Nord-Ouganda: Comprendre Et Resoudre Le Conflit
Nord-Ouganda: Comprendre Et Resoudre Le Conflit
Table of Contents
  1. Executive Summary
The Kampala Attacks and Their Regional Implications
The Kampala Attacks and Their Regional Implications
Report 77 / Africa

Nord-Ouganda: Comprendre Et Resoudre Le Conflit

Pendant près de dix-huit ans, l’insurrection entretenue par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) dirigée par Joseph Kony a généré une grande souffrance dans le nord de l’Ouganda, avec notamment environ un million et demi de personnes déplacées à l’intérieur du territoire.

Synthèse

Pendant près de dix-huit ans, l'insurrection entretenue par l'Armée de Résistance du Seigneur (LRA) dirigée par Joseph Kony, a généré une grande souffrance dans le Nord de l'Ouganda, avec notamment quelques 1,5 millions de personnes déplacées à l'intérieur du territoire. Le Sous-Secrétaire Général des Nations Unies chargé des Affaires humanitaires, Jan Egeland, a récemment qualifié la situation d'être l'un des pires désastres humanitaires au monde. L'une des atrocités les plus terribles depuis le début du conflit eut lieu en février 2004 avec le massacre par la LRA d'environ 200 civils, révélant de sérieuses carences dans l'aptitude du gouvernement à protéger la population et vaincre la rébellion. Le conflit ternit sérieusement le bilan du Mouvement National de Résistance (MNR) du Président Yoweri Museveni qui, par ailleurs, a apporté une certaine stabilité au pays. La communauté internationale a les moyens et pour le moins de bonnes raisons humanitaires de pousser en faveur d'une stratégie plus politiquement orientée pour résoudre le conflit.

Le conflit revêt quatre caractéristiques principales: en premier lieu, il s'agit d'une lutte entre le gouvernement et la LRA; en second, il oppose la LRA à prédominance Acholi et la population Acholi dans son ensemble qui subit le plus gros des violences avec des assassinats tous azimuts et l'enlèvement d'enfants pour en faire des soldats, des aides et des esclaves sexuels; en troisième lieu, le conflit est alimenté par l'animosité existant entre le Soudan et l'Ouganda, qui soutiennent chacun les rébellions oeuvrant sur le territoire de l'autre; en dernier lieu, il prolonge le conflit Nord-Sud qui a marqué la politique et la société depuis l'indépendance.

L'insurrection des rebelles de la LRA n'a pas d'objectif politique clair (et négociable). Sa prétention à représenter les souffrances de la population Acholi est en contradiction avec ses méthodes. Parce que les actions de la LRA sont difficiles à cadrer dans une stratégie cohérente à même d'atteindre un résultat politique identifiable, il est difficile de bâtir une contre-stratégie efficace. En visant la population Acholi, la LRA a créé une diagonale du pire qui s'auto-perpétue, un ressentiment et un désespoir qui nourrissent le conflit, mais accentuent également l'écart entre le gouvernement et les populations locales.

La poursuite de l'option militaire par le Président Museveni lui permet de justifier en partie l'absence de réforme d'une armée sur laquelle repose principalement son régime. En effet, la guerre lui permet de justifier et de maintenir en Ouganda le statu quo politique, en refusant à son opposition d'asseoir un quelconque pouvoir, et offre de multiples occasions pour restreindre les libertés d'expression et d'association au nom de "la guerre contre le terrorisme". Aussi longtemps que la situation dans le Nord sera dominée par les problèmes de sécurité, le monopole du pouvoir et de la richesse par les Sudistes ne sera pas remis en cause.

Sans le soutien actif des Acholis, il est peu probable que le gouvernement soit en mesure de vaincre la LRA. Alors qu'il est nécessaire de changer la donne politique et sécuritaire du conflit, la réponse de Museveni à la pression internationale ainsi qu'aux propositions de négociation telles que l'Initiative de Paix pour le Nord de l'Ouganda (NUPI) lancée par Washington, relève, au mieux, du scepticisme. Même si le désir de la LRA en faveur d'un véritable dialogue semble minime, le gouvernement a rarement agi de bonne foi lorsque toute une variété d'acteurs cherchaient à promouvoir un règlement. Le fait qu'il soit peu probable que la LRA réponde favorablement à un effort concerté en vue de négocier, ne dispense pas le gouvernement de sa responsabilité de faire une tentative. Cela signalerait à la fois à ses opposants et partisans, ainsi qu'à la population du Nord de l'Ouganda, qu'il poursuit véritablement toutes les options. Il serait également bon d'impliquer le gouvernement de Khartoum, seul soutien extérieur connu de la LRA, dans une stratégie de négociation.

La plupart des discussions sur la résolution du conflit se focalisent sur la fausse dichotomie opposant une solution militaire à celle négociée. Les deux approches présentent des éléments de solution et des limites. Une solution strictement militaire pourrait traiter les manifestations immédiates du problème du Nord de l'Ouganda: la LRA; mais elle éloignerait d'autant la fin de la division entre le Nord et le Sud, et la réconciliation nationale. Dans tous les cas, les carences opérationnelles de l'armée rendent improbables une telle solution. De la même manière, les négociations ont leurs limites, qui peuvent être manipulées par les belligérants pour en tirer profit sur le champ de bataille, et conduire à une flambée de violence.

Une grande faiblesse de la LRA réside dans la place centrale qu'occupe Joseph Kony non seulement dans l'organisation elle-même et dans sa tactique mais aussi dans sa raison d'être. Les tensions signalées au sein de sa direction, surtout dans un contexte militaire et politique détérioré, pourraient être l'occasion de diviser la rébellion en isolant ou en évinçant Joseph Kony.

Un autre ingrédient majeur pour le succès de toute recette stratégique serait le vrai effort de prise en compte des doléances nordistes. Les Acholis doivent se sentir davantage appartenir à la société ougandaise. Le MNR n'a simplement pas su unifier le pays après les troubles causés par les politiques coloniales de division ethnique et les décennies de conflit armé. Rectifier le tir requerra des initiatives spécifiques sur le plan politique, économique et social pour faire de la région Nord un enjeu au sein du gouvernement central et pour améliorer la prise de décision au niveau local. Il est dans l'intérêt des leaders acholis de mettre au point des mécanismes permettant d'articuler les opinions de leur peuple et dans celui de Museveni et du MNR de favoriser l'émergence de dirigeants acholis efficaces et crédibles.

Il n'y a pas encore suffisamment de pression exercée sur la LRA pour rendre possible une ouverture politique. Alors que le gouvernement de Museveni devrait faire une tentative de négociation franche et sans condition, créer un climat propice aux négociations ne devrait pas signifier pour autant renoncer à exercer une pression politique et militaire sur la rébellion, y compris d'invoquer l'aide de la Cour Pénale Internationale (CPI) et celle du gouvernement soudanais, étant donné la nature de la LRA.

Au regard du conflit, le rôle de la communauté internationale a été central et le sera pour parvenir à une résolution. Le gouvernement doit être attentif aux conseils des donateurs, de qui il reçoit à peu près la moitié de son budget. Dans un bon nombre de domaines, tels que la prévention du Sida, ses performances sont encourageantes et la communauté internationale en est que mieux disposée à son égard, cependant le conflit dans le Nord annule une bonne partie de cette bienveillance. Les amis de l'Ouganda ont un intérêt et sont en droit d'insister sur le désastre humanitaire que perpétue l'insurrection de la LRA. L'initiative américaine serait sans doute plus prometteuse si Washington travaillait davantage de concert avec ses éventuels partenaires européens.

Nairobi/Bruxelles, 14 avril 2004

For nearly eighteen years the insurgency of the Lord's Resistance Army (LRA), led by Joseph Kony, has produced great suffering in Northern Uganda, including some 1.5 million internally displaced persons (IDPs). UN Under-Secretary-General for Humanitarian Affairs Jan Egeland recently termed the situation among the worst humanitarian disasters in the world. In February 2004, in one of the most horrific atrocities since the conflict began, the LRA massacred approximately 200 civilians, revealing serious deficiencies in the government’s capacity to defend the population and defeat the insurgency. The conflict seriously blemishes the record of President Yoweri Museveni’s National Resistance Movement (NRM), which has otherwise brought relative stability to the country. The international community has leverage and at least strong humanitarian reasons to urge a more politically oriented strategy to resolve the conflict.

The conflict has four main characteristics. First, it is a struggle between the government and the LRA. Secondly, it is between the predominantly Acholi LRA and the wider Acholi population, who bear the brunt of violence that includes indiscriminate killings and the abduction of children to become fighters, auxiliaries, and sex slaves. This violence is aimed at cowing the Acholi and discrediting the government. Thirdly, it is fuelled by animosity between Uganda and Sudan, who support rebellions on each other’s territory. Finally, it continues the North-South conflict that has marked Ugandan politics and society since independence.

The LRA insurgency lacks any clear (and negotiable) political objective. Its claim to represent the grievances of the Acholi people is at odds with its methods. Because LRA actions are difficult to place within a coherent strategy aimed at achieving an identifiable political outcome, it is also difficult to develop an effective counter strategy. LRA targeting of the Acholi has created a self-perpetuating cycle of loss, resentment and hopelessness that feeds the conflict but also widens the gap between the government and local populations.

President Museveni pursues a military solution in part to justify the unreformed army that is a key pillar of his regime. Indeed, the war helps him justify and maintain the status quo in Ugandan politics, denying his opposition a power base and offering numerous opportunities for curtailing freedom of expression and association in the name of “the war against terrorism”. As long as the situation in the North is dominated by security matters, the monopolisation of power and wealth by Southerners is not put into question.

Without the active support of the Acholi, however, the government is unlikely ever to defeat the LRA. While the political and security configurations of the conflict need to be changed, Museveni’s response to international pressure and proposals for negotiation such as Washington’s Northern Uganda Peace Initiative (NUPI) has been sceptical at best. Although the LRA’s desire for genuine dialogue appears minimal, the government has rarely acted in good faith when a variety of actors have sought to promote a settlement. The small likelihood that the LRA will respond to a concerted effort to negotiate does not remove the onus from the government to make the attempt. That would signal to both its opponents and supporters – and to the people of Northern Uganda – that it is genuinely pursuing all options. The Khartoum government, the LRA’s only known external supporter, should also be drawn into a negotiating strategy.

Most discussion of how to end the conflict centres on the false dichotomy of a military versus a negotiated solution. Elements of both approaches will be required, along with recognition of the limitations of each. A purely military solution could conceivably deal with the immediate manifestation of Uganda’s northern problem, the LRA, but would make solving the North-South divide and achieving national reconciliation even more unlikely. The army’s operational deficiencies in any event make such a solution unlikely. Similarly, there are limitations to negotiations, which can be manipulated by the belligerents for battlefield advantage, leading to more violence.

A main vulnerability of the LRA is that Joseph Kony is central not only to its organisation and tactics but also to its very purpose. Reported leadership tensions, particularly in a deteriorating military and political environment, may provide an opportunity to split the insurgency by isolating or removing him.

Another major element of any successful strategy will have to be a genuine effort to address Northerners’ grievances. The Acholi must be made to feel more a part of Ugandan society. The NRM simply has not unified the country after the turmoil created by colonial policies of ethnic division and decades of armed conflict. Rectifying this will require specific political, economic and social initiatives aimed at building the North’s stake in the central government and enhancing local decision-making. It is in the interest of Acholi leaders to develop mechanisms for articulating the views of their people, and it is in the interest of Museveni and the NRM to promote the emergence of effective and credible Acholi leaders.

There is not yet enough pressure on the LRA to make a political opening possible. While Museveni’s government should make an honest, unconditional attempt at negotiations, the nature of the LRA is such that creating an environment conducive to negotiations should not mean renunciation of military and political pressure on the insurgency, including by invoking the help of the International Criminal Court (ICC) and the Sudanese government.

The role of the international community has been central to the conflict and will be central to achieving a resolution. The government needs to be attentive to the advice of donors, from whom it receives approximately half its budget. It has a good record on a number of issues, such as AIDS prevention, which disposes the international community positively towards it, but the conflict in the North undoes much of this goodwill. Uganda’s friends have an interest and a right to pressure it on the humanitarian disaster produced by the continuation of the LRA insurgency. The U.S. initiative, however, would have greater promise if Washington also worked more closely with would-be European partners.

Nairobi/Brussels, 14 April 2004

People extinguish fire on cars caused by a bomb explosion near Parliament building in Kampala, Uganda, on November 16, 2021. - Two explosions hit Uganda's capital Kampala on November 16, 2021, injuring a number of people in what police termed an attack on Ivan Kabuye / AFP
Q&A / Africa

Les attentats de Kampala et leurs implications régionales

L'Etat islamique a revendiqué deux attentats-suicides dans la capitale ougandaise, Kampala. Dans ce Q&A, l'expert de Crisis Group Dino Mahtani explique ce qui s’est passé et évalue la menace de nouvelles attaques de ce type en Afrique de l'Est.

Que s'est-il passé et qui est présumé être impliqué ?

Le 16 novembre, un trio de kamikazes a pris pour cible Kampala, capitale de l'Ouganda. L'un d'entre eux a fait exploser sa veste devant le siège de la police et deux autres se sont fait exploser près du parlement. Les attentats ont fait au moins quatre morts, selon les rapports officiels, et 37 blessés, dont 27 policiers. Alors que la ville était sous le choc des explosions, les forces de sécurité ont pourchassé un quatrième kamikaze dans le nord-ouest de Kampala, l'abattant avant de récupérer sa ceinture d’explosifs. La police a déclaré qu'elle avait récupéré d'autres explosifs dans une maison sécurisée que le quatrième attaquant utilisait dans une banlieue proche et qu'elle continuait à traquer d'autres membres potentiels des « groupes terroristes ». Dans une déclaration faite plus tard dans la journée, le président Yoweri Museveni a expliqué que les assaillants étaient liés aux Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe rebelle apparu en Ouganda au début des années 1990 et qui a ensuite fui vers l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Sa résurgence en RDC depuis 2013 a été marquée par le meurtre de milliers de civils.

Quelques heures après la déclaration du président, l'Etat islamique (EI), auquel s’est désormais affilié la plus grande faction des ADF, a publié son propre communiqué par l'intermédiaire de son agence de presse Amaq, revendiquant les attaques. L’EI a déclaré que les attaquants étaient tous des soldats ougandais de son soi-disant califat. Ces dernières semaines, le groupe jihadiste et les ADF ont été liés à une série d'attentats à la bombe dans des lieux publics en Ouganda. Le 8 octobre, l’EI a déclaré être à l'origine d'un attentat à la bombe contre un poste de police à Kampala. Il a ensuite revendiqué une explosion dans un bar-restaurant de spécialités porcines dans la banlieue de la ville le 23 octobre, qui a fait un mort. Quelques jours plus tard, un kamikaze s'est fait exploser dans un bus en direction de la frontière avec la RDC, blessant quelques passagers. Les responsables ougandais ont déclaré qu'il était affilié aux ADF. Plus tôt en 2021, selon les autorités, les ADF ont également été impliquées dans un attentat à la bombe raté visant les funérailles d'un général ougandais et dans une tentative d'assassinat ratée visant un ministre du gouvernement.

Selon des responsables de la sécurité ougandaise qui se sont entretenus avec Crisis Group, l'un des principaux suspects dans plusieurs projets d'attentat à la bombe est un Ougandais, Meddie Nkalubo (connu dans les milieux ADF sous le nom de « Punisher »), qui est basé dans un camp des ADF dans l'est de la RDC d'où il coordonne des réseaux à Kampala et ailleurs. En juin, des enquêteurs des Nations unies travaillant dans le cadre d'un mandat du Conseil de sécurité couvrant la RDC ont indiqué que plusieurs anciens combattants des ADF l'avaient identifié comme étant l'opérateur d'un drone utilisé par les ADF lors de combats contre l'armée congolaise, ainsi que comme un important fabricant de bombes pour le groupe. Un ancien combattant des ADF qui a travaillé pour lui et qui a répondu aux questions de Crisis Group a expliqué que Nkalubo était également un relais essentiel de diffusion de propagande et de vidéos d'instruction de l’EI dans des réseaux non seulement en Ouganda mais aussi ailleurs dans la région.

À la suite de ces attentats, les forces de sécurité ougandaises ont déployé un grand nombre de soldats et de policiers et mis en place plusieurs nouveaux points de contrôle dans Kampala. Depuis vendredi matin, la police affirme avoir arrêté au moins 34 personnes, dont six enfants, qui auraient des liens avec les ADF, et avoir récupéré d'autres explosifs dans le cadre de raids en cours. Elle dit avoir tué au moins quatre agents présumés des ADF qui rejoignaient une ville frontalière ougandaise située en face de la RDC. Elles ont également abattu un religieux musulman ougandais, Muhammed Abas Kirevu, à son domicile dans les environs de Kampala. La police affirme qu'il s'agissait d'un recruteur des ADF et qu'il a été tué après avoir tenté de s'échapper alors que des policiers s’efforçaient de l'escorter vers une voiture de patrouille. Sa famille a qualifié ce meurtre de « meurtre de sang-froid ». Parallèlement, les autorités affirment qu'elles traquent un autre religieux, Suleiman Nsubuga, soupçonné de recruter et d'entraîner des combattants et de leur fournir du matériel pour fabriquer des bombes. Les défenseurs des droits humains craignent qu'une répression plus large ne se traduise par des mesures brutales susceptibles de favoriser le recrutement de militants.

Comment les ADF ont-elles évolué tout en s'affiliant à l'Etat islamique ?

Composées à l'origine de combattants chrétiens et musulmans, les ADF ont commencé leur action en tant qu’alliance de rebelles cherchant à renverser le gouvernement du président Museveni. Leur insurrection a été mise en déroute par les troupes ougandaises au milieu des années 2000, ce qui les a contraintes à fuir vers l'est de la RDC, où elles se sont installées en tant que groupe islamiste armé. Même si leurs activités sont centrées sur la RDC, les ADF recrutent beaucoup en Ouganda, où elles trouvent des mécontents parmi les musulmans ougandais, qui représentent environ 14 pour cent de la population selon les estimations officielles. Certains musulmans accusent les autorités de discrimination religieuse, comme en témoignent notamment les rafles massives de jeunes musulmans après des incidents de sécurité notoires.  

Pendant un certain temps, les ADF semblaient avoir disparu en RDC, mais elles ont repris un second souffle en 2013, lorsqu'elles se sont lancées dans ce qui allait devenir, pendant plusieurs années, une série de meurtres de populations civiles et d'attaques contre les forces de sécurité. Le groupe est devenu de plus en plus actif à l'approche des élections nationales qui devaient avoir lieu en 2016. Au cours de cette période, il a noué des alliances avec d'autres milices locales et groupes armés opposés à l'Etat, ainsi que, semblerait-il, avec des officiers de l'armée congolaise, tout en prenant parti dans divers conflits intercommunautaires locaux, ce qui a créé une dynamique de conflit extrêmement difficile et sanglante que Kinshasa et la mission de maintien de la paix des Nations unies en RDC ont dû maîtriser. Au début de l'année 2017, cependant, les ADF se sont affaiblies dans leur bastion, la province du Nord-Kivu, car elles ont été confrontées à des problèmes d'approvisionnement et de financement après une période de pression intensive de la part de l'armée congolaise. L'ancien combattant interrogé par Crisis Group a déclaré que les réserves de nourriture étaient limitées jusqu'au moins en mars 2017, après quoi le groupe a commencé à récupérer.

La résurgence des Forces démocratiques alliées à partir de 2017 a coïncidé avec une association plus étroite avec l’EI.

La résurgence des ADF à partir de 2017 a coïncidé avec une association plus étroite avec l’EI. Le groupe semble avoir établi des liens avec Waleed Zein, un ressortissant kényan aujourd'hui en détention dans son pays d'origine et sanctionné par les Etats-Unis pour son rôle présumé d'intermédiaire financier entre l’EI et les ADF. Il a également accueilli dans ses rangs un autre insurgé connu sous le nom de Jundi, que les anciens combattants des ADF identifient comme un ressortissant tanzanien et comme étant l'homme qui a brandi pour la première fois le drapeau de l’EI dans les camps des ADF. En avril 2019, l’EI a revendiqué sa première attaque en RDC, menée par les ADF. Musa Baluku, le chef de la plus grande faction du groupe, semble maintenant être un dévot autoproclamé de l’EI. Dans une vidéo de 2020 vue par Crisis Group et citée dans un rapport de l'Université George Washington, il a déclaré que les ADF « avaient cessé d'exister depuis longtemps », ajoutant que lui et ses combattants, au nombre de plusieurs centaines, faisaient désormais partie de l’EI. Une faction rivale, composée de quelques dizaines de personnes fidèles au prédécesseur de Baluku, Jamil Mukulu, actuellement en détention et en attente de jugement en Ouganda, est considérée par les responsables de la sécurité de la RDC comme une menace mineure.

Depuis 2020, le groupe de Baluku a également commencé à se déplacer vers le nord, à partir de son fief du Nord-Kivu vers la province de l'Ituri, où la violence impliquant des milices à prédominance ethnique lendu s'est intensifiée depuis 2017. Des responsables du gouvernement congolais et des Nations unies affirment que le mouvement des ADF dans cette direction a été motivé en partie par les nouvelles opérations militaires lancées contre le groupe au Nord-Kivu en octobre 2019. Depuis leur entrée en Ituri, les ADF ont tenté d'étendre leur réseau de collaborateurs dans la province. Elles ont essayé de recruter parmi les migrants hutu qui se sont installés en grand nombre dans le sud de l'Ituri et qui affichent des désaccords avec les autres communautés locales. Certains chefs de ces communautés locales ont parfois aidé l'armée congolaise à traquer les ADF. L'« état de siège » déclaré par le président congolais Félix Tshisekedi en mai, plaçant l'autorité provinciale du Nord-Kivu et de l'Ituri entre les mains de l'armée, n'a pas réussi jusqu'à présent à endiguer l'expansion constante des ADF et leurs attaques meurtrières.

La faction de Baluku semble entretemps avoir bénéficié d'un afflux de combattants étrangers et de progrès réalisés dans le déploiement d'engins explosifs improvisés (EEI) et l’utilisation de drones. Des responsables congolais de la sécurité et l'ancien combattant des ADF, qui ont répondu aux questions de Crisis Group, ont noté que le groupe avait absorbé depuis 2018 davantage de combattants étrangers, notamment en provenance du Burundi, du Kenya, d’Ouganda, du Rwanda et de Tanzanie, et avait également dispensé une formation au combat à des insurgés mozambicains d'al-Shabab au Cabo Delgado, jusqu’à cette année-là. Les enquêteurs des Nations unies ont également déclaré dans un rapport datant de juin 2021 que « la participation de combattants des ADF extérieurs à la République démocratique du Congo a contribué à de modestes progrès sur le plan des techniques de fabrication d'engins explosifs improvisés », citant les Burundais, les Kényans et les Tanzaniens comme ayant joué un rôle particulièrement important dans cette évolution. Les enquêteurs ont constaté une augmentation du déploiement de ces engins par les ADF sur le terrain, même si la plupart de ces bombes sont encore rudimentaires et ne parviennent pas à exploser. Ils ont également documenté l'utilisation par le groupe d'au moins deux drones de surveillance en soutien aux opérations de combat.

Les autorités de la RDC enquêtent actuellement pour savoir si un individu du Moyen-Orient qu'elles ont arrêté en septembre près des camps des ADF au Nord-Kivu est affilié à l’EI de quelque manière que ce soit. L'homme aurait voyagé avec un passeport jordanien. Après son arrestation, les autorités de Kinshasa affirment avoir trouvé dans ses affaires du matériel pédagogique sur l’utilisation des drones et la fabrication de bombes, ainsi que de la propagande jihadiste. Ils n'ont toutefois fourni aucune preuve à l'appui de cette affirmation.

Comment tout cela s'articule-t-il avec les autres menaces jihadistes dans la région ?

L'attentat de Kampala intervient alors que des responsables d'autres pays d'Afrique de l'Est ont commencé à tirer la sonnette d'alarme, mettant en garde contre une éventuelle recrudescence des complots impliquant non seulement l’EI et ses affiliés, mais aussi le mouvement somalien Al-Shabaab, qui prête allégeance à al-Qaeda. Al-Shabaab a mené des attaques majeures au Kenya et en Ouganda au cours de ces dix dernières années environ.

Début octobre, les autorités du Rwanda, pays voisin de l'Ouganda, ont annoncé qu'elles avaient arrêté treize personnes impliquées dans un complot raté visant à actionner des explosifs dans des lieux publics de la capitale Kigali. Certains des suspects auraient été trouvés en possession de matériel pour fabriquer des bombes, notamment des câbles, des clous, des bâtons de dynamite et des téléphones. Avant l'attentat de Kampala, des responsables rwandais avaient déclaré à Crisis Group qu'ils avaient obtenu des preuves selon lesquelles certaines des personnes arrêtées étaient en communication avec Nkalubo. D’après eux il s’agissait de la preuve que le complot était lié aux ADF. L'un des suspects arrêtés aurait déclaré que les auteurs du complot cherchaient à punir le Rwanda pour son intervention militaire au Cabo Delgado, où ses troupes sont déployées depuis mars pour soutenir les efforts du gouvernement visant à endiguer l'insurrection d’al-Shabab, que l’EI a également revendiqué comme étant son affilié en 2019.

Les autorités kényanes et tanzaniennes indiquent, quant à elles, avoir observé le retour d'un nombre important de leurs ressortissants ayant servi dans des groupes militants à l'étranger.

Les autorités kényanes et tanzaniennes indiquent, quant à elles, avoir observé le retour d'un nombre important de leurs ressortissants ayant servi dans des groupes militants à l'étranger. Au cours des dernières années, les deux pays ont pris des mesures sévères contre les réseaux jihadistes nationaux liés à Al-Shabaab en Somalie. Ces réseaux recrutaient parmi les jeunes désabusés du nord du Kenya et de la côte de l'océan Indien. Certains de ces jeunes ont fui les mesures de répression, surtout après 2017, et ont rejoint les ADF ou al-Shabab au Mozambique, où ils ont été influencés par la propagande de l’EI. À la suite de l'intervention militaire étrangère au Cabo Delgado, selon des sources de sécurité, beaucoup de ces combattants kényans et tanzaniens, ces derniers ayant occupé des postes de haut niveau au sein d'al-Shabab, rentrent chez eux.

Le retour de ces combattants via la Tanzanie a coïncidé avec d'autres événements importants. En août, un tireur isolé s’est lancé dans une série de meurtres près de l'ambassade de France dans la ville principale de Dar es Salam. Les responsables tanzaniens sont très discrets sur ses origines. Des sources des services de renseignement somaliens affirment toutefois que l'homme était un ancien membre d'Al-Shabaab en Somalie qui s'est rendu au Mozambique en 2020 pour y rejoindre des insurgés. Des sources proches des ADF, quant à elles, affirment que l'homme du Moyen-Orient arrêté (cf. supra) avant d’entrer en RDC, s'était également arrêté pendant près de deux semaines en août dans la ville tanzanienne de Kigoma, où il pourrait avoir formé des ressortissants d'Afrique de l'Est. Les registres d'immigration, vus par Crisis Group, prouvent sa présence dans cette ville, même si Crisis Group n'a pas été en mesure de confirmer de manière indépendante qu'il avait dispensé une formation.

Au cours des dernières semaines, les services de sécurité kényans ont émis un certain nombre d'avertissements, notamment dans un mémorandum officiel qui a fuité à la fin du mois d'octobre, selon lesquels l’EI et Al-Shabaab cherchaient à déclencher de nouvelles attaques le long de la côte kényane. Un responsable kényan a déclaré à Crisis Group qu'Al-Shabaab chercherait probablement à rivaliser avec l’EI pour faire les gros titres s'il apprenait que ce dernier préparait de nouvelles opérations.

Quelles sont les perspectives de développement de l'Etat islamique dans la région ?

En mars, les Etats-Unis ont désigné les ADF et le groupe mozambicain al-Shabab comme des branches de l'EI. Ils n'ont toutefois pas reconnu ces groupes comme étant des éléments constitutifs de la province de l'Etat islamique en Afrique centrale, le nom préféré du noyau principal du groupe pour désigner ce qu'il aimerait continuer à présenter comme un califat avec des avant-postes entièrement intégrés. Si les combattants des deux théâtres d’opérations se sont indubitablement mêlés, ils continuent à poursuivre des objectifs de combat locaux, avec des chaînes de commandement distinctes. Les autorités de la RDC et du Mozambique craignent toutefois que l’EI ne tente de leur apporter une aide plus conséquente. Entre-temps, il revendique sur ses canaux médiatiques des attaques toujours plus nombreuses perpétrées par les ADF et al-Shabab.

Des enquêteurs financiers indépendants et les autorités régionales confirment avoir identifié le transfert de centaines de milliers de dollars depuis au moins une cellule au Kenya à des individus affiliés aux ADF en RDC et en Ouganda, ainsi qu'à des personnes non identifiées en Tanzanie et au Mozambique. Les autorités kényanes ont déclaré qu'elles enquêtaient pour savoir si l'argent était lié à l’EI. Si le groupe jihadiste mondial est à l’origine des transferts, cela pourrait indiquer une tentative de renforcer non seulement les ADF et al-Shabab, mais aussi les réseaux associés qui multiplient les EEI dans la région.

Entretemps, une autre faction de l'EI semble jouer un rôle dans le développement des ADF et d'al-Shabab au Mozambique. Al-Shabaab Nord-Est (ASNE), une petite faction de l'EI basée dans les montagnes et les zones côtières du nord-est du Puntland, face au golfe d'Aden, s'est forgée depuis des années une réputation d'important trafiquant d'armes et d’explosifs amenés en Somalie par le biais de clans associés. L'un de ses commandants, Mohamed Ahmed « Qahiye », est connu des enquêteurs des Nations unies et des services de renseignement somaliens pour s'être rendu au Mozambique en 2020 via l'Ethiopie afin d'y former des combattants. Un document vu par Crisis Group, daté d'avril 2020 et récupéré par les forces de sécurité auprès de militants au Mozambique, montre également leur chef faisant état de la progression des combats à l'ASNE. L'ex-combattant des ADF interrogé par Crisis Group a déclaré que Nkalubo était également en contact avec la faction du Puntland.

Les responsables de la sécurité à Mogadiscio et à Garowe, la capitale du Puntland, sont particulièrement préoccupés par l'ASNE. Elle a fait l'objet d'une pression militaire soutenue de la part des forces de sécurité du Puntland et des unités d'Al-Shabaab dans la région, ce qui a limité ses mouvements. Elle continue néanmoins à résister et ces responsables craignent qu’elle ne profite de sa position stratégique face au Yémen pour faire venir davantage d'armes et de combattants, et tenter de prendre de l’ampleur et d’exercer une plus grande influence en Somalie et au-delà.

Que doivent faire les autorités régionales et leurs partenaires ?

Les dernières attaques à Kampala renforcent la nécessité pour les gouvernements de la région de lutter contre ce qui semble être une menace multidimensionnelle dépassant les frontières nationales. Alors que les autorités ougandaises sont préoccupées par les dernières opérations de sécurité menées à la suite de ces attentats tragiques, elles doivent, à plus long terme, veiller à ce que leur réaction ne se traduise pas par des rafles aveugles. Les forces de sécurité doivent également essayer de donner la priorité aux arrestations plutôt qu'aux opérations de type « tirer pour tuer ». Une approche brutale pourrait revenir à faire le jeu des ADF, en les aidant à recruter à un moment où il existe des tensions politiques nationales sous-jacentes après les élections contestées de cette année.

Les autorités de la RDC et du Mozambique doivent réduire la marge de manœuvre qu’a l’EI dans le financement des groupes qui y opèrent. En RDC, Crisis Group a déjà préconisé que le gouvernement et la mission de maintien de la paix des Nations unies travaillent plus étroitement avec les communautés dans les zones touchées par les ADF, en résolvant les conflits entre elles et en s'appuyant sur leurs connaissances locales pour développer des opérations militaires qui ciblent plus précisément le noyau des ADF. Les combattants du groupe seraient plus susceptibles de se démobiliser s'ils sont soumis à une pression militaire plus efficace, tout en perdant le soutien local qu'ils ont pu recueillir. Au Mozambique, Crisis Group a poussé le gouvernement à complémenter les opérations militaires en déployant les millions de dollars d'aide qu'il a reçus. Ces dépenses sont urgentes et devraient être associées à un dialogue visant à renforcer la confiance avec la population locale, qui pourrait aider à persuader les militants mozambicains de se démobiliser.

Les autorités régionales de la Corne de l'Afrique, de l'Afrique de l'Est et de l'Afrique australe doivent également s'unir et coopérer plus activement pour bannir et démanteler les réseaux de soutien transnationaux liés aux ADF, à al-Shabab au Mozambique et aux jihadistes internationaux opérant de manière transfrontalière. Les services de sécurité rwandais et ougandais ne coopèrent pas pour l'instant, en raison de tensions entre eux, comme l'a précédemment documenté Crisis Group. Un certain nombre de responsables kényans et tanzaniens ont également déclaré à Crisis Group que la coopération en matière de renseignement entre leurs pays n'était pas aussi libre et ouverte qu'elle devrait l'être. Pendant ce temps, les autorités judiciaires et de sécurité de Maputo n'ont pas encore reçu les détails des transferts financiers présumés liés à l'EI qui ont été signalés dans un autre pays de la région et qui concernent aussi en partie le Mozambique. La coopération insuffisante entre les pays de la région est probablement une aubaine pour les militants dont les opérations sont de plus en plus transfrontalières.

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