote et rarement dans la rue mais qui prend de l’ampleur.[fn]Avant l’élection présidentielle de 2016, une manifestation contre les mesures d’austérité a toutefois été organisée à Mao. Une opération « ville morte » a aussi eu lieu le 24 février 2016 à Mao, comme à N’Djamena ou encore à Moundou au Sud du pays, au cours de laquelle les commerces et les écoles sont restés fermés et les administrations n’ont pas travaillé. « Opération “ville morte” au Tchad », Deutsche Welle, 24 février 2016.Hide Footnote

La colère gagne du terrain dans ces régions.

Les résultats de l’élection présidentielle de 2016, même s’ils ne reflètent pas exactement la réalité des votes, ont montré que le président Idriss Déby bénéficiait d’un soutien assez important dans le Kanem et le BEG.[fn]Pour plus d’information sur les élections, voir « Tchad : une nouvelle République sans Etat de droit ? », Fondation pour la recherche stratégique, 20 juin 2018.Hide Footnote Son parti, le Mouvement populaire du salut (MPS), y est bien implanté et les seuls autres partis de poids dans ces régions – le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP) et le Mouvement pour la paix et le développement au Tchad (MPDT) –, affaiblis, ont une nouvelle fois passé des alliances avec le pouvoir pour assurer leur survie politique. Lors de la campagne électorale en 2016, de nombreuses personnes ont défilé avec le drapeau du MPS lors de grands rassemblements à Moussoro, Chadra (sud du BEG) ou encore à Salal (nord du BEG).[fn]Entretien de Crisis Group, jeune habitant du BEG, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote

Pourtant, la colère gagne du terrain dans ces régions. Depuis 2016, des actes de violence commis sur des ressortissants du Kanem et du BEG par des proches du pouvoir, qui bénéficient d’une forme d’immunité, suscitent un profond sentiment d’humiliation au sein des populations locales. Celles-ci estiment aussi ne pas recevoir leur part des richesses alors que les revenus de l’élite locale ont explosé depuis le boom pétrolier. Dans ce contexte, le fossé se creuse entre les habitants et les élites économiques et politiques de ces régions, considérées comme trop proches du pouvoir.

A. Les régions du Sahel face au pouvoir central depuis les années 1990

Pour les habitants des régions de la bande sahélienne, le renversement du président Hissène Habré et la prise de pouvoir de Déby en 1990 rebat les cartes et crée un marché d’opportunités, dont certains vont bénéficier plus que d’autres. Ainsi, dans les années 1990, une élite économique kreda originaire du BEG tire profit de son positionnement hostile à l’ancien président Habré pour tisser des liens avec le nouveau pouvoir en place. A contrario, les grands commerçants kanembou du Kanem, perçus comme proches d’Habré, ont le sentiment d’avoir moins profité de cette nouvelle donne politique et entretiennent une forme de rancœur à l’égard de Déby.

1. Le Kanem

Au Kanem, les débuts de l’ère Déby sont marqués par la défiance entre Kanembou et Goranes d’une part et le nouveau pouvoir de l’autre. A la suite de l’introduction du multipartisme au Tchad, en 1990, de nombreux mouvements politiques voient le jour – près de 160 partis ont été créés et légalisés depuis.[fn]Marielle Debos, Jérôme Tubiana, « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », United States Institute for Peace, 12 décembre 2017.Hide Footnote Ainsi, l’ancien président tchadien Lol Mahamat Choua (29 avril-29 août 1979) crée en 1991 le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP). Considéré par beaucoup de Tchadiens comme le parti des ressortissants du Kanem, il réussit cependant dans les années 1990 à mobiliser un grand nombre de sympathisants au-delà de sa région d’ancrage naturel.

Rapidement, le RDP devient même l’un des partis d’opposition les plus sérieux sur la scène politique tchadienne, suscitant la méfiance des autorités. Selon des membres du RDP, Idriss Déby le considère alors comme une menace électorale, mais surtout comme une formation politique capable de réunir des partisans d’Habré.[fn]Bichara Idriss Haggar, Les partis politiques et les mouvements d'oppositions armés de 1990 à 2012 (Paris, 2014).Hide Footnote Au même moment, N’Djamena suspecte l’élite commerçante du Kanem, proche du RDP, de soutenir financièrement les ennemis du parti au pouvoir. Mêlant habilement cooptation et répression selon un schéma éprouvé au Tchad, les autorités arrêtent plusieurs membres ou soutiens du parti tandis que d’autres partent en exil, créant parfois leurs propres groupes armés.[fn]Dans de la bande sahélienne comme ailleurs dans le pays, l’explosion du nombre de partis politiques au début des années 1990 s’est accompagnée de la création de nombreux groupes armés. Le Conseil national de redressement du Tchad (CNR) a par exemple été créé en 1992 par le colonel Abbas Koty Yacoub et Bichara Idriss Haggar, un cadre du RDP.Hide Footnote

Après plusieurs décennies d’exercice du pouvoir par Déby, le contexte a radicalement changé et le RDP, comme beaucoup de partis politiques d’opposition, pratique depuis plus de dix ans une forme de nomadisme politique, entre contestation timide et soutien affirmé au pouvoir. Ainsi, après avoir critiqué la révision constitutionnelle de 2005 qui supprimait la limitation du nombre de mandats de président et refusé de participer à l’élection présidentielle de 2006, le parti négocie peu de temps après une alliance avec le MPS pour obtenir des postes au gouvernement, des sièges à l’Assemblée nationale et ainsi assurer sa survie politique. En 2011, il rejoint la coalition formée par le MPS, « l’Alliance pour la renaissance du Tchad », et s’engage au sein de la majorité pour l’élection présidentielle. En avril 2018, ses députés votent même la nouvelle Constitution qui réduit fortement le rôle et les possibilités de contrôle du parlement et des contre-pouvoirs.[fn]« Le Tchad adopte une nouvelle constitution renforçant le pouvoir du président », Le Monde, 1er mai 2018. Pour une analyse de la Constitution, voir « Tchad : une nouvelle République sans Etat de droit ? », op. cit.Hide Footnote

Mais ce rapprochement politique de circonstance entre le parti politique historique du Kanem et le MPS cache mal le mécontentement d’une partie de la population locale. Depuis la prise de pouvoir de Déby, les Kanembou, majoritaires dans la région, considèrent qu’ils n’ont pas bénéficié autant que leurs voisins kreda des positions commerciales avantageuses. Ils ressentent une forme de relégation économique et sociale et expriment leur rancœur vis-à-vis de l’Etat tchadien.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes habitants et acteurs économiques du Kanem, Mao ; homme politique originaire du Kanem, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote La crise économique qui frappe le Kanem de plein fouet depuis plusieurs années renforce ce sentiment de déclin d’une région autrefois située au cœur du puissant empire du Kanem-Bornou.

Aujourd’hui, les projets pétroliers de Sédigui et gaziers de Rig-Rig au Nord du Kanem suscitent de nouvelles attentes et un peu d’espoir au sein de la population.[fn]« Idriss veut faire du Kanem un nouveau centre pétrolier », Africa Energy Intelligence, 7 novembre 2017.Hide Footnote Les représentants des associations de jeunes et de femmes disent être consultés lors des comités régionaux d’action présidés par le gouverneur et les entreprises concernées annoncent une vague de recrutements au niveau local pour la fin 2018.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomate, représentants d’une association de jeunes de Mao, N’Djamena, septembre 2018. Le Comité régional d’action est chargé de la définition et du suivi des politiques de développement et d’action sociale dans la région.Hide Footnote Mais si les travaux ont commencé, de très fortes incertitudes de calendrier et de faisabilité persistent sur l’exploitation en raison notamment des risques sécuritaires dans la zone.

2. Le Bahr el-Ghazel (BEG)

Dès 1990, les relations entre une partie des élites kreda, communauté majoritaire au BEG, et le président Déby se sont bâties sur un socle d’intérêts communs. La présence de nombreux Kreda aux côtés de l’ancien président tchadien Goukouni Weddeye (1979-1982) dans la rébellion du Gouvernement d’union nationale de transition (GUNT) et leur hostilité affichée à Habré à la fin de son règne les ont naturellement conduits à entretenir de bons rapports avec celui qui l’a renversé, Idriss Déby.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur politique, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote Rapidement, cette nouvelle donne politique offre aux Kreda des perspectives économiques et au pouvoir un moyen de conserver une forme de contrôle sur une région réputée sensible politiquement, et ce depuis la colonisation.

Une partie de la jeunesse du BEG vivant à Moussoro, Salal et dans les villages avoisinants est en colère contre ses dirigeants et est tentée par diverses formes de résistance.

Certains Kreda ont bénéficié de positions commerciales intéressantes à N’Djamena et ont vu leurs activités prospérer à partir des années 1990. Profitant de crédits sans intérêts et de complicités politiques, les grands commerçants vont faire main basse sur une grande partie du commerce de quincailleries.[fn]Entretiens de Crisis Group, homme politique et acteur économique, N'Djamena, mars 2018.Hide Footnote Dès 2007, de grands opérateurs économiques de la région, spécialisés dans les secteurs du bâtiment, de la distribution de carburant et des services, vont aussi bénéficier des retombées du boom pétrolier et du lancement d’une politique de grands travaux. Ils obtiennent de nombreux marchés publics et des licences d’importation. 

Cette proximité est aussi politique. Presque tous les députés du Bahr el-Ghazel sont étiquetés MPS. Quant aux élites du BEG qui résident à N’Djamena, elles se chargent d’assurer la promotion du MPS dans leur région d’origine, comme lors de la dernière élection présidentielle. « A Moussoro, comme ailleurs, on se bat pour être chef de file du MPS », confie un jeune.[fn]Entretien de Crisis Group, habitant du BEG, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote Le MPS compte en effet plus de clients que de militants et être choisi pour représenter le parti localement permet souvent d’embrasser une carrière politique.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur économique, N'Djamena, mars 2018.Hide Footnote

Quant au Mouvement pour la paix et le développement au Tchad (MPDT), créé en 1993 par Mahamat Abdulaye Mahamat et soutenu par la bourgeoisie commerçante kreda du BEG, il pèse peu politiquement et a rapidement fait le pari de l’alliance avec le pouvoir. En 2005, il était ainsi l’un des seuls partis à ne pas s’opposer à la révision constitutionnelle portée par le MPS. Arrêté en 2009 à la suite de conversations téléphoniques avec des rebelles tchadiens en Libye et parti en exil au Sénégal, Mahamat Abdulaye Mahamat est rentré en 2016 et se présente de nouveau comme un allié du pouvoir.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien fonctionnaire originaire du BEG, N’Djamena, novembre 2017.Hide Footnote

Les bonnes relations qu’entretient Déby avec les élites kreda ne se sont pourtant jamais départies d’une volonté de contrôle des populations du BEG, considérées comme « insoumises » depuis la colonisation.[fn]Lettre du colonel Ducarre au commandant de circonscription datée de 1920 et reproduite dans Joubert Georges, « le Faki Naïm », Bulletin de la société des recherches congolaises, n°24, novembre 1937.Hide Footnote La base militaire de Moussoro est une des plus grandes du Tchad et fait de cette cité une ville-garnison où les contrôles sont très fréquents. Pour contenir l’insécurité dans la région et gérer les vives tensions entre la Garde nationale et nomade du Tchad (GNNT) et le reste de la population, le président y a plusieurs fois envoyé son oncle, le général Mahamat Saleh Brahim, à la tête de la GNNT jusqu’en 2009 et surnommé pro-consul à Moussoro.[fn]Entretien de Crisis Group, ressortissant du BEG, N’Djamena, mars 2018. La Garde nationale et nomade du Tchad a pour principale mission de sécuriser les zones rurales, notamment en faisant respecter les couloirs de transhumance ou encore en luttant contre les vols de bétail et en surveillant les parcs nationaux.Hide Footnote Par ailleurs, comme nous le développons ci-après, les rapports privilégiés entre l’élite du BEG et le pouvoir en place s’apparentent à un trompe-l’œil : une partie de la jeunesse du BEG vivant à Moussoro, Salal et dans les villages avoisinants est en colère contre ses dirigeants et est tentée par diverses formes de résistance.

B. La cooptation : une stratégie qui présente des limites

Si au Tchad, le pouvoir est essentiellement concentré entre les mains des Zaghawa, l’ethnie du président, N’Djamena a su agréger des soutiens en cooptant des élites d’origines ethniques et régionales variées.[fn]« Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead», op. cit.Hide Footnote Dans les régions de la bande sahélienne, les Kreda ont tiré leur épingle du jeu. Le cas le plus emblématique est sans doute celui d’Abakar Tahïr Moussa, président-directeur général (PDG) d’Almanna, un groupe actif dans la construction, les services pétroliers et le commerce.[fn]« Tchad : trois patrons en béton », Jeune Afrique, 28 avril 2014.Hide Footnote Revenu d’Arabie saoudite en 1996, cet homme d’affaires kreda est aujourd’hui l’un des acteurs économiques les plus importants du Tchad. Adhérent de la première heure au MPS, il en a été le trésorier et aurait dépensé de l’argent personnel pour soutenir la campagne présidentielle d’Idriss Déby dans sa région en 2016.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la société civile, Moussoro et N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

Les Kreda du BEG ont aussi conquis un espace politique et sont bien représentés dans des ministères importants et les institutions clés de la République. Ainsi, Cherif Mahamat Zene, ministre des Affaires étrangères reconduit dans le premier gouvernement de la quatrième République (créée en mai 2018), Mahamat Ahmat Choukou, ancien président du Conseil constitutionnel ou encore Ali Kouloutou Chaini, président du groupe parlementaire du MPS sont tous les trois Kreda originaires du BEG.[fn]« Le Tchad promulgue sa nouvelle constitution et passe à la 4ème République », Radio France Internationale (RFI), 5 mai 2018.Hide Footnote

L’influence des Kreda se manifeste surtout dans le domaine de la sécurité.

Mais l’influence des Kreda se manifeste surtout dans le domaine de la sécurité. Ali Souleymane Bachar et Kedallah Younouss Hamidi ont plusieurs fois été ministres de l’Administration du territoire entre 2010 et 2017 et le premier a été directeur général de la police en 2010. Ces dernières années, l’évolution de la situation en Libye est devenue une priorité pour N’Djamena et Déby a cherché à s’entourer d’hommes qui connaissent ce pays et les rebelles qui y évoluent. Jiddi Saleh, exilé aux côtés de l’ancien président tchadien Goukouni Weddeye en Libye et en Algérie dans les années 1980, a ainsi dirigé l’Agence nationale de sécurité (ANS) entre 2012 et 2016. Parfois surnommé le « sécurocrate » de Déby, il occupe aujourd’hui le poste stratégique de conseiller du président de la République, chargé de la sécurité nationale.[fn]« Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op. cit.Hide Footnote Quant à Issa Ali Taher, également originaire du BEG, il a été directeur du cabinet civil du président, avant d’être démis de ses fonctions en mai 2018.[fn]Entretien de Crisis Group, ressortissant du BEG, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote Ses relations au sein des rébellions du Sud de la Libye et sa très bonne connaissance de ce pays, où il a vécu, en ont fait un atout pour l’Etat tchadien.

L’exécutif tchadien s’appuie sur ces diverses élites pour exercer un contrôle à distance sur les populations de ces régions.[fn]Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°78, Le Nord-ouest du Tchad : la prochaine zone à haut risque ?, 17 février 2011.Hide Footnote Si l’administration locale est rachitique au BEG comme dans beaucoup d’autres périphéries tchadiennes, l’Etat se déploie aussi à travers ceux qui se réclament du pouvoir.[fn]Marielle Debos, Le métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres (Paris, 2013).Hide Footnote Dans le cas de Moussoro, il s’agit notamment des acteurs économiques. Ils interviennent régulièrement dans la résolution des conflits locaux, parfois même à la demande des autorités locales, dont la légitimité est très souvent contestée. Ils sont également en mesure d’exiger le départ de gouverneurs ou de préfets lorsque ceux-ci sont critiqués par la population.

Au Tchad, les remaniements ministériels sont fréquents et les postes de gouverneurs sont des « contrats courts ». Cette instabilité est utilisée à dessein politiquement pour ne pas perdre le contrôle mais elle est aussi le produit des divergences entre autorités locales et populations. Le Bahr-el Ghazel fait sans doute office de champion en la matière. Depuis la création de la région en 2008, treize gouverneurs se sont succédé, souvent à la suite de plaintes des populations et de pressions des élites de ces régions. Un ancien gouverneur déclare en privé : « nous sommes censés être les dépositaires de l’autorité mais en réalité, ça n’est pas le cas. Les gens appellent leurs parents [dans les administrations] à N’Djamena pour nous mettre la pression ».[fn]Entretien de Crisis Group, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

Ainsi, les élites du BEG et du Kanem entretiennent avec le pouvoir une proximité qui leur vaut de peser dans le débat local. Mais elle leur est aussi reprochée par les populations. Elles sont accusées de cautionner les agissements des Zaghawa contre les ressortissants de la région et d’avoir abandonné leur honneur pour « s’enrichir personnellement ».[fn]Entretien de Crisis Group, ressortissant du BEG, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote Aujourd’hui, le message des élites du BEG, qui consiste à dire aux jeunes Kreda « nous avons les bonnes grâces du régime, ne gâchons pas cette opportunité », ne passe plus, et leur positionnement vis-à-vis du pouvoir central créé des tensions palpables.

III. Une région en proie à la montée des tensions

A. Des exactions contre les ressortissants du BEG et du Kanem

Depuis 2016, les tensions entre l’Etat et les populations du Kanem et du BEG vont croissantes, alimentées par une série d’exactions commises par des individus perçus comme proches des cercles au pouvoir contre des ressortissants de ces régions.

L’affaire Zouhoura, du nom d’une jeune fille de seize ans originaire du Kanem, violée par des fils de dignitaires du régime en février 2016 à N’Djamena, a provoqué une profonde émotion et une très vive colère dans le pays.[fn]« Tchad : quand un viol devient une affaire d’Etat », Libération, 23 février 2016.Hide Footnote La jeune fille a demandé publiquement à ce que les auteurs de l’agression soient punis. Des milliers de personnes ont réclamé « justice pour Zouhoura » lors de manifestations organisées dans plusieurs villes, dont N’Djamena et Mao, et l’affaire a pris une tournure politique en pleine période électorale. Face à cette contestation populaire à quelques semaines du scrutin présidentiel, le président a dû prendre la parole pour condamner cet acte et assurer « aux filles et aux mères du pays que justice sera rendue ».[fn]« Viol d’une jeune fille au Tchad, un acte ignoble, selon Idriss Déby », RFI, 16 février 2016.Hide Footnote Le 30 juin 2016, la cour criminelle du Tchad a condamné plusieurs auteurs présumés du viol à dix ans de prison.[fn]« Tchad : dix ans de prison pour les violeurs de Zouhoura », Le Monde, 1er juillet 2016.Hide Footnote

Pour les populations du Kanem et du BEG, il ne s’agissait pas d’un incident isolé. En novembre 2016, après une bagarre entre deux adolescents à la fin d’un match de football, des affrontements intercommunautaires opposant des Zaghawa, l’ethnie du président, à des Kreda ont éclaté à Ngueli, dans le neuvième arrondissement de N’Djamena, faisant plusieurs morts. Deux jours plus tard, des hommes armés, supposément zaghawa, ont tiré sur la foule venue se recueillir lors de la cérémonie funéraire, tuant cinq personnes.[fn]« 5 morts à Nguéli dans un affrontement intercommunautaire », Tchad infos, 26 novembre 2016.Hide Footnote

En avril 2017, un nouvel incident est venu allonger la liste des griefs des Kreda à l’égard des Zaghawa. Des assaillants armés ont attaqué un convoi de prisonniers à Massaguet en route vers Koro Toro, tuant une dizaine de détenus, en majorité kreda. Leur cible était un colonel kreda et ses gardes du corps accusés d’avoir tué le général zaghawa Adam Touba, leur chef hiérarchique au sein de la force mixte Tchad-Soudan.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs politiques et de la société civile, N’Djamena, mars 2018. Composée de plusieurs milliers d’hommes déployés à la frontière tchado-soudanaise, la force mixte a été créée après la normalisation des relations entre le Tchad et le Soudan et la signature d’un accord portant sur la sécurité de leur frontière commune en janvier 2010.Hide Footnote Cette embuscade a suscité l’ire des jeunes Kreda, dont beaucoup disent ressentir un sentiment d’humiliation très fort.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes habitants du Kanem et du BEG, Moussoro, Mao, mars 2018.Hide Footnote Les auteurs de la fusillade auraient été condamnés fin juin 2018 à perpétuité mais les commanditaires restent libres.[fn]« Tchad : les auteurs de la tuerie de Massaguet condamnés à perpétuité », Tchad infos, 25 juin 2018.Hide Footnote

Face à ces exactions, l’élite kreda tente d’apaiser la jeunesse du BEG mais est de moins en moins audible. Ainsi, après les affrontements de Ngueli, les jeunes Kreda, contre l’avis de leurs aînés, ont demandé aux familles des victimes de refuser la diya (un mode de règlement des conflits pourtant courant au Sahel), proposée par les familles zaghawa concernées.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs économiques et politiques kreda, N’Djamena, février 2018. La diya est la somme d’argent due en compensation d’un crime ou d’un accident. Elle vise à régler le litige entre les parties concernées et d’éviter ainsi le recours à la vengeance.Hide Footnote Ils ont préféré se cotiser pour soutenir les familles endeuillées. Le refus de la diya est assez rare, notamment chez les Kreda. Après l’attaque du convoi, les jeunes Kreda ont aussi dissuadé les familles des victimes d’organiser une cérémonie de recueillement, leur suggérant de refuser les condoléances des représentants de l’Etat.[fn]Lors d’une réunion communautaire organisée après l’incident de Ngueli, les jeunes Kreda ont également qualifié le père de Zouhoura de traître, lui refusant la parole, pour avoir soutenu Idriss Déby lors de l’élection présidentielle de 2016. Entretiens de Crisis Group, acteurs politiques et de la société civile originaires du BEG, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

Les auteurs de certaines attaques se sentent protégés du fait de leurs liens avec les dirigeants.

Par le passé, la violence au Tchad a très souvent été alimentée par des évènements localisés et ponctuels.[fn]Le métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres, op. citHide Footnote Apparemment sans liens directs avec le débat politique qui se joue à N’Djamena, ces événements reflètent pourtant la réalité des rapports de force et de pouvoir au sein de la société tchadienne. Les auteurs de certaines attaques se sentent protégés du fait de leurs liens avec les dirigeants. Dans ce contexte, des attaques ciblées contre des ressortissants du BEG et du Kanem par des individus perçus comme proches du pouvoir cristallisent les ressentiments et nourrissent un discours populaire simpliste anti-Zaghawa. A la suite de ces attaques, des messages appelant les jeunes Kreda à rejoindre la rébellion en Libye ont largement circulé sur les réseaux sociaux. Selon plusieurs cadres de l’administration originaires du BEG et du Kanem, ces différents incidents et l’impunité dont bénéficient certains de leurs auteurs ou commanditaires ont contribué au ralliement de ressortissants de ces régions aux groupes rebelles du Sud de la Libye.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres de l’administration originaires du BEG et du Kanem, N’Djamena et Moussoro, mars 2018.Hide Footnote C’est le cas de l’oncle de Zouhoura, parti en Libye « pour venger sa nièce ».[fn]Entretien de Crisis Group, jeune homme, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote

B. Une économie régionale dans le rouge

Les régions du BEG et du Kanem cumulent les difficultés d’un environnement sahélien très contraignant, d’inégalités de genre très marquées, d’un sous-investissement de l’Etat dans les services de base et d’une faible présence des acteurs humanitaires ou du développement dans la zone.[fn]« Analyse qualitative des causes de la malnutrition, Grand Kanem, Tchad », Action contre la faim, mai 2012.Hide Footnote Bien que proches de N’Djamena, ces régions sont enclavées. L’absence d’infrastructures et les distances importantes qui séparent les villages des centres administratifs rendent les déplacements difficiles. A Mao, le chef-lieu du Kanem, les pesanteurs traditionnelles liées à la place du sultan dans le processus de décision contribuent aussi à freiner les investissements.

Les régions de la bande sahélienne, qui comptent parmi les plus pauvres du pays, enregistrent chaque année des indicateurs de malnutrition ou de santé maternelle et infantile alarmants.[fn]Ibid.Hide Footnote Cette situation décourage les bailleurs de fonds internationaux, qui selon des acteurs humanitaires, ne veulent plus donner beaucoup d’argent aux ONG pour des régions comme le Kanem et le BEG « car ces indicateurs ne s’améliorent pas depuis quinze ans et on fait face à une crise de malnutrition chronique ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, février 2018. « La résilience des pasteurs aux sécheresses, entre traditions et bouleversement, les ONG au défi des transhumances », op. cit.Hide Footnote

Au-delà de ces handicaps structurels profonds, les difficultés actuelles des populations du BEG et du Kanem résultent aussi de causes conjoncturelles : la crise financière qui touche le Tchad depuis 2014, liée notamment à la chute des cours du pétrole ; une faible production agropastorale en 2017/2018 ; une baisse de la production céréalière (moins 27 pour cent pour le Kanem, 20 pour cent pour le BEG) sur cette même période ; et surtout l’évolution négative du contexte sécuritaire régional. La fermeture des frontières du Tchad avec le Nigéria, la République centrafricaine et épisodiquement avec la Libye et le Soudan entrave l’économie de ces régions enclavées, très dépendantes des échanges commerciaux avec les pays voisins.

Dans le rapport intitulé Boko Haram : au-delà de la réponse sécuritaire, Crisis Group a décrit les conséquences pour les populations du lac et les éleveurs sahéliens des activités du groupe jihadiste, de la fermeture de la frontière entre le Tchad et le Nigéria en 2014 et de l’instauration d’un état d’urgence qui, bien que non renouvelé, perdure dans les faits.[fn]Rapport de Crisis Group, Boko Haram : au-delà de la réponse sécuritaire, op. cit.Hide Footnote Dans un pays où traditionnellement 80 pour cent du bétail exporté est vendu au Nigéria, les restrictions de mouvements sur le lac et la rupture des échanges transfrontaliers vers le Bornou voisin affectent considérablement les flux traditionnels de commerce d’animaux sur pied et entrainent une crise pastorale majeure. Les éleveurs empruntent des routes plus longues pour se rendre dans les pays voisins ou sont contraints de vendre leurs animaux au Tchad à très bas prix (parfois jusqu’à 50 pour cent de baisse pour les bovins).[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote

Le bétail devient un capital en danger et les revenus des éleveurs ont drastiquement chuté. Face à cette situation, plusieurs bailleurs humanitaires, dont le service de la Commission européenne chargé de la protection civile et des opérations d'aide humanitaire européennes (ECHO) et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), ont financé des projets de déstockage d’animaux en achetant des bêtes au prix du marché habituel, pour ensuite vendre la viande séchée. Si ces projets sont très utiles, leur envergure est limitée puisqu’ils ne concernent que quelques milliers de têtes de bétail.[fn]Ibid.Hide Footnote

La fermeture, plus ou moins étanche et par intermittence, de la frontière tchado-libyenne et l’instauration d’une zone d’opérations militaires au Nord du Tchad depuis janvier 2017 entravent également le commerce et renchérissent les importations de produits alimentaires et manufacturés au BEG et au Kanem. En effet, ces régions, bien que plus proches de N’Djamena, sont traditionnellement tournées vers la Libye pour leur approvisionnement et le commerce. A Moussoro et à Mao, les marchés importants sont nommés « marchés libyens » et ces villes forment un trait d’union commercial entre le Sud de la Libye et la capitale tchadienne.[fn]Karine Bennafla, Le commerce frontalier en Afrique centrale, acteurs, espaces, pratiques (Paris, 2002).Hide Footnote Ainsi, de nombreux commerçants de N’Djamena viennent depuis longtemps à Mao et à Moussoro pour y acheter des produits importés de Libye. La baisse du commerce avec ce pays affecte donc les ressources des habitants de ces villes-relais.

C. Des clivages intrareligieux

Contrairement aux pays voisins comme le Nigéria, la République centrafricaine (RCA) ou encore le Soudan, le Tchad, où les musulmans représentent environ 55 pour cent de la population et les chrétiens près de 40 pour cent, n’est pas frappé par des violences interconfessionnelles. En revanche, c’est une terre de prosélytisme, comme le montrent la montée des églises évangélistes au Sud du pays et le développement dans la bande sahélienne de courants dits wahhabites, une appellation galvaudée pour désigner les branches plus rigoristes de l’islam au Tchad.[fn]Le wahhabisme est une doctrine fondée au dix-huitième siècle dans la péninsule arabique par Muhammad Ibn Abd-al-Wahhab. Elle repose sur « l’unicité de Dieu » et « la critique du culte des saints et du soufisme ». En Afrique centrale, le terme « wahhabisme » est devenu générique, désignant dans l’usage courant toutes les tendances de l’islam qui prônent un retour à un islam pur, dénué de pratiques traditionnelles condamnables. Ce rapport emploie le terme « wahhabite » dans ce sens, répandu au Tchad. Mais ceux qui sont désignés comme « wahhabites » préfèrent généralement l’appellation de « sunnites » car ils affirment représenter le seul et vrai islam.Hide Footnote

La forte présence de ces derniers au BEG génère parfois des tensions locales de faible intensité et s’inscrit surtout dans une lutte d’influence plus large entre les communautés musulmanes du pays. Depuis les années 1990, les autorités nationales et le Conseil supérieur des affaires islamiques (CSAI), l’instance officielle représentative de l’islam au Tchad, traditionnellement dirigée par un soufi, n’ont pas caché leurs craintes face à l’essor dans ces régions des courants wahhabites de l’organisation islamique Ansar al-Suna.[fn]Ansar al-Suna est une organisation islamique présente en Egypte, au Soudan et au Tchad qui dit s’inspirer du wahhabisme. Pointés du doigt au Tchad par une majorité soufie pour leurs velléités prosélytes, ils n’ont jamais utilisé la violence pour étendre leur base de fidèles. « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op. cit.Hide Footnote Ils se développent notamment au sein des populations kreda, qui commercent depuis longtemps avec l’Arabie saoudite et sont bien représentées dans la diaspora tchadienne à Riyad, la capitale.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables religieux, hommes politiques, acteurs de la société civile, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote

Après les attentats perpétrés à N’Djamena en 2015, les autorités tchadiennes ont renforcé leur contrôle sur l’espace religieux.

A cet égard, le président Déby, en voyage à Moussoro il y a plusieurs années, aurait exhorté des membres d’Ansar al-Suna à « ne pas quémander l’argent des arabes [des Saoudiens] pour déstabiliser le Tchad ».[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, membre de l’élite kreda, juillet 2018.Hide Footnote Entretenant des relations acrimonieuses avec ceux qui se prétendent wahhabites, le cheick Hissen Hassan Abakar, ancien président du CSAI décédé en janvier 2018, aurait quant à lui alerté l’ambassade américaine au Tchad dès 2007 sur l’activisme religieux supposé des représentants d’Ansar al-Sunna dans les pays du Golfe et les messages de propagande diffusés sur leur radio Al-Bayane.[fn]« Grand Imam voices concern over extremists’ “new strategy” in Chad », câble de l’ambassade des Etats-Unis à N’Djamena, 4 juin 2007, rendu public par WikiLeaks, https://wikileaks.org/plusd/cables/07NDJAMENA455_a.html.Hide Footnote De leur côté, les « wahhabites » ont longtemps critiqué les instances officielles de l’islam au Tchad, percevant le CSAI comme une organisation soufie cherchant à endiguer leur développement.

Après les attentats perpétrés à N’Djamena en 2015, les autorités tchadiennes ont renforcé leur contrôle sur l’espace religieux en interdisant la burqa et le turban, en surveillant davantage certaines mosquées de quartier, des prêches du vendredi, des enseignements coraniques et des émissions de radio.[fn]Pour plus d’information sur les attentats et les mesures prises par l’Etat tchadien pour renforcer les dispositifs de sécurité, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°233, Tchad : entre ambitions et fragilités, 30 mars 2016.Hide Footnote Des associations dirigées par des ressortissants de Moussoro, dont Ansar al-Sunna al-Mohamadiya, ont été dissoutes ou suspendues pour « risque de trouble à l’ordre public ».[fn]Site internet de l’ambassade des Etats-Unis au Tchad, consulté en septembre 2015, http://french.chad.usembassy.gov/rapport_sur_la_li bert_de_religion.html.Hide Footnote Plusieurs mosquées ont également été fermées dans le BEG et des agents publics auraient été nommés dans la radio communautaire de Moussoro pour éviter les dérives confessionnelles.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien responsable au sein des autorités locales de Moussoro, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote Ce canevas de mesures s’est accompagné d’un « discours de promotion d’un islam tchadien », sous-entendu le soufisme dans ses diverses composantes. Beaucoup de Kreda proches d’Ansar al-Sunna considèrent que ce discours et les mesures prises à l’époque stigmatisent leur communauté.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de Moussoro, ressortissants du BEG, Moussoro et N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

A Moussoro comme à Salal ou encore dans le quartier Diguel de N’Djamena où les Kreda sont très présents, une forme de résistance passive s’est développée sous plusieurs formes : des mosquées se construisent sans l’aval du CSAI, donc illégalement ;[fn]Entretien de Crisis Group, ancien membre de l’administration au BEG, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote de très nombreuses femmes bravent l’interdiction du voile intégral ; et les associations dissoutes se reforment sous des noms différents afin de continuer leurs activités.[fn]De telles mesures ne sont pas nouvelles. En 1997, 30 associations religieuses étaient dissoutes, déjà pour risque de troubles à l’ordre public. En mai 2006, le Tchad décidait d’interdire ou de suspendre les activités des associations Mountada al-Islamia, de l’Association mondiale pour la jeunesse musulmane (WAMI), de la Fondation caritative Moukarrama de la Mecque et de la fondation caritative Haramain, les accusant de promouvoir la violence à des fins religieuses. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, août 2015. Voir Ladiba Gondeu, L’émergence des organisations islamiques au Tchad. Enjeux, acteurs et territoires (Paris, 2011).Hide Footnote Toutefois, les déclarations d’apaisement d’Idriss Déby en 2017 et sa demande au CSAI de renouer le dialogue avec tous les courants musulmans ont apaisé la situation. Le nouveau bureau du CSAI, nommé en avril 2018 après la mort du cheick Hissen Hassan Abakar, a ouvert ses portes aux proches d’Ansar al-Sunna.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien acteur politique originaire de Moussoro, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

Au Tchad, l’influence croissante de ce courant a été relativement indolore politiquement, contrairement au Soudan, où des représentants d’Ansar al-Suna sont présents au gouvernement et contribuent à définir l’agenda politique. En revanche, la progression des mouvements plus rigoristes a des conséquences sociales. Des étudiants soufis à N’Djamena confient à Crisis Group : « les gens se parlent moins, se saluent moins » ; « ils nous prennent pour de mauvais musulmans ».[fn]Entretiens de Crisis Group, étudiants soufis, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote Des querelles entre soufis et wahhabites ont engendré quelques tensions à Moussoro. Les courants plus rigoristes rejettent ainsi les prières organisées à la demande des soufis pour la venue de la pluie ou encore la célébration de l’anniversaire du prophète. Mais localement, ces divergences ne mènent pas à des situations de conflits.

Sur le plan sécuritaire, les tensions intrareligieuses ne sont pas le moteur de l’opposition armée tchadienne basée dans les pays voisins, même si certains rebelles utilisent des références religieuses pour renforcer leur message critique vis-à-vis des autorités. Avant son arrestation en 2017 au Niger, l’ancien chef du Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR) originaire du BEG, Mahamat Hassan Boulmaye, qualifiait Déby et les cadres du BEG gravitant autour du pouvoir de mauvais musulmans en s’appuyant sur des sourates du Coran et des hadiths.[fn]« Cadres musulmans du Tchad, avez-vous posé la question : qu’est-ce que le Dajjal ? » et « le despote Idriss Déby, peut-il être un démon ? », blog Python-News (phyton-news.over-blog.com), 29 et 30 septembre 2015. « Le Niger s’apprête à extrader le rebelle tchadien Mahamat Hassan Boulmaye », RFI, 19 octobre 2017.Hide Footnote Des proches de Boulmaye reconnaissent en privé qu’il n’a jamais été un pratiquant assidu et que son utilisation de références religieuses était une stratégie pour mobiliser.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens rebelles, N’Djamena, mars 2018 et Paris, octobre 2018.Hide Footnote

Par ailleurs, des jeunes hommes et des intellectuels proches d’Ansar al-Suna, parfois issus du BEG, sont présents dans les rangs des rebelles.[fn]Selon un ancien rebelle tchadien qui aspirait, sans succès, à jouer un rôle important dans la rébellion du CCMSR en Libye, contrairement aux autres groupes armés tchadiens basés au Sud de la Libye, la dimension religieuse est un élément important pour accéder à ce groupe et cela permet aux combattants de tisser des alliances au Sud de la Libye. Entretiens de Crisis Group, responsable religieux, N’Djamena, mars 2018 ; ancien rebelle tchadien, Paris, octobre 2018.Hide Footnote Ainsi, Abderaman Issa, ancien député kreda du Mouvement pour la paix et le développement au Tchad (MPDT) et enseignant-chercheur en histoire contemporaine à l’université de N’Djamena et à celle du roi Fayçal aurait rejoint la rébellion avant d’être arrêté avec Boulmaye en 2017.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable religieux, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

La forte présence des courants dits wahhabites au BEG est sans aucun doute une source d’inquiétude pour les responsables religieux soufis au Tchad mais aussi pour les autorités locales et nationales, ce qui conduit à des frictions avec les mouvements proches d’Ansar al-Suna.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire tchadien et responsable religieux, N’Djamena, septembre 2015 et mars 2018.Hide Footnote Pourtant, localement, les tensions entre soufis et wahhabites demeurent de faible intensité et une large majorité des personnes rencontrées à Moussoro ou à N’Djamena disent ne pas voir à ce stade un risque de conflit religieux dans la bande sahélienne.[fn]Entretiens de Crisis Group, associations de jeunes, fonctionnaires, acteurs économiques, professeurs, étudiants, membres d’ONG humanitaires, Moussoro et N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

IV. Une jeunesse de la bande sahélienne sur la route

Bien davantage que les tensions intrareligieuses, la crise économique conjuguée aux crispations politiques et sécuritaires à l’œuvre dans les régions du Kanem et du BEG favorisent une augmentation des départs de jeunes hommes vers le Nord et les pays voisins, en particulier la Libye. Contrairement aux Tchadiens, peu nombreux, originaires du Sud, de l’Est et de N’Djamena qui cherchent parfois à rejoindre l’Europe, la majorité des jeunes du Kanem et du BEG qui émigrent en Libye s’y installent.[fn]Les discours des Occidentaux présentent le Tchad comme un pays clé dans la régulation des migrations africaines en direction de l’Europe. La présence d’Idriss Déby dans les différents sommets internationaux sur la migration, notamment européens, témoigne d’une volonté d’impliquer N’Djamena dans la stratégie de maîtrise des flux migratoires. Pourtant, bien que d’autres Africains transitent en effet par le Tchad pour aller en Europe via la Libye, en particulier depuis le renforcement des contrôles à Agadez au Niger, le pays n’est pas, contrairement au Niger ou au Soudan, situé sur une grande route migratoire. D’ailleurs, les Européens dépensent bien plus d’argent pour réguler les migrations au Niger et au Soudan qu’au Tchad, où très peu de projets concernant la migration ont vu le jour. Voir « Chad: The unexpected migration debate », Deutsche Welle, 27 novembre 2017 et « Multilateral Damage. The Impact of EU Migration Policies on Central Saharan Routes », Clingendael (Institut néerlandais des relations internationales), septembre 2018.Hide Footnote

L’Etat tchadien perçoit globalement ces migrations du Kanem et du BEG vers la Libye comme des mouvements d’adhésion aux rébellions. Les mesures prises par les autorités locales et nationales pour réguler les départs ont donc surtout pour objectif de limiter les ralliements de jeunes aux groupes armés tchadiens au Sud de la Libye. Pourtant, cette perception de l’Etat tchadien est exagérée et la réalité est plus contrastée. Beaucoup de Tchadiens partent traditionnellement en Libye pour travailler et transfèrent une partie de l’argent ainsi collecté à leurs familles restées au Tchad. Dans les régions de la bande sahélienne, ces transferts constituent les principales sources de revenus de nombreux ménages. Une majorité de jeunes rencontrés par Crisis Group à Moussoro et à Mao disent vouloir partir en Libye pour trouver du travail, souvent avec le soutien de membres de leurs familles déjà sur place.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes du BEG et du Kanem, Mao, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote La migration a donc une vocation redistributive.[fn]« Analyse qualitative des causes de la malnutrition, Grand Kanem, Tchad », op. cit. Entretiens de Crisis Group, ressortissants du BEG et du Kanem, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

A. Des migrations qui prennent de l’ampleur

Historiquement, le Kanem et le Bahr el-Ghazel sont des terres d’émigration et comptent parmi les régions aux taux d’émigration les plus importants du Tchad. D’abord politiques et sécuritaires, ces migrations sont devenues principalement climatiques et économiques depuis les années 1970. Lors des grandes sécheresses de 1973 et 1984, de nombreuses familles sont parties vers les grandes villes comme N’Djamena ou vers le sud du Tchad, ou ont émigré notamment en Arabie saoudite via le Soudan, au Nigéria et en Libye. Aujourd’hui, les Kreda et les Kanembou sont sans doute les Tchadiens les plus nombreux à Riyad. Ils vivraient dans leur majorité de petits boulots. Plus de 80 000 Tchadiens, en grande majorité des hommes, seraient par ailleurs installés en Libye, pratiquant le plus souvent l’agriculture et le commerce.[fn]« Mobilités au Tchad, infographie des mobilités sur le territoire tchadien », Organisation internationale pour les migrations (OIM), mai 2018.Hide Footnote

1. Plusieurs coups d’accélérateurs au cours de la dernière décennie

La découverte de gisements d’or dès 2012 au Tibesti (région située au Nord du Tchad), au Niger, au Nord Darfour (Soudan), au Sud de l’Algérie, au Sud de la Libye, et en 2015 dans la région du Batha (centre du Tchad), a abouti à une ruée vers l’or et donné une nouvelle impulsion à ces déplacements. En Algérie, où l’orpaillage artisanal est interdit, plusieurs orpailleurs tchadiens, dont certains venaient du BEG et du Kanem, ont même été arrêtés il y a quelques années. A l’époque, le ministre de la Justice tchadien était intervenu en personne pour demander leur libération, mais certains étaient déjà morts en prison.[fn]Entretiens de Crisis Group, ressortissants du BEG, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

Malgré son interdiction, l’orpaillage dans la région du Tibesti continue à attirer de nombreux Tchadiens mais aussi des étrangers.

Malgré son interdiction, l’orpaillage dans la région du Tibesti continue à attirer de nombreux Tchadiens mais aussi des étrangers, dont certains passent par des réseaux organisés qui pratiquent une forme de traite humaine.[fn]« Mobilités au Tchad, infographie des mobilités sur le territoire tchadien », op. cit.Hide Footnote La réorientation de certaines routes migratoires vers les mines d’or du Tibesti témoigne de l’importance de ces nouveaux points de passages dans le parcours des migrants vers le Fezzan en Libye.[fn]Il existe plusieurs routes pour les migrants au Tchad. A l’ouest, les passeurs empruntent l’axe N’Djamena-Faya-Largeau avant de rejoindre Zouarké ; d’autres passent par Mao et prennent directement la route de Zouarké en longeant la frontière tchado-nigérienne ; enfin, depuis 2013, les Tchadiens mais aussi des Soudanais passent par Kalaït et Faya-Largeau avant de rejoindre la zone minière de Kouri Bougoudi, et plus tard continuer vers la Libye. Les mines peuvent même retenir de potentiels migrants en raison des revenus qu’elles procurent. « Multilateral Damage. The Impact of EU Migration Policies on Central Saharan Routes », op. cit., et « Migrations mixtes au Tchad», Altaï Consulting pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), janvier 2018.Hide Footnote Cependant, les très fortes tensions qui secouent le Tibesti depuis le mois d’octobre 2018 et les affrontements qui opposent l’armée, massivement déployée au Nord du pays, aux groupes d’autodéfense teda près des zones aurifères, pourraient avoir un impact sur ces migrations.

Les évolutions sécuritaires régionales ont également eu une forte influence sur ces dynamiques. Dans un premier temps, le conflit en Libye à partir de 2011 a provoqué une vague de retours de Tchadiens installés dans ce pays depuis plusieurs dizaines d’années et qui, pour beaucoup, ont tout perdu. Selon les acteurs humanitaires qui ont travaillé à leur réinsertion, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont fui les violences et se sont réinstallées au Kanem et au BEG en 2011.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote Alors que ces retournés envoyaient auparavant beaucoup d’argent à leurs familles, ils sont devenus une charge pour ces dernières. Confrontés à la chute drastique de leur niveau de vie et vivant mal le passage d’une vie urbaine et moderne à un environnement rural aride, beaucoup sont repartis en Libye en dépit de l’insécurité persistante.[fn]Ibid.Hide Footnote

Par ailleurs, dans un contexte de crise économique, la migration devient la stratégie d’adaptation la plus efficace pour améliorer son niveau de vie.[fn]« Analyse qualitative des causes de la malnutrition, Grand Kanem, Tchad », op. cit.Hide Footnote A travers ces périples, la majorité des jeunes du BEG et du Kanem sans activité tentent d’accéder à une forme d’autonomie économique, condition souvent nécessaire au mariage et à la reconnaissance sociale. Or, les migrations hors des frontières sont considérées comme plus lucratives que les migrations internes. Pour d’autres jeunes qui font du commerce entre les régions sahéliennes et la Libye, les évènements qui ont suivi la chute du guide libyen Mouammar Kadhafi ont même ouvert de nouvelles perspectives. « Je fais le commerce de voitures entre Sebha et Moussoro. Après 2011, il y a eu plus de voitures en vente sur le marché. Je peux trouver un véhicule Hilux pour 3 ou 4 millions de francs CFA (5 260 à 7 014 dollars) au Sud de la Libye», confie un jeune commerçant de Moussoro, ajoutant « pour me protéger, j’achète une arme dès que je passe la frontière libyenne car il n’y a pas de contrôles là-bas ».[fn]Entretien de Crisis Group, jeune commerçant, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote

2. Une tendance à la hausse en 2017 et 2018

Les dynamiques migratoires depuis le Kanem, le BEG et le Batha limitrophe se sont intensifiées depuis 2017-2018.[fn]« Mobilités au Tchad, infographie des mobilités sur le territoire tchadien », op. cit.Hide Footnote Cette réalité est confirmée par les ONG humanitaires, qui disent observer de plus en plus de ménages scindés dans cette zone : « quand on demande aux femmes si on peut leur administrer un médicament, la plupart nous disent qu’elles doivent d’abord joindre leurs maris qui se trouvent à l’étranger ».[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote

D’après les observations très prudentes de l’OIM, qui a installé deux points de suivi des flux à Zouarké et Faya-Largeau, dans le Nord du Tchad, plus de 2 000 personnes ont passé la frontière libyenne via Zouarké rien qu’au mois de mars 2018. Des Tchadiens en Libye font également le chemin inverse et rentrent au Tchad en raison de l’insécurité sur place.[fn]L’OIM a recensé 3 600 personnes retournées au Tchad depuis la Libye au cours du même mois. « Mobilités au Tchad, infographie des mobilités sur le territoire tchadien », op. cit.Hide Footnote Les affrontements opposant Toubou et Awlad Suleiman pour le contrôle de la ville de Sebha, au Sud de la Libye en 2018, ont sans doute précipité certains retours.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, acteurs de la société civile tchadienne, chercheur, juillet 2018. Les Awlad Suleiman, parfois soutenus par l’Armée nationale libyenne dirigée par Khalifa Haftar, accusent régulièrement les populations toubou de participer activement aux rébellions tchadiennes sur place.Hide Footnote

Cette accélération des migrations ne se limite pas aux Tchadiens. Bien que le Tchad ne soit pas situé sur une des principales routes migratoires vers l’Europe et que les flux y soient limités, les contrôles renforcés ces dernières années au Niger (notamment à Agadez) et au Soudan – deux itinéraires traditionnels – ont amené certains migrants originaires d’Afrique de l’Ouest et de l’Est à tenter leur chance via le Tchad. Ainsi, des Sénégalais, des Libériens, des Somaliens, des Erythréens ou encore des Maliens et des Soudanais en route vers la Libye dévient leurs itinéraires et passent par le Tchad.[fn]« Multilateral Damage. The Impact of EU Migration Policies on Central Saharan Routes », op. cit.Hide Footnote Contrairement à une majorité des jeunes Tchadiens de la bande sahélienne qui ne cherchent pas à rejoindre l’Europe, ces étrangers ainsi que des Tchadiens venus du Sud, de N’Djamena et de l’Est souhaitent souvent traverser la Méditerranée.

Mao est d’ailleurs reconnu comme un point de transit des Tchadiens méridionaux qui cherchent à rejoindre la côte méditerranéenne :

Des passeurs prennent contact avec des Tchadiens qui veulent aller en Europe. Une fois ces personnes arrivées à Mao, on leur dit de quitter la ville par leurs propres moyens pour éviter les contrôles et des lieux de regroupement sont définis à quelques kilomètres de la ville. Là-bas, les gens sont amassés dans des voitures qui prennent la direction du Nord.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de Mao, Mao et N’Djamena, avril et septembre 2018.Hide Footnote

Les routes reliant Mao à Zouarké dans le Nord sont dangereuses et l’absence de points d’eau rend ces trajets très éprouvants.

B. La tentation de la rébellion

Dans une minorité de cas, les trajectoires des jeunes hommes de la bande sahélienne qui partent en Libye mêlent économie de survie, mercenariat et passages plus ou moins longs dans les rébellions, notamment pour amasser un capital. La chute de Kadhafi en 2011 a en effet créé un nouveau système régional de conflits et contribué à l’apparition d’un marché de combattants ayant aspiré certains jeunes de ces régions qui ont rejoint des groupes armés ou sont devenus mercenaires. Pour des pans de la jeunesse sahélienne au Tchad, la rébellion n’est plus forcément un moyen d’accéder au pouvoir mais davantage un vecteur d’ascension sociale dans des sociétés très inégalitaires. On compterait aujourd’hui entre 2 000 et 4 000 combattants tchadiens au Sud de la Libye.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur, octobre 2018.Hide Footnote

La rébellion n’est plus forcément un moyen d’accéder au pouvoir mais davantage un vecteur d’ascension sociale dans des sociétés très inégalitaires.

Il serait pourtant erroné de décrire ces ralliements comme un simple passage obligé ou comme un phénomène strictement économique, sans prendre en compte les problèmes de gouvernance à l’œuvre. La présence importante de Dazagada du Kanem et du BEG (notamment des Kreda et des Kercheda) dans les groupes armés en Libye témoigne, en plus de l’attraction économique évidente qu’exerce la rébellion, des frustrations des jeunes générations des régions sahéliennes. Ainsi, à Moussoro comme à Mao, de nombreux jeunes disent éprouver un sentiment d’humiliation et vouloir prendre leur revanche, et affirment que certains de leurs frères et amis sont partis rejoindre les rébellions en quête de vengeance après l’affaire Zouhoura, les évènements de Massaguet et de Ngueli.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes résidant au BEG et au Kanem, Moussoro et Mao, mars 2018.Hide Footnote

Certains chefs rebelles tchadiens au Sud de la Libye sont originaires de ces régions et n’ont pas de mal à recruter. Ainsi, Ali Mahadi Mahamat, un Gorane (Daza Kecherda) de Salal dirige actuellement le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), une des scissions de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) de Mahamat Nouri.[fn]Le FACT et l’UFDD sont deux groupes rebelles tchadiens qui ont des troupes au Sud de la Libye. « Communiqué de presse constitutif », FACT, 8 avril 2016.Hide Footnote Sans doute l’un des groupes d’opposition armée tchadienne les plus riches en combattants au Sud de la Libye, il est notamment actif dans la région de Joufra.[fn]« Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op. cit.Hide Footnote Selon plusieurs jeunes hommes rencontrés à Moussoro et Mao, les réseaux sociaux servent de caisses de résonance et jouent un rôle majeur dans ces mobilisations.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes hommes, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote Les chefs des rébellions en ont d’ailleurs conscience : « le monde a changé. Les jeunes d’aujourd’hui ultraconnectés n’attendent pas les ordres passivement », déclare Ali Mahadi Mahamat.[fn]« Mahamat Mahadi Ali, la rose et le glaive », Libération, 29 mai 2017.Hide Footnote

Plusieurs centaines de combattants, essentiellement kreda, ont également formé leur propre faction armée en 2016, le Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR). Ils se sont séparés du FACT après des tensions de commandement et des affrontements internes, illustrant les divisions incessantes des rébellions tchadiennes. L’ancien secrétaire exécutif du CCMSR, Mahamat Hassan Boulmaye, un Kreda de Moussoro, a souvent fait référence dans ses écrits aux grandes figures du Bahr el-Ghazel pour mobiliser et justifier la rébellion. Il n’hésitait pas à s’en prendre directement aux ressortissants de sa région proches du pouvoir de Déby, les présentant comme des traîtres « à la cause du BEG ».[fn]« Djiddi Bichara Hassan, partisan du démon, exploiteur du peuple », blog de Boulmaye, Python News, 12 novembre 2015.Hide Footnote A Moussoro et à Mao, ce genre de messages trouve un écho favorable auprès de nombreux jeunes.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes hommes, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote

En août 2018, lors d’une attaque en territoire tchadien, dans la région du Tibesti près de la Libye, le CCMSR a tué plusieurs dizaines de soldats tchadiens et enlevé d’autres militaires, démontrant une nouvelle fois sa capacité de nuisance.[fn]Le CCMSR a revendiqué cette attaque et demandé la libération de Boulmaye et des deux autres cadres arrêtés en 2017. En guise de représailles, l’armée tchadienne a lancé en septembre 2018 une opération dans les environs de Kouri Bougoudi pour « nettoyer la zone » et l’aviation tchadienne a bombardé la localité, ce qui aurait, selon un parlementaire de la région, entrainé le décès de plusieurs civils. Depuis lors, la tension monte au Tibesti et au Borkou, comme en témoignent les combats en novembre 2018 entre l’armée et la population organisée en groupes d’autodéfense près des mines d’or de Miski. « Tchad : le CCMSR affirme détenir prisonniers trois officiers de l’armée », RFI, 17 août 2018. « Au Tchad, des bombardements de l’armée dans le Tibesti », Le Monde, 14 septembre 2018. Entretiens de Crisis Group, hommes politiques et acteurs associatifs toubou (teda) originaires du Tibesti, N’Djamena, novembre 2018.Hide Footnote Par ailleurs, alors que la tension monte au Tibesti entre la population teda et l’armée, le porte-parole du CCMSR, Kingabé Ogouzemi de Tapol, a cherché à capitaliser sur la colère des Teda pour tisser des alliances opportunistes avec les mécontents du Tibesti. Cette stratégie a largement échoué et le coordinateur des groupes d’autodéfense de Miski, Molly Sougui, a très vite condamné les tentatives de récupération du conflit au Tibesti par le CCMSR.[fn]« Tchad : le comité d'auto-défense de Miski accuse le CCSMR de bavures contre des civils », Alwihda, 16 novembre 2018.Hide Footnote

Comme par le passé au BEG et au Kanem, la résistance ne s’organise pas sur place mais se délocalise. Ainsi, contrairement au Nord du Tchad, les régions de la bande sahélienne ne sont pas des zones incubatrices de rébellions mais davantage des réservoirs de combattants pour les groupes armés. Par ailleurs, les commerçants et les familles tchadiennes en Libye sont très souvent approchés par les recruteurs des groupes présents sur place. « Ils passent voir mes parents tous les mois pour les saluer et prendre de mes nouvelles », raconte un jeune commerçant de Moussoro dont la famille se trouve en Libye, ajoutant : « ils disent que si je le souhaite, je peux les rejoindre ; beaucoup de mes amis l’ont fait ».[fn]Entretien de Crisis Group, jeune commerçant, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote Les autorités tchadiennes assurent également, sans que cela ait pu être vérifié, que des recruteurs se trouvent au Kanem, au BEG et au Batha.[fn]En 2017, un réseau de recrutement des jeunes pour la rébellion était signalé dans le nord Kanem, vers la région du Lac. Une mission de police aurait été dépêchée depuis N’Djamena pour enquêter sur ce réseau. Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire et habitants de Mao, Mao et N’Djamena, avril et septembre 2018.Hide Footnote

V. Les réponses de l’Etat

Dans un contexte de développement des rébellions au Sud de la Libye, l’Etat tchadien perçoit, de façon exagérée, la recrudescence de départs des jeunes de la bande sahélienne vers la Libye comme un mouvement massif d’adhésion à ces rébellions. « La ruée vers l’or dans le Tibesti cache d’autres réalités. Tout le monde le sait. Ces jeunes partent dans la rébellion », confie un haut responsable de l’administration territoriale en poste à Mao.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant des autorités locales du Kanem, Mao, mars 2018.Hide Footnote A Moussoro, les autorités ajoutent : « il n’y a plus de taxis motos, ils partent vers le nord pour joindre la rébellion ».[fn]Entretien de Crisis Group, représentant des autorités locales du BEG, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote Quant au ministre de la Sécurité publique Ahmat Mahamat Bachir, il déclarait en août 2018 que les orpailleurs étaient de mèche avec la rébellion.[fn]« Le gouvernement tchadien chasse les orpailleurs artisanaux », BBC, 13 août 2018.Hide Footnote

En prenant des mesures pour juguler l’émigration, l’Etat tchadien cherche avant tout à empêcher les jeunes de rejoindre les bandes armées présentes en Libye. Ainsi, les autorités ont durci et multiplié les contrôles à l’extrême Nord du pays mais aussi dans les régions de la bande sahélienne et mènent des actions de sensibilisation pour dissuader les candidats au départ.[fn]Par ailleurs, pour compléter ce canevas de mesures locales, le président Idriss Déby a récemment proposé une amnistie générale pour les Tchadiens « qui ont pour une raison ou une autre quitté le pays ». Cette annonce a cependant déjà été rejetée par les chefs des groupes rebelles tchadiens importants au Sud de la Libye, comme l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) et l’Union des forces de la résistance (UFR).Hide Footnote

A. Des contrôles renforcés

Dès 2016, Ahmat Mahamat Bachir rappelait que « l’émigration clandestine des Tchadiens vers la Libye était interdite ». Il demandait aux gouverneurs et forces de sécurité dans ces régions de « traquer les personnes défiant cette interdiction », ajoutant que des individus originaires de plusieurs régions, dont le BEG et le Kanem, utilisaient des passeurs pour se rendre en Libye.[fn]Site de la présidence tchadienne, https://presidence.td/fr-synth-255-Mardi_le_27_decembre_2016.html, 27 décembre 2016.Hide Footnote Depuis, les gouverneurs ont pris plusieurs arrêtés pour empêcher les départs vers le nord du pays en direction de la Libye. A Moussoro, le gouverneur a créé une commission mixte de sécurité entre forces de gendarmerie et garde nationale et nomade pour sillonner les zones-tampon lors de patrouilles communes, notamment entre Faya-Largeau et Moussoro. Avant de quitter Moussoro en direction du nord, tout véhicule doit se présenter aux agents de la surveillance du territoire et de l’Agence nationale de sécurité (ANS) pour indiquer sa destination et le but du voyage et décliner l’identité des voyageurs. De nombreuses barrières ont aussi été érigées et jalonnent les principaux axes qui mènent à la Libye.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités du BEG, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote

Ces mesures ont conduit à l’arrestation de plusieurs centaines de personnes originaires des régions de la bande sahélienne. A la frontière entre le BEG et la région du Borkou, « on a arrêté des amis à moi lorsqu’ils regonflaient leurs pneus », confie un jeune chauffeur de la ville.[fn]Entretien de Crisis Group, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote D’après les autorités, lorsque des véhicules sont arrêtés, ils sont saisis et leurs passagers sont soit emprisonnés, soit fichés.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités du BEG, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote En avril 2018, 372 personnes étaient bloquées à Faya-Largeau.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote Des habitants de Mao et Moussoro rencontrés par Crisis Group disent avoir été victimes de rackets de la part des forces de sécurité à l’occasion de ces contrôles.[fn]« Multilateral Damage. The Impact of EU Migration Policies on Central Saharan Routes », op. cit. Entretiens de Crisis Group, jeunes hommes, Mao et Moussoro, mars 2018.Hide Footnote La suspicion généralisée qui touche les jeunes candidats à l’émigration des régions sahéliennes envenime encore davantage leurs relations avec les autorités.

Enfin, les dispositifs de sécurité et de contrôle mis en place présentent de sérieuses limites et sont parfois inefficaces. Beaucoup de jeunes contournent ces règles en partant de nuit ou en empruntant d’autres routes.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeune commerçant et chauffeur, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote A Zouarké, dans le Nord du Tchad, des témoins affirment avoir vu des convois de dizaines de véhicules passer non loin des barrières sans que les militaires ne puissent les arrêter.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, mars 2018.Hide Footnote Les militaires avoueraient eux-mêmes ne pas avoir les moyens de poursuivre les véhicules qui contournent les contrôles.[fn]Ibid.Hide Footnote Par le passé, ce manque de résultats aurait contribué au remplacement de certains gouverneurs (comme à Faya-Largeau).[fn]Entretien de Crisis Group, acteur politique tchadien, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote

B. Des actions de sensibilisation bienvenues mais sans grands effets

Des actions de sensibilisation sont également menées pour décourager les jeunes tentés par le départ. Ainsi, les autorités ont demandé aux imams, lors de leurs prêches du vendredi, d’alerter sur les risques liés aux activités d’orpaillage et de tenter de dissuader les fidèles de rejoindre les rebelles. Lors des cérémonies officielles, les autorités passent aussi des messages rappelant les sanctions qu’encourent les candidats au départ.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités du BEG, journaliste et enseignant, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote Des membres de la société civile, comme les associations de jeunes ou des professeurs sont mis à contribution pour dissuader les indécis de prendre la route du nord, notamment sur les radios communautaires (Ndjimi à Mao, FM Wadi Bissam à Mondo et Al Bissary à Nokou).

Une série d’exactions commises par des individus proches du pouvoir sur des ressortissants du Kanem et du BEG creusent le fossé entre les populations et l’Etat.

Mais ces campagnes de communication et de sensibilisation se heurtent à plusieurs difficultés majeures : l’accès aux villageois vivant loin des centres administratifs est difficile et les stations de radio ont une couverture limitée. Surtout, ces efforts ne font pas le poids face à l’effet d’entrainement que crée le retour de certains jeunes avec de l’argent, de belles voitures ou d’autres signes extérieurs de richesse.

VI. Désamorcer les tensions et rétablir la confiance

Le mécontentement et les crispations observées au Kanem et à plus forte raison au Bahr el-Ghazel s’accroissent depuis 2016. D’une part, les régions sahéliennes qui font déjà face à des handicaps structurels très prégnants sont frappés par une crise économique majeure, qui rend la vie de ses habitants très difficile. Par ailleurs, une série d’exactions commises par des individus proches du pouvoir sur des ressortissants du Kanem et du BEG creusent le fossé entre les populations et l’Etat. Ces tensions économiques, politiques et identitaires demeurent jusqu’ici larvées mais se traduisent entre autres par une augmentation des départs des jeunes hommes, le plus souvent vers le Nord du Tchad et la Libye.

Si une amélioration très sensible des conditions de vie de ces populations à court ou moyen terme semble illusoire, l’Etat peut toutefois réaliser certains progrès, même limités, pour regagner leur confiance, par exemple en mettant en œuvre une politique de lutte contre l’impunité et en évitant d’amalgamer systématiquement émigration des jeunes et adhésion aux groupes armés. Enfin, les bailleurs internationaux devraient renforcer leur stratégie d’aide dans cette zone réputée « invivable » et qui enregistre depuis longtemps les indicateurs de développement parmi les plus bas du continent.

A. Mettre fin à l’impunité

A la veille du scrutin présidentiel de 2016, le gouvernement avait dû faire face à une forte contestation, notamment dans la capitale N’Djamena. L’impunité dont bénéficient des individus perçus comme proches du pouvoir était l’un des thèmes les plus mobilisateurs.[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote Plus localement, la majorité des personnes interrogées par Crisis Group au Kanem et au Bar el-Ghazel confient se sentir humiliées par le viol de Zouhoura et les meurtres de ressortissants du BEG et du Kanem.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la société civile, enseignants, journalistes, jeunes, Mao et Moussoro, mars 2018.Hide Footnote L’impunité accordée à certains auteurs de ces exactions favorise le recours aux armes, que des jeunes décrivent « comme le seul moyen de défendre leurs droits et leur honneur ».[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes hommes, Moussoro, mars 2018.Hide Footnote

En outre, le refus de la diya par les jeunes Kreda après les évènements de Ngueli démontre avec force leur rejet des modes de règlement traditionnels des conflits, qui selon eux avantagent les clans au pouvoir. Le rapport final du Comité d’appui aux réformes institutionnelles, rendu en novembre 2017 en amont du forum national sur la réforme des institutions, qui s’est ouvert le 19 mars dernier,[fn]Le comité d’appui aux réformes institutionnelles au Tchad a remis en novembre 2017 un rapport contenant plusieurs dizaines de propositions, liées en grande partie à la réforme des institutions en amont du débat sur la nouvelle constitution tchadienne. Pour en savoir plus sur le forum, lire « le Tchad lance son forum sur la réforme des institutions », RFI, 19 mars 2018.Hide Footnote décrit l’application de la diya, devenue un sujet de débat politique, comme une pratique à plusieurs vitesses « de nature à promouvoir la discrimination entre les justiciables qui nourrit le sentiment d’injustice ».[fn]« Rapport final du comité d’appui aux réformes institutionnelles au Tchad », novembre 2017.Hide Footnote Il souligne que la diya ne doit pas faire obstacle à l’action publique et que « la responsabilité pénale doit être individuelle et non collective ».[fn]Ibid.Hide Footnote

Pour tenter de mettre fin aux relations de défiance entre les populations du BEG et du Kanem et l’Etat, ce dernier devrait finalement mettre en œuvre cette recommandation qui n’a pas été retenue lors du forum sur la réforme des institutions ni dans la nouvelle Constitution, particulièrement en cas de meurtre. En effet, si les modes traditionnels de règlement des différends ont leur utilité, notamment pour éviter des cycles de violences communautaires, ils ne devraient pas permettre aux auteurs de crimes d’utiliser la solidarité communautaire ou des soutiens politiques pour échapper à la prison. En faisant de la lutte contre l’impunité une priorité, a fortiori pour les individus proches du pouvoir, l’exécutif tchadien pourrait poser les jalons d’une relation plus saine avec les populations du BEG et du Kanem.

B. Eviter la confusion entre migrants et combattants armés

Les autorités tentent de freiner l’émigration vers la Libye de jeunes Tchadiens originaires notamment des régions de la bande sahélienne, qu’elles perçoivent comme un mouvement de ralliement aux rébellions. Le pouvoir tchadien est légitimement préoccupé par l’anarchie libyenne, qu’il perçoit comme une menace sécuritaire majeure, craignant notamment ses conséquences sur le contrôle des routes du Sahara et la prolifération d’armes sur son territoire, et le Sud de la Libye est en effet une terre d’accueil pour quelques milliers de rebelles tchadiens. Mais contrairement au discours des autorités locales dans la bande sahélienne, l’enrôlement dans les groupes armés concerne une minorité des jeunes qui partent en Libye. Ces migrations vers la Libye ne sont pas nouvelles et constituent, pour les populations du BEG et du Kanem, la stratégie la plus efficace pour améliorer leur niveau de vie. En cultivant l’amalgame entre candidats à l’émigration et candidats à la rébellion, les autorités risquent de détériorer plus encore leurs relations avec la jeunesse de ces régions.[fn]La signature en mai 2018 d’un protocole de sécurisation des frontières entre le Tchad, le Soudan, la Libye et le Niger qui met sur le même plan les problèmes de terrorisme, de trafic et d’émigration clandestine contribue à cette confusion.Hide Footnote

Pour éviter que le fossé ne se creuse davantage entre les représentants de l’Etat et les jeunes sahéliens, les autorités devraient adopter une communication publique plus mesurée qui évite les raccourcis entre migrants et futurs rebelles. Par ailleurs, la multiplication des arrestations et la saisie des véhicules confortent une partie de la jeunesse dans l’idée que l’Etat leur est hostile. Il est donc important de substituer aux politiques actuelles qui restreignent la liberté de mouvement d’une population traditionnellement mobile, une politique d’encadrement qui n’exclut pas des mécanismes de contrôle, notamment d’identité et des véhicules, pour vérifier l’absence d’armements.

C. Investir dans le développement au BEG et au Kanem

Les acteurs internationaux sont peu présents dans les régions du BEG et du Kanem. Plusieurs acteurs du développement, en premier chef l’Union européenne dans le cadre de son fonds fiduciaire pour le Sahel et du Fonds européen de développement, la Banque Mondiale et la Coopération suisse financent des projets utiles à Mao ou à Moussoro, mais leur envergure est limitée. Seule une poignée d’ONG (deux ONG internationales, l’une à Moussoro et l’autre à Mao) y sont actives. L’absence d’amélioration tangible des indicateurs humanitaires depuis plusieurs décennies décourage d’autres bailleurs. Au Kanem, au BEG et plus généralement dans la bande sahélienne, les taux de malnutrition sont parmi les plus élevés du continent. Alors que l’attention se focalise sur la région du Lac Tchad en raison des conséquences humanitaires de l’activité de Boko Haram, le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions est réel. Il convient donc de rééquilibrer et d’étendre le portefeuille de projets afin de ne pas délaisser des régions négligées et qui pourraient créer un terrain fertile pour divers acteurs violents.

Par ailleurs, alors que les phénomènes migratoires demeurent très méconnus au Tchad, il est important de doter les organisations internationales en charge du suivi des migrations, telle que l’OIM, de davantage de moyens pour mieux comprendre ces dynamiques. Une connaissance plus fine des phénomènes migratoires au Tchad permettrait de mieux cerner les besoins des populations tentées par l’émigration, dont les jeunes de la bande sahélienne, mais aussi d’organiser une meilleure prise en charge des personnes retournées.

VII. Conclusion

Si l’hypothèse d’une déstabilisation du Kanem et du BEG est à écarter à très court terme, la colère de la jeunesse est perceptible et gagne en intensité. Dans cette zone stratégique qui forme un trait d’union entre le Soudan et le Niger et entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, il est impératif de veiller à ce que ne se développent pas des foyers d’instabilité.

Afin d’éviter que ces régions deviennent à leur tour des espaces conflictuels « chauds », les autorités tchadiennes doivent démontrer aux habitants, dont beaucoup ont le sentiment qu’il existe des inégalités de traitement entre les membres du clan au pouvoir et le reste de la population, qu’elles peuvent changer de mode de gouvernance.

Nairobi/Bruxelles, 29 novembre 2018

Annexe A : Régions centrales du Tchad : le Kanem et le Bahr el-Ghazel

Crisis Group
Burkina Faso's President Christian Kabore, Mauritania's President Abdel Aziz, France's President Macron, Mali's President Keita, Chad's President Deby and Niger's President Issoufou pose during G5 Sahel Summit in Bamako, Mali, on 2 July 2017. REUTERS/Luc Gnago
Report 258 / Africa

Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire

Créée en février 2017, la Force conjointe du G5 Sahel est une force de nouvelle génération dans un espace sahélien où se bousculent des initiatives militaires et diplomatiques parfois concurrentes. Il ne suffira pas de fournir des armes et de l’argent pour résoudre les crises sahéliennes. Pour atteindre ses objectifs, la force doit gagner la confiance des populations et des puissances régionales et obtenir leur soutien.

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  • Que se passe-t-il ?  Dix mois après son lancement, la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), fruit de l’initiative de cinq pays du Sahel visant au règlement des conflits armés sahéliens, soulève de nombreuses questions et peine à trouver sa place dans la région.
     
  • En quoi est-ce significatif ?  Le succès ou l’échec de cette force dépendra de sa capacité à se positionner dans l’embouteillage des diverses forces armées présentes dans le Sahel et à gagner la confiance des populations.
     
  • Comment agir ?  Les efforts de cette force armée doivent s’accompagner d’une action politique, ils doivent être coordonnés avec ceux des autres forces et acteurs régionaux et internationaux et reposer sur un financement solide de ses bailleurs.

 

Synthèse

Dix mois après son lancement, la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), initiative commune à cinq pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), prend forme peu à peu. Elle s’appuie désormais sur deux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, possède son propre quartier général et a effectué, début novembre, sa première mission aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Cette force, qui est importante pour remédier à l’inquiétante instabilité dont souffre le Mali et plus largement le Sahel, reste à construire. Elle soulève de nombreuses questions sans réponses quant à son financement, sa capacité opérationnelle, la coopération politique entre ses cinq membres et sa place dans un espace sahélien où se bousculent des initiatives militaires et diplomatiques parfois concurrentes. Réunis à l’occasion de la conférence de Paris du 13 décembre visant à parfaire son opérationnalisation, les promoteurs de la FC-G5S devront avoir à l’esprit que la construction de cette force, et plus largement le règlement des crises sahéliennes, n’est pas uniquement une affaire d’armes et d’argent.

Composante d’une organisation plus large nommée G5 dont le lancement a eu lieu en 2014, la FC-G5S est une force qui reste largement expérimentale. Elle résulte d’une volonté croissante, tant du continent que des acteurs extérieurs, de mettre en œuvre ce type de réponse militaire de nouvelle génération dans un contexte où le concept onusien de maintien de la paix, inadapté à des conflits asymétriques et au terrorisme suscite de plus en plus de scepticisme.

Sans se désengager complètement du Sahel, la France et les autres pays européens présents dans cette région tentent de limiter leur présence militaire au sol et de diminuer le coût financier de leurs opérations extérieures en déléguant une partie de celles-ci à leurs partenaires africains et à des drones. Pour la France et l’Allemagne en particulier, le Sahel reste une région stratégique pour leurs intérêts économiques et politiques. Elle est surtout perçue comme une menace potentielle pour leur propre sécurité, et une source de migration et de terrorisme. Les Etats africains, quant à eux, ne font plus confiance à leurs propres organisations régionales et continentales pour garantir leur sécurité et expérimentent donc de nouvelles pistes en matière de défense collective, nommées forces ad hoc par les spécialistes.

La FC-G5S a été créée peu après une autre force ad hoc, la Force multinationale mixte (FMM), lancée par quatre pays (Cameroun, Niger, Nigéria et Tchad) et qui combat, depuis 2012, l’insurrection de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. Comparée à cette force cousine, la force du G5 présente de nombreuses faiblesses : ses armées ont des capacités moindres et ses membres sont beaucoup moins riches. Là où la FMM agit avec l’appui discret de puissances occidentales contre un ennemi unique, le G5 évolue dans une région où les groupes armés sont plus d’une vingtaine, ce qui complique la définition d’une cible commune. De plus, cette nouvelle force devra trouver sa place dans une région où opèrent déjà les forces de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), l’opération française Barkhane et un contingent américain dont le nombre exact d’hommes reste un mystère.

Le succès ou l’échec de cette nouvelle force dépendra en grande partie de son positionnement dans cet embouteillage sécuritaire et de l’articulation de son action avec des armées qui sont sur place depuis 2013. S’il est assez clair que l’opération française Barkhane servira de tuteur à la FC-G5S, sa collaboration avec la Minusma, à laquelle les Etats membres du G5 fournissent 35 pour cent de ses effectifs, l’est beaucoup moins. L’aide logistique que pourrait apporter la Minusma à la FC-G5S ne peut par exemple pas être régionale, car le mandat de stabilisation de cette mission concerne uniquement le Mali.

[La réussite du G5] sera aussi liée à la capacité qu’auront ses promoteurs à l’intégrer dans un cadre plus large.

Sa réussite sera aussi liée à la capacité qu’auront ses promoteurs à l’intégrer dans un cadre plus large, doté d’objectifs politiques. Dans les zones où agit la force du G5 et si elle arrive à les pacifier, des espaces de négociation locaux doivent être rapidement ouverts et des canaux de communication avec certains chefs de groupes jihadistes, issus des terroirs sahéliens doivent être maintenus ou réactivés. La FC-G5S atteindra son objectif si elle parvient à isoler les groupes jihadistes des communautés locales et des autres groupes armés, qui leur apportent actuellement du soutien.

Pour ce faire, la FC-G5S a besoin de l’appui et de la confiance de ses propres populations. Leurs droits doivent donc être strictement respectés. Les bavures et les exactions à leur encontre pousseront, à coup sûr, ces populations du côté de groupes jihadistes, habiles à offrir protection et promesse de vengeance. Dans ce domaine, la FMM est un exemple à ne pas suivre, car la brutalité de ses armées, en particulier celle du Nigéria, a poussé des milliers de citoyens, apeurés ou en colère, à rejoindre les rangs de Boko Haram.

Le G5 et sa force armée devront aussi gagner la confiance de l’Algérie et de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Pour l’instant, ces deux puissances régionales lui préfèrent le processus de Nouakchott regroupant onze pays d’Afrique de l’Ouest, du bassin du lac Tchad et du Maghreb et donc jugé plus inclusif. A leurs yeux, ce processus est aussi plus légitime, car initié par l’Union africaine. Faute d’une meilleure entente avec ces deux partenaires, la recherche de plus de cohésion régionale débouchera paradoxalement sur de nouvelles divisions entre voisins. De même, sa lente et difficile construction et les énergies qu’elle mobilise ne doivent pas faire oublier qu’un processus de paix est en cours et piétine au nord du Mali, et qu’il est à ce jour la seule solution politique à une crise qui avant d’être militaire est éminemment politique et sociale. En somme, la FC-G5S ne doit pas seulement être une façade qui cache une absence de vision politique.

Recommandations

  • Les droits des populations vivant dans les zones où opère la FC-G5S doivent être strictement respectés, faute de quoi une partie de ces populations, à la recherche de protection, se rangera du côté des groupes jihadistes actifs au Sahel. Cela nécessite une sensibilisation des personnels militaires, policiers et judiciaires des pays du G5 aux droits humains fondamentaux ; la mise en place de voies de recours juridiques pour les familles des personnes tuées ou arrêtées dans le cadre des opérations de la force du G5 ; la conformité avec le cadre de référence en matière de droits humains et de droit humanitaire international défini par  le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ; et la prise de sanctions exemplaires contre les auteurs de violations des droits humains.
     
  • La FC-G5S doit être une composante d’un projet qui va au-delà de la répression et qui intègre la recherche de solutions politiques aux crises sahéliennes. Son opérationnalisation doit s’accompagner de la promotion de négociations au niveau local visant à traiter la cause des conflits et à inciter certains chefs de groupes jihadistes, issus des terroirs sahéliens, à s’engager dans le dialogue.
     
  • Un travail diplomatique parallèle à l’action de la force doit être mené par les pays du G5 et la France, son principal soutien. Cette action a pour premier objectif de calmer les inquiétudes que suscite l’opérationnalisation de la FC-G5S auprès de l’Algérie et de la Cedeao afin de créer une unité régionale qui dépasse les frontières du G5 Sahel et de s’assurer que ces deux puissances régionales travailleront avec le G5 et non contre lui.
     
  • La coopération militaire bilatérale des Etats-Unis doit être aménagée pour mieux coïncider avec les autres forces présentes au Sahel. Les Etats-Unis, s’ils veulent lutter contre les groupes jihadistes, ont intérêt à ce que leur coopération bilatérale ne duplique pas mais complète celle que la France, l’Union européenne et les Nations unies apportent à la FC-G5S.
     
  • La FC-G5S doit reposer sur des moyens financiers importants. Ses bailleurs gagneraient à lui apporter des financements immédiats et effectifs et non des promesses de dons. Ils devraient se montrer suffisamment généreux pour aller au-delà du budget initial demandé et garantir à la force un financement sur le long terme.

Dakar/Bruxelles, 12 décembre 2017

I. Le G5, c’est quoi ?

Lancée en février 2017, la Force conjointe G5 Sahel (FC-G5S) est une des composantes de l’organisation G5 Sahel. L’idée de cette nouvelle organisation régionale qui réunit le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad est née en février 2014. Visant à répondre aux défis de sécurité et de développement dans la région du Sahel, elle a été soutenue par la France, le pays européen le plus engagé militairement dans cette région du monde. Paris refuse de s’attribuer la paternité de cette initiative, communiquant abondamment sur le fait que celle-ci est d’abord une décision prise par les cinq chefs d’Etat des pays membres.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable militaire français et diplomate européen, Dakar, novembre 2017.Hide Footnote Il est très difficile de trancher dans ce débat de recherche en paternité. Mais Paris a fait preuve, depuis la création du G5, d’une très forte activité diplomatique pour soutenir le G5 qui est perçu par certains acteurs régionaux, à tort ou à raison, comme sa création.

Le G5 est une organisation encore très plastique qui ne cesse d’évoluer. A sa naissance en 2014, le G5 se voulait une initiative multidimensionnelle dotée d’un fort volet de développement. Ce volet a peu à peu disparu des conversations, les initiateurs du G5 se concentrant là où se trouvait la mobilisation internationale, c’est-à-dire sur l’aspect sécurité, et donnant donc la priorité à la très difficile construction, notamment pour sa partie budgétaire, d’une force armée commune.

Lors du sommet du G5 en juillet 2017, la France, l’Allemagne et l’Union européenne (EU) ont ajouté au G5 un second volet, baptisé Alliance pour le Sahel, en cours de constitution.[fn]Pour plus de détails sur l’alliance pour le Sahel, voir le site internet de la diplomatie française, La force conjointe G5 Sahel et l’Alliance pour le Sahel https://diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/defense-et-securite/crises-et-conflits/la-force-conjointe-g5-sahel-et-l-alliance-pour-le-sahel.Hide Footnote La création de cette Alliance, censée coordonner les initiatives et mobiliser les bailleurs s’est effectuée sans que le G5 renonce officiellement à son propre pilier de développement. Ce qui soulève deux questions : l’une portant sur la complémentarité de l’Alliance et du G5 sachant que le Secrétariat permanent du G5 est « un cadre institutionnel pour la coordination et le suivi de la coopération régional dans le domaine du développement » ; l’autre sur l’avenir du G5 en tant qu’organisation.[fn]C’est en ces termes que le G5 se présente dans une offre d’emploi publiée au début du mois de décembre 2017.Hide Footnote En effet, à mesure que passent les mois, le G5 se résume, de plus en plus, à sa force militaire. Même si les acronymes G5 et FC-G5S ne sont pas interchangeables et désignent deux structures différentes, leur confusion est désormais très fréquente et le G5 est présenté, sous de nombreuses plumes, pour ce qu’il n’est pas mais pourrait devenir : une force armée.

La FC-G5S divise l’espace sahélien en trois zones : un fuseau oriental qui implique le Niger et le Tchad doté de deux bataillons ; un fuseau central qui couvre le Mali, le Burkina Faso et le Niger où opèreront trois bataillons ; un fuseau occidental qui concernera la Mauritanie et le Mali où seront engagés deux bataillons. Chaque bataillon emploiera environ 650 hommes. Chaque zone est pourvue de son propre poste de commandement (PC tactique), et un poste de commandement général (PC opératif) est installé au Mali. La force est dirigée par un commandant nommé par le président en exercice du G5. Choisi parmi les cinq chefs d’Etat des pays membres, celui-ci occupe ce poste pour une année.

Le mandat initial de la force inclut la lutte contre le terrorisme, le crime organisé et le trafic d’êtres humains ; le rétablissement de l’autorité de l’Etat ; l’aide au retour des personnes déplacées ; la contribution aux opérations humanitaires et une contribution à la mise en œuvre d’initiatives liées au développement. Son mandat est officiellement un mandat d’imposition et non de maintien de la paix. Dans la réalité, l’action du FC-G5S ressemble plus à une opération de contre-insurrection qu’à une mission classique d’imposition de la paix. Ses règles d’engagement relèvent du registre de la guerre.

La FC-G5S s’inscrit dans une histoire récente de tentatives, plus ou moins réussies, d’appropriation par les pays africains de leur propre sécurité.

La FC-G5S s’inscrit dans une histoire récente de tentatives, plus ou moins réussies, d’appropriation par les pays africains de leur propre sécurité. Cette histoire a timidement débuté avec l’envoi d’un détachement africain au Shaba (ex-Zaïre) en 1978, puis avec la première force de maintien de la paix de l’OUA (Organisation de l’unité africaine, ancêtre de l’Union africaine) au Tchad en 1981.[fn]Voir Romain Esmenjaud et Benedickt Francke, « Qui s’est approprié la gestion de la paix et de la sécurité en Afrique ? », Revue international et Stratégique, 2009.Hide Footnote Les expériences qui ont suivi, des années 1980 aux années 2000, ont été, le plus souvent, effectuées dans le cadre de missions pourvues d’un mandat de maintien de la paix, engageant des forces d’interposition plus que des armées combattantes.

Les nouveaux défis sécuritaires, comme le terrorisme et l’activité grandissante de réseaux criminels internationaux auxquels est confronté le continent, la volonté de désengagement progressif de certains acteurs occidentaux majeurs pour des raisons politiques ou budgétaires et l’érosion du concept de maintien de la paix ont, depuis une dizaine d’années, accéléré et sensiblement modifié les termes de cette appropriation de leur sécurité par les Africains.

Le G5 se place dans une tendance actuelle de constitution de forces ad hoc qui vont au-delà du concept de maintien de la paix et qui sont mandatées pour une intervention militaire directe. La mise en place de ce nouveau type de forces est aujourd’hui au cœur de la stratégie de l’Union africaine, dont le Conseil de paix et de sécurité a créé dès 2007 la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom).[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°255, Nouveau départ pour les relations entre l’Union africaine et l’Union européenne, 17 octobre 2017.Hide Footnote

Le G5 entend remédier à l’échec des initiatives de coopération militaire régionale et internationale qui ont suivi l’installation et l’expansion de groupes armés au Mali puis au Sahel. Ceux-ci sont issus de la guerre civile algérienne des années 1990 dont une poignée d’irréductibles combattants se sont installés dans le désert malien ou, plus récemment, sont le produit de désordres locaux, comme les conflits intercommunautaires au Mali central ou régionaux comme le chaos libyen. En dépit de plusieurs tentatives, les pays de la région sahélo-saharienne n’ont jamais réussi à construire une architecture de sécurité commune, capable de casser l’élan de tels groupes. Conduit par l’Algérie, le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc) n’a jamais vraiment décollé. Faute de moyens et d’entente suffisant entre ses membres, la Cedeao n’a pas pu déployer au Sahel sa propre initiative de sécurité régionale, la Force en attente.[fn]La Cedeao dispose d’une capacité d’intervention militaire, la Force en attente (FAC), anciennement appelée ECOMOG. Sur le rôle de cette force, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°234, Mettre en œuvre l’architecture de paix et de sécurité (III) : l’Afrique de l’Ouest, 14 avril 2016.Hide Footnote Inadaptée à une guerre asymétrique, la Minusma a, elle aussi, échoué à stabiliser le pays qui est au centre des crises sahéliennes.[fn]« Il faut repenser la doctrine de maintien de la paix des Nations unies …. On ne maintient pas la paix là où elle n’existe pas ». Discours du président sénégalais Macky Sall à l’occasion de l’ouverture du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique, novembre 2017.Hide Footnote

Les groupes armés ont non seulement prospéré sur cette incapacité et les divisions entre pays de la région, mais ont aussi fait preuve d’une capacité d’intégration finalement supérieure à celle des Etats qu’ils attaquent. Animés par une cause commune, ils ont su, mieux que les nations, engrener des rouages locaux, régionaux et internationaux. La création en mars 2017 du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) en est la dernière preuve en date. Cette alliance, qui opère sous la bannière internationale d’al-Qaeda, intègre deux groupes ancrés dans les terroirs du nord et du centre du Mali – Ansar Eddine et le Front de libération du Macina – ainsi qu’al-Mourabitoune, une organisation active à l’échelle de la région élargie aux franges du Maghreb.[fn]« Lettre ouverte au Conseil de sécurité des Nations unies sur le maintien de la paix au Mali », Crisis Group, 24 avril 2017.Hide Footnote

Ces groupes ont en outre profité de l’immensité désertique qui caractérise la géographie sahélienne pour adapter leur stratégie à l’intervention militaire française et internationale de 2013. L’action française, menée dans le cadre de l’opération Serval, a chassé les groupes armés des villes qu’ils ont brièvement contrôlées. Elle a aussi poussé, dans le cadre d’une stratégie politique discrète, à encourager des sympathisants d’al-Qaeda, notamment ceux engagés dans les mouvements Ansar Eddine et le Mouvement pour l’unification et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), à rejoindre les pourparlers de paix d’Alger ou à se désolidariser de ces groupes terroristes. Mais ces groupes ont alors eu recours à l’une des ruses les plus classiques de la guerre.[fn]La pression sur les vides de l’adversaire fait l’objet d’un chapitre entier dans le traité de stratégie militaire de Sun Tzu, L’art de la guerre. Quelques-unes des lignes de ce grand classique résument à merveille la stratégie actuelle des groupes armés jihadistes au Sahel : « Surgissez dans le néant ; attaquez les vides ; évitez ce qu’il défend pour porter votre pointe là où il ne vous attend pas …. ».Hide Footnote Ils se sont déconcentrés, éparpillés et ont attaqué les espaces ruraux, abandonnés par les Etats et fragilisés par les tensions locales, en particulier ceux situés dans les zones frontalières. Faute d’une sécurisation commune, ces espaces aux marges des Etats constituent des points de repli et de circulation idéaux pour ces adversaires.

Les pays du G5 entendent remédier [au] déficit de coopération régionale et de surveillance de ces espaces abandonnés.

Les pays du G5 entendent remédier à ce déficit de coopération régionale et de surveillance de ces espaces abandonnés. La France et l’Allemagne sont aussi préoccupées par leur propre sécurité intérieure et perçoivent le Sahel comme une base potentielle de lancement d’attaques contre leur territoire, même si aucune attaque provenant de cette région n’a eu lieu en Europe. Ces deux pays, ainsi que de nombreux membres de l’Union européenne, entendent aussi contrôler le flux de migrants en provenance de cette zone et envisagent la FC-G5S comme faisant partie d’une stratégie plus globale de régulation des migrations. De ce point de vue, cette initiative apparait comme logique et sensée.[fn]La France, et plus largement l’Union européenne, tentent depuis plusieurs mois d’attribuer la paternité du G5 aux pays de la région et de minimiser l’implication de Paris dans la gestation de cette idée. Entretiens de Crisis Group, responsable militaire français et diplomate européen, Dakar, novembre 2017.Hide Footnote

Son opérationnalisation a débuté avec l’inauguration d’un quartier général à Sévaré au Mali et une première mission, baptisée Hawbi, à la frontière du Burkina, du Mali et du Niger, début novembre. Mais cette nouvelle architecture sécuritaire, extrêmement complexe, reste pour le moment à l’esquisse, plus expérimentale qu’effective tant elle recèle encore de questions sans réponses. Elle prendra du temps à se construire et, comme l’espère une France fatiguée et à court de solutions, à remplacer ses soldats, même partiellement. Elle devra réussir là où d’autres initiatives similaires ont échoué et bâtir ce que peu d’ensembles de nations ont réussi à édifier : une défense commune.

II. Des capacités opérationnelles et financières limitées

La création du G5 suit de peu la constitution et l’opérationnalisation d’une force régionale pour combattre l’insurrection de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, la Force multinationale mixte (FMM).[fn]Cette force est commune à quatre pays du bassin du lac Tchad : le Cameroun, le Niger, le Nigéria et le Tchad.Hide Footnote Celle-ci est souvent présentée comme un exemple à suivre du fait de son relatif succès à endiguer l’expansion de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables de l’Union africaine, Addis-Abeba, mars 2017.Hide Footnote Le G5 aura beaucoup de difficultés à emprunter les mêmes chemins que la FMM, pour au moins trois raisons.

Premièrement, la capacité de ses armées ne souffre pas la comparaison. La FMM a bénéficié du poids en hommes et en matériel de l’armée nigériane, de l’âpreté au combat des soldats tchadiens et de la longue expérience d’une unité de l’armée camerounaise au financement original, le Bataillon d’intervention rapide (BIR).[fn]Créé en 1999 pour lutter contre le grand banditisme et le crime transfrontalier, le Bataillon léger d’intervention est devenu en 2008 le Bataillon d’intervention rapide. Il est financé par la société nationale des hydrocarbures.Hide Footnote A l’inverse, trois des armées du G5 (Burkina, Niger et Mali) présentent plus de faiblesses que de points forts.

L’armée et les services de renseignements burkinabè sont en pleine restructuration depuis la chute du président Compaoré en octobre 2014. L’armée nigérienne doit composer avec un budget en déficit chronique, une relation tendue avec le pouvoir politique et l’obligation d’une présence permanente sur trois frontières (Mali, Libye et Nigéria). L’armée malienne existe sur le papier, mais n’a qu’une très faible capacité opérationnelle. Sa refondation progresse très lentement et elle reste en grande partie ce corps désorganisé qu’elle était à la veille du coup d’Etat du capitaine Sanogo en mars 2012. Comme à cette époque, certains de ses éléments vendent leur équipement au plus offrant et commettent des exactions contre les populations civiles.[fn]Entretiens de Crisis Group, combattants maliens, Kidal, juillet 2017.Hide Footnote

Sans être aussi faible que celles de leurs voisins du Sahel central, les capacités des armées mauritaniennes et tchadiennes sont loin d’être exceptionnelles. Réputée pour la qualité de ses services de renseignements et ses unités d’intervention rapide, la Mauritanie n’a toutefois pas été directement impliquée depuis quatre ans dans des combats notables. Les soldats tchadiens ne sont peut-être plus tout à fait aussi affutés qu’en 2013, souffrants de la fatigue physique de leurs engagements multiples et de problèmes financiers dus à la chute des cours du pétrole. Quand bien même leurs capacités seraient supérieures à celles des autres membres du G5, ces deux armées sont éloignées du point de concentration actuel de la violence situé dans le fuseau central, autour de la région du Liptako-Gourma, où se rencontrent le Burkina, le Mali et le Niger. Ce sont donc paradoxalement les piliers du G5 les plus frêles qui supporteront, dans un premier temps, la charge de travail la plus lourde.

Le G5 ne compte pas en son sein un bailleur capable de débloquer une somme déterminante sur ses fonds propres.

Deuxièmement, le G5 ne compte pas en son sein un bailleur capable de débloquer une somme déterminante sur ses fonds propres, comme ce fût le cas avec le Nigéria pour la FMM.[fn]Le Nigéria a injecté 100 millions de dollars dans la FMM.Hide Footnote Le Burkina Faso, le Niger et le Tchad figurent aux cinq dernières places de l’Indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud). La Mauritanie et le Mali ne sont guère mieux classés. Le G5 fait donc face à un paradoxe similaire à celui de l’Amisom : ses pays membres devront devenir responsables de leur propre sécurité tout en étant dépendant de financements extérieurs.

Pour le moment, le budget initial de la force s’établit à 423 millions d’euros pour ses douze premiers mois d’exercice. Cette somme se divise comme suit : 230 millions d’investissement, 110 millions pour couvrir les premières opérations et 83 millions pour payer les effectifs. Même si ce budget sera fortement revu à la baisse comme le laissent entendre de nombreuses sources,[fn]Ce budget initial pourrait être revu à la baisse et s’établir autour de 250 millions d’euros. Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Ouagadougou, octobre 2017.Hide Footnote il est loin d’être déboursé.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Paris, octobre 2017.Hide Footnote L’Union européenne a donné 50 millions d’euros, les pays membres du G5 chacun 10 millions, la France 8 millions, et l’Arabie Saoudite a promis un don de 84,8 millions d’euros. 

La focalisation sur le budget de la force a fini par faire oublier une autre question : celle de son financement futur et de sa pérennité dans le temps. Le refus américain et britannique de financer la force au travers d’un mécanisme onusien régulier et durable met le G5 à la merci d’une insécurité budgétaire permanente.[fn]Les Etats-Unis se sont engagés à apporter une aide financière de 51 millions d’euros à certains pays membres de la FC-G5S. Quatre-vingt pour cent de cette somme devrait être attribués au Burkina Faso dans la cadre d’une coopération bilatérale. Entretien de Crisis Group, conseiller politique, Paris, novembre 2017.Hide Footnote « Si le financement passe par une conférence de donateurs, il y aura des fonds disponibles pour un ou deux ans, guère plus », notait récemment un diplomate.[fn]Entretien de Crisis Group, New York, novembre 2017.Hide Footnote Pauvres, les pays du G5 vont devoir entretenir, durant une longue période, des équipements coûteux (moyens de mobilités sophistiqués, armes de dernière génération, structures de renseignements performantes, troupes aguerries) qui sont habituellement réservés aux armées les plus riches de la planète.

Le financement du G5 pose en outre la question de l’aptitude des pays membres à absorber des masses de liquidités, considérables à leur échelle, sans en subir les conséquences. Le budget initial du G5, s’il reste fixé à 423 millions d’euros pour la première année, correspond à environ une année du budget total des cinq armées réunies. Rien ne dit que cet afflux d’argent ne sera pas un accélérateur de la corruption qui a miné les armées des pays du G5 au cours des années passées, exacerbé les divisions au sein de celles-ci et entre les pays de la région, et attisé les manipulations parmi des élites politiques intéressées par la captation d’une partie de cette manne soudaine. Déjà, certaines armées des pays du G5 peinent à absorber la pléthore de formations qui leur sont offertes depuis le début de guerre au Mali. Des officiers et sous-officiers de pays membres du G5 passent plus de temps en formation ou en déplacements préparatoires qu’à effectuer le travail pour lequel ils sont employés.[fn]Entretien de Crisis Group, officier supérieur de la gendarmerie, Ouagadougou, décembre 2016.Hide Footnote

Troisièmement, la FMM lutte contre un seul ennemi commun, Boko Haram, retranché dans l’espace relativement fermé du bassin du lac Tchad. Les pays du G5 feront face à une autre réalité. Ses troupes vont devoir se battre dans une région beaucoup plus vaste où les groupes armés, souvent subdivisés, pullulent et s’entrecroisent, rendant très aléatoire une définition précise des cibles. « A ce jour, nous ne savons pas vraiment contre qui nous allons nous battre », confiait un haut gradé de l’armée burkinabè, en octobre dernier.[fn]Ibid.Hide Footnote Le mot « terroriste » inscrit dans la résolution 2359 du Conseil de sécurité des Nations unies est un terme mutant et notoirement difficile à définir. Les allées et venues de certains combattants entre différents groupes brouillent les pistes et peuvent amener les forces du G5 à s’attaquer à des groupes armés qui ne figurent sur aucune liste de mouvements terroristes. Le 7 novembre, lors de la première opération conjointe du G5, des membres de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), signataire de l’Accord de Bamako de 2015, ont été interpelés avant d’être relâchés quatre jours plus tard, suite à la colère de la CMA.[fn]« Mali : libération des membres de la CMA arrêtés lors de l’opération Hawbi », Radio France Internationale (RFI), 12 novembre 2017. La Coordination des mouvements de l’Azawad ou CMA est une alliance de groupes rebelles maliens, touareg et arabes, créée en 2014 et regroupant entre autres le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) ; le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) ; une branche du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) ; la Coalition du peuple pour l’Azawad (CPA) et une aile de la Coordination des mouvements et fronts patriotiques de résistance (CMFPR).Hide Footnote

En outre, comme la FMM qui s’est appuyée sur des unités de combattants civils, les armées du G5 ont de plus en plus recours à des milices ou à des tierces parties, pour faire la guerre à ceux qu’elles ont désignés comme leurs ennemis.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017.Hide Footnote Il n’est pas certain que tous les pays membres considèrent ces milices comme leurs alliés.[fn]Le Niger utilise par exemple des groupes touareg et doosaak basés au Mali pour combattre les groupes jihadistes. Il n’est pas certain que ces groupes soient tous les alliés du gouvernement malien.Hide Footnote De même, des intérêts nationaux continueront certainement à prévaloir sur l’intérêt commun. C’est le cas en particulier du Tchad qui ne s’impliquera sans doute pleinement qu’à la condition que son président estime que les intérêts vitaux de son pays sont menacés. De même, la Mauritanie, pays géographiquement le plus à l’ouest du G5, se trouve pour le moment très loin des attaques armées concentrées à l’est. Il est très peu probable que ce pays s’engage immédiatement contre des groupes qui ne le menacent ni directement ni immédiatement.[fn]La Mauritanie pourrait être plus active dans une phase future de l’action du G5 quand les forces de celui-ci pourront se projeter rapidement dans des régions soumises à l’action de groupes terroristes ou criminels. Le président mauritanien est préoccupé par les activités de certains groupes criminels spécialisés dans le trafic des stupéfiants, opérant dans la région de Tombouctou au Mali avec des relais installés dans son pays, notamment autour de la ville de Nouadhibou. Entretien de Crisis Group, conseiller politique, Paris, novembre 2017.Hide Footnote

Le G5 souffre également d’un manque d’autorité politique, aucun des dirigeants des pays membres n’ayant l’ascendant sur les autres pour dicter une direction commune.

Le G5 souffre également d’un manque d’autorité politique, aucun des dirigeants des pays membres n’ayant l’ascendant sur les autres pour dicter une direction commune. Pour le moment, les cinq membres du G5 ne partagent pas la même opinion sur le déroulement des opérations dans le temps.[fn]Dans son rapport du mois d’octobre 2017, le Secrétaire général des Nations unies souligne, par exemple que le Tchad et le Niger estiment que la phase 1 de l’opérationnalisation de la force doit être achevée avant de passer à sa phase 2 tandis que le Mali et le Burkina Faso se disent favorables à une planification de la phase 2, pendant le déroulement de la phase 1.Hide Footnote

La lutte contre les groupes criminels transnationaux, inscrite dans la résolution 2359, se présente, elle aussi, comme un objectif difficile à atteindre. Elle risque d’être freinée par les conflits d’intérêts que suscitent la collusion entre des segments des Etats membres et les trafiquants, qu’il s’agisse de la participation directe de certains responsables influents de ces nations à des trafics lucratifs ou de liens plus distants reposant sur le clientélisme politique ou la réalité pratique de l’obtention et des échanges de renseignements.

Plus largement, les Etats du G5 devront lutter contre des trafics qui constituent la colonne vertébrale de l’économie de certaines régions défavorisées de leur territoire pour lesquelles ils n’ont guère de propositions alternatives ou attractives. Briser ces filières illicites sans les compenser, notamment celles des migrants, c’est prendre le risque de se mettre une grande partie des populations locales à dos. Or, le G5 a besoin pour réussir du soutien de ses propres populations.

Ce soutien local sera déterminant pour l’avenir du G5 et préoccupe déjà de nombreux diplomates en poste dans la région.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate américain, Ouagadougou, octobre 2017.Hide Footnote Il dépendra non seulement de la prise en compte des intérêts économiques des populations locales, mais aussi du respect de leurs droits. L’enjeu, en effet, est de ne pas jeter davantage les populations dans les bras des groupes armés en multipliant les bavures et les exactions contre les civils, lors d’opérations de contre-insurrection ou en essayant de juguler les commerces illicites. Ce risque est d’autant plus élevé que les groupes armés sont désormais ancrés au sein de populations qui les voient souvent comme des protecteurs et sont parfois sensibles à leurs messages de lutte contre des forces perçues comme des occupants. Dans ce domaine, la FMM est un exemple à ne pas suivre, car l’action de ses armées, en particulier celle du Nigéria, a poussé des milliers d’hommes et de femmes à rejoindre les rangs de Boko Haram pour se venger ou se protéger des exactions commises à leur encontre.

Autre leçon à retenir, celle de l’action brutale de l’armée malienne dans le centre du pays, qui a été un facteur important de la détérioration de la situation.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°238, Mali Central : La fabrique d’une insurrection, 6 juillet 2016.Hide Footnote En effet, de nombreux problèmes dans cette région sont nés du fait que des tâches essentiellement policières furent entreprises par des militaires, notamment celles concernant le vol de bétail, source intarissable de conflits locaux. Il est crucial que les forces du G5 comptent en leur sein un maximum de forces de police, dotées de capacités d’enquête et d’un doigté que n’ont pas les militaires. Si l’ennemi est difficile à définir, il ne doit en aucun cas être la population des pays concernés, même si celle-ci peut avoir des sympathies pour certains groupes armés.

Il est aussi primordial que la FC-G5S agisse en conformité avec les points  mentionnés dans la résolution 2391 des Nations unies concernant ses obligations en matière de droit international et de droits humains. La force aura tout intérêt à travailler dans le cadre de référence en matière de droits humains et de droit humanitaire international tel qu’il sera défini par  le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme.

III. Embouteillage sécuritaire et vide politique

Une autre caractéristique propre à la situation du Sahel différencie la FMM du G5. La FMM s’est installée dans un espace où elle est la principale force à opérer au sol. Cela a considérablement facilité sa mission. La FC-G5S opère, au contraire, dans une région où se trouvent déjà les forces militaires de la France, des Nations unies et des Etats-Unis. Le G5 doit en outre conduire son action en se gardant de se retrouver en porte-à-faux avec un nombre croissant d’initiatives régionales et continentales. Sans une clarification de l’articulation entre les différentes forces sur le terrain, le déploiement de la FC-G5S risque d’aggraver ce qui ressemble de plus en plus à un embouteillage sécuritaire et institutionnel.

La FC-G5S devra d’abord trouver la meilleure synergie possible avec la Minusma. Alors que près de 35 pour cent des effectifs des contingents de la Minusma proviennent des Etats membres du G5, des discussions sont indispensables entre les Nations unies et ces pays sur leurs rôles respectifs. Il est évident que les membres du G5 ne pourront fournir, pendant très longtemps, des contingents, qui se comptent en milliers d’hommes, aux deux forces. Ils n’en ont pas les moyens.

La question de la collaboration entre les deux structures est également loin d’être réglée. Pour la France, la division du travail entre la FC-G5S et la Minusma pourrait être la suivante : la première assurera la sécurité et le contrôle des frontières alors que la seconde s’occupera de l’intérieur des terres.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Paris, octobre 2017.Hide Footnote Pour leur part, certains membres du G5, comme le Burkina et le Tchad ont une vision différente de la situation. Ils aimeraient au contraire voir une partie de leurs troupes engagées dans la Minusma revenir au pays et assurer leur sécurité dans le cadre du FC-G5S ou dans le cadre national.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables politiques et officiers supérieurs de l’armée burkinabè, Ouagadougou, septembre 2016.Hide Footnote

Cette dernière option, très hypothétique pour le moment, ne va pas sans poser de sérieux problèmes. Un rapatriement des effectifs actuellement engagés au sein la Minusma dans leurs pays d’origine impliquerait que ces derniers ne reçoivent plus les contributions financières automatiques des Nations unies. Ce qui pourrait entrainer des problèmes de trésorerie pour leurs ministères de la Défense respectifs. Une telle situation pourrait générer une forte démotivation dans des armées instables qui ont souvent utilisé les missions onusiennes comme des soupapes de sécurité. Les pays du G5 sont confrontés à un dilemme : maintenir leurs effectifs au sein de la Minusma et conserver certains bénéfices associés, mais manquer d’effectifs pour sécuriser leurs propres territoires ou récupérer ses effectifs mais prendre le risque de perdre une source de revenus et de créer des tensions au sein de leurs armées.

La possibilité d’un soutien logistique de la Minusma à la FC-G5S fait aussi débat. Des diplomates soulignent d’abord le fait qu’une aide en eau, en vivre, en carburant et en service médicaux, ne pourrait se faire qu’à l’intérieur des frontières du Mali, compte tenu du mandat de stabilisation de la Minusma, limité aux frontières maliennes. Sur ce point, une complémentarité pourrait en théorie être trouvée avec les Etats-Unis qui envisagent, dans le cadre de leur collaboration bilatérale, un soutien logistique à certains pays membres de la FC-G5S. Mais même si cette complémentarité est trouvée, le soutien logistique apporté par la Minusma butera sans doute sur le problème de son financement, les Etats-Unis s’opposant fermement à toute augmentation du budget de la Minusma et à tout recours à des contributions obligatoires. Finalement, on pourrait se demander si la Minusma n’aurait pas les capacités de soutenir une autre force qu’elle-même.

Les pays du G5 devront [...] compter avec leur appartenance à d’autres organisations envers lesquelles elles ont des obligations.

Les pays du G5 devront aussi compter avec leur appartenance à d’autres organisations envers lesquelles elles ont des obligations. Le Niger et le Tchad ont deux fers au feu : la FC-G5S et la FMM, laquelle doit faire face actuellement à une résurgence des attentats de Boko Haram. Les protestations du Tchad, qui estime qu’on lui demande trop, doivent être prises très au sérieux, et pas seulement vues comme une manière habile de faire monter les enchères et de vendre au meilleur prix son engagement.[fn]« Idriss Déby menace de retirer ses troupes des opérations de la Minusma et du G5 Sahel », Jeune Afrique, 25 juin 2017.Hide Footnote Ce pays fournit d’ores et déjà 1 390 hommes à la Minusma et environ 2 000 hommes à la FMM. Mal gérées, ces questions liées aux engagements multiples risquent à terme d’affaiblir la FC-G5S ou la FMM, voire de les faire éclater.

Le G5 aura aussi à composer avec deux acteurs importants de la région sahélo-saharienne : la Cedeao et l’Algérie. La Cedeao est mécontente d’avoir été écartée de choix cruciaux qui concernent son pré carré et de voir trois de ses membres créer le G5, une organisation vue comme concurrente et non inclusive. La Cedeao soutient officieusement une autre structure, le processus de Nouakchott, qui est à ses yeux plus inclusif, efficace et durable que le G5.[fn]Initié par la Commission de l’Union africaine en mars 2013, le processus de Nouakchott a été lancé en mars 2017. Il s’agit d’un mécanisme de renforcement de la coopération sécuritaire entre les pays du Sahel et la mise en œuvre opérationnelle de l’Architecture africaine de paix et de sécurité (Apsa) dans la région sahélienne. Il regroupe onze pays : l’Algérie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigéria, le Sénégal et le Tchad.Hide Footnote Le processus de Nouakchott regroupe des pays d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb et serait, de ce fait, plus à même de gérer des conflits comme le conflit malien dont les causes et les ramifications s’étendent bien au-delà des frontières de l’Afrique occidentale. L’Algérie, acteur régional majeur, va plus loin et conditionne son soutien au G5 à l’intégration de celui-ci dans le processus de Nouakchott qu’elle considère comme plus légitime, car initié par l’Union africaine.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, New York, novembre 2017.Hide Footnote Comme à son habitude, ce pays observe d’un œil inquiet cette initiative soutenue par la France.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates, New York et Ouagadougou, octobre et novembre 2017.Hide Footnote Enfin, l’Algérie est préoccupée par l’impact, positif ou négatif, des activités du G5 sur la mise en œuvre de l’Accord de Bamako de 2015.

Il serait dommageable qu’en cherchant une meilleure coopération régionale, l’arrivée du G5 sur une scène très encombrée déclenche de nouvelles divisions entre les pays de la région. C’est un risque réel. Un pays membre de la Cedeao s’est récemment opposé au prêt demandé par le G5 de matériel appartenant à la Force en attente de l’organisation régionale ouest-africaine.[fn]Entretien de Crisis Group, cadre de la Cedeao, novembre 2014.Hide Footnote Comme la FMM l’a fait en gommant une partie de l’animosité entre le Nigéria et le Cameroun, le G5 devra surmonter les contentieux passés qui existent entre ses membres, mais aussi entre ceux-ci et leur voisinage. L’effort de sécurité ne pourra avoir de portée suffisante s’il n’est pas soutenu, en parallèle, par un travail diplomatique constant et patient visant à déminer les différends entre les pays de la région et à apaiser les frustrations.

Surtout, la construction du G5 et de sa force armée ne peut occulter la nécessité de poursuivre les efforts pour le règlement politique des crises sahéliennes. Il existe aujourd’hui un danger qui consisterait à choisir la solution sécuritaire et à baisser les bras devant la recherche difficile de solutions autres que guerrières à des problèmes qui sont éminemment politiques et sociaux.

Le G5 et sa force qui s’apprêtent à recevoir des millions de dollars d’investissement ne doivent pas faire oublier qu’un processus de paix a été lancé au Mali, et qu’il stagne. Ce processus ne couvre pas les autres zones de conflits où la FC-G5S est censée intervenir. Au centre du Mali comme au nord du Burkina Faso, les conflits à caractère locaux sont le terreau qui favorise l’émergence de groupes terroristes. La FC-G5S doit s’intégrer dans un cadre plus large, doté d’objectifs politiques. Dans les zones où elle agit et si elle parvient à les pacifier, des espaces de négociations locaux doivent être ouverts afin de traiter les causes des conflits intercommunautaires. Ces conflits locaux sont ceux sur lesquels prospèrent les groupes jihadistes et doivent constituer une priorité. Des contacts en vue de négociations doivent être renoués avec certains chefs locaux de groupes jihadistes, issus des terroirs sahéliens. La réussite de la FC-G5S est liée à cet agenda politique et à la nécessité d’isoler les groupes jihadistes des communautés locales et des autres groupes armés.

IV. Conclusion

Tentative de réponse au déficit de coopération militaire régionale, la FC-G5S est aussi une réponse par défaut à une situation marquée par le déficit de solutions politiques et diplomatiques des crises actuelles au Sahel. Cette initiative, composante importante dans la stratégie de règlement des conflits armés sahéliens, ne pourra constituer un succès que si elle s’intègre dans le paysage sécuritaire de la région, en se coordonnant avec les forces en présence, au niveau stratégique et diplomatique, en respectant les populations dont le soutien lui est indispensable et en disposant d’un appui financier solide.

Dakar/Bruxelles, 12 décembre 2017

Annexe A : Carte du Sahel

Carte du Sahel CrisisGroup