Tchad : quels risques après la mort d’Idriss Déby ?
Tchad : quels risques après la mort d’Idriss Déby ?
Briefing 65 / Africa

Tchad: sortir du piège pétrolier

Depuis 2003, l’exploitation du pétrole a contribué lourdement à la détérioration de la gouvernance interne au Tchad, menant à une succession de crises politiques et de rébellions. Les retombées financières du pétrole – 53 millions de barils rapportant 1,2 milliards de dollars à l’Etat en 2007 – ont attisé les appétits au sein du régime qui ont, à leur tour, nourri des dissensions et débouché sur des rébellions rapidement soutenues par le voisin soudanais.

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Synthèse

Depuis 2003, l’exploitation du pétrole a contribué lourdement à la détérioration de la gouvernance interne au Tchad, menant à une succession de crises politiques et de rébellions. Les retombées financières du pétrole – 53 millions de barils rapportant 1,2 milliards de dollars à l’Etat en 2007 – ont attisé les appétits au sein du régime qui ont, à leur tour, nourri des dissensions et débouché sur des rébellions rapidement soutenues par le voisin soudanais. Les revenus du pétrole ont par ailleurs donné au président Idriss Déby les moyens de rejeter tout dialogue politique véritable, et de répondre aux menaces de renversement venues du Soudan par le surarmement. L’enthousiasme suscité par l’exploitation du pétrole a fait place à un désenchantement généralisé. Pour sortir de ce cercle vicieux et susciter les conditions d’une stabilisation durable du pays, le gouvernement tchadien doit redéfinir un consensus national autour de la gestion des revenus pétroliers, et ses partenaires princi­paux, la France, les Etats-Unis et la Chine, doivent conditionner leur soutien au régime à cette poli­tique, tout en œuvrant à la stabilisation complémentaire de ses relations avec le Soudan.

Objet de nombreux rebondissements, le projet pétrolier tchadien a été marqué par des polémiques qui ont failli empêcher durablement sa réalisation. A partir de l’an 2000, l’engagement de la Banque mondiale a permis la concrétisation de ce projet. Il est même devenu entre­temps un modèle, en raison des garanties que les mécanismes mis en place pour la gestion des futurs revenus pétroliers, semblaient apporter à la lutte contre la pauvreté. Ces mécanismes prévoyaient que les revenus pétroliers devraient être destinés prioritairement à améliorer les conditions de vie des populations tchadiennes présentes et futures.

En 2004, moins d’un an après le début de l’exploitation du pétrole, le verrouillage de l’espace politique national au profit du président Déby a aggravé les dissensions au sein du pouvoir tchadien et a suscité des tensions dans le pays tout entier. Cette situation a débouché sur des tentatives de coup d’Etat dont les auteurs, proches collaborateurs du président ont, par la suite, rejoint les rangs des opposants armés combattant le pouvoir central. Fragilisé par cette opposition armée soutenue par le Soudan, Déby a décidé, en janvier 2006, de modifier le système initial de gestion des revenus pétroliers afin de disposer de plus de fonds pour acheter des armes et consolider son régime.

En réaction, la Banque mondiale a suspendu ses programmes de financement. Loin de contraindre le gouvernement tchadien à faire marche arrière, les sanctions de la Banque mondiale n’ont eu pour effet que de favoriser un règlement qui permet aux autorités tchadiennes de démanteler tout droit de regard de l’institution financière internationale sur la gestion des revenus pétroliers. Dans un contexte marqué par la rivalité entre les puissances occidentales et la Chine dans le secteur énergétique, les ressources pétrolières du Tchad ont constitué une arme de contrainte diplomatique vis-à-vis de la Banque mondiale.

La flambée du prix du pétrole au cours de l’année 2007 a également permis au régime tchadien de disposer des ressources suffisantes pour le lancement de grands travaux publics. Présentés comme une véritable politique de modernisation du pays grâce au pétrole, ces grands travaux ont augmenté les dépenses publiques débouchant à partir de 2008, sur un déficit budgétaire susceptible de se prolonger à long terme. L’attribution opaque des marchés de travaux publics a en outre accru le clientélisme politique et la corruption. Le gouvernement tchadien a également réduit peu à peu la marge de manœuvre du Collège de contrôle et de surveillance des revenus pétroliers (CCSRP) dont la mise en place répondait au souci d’impliquer la société civile dans cette gestion. En modifiant, en 2008, la composition des membres du CCSRP, Déby a réussi à limiter la capacité de cet organisme à exercer tout contrôle sur la bonne utilisation des revenus pétroliers.

En définitive, les ressources pétrolières sont devenues pour le pouvoir tchadien une source de renforcement militaire, de clientélisme et de cooptation politiques. Cette situation contribue à verrouiller davantage l’espace politique national et à maintenir le pays dans un blocage persistant qui radicalise des antagonismes entre le pouvoir et ses opposants. Ceci crée une instabilité politique récurrente susceptible, à moyen et long terme, de ruiner tous les efforts de mise à profit des investissements pétroliers au bénéfice du développement du pays et de sa stabilisation durable. Pour la population qui n’a pas vu ses conditions de vie s’améliorer et qui subit en outre les effets de l’augmentation de la corruption dans le pays, le pétrole est loin d’être une bénédiction. Eu égard à l’ensemble de ces considérations et pour sortir le Tchad et ses partenaires extérieurs du piège pétrolier, les mesures suivantes devraient être prises:

  • Le gouvernement devrait étendre à la question pétrolière le dialogue interne entamé avec l’accord du 13 août 2007. Il devrait organiser une table ronde avec les partis de l’opposition élargie à la société civile et les représentants des régions productrices de pétrole. Les principales résolutions de cette table ronde devraient être inclues dans les différents mécanismes de suivi de l’accord du 13 août 2007.
     
  • Le gouvernement devrait renforcer les mécanismes internes de contrôle et de suivi des revenus pétroliers. Les textes réglementaires actuels qui stipulent que les membres du CCSRP y siègent à temps partiel, devraient être révisés afin qu’ils y siègent de façon permanente à l’image des autres institutions organiques indépendantes de l’Etat tchadien comme le Haut conseil de la communication ou la Cour suprême. Une telle modification est nécessaire pour une plus grande efficacité et une meilleure maîtrise technique des dossiers. Les ministères tchadiens de la Moralisation publique et de la Justice devraient appliquer systématiquement les recommandations du CCSRP et lancer des enquêtes sur les dysfonctionnements révélés par cet organe.
     
  • Le gouvernement devrait régulariser les procédures de passation des marchés publics et faire en sorte que l’attribution des marchés selon le système de gré à gré soit exceptionnelle et non plus la règle. Cette action s’avère indispensable pour lutter contre la corruption et l’attribution opaque des marchés publics source d’enrichissements indus. Un audit de la gestion des différents travaux publics actuellement en cours serait utile pour leur évaluation à mis parcours.
     
  • Le gouvernement devrait s’assurer que la capacité technique des fonctionnaires des différents ministères publics soit améliorée. Les revenus pétroliers devraient être utilisés pour financer la formation régulière et continue des agents de l’Etat. Le programme de formation devrait faire l’objet d’une véritable politique publique associant la société civile.
     
  • La Banque mondiale devrait assurer le financement d’un nouvel organisme indépendant multidisciplinaire composé de personnalités de la société civile tchadienne et internationale dont le rôle serait de faire des études, de formuler des recommandations et d’appuyer techniquement le CCSRP. Ceci remplacerait le Groupe international consultatif (GIC) dont le mandat est arrivé à échéance en juin 2009.
     
  • La France, les Etats-Unis et la Chine devraient appuyer collectivement la relance d’un véritable dialogue national inclusif pour ramener une stabilité durable dans le pays. Ils devraient conditionner leur soutien politique à Idriss Déby aux réformes et mesures proposées ci-dessus, et les trois pays mais surtout la Chine, qui est présente simultanément dans les secteurs pétroliers tchadiens et soudanais, devraient peser plus lourdement en faveur de la stabilisation des relations entre les deux pays et l’arrêt immédiat par l’un et l’autre, de tout soutien à leurs rébellions respectives.

 

Nairobi/Bruxelles, 26 août 2009

I. Overview

Since 2003 the exploitation of oil has contributed greatly to the deterioration of governance in Chad and to a succession of rebellions and political crises. The financial windfall – in 2007, 53 million barrels earning the government $1.2 billion – has increased corruption, stoked domestic dissent and led to rebellions supported by neighbouring Sudan. The revenues have also allowed President Idriss Déby to reject political dialogue with his opponents and to respond to the threat from Sudan by overarming his military forces. The hope aroused by the discovery of oil has given way to generalised disenchantment. To escape this vicious circle and establish the conditions needed for durable stability, the government must work to establish a national consensus on the management of oil revenues. Its principal external partners – France, the U.S. and China – must condition their support for the regime on such a consensus.

Chad’s petroleum project was bedevilled by numerous controversies that almost blocked its realisation. Beginning in 2000, however, the involvement of the World Bank allowed the project to move forward. It was an apparent role model for development, because the mechanisms for managing oil revenues seemed to guarantee an effective fight against poverty. These mechanisms specified that the revenues were to be dedicated primarily to improving the lives of Chad’s present and future population.

In 2004, less than a year after the exploitation of oil began, the closing of the nation’s political space for the benefit of President Déby aggravated dissension within the Chadian power structure and increased tension throughout the country. This situation led to several attempted coups d’état by close collaborators of the president, who subsequently joined the rebellion fighting the government. Weakened by the armed opposition supported by Sudan, Déby decided in January 2006 to modify the initial system of management of oil revenues in order to make more funds available to buy arms.

In reaction, the World Bank suspended its programs. Far from forcing the government to backtrack, this motivated it to put in place regulations that removed any oversight by the bank of the management of oil revenues. The rivalry among Western countries and China over Chad’s petroleum resources has limited the bank’s room to manoeuvre.

The increase in oil prices in 2007 generated enough resources for the regime to undertake large public works projects. Advertised as a way to modernise the country through oil revenues, these projects led in 2008 to a budget deficit that is likely to persist. Moreover, the opaque awarding of public works contracts increased cronyism and corruption. The government also gradually reduced the role of the committee that had been established to involve civil society in the management of oil revenues, the Committee of Control and Supervision of Oil Revenues (CCSRP in French). By changing the membership of the CCSRP in 2008, the government limited its ability to control the use of the revenues.

In sum, oil has become a means for the regime to strengthen its armed forces, reward its cronies and co-opt members of the political class. This has further limited political space for the opposition and helped keep the country in a state of political paralysis that has stoked the antagonism between the regime and its opponents. As a result, there is recurrent political instability that is likely to ruin all efforts to use oil for the benefit of the country and its enduring stability. For the people who have not seen their lives improve and who are subjected to increased corruption, oil is far from a blessing. Given the current situation, the following measures should be taken to extricate Chad and its external partners from the petroleum trap:

  • The government should include the question of how to use oil revenues in the domestic dialogue started under the accord of 13 August 2007. It should organise a round table including the political opposition, civil society and representatives of the oil-producing regions. The principal recommendations of the round table should be included in the follow-up mechanisms for the accord.
     
  • The government should strengthen internal control and oversight mechanisms of oil revenues. The CCSRP’s regulations should be revised to stipulate that its members will meet full-time, like other independent state bodies, such as the Supreme Court or High Council for Communication. This change is needed to improve the CCSRP’s efficiency and technical proficiency. The ethics and justice ministries should systematically apply its recommendations and investigate problems it brings to light.
     
  • The government should regularise its procedures so that the great majority of government contracts are let on the basis of competitive bids and not by bilateral agreement. Such a change is indispensable for fighting corruption and for eliminating the opaque awarding of contracts as a source of unjustified enrichment. There should also be an audit of the various public works now being built.
     
  • The government should ensure an improvement in the technical abilities of civil servants. Petroleum revenues should be used to establish a program supported by civil society to train them on a continuing and regular basis.
     
  • To replace the International Consultative Group (GIC in French), whose mandate expired in June 2009, an independent, multidisciplinary body composed of representatives of Chadian and international civil society should be created and receive financial support from the World Bank. Its role would be to undertake studies, make recommendations and give technical support to the CCSRP.
     
  • France, the U.S. and China should collectively support an inclusive Chadian national dialogue in order to create the conditions likely to lead to enduring stability. They should make their support for Déby contingent on the proposed reforms and measures cited above. The three countries, but in particular China, which is present in both the Chadian and Sudanese oil sectors, should also weigh in more heavily in favour of stabilising relations between N’Djamena and Khartoum and of halting support by each country for rebels in the other country.

 

Nairobi/Brussels, 26 August 2009

Chadian Army members are seen during an operation against rebels in Ziguey, Kanem Region, Chad on 19 April 2021. The Chadian army announced late Sunday that it has killed more than 300 rebels in the northern part of the Central African country. Abdoulaye Adoum Mahamat / Anadolu Agency
Q&A / Africa

Tchad : quels risques après la mort d’Idriss Déby ?

Le décès du président tchadien Idriss Déby suscite l'inquiétude de nombreux Tchadiens et des Etats voisins et plonge le pays dans l'incertitude. Crisis Group revient sur les récents événements et expose les principaux risques auxquels le pays est confronté.

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Que s’est-il passé?

Selon des sources officielles, le président tchadien Idriss Déby Itno est décédé mardi 20 avril vers 1 heure du matin, à la suite de combats entre l’armée tchadienne et la rébellion du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), non loin de Mao dans la région du Kanem, au centre du pays. Au pouvoir depuis 30 ans, Déby venait tout juste d’être réélu pour un sixième mandat consécutif. Sa mort a été annoncée à 11 heures du matin, sur l’antenne de la télévision nationale, par le porte-parole de l’armée, le général Azem Bermandoa. Certains observateurs émettent des doutes sur cette version des faits et présentent d’autres hypothèses, non confirmées, sur les circonstances de sa mort, notamment celle d’une réunion de négociations avec des membres du FACT qui aurait tourné à la fusillade.

Le fait que le président Déby se soit rendu lui-même sur le champ de bataille n’est pas une surprise. Arrivé au pouvoir en 1990, à la faveur d’un coup d’Etat contre le président Hissène Habré, dont il avait commandé l’armée, Déby a toujours fait de sa qualité de militaire sa principale force politique. Ses forces armées avaient réussi à repousser des assauts rebelles en 2006 et 2008, et dernièrement en 2019, grâce au soutien de l’armée française, et il n’hésitait pas à aller lui-même au combat. Il avait ainsi, en avril 2020, pris la tête d’une contre-offensive contre une faction de Boko Haram, qui venait de tuer près de 100 militaires tchadiens sur les rives du Lac Tchad. Son engagement sur le terrain lui permettait de mobiliser et de galvaniser ses troupes et, par la même occasion, de se poser en garant de l’intégrité du territoire national. Son décès suscite donc de l’inquiétude chez de nombreux Tchadiens et plonge le pays dans l’incertitude.

Qui sont ces rebelles qui sont entrés au Tchad?

Il s’agit de membres du FACT, un groupe politico-militaire tchadien basé en Libye qui serait composé d’un à un millier et demi de combattants. Le groupe a été fondé en 2016 par le général Mahamat Mahdi Ali à Tanoua, au nord du Tchad, à la suite d’une scission du groupe rebelle de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) de l’ancien ministre de la Défense de Déby, Mahamat Nouri. Originaire de Salal, dans la région centrale du Bahr el Gazal, Mahamat Mahdi Ali, qui a fait ses études en France, a participé à plusieurs mouvements armés au Tibesti, au Darfour et en Libye et affirme se battre pour une alternance du pouvoir au Tchad. Ces itinéraires sont fréquents. Le pays a connu de nombreuses rébellions venant le plus souvent du nord et de l’est. Plusieurs groupes rebelles tchadiens chassés du Darfour voisin à la suite du rapprochement entre le Tchad et le Soudan en 2010 ont profité de la chute de l’ancien dirigeant libyen, Mouammar Khadafi, en 2011, pour s’établir dans ce pays, d’où ils mènent de fréquentes incursions en territoire tchadien.

La récente offensive du FACT s’inscrit, en outre, dans un contexte intérieur particulier. Les rebelles de ce mouvement lancent leur première incursion le jour de l’élection présidentielle tchadienne, le 11 avril 2021. Ils ont l’intention d’exploiter un contexte électoral crispé pour appeler à une convergence des luttes. Dans leurs communiqués diffusés mi-avril, ils lancent un « appel à l’opposition démocratique, à la société civile et au peuple tchadien, à maintenir la dynamique de pression sur le régime » pour aider la lutte armée. Cet appel est peu suivi par les organisations de la société civile et les partis d’opposition, qui dans un communiqué appellent les belligérants de chaque camp à observer un cessez-le-feu.

Le 11 avril, les véhicules puissamment armés des combattants du FACT progressent dans la région désertique et très peu peuplée du Tibesti. Le 15 avril, les rebelles essuient les premières frappes de l’aviation tchadienne à Zouarké. Parallèlement, plusieurs autres groupes rebelles, dont l’Union des forces de la résistance (UFR) et l’UFDD, également basés en Libye, déclarent publiquement leur soutien au FACT, sans pour autant l’appuyer sur le terrain. Les premiers affrontements d’envergure entre les combattants du FACT et les soldats tchadiens ont lieu le 17 avril, au nord de Mao, à plus de 300 kilomètres de N’Djamena. Les autorités tchadiennes annoncent avoir tué 300 rebelles et fait 150 prisonniers. Le soir du 18 avril, le chef du FACT, Mahamat Mahdi, reconnait avoir perdu des hommes et opéré un repli stratégique plus au nord, en attendant de lancer de nouvelles offensives. Mais, au même moment, plusieurs sources proches de l’opposition indiquent que les combats sont toujours en cours et que les pertes du côté de l’armée tchadienne sont importantes, y compris parmi les hauts gradés. Dans un communiqué du FACT, le président Déby est alors cité parmi les blessés.

Quel est le lien entre la Libye, d’où a été lancée l’incursion, et les événements récents?

L’incursion rebelle au Tchad depuis le sud libyen s’est produite alors qu’on assiste en Libye à des avancées majeures dans le processus de paix. En octobre dernier, les deux coalitions militaires libyennes – l’une menée par les autorités basées à Tripoli et l’autre par le maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’Armée nationale libyenne basée à l’est de la Libye – ont signé un accord de cessez-le-feu. En mars, ces factions rivales se sont accordées sur la formation d’un nouveau gouvernement intérimaire chargé d’unifier le pays. Une disposition centrale de l’accord de cessez-le-feu prévoyait le départ des forces étrangères, y compris tchadiennes, qui ont servi de forces supplétives et ont été financées pendant des années par les différentes coalitions militaires libyennes. Présentée comme une priorité, elle tarde pourtant à être mise en œuvre sur le terrain. Si certains groupes rebelles tchadiens ont, depuis février 2021, tenté de former des coalitions en prévision de futures tensions avec les autorités libyennes, ils n’auraient pas encore été soumis à une forte pression les forçant à quitter le territoire. L’attention internationale s’est davantage focalisée sur les mercenaires soutenus par la Russie et la Turquie.

L’incursion du FACT au Tchad a été rendue possible par le niveau d’armement et d’équipement du groupe, supérieur à celui des autres groupes rebelles tchadiens. Cela résulte sans doute, en partie, de la cooptation de ses combattants dans les rangs des forces d’Haftar. Les rebelles du FACT auraient ainsi pris possession de véhicules blindés et de l’artillerie lourde que les soutiens extérieurs d’Haftar lui avaient fournis avant la guerre de Tripoli en 2019. Selon un rapport du groupe d’experts des Nations unies sur la Libye, les forces du FACT n’y ont pas participé mais auraient été chargées de protéger les installations militaires au centre du pays dès 2017, et au sud après que les forces d’Haftar en ont pris le contrôle en février 2019. Il est donc plausible que les combattants du FACT aient pu développer une force de frappe au contact de l’armée nationale libyenne. Les forces d’Haftar n’ont pas commenté publiquement l’incursion du FACT au Tchad mais nient, en privé, toute proximité avec ce groupe. Quoi qu’il en soit, les événements qui viennent de se dérouler au Tchad montrent une nouvelle fois que l’armement de forces étrangères en Libye peut avoir des conséquences sur la stabilité de toute la région.

Les événements qui viennent de se dérouler au Tchad montrent une nouvelle fois que l’armement de forces étrangères en Libye peut avoir des conséquences sur la stabilité de toute la région.

Quelles sont les conséquences de la mort de Déby pour les voisins du Tchad?

Les dirigeants de plusieurs pays voisins ont exprimé leur peine et de vives inquiétudes à l’annonce du décès du président Déby. Le Tchad jouissait jusqu’alors d’une stabilité relative dans un environnement régional très troublé. Par ailleurs, le Tchad est un acteur incontournable de la lutte contre les groupes jihadistes dans le bassin du Lac Tchad, où il est intervenu dès 2014 à la demande de ses voisins nigérian et camerounais pour lutter contre les factions de Boko Haram, mais aussi au Sahel. La mort du président tchadien est un coup dur pour le G5 Sahel – un cadre de coopération régionale créé en 2014 pour répondre aux défis sécuritaires et de développement dans la région – au sein duquel le Tchad joue un rôle militaire prépondérant et dont Déby était le président en exercice. Egalement contributeur de troupes au sein de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) – avec plus de 1 400 Casques bleus déployés entre Tessalit, Aguelhok et Kidal au Mali – le Tchad a, en février, déployé 1 200 hommes dans le cadre de la Force conjointe du G5 Sahel, dans la zone très sensible des trois frontières (Burkina Faso, Mali et Niger). Aujourd’hui, des interrogations se font jour sur le devenir de ces contingents et sur leur possible rapatriement pour faire face aux problèmes internes. Si tel devait être le cas, cela pourrait avoir des répercussions sur le réajustement du dispositif sécuritaire des alliés du Tchad au Sahel, et notamment de la France.

Quelle est la situation au Tchad à l’heure actuelle et à quels risques le pays est-il confronté?

Immédiatement après le décès du président Déby, l’armée a annoncé la mise en place, par décret, d’un conseil militaire chargé d’assurer une transition de dix-huit mois, et promis l’organisation prochaine d’élections « libres et transparentes ». Dirigé par le fils du président défunt, Mahamat Idriss Déby, 37 ans, général à la tête des troupes d’élite de la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’Etat, ce conseil est constitué de quinze membres ayant tous occupé des fonctions de premier plan au sein des services de sécurité. Abakar Abdelkarim Daoud, chef d’état-major des armées, Taher Erda Taïro, directeur général du renseignement militaire, ou encore d’anciens ministres de la Sécurité publique, de l’Administration du territoire et de l’Armée en sont membres. Très vite, le conseil a pris une série de mesures dont la suspension de la Constitution, la dissolution de l’Assemblée nationale et du gouvernement, l’adoption d’une charte de la transition, la mise en place d’un couvre-feu ou encore la fermeture des frontières terrestres et aériennes. Mais après quelques jours de flottement, il est déjà revenu sur certaines de ces mesures, expliquant apporter « quelques clarifications ». Ainsi, les membres du gouvernement en place restent pour l’instant en fonction pour expédier les affaires courantes et les frontières sont rouvertes.

L’opposition politique et une partie de la société civile émettent de vives critiques sur la création du conseil militaire de transition. Ces acteurs s’inquiètent du non-respect de l’ordre constitutionnel – qui stipule qu’il incombe au président de l’Assemblée nationale de diriger la transition – et de la prise de pouvoir par les militaires. Pour les partisans de l’ancien président, en revanche, ce conseil est la seule solution pour faire face à des circonstances exceptionnelles, garantir la paix et assurer la défense du territoire national en ces temps troublés.

Face à ces critiques, le conseil cherche des soutiens et a rencontré les acteurs du Cadre national de dialogue politique (CNDP) ainsi que des chefs de partis politiques influents, dont Albert Pahimi Padacké, arrivé second à l’élection présidentielle. Le conseil militaire s’est aussi engagé à former un gouvernement de transition dans les heures ou les jours qui viennent. Reste à savoir si le gouvernement proposé fera place aux différents courants et sensibilités politiques du pays et si les personnes sollicitées accepteront d’en faire partie. Pour le moment, beaucoup de responsables politiques et de figures de la société civile rejettent catégoriquement ce qu’ils qualifient de « coup d’Etat militaire ».

Le Tchad se trouve dans une situation très délicate.

Le Tchad se trouve dans une situation très délicate. Les groupes politico-militaires ont déjà annoncé qu’ils contestaient fermement la légitimité du conseil militaire. « Nous comptons poursuivre l’offensive », a ainsi assuré Kingabé Ogouzeimi de Tapol, porte-parole du FACT. Si le FACT a subi de très lourdes pertes humaines et matérielles, le décès du président Déby a sans aucun doute galvanisé ses opposants armés. Le Conseil de commandement militaire pour la Salut de la République (CCMSR), un autre groupe rebelle tchadien présent en Libye, a annoncé son soutien au FACT. Les deux groupes pourraient, selon certaines informations, mener une offensive conjointe sur des positions de l’armée tchadienne. De nouveaux affrontements pourraient donc éclater entre militaires et rebelles dans les jours à venir, en province ou plus près de la capitale N’Djamena, avec les risques que cela comporte pour la population civile. Parallèlement, les tensions pourraient se déplacer dans la rue et mener à un bras de fer entre certaines organisations de la société civile et des partis politiques d’un côté, et les nouvelles autorités militaires de l’autre. Enfin, d’autres questions restent en suspens. Beaucoup se demandent si le fils d’Idriss Déby, qui, selon des observateurs tchadiens, jouit d’une bonne réputation et de l’estime des soldats, aura l’autorité suffisante pour engager l’armée sur différents fronts, à l’extérieur mais aussi à l’intérieur du pays.

Dans un contexte aussi volatile, la priorité immédiate est la mise en œuvre d’un cessez-le-feu.

Pour une transition apaisée, il est important de trouver les voies d’un consensus entre le conseil militaire et ses opposants. Dans un contexte aussi volatile, la priorité immédiate est la mise en œuvre d’un cessez-le-feu. Il importe qu’une pression internationale soit exercée sur les différents acteurs pour favoriser la réalisation de ces objectifs.