Le coup de poker des élections au Congo
Le coup de poker des élections au Congo
Tensions dans la région des Grands-Lacs | Turmoil in the Great Lakes
Tensions dans la région des Grands-Lacs | Turmoil in the Great Lakes
Op-Ed / Africa

Le coup de poker des élections au Congo

Remplacer la logique des armes par la logique des urnes peut s’avérer dangereux : s’ils ne parviennent pas à leurs fins par les élections, les anciens combattants pourraient tout simplement reprendre les armes. C’est ce qui pourrait bientôt se passer en République démocratique du Congo, où 25 millions d’électeurs sont attendus aux urnes à la fin du mois de juillet.

Le Rassemblement congolais pour la démocratie (Rcd), l’un des anciens groupes rebelles, n’a pas beaucoup d’appui en dehors des communautés congolaises hutu et tutsi dans l’est du Congo. Ce mouvement, qui pendant un temps contrôlait presque un tiers du pays, devrait perdre la plus grande partie de son pouvoir lors des élections. Dans le même temps, une partie de son ancienne armée est demeurée intacte, ce qui rend la perspective de violences renouvelées quasiment inévitable dans les mois à venir. Pourtant, ni les Nations unies ni le gouvernement congolais ne semblent décidés à agir.

Lorsque le Rcd a signé le traité de paix il y a un peu plus de trois ans, seuls quelques-uns de ses membres s’attendaient à être tenus de respecter la promesse qu’ils avaient faite de participer aux élections nationales. À l’approche des élections, le Rcd doit maintenant faire face à un avenir sombre. Le Rcd apparaît aux yeux de la majeure partie de la population comme l’agresseur rwandais et beaucoup n’apprécient guère la présence d’un grand nombre de hutus et tutsis au sein de la classe politique

Le Rcd ne devrait pas remporter plus de 40 sièges sur les 500 que compte l’Assemblée nationale. Dans le sud Kivu, aucun membre de la communauté congolaise tutsi n’a de chance d’être élu au Parlement, bien que de nombreux anciens ministres et parlementaires soient issus de cette communauté. Certains hommes politiques ont changé de bord avant de couler avec le Rcd. Trois de leurs ministres dans le gouvernement actuel ont quitté le parti, tout comme le secrétaire général du parti, Mumba Gama, qui a changé de parti le mois dernier

“On n’a pas vraiment l’impression d’aller aux urnes mais plutôt de monter à l’échafaud,” plaisante l’un des membres du Rcd.

LE RETOUR AUX ARMES

Face à cette lugubre perspective, certains membres, partisans de la manière forte, ont décidé de recourir à la force pour affirmer le pouvoir du Rcd. En mai 2004, des officiers se sont mutinés à Bukavu et ont dévasté cette ville frontalière avant de s’enfuir. Des violences ont éclaté à nouveau en novembre de la même année, et en janvier 2006 dans le nord Kivu. Chaque fois, un petit groupe d’anciens soldats du Rcd menés par des officiers hutus et tutsis ont attaqué l’armée nationale nouvellement intégrée, ces attaques faisant des centaines de morts et des milliers de déplacés.

Le personnage principal de ces événements est Laurent Nkunda, un Tutsi originaire des collines du Nord Kivu. Son nom est lié à de nombreuses atrocités. En 2002, en réponse à une insurrection à Kisangani, il a orchestré en partie le massacre de plus de 160 civils. Lorsque ses hommes ont mis à sac Bukavu en 2004, ils ont tué et violé des dizaines de personnes. Au cours de l’un de ces incidents, les soldats de Nkunda ont violé une mère devant son mari et ses enfants tandis qu’un autre soldat violait leur fille de trois ans.

Nkunda est toujours en liberté dans le Nord Kivu. Il commande environ 400 hommes et bénéficie du soutien d’un millier d’autres. Sa dernière attaque remonte à janvier dernier et il est presque certain que si rien n’est fait pour l’en empêcher, il lancera une nouvelle offensive dans les prochains mois pour perturber les élections. Bien que le gouvernement congolais ait émis un mandat d’arrêt à son encontre et que les Nations unies aient demandé à plusieurs reprises qu’il soit porté devant la justice, ni la mission des Nations unies au Congo ni l’armée congolaise, encore faible, n’ont fait de sa capture une priorité.

LE PROBLEME CROISSANT DE L’ETHNICITE

Le conflit a pris une dangereuse coloration ethnique. Parce que les dissidents sont en majorité des Hutus et Tutsis, de nombreux congolais tiennent ces communautés pour responsables de ces agressions. Des civils innocents, y compris des femmes et des enfants, ont dû payer pour les crimes des dissidents. Suite à la mutinerie déclenchée par les hommes de Nkunda à Bukavu en 2004, l’armée congolaise a arrêté de nombreux soldats et civils tutsis et en a exécuté plus d’une vingtaine. La totalité de la population tutsi de Bukavu, soit plusieurs milliers de personnes, a fui au Rwanda voisin.

Et ces abus continuent. Au début du mois dernier, vingt-deux jeunes tutsis ont été arrêtés à un poste-frontière dans le Sud Kivu et détenus sans motif durant plusieurs semaines. Selon des représentants des Nations unies, les gardes-frontières congolais tiennent un registre de tous les Tutsis qui entrent au Congo ou qui en sortent. En février dernier, des soldats Tutsis ont été battus dans un camp de brassage de l’armée.

Les crimes perpétrés par des commandants tutsis et la persécution de leur communauté s’enchaînent dans un cercle vicieux. De nombreux tutsis occupaient des positions dirigeantes pendant la guerre et la plupart des Congolais ont identifié le pouvoir avec ce groupe ethnique, par ailleurs peu nombreux. Il en fut de même avec la brutalité de la rébellion. Un officier de haut rang de l’armée congolaise à Bukavu m’a déclaré : “Nous nous battrons et nous tuerons pour empêcher les Tutsis de nous dominer à nouveau.”

Au cours de ces derniers mois, de nombreux soldats tutsis encouragés par certains cadres du Rcd ont déserter l’armée nationale suite à l’animosité populaire dont ils ont fait l’objet et à la mauvaise gestion de leur commandant Patrick Masunzu. Plusieurs centaines d’entre eux se sont retirés dans les montagnes du Sud Kivu et seraient en contact avec les forces de Nkunda dans le nord. La déclaration de Michel, un jeune officier Tutsi, fait écho à celle de l’officier de Bukavu: “Nous nous battrons pour empêcher quiconque d’attaquer notre communauté.”

Si les dissidents du Rcd lancent une attaque, ces tensions ethniques pourraient facilement dégénérer en des violences à grande échelle. Après l’attaque par Nkunda en janvier, des jeunes dans le Nord Kivu sont descendus dans la rue avec des machettes et ont demandé vengeance. Les autorités locales ont pu éviter le pire, mais ce ne sera peut-être pas aussi facile la prochaine fois.

Les hommes politiques congolais n’ont pas aidé. Des efforts doivent être faits pour réconcilier les communautés au niveau local mais en cette période électorale, personne ne veut apparaître favorable aux Tutsis. Le président Kabila, qui remportera probablement les élections, pourrait faire beaucoup pour calmer les esprits par l’ouverture d’un dialogue sincère sur les questions ethniques dans l’est du Congo. Il pourrait dire que Tutsis et Hutus sont congolais comme les autres tribus (plusieurs autres communautés prétendent que, par définition, ils ne le sont pas) et qu’il ne faudrait pas les tenir pour responsables des crimes commis par quelques officiers dissidents. Mais, sans doute inquiet de perdre des voix, il est resté muet.

Un autre effort nécessaire à la réconciliation serait de mettre fin à l’impunité. Si rien n’est fait contre Nkunda, il lancera une nouvelle attaque, tuera et brûlera des maisons. L’armée congolaise et les casques bleus des Nations unies doivent l’arrêter avant qu’il ne soit trop tard. Ils auraient le soutien de nombreux dirigeants tutsis et hutus, qui ont à plusieurs reprises reproché à Nkunda d’entacher la réputation de leurs communautés.

Les élections sont une étape bénéfique et nécessaire. Nous devons progresser au-delà de la corruption et de la mauvaise gestion de l’actuel gouvernement. Mais, par définition, les élections mettent en présence des parties opposées et, dans le cas présent, les parties sont armées. Si l’on ne prend pas les précautions qui s’imposent, les élections pourraient bien provoquer davantage de violence dans l’est du Congo.

Video / Africa

Tensions dans la région des Grands-Lacs | Turmoil in the Great Lakes

English version below / English subtitles available

FRANÇAIS: Depuis 25 ans, l'est de la République démocratique du Congo est devenu une zone de non-droit où opère une multitude de groupes armés locaux ou originaires des pays voisins. Les civils sont les premières victimes des violences dans cette région riche en ressources naturelles. 

Depuis fin 2021, avec l'accord de Kinshasa, l’Ouganda maintient une présence militaire dans l’est de la RDC pour combattre les Forces démocratiques alliées, un groupe armé aux origines ougandaises. Cette présence n’a toutefois pas permis d’endiguer les attaques. Dans le même temps, un groupe armé congolais que l’on croyait moribond, le Mouvement du 23 Mars, a refait surface sur fond de tensions entre les pays des Grands Lacs.

Pour amorcer une sortie des cycles de violence dans la région, notre analyste pour la RDC, Onesphore Sematumba, nous explique que le gouvernement congolais devrait à la fois tenter de mettre en place une diplomatie régionale pour apaiser les tensions entre pays des Grands Lacs et se concentrer sur l'adoption de mesures visant à résoudre les causes profondes de la violence dans l’est de la RDC.

ENGLISH: For the past 25 years, the eastern part of the Democratic Republic of Congo has been a lawless zone where a multitude of local and foreign armed groups operate. Those who bear the biggest brunt of the violence in this resource-rich region are the civilians.

Since the end of 2021, Uganda has had a military presence in the eastern DRC, as requested by Kinshasa, to fight the Allied Democratic Forces, an armed group originating from Uganda. However, this intervention has not been able to put an end to the attacks. Meanwhile, a Congolese armed group thought to be no longer active, the March 23 Movement, has resurfaced against a backdrop of tensions between the Great Lakes countries.

Our DRC analyst, Onesphore Sematumba, explains that in order to break out of this cycle of violence, the Congolese government should attempt to implement regional diplomacy to ease tensions between Great Lakes countries, while simultaneously placing greater emphasis on measures to address the root causes of the violence in eastern DRC.

CRISIS GROUP

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