Le gouvernement tchadien est tombé dans le piège pétrolier
Le gouvernement tchadien est tombé dans le piège pétrolier
Tchad : le choix de Mahamat Déby
Tchad : le choix de Mahamat Déby
Op-Ed / Africa

Le gouvernement tchadien est tombé dans le piège pétrolier

Depuis 2003, l'exploitation du pétrole a lourdement contribué à la déterioration de la gouvernance au Tchad, entraînant une succession de crises politiques et de rébellions. Les revenus pétroliers ont très vite permis au président Idriss Déby de rejeter tout dialogue politique véritable avec l'opposition armée et non-armée.

Ils sont devenus pour le pouvoir tchadien l'instrument d'un renforcement militaire conséquent, de l'entretien du clientélisme et de la cooptation de l'opposition politique. L'entrée du Tchad dans le cercle fermé des pays producteurs de pétrole est le résultat de longues années d'efforts.

Pour y parvenir et obtenir la caution de la Banque mondiale, Idriss Déby avait dû accepter le principe d'un partage équitable des revenus pétroliers, dont 10% devaient être reversés sur un compte d'épargne ouvert dans une institution financière internationale, au bénéfice des générations futures.

Pour la Banque mondiale, ces modalités inédites de partenariat dans la gestion des revenus pétroliers devaient servir de modèle pour la réalisation d'autres grands projets énergétiques ou miniers en Afrique.

Les retombées financières du pétrole débouchent sur des rébellions

Menacé militairement par une rébellion d'anciens alliés soutenus activement par le Soudan, Idriss Déby saisit cependant en 2006 le prétexte de la défense du territoire national pour faire sauter tous les verrous de bonne gouvernance.

Une nouvelle loi annula alors les versements de ces 10% sur le compte d'épargne et peu à peu, malgré l'opposition de la Banque mondiale, une mainmise totale du pouvoir sur l'utilisation des recettes pétrolières s'est mise en place.

A l'heure actuelle, une part importante de ces revenus pétroliers est versée à l'effort de guerre et au rééquipement de l'armée nationale, mais des sommes conséquentes sont également consacrées à des investissements physiques -routes, bâtiments publics, et établissements d'enseignement.

Si ces investissements sont à priori positifs, les conditions obscures d'attribution des marchés publics donnent lieu à des surfacturations et au détournement d'énormes sommes au bénéfice des proches du pouvoir.

Les retombées financières du pétrole attisent également les appétits au sein du régime qui, à leur tour, nourrissent des jalousies et des dissensions, débouchant sur des rébellions à répétition rapidement soutenues par Khartoum. Sans son accès incontrôlé aux revenus du pétrole, il serait difficile pour Idriss Déby de résister aussi facilement aux pressions politiques de ses opposants, civils ou militaires.

Le pétrole lui permet de financer un système de pouvoir clientéliste fondé sur la corruption et la répression, et de combattre sans fin l'opposition armée, au lieu de négocier un véritable accord de paix et procéder aux réformes structurelles du système de sécurité du pays, qui permettrait de mettre fin au cycle interminable des rébellions tchadiennes.

Il faut un consensus national sur la gestion des revenus pétroliers

Le pétrole pourrait être un formidable levier de développement socio-économique au Tchad, dont la grande majorité des habitants vit dans la misère la plus profonde. Les indicateurs économiques sont révélateurs de la situation catastrophique du pays, malgré la manne pétrolière.

A la fin de l'année 2007, l'exploitation pétrolière avait rapporté presque 1 milliard d'euros à l'Etat. Pourtant, en 2008, le Tchad était toujours classé 170e sur 177 pays, d'après l'indice de développement humain des Nations unies, avec une espérance de vie moyenne pour les hommes et les femmes de seulement 50 ans. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant qui était de 456 euros en 2007, est tombé à 386 euros en 2008.

Pour sortir de cette situation, il faut nécessairement changer la gouvernance pétrolière tchadienne et mettre fin à l'engrenage du surarmement qui nourrit le blocage du dialogue politique. Le gouvernement devrait ainsi mettre en place un véritable consensus national sur la gestion des revenus pétroliers.

Un renforcement du contrôle et une supervision accrue de cette gestion devraient aussi être mis en place afin d'éviter les problèmes de clientélisme et de favoritisme dans l'attribution des marchés publics. La priorité donnée par le régime aux solutions militaires pour traiter des problèmes politiques doit également cesser.

Le pétrole est loin d'être une bénédiction

Le dialogue politique entamé avec l'opposition en 2007, devrait permettre d'aboutir à ce consensus, de concert avec la société civile et les représentants des régions productrices de pétrole.

Les Etats-Unis, la France et la Chine, qui ont intérêt à voir cesser l'instabilité chronique du pays pour sécuriser leurs investissements au Tchad, devraient parallèlement appuyer la relance de ce dialogue national en y conditionnant leur soutien politique au régime Déby, tout en œuvrant activement à la stabilisation complémentaire des relations avec le Soudan.

Le Tchad n'est qu'au début de son ère pétrolière. Pour tous ceux qui ne voient rien des bénéfices de ce grand succès industriel et qui sont soumis à une corruption, répression, et insécurité accrues depuis son avènement, le pétrole est loin d'être une bénédiction.

La France, qui entretient toujours des liens privilégiés avec le régime Déby et qui bénéficie d'une relation historique et humaine très riche avec le pays tout entier, doit l'aider à sortir de ce piège pétrolier et s'assurer que tous les tchadiens puissent rapidement bénéficier de cette formidable opportunité.

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Tchad : le choix de Mahamat Déby

Originally published in Le Monde

Op-Ed / Africa

Tchad : le choix de Mahamat Déby

Originally published in Le Monde

Enrica Picco, d’International Crisis Group, appelle le président de transition à nommer une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur la répression des manifestations du 20 octobre.

La journée sanglante du 20 octobre marque un tournant dans la transition tchadienne. Jusqu’à cette date, la junte militaire, qui a pris le pouvoir en avril 2021 à la mort d’Idriss Déby, avait respecté la feuille de route pour un retour à l’ordre constitutionnel. Les risques de déstabilisation du Tchad, après 30 ans de régime autoritaire, semblaient écartés. A la tête d’une transition militaire, Mahamat Déby, 38 ans et fils du président défunt, promettait une ouverture de l’espace public que les Tchadiens espéraient depuis longtemps. La tenue de négociations dès son accession au pouvoir avec les opposants historiques du régime de son père allait dans le sens de cette promesse. Mais la répression violente de la manifestation demandant, jeudi dernier, l’aboutissement de la transition a complètement changé la donne.

L’exception tchadienne

A la mort d’Idriss Déby, l’Union africaine n’a pas considéré la prise de pouvoir par une junte militaire comme un coup d’Etat, contrairement aux décisions qu’elle avait rendues ailleurs dans la région dans des situations similaires. L’organisation continentale a cependant imposé deux conditions aux militaires tchadiens : leur pouvoir devait se limiter à une période transitoire de dix-huit mois, renouvelable une seule fois, et les membres du gouvernement de transition ne pouvaient pas se présenter aux élections à venir. Ces conditions auraient dû permettre, au terme de la transition, une alternance de pouvoir à N’Djamena.

L’année 2022 a débuté avec deux évènements prometteurs : la tenue, à partir de mars, de négociations entre des représentants du gouvernement et de 52 groupes armés rebelles à Doha, au Qatar, puis des consultations à N’Djamena entre le Président Mahamat Déby et tous les représentants de la société civile et des partis d’opposition, y compris les plus réticents à négocier avec le pouvoir. Les pourparlers entamés avec l’opposition et avec les rebelles ont abouti à une même conclusion : leur participation aux étapes de la transition était conditionnée à la garantie claire que les militaires quitteraient le pouvoir à la fin de la transition.

Des frustrations politiques et sociales

Mais en l’absence de cette garantie, de nombreux partis et groupes armés ont refusé de participer au dialogue national. Les conclusions de ce dialogue, qui s’est tenu en leur absence entre le 20 août et le 8 octobre, a mis le feu aux poudres. Encore plus que l’extension de la transition, sur laquelle il y avait un certain consensus dans le pays, c’est le fait que les membres de la transition seront désormais éligibles aux élections qui a provoqué la colère les Tchadiens. La crainte d’une succession dynastique est devenue réelle. Le gouvernement d’unité nationale, mis rapidement en place le 14 octobre, avec des opposants acquis au régime depuis le dialogue, n’a pas apaisé cette colère.

La mauvaise gouvernance et les inégalités sociales ... sont devenues insupportables pour de nombreux Tchadiens.

De plus, les frustrations débordent de la sphère politique. La mauvaise gouvernance et les inégalités sociales, héritage de 30 ans de régime Déby, sont devenues insupportables pour de nombreux Tchadiens. Aux scandales de corruption qui impliquent l’élite au pouvoir s’ajoutent le manque d’opportunités pour les jeunes, les coupures d’électricité récurrentes et des inondations qui ont laissé près 350 000 personnes sans abri dans la capitale au mois d’août.

Ces tensions, politiques et sociales, ont abouti à la journée du jeudi 20 octobre. Le dirigeant du plus important parti de l’opposition Les Transformateurs, Succès Masra, a déclaré le 19 octobre avoir créé un « gouvernement du peuple pour la justice et l’égalité », alors que la plateforme de la société civile Wakit Tama a appelé à une mobilisation permanente contre le gouvernement de transition. A la veille des manifestations, le gouvernement a dénoncé une tentative d’insurrection armée et interdit les manifestations. Mais le lendemain, des milliers de Tchadiens sont descendus dans les rues et le régime a réagi très brutalement.

Les heurts entre police et manifestants ont été d’une rare violence. Les manifestants ont saccagé et incendié le siège du parti du Premier ministre, Saleh Kebzabo, les forces de l’ordre ont ouvert le feu de façon indiscriminée sur la foule. Le bilan officiel est très élevé, plus de 50 morts et 300 blessés, et ne cesse de s’alourdir à mesure que sont relayées les informations venant des provinces. Le même jour, le Premier ministre a annoncé un couvre-feu dans les principales villes et la suspension des activités des partis impliqués dans les manifestations. La situation reste extrêmement tendue dans l’ensemble du pays.  

Moment charnière pour Mahamat Déby

Pour éviter de nouvelles violences, toutes les parties prenantes devraient prendre des mesures urgentes. Le Président Déby devrait condamner l’usage excessif de la force et nommer une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur les évènements du 20 octobre. Plutôt que de réprimer toujours plus durement la société civile et l’opposition, il devrait faire appel aux médiateurs nationaux et internationaux, comme le Groupe des religieux et des sages, l’Union africaine et le Qatar, en vue d’inclure les opposants dans la dernière phase de la transition. Il devrait surtout apaiser les tensions en reconsidérant l’éligibilité aux élections des membres de la transition et en s’engageant publiquement à transférer le pouvoir aux civils à la fin de la transition.

L’Union africaine, l’Union européenne, la France et les Etats-Unis, devrait conditionner leur soutien à la poursuite de la transition.

Pour leur part, les opposants devraient également condamner toute forme de protestation violente et utiliser tous les recours légaux prévus dans la charte de transition pour garantir des élections transparentes. Finalement, l’Union africaine, l’Union européenne, la France et les Etats-Unis, devrait conditionner leur soutien à la poursuite de la transition et à la mise en place de mesures qui garantissent l’inclusion et la représentativité.  

Les évènements du 20 octobre ont sérieusement entaché les espoirs de ceux qui considéraient le Tchad comme une exception parmi les tumultueuses transitions de la région. Mahamat Déby doit faire un choix. Il peut adopter le même régime brutal que celui de son père. Mais il est aussi encore temps pour lui de corriger cette inquiétante dérive autoritaire et de ramener le Tchad sur la voie d’une réelle transition vers un régime plus démocratique.

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