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Alors que les problèmes du Tchad s’aggravent, quel rôle peut jouer la société civile ?
Alors que les problèmes du Tchad s’aggravent, quel rôle peut jouer la société civile ?
Civil activists Dingamnayal Nely Versinis (L) and Maounde Decladore (R) speak during a meeting in N'Djamena on 24 July 2017. AFP/Samir TOUNSI
Commentary / Africa

Alors que les problèmes du Tchad s’aggravent, quel rôle peut jouer la société civile ?

Malgré les difficultés économiques croissantes du Tchad et la frustration de nombreux citoyens face à l’impunité des élites, les organisations de la société civile ont des difficultés à se constituer en un bloc protestataire cohérent. Pourtant, elles pourraient jouer un rôle important si le pays devait connaître des bouleversements majeurs.

Les problèmes socio-économiques s’aggravent au Tchad, un pays considéré par ses partenaires étrangers comme essentiel à la stabilité du Sahel. Dans la capitale N’Djamena et en province, la grogne populaire risque de s’amplifier alors que le coût de la vie continue d’augmenter. Après une légère amélioration de la situation économique en 2019, les Tchadiens connaissent des temps plus difficiles en raison de la chute des cours du pétrole, qui frappe de plein fouet une économie très dépendante de l’or noir, ainsi que de la récession mondiale provoquée par la pandémie de coronavirus et des efforts menés pour contrôler sa propagation.

Le Tchad est également confronté à de nouveaux défis sécuritaires et politiques. Sur le plan sécuritaire, l’année dernière, le Nord du pays a été frappé à la fois par des incursions de rebelles tchadiens de l’Union des forces de la résistance (UFR), basée au Sud libyen, et par des combats entre les forces de sécurité et les groupes d’autodéfense locaux au Tibesti. En 2019, des violences à base communautaire ont également éclaté dans l’Est du pays. Enfin, en mars 2020, les combattants jihadistes de Boko Haram ont réussi à lancer l’attaque la plus meurtrière jamais déclenchée contre les troupes tchadiennes dans la région du Lac Tchad.

Le Tchad entre aussi dans une période d’incertitude politique. Le pays se prépare à organiser des élections législatives maintes fois reportées et dorénavant prévues à la fin de l’année, ainsi qu’un scrutin présidentiel au cours du premier semestre 2021. Ce calendrier électoral pourrait cependant être fortement contrarié en raison du Covid-19. Par ailleurs, si les élections ne sont pas perçues comme crédibles, cette séquence politique pourrait se dérouler dans un climat tendu et entraîner une mobilisation populaire. Sur le moyen terme, de nombreux Tchadiens s’inquiètent aussi du risque d’une crise de succession violente le jour où le président Déby, à la tête du pays depuis 30 ans et dont la santé est une source constante de spéculation au Tchad, quitte le pouvoir. Dans un tel scénario, beaucoup craignent que la période de transition ne soit marquée par des luttes de pouvoir au sein d’un appareil sécuritaire divisé.

Depuis 2014, certaines associations ont mobilisé la population autour de plusieurs thèmes dont la cherté de la vie, l’impunité des élites et l’absence d’alternance démocratique.

Face à ces défis en cascade, les organisations de la société civile pourraient jouer un rôle plus important. Depuis 2014, certaines associations ont mobilisé la population autour de plusieurs thèmes dont la cherté de la vie, l’impunité des élites et l’absence d’alternance démocratique. En 2015 et 2016, certaines des manifestations qu’elles ont organisées ont même pris une ampleur inattendue et ont mis les autorités sous pression. Certes, l’absence de structures fortes au sein de la société civile, le manque de coordination entre ses acteurs, l’ingérence et la répression des autorités ne leur permettent pas de tenir le pavé et de peser dans le débat national. Cependant, des événements inattendus, comme la crise du Covid-19 aujourd’hui ou un changement de pouvoir à la tête de l’Etat demain, pourraient donner plus de marge de manœuvre à ces groupes.

La pandémie de Covid-19 et les mesures prises pour y faire face sont susceptibles de mettre à rude épreuve les relations entre les gouvernants et les citoyens. Jusqu’à présent, le Tchad ne connaît pas les taux de mortalité élevés dont souffrent certaines régions d’Europe et les Etats-Unis (le pays n’a signalé à ce jour que quelques centaines de cas). Les responsables de la société civile ont d’abord exprimé publiquement leur soutien aux mesures prises par le gouvernement pour contenir la propagation du virus. Toutefois, que l’épidémie se renforce ou pas au Tchad, ces mesures de restriction et surtout la récession économique mondiale auront des répercussions économiques très fortes et qui dureront bien au-delà de la crise immédiate. Si à court terme, l’épidémie a des effets dissuasifs sur l’agitation populaire, une nouvelle crise économique prolongée au Tchad et la diminution des ressources financières de l’Etat tchadien pour amortir ces chocs mèneront sans aucun doute à plus d’instabilité sociale.

Les organisations de la société civile tchadienne sont donc confrontées à de multiples défis. Sur le court terme, elles pourraient contribuer à éclairer les débats sur les dépenses publiques, notamment sur la manière dont le gouvernement distribue l’aide internationale qu’il a commencé à recevoir pour faire face à la pandémie du coronavirus. Certaines organisations ont déjà mis en place une nouvelle plateforme – l’Action citoyenne contre le Covid-19 – afin de sensibiliser la population, de faire des recommandations aux autorités publiques sur les mesures à prendre pour faire face à la pandémie et de prévenir les abus des forces de sécurité en charge d’appliquer ces mesures. A plus long terme, les partenaires extérieurs pourraient chercher avant tout à renforcer les capacités des organisations de la société civile en matière de recensement des violations des droits humains. Alors que beaucoup craignent une future crise de succession violente, de telles capacités à effectuer un suivi rigoureux des exactions pourraient jouer un rôle dissuasif sur les acteurs armés.

La dynamique de contestation sociale de ces dernières années

La société civile tchadienne est fragmentée et reste en marge du débat politique.

Au cours de la décennie qui vient de s’écouler, les mécontentements sociaux se sont intensifiés sous l’effet conjugué de la dégradation des conditions de vie des populations et d’une impunité des élites de moins en moins tolérée. Les organisations de la société civile, trop peu coordonnées, n’ont pas toujours réussi à récupérer et à canaliser cette colère pour lui offrir de véritables débouchés. Ainsi, contrairement au Soudan voisin, où les civils ont joué un rôle important dans la transition du pays, la société civile tchadienne est fragmentée et reste en marge du débat politique. Cependant, une culture contestataire est en train de se forger peu à peu au Tchad et cette contestation sociale est parfois portée par des acteurs nouveaux.

Depuis la fin 2014, le Tchad a connu une série de mobilisations sociales. Cette année-là, les coupes budgétaires et l’inflation croissante ont entraîné une vague de protestations, redonnant du souffle à des organisations de la société civile alors en perte de vitesse. De 2014 à 2016, les manifestants ont formulé des revendications économiques et politiques et ont établi un lien direct entre l’inflation et la corruption. En février 2016, un nombre sans précédent de commerçants, d’acteurs du secteur des transports et d’employés du secteur public ont suivi un mouvement de grève générale à N’Djamena et dans les capitales régionales. Plusieurs organisations de la société civile ont également formé de nouveaux collectifs à cette occasion, dont certains sont toujours actifs aujourd’hui.

En 2016, certains de ces collectifs ont organisé d’importantes manifestations au côté des partis politiques d’opposition pour tenter d’empêcher le président Déby de briguer un nouveau mandat. S’ils n’ont pas réussi à atteindre leur objectif premier, ils ont montré que le mécontentement populaire face aux difficultés économiques pouvait rapidement se traduire en une contestation plus politique. En 2018, une nouvelle vague de colère, cette fois-ci en réponse à la hausse des prix du carburant et du gaz à usage domestique, a entraîné des manifestations importantes.

Depuis plusieurs années, les questions liées à l’impunité des individus perçus comme proches des cercles du pouvoir ont également cristallisé les ressentiments d’une partie de la jeunesse à l’encontre des dirigeants tchadiens. En novembre 2019, un agent de sécurité du président de l’Assemblée nationale a abattu un chauffeur de taxi-moto appelé Bonheur alors que le convoi officiel traversait N’Djamena à toute vitesse. Des posts et des messages diffusés sur les réseaux sociaux ont rapidement associé le sort de Bonheur, titulaire d’un master en droit, à celui de milliers d’autres jeunes diplômés sans emploi. Le secrétaire général de l’association nationale des taxis-motos a déclaré à Crisis Group : « Nous sommes pour la plupart des diplômés sans emploi. Même de son vivant, M. Bonheur avait déclaré qu’il avait été contraint de devenir chauffeur de taxi-moto à cause de la marginalisation et de l’injustice. Il n’a pas obtenu un master pour conduire un taxi. C’est ça qui est frustrant ». Même si les manifestations qui ont suivi le meurtre n’ont pas rassemblé beaucoup de monde, le tollé, en particulier au sein de la jeunesse urbaine, a poussé le gouvernement à prendre des mesures rapides et à arrêter le coupable.

Cela fait écho à d’autres incidents, dont « l’affaire Zouhoura », du nom d’une jeune fille de seize ans, violée par des fils de dignitaires tchadiens en février 2016 à N’Djamena. Cette affaire avait alors provoqué une forte émotion dans tout le pays et déplacé des milliers de manifestants, poussant les autorités à arrêter et à poursuivre les coupables. Ces deux incidents et les arrestations qui ont suivi montrent que le gouvernement est parfaitement conscient de la sensibilité de ces questions et tente le plus souvent de désamorcer les tensions avant qu’elles n’atteignent un seuil critique.

En raison de la chute drastique des recettes pétrolières, l’Etat tchadien aura du mal à tenir ses promesses.

Les mesures d’austérité ont aussi nourri la contestation sociale. En 2019, les syndicats ont multiplié les appels à la grève et lancé un ultimatum au gouvernement afin qu’il restaure une partie des indemnités des travailleurs du secteur public coupées en 2016. Après une journée de grève largement suivie par les fonctionnaires et les agents publics le 7 janvier 2020, le président Déby est intervenu en personne pour annoncer une réponse en deux temps : le rétablissement immédiat de certaines indemnités et des augmentations de salaire, et la promesse, pour juillet, de nouveaux versements d’indemnités. Si cette réponse a mis un terme aux manifestations, le répit pourrait être de courte durée. En effet, en raison de la chute drastique des recettes pétrolières, l’Etat tchadien aura du mal à tenir ses promesses. Les syndicats ont récemment déclaré à Crisis Group qu’ils étaient prêts à faire pression sur les autorités pour qu’elles respectent leurs engagements.

Le renforcement de la participation des étudiants aux manifestations de ces dernières années suscite également des inquiétudes au sein des autorités. Les étudiants ont massivement participé et ont joué un rôle clé dans l’organisation des manifestations de 2016 contre la décision de Déby de se présenter pour un cinquième mandat. Début 2020, ils ont appelé à une annulation de la hausse des prix des transports et des cantines et se sont mobilisés sur les campus de la capitale, paralysant les universités pendant plusieurs semaines. Les enseignants ont également mené des grèves en solidarité avec les étudiants et les lycéens se sont joints aux manifestations. Ces protestations sont intervenues plusieurs mois après la promesse faite par le ministre de l’Enseignement supérieur de rétablir des aides d’Etat pour les étudiants, sans que celle-ci soit réellement suivie d’effets. Aujourd’hui, les universités sont fermées à cause du coronavirus, les étudiants sont chez eux ; l’offre de cours en ligne est limitée et ils n’ont aucune perspective claire concernant le soutien de l’Etat pour la poursuite de leurs études.

La gestion par les autorités tchadiennes du risque de Covid-19 aura sans doute une influence sur l’ampleur de la mobilisation de la société civile dans les mois à venir. Depuis que le pays a déclaré son premier cas, le 19 mars 2020, les autorités ont rapidement pris des mesures pour empêcher sa propagation. Elles ont suspendu les vols de passagers, fermé les transports publics, les écoles, les universités, les principaux marchés, les entreprises non alimentaires et les lieux de culte, interdit les grands rassemblements publics et instauré un couvre-feu dans la capitale et dans certaines provinces. Au début du mois de mai, les autorités ont également interdit les déplacements pour entrer et sortir des grandes villes. Pour l’instant, la plupart des responsables de la société civile soutiennent ces mesures.

Pourtant, certains signes montrent que leur soutien ne va pas durer. Le président Déby a pris des engagements à hauteur de 1,5 milliard de dollars pour contenir les risques sanitaires et économiques de la pandémie. Ces engagements portent notamment sur le recrutement de 1 638 professionnels de la santé, la mise à disposition de fonds pour accroître les stocks alimentaires, le défraiement des factures d’eau pour tous les citoyens pendant six mois et des factures d’électricité pendant trois mois et le versement d’indemnités aux jeunes entrepreneurs et aux fonctionnaires du secteur public. Toutefois, le plan repose presque entièrement sur l’aide financière internationale. Or, pour l’instant, on ne sait pas encore quel sera le montant final de cette aide. Certains responsables de la société civile ont déjà exprimé des doutes quant à la capacité du gouvernement à tenir ses promesses. Par ailleurs, les syndicats et autres associations ont appelé à plus de vigilance pour s’assurer que le gouvernement débourse les fonds étrangers de manière juste et transparente.

A court terme, les gens resteront probablement chez eux par crainte de la pandémie et conformément aux restrictions imposées par le gouvernement. Mais à l’aune de ce qui s’est passé au cours des dernières années, il est probable que la société civile appelle de nouveau les gens à protester, que ce soit en descendant dans la rue ou, en raison des interdictions de manifester, par d’autres moyens comme la grève.

Un contexte difficile

La Conférence nationale souveraine de 1993 entérinait la reconnaissance par le gouvernement de groupes de pression indépendants.

C’est en 1990, après trois décennies de parti unique, qu’ont réellement émergé les organisations de la société civile, y compris les groupes de pression sectoriels et les associations pour la défense des droits humains, de la démocratie et du développement. La Conférence nationale souveraine de 1993, qui confirmait le passage au pluralisme politique et entérinait la reconnaissance par le gouvernement de groupes de pression indépendants, a été un moment fondateur. Elle a permis à de nouvelles organisations de porter leurs revendications sur la scène nationale : sur les 830 délégués à cette conférence, 130 étaient issus de la société civile.

Depuis lors, la société civile a connu des fortunes diverses. Peu de groupes peuvent mobiliser à l’échelle nationale, et c’est en partie pour cette raison qu’ils n’ont pas l’envergure de leurs collègues d’autres pays africains, comme le Soudan voisin, dont certains s’inspirent. Il y a plusieurs raisons à cela.

Premièrement, les universités du Tchad sont faibles. Au Soudan, les universités sont puissantes et forment des cadres de la société civile qui contribuent activement au débat public. Ces derniers entretiennent par ailleurs des liens beaucoup plus étroits avec les responsables politiques et militaires. Les universités tchadiennes ne jouent guère ce rôle. Deuxièmement, les autorités tchadiennes ont depuis longtemps tenté de museler la société civile. Certes, certains responsables politiques, dont des ministres, considèrent ces groupes comme un moyen utile pour apaiser la grogne sociale et répondent parfois favorablement à leurs revendications. Mais en interdisant quasi-systématiquement les manifestations, en dispersant les marches et en arrêtant ou en chassant certains activistes du pays, les autorités ont réussi à freiner, sans pour autant briser, l’élan populaire de protestation. Enfin, le pouvoir tchadien coopte certains cadres de la société civile et créé ses propres associations (appelées « gongos », ONG gouvernementales) afin de concurrencer et d’affaiblir les organisations qu’il considère comme une menace.

Aujourd’hui, les responsables de la société civile n’anticipent pas de réel changement de cap de la part des autorités. Il faut dire que de nombreuses organisations sont déjà frappées par les lois adoptées en 2018 et 2019 qui réglementent la manière dont les ONG et les associations sont enregistrées et financées, comment elles recrutent et où elles opèrent. Ces mesures prévoient notamment de lourdes sanctions à l’encontre des organisations qui s’écartent de leur secteur d’activités agréé. Par ailleurs, de nombreux dirigeants de la société civile disent craindre que les lois antiterroristes strictes prises à la suite des attentats perpétrés par les jihadistes de Boko Haram dans la capitale en 2015 ne servent à restreindre les libertés civiles et politiques.

La recherche de fonds pour se maintenir à flot les détourne souvent de leurs objectifs premiers.

Le financement, quant à lui, est une source permanente d’angoisse pour les acteurs de la société civile, et la recherche de fonds pour se maintenir à flot les détourne souvent de leurs objectifs premiers. Dans les années 2000, certaines organisations ont reçu des sommes importantes de la part de plusieurs bailleurs de fonds pour le suivi du projet d’oléoduc financé par la Banque mondiale. Ce financement leur a permis de renforcer leur professionnalisme et de défendre leurs positions auprès des autorités. Une évaluation de la société civile de 2010, conduite par une ONG, concluait d’ailleurs sur une note positive et soulignait le renforcement des capacités de ces acteurs. Mais l’effondrement en 2010 de la coopération financière entre la Banque mondiale et le Tchad sur les projets pétroliers et la raréfaction des financements des bailleurs de fonds ont cruellement mis en évidence le manque de revenus générés par les organisations de la société civile au niveau national et la faiblesse de leurs capacités internes. En cherchant de nouvelles sources de financements dans les années 2000, certaines organisations se sont fixé pour objectif de satisfaire les attentes des bailleurs de fonds, au détriment de la construction d’une base militante plus solide et d’une plus grande notoriété au Tchad.

Nouvelles approches

Les organisations de la société civile ont de nombreux défis à relever pour tenter de dépasser les clivages sociaux, régionaux, linguistiques et, dans une certaine mesure, religieux qui existent au Tchad, notamment entre le Nord et le Sud du pays. Même si la fracture entre le Nord et le Sud est loin d’être figée ou rigide, elle façonne le paysage politique et est souvent source de tensions. Le pays est dirigé, depuis les années 1980, par des présidents nordistes, ce qui a conduit les sudistes à se sentir exclus du pouvoir (même si les nordistes qui ne font pas partie du groupe ethnique du président ressentent souvent les mêmes frustrations). C’est en partie pour cette raison que de nombreuses organisations de la société civile apparues dans les années 1990 ont été dominées par des Tchadiens originaires du Sud, qui considéraient le militantisme civique comme un moyen d’influer sur la sphère politique. Les nordistes, quant à eux, dont la lingua franca est généralement l’arabe, ne se sentaient pas à l’aise dans des organisations de la société civile dominées par les sudistes et de surcroît dans un environnement essentiellement francophone. En outre, ils ne voyaient guère d’avantages pour eux-mêmes ou pour leurs communautés à collaborer avec des groupes qu’ils considéraient comme représentant les intérêts des sudistes.

La plupart des organisations de la société civile sont de plus en plus conscientes de la nécessité de dépasser ces clivages et tous les facteurs de division au Tchad. Certaines ont recruté du personnel plus représentatif de la population de l’ensemble du pays, ont intégré l’arabe comme une des langues de travail et ont utilisé les réseaux sociaux pour diffuser leurs messages dans tout le pays. Plusieurs ONG de défense des droits humains sont désormais dirigées par des habitants du Nord qui sont souvent critiques à l’égard du gouvernement. Les jeunes diplômés et les étudiants, qui mettent en place de petits groupes de pression dans les universités, essaient de plus en plus de s’organiser en groupes mixtes arabophones et francophones. Ces groupes demeurent largement fragmentés et ne se regroupent pas au sein d’un même collectif, mais ils ont en commun d’être très critiques à l’égard du gouvernement, notamment sur les réseaux sociaux. Néanmoins, leur constitution mixte montre que beaucoup d’entre eux tentent de construire une société civile plus représentative.

Certaines nouvelles organisations cherchent également à collaborer avec les partis d’opposition et à assumer un rôle politique plus explicite. Jusqu’à récemment, les groupes de la société civile et les partis politiques s’organisaient chacun de leur côté et se considéraient même parfois comme des concurrents. Cette situation a commencé à changer. En 2016, la société civile et les partis d’opposition ont pris part ensemble à des manifestations contre la cherté de la vie et l’intention de Déby de se présenter pour un cinquième mandat.

Succès Masra ne cesse d’insister sur l’importance de la collaboration entre les partis politiques et la société civile.

Succès Masra, qui dirige le nouveau mouvement politique Les Transformateurs, illustre bien cette approche. Son action auprès du public l’a rendu populaire, en particulier auprès des jeunes urbains du Tchad. Il ne cesse d’insister sur l’importance de la collaboration entre les partis politiques et la société civile. Il utilise les médias sociaux, en particulier WhatsApp, dans le cadre d’une stratégie plus large visant à favoriser une participation citoyenne aux débats politiques et, pour ce faire, organise fréquemment des réunions publiques. Masra est cependant soumis à une forte pression de la part des autorités, qui ont tenté d’empêcher la constitution de son mouvement en parti politique et ont interdit certaines de ses réunions. Par ailleurs, il éprouve toujours des difficultés à étendre sa base politique, notamment dans les zones rurales, où il ne bénéficie pas de la même notoriété.

Regards vers l’avenir

La société civile pourrait jouer un rôle plus central dans les années à venir. En trois décennies, elle est déjà parvenue à ancrer l’idée dans la société que les libertés politiques et civiles sont fondamentales. Depuis plusieurs années, les acteurs de la société civile ont aussi démontré une envie renouvelée de s’élever contre les décisions des gouvernants tchadiens. La crise économique devrait s’aggraver en raison de la pandémie de Covid-19 et de la chute des prix du pétrole, ce qui pourrait alimenter encore davantage la grogne sociale. Tout dépendra bien sûr de la durée de ces chocs externes, des mesures prises par le gouvernement pour en atténuer les effets et de la réaction de la population. Si les problèmes persistent et que le pays connaît des bouleversements importants, les groupes de la société civile pourraient être amenés à peser davantage dans le débat politique.

Un scénario inquiétant pourrait se profiler à l’horizon si l’état de santé de Déby devait s’aggraver. Après 30 ans au pouvoir, les risques d’une fin de règne soudaine augmentent, ce qui pourrait donner lieu à des luttes entre factions rivales au sein d’une armée divisée, dont les conséquences seraient imprévisibles et potentiellement dangereuses. Dans un tel scénario, il est difficile d’anticiper quels pourraient être le rôle et l’influence de la société civile pour aider à poser les bases d’une transition politique sereine. En effet, les membres de ces organisations de la société civile ont très peu de liens avec l’armée et les forces de sécurité en général, ce qui pourrait limiter leur capacité à jouer un rôle de médiation.

Les risques d’une fin de règne soudaine augmentent, ce qui pourrait donner lieu à des luttes entre factions rivales au sein d’une armée divisée.

Cependant, ils pourraient travailler à réduire les risques de violence. Le soutien apporté par les partenaires internationaux du Tchad à la société civile est par conséquent important. En effet, si la situation devait se dégrader de manière significative, comme de nombreux Tchadiens le redoutent, les organisations de la société civile pourraient faire un suivi des violations des droits humains afin de dissuader les acteurs armés de recourir à la violence. Les bailleurs de fonds devraient d’ailleurs s’assurer de renforcer dès aujourd’hui les capacités de la société civile dans ce domaine.