Mutineries dans l’Est : au-delà du « Terminator »
Mutineries dans l’Est : au-delà du « Terminator »
Dans l’est du Congo, « la guerre régionale est déjà là »
Dans l’est du Congo, « la guerre régionale est déjà là »
Commentary / Africa 3 minutes

Mutineries dans l’Est : au-delà du « Terminator »

La mutinerie orchestrée ces derniers jours par le général-seigneur de guerre Bosco Ntaganda, dit « Terminator », a pris une tournure qui dépasse la simple question judiciaire. En effet, les récents évènements survenus à Goma et plus globalement dans les Kivus sont symptomatiques de problèmes politiques profonds qui persistent depuis de nombreuses années sans être réellement traités.

Les tensions au sein de l’armée dans l’Est du Congo se sont transformées en une mutinerie au début du mois d’avril 2012. Mais ces troubles remontent en fait au début de l’année lorsque des éléments de l’armée ont commencé à faire défection au Sud et Nord-Kivu ainsi que dans le district de l’Ituri en Province orientale. Cette fois-ci cependant, l’alerte a été plus sérieuse puisque les autorités ont été confrontées à une série de défections d’une fraction très précise de l’armée dans l’Est: les éléments du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) dirigés par le général Bosco Ntaganda. Ce dernier a succédé à Laurent Nkunda, le rebelle qui avait mené les Tutsi dans le Nord-Kivu contre l’armée et les forces des Nations unies en 2008. Ntaganda est non seulement recherché par la CPI pour crimes de guerre, mais il est également accusé dans un rapport du Conseil de sécurité des Nations Unies sur la RDC d’être àla tête d’un réseau de trafic de ressources naturelles qui aurait des ramifications jusqu’aux Etats-Unis.

Le récent verdict de la CPI reconnaissant la culpabilité du seigneur de guerre congolais Thomas Lubanga pour enrôlement et conscription d’enfants de moins de quinze ans ajouté à des pressions étrangères, ont apparemment convaincu le président Joseph Kabila de mettre en œuvre le mandat d’arrêt de la CPI contre Ntaganda et de procéder à son arrestation. Auparavant considéré par les autorités congolaises comme un personnage clé pour garantir la paix dans les Kivus, Ntaganda et son parti le CNDP avaient soutenu Kabila lors des élections de novembre 2011. Par conséquent, afin de protéger leur chef, une partie des militaires du CNDP ont commencé à faire défection et à affluer vers les zones traditionnellement sous leur contrôle au Nord-Kivu, faisant craindre une nouvelle rébellion et une répétition de la crise de 2008 déclenchée par Nkunda. Dans certaines zones (Baraka, Fizi, Walungu au Sud-Kivu), ces défections ont donné lieu à des affrontements entre militaires mutins et loyalistes ainsi qu’à des assassinats d’officiers. Des renforts ont été envoyés sans délai dans les Kivus.

La mutinerie du général Bosco Ntaganda a contraint le président Kabila, précédé des plus hauts gradés de l’armée congolaise, ainsi que le représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies à se rendre au Nord-Kivu. Dans le même temps, les forces loyales au gouvernement semblent avoir pris le dessus dans cette province alors que le CNDP, en tant qu’entité politique, a pris ses distances vis-à-vis de la mutinerie. Ntaganda lui-même, qui est caché pour le moment, a affirmé qu’il était prêt à faire face à la justice congolaise, même si personne ne sait si lui et ses troupes accepteraient de cesser leur mutinerie.

Ces évènements mettent en lumière la précarité de la situation politique et sécuritaire à laquelle fait face la RDC à la suite des élections frauduleuses de novembre dernier.

  • La milicianisation de l’armée congolaise s’accentue.

    L’armée est un conglomérat de milices qui, dans certains cas, sont suspectées d’être dirigées par des criminels de guerre. Présentée comme un gage de paix en 2009, l’intégration du CNDP au sein de l’armée a ouvert la voie à une prise de contrôle silencieuse d’une grande partie des Kivus, aussi bien militaire (commandement parallèle, refus d’être déployé en dehors des Kivus) qu’économique (prédation sur les populations, contrebande de matières premières et accaparement de terres). En effet, le CNDP a démontré que l’intégration pouvait être utilisée comme un moyen de s’enrichir et tous les chefs de milices intégrés dans l’armée congolaise à l’Est avant les élections de 2011 ont réclamé des privilèges identiques aux siens. A travers le processus d’intégration, ce sont les milices qui ont absorbé l’armée congolaise et non l’armée qui a absorbé les milices.
     
  • Depuis les élections frauduleuses de 2011, la RDC est un navire à la dérive.

    La mort en février de KatumbaMwanke, le bras droit du président, a considérablement ébranlé l’exécutif.  La formation du nouveau gouvernement traine en longueur. Un vide administratif et militaire semble s’installer dans certaines régions en raison du faible pouvoir des autorités. La commission électorale est incapable d’annoncer une date pour les élections provinciales alors même que le mandat de cinq ans des assemblées sénatoriale et provinciale est arrivé à son terme. L’absence de pouvoir central bien assis renvoie la périphérie à ses dynamiques instables. Dans le Nord-Kivu, au-delà du cas individuel de Bosco Ntaganda, la représentation politique du CNDP et des Tutsi congolais est en jeu. Les élections de 2011 qui étaient censées faciliter l’intégration du CNDP au sein des structures politiques nationale et provinciale ont été annulées dans leur fief du Masisi en raison de fraude. Cette décision laisse entière la question du rôle de ce mouvement et de l’équilibre politique intercommunautaire dans le Nord-Kivu. Seules de nouvelles élections peuvent permettre de trancher la question du contrôle politique dans cette province.

Les équilibres instables au sein de l’armée reflètent ceux qui caractérisent la classe politique congolaise. Quelles que soient les conséquences de la défection de Bosco Ntaganda, pour les donateurs occidentaux, la mutinerie de « Terminator » dans le Nord-Kivu devrait être une opportunité de repenser certaines politiques et réagir à des problèmes grandissants, tels que :

  1. L’échec de la réforme de l’armée, malgré l’implication de nombreux congolais et bailleurs de fonds.
     
  2. La pertinence des arrangements individuels de court terme avec les chefs de milices qui fragilisent la gouvernance des institutions congolaises de sécurité.
     
  3. L’instrumentalisation des mandats d’arrêt de la CPI par le gouvernement congolais, qui monnaie l’arrestation des criminels de guerre en échange du soutien politique des pays occidentaux.
     
  4. L’affaiblissement du pouvoir présidentiel depuis les élections frauduleuses et la mort de KatumbaMwanke qui accroit le risque d’une gestion de plus en plus incohérente du pays.

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