Tchad : le choix de Mahamat Déby
Tchad : le choix de Mahamat Déby
Report 111 / Africa

Tchad : vers le retour de la guerre ?

En Avril 2006, le Tchad a failli basculer à nouveau dans la guerre civile. Les opérations militaires menées par les différents groupes armés d’opposition et la réponse des forces gouvernementales ont créé une insécurité sur la zone frontalière avec le Soudan et la République centrafricaine.

Synthèse

En Avril 2006, le Tchad a failli basculer à nouveau dans la guerre civile. Les opérations militaires menées par les différents groupes armés d’opposition et la réponse des forces gouvernementales ont créé une insécurité sur la zone frontalière avec le Soudan et la République centrafricaine. Bien que l’offensive menée par le Front uni pour le changement démocratique (FUCD) à partir de sa base arrière au Darfur jusqu’aux portes de la capitale Tchadienne se soit soldée par une victoire pour le président Déby, elle n’a véritablement rien réglé sur le front militaire et a souligné la grande faiblesse politique du régime. Le succès de la contre-offensive de l’armée Tchadienne était dû pour une part non-négligeable à l’aide cruciale en logistique et renseignements que lui fournirent ses alliés français du dispositif Épervier. Paradoxalement, cette défaite militaire pourrait inciter les mouvements armés d’opposition à se rapprocher les uns des autres et à débuter une guerre d’usure au nord, à l’est et à la frontière avec la République centrafricaine. La crise semble donc loin d’être résolue et pourrait s’installer dans la durée.

À quelques semaines de l’élection présidentielle, le Président Idriss Déby a dû faire face à des désertions spectaculaires parmi les officiers supérieurs de son armée et au sein de la classe dirigeante. Les tentatives de coup d’état et d’assassinats, tout comme l’incursion du mois d’avril du FUCD visaient à empêcher Déby de briguer un troisième mandat aux élections du 3 mai. Mais après le coup de force militaire qui avait secouru son régime en avril, Déby a emporté ce scrutin controversé dès le premier tour avec 64,67 pour cent des voix[fn]. Ces résultats officiels sont toutefois remis en cause par la quasi-totalité des groupes d’opposition. Afin d’éviter un embrasement du Tchad, la France et la communauté internationale se sont toutefois empressées de reconnaître ces résultats, tout en annonçant qu’elles s’attendaient à voir Déby démocratiser son régime durant ce nouveau mandat. 

La détérioration de la situation au Tchad n’est pas uniquement due, comme N’Djamena le prétend, au débordement de la crise du Darfour et à l’instrumentalisation par Khartoum de chefs de guerre tchadiens. Elle est également l’expression de la crise politique que traverse le régime semi-autoritaire d’Idriss Déby. La stratégie contre insurrectionnelle utilisée par Khartoum dans la guerre au Darfour, l’implication massive du Tchad, officielle et officieuse, dans ce conflit et l’absence d’espace politique ont abouti dans ce dernier pays à une expression par les armes des divergences politiques. Les liens de plus en plus profonds entre la guerre au Darfour et les affrontements au Tchad soulignent la convergence des deux crises et donc la difficulté croissante de les régler indépendamment l’une de l’autre.

L’arrivée d’Idriss Déby au pouvoir en 1990 augurait de nouveaux espoirs. La politique régionale de la Libye se normalisait et la fin de la guerre froide permettait l’émergence du multipartisme. Mais la culture de parti unique et la volonté de contrôler le champ politique ont eu raison des aspirations populaires exprimées lors de la Conférence nationale souveraine de 1993. Si le multipartisme existe, les institutions démocratiques ont été largement vidées de leurs sens. Les élections de 1996 et 1997 furent caractérisées par des fraudes, celles de 2001 et 2002 tournèrent à la farce.

Les seize années de pouvoir de Déby furent marquées par des tentatives de coups d’État et par des rébellions vite noyées dans le sang ou contenues par l’expulsion de ces groupes vers la République centrafricaine et le Soudan. Le Tchad a donc connu une paix relative mais jamais la réconciliation. Une remise à plat du contrat social aurait réduit le pouvoir des groupes dominants militairement et ouvert un processus politique incontrôlable par Idriss Déby.

La crise actuelle s’inscrit dans un triple contexte: une crise fiscale due au détournement systématique et à grande échelle des revenus de l’État, ce qui engendre une crise sociale sans précédent alors même que les revenus pétroliers devraient permettre à la population tchadienne de mieux vivre; une radicalisation des oppositions au sein des sphères dirigeantes liées à la succession d’Idriss Déby; et la guerre du Darfour, devenue un conflit transnational à cause de l’implication massive d’officiels Zaghawa (l’ethnie du président) qui offrent aux dissidents darfouriens un sanctuaire et l’aide militaire nécessaire à leur combat.

Khartoum et N’Djamena ont parié sur leurs rébellions respectives et ont ainsi créé les conditions du conflit actuel. L’opposition armée tchadienne a rendu des services à Khartoum, alors que les insurgés darfouriens ont prêté main forte à l’armée tchadienne dans les combats d’avril dernier dans l’est et le sud du Tchad.

L’opposition armée tchadienne reste profondément divisée, et ce davantage par les personnalités qui la dirigent que sur les projets qu’elles proposent. En mai 2006, trois groupes semblaient significatifs. Le Front uni pour le changement démocratique, dirigé par Mahamat Nour, qui bénéficiait d’un appui soudanais fort. Les groupes Zaghawa dissidents, fédérés sous l’égide du Rassemblement des forces démocratiques (RAFD) et dirigés par Timan Erdimi, ancien directeur de cabinet de Déby. Enfin, le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), fondé en 1998, qui opère dans l’extrême nord à la frontière avec la Libye et est commandé par Mahamat Choua Dazi.

Plus d’une vingtaine d’autres groupes qui n’appartiennent pas à ces coalitions prétendent également être actifs sur le terrain militaire mais semblent l’être surtout sur Internet. Cette opposition armée ne reflète toutefois que les aspirations de groupes minoritaires ou marginaux de la population. Un changement de régime par les armes, dans un tel contexte, n’apporterait aucune garantie de stabilisation et d’ouverture démocratique.

Le Tchad compte environ 70 partis politiques. Certains ont été créés de toute pièce par le pouvoir pour diviser ses opposants. Les plus importants sont réunis depuis 2002 au sein de la Coordination des partis politiques pour la défense de la constitution (CPDC). La société civile a aussi commencé à s’organiser, grâce aux mobilisations nationales et internationales autour de la question épineuse de la gestion des revenus pétroliers et autour du dossier des droits de l’homme; les syndicats jouent un rôle significatif. Il faudrait également citer une opposition civile en exil dont la représentativité ne peut être mesurée.

L’aspiration la plus partagée aujourd’hui par la population tchadienne est le retour de la sécurité (en particulier la fin du harcèlement par la police et les militaires à toute heure et en tout lieu) et un dialogue national qui permette une ouverture politique, le retour des oppositions armées (ou leur perte de légitimité) et des élections transparentes.

Nairobi/Bruxelles, le 1er juin 2006

The April 2006 rebel offensive brought Chad to the brink of all-out civil war. The victory that President Idriss Déby ultimately achieved in pushing the United Front for Democracy and Change (FUCD) back from the gates of the capital, N’Djamena, to its Darfur sanctuary settled nothing on the military front and underscored the political fragility of the regime. The army’s success was primarily due to French logistical and intelligence support, while the setback paradoxically may encourage the armed opposition groups to forge closer links in order to pursue a war of attrition in the north, the east and along the border with the Central African Republic. The crisis is far from resolved, and is likely to be an enduring one.

Only weeks before the 3 May presidential elections, Déby had to fight off spectacular defections of senior figures from the army and the political elite as well as assassination attempts, all likewise aimed at preventing him from gaining a third term but he won the controversial elections with 64.67 per cent of the vote[fn].Though opposition groups challenged the result, France and the wider international community hastily accepted it to avoid further destabilisation, while declaring that they now expected the president to democratise his regime.

The rapid deterioration of the internal situation is not due solely to a spill-over of the Darfur crisis and Khartoum’s deliberate use of Chadian warlords in its counter-insurgency strategy, as Déby’s government claims. It is equally the manifestation of the political crisis of the semi-authoritarian regime and the absence of domestic political space that has militarised all political differences in the country. However, the ever deeper links between Darfur and the clashes in Chad underscore the convergence of the two crises and the difficulty of settling one independently from the other.

A hopeful aura surrounded Déby’s rise to power in 1990. Libya’s regional policy was becoming more normal, and the Cold War’s end encouraged transition to multiparty politics. But the one-party culture and the drive to control all political space prevailed at the 1993 national conference. Although numerous parties exist, the institutions guaranteeing democracy have largely been emptied of substance. The 1996 and 1997 elections were marred by fraud; those of 2001 and 2002 were farcical.

Déby’s sixteen-year rule has been marked by coup attempts and rebellions that were either suppressed with extreme violence or partially settled by expelling dissident elements to Sudan and the Central African Republic. Chad has known relative peace but never reconciliation, since renegotiating the social contract would have weakened the militarily dominant groups and opened a political process Déby did not control.

The present crisis has a triple context: systematic, large-scale embezzlement of state revenues triggering an unprecedented social crisis at a time when oil revenues should have allowed Chadians to live better; radicalisation of opposition within the inner ruling circles over the succession to Déby; and the Darfur war, which at one level should be considered trans-national because of massive involvement of Zaghawa (the president’s ethnic group), who give the Darfur rebels the sanctuary and weapons necessary to sustain their struggle. Chadian armed opposition groups have aided the Sudanese government in Darfur, while Darfur rebels helped Chad’s army turn back the April offensive.

The armed opposition to Déby is deeply divided by leadership clashes, not over objectives. While more than twenty others claim to be militarily active but are mostly present on the Internet, the three most significant groups are:

  • the FUCD, headed by Mahamat Nour, which receives strong Sudanese support;
     
  • the Zaghawa dissident groups, under the Rally of Democratic Forces (RaFD) umbrella and chaired by Timan Erdimi, a former director of Déby’s cabinet; and
     
  • the Movement for Democracy and Justice in Chad (MDJT), established in 1998 and operating in the extreme north along the Libyan border under the command of Mahmat Choua Dazi.

This armed opposition, however, reflects only the aspirations of marginal or minority groups in the population. A regime change by force in such a context would bring neither stabilisation nor a democratic opening.

There are about 70 political parties, some created by the regime to divide its opposition. The most significant joined in 2002 to create the Coordination of Political Parties for the Defence of Democracy (CPPDD). Civil society has become increasingly organised due to national and international mobilisation around the oil and human rights issues. Unions and the exiled civil opposition also are important to the internal political dynamics.

The most shared aspirations among Chadians are for security (in particular, an end to ubiquitous police and army harassment) and a national dialogue that permits a political opening, the return of the armed opposition and transparent elections.

Nairobi/Brussels, 1 June 2006

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Tchad : le choix de Mahamat Déby

Originally published in Le Monde

Op-Ed / Africa

Tchad : le choix de Mahamat Déby

Originally published in Le Monde

Enrica Picco, d’International Crisis Group, appelle le président de transition à nommer une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur la répression des manifestations du 20 octobre.

La journée sanglante du 20 octobre marque un tournant dans la transition tchadienne. Jusqu’à cette date, la junte militaire, qui a pris le pouvoir en avril 2021 à la mort d’Idriss Déby, avait respecté la feuille de route pour un retour à l’ordre constitutionnel. Les risques de déstabilisation du Tchad, après 30 ans de régime autoritaire, semblaient écartés. A la tête d’une transition militaire, Mahamat Déby, 38 ans et fils du président défunt, promettait une ouverture de l’espace public que les Tchadiens espéraient depuis longtemps. La tenue de négociations dès son accession au pouvoir avec les opposants historiques du régime de son père allait dans le sens de cette promesse. Mais la répression violente de la manifestation demandant, jeudi dernier, l’aboutissement de la transition a complètement changé la donne.

L’exception tchadienne

A la mort d’Idriss Déby, l’Union africaine n’a pas considéré la prise de pouvoir par une junte militaire comme un coup d’Etat, contrairement aux décisions qu’elle avait rendues ailleurs dans la région dans des situations similaires. L’organisation continentale a cependant imposé deux conditions aux militaires tchadiens : leur pouvoir devait se limiter à une période transitoire de dix-huit mois, renouvelable une seule fois, et les membres du gouvernement de transition ne pouvaient pas se présenter aux élections à venir. Ces conditions auraient dû permettre, au terme de la transition, une alternance de pouvoir à N’Djamena.

L’année 2022 a débuté avec deux évènements prometteurs : la tenue, à partir de mars, de négociations entre des représentants du gouvernement et de 52 groupes armés rebelles à Doha, au Qatar, puis des consultations à N’Djamena entre le Président Mahamat Déby et tous les représentants de la société civile et des partis d’opposition, y compris les plus réticents à négocier avec le pouvoir. Les pourparlers entamés avec l’opposition et avec les rebelles ont abouti à une même conclusion : leur participation aux étapes de la transition était conditionnée à la garantie claire que les militaires quitteraient le pouvoir à la fin de la transition.

Des frustrations politiques et sociales

Mais en l’absence de cette garantie, de nombreux partis et groupes armés ont refusé de participer au dialogue national. Les conclusions de ce dialogue, qui s’est tenu en leur absence entre le 20 août et le 8 octobre, a mis le feu aux poudres. Encore plus que l’extension de la transition, sur laquelle il y avait un certain consensus dans le pays, c’est le fait que les membres de la transition seront désormais éligibles aux élections qui a provoqué la colère les Tchadiens. La crainte d’une succession dynastique est devenue réelle. Le gouvernement d’unité nationale, mis rapidement en place le 14 octobre, avec des opposants acquis au régime depuis le dialogue, n’a pas apaisé cette colère.

La mauvaise gouvernance et les inégalités sociales ... sont devenues insupportables pour de nombreux Tchadiens.

De plus, les frustrations débordent de la sphère politique. La mauvaise gouvernance et les inégalités sociales, héritage de 30 ans de régime Déby, sont devenues insupportables pour de nombreux Tchadiens. Aux scandales de corruption qui impliquent l’élite au pouvoir s’ajoutent le manque d’opportunités pour les jeunes, les coupures d’électricité récurrentes et des inondations qui ont laissé près 350 000 personnes sans abri dans la capitale au mois d’août.

Ces tensions, politiques et sociales, ont abouti à la journée du jeudi 20 octobre. Le dirigeant du plus important parti de l’opposition Les Transformateurs, Succès Masra, a déclaré le 19 octobre avoir créé un « gouvernement du peuple pour la justice et l’égalité », alors que la plateforme de la société civile Wakit Tama a appelé à une mobilisation permanente contre le gouvernement de transition. A la veille des manifestations, le gouvernement a dénoncé une tentative d’insurrection armée et interdit les manifestations. Mais le lendemain, des milliers de Tchadiens sont descendus dans les rues et le régime a réagi très brutalement.

Les heurts entre police et manifestants ont été d’une rare violence. Les manifestants ont saccagé et incendié le siège du parti du Premier ministre, Saleh Kebzabo, les forces de l’ordre ont ouvert le feu de façon indiscriminée sur la foule. Le bilan officiel est très élevé, plus de 50 morts et 300 blessés, et ne cesse de s’alourdir à mesure que sont relayées les informations venant des provinces. Le même jour, le Premier ministre a annoncé un couvre-feu dans les principales villes et la suspension des activités des partis impliqués dans les manifestations. La situation reste extrêmement tendue dans l’ensemble du pays.  

Moment charnière pour Mahamat Déby

Pour éviter de nouvelles violences, toutes les parties prenantes devraient prendre des mesures urgentes. Le Président Déby devrait condamner l’usage excessif de la force et nommer une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur les évènements du 20 octobre. Plutôt que de réprimer toujours plus durement la société civile et l’opposition, il devrait faire appel aux médiateurs nationaux et internationaux, comme le Groupe des religieux et des sages, l’Union africaine et le Qatar, en vue d’inclure les opposants dans la dernière phase de la transition. Il devrait surtout apaiser les tensions en reconsidérant l’éligibilité aux élections des membres de la transition et en s’engageant publiquement à transférer le pouvoir aux civils à la fin de la transition.

L’Union africaine, l’Union européenne, la France et les Etats-Unis, devrait conditionner leur soutien à la poursuite de la transition.

Pour leur part, les opposants devraient également condamner toute forme de protestation violente et utiliser tous les recours légaux prévus dans la charte de transition pour garantir des élections transparentes. Finalement, l’Union africaine, l’Union européenne, la France et les Etats-Unis, devrait conditionner leur soutien à la poursuite de la transition et à la mise en place de mesures qui garantissent l’inclusion et la représentativité.  

Les évènements du 20 octobre ont sérieusement entaché les espoirs de ceux qui considéraient le Tchad comme une exception parmi les tumultueuses transitions de la région. Mahamat Déby doit faire un choix. Il peut adopter le même régime brutal que celui de son père. Mais il est aussi encore temps pour lui de corriger cette inquiétante dérive autoritaire et de ramener le Tchad sur la voie d’une réelle transition vers un régime plus démocratique.

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