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People walk on the N'Gueli bridge, marking the border between Chad and Cameroon near N'Djamena, 4 April 2015. AFP PHOTO/PHILIPPE DESMAZES
Report 233 / Africa

Tchad: entre ambitions 
et fragilités

A la veille du scrutin présidentiel du 10 avril, la grogne sociale monte alors que le pays est confronté à une crise économique majeure, une fragilisation du modèle religieux, et des attaques violentes de Boko Haram. Le régime, qui ambitionne de prendre les commandes de la lutte antiterroriste dans la région, risque de faire face à l’émergence de toutes sortes d’acteurs violents si des institutions légitimes et un contrat social ne sont pas mis en place.

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Synthèse

Alors que le Tchad est devenu un partenaire privilégié des pays occidentaux dans la lutte contre le jihadisme dans l’espace sahélo-saharien, les vulnérabilités du régime s’accentuent rapidement et l’année 2016 s’annonce difficile. En plus d’un contexte très tendu avant le scrutin présidentiel du 10 avril et d’une montée de la grogne sociale, le pays fait face à une crise économique majeure, à une fragilisation du modèle religieux et aux attaques violentes de Boko Haram, même si le groupe est affaibli. L’approche principalement militaire, au détriment de l’engagement politique et social de l’Etat dans les zones affectées par la violence jihadiste, risque d’exacerber les tensions. Enfin, à la veille d’une élection qui, sauf surprise, devrait voir le président  Idriss Déby reconduit pour un cinquième mandat, de nombreux Tchadiens perçoivent l’absence d’alternance démocratique ou de plan de succession comme les germes d’une crise violente. Il est urgent d’ouvrir l’espace politique et de créer des institutions étatiques susceptibles de recevoir l’appui de la population et de durer. Cela exigera un changement d’approche à la fois des autorités nationales et de leurs partenaires. 

Jusqu’à récemment, le Tchad était considéré comme un pays pauvre, sans influence et constamment sous la menace de rébellions. Mais la donne a changé : le Tchad a normalisé ses relations avec le Soudan en 2010, est devenu un producteur de pétrole et un acteur militaire incontournable, tout particulièrement dans la bande sahélo-saharienne mais également plus au sud en République centrafricaine (RCA). En déployant ses soldats sur différents fronts : en RCA dans une intervention très critiquée, au Mali et plus récemment dans la région du lac Tchad pour lutter contre Boko Haram, le régime joue la carte de la diplomatie militaire et ambitionne de prendre les commandes de la lutte antiterroriste dans la région. Ce faisant, le Tchad consolide ses alliances avec les Occidentaux dans un partenariat fondé sur la lutte contre des ennemis communs, mais perçu par une partie des Tchadiens comme une garantie pour un régime en mal de légitimité. Ce partenariat, qui s’inscrit dans une longue histoire de proximité avec les Occidentaux, comporte ainsi des risques politiques et démocratiques importants.

Le Tchad demeure très fragile à l’intérieur de ses frontières et fait face à une situation sécuritaire inédite. Habitué aux rébellions à base ethnico-régionale, le pays est aujourd’hui engagé dans un nouveau combat, asymétrique, contre le mouvement violent jihadiste Boko Haram. Bien que ce dernier n’ait pas constitué de véritable base sociale au Tchad, des combattants tchadiens sont présents dans ses rangs. Après un premier choc frontal au début de l’année 2015, l’appareil sécuritaire tchadien doit prévenir les attentats dans la capitale et faire face à une guérilla dans la zone du lac Tchad. Les populations du lac sont ainsi confrontées aux attentats-suicides de Boko Haram et aux fréquents pillages de villages qui font de nombreuses victimes et engendrent des déplacements massifs de populations. Si le groupe est aujourd’hui affaibli par les opérations militaires des pays de la région, la menace demeure. Parallèlement, l’instabilité en Libye continue à susciter de fortes inquiétudes à N’Djamena. 

Craignant de nouvelles attaques sur le sol tchadien, y compris à N’Djamena, le gouvernement a pris une série de mesures pour renforcer le dispositif sécuritaire, adapter l’arsenal législatif aux nouvelles menaces et contrôler davantage l’espace religieux. Si beaucoup de Tchadiens, notamment dans la capitale, adhèrent à cette politique antiterroriste, des voix s’élèvent pour dénoncer les dérives des forces de sécurité lors de contrôles, mais aussi les arrestations et convocations arbitraires. 

Le pays traverse également une crise économique majeure liée à la fois à la régionalisation des attaques de Boko Haram, qui perturbe fortement ses échanges commerciaux avec le Nigéria et le Cameroun, et à la baisse du cours du pétrole, qui frappe de plein fouet une économie devenue très dépendante des revenus de l’or noir. Ces difficultés contraignent le gouvernement à une politique d’austérité. A l’approche de l’élection, la grogne sociale prend de l’ampleur. Plusieurs thèmes sont mobilisateurs : cherté de la vie, austérité budgétaire, corruption, impunité, et les manifestations prennent même une couleur plus politique avec la dénonciation de la candidature du président Déby à un cinquième mandat. Le climat politique et social est très tendu et la répression des manifestations ainsi que l’arrestation des membres de la société civile pourraient encore exacerber ces tensions.   

Enfin, la volonté du gouvernement de policer et de contrôler l’espace religieux, qui se manifeste notamment par l’interdiction de la burqa et la promotion d’un islam « tchadien », sous-entendu soufi, est plébiscitée mais rencontre aussi des résistances. Celles-ci révèlent des antagonismes profonds entre courants majoritaires soufis et minorités fondamentalistes, dans un contexte de forte expansion du wahhabisme, notamment chez les jeunes. Si ces tensions intramusulmanes ne constituent pas une menace immédiate, elles sont un facteur de délitement du tissu social sur le moyen terme. 

Face à ces défis en cascades, les autorités tchadiennes doivent avant tout éviter les politiques d’exclusion géographique ou religieuse. La menace la plus importante pour la stabilité du Tchad sur le long terme n’est pas Boko Haram, bien qu’il faille combattre ce groupe avec détermination, mais une crise politique nationale qui créerait un terreau fertile pour l’émergence de toutes sortes d’acteurs violents, y compris jihadistes. Pour éviter cela, les autorités tchadiennes doivent à tout prix ouvrir l’espace politique et bâtir des institutions légitimes capables de survivre au régime actuel. 

Nairobi/Bruxelles, 30 mars 2016

Burkina Faso's President Christian Kabore, Mauritania's President Abdel Aziz, France's President Macron, Mali's President Keita, Chad's President Deby and Niger's President Issoufou pose during G5 Sahel Summit in Bamako, Mali, on 2 July 2017. REUTERS/Luc Gnago
Report 258 / Africa

Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire

Créée en février 2017, la Force conjointe du G5 Sahel est une force de nouvelle génération dans un espace sahélien où se bousculent des initiatives militaires et diplomatiques parfois concurrentes. Il ne suffira pas de fournir des armes et de l’argent pour résoudre les crises sahéliennes. Pour atteindre ses objectifs, la force doit gagner la confiance des populations et des puissances régionales et obtenir leur soutien.

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  • Que se passe-t-il ?  Dix mois après son lancement, la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), fruit de l’initiative de cinq pays du Sahel visant au règlement des conflits armés sahéliens, soulève de nombreuses questions et peine à trouver sa place dans la région.
     
  • En quoi est-ce significatif ?  Le succès ou l’échec de cette force dépendra de sa capacité à se positionner dans l’embouteillage des diverses forces armées présentes dans le Sahel et à gagner la confiance des populations.
     
  • Comment agir ?  Les efforts de cette force armée doivent s’accompagner d’une action politique, ils doivent être coordonnés avec ceux des autres forces et acteurs régionaux et internationaux et reposer sur un financement solide de ses bailleurs.

 

Synthèse

Dix mois après son lancement, la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), initiative commune à cinq pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), prend forme peu à peu. Elle s’appuie désormais sur deux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, possède son propre quartier général et a effectué, début novembre, sa première mission aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Cette force, qui est importante pour remédier à l’inquiétante instabilité dont souffre le Mali et plus largement le Sahel, reste à construire. Elle soulève de nombreuses questions sans réponses quant à son financement, sa capacité opérationnelle, la coopération politique entre ses cinq membres et sa place dans un espace sahélien où se bousculent des initiatives militaires et diplomatiques parfois concurrentes. Réunis à l’occasion de la conférence de Paris du 13 décembre visant à parfaire son opérationnalisation, les promoteurs de la FC-G5S devront avoir à l’esprit que la construction de cette force, et plus largement le règlement des crises sahéliennes, n’est pas uniquement une affaire d’armes et d’argent.

Composante d’une organisation plus large nommée G5 dont le lancement a eu lieu en 2014, la FC-G5S est une force qui reste largement expérimentale. Elle résulte d’une volonté croissante, tant du continent que des acteurs extérieurs, de mettre en œuvre ce type de réponse militaire de nouvelle génération dans un contexte où le concept onusien de maintien de la paix, inadapté à des conflits asymétriques et au terrorisme suscite de plus en plus de scepticisme.

Sans se désengager complètement du Sahel, la France et les autres pays européens présents dans cette région tentent de limiter leur présence militaire au sol et de diminuer le coût financier de leurs opérations extérieures en déléguant une partie de celles-ci à leurs partenaires africains et à des drones. Pour la France et l’Allemagne en particulier, le Sahel reste une région stratégique pour leurs intérêts économiques et politiques. Elle est surtout perçue comme une menace potentielle pour leur propre sécurité, et une source de migration et de terrorisme. Les Etats africains, quant à eux, ne font plus confiance à leurs propres organisations régionales et continentales pour garantir leur sécurité et expérimentent donc de nouvelles pistes en matière de défense collective, nommées forces ad hoc par les spécialistes.

La FC-G5S a été créée peu après une autre force ad hoc, la Force multinationale mixte (FMM), lancée par quatre pays (Cameroun, Niger, Nigéria et Tchad) et qui combat, depuis 2012, l’insurrection de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. Comparée à cette force cousine, la force du G5 présente de nombreuses faiblesses : ses armées ont des capacités moindres et ses membres sont beaucoup moins riches. Là où la FMM agit avec l’appui discret de puissances occidentales contre un ennemi unique, le G5 évolue dans une région où les groupes armés sont plus d’une vingtaine, ce qui complique la définition d’une cible commune. De plus, cette nouvelle force devra trouver sa place dans une région où opèrent déjà les forces de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), l’opération française Barkhane et un contingent américain dont le nombre exact d’hommes reste un mystère.

Le succès ou l’échec de cette nouvelle force dépendra en grande partie de son positionnement dans cet embouteillage sécuritaire et de l’articulation de son action avec des armées qui sont sur place depuis 2013. S’il est assez clair que l’opération française Barkhane servira de tuteur à la FC-G5S, sa collaboration avec la Minusma, à laquelle les Etats membres du G5 fournissent 35 pour cent de ses effectifs, l’est beaucoup moins. L’aide logistique que pourrait apporter la Minusma à la FC-G5S ne peut par exemple pas être régionale, car le mandat de stabilisation de cette mission concerne uniquement le Mali.

[La réussite du G5] sera aussi liée à la capacité qu’auront ses promoteurs à l’intégrer dans un cadre plus large.

Sa réussite sera aussi liée à la capacité qu’auront ses promoteurs à l’intégrer dans un cadre plus large, doté d’objectifs politiques. Dans les zones où agit la force du G5 et si elle arrive à les pacifier, des espaces de négociation locaux doivent être rapidement ouverts et des canaux de communication avec certains chefs de groupes jihadistes, issus des terroirs sahéliens doivent être maintenus ou réactivés. La FC-G5S atteindra son objectif si elle parvient à isoler les groupes jihadistes des communautés locales et des autres groupes armés, qui leur apportent actuellement du soutien.

Pour ce faire, la FC-G5S a besoin de l’appui et de la confiance de ses propres populations. Leurs droits doivent donc être strictement respectés. Les bavures et les exactions à leur encontre pousseront, à coup sûr, ces populations du côté de groupes jihadistes, habiles à offrir protection et promesse de vengeance. Dans ce domaine, la FMM est un exemple à ne pas suivre, car la brutalité de ses armées, en particulier celle du Nigéria, a poussé des milliers de citoyens, apeurés ou en colère, à rejoindre les rangs de Boko Haram.

Le G5 et sa force armée devront aussi gagner la confiance de l’Algérie et de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Pour l’instant, ces deux puissances régionales lui préfèrent le processus de Nouakchott regroupant onze pays d’Afrique de l’Ouest, du bassin du lac Tchad et du Maghreb et donc jugé plus inclusif. A leurs yeux, ce processus est aussi plus légitime, car initié par l’Union africaine. Faute d’une meilleure entente avec ces deux partenaires, la recherche de plus de cohésion régionale débouchera paradoxalement sur de nouvelles divisions entre voisins. De même, sa lente et difficile construction et les énergies qu’elle mobilise ne doivent pas faire oublier qu’un processus de paix est en cours et piétine au nord du Mali, et qu’il est à ce jour la seule solution politique à une crise qui avant d’être militaire est éminemment politique et sociale. En somme, la FC-G5S ne doit pas seulement être une façade qui cache une absence de vision politique.

Recommandations

  • Les droits des populations vivant dans les zones où opère la FC-G5S doivent être strictement respectés, faute de quoi une partie de ces populations, à la recherche de protection, se rangera du côté des groupes jihadistes actifs au Sahel. Cela nécessite une sensibilisation des personnels militaires, policiers et judiciaires des pays du G5 aux droits humains fondamentaux ; la mise en place de voies de recours juridiques pour les familles des personnes tuées ou arrêtées dans le cadre des opérations de la force du G5 ; la conformité avec le cadre de référence en matière de droits humains et de droit humanitaire international défini par  le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ; et la prise de sanctions exemplaires contre les auteurs de violations des droits humains.
     
  • La FC-G5S doit être une composante d’un projet qui va au-delà de la répression et qui intègre la recherche de solutions politiques aux crises sahéliennes. Son opérationnalisation doit s’accompagner de la promotion de négociations au niveau local visant à traiter la cause des conflits et à inciter certains chefs de groupes jihadistes, issus des terroirs sahéliens, à s’engager dans le dialogue.
     
  • Un travail diplomatique parallèle à l’action de la force doit être mené par les pays du G5 et la France, son principal soutien. Cette action a pour premier objectif de calmer les inquiétudes que suscite l’opérationnalisation de la FC-G5S auprès de l’Algérie et de la Cedeao afin de créer une unité régionale qui dépasse les frontières du G5 Sahel et de s’assurer que ces deux puissances régionales travailleront avec le G5 et non contre lui.
     
  • La coopération militaire bilatérale des Etats-Unis doit être aménagée pour mieux coïncider avec les autres forces présentes au Sahel. Les Etats-Unis, s’ils veulent lutter contre les groupes jihadistes, ont intérêt à ce que leur coopération bilatérale ne duplique pas mais complète celle que la France, l’Union européenne et les Nations unies apportent à la FC-G5S.
     
  • La FC-G5S doit reposer sur des moyens financiers importants. Ses bailleurs gagneraient à lui apporter des financements immédiats et effectifs et non des promesses de dons. Ils devraient se montrer suffisamment généreux pour aller au-delà du budget initial demandé et garantir à la force un financement sur le long terme.

Dakar/Bruxelles, 12 décembre 2017

I. Le G5, c’est quoi ?

Lancée en février 2017, la Force conjointe G5 Sahel (FC-G5S) est une des composantes de l’organisation G5 Sahel. L’idée de cette nouvelle organisation régionale qui réunit le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad est née en février 2014. Visant à répondre aux défis de sécurité et de développement dans la région du Sahel, elle a été soutenue par la France, le pays européen le plus engagé militairement dans cette région du monde. Paris refuse de s’attribuer la paternité de cette initiative, communiquant abondamment sur le fait que celle-ci est d’abord une décision prise par les cinq chefs d’Etat des pays membres.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable militaire français et diplomate européen, Dakar, novembre 2017.Hide Footnote Il est très difficile de trancher dans ce débat de recherche en paternité. Mais Paris a fait preuve, depuis la création du G5, d’une très forte activité diplomatique pour soutenir le G5 qui est perçu par certains acteurs régionaux, à tort ou à raison, comme sa création.

Le G5 est une organisation encore très plastique qui ne cesse d’évoluer. A sa naissance en 2014, le G5 se voulait une initiative multidimensionnelle dotée d’un fort volet de développement. Ce volet a peu à peu disparu des conversations, les initiateurs du G5 se concentrant là où se trouvait la mobilisation internationale, c’est-à-dire sur l’aspect sécurité, et donnant donc la priorité à la très difficile construction, notamment pour sa partie budgétaire, d’une force armée commune.

Lors du sommet du G5 en juillet 2017, la France, l’Allemagne et l’Union européenne (EU) ont ajouté au G5 un second volet, baptisé Alliance pour le Sahel, en cours de constitution.[fn]Pour plus de détails sur l’alliance pour le Sahel, voir le site internet de la diplomatie française, La force conjointe G5 Sahel et l’Alliance pour le Sahel https://diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/defense-et-securite/crises-et-conflits/la-force-conjointe-g5-sahel-et-l-alliance-pour-le-sahel.Hide Footnote La création de cette Alliance, censée coordonner les initiatives et mobiliser les bailleurs s’est effectuée sans que le G5 renonce officiellement à son propre pilier de développement. Ce qui soulève deux questions : l’une portant sur la complémentarité de l’Alliance et du G5 sachant que le Secrétariat permanent du G5 est « un cadre institutionnel pour la coordination et le suivi de la coopération régional dans le domaine du développement » ; l’autre sur l’avenir du G5 en tant qu’organisation.[fn]C’est en ces termes que le G5 se présente dans une offre d’emploi publiée au début du mois de décembre 2017.Hide Footnote En effet, à mesure que passent les mois, le G5 se résume, de plus en plus, à sa force militaire. Même si les acronymes G5 et FC-G5S ne sont pas interchangeables et désignent deux structures différentes, leur confusion est désormais très fréquente et le G5 est présenté, sous de nombreuses plumes, pour ce qu’il n’est pas mais pourrait devenir : une force armée.

La FC-G5S divise l’espace sahélien en trois zones : un fuseau oriental qui implique le Niger et le Tchad doté de deux bataillons ; un fuseau central qui couvre le Mali, le Burkina Faso et le Niger où opèreront trois bataillons ; un fuseau occidental qui concernera la Mauritanie et le Mali où seront engagés deux bataillons. Chaque bataillon emploiera environ 650 hommes. Chaque zone est pourvue de son propre poste de commandement (PC tactique), et un poste de commandement général (PC opératif) est installé au Mali. La force est dirigée par un commandant nommé par le président en exercice du G5. Choisi parmi les cinq chefs d’Etat des pays membres, celui-ci occupe ce poste pour une année.

Le mandat initial de la force inclut la lutte contre le terrorisme, le crime organisé et le trafic d’êtres humains ; le rétablissement de l’autorité de l’Etat ; l’aide au retour des personnes déplacées ; la contribution aux opérations humanitaires et une contribution à la mise en œuvre d’initiatives liées au développement. Son mandat est officiellement un mandat d’imposition et non de maintien de la paix. Dans la réalité, l’action du FC-G5S ressemble plus à une opération de contre-insurrection qu’à une mission classique d’imposition de la paix. Ses règles d’engagement relèvent du registre de la guerre.

La FC-G5S s’inscrit dans une histoire récente de tentatives, plus ou moins réussies, d’appropriation par les pays africains de leur propre sécurité.

La FC-G5S s’inscrit dans une histoire récente de tentatives, plus ou moins réussies, d’appropriation par les pays africains de leur propre sécurité. Cette histoire a timidement débuté avec l’envoi d’un détachement africain au Shaba (ex-Zaïre) en 1978, puis avec la première force de maintien de la paix de l’OUA (Organisation de l’unité africaine, ancêtre de l’Union africaine) au Tchad en 1981.[fn]Voir Romain Esmenjaud et Benedickt Francke, « Qui s’est approprié la gestion de la paix et de la sécurité en Afrique ? », Revue international et Stratégique, 2009.Hide Footnote Les expériences qui ont suivi, des années 1980 aux années 2000, ont été, le plus souvent, effectuées dans le cadre de missions pourvues d’un mandat de maintien de la paix, engageant des forces d’interposition plus que des armées combattantes.

Les nouveaux défis sécuritaires, comme le terrorisme et l’activité grandissante de réseaux criminels internationaux auxquels est confronté le continent, la volonté de désengagement progressif de certains acteurs occidentaux majeurs pour des raisons politiques ou budgétaires et l’érosion du concept de maintien de la paix ont, depuis une dizaine d’années, accéléré et sensiblement modifié les termes de cette appropriation de leur sécurité par les Africains.

Le G5 se place dans une tendance actuelle de constitution de forces ad hoc qui vont au-delà du concept de maintien de la paix et qui sont mandatées pour une intervention militaire directe. La mise en place de ce nouveau type de forces est aujourd’hui au cœur de la stratégie de l’Union africaine, dont le Conseil de paix et de sécurité a créé dès 2007 la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom).[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°255, Nouveau départ pour les relations entre l’Union africaine et l’Union européenne, 17 octobre 2017.Hide Footnote

Le G5 entend remédier à l’échec des initiatives de coopération militaire régionale et internationale qui ont suivi l’installation et l’expansion de groupes armés au Mali puis au Sahel. Ceux-ci sont issus de la guerre civile algérienne des années 1990 dont une poignée d’irréductibles combattants se sont installés dans le désert malien ou, plus récemment, sont le produit de désordres locaux, comme les conflits intercommunautaires au Mali central ou régionaux comme le chaos libyen. En dépit de plusieurs tentatives, les pays de la région sahélo-saharienne n’ont jamais réussi à construire une architecture de sécurité commune, capable de casser l’élan de tels groupes. Conduit par l’Algérie, le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc) n’a jamais vraiment décollé. Faute de moyens et d’entente suffisant entre ses membres, la Cedeao n’a pas pu déployer au Sahel sa propre initiative de sécurité régionale, la Force en attente.[fn]La Cedeao dispose d’une capacité d’intervention militaire, la Force en attente (FAC), anciennement appelée ECOMOG. Sur le rôle de cette force, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°234, Mettre en œuvre l’architecture de paix et de sécurité (III) : l’Afrique de l’Ouest, 14 avril 2016.Hide Footnote Inadaptée à une guerre asymétrique, la Minusma a, elle aussi, échoué à stabiliser le pays qui est au centre des crises sahéliennes.[fn]« Il faut repenser la doctrine de maintien de la paix des Nations unies …. On ne maintient pas la paix là où elle n’existe pas ». Discours du président sénégalais Macky Sall à l’occasion de l’ouverture du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique, novembre 2017.Hide Footnote

Les groupes armés ont non seulement prospéré sur cette incapacité et les divisions entre pays de la région, mais ont aussi fait preuve d’une capacité d’intégration finalement supérieure à celle des Etats qu’ils attaquent. Animés par une cause commune, ils ont su, mieux que les nations, engrener des rouages locaux, régionaux et internationaux. La création en mars 2017 du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) en est la dernière preuve en date. Cette alliance, qui opère sous la bannière internationale d’al-Qaeda, intègre deux groupes ancrés dans les terroirs du nord et du centre du Mali – Ansar Eddine et le Front de libération du Macina – ainsi qu’al-Mourabitoune, une organisation active à l’échelle de la région élargie aux franges du Maghreb.[fn]« Lettre ouverte au Conseil de sécurité des Nations unies sur le maintien de la paix au Mali », Crisis Group, 24 avril 2017.Hide Footnote

Ces groupes ont en outre profité de l’immensité désertique qui caractérise la géographie sahélienne pour adapter leur stratégie à l’intervention militaire française et internationale de 2013. L’action française, menée dans le cadre de l’opération Serval, a chassé les groupes armés des villes qu’ils ont brièvement contrôlées. Elle a aussi poussé, dans le cadre d’une stratégie politique discrète, à encourager des sympathisants d’al-Qaeda, notamment ceux engagés dans les mouvements Ansar Eddine et le Mouvement pour l’unification et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), à rejoindre les pourparlers de paix d’Alger ou à se désolidariser de ces groupes terroristes. Mais ces groupes ont alors eu recours à l’une des ruses les plus classiques de la guerre.[fn]La pression sur les vides de l’adversaire fait l’objet d’un chapitre entier dans le traité de stratégie militaire de Sun Tzu, L’art de la guerre. Quelques-unes des lignes de ce grand classique résument à merveille la stratégie actuelle des groupes armés jihadistes au Sahel : « Surgissez dans le néant ; attaquez les vides ; évitez ce qu’il défend pour porter votre pointe là où il ne vous attend pas …. ».Hide Footnote Ils se sont déconcentrés, éparpillés et ont attaqué les espaces ruraux, abandonnés par les Etats et fragilisés par les tensions locales, en particulier ceux situés dans les zones frontalières. Faute d’une sécurisation commune, ces espaces aux marges des Etats constituent des points de repli et de circulation idéaux pour ces adversaires.

Les pays du G5 entendent remédier [au] déficit de coopération régionale et de surveillance de ces espaces abandonnés.

Les pays du G5 entendent remédier à ce déficit de coopération régionale et de surveillance de ces espaces abandonnés. La France et l’Allemagne sont aussi préoccupées par leur propre sécurité intérieure et perçoivent le Sahel comme une base potentielle de lancement d’attaques contre leur territoire, même si aucune attaque provenant de cette région n’a eu lieu en Europe. Ces deux pays, ainsi que de nombreux membres de l’Union européenne, entendent aussi contrôler le flux de migrants en provenance de cette zone et envisagent la FC-G5S comme faisant partie d’une stratégie plus globale de régulation des migrations. De ce point de vue, cette initiative apparait comme logique et sensée.[fn]La France, et plus largement l’Union européenne, tentent depuis plusieurs mois d’attribuer la paternité du G5 aux pays de la région et de minimiser l’implication de Paris dans la gestation de cette idée. Entretiens de Crisis Group, responsable militaire français et diplomate européen, Dakar, novembre 2017.Hide Footnote

Son opérationnalisation a débuté avec l’inauguration d’un quartier général à Sévaré au Mali et une première mission, baptisée Hawbi, à la frontière du Burkina, du Mali et du Niger, début novembre. Mais cette nouvelle architecture sécuritaire, extrêmement complexe, reste pour le moment à l’esquisse, plus expérimentale qu’effective tant elle recèle encore de questions sans réponses. Elle prendra du temps à se construire et, comme l’espère une France fatiguée et à court de solutions, à remplacer ses soldats, même partiellement. Elle devra réussir là où d’autres initiatives similaires ont échoué et bâtir ce que peu d’ensembles de nations ont réussi à édifier : une défense commune.

II. Des capacités opérationnelles et financières limitées

La création du G5 suit de peu la constitution et l’opérationnalisation d’une force régionale pour combattre l’insurrection de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, la Force multinationale mixte (FMM).[fn]Cette force est commune à quatre pays du bassin du lac Tchad : le Cameroun, le Niger, le Nigéria et le Tchad.Hide Footnote Celle-ci est souvent présentée comme un exemple à suivre du fait de son relatif succès à endiguer l’expansion de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables de l’Union africaine, Addis-Abeba, mars 2017.Hide Footnote Le G5 aura beaucoup de difficultés à emprunter les mêmes chemins que la FMM, pour au moins trois raisons.

Premièrement, la capacité de ses armées ne souffre pas la comparaison. La FMM a bénéficié du poids en hommes et en matériel de l’armée nigériane, de l’âpreté au combat des soldats tchadiens et de la longue expérience d’une unité de l’armée camerounaise au financement original, le Bataillon d’intervention rapide (BIR).[fn]Créé en 1999 pour lutter contre le grand banditisme et le crime transfrontalier, le Bataillon léger d’intervention est devenu en 2008 le Bataillon d’intervention rapide. Il est financé par la société nationale des hydrocarbures.Hide Footnote A l’inverse, trois des armées du G5 (Burkina, Niger et Mali) présentent plus de faiblesses que de points forts.

L’armée et les services de renseignements burkinabè sont en pleine restructuration depuis la chute du président Compaoré en octobre 2014. L’armée nigérienne doit composer avec un budget en déficit chronique, une relation tendue avec le pouvoir politique et l’obligation d’une présence permanente sur trois frontières (Mali, Libye et Nigéria). L’armée malienne existe sur le papier, mais n’a qu’une très faible capacité opérationnelle. Sa refondation progresse très lentement et elle reste en grande partie ce corps désorganisé qu’elle était à la veille du coup d’Etat du capitaine Sanogo en mars 2012. Comme à cette époque, certains de ses éléments vendent leur équipement au plus offrant et commettent des exactions contre les populations civiles.[fn]Entretiens de Crisis Group, combattants maliens, Kidal, juillet 2017.Hide Footnote

Sans être aussi faible que celles de leurs voisins du Sahel central, les capacités des armées mauritaniennes et tchadiennes sont loin d’être exceptionnelles. Réputée pour la qualité de ses services de renseignements et ses unités d’intervention rapide, la Mauritanie n’a toutefois pas été directement impliquée depuis quatre ans dans des combats notables. Les soldats tchadiens ne sont peut-être plus tout à fait aussi affutés qu’en 2013, souffrants de la fatigue physique de leurs engagements multiples et de problèmes financiers dus à la chute des cours du pétrole. Quand bien même leurs capacités seraient supérieures à celles des autres membres du G5, ces deux armées sont éloignées du point de concentration actuel de la violence situé dans le fuseau central, autour de la région du Liptako-Gourma, où se rencontrent le Burkina, le Mali et le Niger. Ce sont donc paradoxalement les piliers du G5 les plus frêles qui supporteront, dans un premier temps, la charge de travail la plus lourde.

Le G5 ne compte pas en son sein un bailleur capable de débloquer une somme déterminante sur ses fonds propres.

Deuxièmement, le G5 ne compte pas en son sein un bailleur capable de débloquer une somme déterminante sur ses fonds propres, comme ce fût le cas avec le Nigéria pour la FMM.[fn]Le Nigéria a injecté 100 millions de dollars dans la FMM.Hide Footnote Le Burkina Faso, le Niger et le Tchad figurent aux cinq dernières places de l’Indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud). La Mauritanie et le Mali ne sont guère mieux classés. Le G5 fait donc face à un paradoxe similaire à celui de l’Amisom : ses pays membres devront devenir responsables de leur propre sécurité tout en étant dépendant de financements extérieurs.

Pour le moment, le budget initial de la force s’établit à 423 millions d’euros pour ses douze premiers mois d’exercice. Cette somme se divise comme suit : 230 millions d’investissement, 110 millions pour couvrir les premières opérations et 83 millions pour payer les effectifs. Même si ce budget sera fortement revu à la baisse comme le laissent entendre de nombreuses sources,[fn]Ce budget initial pourrait être revu à la baisse et s’établir autour de 250 millions d’euros. Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Ouagadougou, octobre 2017.Hide Footnote il est loin d’être déboursé.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Paris, octobre 2017.Hide Footnote L’Union européenne a donné 50 millions d’euros, les pays membres du G5 chacun 10 millions, la France 8 millions, et l’Arabie Saoudite a promis un don de 84,8 millions d’euros. 

La focalisation sur le budget de la force a fini par faire oublier une autre question : celle de son financement futur et de sa pérennité dans le temps. Le refus américain et britannique de financer la force au travers d’un mécanisme onusien régulier et durable met le G5 à la merci d’une insécurité budgétaire permanente.[fn]Les Etats-Unis se sont engagés à apporter une aide financière de 51 millions d’euros à certains pays membres de la FC-G5S. Quatre-vingt pour cent de cette somme devrait être attribués au Burkina Faso dans la cadre d’une coopération bilatérale. Entretien de Crisis Group, conseiller politique, Paris, novembre 2017.Hide Footnote « Si le financement passe par une conférence de donateurs, il y aura des fonds disponibles pour un ou deux ans, guère plus », notait récemment un diplomate.[fn]Entretien de Crisis Group, New York, novembre 2017.Hide Footnote Pauvres, les pays du G5 vont devoir entretenir, durant une longue période, des équipements coûteux (moyens de mobilités sophistiqués, armes de dernière génération, structures de renseignements performantes, troupes aguerries) qui sont habituellement réservés aux armées les plus riches de la planète.

Le financement du G5 pose en outre la question de l’aptitude des pays membres à absorber des masses de liquidités, considérables à leur échelle, sans en subir les conséquences. Le budget initial du G5, s’il reste fixé à 423 millions d’euros pour la première année, correspond à environ une année du budget total des cinq armées réunies. Rien ne dit que cet afflux d’argent ne sera pas un accélérateur de la corruption qui a miné les armées des pays du G5 au cours des années passées, exacerbé les divisions au sein de celles-ci et entre les pays de la région, et attisé les manipulations parmi des élites politiques intéressées par la captation d’une partie de cette manne soudaine. Déjà, certaines armées des pays du G5 peinent à absorber la pléthore de formations qui leur sont offertes depuis le début de guerre au Mali. Des officiers et sous-officiers de pays membres du G5 passent plus de temps en formation ou en déplacements préparatoires qu’à effectuer le travail pour lequel ils sont employés.[fn]Entretien de Crisis Group, officier supérieur de la gendarmerie, Ouagadougou, décembre 2016.Hide Footnote

Troisièmement, la FMM lutte contre un seul ennemi commun, Boko Haram, retranché dans l’espace relativement fermé du bassin du lac Tchad. Les pays du G5 feront face à une autre réalité. Ses troupes vont devoir se battre dans une région beaucoup plus vaste où les groupes armés, souvent subdivisés, pullulent et s’entrecroisent, rendant très aléatoire une définition précise des cibles. « A ce jour, nous ne savons pas vraiment contre qui nous allons nous battre », confiait un haut gradé de l’armée burkinabè, en octobre dernier.[fn]Ibid.Hide Footnote Le mot « terroriste » inscrit dans la résolution 2359 du Conseil de sécurité des Nations unies est un terme mutant et notoirement difficile à définir. Les allées et venues de certains combattants entre différents groupes brouillent les pistes et peuvent amener les forces du G5 à s’attaquer à des groupes armés qui ne figurent sur aucune liste de mouvements terroristes. Le 7 novembre, lors de la première opération conjointe du G5, des membres de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), signataire de l’Accord de Bamako de 2015, ont été interpelés avant d’être relâchés quatre jours plus tard, suite à la colère de la CMA.[fn]« Mali : libération des membres de la CMA arrêtés lors de l’opération Hawbi », Radio France Internationale (RFI), 12 novembre 2017. La Coordination des mouvements de l’Azawad ou CMA est une alliance de groupes rebelles maliens, touareg et arabes, créée en 2014 et regroupant entre autres le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) ; le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) ; une branche du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) ; la Coalition du peuple pour l’Azawad (CPA) et une aile de la Coordination des mouvements et fronts patriotiques de résistance (CMFPR).Hide Footnote

En outre, comme la FMM qui s’est appuyée sur des unités de combattants civils, les armées du G5 ont de plus en plus recours à des milices ou à des tierces parties, pour faire la guerre à ceux qu’elles ont désignés comme leurs ennemis.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017.Hide Footnote Il n’est pas certain que tous les pays membres considèrent ces milices comme leurs alliés.[fn]Le Niger utilise par exemple des groupes touareg et doosaak basés au Mali pour combattre les groupes jihadistes. Il n’est pas certain que ces groupes soient tous les alliés du gouvernement malien.Hide Footnote De même, des intérêts nationaux continueront certainement à prévaloir sur l’intérêt commun. C’est le cas en particulier du Tchad qui ne s’impliquera sans doute pleinement qu’à la condition que son président estime que les intérêts vitaux de son pays sont menacés. De même, la Mauritanie, pays géographiquement le plus à l’ouest du G5, se trouve pour le moment très loin des attaques armées concentrées à l’est. Il est très peu probable que ce pays s’engage immédiatement contre des groupes qui ne le menacent ni directement ni immédiatement.[fn]La Mauritanie pourrait être plus active dans une phase future de l’action du G5 quand les forces de celui-ci pourront se projeter rapidement dans des régions soumises à l’action de groupes terroristes ou criminels. Le président mauritanien est préoccupé par les activités de certains groupes criminels spécialisés dans le trafic des stupéfiants, opérant dans la région de Tombouctou au Mali avec des relais installés dans son pays, notamment autour de la ville de Nouadhibou. Entretien de Crisis Group, conseiller politique, Paris, novembre 2017.Hide Footnote

Le G5 souffre également d’un manque d’autorité politique, aucun des dirigeants des pays membres n’ayant l’ascendant sur les autres pour dicter une direction commune.

Le G5 souffre également d’un manque d’autorité politique, aucun des dirigeants des pays membres n’ayant l’ascendant sur les autres pour dicter une direction commune. Pour le moment, les cinq membres du G5 ne partagent pas la même opinion sur le déroulement des opérations dans le temps.[fn]Dans son rapport du mois d’octobre 2017, le Secrétaire général des Nations unies souligne, par exemple que le Tchad et le Niger estiment que la phase 1 de l’opérationnalisation de la force doit être achevée avant de passer à sa phase 2 tandis que le Mali et le Burkina Faso se disent favorables à une planification de la phase 2, pendant le déroulement de la phase 1.Hide Footnote

La lutte contre les groupes criminels transnationaux, inscrite dans la résolution 2359, se présente, elle aussi, comme un objectif difficile à atteindre. Elle risque d’être freinée par les conflits d’intérêts que suscitent la collusion entre des segments des Etats membres et les trafiquants, qu’il s’agisse de la participation directe de certains responsables influents de ces nations à des trafics lucratifs ou de liens plus distants reposant sur le clientélisme politique ou la réalité pratique de l’obtention et des échanges de renseignements.

Plus largement, les Etats du G5 devront lutter contre des trafics qui constituent la colonne vertébrale de l’économie de certaines régions défavorisées de leur territoire pour lesquelles ils n’ont guère de propositions alternatives ou attractives. Briser ces filières illicites sans les compenser, notamment celles des migrants, c’est prendre le risque de se mettre une grande partie des populations locales à dos. Or, le G5 a besoin pour réussir du soutien de ses propres populations.

Ce soutien local sera déterminant pour l’avenir du G5 et préoccupe déjà de nombreux diplomates en poste dans la région.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate américain, Ouagadougou, octobre 2017.Hide Footnote Il dépendra non seulement de la prise en compte des intérêts économiques des populations locales, mais aussi du respect de leurs droits. L’enjeu, en effet, est de ne pas jeter davantage les populations dans les bras des groupes armés en multipliant les bavures et les exactions contre les civils, lors d’opérations de contre-insurrection ou en essayant de juguler les commerces illicites. Ce risque est d’autant plus élevé que les groupes armés sont désormais ancrés au sein de populations qui les voient souvent comme des protecteurs et sont parfois sensibles à leurs messages de lutte contre des forces perçues comme des occupants. Dans ce domaine, la FMM est un exemple à ne pas suivre, car l’action de ses armées, en particulier celle du Nigéria, a poussé des milliers d’hommes et de femmes à rejoindre les rangs de Boko Haram pour se venger ou se protéger des exactions commises à leur encontre.

Autre leçon à retenir, celle de l’action brutale de l’armée malienne dans le centre du pays, qui a été un facteur important de la détérioration de la situation.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°238, Mali Central : La fabrique d’une insurrection, 6 juillet 2016.Hide Footnote En effet, de nombreux problèmes dans cette région sont nés du fait que des tâches essentiellement policières furent entreprises par des militaires, notamment celles concernant le vol de bétail, source intarissable de conflits locaux. Il est crucial que les forces du G5 comptent en leur sein un maximum de forces de police, dotées de capacités d’enquête et d’un doigté que n’ont pas les militaires. Si l’ennemi est difficile à définir, il ne doit en aucun cas être la population des pays concernés, même si celle-ci peut avoir des sympathies pour certains groupes armés.

Il est aussi primordial que la FC-G5S agisse en conformité avec les points  mentionnés dans la résolution 2391 des Nations unies concernant ses obligations en matière de droit international et de droits humains. La force aura tout intérêt à travailler dans le cadre de référence en matière de droits humains et de droit humanitaire international tel qu’il sera défini par  le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme.

III. Embouteillage sécuritaire et vide politique

Une autre caractéristique propre à la situation du Sahel différencie la FMM du G5. La FMM s’est installée dans un espace où elle est la principale force à opérer au sol. Cela a considérablement facilité sa mission. La FC-G5S opère, au contraire, dans une région où se trouvent déjà les forces militaires de la France, des Nations unies et des Etats-Unis. Le G5 doit en outre conduire son action en se gardant de se retrouver en porte-à-faux avec un nombre croissant d’initiatives régionales et continentales. Sans une clarification de l’articulation entre les différentes forces sur le terrain, le déploiement de la FC-G5S risque d’aggraver ce qui ressemble de plus en plus à un embouteillage sécuritaire et institutionnel.

La FC-G5S devra d’abord trouver la meilleure synergie possible avec la Minusma. Alors que près de 35 pour cent des effectifs des contingents de la Minusma proviennent des Etats membres du G5, des discussions sont indispensables entre les Nations unies et ces pays sur leurs rôles respectifs. Il est évident que les membres du G5 ne pourront fournir, pendant très longtemps, des contingents, qui se comptent en milliers d’hommes, aux deux forces. Ils n’en ont pas les moyens.

La question de la collaboration entre les deux structures est également loin d’être réglée. Pour la France, la division du travail entre la FC-G5S et la Minusma pourrait être la suivante : la première assurera la sécurité et le contrôle des frontières alors que la seconde s’occupera de l’intérieur des terres.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Paris, octobre 2017.Hide Footnote Pour leur part, certains membres du G5, comme le Burkina et le Tchad ont une vision différente de la situation. Ils aimeraient au contraire voir une partie de leurs troupes engagées dans la Minusma revenir au pays et assurer leur sécurité dans le cadre du FC-G5S ou dans le cadre national.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables politiques et officiers supérieurs de l’armée burkinabè, Ouagadougou, septembre 2016.Hide Footnote

Cette dernière option, très hypothétique pour le moment, ne va pas sans poser de sérieux problèmes. Un rapatriement des effectifs actuellement engagés au sein la Minusma dans leurs pays d’origine impliquerait que ces derniers ne reçoivent plus les contributions financières automatiques des Nations unies. Ce qui pourrait entrainer des problèmes de trésorerie pour leurs ministères de la Défense respectifs. Une telle situation pourrait générer une forte démotivation dans des armées instables qui ont souvent utilisé les missions onusiennes comme des soupapes de sécurité. Les pays du G5 sont confrontés à un dilemme : maintenir leurs effectifs au sein de la Minusma et conserver certains bénéfices associés, mais manquer d’effectifs pour sécuriser leurs propres territoires ou récupérer ses effectifs mais prendre le risque de perdre une source de revenus et de créer des tensions au sein de leurs armées.

La possibilité d’un soutien logistique de la Minusma à la FC-G5S fait aussi débat. Des diplomates soulignent d’abord le fait qu’une aide en eau, en vivre, en carburant et en service médicaux, ne pourrait se faire qu’à l’intérieur des frontières du Mali, compte tenu du mandat de stabilisation de la Minusma, limité aux frontières maliennes. Sur ce point, une complémentarité pourrait en théorie être trouvée avec les Etats-Unis qui envisagent, dans le cadre de leur collaboration bilatérale, un soutien logistique à certains pays membres de la FC-G5S. Mais même si cette complémentarité est trouvée, le soutien logistique apporté par la Minusma butera sans doute sur le problème de son financement, les Etats-Unis s’opposant fermement à toute augmentation du budget de la Minusma et à tout recours à des contributions obligatoires. Finalement, on pourrait se demander si la Minusma n’aurait pas les capacités de soutenir une autre force qu’elle-même.

Les pays du G5 devront [...] compter avec leur appartenance à d’autres organisations envers lesquelles elles ont des obligations.

Les pays du G5 devront aussi compter avec leur appartenance à d’autres organisations envers lesquelles elles ont des obligations. Le Niger et le Tchad ont deux fers au feu : la FC-G5S et la FMM, laquelle doit faire face actuellement à une résurgence des attentats de Boko Haram. Les protestations du Tchad, qui estime qu’on lui demande trop, doivent être prises très au sérieux, et pas seulement vues comme une manière habile de faire monter les enchères et de vendre au meilleur prix son engagement.[fn]« Idriss Déby menace de retirer ses troupes des opérations de la Minusma et du G5 Sahel », Jeune Afrique, 25 juin 2017.Hide Footnote Ce pays fournit d’ores et déjà 1 390 hommes à la Minusma et environ 2 000 hommes à la FMM. Mal gérées, ces questions liées aux engagements multiples risquent à terme d’affaiblir la FC-G5S ou la FMM, voire de les faire éclater.

Le G5 aura aussi à composer avec deux acteurs importants de la région sahélo-saharienne : la Cedeao et l’Algérie. La Cedeao est mécontente d’avoir été écartée de choix cruciaux qui concernent son pré carré et de voir trois de ses membres créer le G5, une organisation vue comme concurrente et non inclusive. La Cedeao soutient officieusement une autre structure, le processus de Nouakchott, qui est à ses yeux plus inclusif, efficace et durable que le G5.[fn]Initié par la Commission de l’Union africaine en mars 2013, le processus de Nouakchott a été lancé en mars 2017. Il s’agit d’un mécanisme de renforcement de la coopération sécuritaire entre les pays du Sahel et la mise en œuvre opérationnelle de l’Architecture africaine de paix et de sécurité (Apsa) dans la région sahélienne. Il regroupe onze pays : l’Algérie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigéria, le Sénégal et le Tchad.Hide Footnote Le processus de Nouakchott regroupe des pays d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb et serait, de ce fait, plus à même de gérer des conflits comme le conflit malien dont les causes et les ramifications s’étendent bien au-delà des frontières de l’Afrique occidentale. L’Algérie, acteur régional majeur, va plus loin et conditionne son soutien au G5 à l’intégration de celui-ci dans le processus de Nouakchott qu’elle considère comme plus légitime, car initié par l’Union africaine.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, New York, novembre 2017.Hide Footnote Comme à son habitude, ce pays observe d’un œil inquiet cette initiative soutenue par la France.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates, New York et Ouagadougou, octobre et novembre 2017.Hide Footnote Enfin, l’Algérie est préoccupée par l’impact, positif ou négatif, des activités du G5 sur la mise en œuvre de l’Accord de Bamako de 2015.

Il serait dommageable qu’en cherchant une meilleure coopération régionale, l’arrivée du G5 sur une scène très encombrée déclenche de nouvelles divisions entre les pays de la région. C’est un risque réel. Un pays membre de la Cedeao s’est récemment opposé au prêt demandé par le G5 de matériel appartenant à la Force en attente de l’organisation régionale ouest-africaine.[fn]Entretien de Crisis Group, cadre de la Cedeao, novembre 2014.Hide Footnote Comme la FMM l’a fait en gommant une partie de l’animosité entre le Nigéria et le Cameroun, le G5 devra surmonter les contentieux passés qui existent entre ses membres, mais aussi entre ceux-ci et leur voisinage. L’effort de sécurité ne pourra avoir de portée suffisante s’il n’est pas soutenu, en parallèle, par un travail diplomatique constant et patient visant à déminer les différends entre les pays de la région et à apaiser les frustrations.

Surtout, la construction du G5 et de sa force armée ne peut occulter la nécessité de poursuivre les efforts pour le règlement politique des crises sahéliennes. Il existe aujourd’hui un danger qui consisterait à choisir la solution sécuritaire et à baisser les bras devant la recherche difficile de solutions autres que guerrières à des problèmes qui sont éminemment politiques et sociaux.

Le G5 et sa force qui s’apprêtent à recevoir des millions de dollars d’investissement ne doivent pas faire oublier qu’un processus de paix a été lancé au Mali, et qu’il stagne. Ce processus ne couvre pas les autres zones de conflits où la FC-G5S est censée intervenir. Au centre du Mali comme au nord du Burkina Faso, les conflits à caractère locaux sont le terreau qui favorise l’émergence de groupes terroristes. La FC-G5S doit s’intégrer dans un cadre plus large, doté d’objectifs politiques. Dans les zones où elle agit et si elle parvient à les pacifier, des espaces de négociations locaux doivent être ouverts afin de traiter les causes des conflits intercommunautaires. Ces conflits locaux sont ceux sur lesquels prospèrent les groupes jihadistes et doivent constituer une priorité. Des contacts en vue de négociations doivent être renoués avec certains chefs locaux de groupes jihadistes, issus des terroirs sahéliens. La réussite de la FC-G5S est liée à cet agenda politique et à la nécessité d’isoler les groupes jihadistes des communautés locales et des autres groupes armés.

IV. Conclusion

Tentative de réponse au déficit de coopération militaire régionale, la FC-G5S est aussi une réponse par défaut à une situation marquée par le déficit de solutions politiques et diplomatiques des crises actuelles au Sahel. Cette initiative, composante importante dans la stratégie de règlement des conflits armés sahéliens, ne pourra constituer un succès que si elle s’intègre dans le paysage sécuritaire de la région, en se coordonnant avec les forces en présence, au niveau stratégique et diplomatique, en respectant les populations dont le soutien lui est indispensable et en disposant d’un appui financier solide.

Dakar/Bruxelles, 12 décembre 2017

Annexe A : Carte du Sahel

Carte du Sahel CrisisGroup