L’Armée de la résistance du Seigneur en sommeil au Congo ?
L’Armée de la résistance du Seigneur en sommeil au Congo ?
Commentary / Africa

L’Armée de la résistance du Seigneur en sommeil au Congo ?

Dans le Nord-Est de la RDC, comment en finir avec une menace résiduelle

« Avec 200 hommes, nous pourrions venir à bout d’une grande partie de la LRA en RDC », m’a confié un des acteurs du dispositif anti-LRA lors de mon voyage dans les Uélé, à l’extrême Nord-Est de la RDC, au mois d’août de cette année. L’Armée de la résistance du Seigneur sévit dans la région depuis bientôt 2008. Cette confidence illustre la situation de la lutte contre la LRA en RDC : une lutte au point mort. Celle-ci a besoin d’un nouveau souffle face à un groupe qui a démontré à plusieurs reprises qu’il pouvait disparraitre puis réapparaitre de manière encore plus violente.

Après 2008, la LRA s’est fragmentée entre la RDC, la Centrafrique et le Sud-Soudan. Désormais, sa réalité opérationnelle est celle de petits groupes de combattants, localisés essentiellement dans le parc de la Garamba. Installés dans cette zone depuis plusieurs années, ils survivent dans la brousse en cultivant des champs et en s’adonnant au braconnage, notamment au trafic d’ivoire. Confirmé par la société civile locale et les services de sécurité, cet affaiblissement se traduit dans le Nord-Est de la RDC par une diminution des attaques qui sont dorénavant commises à des fins essentiellement alimentaires. Dans les Uélé, de nombreux combattants disent avoir faim et même la moelle épinière du groupe armé composée de combattants ougandais est en proie au découragement. Selon des témoignages d’otages relâchés par la LRA, certains combattants songent à se rendre mais voudraient le faire en Ouganda et aux autorités locales.

Paradoxalement, si l’épuisement de la LRA au Congo est évident, cela ne se manifeste ni par des succès militaires de l’armée congolaise et de la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Congo (Monusco), ni par des défections au sein du noyau dur de la LRA dans cette région. A cet égard, les statistiques des Nations unies et des ONG parlent d’elles-mêmes : un seul combattant ougandais a quitté la LRA en RDC en 2012-2013 et aucun combattant ougandais n’a été capturé en RDC au cours de cette même période. Cette situation contraste avec celle de la Centrafrique où 31 combattants ougandais ont fait défection depuis un an et demi.

Pourquoi la lutte contre la LRA dans le Nord-Est de la RDC est-elle aussi faible ? Actuellement, les patrouilles conjointes de la Monusco et de l’armée congolaise contribuent à sécuriser les axes routiers mais cette force régionale d’intervention créée en 2011 sous la conduite de l’Union africaine n’existe que sur le papier. Les 500 soldats congolais qui la composent dans les Uélé sont en formation à Dungu et dépourvus de la logistique nécessaire à leur déploiement.

La campagne d’incitation à la défection menée par des organisations non gouvernementales locales et internationales et la Monusco n’est guère efficace. Des prospectus sont largués par voie aérienne au-dessus des zones occupées par la LRA, des émissions de sensibilisation sont diffusées sur les radios FM et, depuis le 31 juillet 2013, les militaires américains ont l’autorisation de survoler le territoire afin de transmettre, au moyen de haut-parleurs, des messages d’incitation à la défection. Ces mesures sont cependant incapables de neutraliser ou réduire un groupe résiduel composé d’à peine 250 combattants.

Pour quelles raisons ? Premièrement, la pression militaire sur la LRA est proche de zéro : la Monusco et l’armée congolaise sécurisent les voies de communication mais n’exercent aucune pression tactique sur la LRA. Deuxièmement, l’efficacité de la force régionale de l’UA repose sur la détermination des pays où se trouvent les combattants de la LRA à sécuriser leur territoire – détermination qui a fait défaut aussi bien en RDC qu’en Centrafrique où il n’y a actuellement plus d’Etat depuis le coup d’Etat de mars 2013. La campagne d’incitation à la défection est également contrecarrée par la peur de la vengeance populaire (par les villageois ou les soldats congolais) et le saut dans l’inconnu que représente un retour en Ouganda. Alors que la LRA s’est installée dans la brousse de l’extrême Nord-Est de la RDC depuis plusieurs années, les efforts anti-LRA se sont progressivement essoufflés et les bailleurs occidentaux, notamment les Etats-Unis et l’Union européenne, n’en font pas une priorité.

La LRA étant réduite à l’état de guérilla résiduelle dans les Uélé, il est possible d’en venir à bout en :

  • installant une petite base de la Monusco à proximité du Parc national de Garamba afin de pouvoir mener des opérations dans le parc ;
  • exerçant une véritable une pression militaire. Grâce au travail de renseignement des conseillers militaires américains, l’armée congolaise et la Monusco devraient pouvoir localiser et démanteler les villages de la LRA, notamment dans le Parc national de Garamba ;
  • expliquant clairement les options qui s’offrent aux déserteurs de la LRA et les rassurant sur leurs conditions de retour en Ouganda. Kampala offre l’amnistie à tous les rebelles qui se rendent à l’exception de trois « haut commandants » inculpés par la Cour pénale internationale (Joseph Kony, Dominic Ongwen et Okot Odhiambo). Les messages de défection doivent indiquer clairement aux rebelles qu’ils doivent se rendre aux forces de la Monusco et qu’ils seront traités conformément au droit humanitaire. Si nécessaire, les responsables civils ougandais devraient être amenés dans cette zone afin de faciliter le dialogue avec les membres de la LRA.

Pour être efficace, la lutte contre la LRA doit inclure une pression militaire sur les combattants restants, améliorer la coordination et augmenter l’intensité des campagnes de défections et clarifier les explications sur la manière dont les déserteurs congolais et ougandais peuvent bénéficier de l’amnistie et d’un programme de réintégration. Alors que le gouvernement congolais et la Monusco sont absorbés par la lutte contre le M23 au Nord Kivu, la tentation est grande de se contenter de contenir la menace LRA mais, à l’avenir, grâce à d’éventuels renforts venus de Centrafrique, le groupe qui opère au Nord-Est de la RDC pourrait se restructurer et lancer de nouvelles attaques contre des villages.

En 2011, le rapport de l’International Crisis Group intitulé L’Armée de résistance du seigneur : échec et mat ?  soulignait déjà que le plus grand problème de la Force régionale d’intervention était le manque d’engagement de la part des pays censés y contribuer. Deux ans plus tard, ce manque d’engagement est confirmé et constitue la principale raison de la survie de la LRA.

Report 182 / Africa

L’Armée de résistance du Seigneur : échec et mat ?

Le manque de volonté politique a contrarié les efforts pour arrêter la saga meurtrière de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), mais la diplomatie vigoureuse menée par l'Union africaine (UA), une offensive militaire immédiate et des initiatives civiles complémentaires peuvent mettre fin au calvaire de milliers de personnes.

Executive Summary

The Lord’s Resistance Army (LRA) remains a deadly threat to civilians in three Central African states. After a ceasefire and negotiations for peaceful settlement of the generation-long insurgency broke down in 2008, Uganda’s army botched an initial assault. In three years since, half-hearted operations have failed to stop the small, brutally effective band from killing more than 2,400 civilians, abducting more than 3,400 and causing 440,000 to flee. In 2010 President Museveni withdrew about half the troops to pursue more politically rewarding goals. Congolese mistrust hampers current operations, and an African Union (AU) initiative has been slow to start. While there is at last a chance to defeat the LRA, both robust military action and vigorous diplomacy is required. Uganda needs to take advantage of new, perhaps brief, U.S. engagement by reinvigorating the military offensive; Washington needs to press regional leaders for cooperation; above all, the AU must act promptly to live up to its responsibilities as guarantor of continental security. When it does, Uganda and the U.S. should fold their efforts into the AU initiative.

The Ugandan army’s attempt in December 2008 to crush the LRA, originally an insurgency in northern Uganda but now a deadly, multinational criminal and terror band, by destroying its camps in north-eastern Democratic Republic of Congo (DRC) went badly wrong. Joseph Kony, the group’s leader, escaped and quickly organised reprisals that left hundreds of civilians dead in the following months. The U.S.-backed Operation Lightning Thunder became a campaign of attrition, as the Ugandan army began hunting small, scattered and highly mobile groups of fighters in thick forest. It followed them into South Sudan and the Central African Republic (CAR) and scored some early successes, but the operation lost steam in mid-2010, allowing the LRA to go on plundering villages and seizing hundreds of captives and new recruits in the tri-border area. As the UN Security Council agreed on 14 November 2011, this must stop.

The reasons for military failure are at root political. Museveni scaled down the operation to pursue other ventures he felt would win him greater political capital at home and abroad. Since the LRA has not been able to operate within Uganda for years and no longer endangers its security, few opposition politicians or community leaders there demand its defeat. Efforts to pursue it in the DRC are dogged by the host’s refusal to cooperate and grant access to LRA-affected areas. Uganda invaded in the late 1990s, plundered DRC resources and earned President Kabila’s lasting mistrust. As Congolese elections, still scheduled for late 2011, draw near, the army has demanded the Ugandans pull out and, while waiting for the official decision, forbidden them to leave camp. Most LRA senior commanders and fighters are now in the CAR but could return to the DRC at any time and, with the Ugandans restrained, find safe haven. CAR President Bozizé distrusts Uganda’s army, envies its U.S. support, has ordered it to withdraw from diamond areas and could hamper operations further unless satisfied his own army is benefiting.

There is no prospect of a negotiated end to the LRA problem, given the collapse of the multi-year Juba process and the lack of any apparent interest on the part of either Museveni or, especially, Kony to go that route again after three more years of fighting. Instead, the AU, under pressure from some member states and the U.S., announced in late 2010 that it would authorise a forceful mission against the LRA and coordinate regional efforts. A year and counting, however, planning has foundered over its inability to reconcile differences with and between key member states and donors. Uganda and the three directly affected countries hoped the AU initiative would open the door to more Western funding for their armies but are little interested in political guidance or civilian programs. The U.S. wanted the European Union (EU), the AU’s main donor, to share some of its burdens. However, the EU prefers the AU to act politically and is reluctant to finance the armies. Uganda resists ceding any of its military and policy freedom to the African regional body.

Frustrated with the ineffectiveness of Operation Lightning Thunder, the U.S. announced on 14 October that it would deploy about 100 troops to assist the Ugandan army – a majority to stay in Kampala, the rest to advise in the field. The move is part of a broader ramping up of its political and military engagement against the LRA. It has also offered to train more Congolese soldiers and has given equipment to the CAR army in order to win the operation political space. The few score field advisers should be able to improve the Ugandans’ performance. However, the Obama administration, a year from its own elections, is cautious about testing U.S. tolerance of another overseas military commitment. The deployment, it has made clear, will be short term.

The Ugandan army, even with U.S. advisers, is a flawed and uncertain instrument for defeating the LRA. Due to its record of abuses and failures to protect civilians, the governments and populations of the LRA-affected countries distrust it. That Kony no longer presents a direct threat to its interests leaves room for scepticism about Kampala’s political will to see the military job through to the end. But the Ugandan army is also essential, because no one else is prepared to send competent combat troops to do the job. U.S. support, both military and political, is important but may be short-lived. AU money and civilian programs are helpful but cannot stop LRA violence.

Uganda, with U.S. advice and support, should, therefore, lose no time in launching a reinvigorated attack on the LRA, if possible while most of the group’s senior commanders and fighters are still in the CAR and before they can return to the DRC’s more restrictive operational environment. A key part of the advice the U.S. should press on the Ugandan army is the need to prioritise protecting civilians, provide access to humanitarian agencies and accept stricter accountability for its actions.

At the same time, if this new activism is to succeed, the AU must break its political deadlock and put its initiative in play. Adding the AU to the equation is vital to rally the political commitment of Uganda, the DRC, the CAR and South Sudan by giving the undertaking clear continent-wide legitimacy. The central elements of the initiative should be appointment of a special envoy to smooth relations between Kinshasa and Kampala and authorisation of a multinational and multi-dimensional mission – what AU planners call the Regional Intervention Force (RIF). This will likely involve only those troop contributors presently engaged against the LRA, primarily the Ugandans, but should introduce a new, common operational and legal framework for the Ugandan and host armies and create new military structures to improve coordination between them. Once the RIF exists, their anti-LRA efforts should be placed under its umbrella.

The AU planners should work closely with the U.S. to ensure that from the start the African organisation’s initiative prioritises the same principles as Washington needs to press bilaterally on the Ugandan army. Donors, particularly the EU, should meanwhile fund complementary civilian work, especially to entice LRA fighters to leave the bush. Only such a multi-dimensional approach is likely to bring peace to the tri-border area and begin the slow task of healing the physical and social wounds the long LRA nightmare has inflicted.

Nairobi/Brussels, 17 November 2011

 

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