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Narcotrafic, violence et politique au Nord du Mali
Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique
Soldiers from the Tuareg rebel group MNLA drive in a convoy of pickup trucks in the northeastern town of Kidal on 4 February 2013. REUTERS/Cheick Diouara
Report 267 / Africa

Narcotrafic, violence et politique au Nord du Mali

Dans le Nord du Mali, un trafic de drogue particulièrement concurrentiel suscite de graves violences et entrave l’application de l’accord de paix de 2015. Le Mali et ses partenaires devraient chercher à réduire les effets les plus délétères du narcotrafic en démilitarisant ses acteurs.

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Que se passe-t-il ? La drogue qui transite par le Nord du Mali génère dans cette zone des violences sans équivalent dans la sous-région. La plupart des groupes armés du Nord dépendent financièrement et logistiquement du narcotrafic, qui leur permet notamment d’acquérir des armes et des véhicules.

En quoi est-ce significatif ? Les rivalités entre narcotrafiquants nuisent à la bonne application de l’accord de paix inter-malien de 2015. Elles sont à l’origine d’une partie des affrontements entre groupes signataires. Le recours à des moyens militaires pour protéger les convois de drogue des interceptions retarde aussi le processus de désarmement.

Comment agir ? Plutôt que de concentrer leurs efforts sur l’éradication du narcotrafic, irréaliste à court terme, le Mali et ses partenaires devraient soutenir des mécanismes de régulation allant du dialogue local aux sanctions, pour permettre aux parties prenantes de s’entendre sur les conditions d’une démilitarisation du narcotrafic au Nord du Mali.

Synthèse

Le trafic de drogue au Nord du Mali cause des niveaux de violence sans équivalent dans la sous-région. L’incapacité de l’Etat malien à contrôler cette zone a rendu le narcotrafic particulièrement concurrentiel, tandis que la circulation d’armes de guerre, liée aux rébellions des deux dernières décennies, a contribué à sa militarisation. Les rivalités entre trafiquants alimentent les tensions politiques et communautaires dans la région. Le trafic est à la fois une source de financement des groupes armés de toute nature et une cause d’affrontements. Alors que les politiques de lutte contre le trafic de drogue ont jusqu’ici été inefficaces, les autorités maliennes et leurs partenaires internationaux devraient adopter des mécanismes de régulation pour démilitariser les acteurs du narcotrafic au Nord du Mali et réduire ainsi la violence associée. Cela implique de soutenir les pactes régionaux de stabilité, qui régulent le trafic de façon informelle, de désarmer les groupes signataires de l’accord de paix de juin 2015 (dont ceux liés aux trafiquants) et de recourir à la coercition (notamment aux sanctions ciblées) contre ceux qui s’y refusent.

L’arrivée au Nord du Mali de produits stupéfiants (haschich dans les années 1990, cocaïne dans les années 2000) a bouleversé l’économie locale. D’abord monopolisés par des fractions arabes, les profits de la drogue ont, depuis le milieu des années 2000, aiguisé l’appétit de commerçants issus d’autres communautés. La compétition – et la circulation d’armes au Sahel – a dès lors nourri une dynamique de militarisation des acteurs criminels et le développement de groupes armés pour protéger ou intercepter les convois. Les revenus de la drogue ont aussi perturbé les relations intercommunautaires et remis en cause les hiérarchies anciennes. La drogue suscite des affrontements entre bandes rivales, qui dégénèrent en conflits plus larges parce que celles-ci vont chercher du soutien au sein de leurs communautés. De son côté, même s’il ne le reconnait pas officiellement, l’Etat malien, incapable d’empêcher ou de réguler le narcotrafic, a soutenu certains groupes armés contre d’autres pour tenter de capter les ressources du trafic et d’en priver les rébellions.

Les rivalités entre trafiquants entrainent parfois les groupes armés dans des affrontements qu’ils n’ont pas voulus.

La crise malienne de 2012 a aggravé des dynamiques initiées au cours de la décennie précédente. La débandade de l’Etat au Nord a amené les trafiquants à se rapprocher des différents groupes armés, y compris parfois jihadistes (même si la relation entre jihadisme et narcotrafic au Sahel a tendance à être exagérée), pour que la drogue continue de circuler. Les grands trafiquants entretiennent des liens à la fois avec les autorités maliennes – celles-ci le démentent – et avec les groupes politico-militaires du Nord du pays ; bien souvent en effet, les réseaux trafiquants sont intégrés dans ou se confondent avec ces groupes, qui eux-mêmes dépendent du narcotrafic pour leur financement et l’accès aux armes. Cela dit, les tensions entre groupes armés et réseaux trafiquants sont récurrentes car leurs intérêts ne s’alignent pas parfaitement. Les rivalités entre trafiquants entrainent parfois les groupes armés dans des affrontements qu’ils n’ont pas voulus.

Pourtant, alors que le narcotrafic joue un rôle certain dans les violences armées, cette question est restée assez marginale lors des négociations inter-maliennes engagées à Ouagadougou en 2013, puis à Alger en 2014 et 2015. Discutée en coulisses, elle est peu évoquée dans l’accord de paix de juin 2015. Par contre, des initiatives locales connues sous le nom de processus d’Anéfis 1 (octobre 2015) et 2 (octobre 2017) ont cherché à réguler le narcotrafic. Ces rencontres, auxquelles ont participé des personnalités impliquées dans le narcotrafic, ont tenté de pacifier les routes en diminuant les interceptions et de réduire les risques que les rivalités entre trafiquants dégénèrent en affrontements entre groupes signataires de l’accord de paix. Les acteurs internationaux, réticents à discuter ouvertement de la régulation du narcotrafic, continuent de considérer ces efforts avec suspicion.

La lutte contre le trafic de drogue dans le Nord du Mali reste limitée et inefficace. La plupart des acteurs publics nationaux et internationaux reconnaissent qu’elle est nécessaire, mais beaucoup se déchargent de cette responsabilité au motif – souvent recevable – qu’elle ne relève pas de leurs compétences. Sur le terrain, la lutte contre le narcotrafic apparait comme un enjeu secondaire que les acteurs internationaux font passer bien après la mise en œuvre de l’accord de paix, les opérations antiterroristes et la lutte contre les filières de migration clandestine. La réticence à s’engager plus résolument contre les narcotrafiquants s’explique en partie par la complexité des réseaux et la crainte d’interférer avec des intérêts d’affaires qui remontent potentiellement jusqu’au sommet de certains Etats de la région. Par ailleurs, pour les Casques bleus de l’ONU, déjà pris pour cible par les jihadistes, se lancer dans un autre combat créerait de nouveaux dangers, en particulier parce que de nombreux groupes armés participent aux trafics.

Au niveau mondial, la lutte contre le trafic de drogue connait peu d’exemples de succès probants. Pour être efficace, elle devrait être globale, coordonnée et s’étendre aux pays de production, de transit et de destination, dont les intérêts sont souvent contradictoires. En même temps, le Mali, comme d’autres pays de transit touchés par une concurrence violente autour du trafic, a besoin d’une stratégie adaptée à ses besoins qui prenne en compte le contexte régional. Les efforts doivent se concentrer sur les conséquences les plus déstabilisatrices du trafic de drogue. Les autorités maliennes et leurs partenaires devraient chercher à démilitariser le narcotrafic au Nord du Mali en vue de réduire la violence associée et faciliter l’application de l’accord de paix. Pour cela, ils devraient privilégier trois axes interdépendants :

  • encourager les pactes locaux de sécurité comme ceux d’Anéfis, qui sont complémentaires du processus de paix inter-malien ; répliquer de telles initiatives dans d’autres zones du Nord ; et, sans cautionner le narcotrafic, accepter que ses acteurs participent aux discussions pour établir des pactes de non-agression autour des routes de transit et s’assurer que les combats liés au trafic ne dégénèrent pas en violences entre les principaux groupes armés du Nord signataires de l’accord de paix de 2015.
     
  • utiliser les mécanismes de sécurité instaurés par l’accord de paix – en particulier la Commission technique de sécurité (CTS) créée pour aider à la mise en œuvre de l’accord et dont font partie la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) et les forces françaises de l’opération Barkhane – pour réduire la circulation des armes lourdes et réguler l’usage des moyens roulants par tous les groupes armés signataires dans le Nord – y compris ceux qui sont liés aux trafiquants. La CTS dispose d’un mécanisme qui autorise les Casques bleus de l’ONU et les forces françaises à surveiller les convois armés ; renforcer ces efforts pourrait accélérer le désarmement et faciliter ainsi la démilitarisation du narcotrafic ;
     
  • prendre des mesures coercitives, comme des sanctions et la confiscation des armes lourdes, afin de pénaliser les narcotrafiquants les plus violents qui continuent d'utiliser les moyens militaires des groupes signataires. Le Conseil de sécurité de l’ONU, sur la base des conclusions de son groupe d’experts, peut déjà adopter des sanctions contre ceux qui enfreignent l’accord de paix de 2015. De son côté, la commission de sécurité instaurée par ce même accord peut confisquer les armes lourdes aux convois armés non autorisés des groupes signataires. Ces mandats pourraient constituer une base suffisante pour agir contre ceux qui refusent le désarmement.

Dakar/Bruxelles, 13 décembre 2018

I. Introduction

Le 23 février 2013, des avions de l’opération française Serval, lancée au Mali le mois précédent, bombardent un convoi armé qui s’apprête à prendre la petite ville d’In-Khalil, à la frontière avec l’Algérie. L’opération est motivée par la présence supposée de combattants jihadistes dans le convoi et a aussi pour but, plus officieux, de protéger des éléments du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), un groupe séparatiste qui a ponctuellement combattu aux côtés des troupes françaises, déployés peu avant dans cette ville.[fn]Entretien de Crisis Group, officier de l’armée française ayant participé à l’opération Serval, 2016. Formé le 16 octobre 2011, le MNLA déclenche la quatrième rébellion de l’histoire du Mali le 17 janvier 2012. Le MNLA a bénéficié du retour en 2011 de plusieurs centaines d’anciens soldats touareg ayant opéré dans les rangs de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, dont Mohamed Najim, devenu chef d’état-major du mouvement. Certains éléments du MNLA ont combattu aux côtés de troupes françaises de l’opération Serval en 2013 à des fins antiterroristes.Hide Footnote Une autre version des faits circule rapidement : les éléments ciblés étaient au service de commerçants arabes qui voulaient récupérer des biens pillés par des trafiquants et coupeurs de route touareg, en particulier issus de la tribu idnan, avec lesquels ils se disputent le contrôle du point de passage entre l’Algérie et le Mali dans la zone d’In-Khalil et Bordj Badji Mokhtar (Algérie).[fn]Entretiens de Crisis Group, commerçant arabe, membre de l’opération Serval et membre de la Minusma, Bamako, mai et octobre 2013. Voir également « Mali : des Arabes maliens comptent les dégâts et indexent les Idnanes », maliactu.net, 31 mars 2013.Hide Footnote Ces commerçants estiment leurs pertes à plusieurs milliards de francs CFA (plusieurs millions d’euros), pour l’essentiel des véhicules mais aussi, selon des sources proches de ces milieux, des cargaisons de drogue.[fn]Ibid.Hide Footnote

Pendant plusieurs années, le non-règlement de l’épisode d’In-Khalil a empoisonné les relations entre groupes armés, en particulier entre le MNLA et le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), du moins l’aile proche de l’Etat malien, provoquant des tensions et des affrontements localisés.[fn]Créé fin 2012, le MAA regroupe la plupart des tribus arabes de Tombouctou et Gao et réclame initialement plus d’autonomie pour le Nord du Mali. En 2014, le mouvement connait une scission entre une aile majoritairement composée d’Arabes lamhar du Tilemsi, qui soutient l’Etat malien, et une autre majoritairement composée d’Arabes bérabiche de Tombouctou mais qui compte aussi quelques Arabes de Gao comme les Mechdouf, qui fait alliance avec la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), une alliance de groupes rebelles. Cette division est aussi favorisée par des rivalités entre figures trafiquantes au sein de chaque aile du MAA.
 Hide Footnote
Il s’est immiscé dans les discussions entre l’Etat malien et les groupes armés lors de plusieurs rencontres internationales à Nouakchott (Mauritanie) et Ouagadougou (Burkina Faso) en 2013, des négociations de paix d’Alger en 2014 et 2015 ou encore de l’initiative locale de médiation d’Anéfis (Nord du Mali) en octobre 2015. Cette dernière a d’ailleurs débouché sur un document de réconciliation entre des tribus idnan et arabes portant en partie sur le conflit ouvert entre elles depuis l’épisode d’In-Khalil. Cette affaire illustre les liens qui se sont établis entre les groupes politico-militaires, les communautés et les narcotrafiquants, et montre qu’ils jouent parfois un rôle décisif dans les épisodes de violence armée.

Le Nord du Mali n’est pas une zone de production de drogue, ni même la seule zone de transit dans l’espace ouest-africain. Pourtant, les conséquences du narcotrafic sur le pays sont sans équivalent dans la région. Depuis les années 2000, le narcotrafic a joué un rôle dans le développement de formes et de niveaux de violence armée inédits. Dans un contexte d’affaiblissement de l’Etat central et de montée des insurrections armées, y compris jihadistes, les trafics de drogue sont devenus à la fois un enjeu central et une ressource essentielle des luttes qui redéfinissent les rapports de force politiques dans le Nord du pays.

Le trafic de drogue est aujourd’hui une cause majeure de violences armées au Nord du Mali et constitue une ressource essentielle pour y faire de la politique.

La violence armée dans cette zone est souvent réduite de manière schématique à la compétition entre trafiquants, ou même à la notion équivoque de narco-jihadisme, confondant les figures du jihadiste et du narcotrafiquant qui entretiennent en réalité des relations complexes. Ce rapport analyse la manière dont le trafic de drogue (ou narcotrafic) est aujourd’hui une cause majeure de violences armées au Nord du Mali et constitue une ressource essentielle pour y faire de la politique. Il étudie son rôle précis dans l’économie politique du Nord du Mali, y compris dans le développement des groupes armés, aujourd’hui tant du côté de l’alliance de mouvements progouvernementaux Plateforme que de l’alliance de groupes rebelles Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA).[fn]La Plateforme des mouvements du 14 juin 2014 d’Alger est une alliance de groupes armés maliens progouvernementaux, dont les principaux sont le Groupe autodéfense Imghad et alliés (Gatia), une branche du MAA, et une branche de la Coordination des mouvements et Forces patriotiques de résistance (CM-FPR). La Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) est une alliance de groupes rebelles formée en octobre 2014, constituée principalement du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), d’une branche du MAA et d’une branche du CM-FPR.Hide Footnote Les recommandations formulées n’ont pas pour ambition de mettre un terme aux trafics – objectif irréaliste à court terme – mais en appelant à revoir la hiérarchie des priorités, elles suggèrent des pistes concrètes pour juguler la violence liée au narcotrafic et donc atténuer ses effets les plus délétères.

Ce rapport repose sur plusieurs dizaines d’entretiens au Mali et au Niger avec des membres de tous les groupes armés signataires de l’accord de paix inter-malien de juin 2015, des diplomates, des acteurs économiques du Nord du Mali, des responsables sécuritaires maliens et internationaux ainsi que des responsables communautaires. La plupart ont été menés à Bamako et à Niamey en mars, avril et mai 2018. Quelques-uns ont été réalisés au Nord du Mali et dans la région de Gao au moment des signatures de l’accord de paix et de l’accord d’Anéfis en 2015. Quelques entretiens ont aussi eu lieu en Mauritanie.

Une grande prudence est de mise dans le recueil et le traitement des données sur les réseaux criminels et leurs liens avec les groupes politico-militaires. Ce rapport n’étudie pas toutes les formes de trafics et d’échanges commerciaux au Nord du Mali. Il se concentre sur le trafic de drogue du fait du nombre important d’acteurs qui y sont engagés (à la différence du trafic d’armes), des liens très spécifiques entre narcotrafic et violence armée dans cette région (bien plus par exemple que le trafic de migrants, qui implique d’autres acteurs) et, enfin, de son influence sur les rapports de force politiques au Mali (en particulier lors des négociations de paix puis de l’application de l’accord).

II. Des trafics plus concurrentiels et militarisés au Nord du Mali

Vieux de plusieurs millénaires, le commerce transsaharien n’est pas une économie statique. Les trafics, qui se sont notamment développés avec l’émergence des Etats-nations et des frontières à partir des années 1960, ont ainsi connu différentes phases. La circulation illicite de produits subventionnés venus d’Algérie a longtemps été centrale pour la survie des sociétés du Nord du Mali. A partir des années 1990 et surtout 2000, la circulation de nouveaux produits à la fois illégaux et à forte valeur ajoutée, notamment les armes et la drogue, a ouvert une nouvelle phase, caractérisée par une militarisation progressive. A la figure du petit passeur rusé se jouant du douanier, en vogue dans les années 1970-1980, se substitue aujourd’hui celle du grand trafiquant de drogue à la tête de réseaux criminels voire de véritables armées privées qui protègent les convois et leurs cargaisons. Cette militarisation d’une partie de l’économie, relativement récente, a des conséquences très importantes sur les relations politiques dans le Nord du Mali.

A. Le développement du narcotrafic : entre ruptures et continuités

Le commerce transsaharien dépend depuis longtemps d’une économie de protection indispensable à la traversée du Sahara. Le négoce caravanier suscitait en effet la convoitise d’acteurs armés qui s’adonnaient régulièrement à des razzias (ou rezzous), obligeant les commerçants à recruter des escortes pour protéger leurs marchandises (esclaves, bétail, céréales, sel).[fn]Le terme razzia viendrait du terme arabe ghazi qui signifie expédition guerrière, et plus précisément de la variante du mot en arabe algérien, gaziya.Hide Footnote Ces razzias, qui survenaient partout dans la bande sahélo-saharienne, étaient particulièrement répandues au milieu du dix-neuvième siècle, en partie en raison de l’arrivée d’armes européennes au Sahara. L’administration coloniale française a progressivement réduit ces prédations sans jamais complètement y mettre un terme.[fn]Julien Brachet, « Le négoce caravanier au Sahara central : histoire, évolution des pratiques et enjeux chez les Touaregs Kel Aïr (Niger) », Cahiers d’Outre-Mer, N°57, avril-septembre 2004.Hide Footnote La pratique ancienne des rezzous dans l’Aïr (Niger) et dans l’Adagh (actuelle région de Kidal, au Mali) ainsi que le développement des goumiers, sorte de police chargée par les forces coloniales de contrer les rezzous, marquent encore les représentations collectives.[fn]Gerd Spittler, Les Touaregs face aux sécheresses et aux famines : les Kel Ewey de l’Aïr (Niger) (Paris, 1993). Pierre Boiley, Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain (Paris, 1999).Hide Footnote Aujourd’hui, les interceptions rapides et violentes de cargaisons constituent à certains égards une forme nouvelle de rezzous.

La résine de cannabis, puis la cocaïne donnent une nouvelle dimension à cette économie criminelle .

Mais l’économie criminelle qui prévaut actuellement au Nord du Mali ne s’inscrit que partiellement dans la continuité de ces formes anciennes de prédation. Depuis la fin des années 1990, la résine de cannabis (ou haschich), puis la cocaïne donnent une nouvelle dimension à cette économie : à quantité égale, la cocaïne est 25 fois plus rentable que le haschich, lui-même douze fois plus rentable que les cigarettes.[fn]Les profits ont été calculés à quantités équivalentes sur la base du prix d’achat et de vente entre la zone des trois frontières Algérie-Mauritanie-Mali et Kidal. Courriel de Crisis Group, acteur économique de Kidal, juillet 2018.Hide Footnote La circulation du haschich au Sahel s’explique par la hausse de la production marocaine au début des années 1990 et par le fait que les voies directes de passage vers l’Europe, davantage surveillées, deviennent alors risquées.[fn]Pierre-Arnaud Chouvy, « Production de cannabis et de haschich au Maroc : contexte et enjeux », L’Espace politique, N°4, 2008.Hide Footnote Au début des années 2000, des trafiquants se spécialisent dans la filière de la cocaïne, qui connait un âge d’or entre 2006 et 2009. En novembre 2009, l’atterrissage d’un Boeing venu d’Amérique latine rempli de cocaïne à Tarkint (région de Gao) met ce trafic en évidence.[fn]« Criminalité transfrontalière organisée en Afrique de l’Ouest », Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), février 2013. La pression médiatique et diplomatique a eu raison des pressions politiques exercées pour étouffer cette affaire, conduisant à l’arrestation et l’incarcération en 2010 de Mohamed Ould Aweinat, commerçant de la tribu des Mechdouf originaire du Tilemsi. Il sera libéré début 2012 en échange de la mobilisation d’une partie de la communauté arabe contre la rébellion menée par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).Hide Footnote Depuis la fin des années 2000 apparaissent d’autres produits, destinés surtout à la consommation locale, comme la méthamphétamine et les médicaments détournés de leur usage curatif (tramadol, rivotril).[fn]« Criminalité transfrontalière organisée en Afrique de l’Ouest », op. cit.Hide Footnote

Les estimations des volumes de drogue transitant par le Nord du Mali sont approximatives car principalement fondées sur les saisies, très rares dans la bande sahélo-saharienne. Au niveau mondial, la tendance est à l’augmentation des productions de cocaïne et de haschich, tirées par une demande, notamment européenne, en croissance continue.[fn]Après avoir chuté de 70 pour cent entre 2000 et 2013, la production mondiale de cocaïne a triplé depuis 2013. Le Maroc reste quant à lui le premier producteur mondial de haschich. « World Drug Report 2018 », ONUDC, 2018.Hide Footnote En 2018, seulement 5 pour cent de la cocaïne produite en Amérique latine aurait transité par l’Afrique de l’Ouest, selon les estimations de l’ONU.[fn]« World Drug Report 2018 », op. cit.Hide Footnote Mais selon l’Institut français des relations internationales (IFRI), près d’un tiers de la production marocaine de haschich, soit 300 tonnes, aurait transité par le Sahel en 2010, dont probablement une très grande partie par le Nord du Mali.[fn]Jean-Luc Peduzzi, « Physionomie et enjeux des trafics dans la bande sahélo-saharienne », Note de l’IFRI, janvier 2010.Hide Footnote Depuis, la proportion de haschich marocain transitant par le Sahel a vraisemblablement augmenté du fait de la sécurisation renforcée de la route maritime entre ce pays du Maghreb et l’Espagne.

La drogue transitant par le Nord du Mali suit des axes régionaux relativement stables, même si les parcours peuvent être ajustés. Tous les flux de haschich viennent du Maroc pour rejoindre la Libye et le Tchad, puis l’Egypte, via le Niger ou le Sud de l’Algérie ; la cocaïne quitte les ports d’Afrique de l’Ouest pour rejoindre ceux du Maghreb.[fn]Des flux de chanvre indien produit au Ghana et au Nigéria transitent par le Sud du Mali pour rejoindre le Sénégal, mais ces flux ne remontent pas jusqu’au Nord du Mali pour l’instant.Hide Footnote La localité d’In-Khalil, située à quelques kilomètres de la localité algérienne de Bordj Badji Mokhtar, était dans les années 2000 la principale plaque tournante du trafic de drogue et d’armes au Nord du Mali.[fn]Elle est sortie du sable au début des années 2000 à la faveur d’une forte poussée de la contrebande de produits subventionnés algériens. Le prix des produits de première nécessité au Nord du Mali est souvent inférieur au prix des produits commercialisés au Sud du pays qui viennent généralement des ports d’Afrique de l’Ouest. Voir Judith Scheele, Smugglers and Saints of the Sahara (Cambridge, 2012) ; Sami Bensassi, Anne Brockmeyer, Mathieu Pellerin, et Gaël Raballand, « Algeria-Mali Trade: The Normality of Informality », Middle East Development Journal, vol. 9, 2017.Hide Footnote Le désengagement de l’Etat en 2012 a contribué à la diversification des routes au Nord et a favorisé ou suscité l’émergence de nouvelles plaques tournantes comme Tabankort (vallée du Tilemsi au nord de la région de Gao), Ber ou Lerneb (respectivement à l’est et à l’ouest de Tombouctou). Les routes empruntées entre ces lieux varient en fonction de la situation sécuritaire, de la pression exercée par les Etats de la sous-région ou les acteurs internationaux.[fn]Il n’est pas rare que l’approvisionnement soit interrompu pendant quelques mois, en particulier concernant le haschich marocain. Ainsi, entre novembre 2017 et avril 2018, très peu de cargaisons de haschich venues du Maroc auraient transité par le Mali. Cela peut tenir à un renforcement des mesures de sécurité dans les pays frontaliers ou à l’arrestation d’un acteur clé. Entretien de Crisis Group, membre d’un groupe armé signataire de l’accord de paix de juin 2015, Bamako, avril 2018. Après l’arrestation en 2010 de Bubo Na Tchuto, vice-amiral de l’armée de Guinée-Bissau, par l’Agence américaine de lutte contre le trafic de drogue (Drug Enforcement Administration, DEA), l’approvisionnement en cocaïne de partenaires maliens aurait été interrompu pendant plusieurs mois. Entretien de Crisis Group, acteur économique originaire de Gao, Niamey, juin 2015.Hide Footnote Un officier supérieur malien souligne : « dans le désert, tout est route … mais certaines sont plus sûres que d’autres ».[fn]Entretien de Crisis Group, Bamako, mai 2016.Hide Footnote

La sociologie des acteurs s’est également complexifiée depuis le milieu des années 2000. Traditionnellement, les tribus arabes, notamment lamhar du Tilemsi (région de Gao) et bérabiche (principalement à Tombouctou et Taoudénit) détenaient un quasi-monopole sur le trafic de drogue. Ils employaient comme gardes et convoyeurs des hommes issus d’autres groupes mais gardaient le contrôle sur les flux de marchandises. Les revenus générés par la drogue ont encouragé un nombre croissant d’individus à se spécialiser soit dans la capture des convois, soit dans leur protection. Le narcotrafic, notamment celui du haschich, s’est relativement « démocratisé » à la fin des années 2000 et de nouveaux acteurs sont apparus, issus des principales communautés du Nord. Même s’ils restent parmi les seuls à être propriétaires des cargaisons de drogue, les trafiquants lamhar et bérabiche partagent aujourd’hui le marché avec de nombreux autres acteurs.[fn]A la veille de la crise de 2012, des Touareg idnan, jusqu’ici chargés de l’acheminement des convois des Arabes lamhar, ont tenté et partiellement réussi à prendre le contrôle des flux de drogue dans la région d’In-Khalil. Entretien de Crisis Group, commerçant lamhar, Bamako, mai 2015.Hide Footnote

B. Le narcotrafic et la violence armée

Pour se développer, le trafic de drogue a besoin d’un Etat indifférent, complice, tolérant ou incapable d’y mettre un terme. Il peut néanmoins pâtir d’une absence totale de l’Etat et du désordre que cela génère. L’inaptitude des forces de sécurité maliennes à contrôler de vastes territoires désertiques, à l’inverse de la Mauritanie et surtout de l’Algérie, a favorisé le développement de réseaux trafiquants plus autonomes et surtout concurrents. Dans le Nord du Mali, les trafiquants doivent protéger leurs cargaisons des interceptions. Dotés d’importants moyens financiers, ils s’appuient sur des services d’escorte utilisant généralement des pick-ups équipés de mitrailleuses lourdes (souvent de calibre 12,7 mm ou 14,5 mm).

La sécurisation des routes entre les différentes plaques tournantes du trafic de drogue génère une importante activité économique. De nouveaux acteurs issus des rébellions apportent aux réseaux de trafiquants le savoir-faire militaire dont ils ont besoin. Si les filières sont souvent tenues par des commerçants, les acteurs qui assurent le transport et la sécurisation des convois ont le profil de combattants. Faute de processus de désarmement abouti, des armes utilisées lors des deux dernières rébellions survenues au Mali (1990-1996 ; 2006-2009) continuent de circuler. La crise libyenne de 2011 a amplifié cette dynamique avec le retour dans le Nord du Mali de plusieurs centaines de combattants touareg jadis sous les ordres de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. Pour ces hommes dont le capital principal est le maniement des armes, la reconversion dans l’économie des narcotrafics (convoyage ou interception) est attractive.[fn]Certains étaient déjà impliqués dans divers trafics lorsqu’ils vivaient en Libye.Hide Footnote

Au Sahel comme ailleurs, le niveau de violence généré par le trafic de drogue fluctue selon les produits, les lieux et les moments. Dans le Nord du Mali, différents facteurs – affaiblissement de l’Etat malien dans son septentrion, circulation des armes de guerre dans le sillage des rébellions arabo-touareg des années 1990, caractère concurrentiel du marché accentué par le jeu des rivalités entre tribus – se conjuguent pour nourrir une militarisation inédite de ces trafics. Le cas d’In-Khalil est symptomatique : échappant au contrôle de l’Etat, cette plaque tournante du trafic de drogue a peu à peu suscité une rivalité entre plusieurs réseaux distincts sur le plan communautaire, qui se sont affiliés à des groupes armés lors de la rébellion de 2012 et se sont affrontés. Pour s’imposer sur le marché de la drogue ou protéger les convois, les trafiquants sont entrés dans une logique de militarisation progressive que l’Etat malien n’a pas su endiguer et qu’il a même pu stimuler en soutenant certains trafiquants contre d’autres – les autorités démentent de telles pratiques.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote

C. Trafics et communautés

Le narcotrafic a un effet important sur les rapports de force locaux, notamment sur les relations entre communautés.

Même si les règlements de comptes entre trafiquants n’affectent pas directement les populations civiles, le narcotrafic a un effet important sur les rapports de force locaux, notamment sur les relations entre communautés. Les grands trafiquants ou coupeurs de route ont acquis une influence politique locale, voire nationale, et ont investi dans leurs communautés pour se constituer une « clientèle ». Ils sont ainsi devenus des « notables locaux », néanmoins controversés.[fn]Tous les narcotrafiquants n’adoptent pas la même stratégie. Certains préfèrent rester dans l’ombre alors que d’autres ont cherché à obtenir des postes de maires, de députés ou de chefs de fraction tribale. Judith Scheele a noté le rapport complexe que les trafiquants entretiennent avec leurs communautés, soulignant que certains avaient tendance à s’en émanciper en constituant leurs réseaux personnels sur des bases plus personnelles que tribales ou claniques. Judith Scheele, « Tribus, Etats et fraude : la région transfrontalière algéro-malienne », Etudes rurales, N°184, 2009. Cette analyse est juste mais le raidissement des oppositions entre communautés observé depuis le début de la crise de 2012 a conduit les narcotrafiquants, comme d’autres acteurs politiques, à se replier (de manière non exclusive) sur leur communauté d’origine.Hide Footnote

De nombreux trafiquants ont acquis un statut de « bandit social », s’en prenant aux tribus rivales mais redistribuant une partie de leurs gains à leurs proches, reproduisant des pratiques similaires aux anciennes razzias.[fn]Eric Hobsbawm, Primitive Rebels: Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20th Centuries (Manchester, 1959). Voir aussi Les Touaregs face aux sécheresses et aux famines, op. cit.Hide Footnote A Kidal par exemple, un trafiquant de premier plan investit beaucoup dans son village d’origine (construction de digue et de puits, achat de groupes électrogènes) et prend en charge les soins de santé de sa communauté ; il peut arriver que certains financent même des festivals religieux ou la construction de mosquées.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs communautaires originaires du Nord du Mali, Bamako, 2012-2018.Hide Footnote Ils sont l’une des incarnations de la réussite économique et sociale au Nord du Mali, en dépit de la réprobation morale qui entoure parfois leur activité criminelle.[fn]« D’ailleurs, dit-on, tout mariage conclu avec l’argent de la drogue restera forcément stérile et ne vaut guère mieux que la prostitution ». « Tribus, Etats et fraude : la région transfrontalière algéro-malienne », op. cit.Hide Footnote

La plupart des autorités traditionnelles et religieuses ont condamné la circulation de la drogue, produit haram (impur selon les préceptes de l’islam), ce qui a pu retenir certaines tribus réputées pieuses de participer à ces trafics, comme les Touareg Kel Ansar ou Kel Essouk.[fn]« Tribus, Etats et fraude : la région transfrontalière algéro-malienne », op. cit.Hide Footnote Mais d’autres sont passées outre et ont pris part à cette activité particulièrement lucrative. Le trafic de drogue est progressivement devenu une source importante d’emplois et surtout de redistribution au sein des familles et des fractions tribales.[fn]Une fraction, en zone nomade, est un regroupement de familles, généralement issues d’un ou plusieurs villages d’une commune et appartenant à une tribu. Une tribu est donc composée de plusieurs fractions.Hide Footnote

Alors que le trafic de stupéfiants fait naitre de nouvelles élites économiques, une partie des anciennes notabilités est elle aussi tentée d’accéder, d’une manière ou d’une autre, à l’argent de la drogue. Encourager ou tolérer que des proches parents, souvent des cadets, s’impliquent dans les trafics constitue pour certains chefs traditionnels un moyen de consolider leur position. Par exemple, dans la région de Kidal, de jeunes Kounta ou Ifogha, deux tribus dont l’assise est liée à leur prestige politique et religieux, s’engagent dans le trafic ou la prédation au profit plus ou moins direct de leurs aînés.

L’émergence de grands trafiquants modifie la sociologie des élites au Nord du Mali. Elle accentue un processus de fractionnement tribal, engagé avec la politique de décentralisation initiée en 1993, et s’avère corrosive pour les formes d’autorité dites « traditionnelles ».[fn]La loi n°93-008/PM-RM du 11 février 1993 détermine les conditions de la libre administration des collectivités territoriales.Hide Footnote Ceux qui réussissent dans la drogue utilisent leurs moyens financiers pour consolider leur assise territoriale et certains créent leur propre fraction tribale.[fn]La création d’une fraction tribale est soumise à délibération du conseil municipal avant d’être avalisée par la préfecture.Hide Footnote Cette dynamique est particulièrement prégnante dans la région de Tombouctou. Ainsi, les Oulad Ehich et Oulad Oumrane, deux fractions de la tribu arabe bérabiche composées chacune de deux sous-fractions en 1994, en comptent respectivement dix-huit et quinze aujourd’hui.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), Bamako, avril 2018.Hide Footnote Si le trafic de drogue n’explique pas à lui seul la tendance au « fractionnement » des tribus (et parfois à la création de nouveaux districts administratifs, appelés « cercles »), il en est l’un des moteurs car l’enrichissement de nouveaux acteurs les pousse à s’autonomiser et à réclamer le contrôle de cercles. L’autorité des chefs de tribus s’en trouve affaiblie, fragilisant ainsi les mécanismes traditionnels de résolution des conflits.

Les rivalités entre trafiquants, qui organisent une partie de leurs réseaux sur les solidarités familiales et tribales, dégénèrent parfois en conflits ouverts. Ainsi, le conflit qui oppose les tribus arabes des Mechdouf et des Lamhar est directement lié à des rivalités entre quelques grands trafiquants. Alliées jusqu’en 2005, notamment face aux Arabes de la tribu des Kounta, un différend entre réseaux de trafiquants de ces deux tribus de la vallée du Tilemsi a provoqué une division, aggravée ensuite par l’influence politique acquise par la tribu des Mechdouf auprès du président Amadou Toumani Touré (ATT) en 2007.[fn]Entretiens de Crisis Group, Arabes du Tilemsi, Bamako, avril 2018.Hide Footnote Cette rivalité s’est transformée en conflit armé dans le cadre de la rébellion de 2012 puisqu’elle a joué un rôle important dans la scission du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) en deux branches en 2014, dont l’une a rejoint la Plateforme et l’autre la CMA.

Cette concurrence entre narcotrafiquants issus de communautés différentes vient exacerber des tensions intercommunautaires préexistantes, notamment entre tribus « nobles » et « vassales ».[fn]Ces rivalités ont pour substrat commun des rapports sociaux construits historiquement sur une supposée domination statutaire des premiers sur les seconds. Les Touareg Kel Adagh, du dix-neuvième siècle jusqu’au début du vingtième siècle payaient le tribut aux Ouillimiden Kel Ataram qui dominaient alors l’Adagh. Voir Georg Klute, « Hostilités et alliances. Archéologie de la dissidence des Touaregs au Mali », Cahiers d’études africaines, N°137, 1995.Hide Footnote Les tensions entre les Kounta et des tribus arabes « vassales » ont ainsi dégénéré en conflits ouverts en 1999 puis après 2002.[fn]« Tribus, Etats et fraude : la région transfrontalière algéro-malienne », op. cit. Les Kounta sont une tribu arabe détentrice d’un grand prestige social et religieux. La plupart des autres tribus arabes des régions de Gao et Kidal lui étaient historiquement tributaires.Hide Footnote De même, les conflits récurrents entre Ifogha et Imghad se sont accentués à partir du milieu des années 1990, parallèlement à la mise en place de la décentralisation et à l’organisation des premières élections locales.[fn]La rébellion de 1990 a conduit à la scission du Mouvement populaire de libération de l’Azawad (MPLA), dominé par les Ifogha, et à la création de l’Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad (ARLA), majoritairement imghad. Voir Les Touaregs Kel Adagh, op. cit., p. 513-517.Hide Footnote A la faveur du développement de la contrebande, puis du narcotrafic, les tribus dites « vassales » se sont renforcées commercialement, militairement et politiquement jusqu’à s’émanciper de leurs anciennes tutelles.[fn]Ce renversement des ordres sociaux n’est pas propre au Mali. On le retrouve dans d’autres contextes marqués par le développement du narcotrafic, comme en Colombie. Diana Villegas, « Le pouvoir de la mafia colombienne des années 1980 et 1990 », Pouvoirs, N°132, 2010.Hide Footnote

Ces luttes entre tribus – ou ceux qui prétendent les représenter – sont à la fois politiques et économiques : les revenus générés par les trafics deviennent un enjeu car ils permettent de financer l’appareil guerrier de chaque tribu et d’affaiblir celui de la tribu ennemie.[fn]Par exemple, en janvier 2010, l’interception par les Ifogha et les Kounta d’une cargaison de cocaïne transportée par des Lamhar et des Imghad ont poussé les Lamhar à enlever le chef des Kounta de la région de Gao. Voir Wolfram Lacher, « Organized Crime and Conflict in Sahel Sahara Region», Carnegie Endowment for International Peace, 13 septembre 2012.Hide Footnote Les tensions entre Touareg de la tribu des Idnan et Arabes de la tribu des Lamhar, qui se sont accentuées sur le plan politique lors des élections législatives de 2007, s’expliquent aussi par les rivalités entre groupes trafiquants issus de ces deux tribus pour le contrôle d’un territoire dans la région de Kidal.

D. Les trafiquants entre l’Etat et les rebelles

Le trafic de drogue perturbe les dynamiques communautaires locales, mais interfère aussi avec les dynamiques politiques locales et nationales. En effet, les ressources générées par les trafics constituent désormais un capital précieux, voire indispensable, pour faire de la politique au Nord du Mali. Le contrôle des trafics est donc devenu un enjeu central pour qui veut affirmer des liens privilégiés avec l’Etat ou au contraire se rebeller contre lui. Ainsi, l’économie des trafics, les appartenances communautaires et les intérêts de l’Etat entretiennent des liens étroits.

Les grands trafiquants deviennent des entrepreneurs politiques dont l’influence se fait sentir dans les campagnes électorales du Nord du Mali. Certains se lancent dans une carrière politique en se présentant aux élections locales ou législatives. D’autres préfèrent rester dans l’ombre et financent les campagnes électorales de leurs protégés ou de leurs parents. L’accès au pouvoir politique est à la fois source d’enrichissement direct (accès aux marchés publics) et d’avantages politiques et administratifs : immunité parlementaire, passeport et valise diplomatique, accès aux plus hautes institutions de l’Etat, établissement d’actes administratifs.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs associés au narcotrafic, Bamako, Nouakchott, Niamey, 2013-2018.Hide Footnote Ces réseaux politiques nationaux sont des gages indispensables d’influence et de protection des trafics. Ils se doublent d’appuis politiques au plus haut niveau dans la sous-région.

L’élément nouveau des années 2000 est la présence de grands narcotrafiquants parmi les tribus touareg et arabes sur lesquelles s’appuie l’Etat.

Les trafiquants sont aussi liés aux Etats à travers leurs investissements dans l’économie légale, visant à diversifier leurs activités et à blanchir leur argent (secteurs du transport, de la construction et de l’immobilier). Cette pénétration économique s’opère au Mali, mais aussi et surtout dans la sous-région (principalement au Maroc, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie et en Algérie).[fn]Un important trafiquant lamhar du Mali a ainsi la réputation d’avoir un accès direct aux présidents de pays voisins et de faire des déplacements réguliers dans les capitales régionales à bord de son avion privé. Entretien de Crisis Group, officier de sécurité, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Cette influence politico-économique permet aux trafiquants de s’imposer progressivement comme des acteurs politiques incontournables à différents niveaux d’un Etat ouvert à ces relations. Soucieux de contrôler son septentrion, l’Etat malien a noué des alliances avec des tribus jugées « loyalistes » depuis les années 1990.[fn]Cette politique de préférence communautaire avait déjà aiguisé les tensions entre Ifogha et Imghad en 1994. Le MPLA d’Iyad ag Ghali (dominé par les Ifogha) aurait alors servi de force paramilitaire à l’armée malienne pour contrer les mouvements n’ayant pas signé les accords de Tamanrasset en 1991, dont l’Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad (ARLA) dirigée par Elhadji Gamou (dominée par les Imghad).Hide Footnote L’élément nouveau des années 2000 est la présence de grands narcotrafiquants parmi les tribus touareg et arabes sur lesquelles s’appuie l’Etat. En laissant ces acteurs former des milices armées en 2008, l’Etat entend trouver des soutiens locaux pour combattre la rébellion d’Ibrahim ag Bahanga.[fn]Ibrahim ag Bahanga a poursuivi la rébellion lancée par l’Alliance démocratique pour le changement (ADC) en 2006 après la signature de l’accord d’Alger en 2007. Il était à la tête de l’Alliance nationale des Touareg du Mali (ANTM) jusqu’à sa mort en août 2011.Hide Footnote De leur côté, les figures de ces milices ont pour préoccupation première de reprendre le contrôle des routes de trafic.[fn]« Organized Crime and Conflict in Sahel Sahara Region », op. cit. Voir « Prominent Tuareg’s View of Arab Militias, Rebellion, and AQIM », câble de l’ambassade américaine à Bamako, 18 mars 2009, révélé par WikiLeaks.Hide Footnote

A la même époque, des connexions s’établissent également entre narcotrafiquants et groupes rebelles. En 2006, début d’une nouvelle rébellion touareg, le principal mouvement rebelle, l’Alliance démocratique pour le changement (ADC), sollicite les quelques réseaux trafiquants actifs dans la région de Kidal pour participer à l’effort de guerre.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables et membres de groupes armés de la région de Kidal, Bamako, 2013-2018. Voir aussi « Organized Crime and Conflict in Sahel Sahara Region », op. cit.Hide Footnote Ces derniers sont donc pressés de choisir un camp, ce qui accentue un peu plus la militarisation des réseaux visant notamment à faire face aux interceptions de plus en plus fréquentes des convois.[fn]Les interceptions s’opéraient entre trafiquants de la tribu des Ifogha et de la tribu des Kounta, mais aussi entre Arabes bérabiche et trafiquants originaires de Kidal (fractions idnan, ifergoumessen, taghat malet notamment). Entretiens de Crisis Group, chefs bérabiche et touareg, Nouakchott, juillet 2012. Voir « Tuaregs and Arabs clash over drugs and cash in northern Mali », câble de l’ambassade américaine à Bamako, 31 août 2007, révélé par WikiLeaks.Hide Footnote

III. Les trafics au cœur de la crise malienne

Le lien entre trafics, conflits communautaires et intérêts étatiques s’est donc noué au milieu des années 2000. Avec la crise de 2012, cependant, les connexions entre économie, violence et politique au Nord du Mali prennent une nouvelle dimension. Les réseaux trafiquants organisés en partie sur une base communautaire ont infiltré la rébellion de 2012 plus que les précédentes. Les trafiquants utilisent leurs liens avec les groupes armés pour poursuivre, voire développer leurs activités. La rébellion de 2012 ne peut néanmoins se résumer à l’engagement d’acteurs du narcotrafic.

A. En 2012, un lien affaibli des narcotrafiquants avec l’Etat

Début 2012, l’Etat central et ses représentants évacuent précipitamment le Nord du pays alors qu’une coalition souple de groupes armés s’empare de la zone. Le groupe séparatiste Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) est progressivement supplanté par des groupes jihadistes qui prennent le contrôle des trois principales villes du Nord dès juin 2012 : le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) à Gao, Ansar Eddine à Kidal et al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) à Tombouctou. La débandade de l’Etat est telle que les réseaux trafiquants doivent non seulement composer avec les nouveaux « hommes forts » de la région, comme en 2006, mais aussi s’en rapprocher.

Les allégeances varient. A Kidal, dès fin 2011, de nombreux trafiquants soutiennent voire rejoignent le MNLA, comme ils avaient appuyé en 2006 le mouvement rebelle d’Ibrahim ag Bahanga. Par ailleurs, plusieurs tribus de la région basculent en faveur du mouvement séparatiste, et les trafiquants issus de ces communautés sont sollicités pour le soutenir. Les groupes paramilitaires issus des communautés touareg imghad et arabe bérabiche, proches de l’Etat depuis la rébellion de 2006 et dont certains ont été intégrés aux forces armées maliennes, demeurent globalement fidèles à l’Etat. Menacés par l’émergence de ces groupes séparatistes, ils combattent la rébellion début 2012 mais finissent comme l’Etat par reculer.[fn]La composante imghad, dirigée par le colonel Elhadji Gamou, se retrouve largement isolée et se réfugie au Niger à partir d’avril 2012 pour se réorganiser, en attendant que l’Etat malien soit en mesure de les soutenir à nouveau. Les autorités nigériennes accueillent ces éléments considérés comme loyalistes et parmi lesquels figurent des militaires maliens, après les avoir officiellement désarmés à la frontière nigéro-malienne, puis les cantonne à la périphérie de Niamey. Entretien de Crisis Group via Whatsapp, officier nigérien, 28 juillet 2018.Hide Footnote De leur côté, les trafiquants arabes lamhar, qui avaient vu leur influence auprès de la présidence malienne décroitre après les élections législatives de 2007, se tournent opportunément vers le MNLA fin 2011 avant de s’allier au Mujao à Gao dès les premiers mois de 2012.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la communauté arabe du Tilemsi, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote

Les choix d’alliances divisent parfois les narcotrafiquants, comme les communautés. Confrontés au retrait soudain de l’Etat, les trafiquants bérabiche hésitent : faut-il maintenir l’alliance avec une autorité centrale qui leur a fait d’importantes concessions (dont la création par le président de l’époque Amadou Toumani Touré (ATT)) de la région à forte majorité arabe de Taoudénit) ? Faut-il pencher au contraire du côté des rebelles dont certains pensent qu’ils vont durablement contrôler les routes du Nord ? Face aux incertitudes de la crise, les rôles sont parfois répartis au sein d’une même famille ou d’un même groupe pour conserver des attaches dans des camps opposés.

Pendant la crise de 2012, préserver des liens avec l’Etat, qui a perdu le contrôle du Nord du territoire, n’apparait plus aussi essentiel pour protéger ses affaires. La rupture entre les narcotrafiquants et l’Etat est cependant incomplète. Des trafiquants disposent toujours à Bamako de biens immobiliers où loge une partie de leur famille, et d’entreprises, bien que la plupart de leurs bénéfices soient investis au Maroc, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie ou en Algérie.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs proches des milieux narcotrafiquants, mars et avril 2018.
 Hide Footnote
Ils maintiennent donc des rapports avec les autorités maliennes, alors que leur faible niveau de bancarisation les protège en partie d’éventuelles pressions politiques ou fiscales.[fn]Ibid. Hide Footnote Seuls les narcotrafiquants de Kidal ont peut-être rompu tout lien avec les autorités.[fn]Ibid. Hide Footnote

Depuis le retour progressif de l’Etat au Nord, les jeux d’influence qui y entourent à nouveau les nominations à des postes clés au sein des douanes, de la gendarmerie ou de l’armée, confirment que les réseaux narcotrafiquants restent vigilants et souhaitent maintenir un lien avec l’Etat.[fn]Certains officiers en poste à Gao et à Tombouctou servent de relais avec le Sud du pays d’où proviennent certaines marchandises. L’un d’eux a récemment été tué à Tombouctou dans un règlement de compte. Entretiens de Crisis Group, membres du MAA et du MNLA, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Les autorités maliennes actuelles reconnaissent volontiers la proximité entre certains responsables politiques et des narcotrafiquants à l’époque de l’ancien président Amadou Toumani Touré mais soulignent que ces liens ont été rompus sous le président actuel.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, Bamako octobre 2015.Hide Footnote

B. Trafiquants et jihadistes : des relations complexes

La supposée alliance entre narcotrafiquants et jihadistes, résumée par le label « narcoterroriste » fréquemment utilisé pour caractériser la menace au Sahel, donne lieu à de nombreux fantasmes.[fn]Wolfram Lacher, « Challenging the Myth of the Drug-Terror Nexus in the Sahel », West Africa Commission on Drugs (WACD), juillet 2013 ; Mathieu Pellerin, « Narcoterrorism: Beyond the Myth », dans « Re-mapping the Sahel: Transnational Security Challenges and International Responses », Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (IESUE), juin 2014.Hide Footnote Jusqu’en 2012, les liens étaient limités, et des jihadistes comme l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, qui a occupé de hautes fonctions au sein d’AQMI au Nord du Mali, n’ont à priori jamais versé dans le trafic de drogue, contrairement à une idée reçue et entretenue.[fn]Mokhtar Belmokhtar a souvent été présenté comme un trafiquant de cigarettes, ce qui lui a valu le surnom de « Mister Marlboro ». Selon le journaliste Lemine Ould Mohamed Salem, qui lui a consacré une longue enquête, Belmokhtar n’a jamais versé dans le trafic de cigarettes et encore moins de stupéfiants. Lemine Ould Mohamed Salem, Le Ben Laden du Sahara. Sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar (Paris, 2014).Hide Footnote Si des liens existent, ils doivent faire l’objet d’une analyse plus fine.

En 2012, trafiquants et jihadistes apprennent à s’accommoder les uns des autres, comprenant qu’entrer en conflit ne servirait pas leurs intérêts immédiats, voire qu’une collaboration pourrait s’avérer bénéfique. Ce rapprochement de circonstance est à priori contre-nature du point de vue du dogme religieux. Plusieurs éléments suggèrent ainsi une forme de désapprobation voire d’hostilité des jihadistes à l’égard des narcotrafiquants.[fn]Des rumeurs évoquent des fatwa contre le trafic de drogue émises par al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) au milieu des années 2000 et Ansar Eddine en 2012, mais il n’a pas été possible de vérifier leur existence.Hide Footnote Tandis qu’ils occupaient les principales villes du Nord en 2012, les jihadistes auraient brûlé des cargaisons de cigarettes et de haschich à Gao et In-Khalil.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire originaire du Nord, membres du MAA et du MLNA, Bamako, mars-avril 2018.Hide Footnote Mais, au-delà de condamnations ponctuelles, aucun des trois mouvements jihadistes présents dans la zone – al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), Ansar Eddine et le Mujao – n’a manifesté son opposition au trafic de drogue, et aucun ne semble avoir mené de lutte active et continue contre les trafics, que ce soit avant ou après 2012.

Paradoxalement, le lancement de l’opération Serval début 2013 a peut-être favorisé un rapprochement entre les groupes jihadistes et certains trafiquants.

A Gao, le Mujao et les Arabes du Tilemsi, acteurs clés des trafics de drogue, ont même entretenu des liens étroits sans que la direction idéologique du mouvement jihadiste soit nécessairement directement impliquée. Bien que certains Arabes se soient engagés au Mujao pour des raisons idéologiques, la majorité des opérateurs lamhar ont soutenu le mouvement (par des dons de véhicules et de carburant notamment) pour poursuivre leurs activités commerciales et se protéger du MNLA – en particulier de sa composante idnan, rivale des Lamhars dans les trafics – avec lequel ils sont en conflit ouvert jusqu’à la prise de Gao en juin 2012.[fn]Entretiens de Crisis Group, Arabes du Tilemsi, Bamako, mars et avril 2018. Après que le MNLA a refusé de s’allier à Ansar Eddine au printemps 2012, le Mujao et AQMI ont attaqué le MNLA, dont le siège était situé dans le gouvernorat de Gao. Le 26 juin 2012, une coalition du Mujao appuyée de Lamhar et de Songhaï a délogé par la force le MNLA du gouvernorat, blessant son secrétaire général, Bilal ag Cherif.Hide Footnote

Paradoxalement, le lancement de l’opération Serval début 2013 a peut-être favorisé un rapprochement entre les groupes jihadistes et certains trafiquants. La pression militaire exercée contre les jihadistes les pousse à chercher le soutien des trafiquants. Des solidarités seraient nées dès le déclenchement de l’opération Serval : des combattants d’AQMI et d’Ansar Eddine auraient pu profiter de l’appui logistique offert, par solidarité tribale, par certains trafiquants pour échapper aux traques françaises.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de groupes armés originaires de Kidal, Bamako et Niamey, 2016-2018.Hide Footnote A Kidal, la fermeté dont aurait fait preuve Ansar Eddine envers certains trafiquants en 2012 s’étiole à partir de 2013 lorsque le mouvement se réfugie dans la clandestinité.[fn]Ibid.Hide Footnote Par ailleurs, le tarissement de l’argent des rançons encourage les groupes jihadistes à une plus grande tolérance à l’égard des trafics. Laisser une partie des combattants poursuivre leurs trafics permet de ne pas avoir à les payer.

Enfin, l’enracinement local des groupes jihadistes et l’influence grandissante en leur sein de dirigeants arabo-touareg originaires du Nord du Mali – en particulier en ce qui concerne le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), une coalition des groupes jihadistes basés au Nord du Mali formée en mars 2017 – semblent influencer la manière dont ces groupes se positionnent vis-à-vis du narcotrafic. Ainsi, les combattants maliens qui composent la majorité des contingents du GSIM et ne s’engagent pas uniquement sur des fondements religieux, conservent parfois de leur engagement passé des relations voire des intérêts dans le narcotrafic.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de groupes armés originaires de Kidal, Niamey et Bamako, mars et avril 2018. Pour les fondements religieux, voir Mathieu Pellerin, « Les trajectoires de radicalisation religieuse au Sahel », IFRI, février 2017 ; voir aussi « Si les victimes deviennent bourreaux », International Alert, juin 2018.Hide Footnote

Aucun témoignage recueilli n’indique que les principaux dirigeants du GSIM, y compris son émir Iyad ag Ghali, soient directement impliqués dans le narcotrafic. En revanche, certains évoquent la participation de membres du second cercle et de parents proches des dirigeants du groupe.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des groupes armés signataires de l’accord de paix de juin 2015 et fonctionnaires internationaux, Bamako et Niamey, avril et mai 2018. Courriels de Crisis Group, membres des groupes armés à Gao et Kidal, mai et juin 2018.Hide Footnote Les réseaux trafiquants au sein ou dans l’entourage du GSIM et/ou des groupes jihadistes qui ont participé à sa création ont probablement pris plus d’importance ces dernières années. Cela n’est guère étonnant dans une région où la fluidité des allégeances entre groupes amène les individus à passer successivement de la cause séparatiste au combat jihadiste puis au convoyage de drogue (ou vice versa). Il n’y a pas de frontières étanches entre ces différentes activités.

C. Les trafiquants : ressource et contrainte pour les groupes armés signataires de l’accord de paix

Le narcotrafic constitue probablement l’une des principales ressources disponibles pour les groupes armés membres de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) et de la Plateforme.[fn]Le financement des groupes armés est une question complexe et difficile à analyser avec précision. Beaucoup sollicitent un soutien financier et/ou matériel auprès des communautés des zones qu’ils occupent ou dont ils sont proches. La cotisation tribale serait ainsi régulière au sein des différentes branches du MAA, tandis qu’elle serait ponctuelle pour le HCUA, le Congrès pour la justice dans l’Azawad (CJA), le Gatia ou le MNLA. Dans ce système, on attend plus de ceux qui ont des moyens importants et notamment des trafiquants. Entretiens de Crisis Group, acteurs de groupes armés originaires de Kidal, Gao et Tombouctou, Niamey et Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Il s’agit d’une activité non seulement convoitée mais qu’il est aussi dangereux de laisser à l’adversaire. Plusieurs groupes politico-militaires ont ainsi tissé des liens d’intérêt avec les narcotrafiquants à la fois pour bénéficier des dividendes de la drogue et pour en priver leurs rivaux.[fn]Crisis Group avait cité en 2015 le secrétaire général d’un mouvement armé : « si tu ne prends pas la drogue, c’est elle qui finit par te tuer ». Briefing Afrique de Crisis Group N°115, Mali : la paix venue d’en bas ?, 14 décembre 2015, p. 6.Hide Footnote Un haut responsable de la Plateforme reconnait que « si on ne les laisse pas faire leur trafic, ils peuvent créer leur propre groupe ou rejoindre la CMA ».[fn]Entretien de Crisis Group, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Les groupes les moins bien armés sont également ceux qui paraissent peu impliqués dans le trafic de drogue, comme la Coordination des mouvements et Forces patriotiques de résistance (CM-FPR).

En plus de leurs contributions financières, les trafiquants soutiennent matériellement une partie des opérations militaires, en fournissant ou en prêtant du carburant, des munitions et surtout des véhicules.[fn]Ce soutien logistique peut ensuite faire l’objet d’un remboursement. Entretiens de Crisis Group, membres du MNLA, des MAA, du HCUA et du Gatia, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Ils le font d’autant plus volontiers qu’ils y ont un intérêt personnel, dont la nature varie. Ainsi, lorsque les tensions entre les deux ailes du Mouvement arabe de l’Azawad étaient à leur paroxysme entre 2013 et 2015, un important commerçant arabe du Tilemsi aurait soutenu l’effort de guerre de la CMA contre les narcotrafiquants lamhar du MAA avec lesquels il était en conflit.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du MAA, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Plusieurs sources indiquent qu’un autre acteur important du narcotrafic, sans affiliation initiale, aurait rejoint le Groupe autodéfense Imghad et alliés (Gatia), membre de la Plateforme, après la mort de son frère dans des combats contre la CMA à Ménaka, à l’Est, en 2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du MNLA, des MAA, du HCUA et du Gatia, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote

Mais les trafiquants constituent aussi une contrainte pour les groupes armés, car leurs intérêts ne coïncident pas toujours. Ils peuvent rechigner à cotiser ou à fournir une aide pour une opération précise.[fn]Lors d’une réunion des tribus arabes dans le cadre de l’organisation du MAA en 2013, il a été décidé que les sept opérateurs économiques les plus riches présents à la réunion allaient cotiser à hauteur de 3 millions de francs CFA par mois (4 585 euros). Dès le troisième mois, ces opérateurs ont décidé de ne plus honorer leur engagement après avoir observé que le point de contrôle établi à Ber permettait au groupe d’engranger suffisamment de recettes. Entretiens de Crisis Group, membres du MAA, Bamako, avril 2018.Hide Footnote Un cadre de la CMA explique : « parfois vous avez besoin de mobiliser des véhicules pour faire la guerre, alors qu’ils appartiennent à un trafiquant qui les utilise pour sécuriser un convoi, c’est problématique ».[fn]Entretien de Crisis Group, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Les combattants de groupes comme le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), le Gatia et le MNLA, généralement non rémunérés, cherchent parfois à trafiquer ou à intercepter les convois des trafiquants de drogue. Lorsqu’ils réussissent, ils peuvent fournir plus de ressources à leur mouvement mais sont aussi tentés de s’en émanciper pour faire passer leurs intérêts commerciaux au premier plan.[fn]Cela se produit peu au niveau des différentes branches du MAA, en partie parce que ces dernières rémunèrent leurs combattants. Entretiens de Crisis Group, cadres de la CMA et de la Plateforme, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Certains désertent même le champ de bataille pour se réfugier en Algérie ou en Mauritanie.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la CMA et de la Plateforme, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote A la veille de combats avec la Plateforme en 2017, la CMA a dû remobiliser des trafiquants désengagés du mouvement en soulignant qu’en cas de défaite, tous perdraient accès à la ville de Kidal où vivent une partie de leurs familles.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la CMA, Bamako, mars 2018.Hide Footnote

Enfin, les rivalités entre trafiquants peuvent nuire à la cohésion interne des mouvements armés. En effet, la « démocratisation » de l’accès au trafic peut parfois mener à des tensions et des règlements de compte au sein d’un même mouvement. Lors de la prise de Ménaka en mai 2015, une cargaison de drogue escortée par des acteurs proches du MNLA (membre de la CMA) a été interceptée par les membres d’une autre tribu également affiliée au MNLA.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du MNLA, des MAA, du HCUA et du Gatia, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote En mars 2018, le convoi d’un important trafiquant affilié au MNLA a été intercepté par un autre acteur affilié au même groupe.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du MNLA, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Ces tensions peuvent aussi survenir au sein d’une même tribu. Fin 2016, deux réseaux de trafiquants d’une fraction ifogha du Tamesna (est de la région de Kidal), affiliés au même mouvement, sont entrés en conflit autour d’une cargaison de drogue.[fn]Entretien de Crisis Group, membre d’un groupe armé basé à Kidal, Niamey, mai 2018.Hide Footnote

La plupart des acteurs internationaux présents au Mali savent que les trafics permettent de financer la majorité des groupes armés.

Les groupes armés ne se sont pas construits autour d’intérêts narcotrafiquants, mais les trafics constituent l’une des principales ressources leur permettant d’atteindre leurs objectifs politiques ou de se défendre contre un groupe armé rival. En situation de conflit, les relations avec les narcotrafiquants sont donc vitales pour les groupes armés. Au contraire, à mesure que la situation politique se stabilise au Nord du Mali, ces liens pourraient s’étioler.

D. Les trafics : cause des affrontements entre groupes armés ?

La plupart des acteurs internationaux présents au Mali savent que les trafics permettent de financer la majorité des groupes armés. Certains estiment aussi que les rivalités entre trafiquants sont à l’origine d’une grande partie des affrontements militaires dans le Nord du pays. La réalité est plus nuancée.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la Minusma, Bamako, mai 2017 et avril 2018.Hide Footnote La compétition pour le contrôle des trafics explique certains épisodes de violence mais n’est pas la motivation unique des affrontements entre groupes armés. Elle vient s’ajouter à d’autres facteurs de tension relevant d’intérêts politiques (et souvent communautaires) divergents.

Une partie des affrontements survenus entre 2013 et 2015 avait pour objet le contrôle de carrefours commerciaux stratégiques comme In-Khalil, Tabankort, Ber et Lerneb, qui serviraient aussi d’entrepôts temporaires dans le cadre du trafic de drogue.[fn]La bataille d’In-Khalil de février 2013 a cristallisé les tensions entre la composante idnan du MNLA, et les Arabes lamhar représentés au sein du MAA. Le cas d’In-Khalil fera l’objet d’un accord de libre accès dans le cadre du dialogue d’Anéfis d’octobre 2015. Plusieurs conflits armés se sont déroulés à Tabankort entre groupes armés en mai et juillet 2014, puis en janvier 2015 entre la CMA et la Plateforme. Cette cuvette située au sud-est d’Anéfis constitue à la fois un point de passage commercial important, un verrou stratégique entre les régions de Kidal, Gao et Ménaka, et donc une démarcation naturelle entre la CMA et la Plateforme (et les tribus qui les composent). Dans la région de Tombouctou, si Ber a constitué le bastion du Mouvement arabe de l’Azawad dès le mois d’avril 2013, la division du MAA en deux branches a poussé celle dite « pro-Bamako » à se replier sur Lerneb. Cette scission s’explique principalement par des rivalités communautaires et commerciales au sein de la communauté bérabiche.Hide Footnote Ces combats ont renforcé l’idée que les conflits armés étaient surtout motivés par des intérêts liés au narcotrafic. Par ailleurs, la rumeur attribue aux chefs militaires de certains des principaux mouvements armés (ou à leurs proches) un rôle de premier plan dans le trafic de drogue.[fn]La rumeur est parfois fondée. Ainsi, le gendre du chef d’un important mouvement politico-militaire du Nord du Mali a récemment été arrêté pour trafic de haschich au Niger. « Rapport final du Groupe d’experts créé en application de la résolution 2374 (2017) du Conseil de sécurité sur le Mali », Conseil de sécurité des Nations unies S/2018/581, 9 août 2018.Hide Footnote

En mai 2015, la Plateforme, soutenue par l’armée malienne, a repris la ville de Ménaka, en violation d’un accord de cessez-le-feu signé en février et prévoyant le gel des positions occupées. La prise de Ménaka, bastion historique des rébellions avec Kidal, représente une victoire politique pour l’Etat et pour la Plateforme, quelques semaines avant la signature de l’accord de paix inter-malien de juin 2015, qui prévoit de faire de cette ville le chef-lieu d’une nouvelle région.

Dans le même temps, la prise de Ménaka intéresse aussi des trafiquants liés à la Plateforme qui voient en elle un point d’appui utile pour éviter la région de Kidal, sous le contrôle des Ifogha de la CMA. L’offensive sur Ménaka coïncide d’ailleurs avec la présence dans la ville d’un camion contenant une importante cargaison de haschich escorté par des acteurs affiliés à la CMA et convoité par des membres de la Plateforme.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables de la Plateforme et de la CMA, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Les intérêts trafiquants s’entremêlent étroitement aux considérations politiques, la présence d’un chargement de drogue ayant sans doute facilité la mobilisation de combattants de la Plateforme motivés par les gains potentiels. Les principaux trafiquants peuvent être influents au sein des groupes armés signataires de l’accord de paix, mais ils y occupent rarement des positions de haut rang. Les intérêts de ces trafiquants et des dirigeants de ces groupes peuvent converger mais ne se superposent pas systématiquement.

Ainsi, une situation trop chaotique est préjudiciable aux intérêts des trafiquants, l’insécurité pouvant faire obstacle au passage des convois. Lors des phases de conflit entre groupes armés, de nombreux trafiquants s’arrangent pour maintenir des contacts dans chaque camp, ceux auxquels ils appartiennent comme leurs adversaires du moment. Ainsi, entre 2013 et 2015, alors que les tensions entre CMA et Plateforme – et plus particulièrement entre Ifogha et Imghad – étaient fortes, des trafiquants liés à chaque camp se sont entendus pour assurer conjointement la sécurité de convois de drogue.[fn]Ce fut notamment le cas lors des combats de Tabankort en 2015. Entretien de Crisis Group, responsable de la Plateforme, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Dans la région de Kidal, des trafiquants ont refusé de se laisser entrainer dans les conflits entre CMA et Plateforme et se sont proclamés « non alignés » pour protéger leurs intérêts commerciaux.[fn]Courriel de Crisis Group, commerçant basé à Kidal, novembre 2017.Hide Footnote Plusieurs trafiquants officiellement affiliés au MNLA (membre de la CMA) travaillent avec des partenaires arabes et imghad affiliés à la Plateforme.[fn]Lorsque le Gatia a tenté de s’emparer de Kidal en 2015, un trafiquant proche du MNLA aurait fait livrer des moutons aux combattants du mouvement pour s’assurer de leur future coopération. Entretien de Crisis Group, membre du Gatia, Bamako, mars 2018.Hide Footnote

La très grande majorité des accrochages entre trafiquants ne sont pas médiatisés et n’ont pas de conséquences sur l’équilibre des forces entre groupes armés. Ils sont réglés avec l’implication de « médiateurs locaux » liés ou non aux groupes armés.[fn]Ainsi, Cheikh ag Aoussa, chef d’état-major du HCUA (membre de la CMA), était réputé pour intervenir dans les conflits opposant des trafiquants rivaux dans la région de Kidal, et même parfois au-delà du fait des relations historiques qu’il entretenait avec les Arabes du Tilemsi. Entretien de Crisis Group, opérateur économique de la région de Kidal, Niamey, mai 2018. Autre exemple suggérant cette fois le rôle de médiateurs liés à l’Etat, en août 2007, à la suite de l’interception par des trafiquants bérabiche d’un convoi escorté par des Ifogha en territoire mauritanien, un officier bérabiche de la sécurité d’Etat malienne aurait négocié avec les deux parties pour la restitution monnayée de la marchandise. Cet officier fut ensuite au cœur de la création du groupe paramilitaire bérabiche soutenu par le président ATT. « Tuaregs and Arabs clash over drugs and cash in northern Mali », op. cit.Hide Footnote Ils n’évoluent vers des conflits entre groupes armés que lorsque certains facteurs sont réunis, parmi lesquels la présence parmi les trafiquants d’un haut responsable d’un groupe armé, un contexte de tension extrême entre les groupes armés, ou des enjeux liés au contrôle d’axes stratégiques pour ces derniers. L’insécurité portant préjudice à la circulation des convois, et donc aux intérêts des trafiquants, ils peuvent avoir intérêt à favoriser une forme de stabilisation du Nord du Mali, à condition que celle-ci ne se fasse pas contre eux.

E. Les trafiquants et le processus de paix inter-malien : acteurs et/ou obstacles ?

Bien que nombre d’acteurs maliens et internationaux reconnaissent que le trafic de drogue contribue fortement à l’instabilité actuelle du Mali, la question n’a été abordée que de manière marginale et officieuse au cours du processus de paix, qui s’est déroulé pour l’essentiel à Alger entre 2014 et 2015.[fn]Pour une analyse du processus de paix depuis 2012, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée ?, 22 mai 2015 et le briefing Afrique de Crisis Group N°104, Mali : dernière chance à Alger, 18 novembre 2014.Hide Footnote En revanche, des processus locaux de médiation, initiés par les acteurs du conflit, ont cherché des moyens de réguler les tensions entre trafiquants.

Le sujet des trafics a été au cœur de plusieurs initiatives locales de médiation intercommunautaire.

La question des trafics a fait l’objet de discussions dans les coulisses des négociations à Ouagadougou en juin 2013 et à Alger en 2014-2015. Peu après la rencontre de Ouagadougou, l’Etat malien a levé les mandats d’arrêt émis contre plusieurs acteurs de la rébellion, dont certains étaient désignés comme narcotrafiquants, au titre des mesures de confiance destinées à favoriser les négociations.[fn]Huit des trente acteurs de la rébellion dont le mandat d’arrêt a été levé en octobre 2013 seraient aussi des narcotrafiquants. « Levée de mandats d’arrêts contre des chefs rebelles : le prix de la paix ? », maliactu.net, 22 octobre 2013.Hide Footnote Les diplomates à Alger ont rechigné à aborder de manière ouverte une question taboue du fait des implications politiques de haut niveau dans ces différents trafics. Mais le sujet a fait partie des « discussions de couloir » qui ont rythmé les négociations.[fn]Entretiens de Crisis Group, participants au processus d’Alger, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Il s’agissait pour les principaux trafiquants ou leurs proches, membres des délégations officielles, de s’assurer que leurs intérêts n’étaient pas menacés et que ceux de leurs rivaux n’étaient pas favorisés.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate présent lors des négociations d’Alger, Bamako, avril 2015.Hide Footnote Au final, la lutte contre les trafics n’est que très brièvement mentionnée dans l’Accord de paix inter-malien de juin 2015, dans ses articles 1, 29 et 30, ce dernier prévoyant « la mise en place […] d’unités spéciales aux fins de lutter contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée ».[fn]A son alinéa h, l’article 1 stipule que les parties réitèrent leur attachement à la « lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et les autres formes de criminalité transnationale organisée ». L’article 29 précise que cette lutte peut se faire « y compris à travers les stratégies et mécanismes régionaux existants ». « Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger », Bamako, juin 2015, disponible en ligne, https://photos.state.gov/libraries/mali/328671/peace-accord-translations/1-accord-paix-et-reconciliation-francais.pdf.Hide Footnote

Le sujet des trafics a en revanche été au cœur de plusieurs initiatives locales de médiation intercommunautaire, en particulier des deux processus de paix « par le bas » qui ont eu lieu en octobre 2015 puis en octobre 2017 à Anéfis, dans le Nord du Mali.[fn]Briefing de Crisis Group, Mali : la paix venue d’en bas ?, op. cit.Hide Footnote Comme l’a noté Crisis Group, Anéfis 1 a cherché à réduire la violence et à apaiser les conflits entre les chefs communautaires de la région de Kidal, parmi lesquels figurent des trafiquants.[fn]Ibid. Hide Footnote Les pactes d’honneur conclus à cette occasion entre Arabes du Tilemsi (autour d’In-Khalil) ou entre Idnan et Arabes du Tilemsi ont notamment rétabli la liberté de circulation des hommes et des marchandises dans la région.[fn]Les pactes d’Anéfis permettaient notamment de sécuriser le retour des commerçants arabes proches de la Plateforme dans la localité d’In-Khalil dont ils avaient été chassés en 2013. Pour une analyse plus substantielle, voir le briefing de Crisis Group, Mali : la paix venue d’en bas ?, op. cit.Hide Footnote Si ce processus a surtout réuni les groupes armés, des acteurs économiques et les chefs communautaires, l’Etat malien a dépêché une mission de trois ministres le premier jour de la rencontre, et la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma) l’a facilitée. Cela a permis une mise en relation, certes discrète et limitée, entre le processus politique inter-malien supervisé depuis Bamako et des initiatives locales qui peuvent lui être très complémentaires.

Le pacte d’Anéfis 2, conclu en octobre 2017, cherchait aussi à renforcer la sécurité dans la région de Kidal, en particulier en réduisant l’impact déstabilisateur du narcotrafic. Des représentants des groupes armés signataires de l’accord de paix ont cherché à isoler les affrontements entre trafiquants pour qu’ils n’impliquent plus ni la CMA ni la Plateforme. A ce titre, la commission de cadis (juges islamiques), créée par Anéfis 2 et chargée d’aider à la réconciliation entre les groupes signataires en cas de conflit, s’est déclarée incompétente pour s’occuper des incidents liés aux trafics.[fn]Quatre commissions ont été mises en place pour se pencher sur les questions de sécurité, de justice, de politique et de réconciliation. Les débats ont beaucoup porté sur les questions de justice et de réparation après que des attaques contre des civils à Kidal par un cadre militaire du Gatia au printemps 2017 ont été vivement condamnées par la CMA. Entretiens de Crisis Group, membres de la CMA et de la Plateforme, mars et avril 2018.Hide Footnote De fait, plusieurs conflits survenus après Anéfis 2 entre trafiquants affiliés à la CMA et à la Plateforme n’ont pas engendré d’escalade ni de représailles entre groupes. De son côté, la commission de cadis n’aurait pas donné suite aux plaintes déposées par des trafiquants dont la cargaison avait été interceptée.[fn]Les trafiquants en question ont probablement cherché à obtenir réparation du groupe auquel les intercepteurs étaient affiliés. Entretiens de Crisis Group, membres de la CMA et de la Plateforme, mars et avril 2018.Hide Footnote En tentant de réduire le risque que les rivalités entre trafiquants dégénèrent en affrontements entre CMA et Plateforme, Anéfis 2 s’inscrit dans la continuité d’Anéfis 1.

Contrairement à Anéfis 1 qui n’avait pas empêché une reprise des conflits dix mois après sa signature, Anéfis 2 semble plus durable et mieux respecté. Rien ne garantit cependant que ce mécanisme local de gestion des conflits survive à un regain de tensions entre CMA et Plateforme, et à l’intensité des heurts entre trafiquants, surtout que de nombreux réseaux trafiquants échappent à l’autorité ou au contrôle des représentants de la CMA et de la Plateforme. Par ailleurs, s’il limite l’effet déstabilisateur des conflits entre trafiquants, l’accord d’Anéfis 2 ne met pas en place de mécanisme pour les prévenir. Il constitue néanmoins à ce stade la seule réponse acceptée par les groupes signataires permettant de réduire la violence associée au trafic de drogue.

IV. Lutte contre le narcotrafic : de faibles résultats

Les mesures de lutte contre le narcotrafic au Mali restent limitées et peu efficaces. La plupart des acteurs publics nationaux et internationaux reconnaissent la nécessité de combattre la criminalité organisée, mais beaucoup d’entre eux se déchargent de cette responsabilité au motif que cela ne relève pas de leurs compétences. 

A. Des saisies en quantités limitées

Les autorités maliennes ne sont pas inactives dans la lutte contre le narcotrafic, largement encouragées en ce sens par l’Union européenne, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) ou encore la coopération policière française. L’Office central des stupéfiants (OCS) a ainsi été créé en 2010, avec pour ambition de couvrir tout le territoire, tandis que les activités de la brigade des stupéfiants de la police se limitent à Bamako. L’OCS disposait à ses débuts de représentants à Tombouctou, Gao et Kidal, mais souffrait d’un manque de moyens chronique l’empêchant de mener des opérations d’envergure. Il a récemment renommé quelques agents au Nord, mais l’essentiel de ses effectifs et de ses opérations se concentrent désormais au Sud du pays.

La majorité des saisies de l’OCS ont été réalisées dans le Sud et plus particulièrement à Bamako. Un certain nombre de saisies sont par ailleurs à mettre à l’actif de la douane malienne (notamment dans la région de Kayes, au Sud-Ouest du pays), principalement des cargaisons de chanvre indien produit au Ghana ou au Nigéria et destinées au Sénégal, et de cargaisons de cocaïne.[fn]On peut noter la saisie exceptionnelle de 500kg de haschich en provenance du Maroc à Kayes en décembre 2015. « Kayes : 500kg de cannabis saisis à Nioro du Sahel », Studio Tamani, 29 décembre 2015.Hide Footnote La dernière saisie importante de cocaïne dans le Sud a eu lieu en 2010 à Nara (région de Koulikoro), près de la frontière avec la Mauritanie ; la drogue saisie a ensuite disparu.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable malien des services de sécurité, Bamako, mai 2014.Hide Footnote Depuis, seules des petites quantités de cocaïne, transportées depuis l’Amérique latine par avion via des « mules » (passeurs individuels), ont été saisies à Bamako ou à Mopti (centre du pays).[fn]Les pays voisins comme la Mauritanie ou le Niger procèdent à des saisies plus importantes, notamment de haschich. Ainsi, une opération policière musclée menée en juin dernier au Niger a abouti à l’incinération de 2,5 tonnes de haschich ayant transité par le Mali et à l’incarcération de plusieurs trafiquants maliens proches de la Plateforme. « Lutte contre la drogue au Niger : Incinération de 2,5 tonnes de résine de cannabis à la périphérie de Niamey », tamtaminfo.com, 25 juin 2018. Toutefois, cette opération résulte peut-être moins d’une volonté durable que d’un règlement de comptes entre réseaux de trafiquants nigériens. Le cas échéant, si la lutte anti-drogue devenait l’instrument de rivalités entre réseaux trafiquants, elle pourrait même accentuer la violence associée aux trafics. Entretiens et courriel de Crisis Group, officier nigérien, agent d’une agence internationale de lutte contre la criminalité organisée, Bamako, avril et juin 2018.Hide Footnote La faiblesse des saisies s’explique sans doute autant par le manque de moyens que par la crainte des policiers d’interférer avec des réseaux auxquels les rumeurs attribuent de hautes connexions avec les autorités politiques, bien que celles-ci les démentent.[fn]Au sujet de l’inefficacité, voire des effets contre-productifs de l’accompagnement international de la politique de lutte contre la criminalité organisée au Sahel, voir Adam Sandor, Assemblages of Intervention: Politics, Security, and Drug Trafficking in West Africa (Ottawa, 2016). Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote

Dans le Nord du pays, les saisies sont rares et la lutte anti-drogue fait souvent l’objet d’une instrumentalisation politique locale. Ainsi, en 2008, le colonel Gamou, alors commandant des opérations de l’armée à Kidal et homme fort de la communauté Imghad sur lequel la présidence malienne s’appuyait, a réalisé une importante saisie de cocaïne à Kidal. Elle a conduit à l’arrestation de plusieurs trafiquants issus des communautés ifogha et kounta, alors rivales des Imghad et des Arabes du Tilemsi soutenus par l’Etat.[fn]La drogue saisie aurait disparu. Entretiens et courriel de Crisis Group, élu de Kidal, membre d’un groupe armé, Bamako, mars 2016 et juillet 2018.Hide Footnote Depuis 2012, aucune saisie majeure de drogue n’a eu lieu au Nord, si ce ne sont quelques saisies de tramadol, un puissant antalgique, en partie destiné à la consommation locale.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant de l’OCS, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Aucune saisie importante de haschich n’aurait été réalisée dans le Nord du Mali depuis la fin des années 2000, voire avant.

Les agents des services de défense et de sécurité de l’Etat ne pourront être efficaces tant qu’ils ne seront pas pleinement redéployés au Nord, que le rapport de force restera à l’avantage des groupes trafiquants et que les influences politiques entraveront les enquêtes. Dépourvus de moyens suffisants, ils s’aventurent peu en zone rurale pour intercepter les convois de trafiquants lourdement armés et qui bénéficieraient souvent de la protection soit de groupes armés signataires soit d’acteurs publics à haut niveau – ce que démentent les autorités.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote Plusieurs cas de pressions sur des agents de l’Etat à Gao et Tombouctou, notamment entre 2010 et 2012, ont été rapportés.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien agent de l’OCS basé au Nord du Mali, Nouakchott, juin 2015.Hide Footnote

Le cas de la région de Ménaka, à l’Est du pays, devenue depuis 2015 une des zones de passage de la drogue entre le Mali et le Niger, illustre actuellement cette situation. Aucune saisie n’y a été effectuée récemment en dépit du déploiement progressif de près de 500 agents des forces de défense et de sécurité depuis 2015.[fn]Entretien de Crisis Group, gouverneur de Ménaka, Bamako, mars 2018.Hide Footnote La région reste largement sous le contrôle de groupes armés, qu’ils soient signataires de l’Accord de paix (MSA, Gatia) ou jihadistes (Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans).

B. Les acteurs internationaux dans la lutte contre le narcotrafic : politique de la « patate chaude »

Il existe un important décalage entre les ambitions stratégiques et la réalité opérationnelle.

La plupart des stratégies des acteurs internationaux au Sahel font de la lutte contre la criminalité organisée une priorité.[fn]C’est par exemple le cas de la stratégie Sahel adoptée par l’Union européenne en 2011, ou plus récemment des axes d’intervention fixés par l’Envoyé spécial français pour le Sahel, Jean-Marc Châtaigner, au nom de l’Alliance Sahel.Hide Footnote De son côté, le G5-Sahel, une initiative conjointe de cinq Etats de la région (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), a dans son mandat la lutte contre le crime organisé transfrontalier, dont le trafic de drogue est une composante essentielle.[fn]Pour plus d’information sur le G5 Sahel et son mandat, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°258, Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire, 12 décembre 2017.Hide Footnote Les principaux partenaires du Mali soulignent par ailleurs que le trafic de drogue influence fortement les niveaux de violence au Nord du pays et qu’il constitue une source de financement des groupes terroristes.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants de la Minusma et de l’Union européenne, Bamako, mai 2018. Le ministre français des Affaires étrangères en poste au déclenchement de l’opération Serval, Laurent Fabius, avait évoqué la menace « narcoterroriste ». « Fabius pointe la ‘‘menace narcoterroriste’’ », Le Figaro, 9 décembre 2012.Hide Footnote

Pourtant, il existe un important décalage entre les ambitions stratégiques et la réalité opérationnelle.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables maliens, représentants des acteurs internationaux, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Dans l’ensemble, et à quelques rares exceptions près comme la mission de l’Union européenne pour le renforcement des capacités des forces de sécurité intérieures maliennes (EUCAP Sahel Mali), la lutte contre le narcotrafic est considérée sur le terrain comme un enjeu secondaire et qui réclamerait pour être efficace et quadriller le territoire concerné des moyens trop importants.[fn]La Grande-Bretagne, via sa Serious Crime Unit, se distingue des autres partenaires par un intérêt prononcé pour les problématiques liées à la criminalité organisée, bien que ces efforts se concentrent surtout sur les réseaux migratoires, les trafics d’êtres humains et d’armes.Hide Footnote Au Mali, elle passe bien après le soutien apporté à la mise en œuvre de l’Accord de paix, aux opérations antiterroristes et à la lutte contre les filières de migration clandestine.

Déployée depuis janvier 2015, la mission de l’Union européenne EUCAP Sahel Mali intègre dans son mandat le renforcement de la lutte contre la criminalité organisée.[fn]Voir la page internet du Service européen pour l’action extérieure consacrée à la mission EUCAP Sahel Mali : https://eeas.europa.eu/csdp-missions-operations/eucap-sahel-mali/40878/%C3%A0-propos_fr.Hide Footnote Ses activités concernent principalement le conseil stratégique, la formation et la coordination entre acteurs sécuritaires. A ce titre, elle peut jouer un rôle utile dans la réorganisation générale des services de sécurité intérieure impulsée par le ministère de la Sécurité. Mais, sur le terrain, son action, essentiellement concentrée à Bamako, a jusqu’ici très peu pesé dans la lutte contre le narcotrafic au Nord du pays où les forces maliennes sont très faiblement redéployées.

La réticence des partenaires internationaux s’explique notamment par la complexité des réseaux de narcotrafic et la crainte d’interférer avec des intérêts d’affaires qui vont potentiellement jusqu’au sommet de certains Etats de la région.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs internationaux, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Ces liens, souvent suggérés mais difficiles à mettre en évidence, rendent les interventions policières particulièrement sensibles. Ainsi, plusieurs grands trafiquants du Nord du Mali ont continué à voyager librement, y compris en passant par les aéroports de la sous-région, alors que l’Etat malien avait émis des mandats d’arrêt internationaux contre eux en janvier 2013.[fn]Entretien Crisis Group, officier de sécurité nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote La plupart des acteurs internationaux disent ne pas savoir sur qui s’appuyer au sein de l’appareil d’Etat malien pour agir contre le narcotrafic.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs internationaux, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Sans une ferme volonté des gouvernants de s’engager dans la lutte contre le narcotrafic, celle-ci restera difficile.

Ni l’opération Barkhane menée depuis 2014 par l’armée française, ni la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) n’ont de mandat pour lutter contre les trafics de drogue. Toutefois, le mandat renouvelé de la Minusma en 2018 accorde une plus grande attention « aux sources financières des conflits au Mali », parmi lesquelles le trafic de drogue est nommément cité, « afin de contribuer à définir des stratégies intégrées et efficaces » avec l’Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (UNOWAS).[fn]« Résolution 2423 (2018) du Conseil de Sécurité des Nations Unies adoptée le 28 juin 2018 », Conseil de sécurité des Nations unies S/RES/2423, 28 juin 2018.Hide Footnote Au Mali, les opérations de Barkhane visant les flux logistiques des groupes jihadistes permettent parfois d’intercepter incidemment des cargaisons de drogues.[fn]« Rapport final du Groupe d’experts créé en application de la résolution 2374 (2017) du Conseil de sécurité sur le Mali », op. cit.Hide Footnote Dans le Nord du Niger, Barkhane a déjà intercepté des cargaisons de haschich au cours d’opérations qui n’avaient pas pour objectif la lutte contre les trafics.[fn]Lors d’une opération menée vers la passe de Salvador (frontière Niger-Libye) du 9 au 10 mai 2015, la force Barkhane a saisi 1,5 tonne de haschich. « La force Barkhane a saisi 1,5 tonne de drogue dans le Nord du Niger », Opex360.com, 19 mai 2015.Hide Footnote Mais l’opération militaire française n’a pas vocation, du moins pour le moment, à multiplier ce type de saisies.

Les forces internationales et notamment françaises se trouvent toutefois dans des situations ambigües lorsqu’elles collaborent pour les besoins de la lutte antiterroriste avec des groupes armés qu’elles savent par ailleurs liés à des réseaux trafiquants. Des militaires français reconnaissent fermer les yeux sur les trafics de leurs alliés,[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers français, février et juin 2018.Hide Footnote quand d’autres, y compris des diplomates, estiment même qu’à défaut d’interrompre ces flux, il vaut mieux aider à les diriger vers des alliés plutôt que vers des groupes liés aux jihadistes ou à d’autres pays de la sous-région.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate français, juillet 2017.Hide Footnote Il est difficile de savoir si ces prises de position ne sont que personnelles ou si elles reflètent une stratégie politique officieuse. Certaines interventions militaires françaises influencent de facto l’économie et la géographie du narcotrafic, sans qu’il soit possible d’affirmer le caractère intentionnel de ces effets.[fn]Les frappes françaises sur In-Khalil le 23 février 2013 ont forcé le MAA à se retirer de ce carrefour stratégique au profit du MNLA, suspecté alors d’être l’allié de la France. « Mali : bombardements français sur une base d’un groupe armé, quatre blessés », Agence France-Presse (AFP), 25 février 2013. De même, l’appui apporté par Barkhane au Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) et au Gatia à Ménaka depuis 2017 permet aux trafiquants liés à ces deux groupes de renforcer leur contrôle sur les axes stratégiques de cette région au détriment de réseaux concurrents, notamment ceux liés à la CMA.Hide Footnote

V. Vers une « démilitarisation » du narcotrafic

La lutte contre le trafic de drogue connait peu d’exemples de succès probants et reste un défi pour tous les Etats qui y sont confrontés.[fn]Pierre-Arnaud Chouvy, « L’échec de la guerre contre la drogue », Après-demain, vol. 44, 2017.Hide Footnote Pour être efficace, elle devrait être globale et coordonnée entre les autorités des pays de production, de transit et de destination. Dans le même temps, les stratégies devraient être élaborées au cas par cas en fonction des contextes régionaux et nationaux. Au Sahel, les efforts doivent se concentrer sur les conséquences les plus déstabilisatrices du trafic de drogue pour la région et le Mali en particulier. Si ce n’est la violence spécifique que produit le narcotrafic au Nord du Mali, il n’y a pas de raison d’y mener une lutte frontale plus forte que dans les pays voisins qui sont également des zones de transit voire de production. Le trafic porte d’ailleurs majoritairement sur un seul produit, la résine de cannabis dont un nombre grandissant d’Etats légalise un usage réglementé.[fn]En 2018, 35 pays ont déjà procédé à une dépénalisation partielle ou totale de l’usage du cannabis. Pierre Breteau et Maxime Vaudano, « Légalisé, dépénalisé, prescrit… le cannabis dans le monde en neuf graphiques », lemonde.fr, 6 janvier 2018. Le dernier en date est le Canada en octobre 2018.Hide Footnote

Au Nord du Mali, la politique de prohibition est peu réaliste dans l’immédiat.

Au Nord du Mali, la politique de prohibition est peu réaliste dans l’immédiat. Les autorités maliennes et leurs partenaires internationaux devraient d’abord tenter de démilitariser le narcotrafic et ainsi de réduire la violence associée. Pour cela, ils doivent aller au-delà de la répression policière et s’appuyer sur une large palette d’outils. Pour réduire les capacités militaires des groupes qui supervisent le trafic de drogue, ils devraient privilégier trois axes interdépendants : soutenir les processus de négociations politiques locaux, comme celui d’Anéfis, qui permettent de réduire la conflictualité associée au narcotrafic ; renforcer, dans le cadre du processus de paix, le mécanisme de désarmement (portant en priorité sur l’armement lourd et le contrôle des convois armés) en intégrant l’ensemble des groupes armés qui ont des liens avec le narcotrafic ; enfin, utiliser des mesures coercitives, notamment le régime de sanctions des Nations unies, contre les narcotrafiquants auteurs ou commanditaires des violences les plus graves.

Par démilitarisation, il faut comprendre ici la réduction des capacités des narcotrafiquants à mobiliser un grand nombre de combattants lourdement armés et mobiles. Au terme de ce processus, les groupes criminels subsisteraient au Nord du Mali mais leur capacité à susciter une violence déstabilisatrice serait drastiquement affaiblie. L’objectif peut sembler modeste et heurter des institutions policières qui s’accommodent mal du maintien de groupes criminels dans la région.[fn]Entretien et courriel de Crisis Group, membre de l’ONUDC, Dakar, octobre et novembre 2018.Hide Footnote Pourtant, dans le rapport de force actuel, la démilitarisation est un enjeu central, peut-être le seul objectif réaliste à court terme, d’autant plus que nombre de grands trafiquants et chefs de groupes politico-militaires ont aussi intérêt à pacifier la circulation de marchandises, licites ou non, au Nord du Mali.

A. Intégrer la problématique du narcotrafic dans les pactes régionaux de sécurité

L’accord de paix signé à Bamako en 2015 a délibérément ignoré le rôle du narcotrafic dans les violences armées. Il s’est ainsi privé de mettre en place des outils pour en limiter les effets déstabilisateurs. En revanche, des pactes locaux initiés et animés par des acteurs influents du Nord du Mali, comme à Anéfis depuis 2015, pourraient placer le narcotrafic et son rôle dans les violences au centre des discussions. Cela est d’autant plus envisageable que la plupart des groupes armés comme des trafiquants sont à la recherche de mécanismes d’arbitrage locaux. L’échec relatif d’Anéfis 1 à endiguer durablement les violences montre cependant que les pactes locaux ne sont pas une solution miracle.

La logique souvent informelle de ces pactes est adaptée aux pratiques des acteurs locaux mais est plus difficilement compatible avec la logique institutionnelle de l’Etat malien et plus encore des acteurs internationaux.[fn]Courriels et entretien téléphonique de Crisis Group, membre des forces internationales présentes au Mali, novembre 2018.Hide Footnote Pourtant, tous ont un intérêt provisoire à s’en accommoder : il faut concevoir ces pactes locaux comme des outils temporaires, adaptés à l’extrême faiblesse actuelle de l’Etat malien au Nord du territoire. Ils constituent des instances de dialogue, de concertation et d’arbitrage incluant les acteurs locaux les plus influents. Les commissions mises en place par ces pactes n’ont pas vocation à se voir confier des missions de maintien de l’ordre. En revanche, elles devraient pouvoir saisir les instances sécuritaires créées par l’accord de paix de juin 2015, à commencer par la Commission technique de sécurité (CTS) instaurée pour superviser la mise en œuvre du cessez-le-feu et enquêter sur d’éventuelles violations, en lui rapportant les cas graves d’affrontements entre trafiquants qu’elles sont impuissantes à résoudre.[fn]La CTS est l’une des principales mesures sécuritaires intérimaires instaurées par l’accord de paix de juin 2015. Présidée par la Minusma, elle comprend des représentants des forces armées du Mali et des groupes signataires ainsi que deux représentants de la Minusma et un représentant de chacun des membres de l’équipe de Médiation internationale et de l’opération Barkhane). « Accord pour la paix et la réconciliation au Mali », op. cit., p. 20.Hide Footnote

A défaut d’apporter leur appui aux instances de concertation qui incluent – entre autres – des éléments criminels, les partenaires internationaux du Mali devraient tolérer les pactes régionaux, qui sont complémentaires du processus de paix inter-malien. Sans les soutenir officiellement ni financièrement, ils pourraient les inciter à mettre en place des mécanismes d’arbitrage dans chacune des cinq régions du Nord du Mali pour réduire les violences causées par le narcotrafic. Pour cela, les acteurs locaux devront réaffirmer – en les approfondissant – les termes d’Anéfis 1, en particulier les principes de non-agression et de libre accès pour tous aux principaux carrefours commerciaux. Une fois ces règles établies, il s’agira, en consolidant cette fois les acquis d’Anéfis 2, d’encourager à travers ces mécanismes d’arbitrage une condamnation systématique des interceptions violentes de convois, forme de prédation qui constitue l’un des principaux moteurs de la militarisation de l’économie.

B. Réduire la circulation des armes lourdes et contrôler les déplacements de convois armés

Limiter l’accès aux armes, qui déstabilise le Nord et nourrit des projets guerriers en mesure de concurrencer un Etat affaibli, et en particulier aux armements lourds, devrait constituer une priorité pour l’Etat malien et l’ensemble des acteurs internationaux.[fn]Dans le contexte malien, il s’agit notamment de mitrailleuses de calibre 12,7 mm, 14,5 mm, et de canons ZU 23 mm. Ces armements sont montés sur des véhicules roulants 4x4 pour protéger ou attaquer les convois.Hide Footnote Les efforts visant à stabiliser le Mali sont en effet intrinsèquement liés à la réduction des capacités de nuisance des narcotrafiquants. Autrement dit, des forces comme la Minusma, Barkhane et le G5 Sahel n’ont d’autres choix que d’œuvrer activement à la démilitarisation du narcotrafic pour remplir leur mandat, que ce dernier mentionne ou non la lutte contre le crime organisé.

Deux outils complémentaires mis en place par l’accord de paix de 2015 peuvent être utilisés pour démilitariser le narcotrafic : la commission technique de sécurité (CTS) et le programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR). Sous l’impulsion de Barkhane et de la Minusma, la CTS a ainsi mis l’accent depuis août 2017 sur le contrôle des convois avec armes lourdes et l’enregistrement systématique des convois de plus de cinq véhicules. Ces mesures qui visent les groupes armés signataires ont également un impact important sur les moyens militaires que peuvent mobiliser les narcotrafiquants. Mais cette mission de la CTS n’est pas pleinement reconnue par l’ensemble des groupes armés qui en sont membres.

Les forces internationales devraient résister à la tentation de favoriser certains groupes armés impliqués dans les trafics parce qu’ils participent à la lutte contre la violence jihadiste

Par ailleurs, la réduction des effets délétères du narcotrafic dépend aussi du lancement effectif du DDR prévu dans les accords de paix. Sans viser explicitement les narcotrafiquants, le DDR les affectera en les privant des moyens militaires dont disposent les groupes signataires. Le DDR a cependant pris beaucoup de retard en raison des désaccords entre parties signataires, notamment sur le nombre de combattants réintégrés et leurs grades. Les résistances au DDR sont également liées aux bénéfices que les détenteurs d’armes tirent du travail effectué pour les narcotrafiquants. Là encore, les problématiques du DDR et du narcotrafic ne peuvent être séparées. Comme le montre Anéfis 1, les narcotrafiquants peuvent avoir intérêt à la pacification du Nord mais ils n’accepteront le désarmement, même partiel, des convois de drogue que s’ils sont convaincus que cela ne les expose pas à la prédation de leurs rivaux. A ce titre, pour avoir une chance de réussir, le DDR doit porter en priorité et de manière simultanée sur le plus grand nombre possible de groupes armés ayant des intérêts dans le narcotrafic.

Les forces internationales, et Barkhane en particulier, devraient enfin résister à la tentation de favoriser certains groupes armés impliqués dans les trafics parce qu’ils participent à la lutte contre la violence jihadiste.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°261, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, 12 juin 2018.Hide Footnote Si elles n’y prennent pas garde, elles risquent de répéter l’erreur, commise par l’Etat malien dans les années 2000, de favoriser une coalition de groupes armés liés au narcotrafic contre une autre. Cela aurait pour effet de militariser un peu plus les composantes trafiquantes de ces groupes et de dissuader les groupes rivaux de désarmer, voire de les encourager à s’armer davantage. La solution viendra plutôt d’une démilitarisation du plus grand nombre de réseaux trafiquants. Celle-ci n’éradiquera certes pas le problème de la circulation de la drogue au Sahel mais en limitera les effets les plus délétères pour la stabilité du Nord du Mali.

C. Sanctionner les narcotrafiquants les plus violents

La démilitarisation progressive des trafics repose donc d’une part sur des mécanismes locaux d’arbitrage des conflits qui associent les narcotrafiquants et d’autre part sur un processus effectif de DDR. Il faut ajouter à cette double approche un ensemble de moyens coercitifs permettant de sanctionner les narcotrafiquants qui refuseraient de s’engager sur la voie de la démilitarisation.

La commission technique de sécurité mise en place par l’Accord de paix inter-malien pourrait imposer des sanctions pour accentuer la pression sur ces acteurs. Elle devrait condamner les violations répétées des règles d’enregistrement des convois et confisquer les armes lourdes aux convois non autorisés appartenant aux groupes armés signataires. Cette sanction, la seule prévue par la CTS, peine pour l’instant à être mise en œuvre. Par le passé, les groupes signataires ont boycotté la CTS dès lors qu’elle dénonçait leurs manquements ou le non-respect des règles.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, membre d’une organisation internationale siégeant à la CTS, novembre 2018.Hide Footnote S’ils conservent la même attitude, il ne faudra pas craindre d’engager un bras de fer et d’impliquer le Comité de suivi de l’accord (CSA), qui veille à son application, d’autant que la médiation internationale qui y siège est dotée d’un plus fort pouvoir d’arbitrage entre les parties depuis la signature du Pacte pour la paix le 15 octobre 2018, censé relancer la mise en œuvre de l’accord.[fn]Le Comité de suivi de l’accord, placé sous la présidence de l’Algérie, regroupe les membres de l’équipe de médiation internationale (comprenant notamment l’Algérie, la Cédéao, l’Union africaine, l’Union européenne, la Minusma) ainsi que les parties signataires. Il veille à la bonne application de l’Accord pour la paix et la réconciliation de juin 2015. Le Pacte de pour la paix d’octobre 2018 renforce les attributions de la médiation internationale en lui confiant une capacité d’arbitrage avec décisions exécutoires en cas de divergences entre le gouvernement et les parties signataires. « Pacte pour la paix au Mali », 15 octobre 2018.Hide Footnote

Du fait de la faiblesse ou de l’absence des forces de sécurité maliennes dans les zones concernées, la Minusma, présidente de la CTS et acteur impartial, devrait agir contre ceux qui font circuler des convois armés non enregistrés ou s’adonnent à des interceptions violentes de convois. Ces activités, parce qu’elles impliquent souvent des combattants affiliés aux groupes signataires, s’apparentent en effet à des violations du cessez-le-feu que la Minusma a pour mandat de prévenir. Le mandat de la Minusma devrait prévoir de façon plus explicite la mise en œuvre des décisions de la CTS, dans laquelle siège le commandant de la force. Il faudrait par exemple que les contingents de la Minusma adaptent leurs règles d’engagement pour procéder à la saisie des armes lourdes dans les cas prévus par la CTS. Les membres les plus influents de la CTS, en particulier la France et la Minusma, doivent renforcer leur coopération pour limiter de manière effective la circulation des convois lourdement armés.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, membre d’une organisation siégeant à la CTS, novembre et décembre 2018.Hide Footnote Ils ne doivent pas se contenter d’édicter des règles utiles, mais également agir contre les éventuels contrevenants.

Ce rôle, relativement inédit pour une mission de stabilisation, suscite des réticences de la part de la Minusma, aujourd’hui occupée à déjouer les attaques des groupes jihadistes et à mieux protéger les populations civiles au centre du Mali.[fn]Entretien de Crisis Group, représentants des Nations unies, New York, novembre 2018.Hide Footnote Renforcer le rôle de la Minusma dans le contrôle des convois armés comporte des risques, notamment une augmentation des attaques dont elle est déjà la cible et qui la contraignent à une attitude défensive. Des responsables onusiens soulignent aussi que toute mesure coercitive contre les groupes signataires pourrait compromettre le rôle de bons offices de l’ONU et nuire à la crédibilité de la mission.[fn]Ibid. Un rapport interne de l’ONU évoque les craintes que l’incapacité de la Minusma à faire respecter les décisions de la CTS en raison d’un manque de moyens et de l’adversité au risque des pays contributeurs de troupes ne mine sa crédibilité. « Rapport interne de l’ONU », janvier 2018.Hide Footnote Mais dès lors que le processus de paix ne peut progresser sans réduire les affrontements entre narcotrafiquants, la Minusma devrait se saisir de cette problématique en jouant un rôle concret dans la réduction des violences associées au narcotrafic.[fn]Arthur Boutellis et Stéphanie Tiélès, “Peace Operations and Organised Crime: Still Foggy?”, in C. de Coning and M. Peter (eds.), United Nations Peace Operations in a Changing Global Order, 2018, p. 169-190.Hide Footnote De fait, le mandat révisé de la Minusma depuis juin 2018 accorde plus d’attention au narcotrafic comme source financière des conflits au Mali.[fn]Résolution 2 423 du Conseil de sécurité des Nations unies, S/RES/2423 (2018), article 31, 28 juin 2018.Hide Footnote

A terme, la force conjointe du G5 Sahel, dont le mandat comprend la lutte contre la criminalité transfrontalière, pourrait relayer la Minusma ou compléter son action. De son côté, l’opération Barkhane pourrait envisager de réviser son mandat pour soutenir la Minusma dans le contrôle de la circulation des armes lourdes et des moyens roulants, car elle a également intérêt à la bonne application des décisions de la CTS en la matière. Il ne s’agit pas d’inclure explicitement dans le mandat de Barkhane la lutte contre le crime organisé, objectif démesuré au Sahel, mais plutôt de prévoir des opérations de soutien à la Minusma ou au G5 lors d’opérations ponctuelles contre les groupes armés engagés dans le narcotrafic et réfractaires aux décisions de la CTS.

Les militaires des forces internationales présentes au Mali rechignent à engager la lutte contre le narcotrafic en soulignant qu’elle demande des moyens militaires de surveillance et d’intervention trop importants.[fn]Courriels et entretien téléphonique de Crisis Group, membre des forces internationales présentes au Mali, novembre 2018.Hide Footnote Il ne s’agit pourtant pas d’organiser le quadrillage d’un territoire immense pour empêcher la circulation des produits illicites, mais de mener des opérations militaires certes musclées mais ponctuelles qui peuvent avoir un effet dissuasif sur les autres groupes concernés.

Le régime de sanctions instauré par la résolution 2374 des Nations unies du 5 septembre 2017 contre ceux qui entravent l’application de l’accord de paix constitue un autre outil de lutte contre les narcotrafiquants les plus violents. Un des membres du groupe d’experts créé en application de cette résolution est chargé de la problématique des trafics, et cible entre autres les acteurs du narcotrafic qui nuisent à l’application de l’accord de paix.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable onusien, Niamey, avril 2018.Hide Footnote Les sanctions, et notamment l’interdiction de voyager qui gênera les hommes d’affaires impliqués, devraient viser en priorité les trafiquants ou les groupes criminels qui ont recours à des armes lourdes pour intercepter ou protéger les convois, mais aussi ceux dont le soutien ou le financement de groupes terroristes est avéré. Les sanctions ne doivent pas servir à éliminer des acteurs économiques influents au risque de raviver le conflit, mais plutôt inciter ces derniers à concilier leurs intérêts commerciaux avec l’impératif de démilitarisation au Nord du Mali, étape cruciale pour stabiliser durablement la région.

La lutte contre le narcotrafic, y compris à travers le régime de sanctions, n’est pas sans risque. Etant donné l’importance des trafics pour les groupes armés, s’en prendre aux trafiquants au Nord du Mali pourrait perturber l’équilibre qui prévaut entre CMA et Plateforme depuis la signature du pacte d’Anéfis 2. Ce risque peut être atténué par un ciblage simultané des deux groupes rivaux. Au vu des personnalités incriminées par le premier rapport du groupe d’experts onusien sur le Mali, cet équilibre n’est pour l’instant que partiellement assuré.[fn]Le groupe d’experts des Nations unies sur le Mali a ainsi choisi de ne cibler qu’Ahmoudou Ag Asriw, un officier du Gatia, mentionnant notamment un accrochage survenu à Amassin (région de Kidal) en avril 2018 où son véhicule a été attaqué et intercepté par un autre groupe. Il aurait sans doute été judicieux de cibler également ce dernier. En effet, l’interception constitue le moteur de la militarisation des trafics au Nord du Mali. « Rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur le Mali », 8 août 2018.Hide Footnote

VI. Conclusion

Dans le Nord du Mali, la relation entre intérêts narcotrafiquants et violence armée n’a jamais été aussi forte que depuis 2012. Les trafics ne peuvent expliquer à eux seuls la situation de conflit qui prévaut actuellement dans cette région, mais ils contribuent d’une part à aggraver les fractures intra- et intercommunautaires et aiguisent d’autre part les tensions rentre réseaux progouvernementaux et prorebelles. Dans le même temps, la compétition accrue entre les réseaux rend les trafiquants de moins en moins contrôlables, même par les groupes politico-militaires pour lesquels ils sont une ressource mais aussi un sujet de préoccupation.

De ce point de vue, la volonté des groupes armés exprimée à Anéfis 2 de se tenir à l’écart des conflits entre trafiquants constitue une opportunité pour réduire les violences armées et les causes d’affrontements associées au narcotrafic. C’est en œuvrant à la démilitarisation des trafics que les acteurs internationaux peuvent à court terme limiter leurs effets négatifs. La lutte plus globale contre le narcotrafic, quant à elle, se joue moins au Nord du Mali que dans les pays de production et de consommation.

Dakar/Bruxelles, 13 décembre 2018

Annexe A : Carte des principales localités du Mali citées dans le rapport

Crisis Group

Annexe B : Cartographie des mouvements politico-militaires signataires et alliés

Crisis Group

Annexe C : Acronymes

Annexe C : Acronymes

ADC                 Alliance démocratique pour le changement

ANTM              Alliance nationale des Touareg du Mali

AQMI               Al-Qaeda au Maghreb islamique

ARLA               Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad

ATT                  Amadou Toumani Touré

CJA                  Congrès pour la justice dans l’Azawad

CMA                Coordination des mouvements de l’Azawad

CM-FPR          Coordination des mouvements et Forces patriotiques de résistance

CSA                 Comité de suivi de l’accord

CTS                 Commission technique de sécurité créée par l’accord de paix de juin 2015

DDR                 Désarmement, démobilisation et réintégration

EIGS                Etat islamique dans le Grand Sahara

EUCAP           Mission de l’Union européenne pour le renforcement des capacités

Gatia                Groupe autodéfense Imghad et alliés

GSIM               Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans

HCUA              Haut conseil pour l’unité de l’Azawad

IESUE             Institut d’études de sécurité de l’Union européenne

IFRI                  Institut français des relations internationales

MAA                 Mouvement arabe de l’Azawad

Minusma        Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour
la stabilisation au Mali

MNLA              Mouvement de libération de l’Azawad

MPLA              Mouvement populaire de libération de l’Azawad

Mujao              Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest

OCS                 Office central des stupéfiants

ONU                Organisation des Nations unies

ONUDC          Office des Nations unies contre la drogue et le crime

UNOWAS       Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel

WACD             West Africa Commission on Drugs

Militants of The Movement for the Salvation of Azawad listen to instructions at a waypoint while patrolling along the Mali-Niger border in the deserted area in the Menaka region in Mali during an anti jihadist patrol on 5 February 2018. Souleymane AG ANARA / AFP
Report 261 / Africa

Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique

Le primat donné aux réponses militaires et le recours à des groupes armés à base communautaire pour combattre les mouvements jihadistes implantés dans la zone frontalière entre le Niger et le Mali n’ont fait qu’accentuer les tensions intercommunautaires. Les autorités nigériennes doivent adopter une approche plus politique, incluant réconciliation entre communautés, dialogue avec les militants et amnistie dans certains cas.

Que se passe-t-il ? Un nouveau foyer insurrectionnel se développe à la frontière entre le Niger et le Mali. L’implantation dans la région de groupes jihadistes, comme une branche locale de l’Etat islamique, résulte de la récente instabilité au Mali mais aussi de la lente détérioration de la situation sécuritaire dans cette zone frontalière.

En quoi est-ce significatif ? Le primat donné aux réponses militaires a jusqu’à présent accentué les antagonismes locaux plus qu’il n’a jugulé les violences. Les interventions militaires internationales s’inscrivent essentiellement dans le cadre de la lutte antiterroriste, au risque de négliger les autres facteurs d’instabilité. Le recours à des groupes politico-militaires contribue à nourrir un cycle inquiétant de violences intercommunautaires, et fait probablement le jeu des jihadistes.

Comment agir ? Les autorités nigériennes doivent adopter une approche plus politique, incluant dialogue, réconciliation entre communautés et proposition d’amnistie pour les militants n’ayant pas commis de crimes graves. Les partenaires occidentaux doivent mettre leurs opérations militaires au service d’une telle approche, plus adaptée aux besoins locaux.

Synthèse

Depuis la fin du mois d’avril, les affrontements à la frontière entre le Niger et le Mali ont fait des dizaines de morts. La situation sécuritaire se dégrade depuis des années dans cette zone du fait de la circulation des armes et de la montée des tensions entre les communautés. Des groupes jihadistes ont profité des désordres locaux engendrés par la crise malienne de 2012 et de la faible présence de l’Etat pour s’implanter et attaquer l’armée nigérienne depuis le Mali. Le primat donné aux réponses militaires pour lutter contre les jihadistes n’a pas eu de résultat probant. Le recours à des groupes armés à base communautaire a accru les violences entre communautés et sans doute fait le jeu des jihadistes. Pour éviter un nouveau foyer d’insurrection au Sahel, le gouvernement nigérien et ses partenaires occidentaux devraient sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste et subordonner l’action militaire à une approche plus politique, y compris en engageant un dialogue, même avec les insurgés. Ils devraient aussi mener une stratégie de désarmement et de réconciliation entre les communautés à la frontière.

Au cours des deux dernières décennies, les violences en zone rurale se sont aggravées à la frontière entre le Mali et le Niger, sur fond de rivalités entre communautés pour le contrôle de l’espace et de difficulté des Etats à réguler les conflits locaux. Dans le sillage des rébellions arabo-touareg des années 1990 et 2000, l’accès aux armes de guerre a changé la nature de la violence et l’a rendue beaucoup plus meurtrière. Peu à peu, une génération de jeunes hommes vivant du métier des armes s’est constituée dans cette région. Ces derniers sont principalement issus des communautés nomades (notamment touareg, dossaak et peul). Des entrepreneurs politiques les ont utilisés pour constituer des milices communautaires, essentiellement au Mali mais aussi au Niger, avec la milice peul du Nord-Tillabéri, une région frontalière du Nord-Ouest du Niger particulièrement affectée par la violence. Ces groupes disent défendre les intérêts de populations nomades marginalisées, mais ils ont souvent un comportement prédateur et font pression sur l’Etat pour obtenir des prébendes.

Le foyer jihadiste qui s’est développé à la frontière ne constitue cependant pas un mouvement unifié. Plusieurs groupes y coopèrent de manière pragmatique même si certains sont affiliés à des organisations plus structurées et concurrentes.

La crise malienne de 2012 a aggravé la situation en amplifiant, un peu plus encore, la circulation des armes de guerre. Elle a aussi permis à des groupes jihadistes de s’implanter en recrutant des combattants, parfois occasionnels, parmi les communautés les plus fragiles. C’est notamment le cas de jeunes Peul, agissant moins par fanatisme que par opportunisme ou pour se procurer des armes et se protéger des autres communautés. Après avoir été chassés des villes maliennes par l’opération militaire française Serval début 2013, les jihadistes se sont réimplantés en zone rurale, au Mali puis au Niger, souvent en exploitant les rancœurs des communautés nomades les unes envers les autres et leur méfiance envers l’Etat. Le foyer jihadiste qui s’est développé à la frontière ne constitue cependant pas un mouvement unifié. Plusieurs groupes y coopèrent de manière pragmatique même si certains sont affiliés à des organisations plus structurées et concurrentes comme les branches locales d’al-Qaeda ou de l’Etat islamique.

Le Niger et ses partenaires, notamment la France et les Etats-Unis, ont renforcé le dispositif militaire à la frontière – plusieurs soldats américains ont d’ailleurs perdu la vie lors d’accrochages dans une zone reculée en octobre 2017 – mais peinent jusqu’à présent à endiguer les violences. Alors que l’Etat malien reste absent d’une grande partie du Nord du pays, les autorités nigériennes comme les militaires français sont tentés de collaborer avec des groupes politico-militaires implantés au Mali, notamment le Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia) et le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) pour sécuriser la frontière entre le Mali et le Niger. Mais, en dépit de succès militaires ponctuels, le recours à ces groupes à des fins contre-insurrectionnelles renforce les tensions intercommunautaires et menace d’embraser la région.

Parallèlement aux opérations militaires, l’Etat nigérien tente de nouer un dialogue avec une partie des insurgés, mais cette option se heurte elle aussi à de nombreux obstacles. Les groupes armés jihadistes apparaissent divisés sur l’intérêt du dialogue avec l’Etat. De leur côté, les représentants autoproclamés des communautés peul se disputent le rôle de médiateur et peinent à s’entendre sur la manière de démobiliser les jeunes qui ont rejoint les jihadistes. Enfin, les opérations antiterroristes ont leur utilité pour mettre ces groupes sous pression. Mais à moins d’être soigneusement coordonnées avec les efforts visant à établir des voies de communication entre les parties belligérantes, elles risquent de les entraver.

Pour enrayer le développement des violences armées, l’Etat du Niger et ses partenaires devraient :

  • Sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste. Les autorités nigériennes doivent se démarquer du primat donné à l’action militaire, souvent dicté par leurs partenaires internationaux. Le gouvernement devrait élaborer son propre modèle de gestion des conflits armés dans les zones frontalières, fondé sur un meilleur équilibre entre offre de dialogue et mesures sécuritaires, comme alternative aux limites actuelles de la militarisation à outrance. De leur côté, les partenaires occidentaux, et plus particulièrement français, devraient se montrer plus disposés à réviser leur stratégie actuelle, en coordination avec les responsables concernés dans la région. Ils devraient adopter une approche comprenant une dimension militaire – qui reste un élément essentiel de la réponse – mais replacée au service d’une stratégie politique ; celle-ci, définie par les sociétés sahéliennes elles-mêmes et plus adaptée à leurs besoins, inclurait des efforts pour apaiser les tensions entre communautés et engager un dialogue avec les militants.
     
  • Poursuivre les efforts pour dialoguer avec l’ensemble des groupes armés, y compris ceux qui se revendiquent du jihad. Le gouvernement du Niger a déjà établi des contacts avec ces derniers mais les tentatives de dialogue s’avèrent difficiles. Il doit accompagner ces initiatives d’une politique de pardon à l’égard de certains insurgés en excluant tous ceux, jihadistes ou non, qui sont responsables des crimes graves, notamment le meurtre de civils. Au-delà des initiatives de l’Etat, des rencontres intercommunautaires, soutenues par des organisations non gouvernementales et/ou la société civile, pourraient également diminuer le niveau des tensions. Un projet circonscrit de réorganisation administrative de la chefferie du Nord-Tillabéri, établi en concertation avec l’ensemble des communautés et ayant pour objectif une meilleure représentation des populations nomades minoritaires, pourrait grandement faciliter le dialogue.
     
  • Suspendre le recours aux groupes armés à base communautaire pour les opérations anti-jihadistes et les intégrer à des patrouilles temporaires conjointes. Le recours à des groupes politico-militaires, qui aggrave les tensions et les violences communautaires, devrait se faire dans un cadre formalisé intégrant le plus grand nombre possible de forces, régulières et irrégulières, au sein de patrouilles temporaires de sécurisation conjointes. A ce titre, l’expérience de sécurité locale menée actuellement à Ménaka et ses environs, dans le Nord du Mali non loin de la frontière nigérienne, avec l’appui de Barkhane et de la mission onusienne de stabilisation (Minusma), est une initiative intéressante qui demande à être renforcée et mise en place ailleurs. Pour être acceptées par le plus grand nombre et porter ses fruits, elles devront être représentatives de l’ensemble des communautés locales, en particulier des populations peul nomades peu intégrées au dispositif sécuritaire.
     
  • Apporter un soutien humanitaire et promouvoir le développement économique de la région frontalière. Le gouvernement nigérien et ses partenaires occidentaux devraient au plus vite faciliter l’accès des acteurs humanitaires à la zone Nord-Tillabéri à des fins de protection et d’évaluation indépendante des besoins des populations. A moyen terme, le développement économique pourrait passer par des projets modestes de mise en valeur du territoire comme la construction et l’entretien de « puits de la paix ». De tels projets, qui peuvent attiser les convoitises et donc susciter des tensions, devraient être menés prudemment et avoir explicitement comme objectif de pacifier les relations entre communautés. L’Etat doit aussi renforcer les services publics (éducation, santé et justice) dans des zones marginalisées et les adapter aux besoins des populations nomades, notamment en les rendant plus mobiles. Il doit enfin être un meilleur garant de la sécurité des communautés dans la zone frontalière, sans quoi une partie de la population se protégera elle-même par les armes.

Dakar/Bruxelles, 12 juin 2018

 

I. Introduction

Depuis le 30 octobre 2014, plus d’une vingtaine d’attaques ont visé les Forces de défense et de sécurité nigériennes (FDS) dans la zone qui s’étend du nord de la région de Tillabéri à l’ouest de la région de Tahoua.[fn]Voir annexe B, « Tableau des attaques contre les forces de sécurité du Niger dans la zone frontalière avec le Mali depuis 2014 ».Hide Footnote Près de 100 membres des FDS ont perdu la vie, et de nombreux autres ont été blessés ; quatre membres des forces spéciales américaines ont par ailleurs été tués lors de l’embuscade de Tongo Tongo, près de la frontière malienne, le 4 octobre 2017. Cette attaque a attiré l’attention des médias internationaux sur cet espace séparant le Niger et le Mali. Il apparait désormais comme un front insurrectionnel jihadiste dans le Sahel, qui vient s’ajouter à ceux du Nord et du centre du Mali et à celui du Nord du Burkina Faso. Pourtant, si la violence jihadiste est un phénomène récent lié à l’extension de la crise malienne depuis 2012, les violences à la frontière Niger-Mali s’inscrivent dans une histoire plus longue.

La frontière qui sépare le Niger du Mali se divise en deux parties. La première forme une ligne quasi horizontale de plus de 400 kilomètres qui s’étend de la zone des trois frontières (Burkina Faso, Mali, et Niger) à l’Ouest jusqu’à la petite ville d’Andéramboukane (région de Ménaka au Mali) à l’Est. Peu peuplée, la seconde dessine une ligne verticale de longueur équivalente qui remonte vers le Sahara et l’Algérie. Sa section horizontale, étudiée dans ce rapport, sépare des espaces à dominante agricole au Sud, peuplés par des populations haoussa, djerma et peul, d’espaces plus centrés sur le pastoralisme au Nord et peuplés par des groupes nomades (Touareg, Dossaak et Peul).

Ce rapport analyse les conditions qui ont permis l’implantation de groupes armés dans la zone frontalière, et plus précisément de mouvements jihadistes encore circonscrits mais en pleine expansion.

Ce rapport se concentre sur le côté nigérien de la frontière, en particulier sur les départements de Bankilaré, Ayorou, Ouallam, Bani Bangou et Abala dans la région de Tillabéri, et sur le département de Tilia dans la région de Tahoua. Par souci de simplicité, ces départements sont regroupés sous l’appellation « Nord-Tillabéri ». Le côté malien, principalement la région de Ménaka et le Sud de la région de Gao, est inclus dans cette étude afin de comprendre l’extension des violences au Niger et la nature des interconnexions entre les deux pays.

Ce rapport analyse les conditions qui ont permis l’implantation de groupes armés dans la zone frontalière, et plus précisément de mouvements jihadistes encore circonscrits mais en pleine expansion. Il décrit la réaction des autorités nigériennes et de leurs partenaires, entre offre de dialogue et réponse militarisée. Il dessine les contours d’une approche permettant de renforcer la sécurité et la gouvernance dans cette région. Ce rapport s’inscrit dans une série de travaux de Crisis Group sur les insurrections rurales dans le Sahel.[fn]Voir les rapports Afrique de Crisis Group N°238, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, 6 juillet 2016 et N°254, Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad, 12 octobre 2017. Voir aussi le commentaire de Crisis Group, « Forced out of Towns in the Sahel, Africa’s Jihadists Go Rural », 11 janvier 2017.Hide Footnote Il repose sur une soixantaine d’entretiens menés à Bamako, Niamey, Dakar et Paris, principalement en décembre 2017, avec des responsables gouvernementaux maliens et nigériens, des diplomates, des représentants communautaires, d’anciens miliciens et jihadistes, des responsables sécuritaires nigériens et internationaux et des chercheurs sur le Sahel.

II. La frontière : un terreau favorable à l’insurrection

Les violences armées ne sont pas un fait nouveau dans la région frontalière qui sépare le Niger du Mali. Depuis deux décennies, elles se développent dans les zones rurales sur fond de compétition entre communautés pour le contrôle des ressources naturelles et d’incapacité des Etats à réguler pacifiquement les conflits locaux. Avant même l’implantation de groupuscules jihadistes, différentes milices à base communautaire s’étaient développées, recrutant dans un vivier toujours grandissant de jeunes hommes en armes.

A. Compétitions locales pour les ressources et faiblesse des Etats

La zone frontalière du Nord-Tillabéri, située à moins de 200 kilomètres de la capitale Niamey, constitue une périphérie relativement proche mais négligée par l’Etat central. Elle recouvre pourtant des espaces en transformation rapide : depuis la seconde moitié du vingtième siècle, un front pionnier agricole, essentiellement animé par la poussée démographique des paysans djerma et haoussa, progresse du sud vers le nord, réduisant les espaces pastoraux ou poussant les éleveurs du côté malien de la frontière.[fn]Ces terres ne sont pas nécessairement très propices à l’agriculture mais la population nigérienne, majoritairement agropastorale, est passée de trois millions en 1960 à plus de vingt millions aujourd’hui. A la frontière comme ailleurs dans le pays, la poussée démographique a amené les paysans à occuper tout l’espace possible, créant des conflits d’usage notamment avec les pasteurs.Hide Footnote Des villages se créent dans des espaces auparavant vides ou qui accueillaient de rares campements. L’Etat nigérien peine à suivre ce front pionnier avec ses infrastructures et ses services. En particulier, l’Etat est quasiment absent de la zone qui jouxte la frontière, où nomadisent les éleveurs. Au-delà du manque de services publics, le lien à l’Etat y reste à construire.[fn]C’est une caractéristique ancienne. La région est située aux confins de plusieurs Etats précoloniaux (fédération des Touareg imwilimden, chefferies djerma, groupements peul) dont aucun n’est parvenu à affirmer durablement son emprise sur ces territoires. L’administration coloniale française a soumis l’ensemble de ces populations à une domination unique à l’issue d’une conquête tardive mais violente. Elle y a fourni peu de services mais, en établissant son autorité, elle a mis un terme aux prédations de la noblesse touareg sur les sédentaires. Cela a permis aux populations du Niger, devenu indépendant en 1960, d’occuper plus fermement l’espace.Hide Footnote Les chefferies administratives, dotées d’un statut officiel et constituant au Niger un lien essentiel à l’Etat, y sont souvent récentes et parfois contestées par des groupes nomades comme les Peul toleebe qui disent ne pas s’y reconnaitre.[fn]Quelques chefferies ont été créées pour des groupes peul comme les Wodaabe, mais pas pour les Peul toleebe, dont certains se sont tournés vers les groupes jihadistes. Entretien de Crisis Group, représentant peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

La population de la région frontalière est en effet « une mosaïque de groupes divers aux trajectoires confuses voire inextricables ».

Cette faible emprise de l’Etat nigérien sur l’extrême Nord-Tillabéri est problématique dans le contexte de transformation intense de l’espace. Héritière d’une histoire faite de mouvements incessants, la population de la région frontalière est en effet « une mosaïque de groupes divers aux trajectoires confuses voire inextricables ».[fn]Jean-Pierre Olivier de Sardan, Les sociétés songhay-zarma (Niger-Mali) : chefs, guerriers, esclaves, paysans (Paris, 1984).Hide Footnote Cette histoire particulière, couplée à une occupation nouvelle des terres, suscitent de nombreux conflits d’usage et de propriété foncière. Certaines zones disputées sont décrites comme des « poudrières », opposant notamment cultivateurs et éleveurs lors d’affrontements violents mais localisés.[fn]Entre 1990 et 2007, 316 éleveurs auraient été tués dans la région de Tillabéri. « Bilan non exhaustif des attaques des Touaregs et des FDS maliens sur les éleveurs Peulhs nigériens de 1990 à 2014 », Conseil des éleveurs du Nord-Tillabéri, Niamey.Hide Footnote Jadis, l’intervention des forces de police suffisait pour mettre fin à ces rixes à l’arme blanche et au gourdin. Aujourd’hui, le niveau de violence nécessite le déploiement de l’armée. L’Etat n’est pas indifférent à ces conflits mais ses efforts de régulation, par exemple à travers l’adoption d’un code pastoral en 2010, ne suffisent pas à les résoudre.

Côté malien, la faiblesse de l’Etat central est plus criante et se double d’un éloignement beaucoup plus important de la capitale : la ville de Ménaka, érigée en chef-lieu de la région en 2016, est presque aussi éloignée de Bamako (plus de 1 500 kilomètres) que Kidal, dans le Nord du pays. La région a été le théâtre de plusieurs rébellions touareg depuis les années 1990 qui ont amené l’Etat malien à progressivement se désengager. Depuis la crise de 2012, la présence de l’Etat est devenue assez théorique, circonscrite aux seules villes. Le pouvoir appartient en réalité aux différents groupes politico-militaires qui s’appuient sur les communautés locales et se disputent le contrôle d’une économie en partie mafieuse.[fn]L’élevage, la principale activité économique de la région, est au cœur de nombreuses prédations violentes et de trafics transfrontaliers vers le Nigéria ou l’Algérie.Hide Footnote

La situation au Mali est d’autant plus inquiétante que l’affaiblissement de l’Etat est concomitant d’une montée des tensions entre communautés touareg, dossaak et peul. Les Peul sont pour la plupart des ressortissants nigériens que les sécheresses et la pression du front pionnier agricole au Nord-Tillabéri ont poussés du côté malien de la frontière. En position de faiblesse, ils ont subi de nombreuses prédations de la part de l’administration malienne quand elle était encore présente et de la part de jeunes bandits, souvent touareg mais aussi peul, qui disposent depuis les rébellions d’un accès facilité aux armes de guerre.

B. Le « métier des armes » à la frontière

[fn]L’expression est empruntée à Marielle Debos, Le métier des armes au Tchad (Paris, 2013).
 Hide Footnote
Dans la zone frontalière, la socialisation d’un nombre croissant de jeunes au métier des armes constitue le fait marquant des deux dernières décennies.[fn]Parmi les populations peul, les jeunes femmes valorisent par leur chant ceux qui ont le courage de prendre les armes et moquent ceux qui se tiennent à l’écart : « Si ça ne te dit rien et bien tu as ta place avec nous les filles, tiens ce pagne ». Extrait cité par Gandou Zakara, « Rapport de recherche sur les comportements, attitudes et pratiques sensibles au genre face aux conflits », Association pour la redynamisation de l’élevage au Niger Aren/Oxfam, Niamey, 2017, p. 36.Hide Footnote Aux yeux de la jeunesse, en particulier parmi les populations nomades, l’activité guerrière est valorisante, source d’émancipation sociale et économique.

Le manque d’activités professionnelles alternatives, de sécurité et de justice à la frontière Niger-Mali expliquent en partie l’attrait du métier des armes.

A partir des années 1990, les rébellions touchant le Nord du Mali de façon quasi continue et dans une moindre mesure le Nord du Niger engendrent une dissémination progressive des armes de guerre. Les différents accords de paix et les programmes d’intégration ne parviennent pas à désarmer complètement les combattants.[fn]Au Mali, il s’agit du Pacte national signé à Bamako en 1992 suivi par la cérémonie de la « flamme de la paix » de 1996. L’accord de paix d’Alger, signé à Bamako en juin 2015, comprend un aspect désarmement, mais ce dernier tarde à être mis en œuvre et les groupes armés signataires conservent leur arsenal. Au Niger, il s’agit des accords de Ouagadougou (1993), Niamey (1995) et N’Djamena (1998) et des pourparlers de Tripoli d’avril 2009. Les actions de désarmement et d’intégration des anciens rebelles ont mieux fonctionné au Niger qu’au Mali, où les mouvements armés sont devenus endémiques. La présence de ces groupes armés maliens a entrainé une diffusion progressive des armes de guerre dans la zone frontalière entre les deux pays.Hide Footnote Or les armes ne servent pas seulement aux rébellions. Elles constituent l’outil principal d’un « métier des armes » qui permet aux jeunes de s’engager sur plusieurs « fronts » : défense de la communauté, revendication de droits sur les ressources locales, banditisme, protection des trafics.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable sécuritaire, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote De part et d’autre de la frontière, l’accès facilité aux armes aggrave la létalité des violences en zone rurale et en change également la nature : il suscite l’émergence de groupes politico-militaires s’appuyant sur un vivier de professionnels de la violence.

Le manque d’activités professionnelles alternatives, de sécurité et de justice à la frontière Niger-Mali expliquent en partie l’attrait du métier des armes.[fn]Un ancien milicien ayant travaillé avec des groupes jihadistes explique qu’il a pris les armes après avoir été humilié par les voleurs de son unique dromadaire. Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Les tensions autour des ressources foncières et l’incapacité de l’Etat à réguler les conflits de manière pacifique ont également encouragé les communautés à s’armer. Certains groupes ont eu accès aux armes avant d’autres, comme les populations touareg de la région frontalière, engagées dès les années 1990 dans des rébellions armées. Cela a créé des rapports de force locaux en leur faveur, permettant par exemple à des factions touareg ou à des individus de mieux asseoir leur contrôle sur des pâturages ou des points d’eau. Le banditisme, parfois héritier de formes anciennes de prédation par les nobles touareg, s’est également développé. Se sentant victimes de ces prédations, les autres communautés, en particulier les Dossaak puis les Peul, ont cherché à leur tour à s’armer.

C. Une cause peul ? La fabrication des tensions communautaires

Ces hommes en armes intègrent, dans la plupart des cas, des groupes à base communautaire qui se développent essentiellement au Mali mais aussi au Niger. Historiquement, les communautés vivant à la frontière ont entretenu des liens de complémentarité autant que de compétition pour le contrôle des ressources et le pouvoir local. A partir des années 1990, avec la multiplication des violences armées, la tendance est cependant au repli identitaire et à la création de milices d’autodéfense.[fn]Les guerres précoloniales, fréquentes, opposaient des alliances composites et changeantes plutôt que des blocs ethniques figés. Dans cette région, les appartenances ethniques se doublent de solidarités horizontales qui unissent des factions nomades à des villages sédentaires et qui se révèlent vitales en cas de crise alimentaire ou de conflit armé. Dans la région de Gao, proche de la zone étudiée dans ce rapport, ces solidarités se sont néanmoins affaiblies dans le sillage des rébellions armées des années 1990. Charles Grémont, André Marty, Rhissa ag Mossa et Younoussa Hamara Touré, Les liens sociaux au Nord-Mali (Paris, 2004).Hide Footnote

Dès lors, les communautés peul du Nord-Tillabéri, en particulier les Toleebe, expriment un malaise croissant face à la stigmatisation dont elles se disent victimes de part et d’autre de la frontière. Elles se sentent prises en étau entre les sédentaires djerma et haoussa d’une part et les nomades touareg et dossaak d’autre part. S’il est difficile de parler de marginalisation de l’ensemble des populations peul au Niger, des groupes circonscrits de nomades peul, comme les Toleebe, sont effectivement moins intégrés aux rouages de l’Etat.[fn]L’épouse du premier président Hamani Diori, assassinée lors du coup d’Etat de 1974, était cependant issue de la communauté toleebe. Succédant à Diori, le président Seyni Kountché (1974-1987) aurait entretenu une relation de méfiance à l’égard de cette communauté. Entretien de Crisis Group, ancien milicien toleebe, Niamey, mai 2017.Hide Footnote Occupants récents de zones convoitées par d’autres groupes mieux représentés au sein de l’Etat comme les Djerma, ou mieux armés comme les Touareg, ils ne disposent pas non plus de chefferies de groupement nomade – terminologie officielle utilisée par l’administration – qui leur permettraient d’établir de meilleures relations avec les autorités publiques.[fn]Des hauts dignitaires nigériens se plaignent du fait que les groupes armés peul n’ont « même pas de revendications » mais cela est peut-être lié au fait que la représentation politique de ces populations nomades et les canaux qui les relient à l’Etat sont faibles. Entretien de Crisis Group, haut responsable nigérien, Niamey, juin 2017.Hide Footnote

Des jeunes Peul se spécialisent progressivement dans le métier des armes, suivant l’exemple des jeunes Touareg et Dossaak de la zone frontalière.

Dans ce contexte, à la fin des années 1990, un petit groupe de combattants peul crée une milice locale pour protéger hommes et troupeaux des prédations. Les débuts sont difficiles : leur accès aux armes est limité et le groupe est fragilisé par des dissensions internes et l’éloignement des campements. L’Etat nigérien tolère alors leur présence, utile face aux rébellions touareg, mais ne leur apporte pas de véritable soutien logistique.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien milicien peul, maire d’une commune de la région de Tillabéri, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Comme d’autres groupes, cette milice, sans nom déclaré, est finalement associée au processus de désarmement, mais, marginale, elle ne bénéficie que d’une infime partie des dividendes de la paix.[fn]Cela se limite à quelques postes au sein des forces de sécurité. Entretiens de Crisis Group, anciens miliciens peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote D’anciens membres de cette milice versent dans le banditisme ou partent à l’aventure comme bandits ou mercenaires dans la sous-région, au Nigéria et même au Libéria.

En 2008-2009, des heurts entre agriculteurs djerma et éleveurs peul suscitent la remobilisation de ce groupe et une vague de recrutements dans les campements peul. L’Etat intervient et apaise provisoirement les esprits en promettant des postes de gardes nationaux aux combattants peul.[fn]L’intégration aux forces de sécurité s'inscrit dans une stratégie de résolution des conflits déjà utilisée par les autorités nigériennes pour résorber les mouvements insurrectionnels touareg de 1990 et de 2007. Ils ont été mis en veille par un mélange de répression militaire et de négociations ayant abouti à l'intégration des anciens rebelles dans l’administration et les forces de sécurité, à la décentralisation du Nord et à l'investissement de l'Etat dans le développement socioéconomique du Nord. Néanmoins, lors des violences de 2008-2009, l’intervention de l’Etat ne s’accompagne ni de la cooptation de représentants peul de la région de Tillabéri dans l’administration publique et le gouvernement, ni d’un réel programme de développement socioéconomique.Hide Footnote Une minorité de ces hommes intègre finalement les forces de sécurité, ce que les intéressés jugent insuffisant.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien milicien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote En 2010-2011, une nouvelle série de violences opposant cette fois communautés peul et dossaak fait plus de 70 morts au Mali et au Niger.[fn]Côté malien, les éleveurs peul doivent désormais payer des droits d’accès en nature à des groupes armés principalement touareg ou dossaak pour que leurs troupeaux accèdent aux pâturages et points d’eau lors de la transhumance. Ils sont également en butte aux prédations de l’administration malienne. Un ancien gouverneur de Gao s’est ainsi constitué « sur le dos des éleveurs peul du Niger » un large troupeau ramené aujourd’hui dans la région de Kati près de Bamako. Entretien de Crisis Group, journaliste, Bamako, décembre 2017.Hide Footnote Une cérémonie de la flamme de la paix organisée à Ménaka en présence de responsables politiques maliens et nigériens ne permet de restaurer qu’un calme précaire, après le désarmement de quelques combattants, accompagnée d’une promesse d’intégration aux forces de sécurité.

Ainsi, de la fin des années 1990 aux années 2010, des jeunes Peul se spécialisent progressivement dans le métier des armes, suivant l’exemple des jeunes Touareg et Dossaak de la zone frontalière. Ils partent à la recherche d’armes et de possibilités de mercenariat. C’est dans ce contexte qu’en 2012, des groupes jihadistes prennent le contrôle de la région de Gao, du côté malien de la frontière, accélèrent la circulation des armes de guerre et instrumentalisent une partie de ce réservoir d’hommes en armes, en particulier des jeunes Peul mal intégrés à une milice communautaire qui périclite.

III. Un nouveau foyer jihadiste

La nébuleuse jihadiste qui opère à la frontière entre le Niger et le Mali est différente de celles du centre du Mali et du Nord du Burkina Faso.[fn]Rapports de Crisis Group, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, et Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad, tous deux op. cit.Hide Footnote Plusieurs groupes y coopèrent sans nécessairement former un mouvement unique ; leurs dirigeants s’y expriment moins qu’ailleurs ; certains sont officiellement affiliés à des groupes mieux organisés et concurrents comme al-Qaeda ou l’Etat islamique, mais sur le terrain, cela n’affecte pas nécessairement la stratégie des différents éléments qui d’ailleurs se mélangent, souvent au gré des opérations.[fn]Depuis le 30 octobre 2014, six attaques perpétrées au Niger contre les FDS ont été revendiquées par le groupe d’Abou Walid al-Sahraoui, au nom de l'Etat islamique, à travers plusieurs agences de presse mauritaniennes : celles du 17 octobre 2016 contre la prison de Koutoukalé, du 22 février 2017 à Tilwa, du 31 mai 2017 à Abala, du 11 mai et du 21 octobre 2017 à Ayorou, ainsi que l’embuscade du 4 octobre 2017 à Tongo Tongo. Seule cette dernière attaque a également été revendiquée par l’Etat islamique dans une vidéo publiée en mars 2018. « New video message from the Islamic State: “Ambush by the soldiers of the caliphate upon members of the American army near the artificial borders of Niger and Mali” », Jihadology, 4 mars 2018 at https://bit.ly/2JANMJP. Tweet by Menastream, 9 h 18, 18 octobre 2016 at https://bit.ly/2sPpaXh.Hide Footnote

A. Une implantation récente dans la zone frontalière

Les groupes armés se revendiquant du jihad n’ont pas d’implantation ancienne du côté nigérien de la frontière. Leur développement est lié à la crise malienne de 2012. Alors que l’Etat malien fuit le Nord du pays, des groupes jihadistes prennent le contrôle de la région de Gao.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°189, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012.Hide Footnote Par opportunisme ou pour se protéger, de nombreux jeunes les rejoignent, dont certains viennent du Niger voisin.

En janvier 2013, l’opération militaire française Serval provoque la débandade des jihadistes dans le Nord du Mali.

Début 2012, les communautés peul de la frontière voient avec inquiétude des jeunes Touareg et Dossaak rejoindre le Mouvement de libération nationale de l’Azawad (MNLA) et bénéficier de ses armes. Des jeunes Peul, dont beaucoup ont déjà fréquenté les groupes armés au Mali ou au Niger, rejoignent alors le camp jihadiste, perçu comme un rempart contre le risque d’hégémonie touareg.[fn]La mort du principal chef peul du Ganda Izo, groupe d’autodéfense créé dans les années 2000 regroupant principalement des Peul de la vallée du fleuve Niger, tombé dans une embuscade attribuée au MNLA, a affaibli le principal groupe armé recrutant parmi les Peul dans la région de Gao. Cela a sans doute poussé un certain nombre d’entre eux à rejoindre les jihadistes. Entretien de Crisis Group, ancien responsable du Ganda Izo, Gao, août 2013.Hide Footnote Néanmoins, les appartenances ethniques ne définissent pas de manière automatique les allégeances. Ainsi, quelques Peul ont rejoint le MNLA, parfois sous la contrainte, mais aussi pour accéder aux pâturages situés dans des zones tenues par ce mouvement.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien milicien peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Des jeunes Dossaak issus de factions rivales de celles qui ont rejoint le MNLA se rallient quant à eux au Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) ou à Ansar Eddine. Certains jeunes passent quelques jours ou quelques semaines à Gao pour se procurer des armes auprès des jihadistes avant de les quitter. D’autres, séduits par leur rhétorique ou par la possibilité de rejoindre un groupe bien constitué, s’engagent durablement dans les rangs jihadistes.[fn]Certains combattants hésitent et naviguent d’un groupe à l’autre. Ainsi, l’un des lieutenants peul d’Abou Walid a d’abord rejoint la milice peul malienne du Ganda Izo et combattu les jihadistes avant de comprendre qu’ils étaient la force dominante dans sa région d’origine et de les rallier. Entretien de Crisis Group, ancien milicien peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

En janvier 2013, l’opération militaire française Serval provoque la débandade des jihadistes dans le Nord du Mali. Beaucoup des jeunes recrues, en particulier les Peul, retournent au Niger avec l’accord tacite de l’Etat, qui tente de négocier le retour pacifique et le désarmement des membres des groupes armés, avec lesquels il a gardé contact tout au long de l’année 2012.[fn]En 2012-2013, le ministère des Affaires étrangères, dirigé par Bazoum Mohamed, avait créé une cellule plus ou moins formalisée à cet effet. Selon une responsable du ministère, il s’agissait d’empêcher un débordement des combats au Niger et d’anticiper le retour et la démobilisation de ces combattants. Entretiens de Crisis Group, ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Niamey, mai 2015 ; ex-combattant du Mujao, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Refusant d’intégrer ces combattants aux forces de sécurité, comme certains d’entre eux le demandent, l’Etat ne parvient pas à les démobiliser.[fn]Les autorités nigériennes s’étaient déjà montrées réticentes à ouvrir l’intégration aux miliciens peul par le passé. L’idée d’intégrer aux forces de sécurité nigériennes d’anciens membres des groupes jihadistes du Nord du Mali a dû leur sembler encore moins envisageable.Hide Footnote Ayant conservé leurs armes, ils ne restent pas longtemps inactifs. Une partie d’entre eux se rendent à nouveau au Mali, où différents groupes armés qui s’affrontent pour le contrôle de territoires les recrutent comme mercenaires.[fn]Des jeunes combattants peul auraient été recrutés par le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) pour défendre son bastion de Tabankort (nord de Gao) en 2014 et 2015. Ils y combattent aux côtés de combattants imghad auxquels ils faisaient face quelques mois plus tôt. Entretien de Crisis Group, responsable du Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia), Bamako, octobre 2015.Hide Footnote Comme le confiait en 2016 à Crisis Group un responsable politico-militaire de la région de Gao, « chaque groupe armé a ses Peul ».[fn]Entretien de Crisis Group, responsable politico-militaire d’un groupe armé actif dans la région de Gao, Bamako, 2016.Hide Footnote

L’accès aux armes rend les conflits communautaires plus sanglants. Entre décembre 2013 et février 2014, de violents affrontements éclatent entre combattants imghad et peul près de la frontière (non loin des localités malienne de Tamkoutat et nigérienne de Bani Bangou), faisant des dizaines de victimes, dont de nombreux civils des deux côtés.[fn]Les Imghad sont une composante de la société touareg. A l’origine, ils constituent des groupes dépendants et souvent tributaires des factions nobles ou religieuses. Ils sont eux-mêmes organisés en factions ou tribus spécifiques et sont majoritaires au sein du Gatia, un groupe politico-militaire malien.Hide Footnote A l’issue des combats, apparus au Mali avant de déborder sur le territoire nigérien, les autorités nigériennes arrêtent en février 2014 plusieurs combattants peul (dont certains avaient rejoint le Mujao) mais aucun Touareg. Convaincus de l’hostilité de l’Etat à leur égard, des Peul nigériens renouent alors avec leurs mentors jihadistes, tandis que ces derniers adaptent leur stratégie à la suite des frappes françaises de début 2013 en s’implantant en milieu rural.[fn]« Forced out of Towns in the Sahel, Africa’s Jihadists Go Rural », op. cit.Hide Footnote

Le 30 octobre 2014, trois attaques simultanées visent la prison de Ouallam, une patrouille militaire près de Bani Bangou et des positions des FDS au camp de Mangaïzé, au Niger. Ce sont les premières d’une série d’attaques qui scellent le rapprochement entre des combattants peul nigériens, qui peinaient jusque-là à trouver leur place dans le paysage politico-militaire, et des groupes jihadistes qui instrumentalisent les tensions locales pour combattre l’Etat nigérien.

B. Cadres permanents et combattants occasionnels

Quelques figures jihadistes ont émergé des deux côtés de la frontière mais aucune ne semble en mesure de s’imposer comme chef incontesté. Le plus connu est Adnan Abou Walid al-Sahraoui, à la tête d’un groupe de combattants ayant fait allégeance à l’Etat islamique (EI).[fn]Sur l’organisation aujourd’hui connue sous le nom d’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), voir M. Mémier, « AQMI et al-Mourabitoun, le djihad sahélien réunifié ? », Institut français des relations internationales (IFRI), janvier 2017.Hide Footnote Contrairement aux autres dirigeants jihadistes de la région sahélo-saharienne, Abou Walid s’exprime peu dans les médias et n’est pas originaire de la zone dans laquelle son groupe est actif.[fn]Selon certaines sources, Abou Walid al-Sahraoui aurait tout d’abord entretenu des liens avec les groupes armés islamistes lors de la guerre civile algérienne. En 2012, il apparait au Nord-Mali comme porte-parole du Mujao avant de rejoindre le groupe du jihadiste Mokhtar Belmoktar, al-Mourabitoun. Il prend la tête de la branche malienne de ce mouvement en décembre 2014, après la mort de l’ancien chef Ahmed al-Tilemsi abattu lors d’une opération de la force Barkhane. Il constitue peu après son propre groupe en rejoignant l’Etat islamique. Entretiens de Crisis Group, responsable sécuritaire du Front Polisario, Algérie, novembre 2016 ; responsable sécuritaire français, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Certains attribuent son influence à son charisme, d’autres à l’argent qu’il recevrait de l’EI ou de parrains mal identifiés. Sa présence sur le théâtre des opérations semble rare et il s’appuierait sur des lieutenants locaux qui lui sont plus ou moins fidèles.

Il est difficile de distinguer le militant jihadiste convaincu de l’homme armé défendant sa communauté ou utilisant l’AK-47 comme gagne-pain.

Le parcours de l’un d’entre eux, Illiassou Djibo, dit « Petit Chafori », illustre les dynamiques qui poussent de jeunes Peul vers la mouvance jihadiste. Peul toleebe originaire de Tirza dans le département de Ouallam (à l’est de Tillabéri), membre de la milice peul de 2008, il aurait été l’un des premiers à rejoindre le Mujao à Gao, en 2012.[fn]Il aurait servi de recruteur dans les villages peul du Nord-Tillabéri. Entretiens de Crisis Group, ex-combattant du Mujao, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Réfugié au Niger à la suite de l’opération Serval, il est arrêté par les autorités nigériennes en février 2014 pour son implication dans les combats contre les groupes touareg qui ont lieu dans la région.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants peul, ancien gouverneur de Tillabéri, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Il aurait été remis en liberté dans le cadre des négociations pour la libération de l’otage français Serge Lazarevic, en décembre 2014.[fn]Selon des responsables sécuritaires nigériens, la libération de Lazarevic s’est faite contre celle de plusieurs jihadistes arrêtés au Mali et au Niger. Petit Chafori est le seul Nigérien emprisonné dont Iyad ag Ghali aurait exigé la libération. Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Dès lors décrit comme le représentant dans la zone frontalière du Malien Iyad ag Ghali, chef du Jamaat Nosrat al-Islam wal Muslimin (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM) affilié à al-Qaeda, Petit Chafori semble pourtant coopérer avec le groupe d’Abou Walid dès 2017.[fn]Au sein du groupe d’Iyad, Petit Chafori aurait été élevé au rang d’Emir (commandant) pour la zone frontalière Niger-Mali. Ses liens avec le mouvement d’Abou Walid ne sont pas clairs : il est présenté tantôt comme un collaborateur, tantôt comme un concurrent. Entretiens de Crisis Group, représentants peul, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Son nom est mentionné dans plusieurs attaques contre les FDS, y compris celle du 4 octobre 2017 à Tongo Tongo, qui a coûté la vie à quatre soldats américains et à quatre membres des FDS.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Le parcours de Chafori apporte un éclairage sur la manière dont la mouvance jihadiste instrumentalise les dynamiques locales et la rapidité avec laquelle elle les transforme. En quelques années, ce jeune milicien subalterne engagé par opportunisme ou conviction dans la défense de sa communauté est devenu un combattant expérimenté qui semble prendre pour cible les forces nigériennes et internationales. Les cadres dirigeants disposent de quelques dizaines à quelques centaines d’hommes, dont beaucoup ne seraient que des combattants occasionnels. Ils s’associent pour des actions conjointes par opportunisme, par conviction ou pour défendre leur territoire quand une menace commune se dessine.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable sécuritaire nigérien, Peul toleebe du Nord-Tillabéri, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Ils se dispersent souvent dans les campements une fois les actions terminées, tant pour retrouver leur famille ou leurs activités que pour se fondre parmi les civils et éviter les frappes aériennes. Dans ces groupes composites, il est difficile de distinguer le militant jihadiste convaincu de l’homme armé défendant sa communauté ou utilisant l’AK-47 comme gagne-pain.

C. Une « gouvernance » a minima des zones sous influence

Les groupes jihadistes sont principalement installés du côté malien de la frontière, en particulier au sud de la route menant d’Ansongo à Ménaka. Sans avoir de base fixe, ils exercent néanmoins une influence certaine du côté nigérien, que ce soit sur les campements et villages du Niger ou sur les camps de réfugiés maliens. Parmi la population, un réseau de sympathisants les renseigne, facilite leur approvisionnement, et parfois les rejoint lors d’opérations armées.[fn]Les camps de réfugiés de Maliens ayant fui l’insurrection au Nord-Mali en 2012, situés à proximité de la frontière Niger-Mali, seraient infiltrés par des éléments jihadistes. Plusieurs attaques ont visé ces camps. Entretiens de Crisis Group, responsable sécuritaire nigérien, ancien gouverneur de la région de Tillabéri, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Des deux côtés de la frontière, les jihadistes sont peu visibles et imposent, dans les campements et sur quelques marchés permanents, une version de la Charia – la loi islamique – qui n’apparait pas aussi intrusive que dans d’autres zones de la région sahélienne sous l’influence d’autres groupes jihadistes.[fn]Dans le centre du Mali, plusieurs sources rapportent que les groupes jihadistes interdisent les célébrations musicales pendant les mariages, ferment des écoles publiques ou interdisent aux femmes de monter derrière un homme à moto. On ne rencontre pas de récit similaire dans le Nord-Tillabéri.Hide Footnote

S’il est difficile de déterminer à quel point les populations soutiennent la pré-sence jihadiste, elles semblent au moins s’en accommoder.

Comme ils l’ont fait dans le centre du Mali, ils développent une forme d’administration locale et fournissent des services à la population, en garantissant notamment un accès aux mares, aux puits et aux pâturages, et en mettant fin aux rackets perpétrés par des groupes armés côté malien.[fn]Rapports de Crisis Group, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, p. 15-16, et Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad, p. 23, tous deux op. cit.Hide Footnote En contrepartie, ils imposent aux pasteurs une zakat, taxe islamique estimée au quarantième des troupeaux.[fn]Plusieurs éleveurs interrogés estiment que cette taxe est un moindre mal en comparaison des formes de prédation subies avant l’arrivée de ces groupes. « Aujourd’hui, tu peux faire paître ton bétail, sans crainte qu’on t’attaque ou qu’on te vole », rapporte un pasteur peul originaire du Nord-Tillabéri. Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Un système rudimentaire de justice est également instauré.[fn]Les jihadistes auraient mis en place des mesures régulant l’accès aux mares, puits et aux pâturages pour les différents groupes nomades, limitant ainsi les risques d’accrochages entre communautés pastorales. Entretiens de Crisis Group, pasteur peul du Nord-Tillabéri, enseignant-chercheur à l’université Abdou Moumouni, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Les jihadistes qui abusent de leur position pour se livrer à des actes de prédation sont punis par le groupe.[fn]Un ancien combattant du Mujao, reconverti dans le banditisme, se réclamait du jihad pour taxer des populations d’Abala. Des jihadistes l’ont puni et désarmé, ce qui a permis son arrestation par les FDS. Entretien de Crisis Group, responsable sécuritaire, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

S’il est difficile de déterminer à quel point les populations soutiennent la présence jihadiste, elles semblent au moins s’en accommoder, d’autant plus que les exactions à leur égard sont restées isolées, au moins jusqu’à la dernière opération militaire lancée en février 2018 (voir section IV).[fn]Des sources évoquent tout de même des cas de violences à l’égard d’imams s’exprimant contre le mouvement et de civils qui renseignent les autorités. Entretiens de Crisis Group, représentants peul, député d’Abala, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Il n’y a pas non plus de chasse aux représentants civils de l’Etat, peut-être surtout parce qu’ils sont quasiment absents des zones sous influence jihadiste. Les groupes jihadistes, qui instrumentalisent les rancœurs d’une partie des populations nomades à l’égard de l’Etat, ont d’abord concentré leurs actions contre les FDS et leurs alliés dans la région.

Ainsi, l’insurrection jihadiste à la frontière avec le Mali est différente de celle de Boko Haram, que le Niger affronte dans la région de Diffa, dans le Sud-Est du pays. Si les deux mouvements se revendiquent du jihad, ils ne se livrent pas à un même niveau de violence contre les populations civiles et l’attitude des populations locales à leur égard n’est donc pas la même.[fn]Les massacres de civils survenus à partir d’avril 2018 pourraient indiquer qu’une nouvelle phase de violence a commencé, mais l’implication des groupes jihadistes dans ces massacres n’est pas établie avec certitude au moment de l’écriture de ce rapport.Hide Footnote La violence vis-à-vis des représentants de l’Etat n’atteint pas non plus les mêmes niveaux : alors que Boko Haram s’en prend également aux représentants civils de l’Etat, les groupes jihadistes à la frontière Niger-Mali visent essentiellement des cibles militaires. Enfin, l’importante fluidité entre groupes armés, jihadistes ou non, explique que de nombreux combattants aient changé d’affiliation ces dernières années. Dès lors, les réponses à cette violence doivent être adaptées.

IV. Une réponse entre dialogue et militarisation

Depuis la crise de 2012, l’Etat malien reste peu présent dans la région de Ménaka et est encore inégalement déployé dans celle de Gao. Cette absence complique la tâche du Niger qui essaie de sécuriser sa zone frontalière en alternant tentatives de négociation et opérations militaires contre les insurgés.

A. Eradiquer la menace : les réponses sécuritaires

Face à l’activité jihadiste, le Niger a choisi de renforcer son dispositif sécuritaire. En 2014, une première opération, intitulée Zarmaganda, du nom d’un ancien royaume djerma, est mise sur pied dans le Nord-Tillabéri afin de sécuriser la frontière avec le Mali. Après une série d’attaques contre les FDS, le président Issoufou juge le dispositif insuffisant et le remplace en juin 2017 par l’opération Dongo – « foudre » en langue djerma –, une « force mieux armée et plus mobile forte de 245 hommes principalement basée à Tilwa ».[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, officier des FDS, février 2018. « Niger : nouvelle opération contre les ‘‘terroristes’’ venus du Mali », Agence France-Presse (AFP), 17 juin 2017.Hide Footnote

En mars 2017, les autorités nigériennes déclarent l’état d’urgence pour les régions de Tillabéri et Tahoua.[fn]« Communiqué du Conseil des ministres de la république du Niger portant sur la mise en place de l’état d’urgence dans les régions de Tahoua et de Tillabéri », gouvernement du Niger, mars 2017.Hide Footnote Elles limitent, ou interdisent dans certaines zones, la circulation de véhicules, en particulier les motos. Seize marchés, suspectés d’approvisionner en vivres les groupes jihadistes, sont fermés.[fn]« Ils s’en servent comme comptoirs de ravitaillement. Nous les avons fermés afin de couper ces soutiens, comme nous l’avons fait à Diffa contre Boko Haram », déclare un ancien gouverneur de la région de Tillabéri. Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote La circulation des acteurs humanitaires, auxquels des escortes sont fréquemment imposées, est rendue difficile et compromet l’évaluation indépendante des besoins des populations. Ces mesures, inspirées de celles mises en place pour contrer l’expansion de Boko Haram à Diffa, pèsent sur l’économie locale et génèrent des frustrations.[fn]Incapables de se déplacer ou de commercer, plusieurs jeunes de la région auraient ainsi rejoint les groupes armés. Entretien de Crisis Group, résident d’Abala, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Les populations les perçoivent parfois comme une punition collective, alors que les groupes jihadistes actifs à la frontière s’en prennent assez rarement aux civils. Fin 2017, des élus et notables de la région de Tillabéri, en majorité des Djerma, se mobilisent et persuadent l’Etat de renoncer à son projet de déplacement forcé des populations villageoises hors des zones d’activité militaire.[fn]Les autorités cherchaient à reproduire dans la zone Nord-Tillabéri les opérations de déguerpissement qui ont vidé les îles du bassin du lac Tchad en 2015 dans le cadre de la lutte contre Boko Haram. Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Les forces de sécurité nigériennes soulignent l’extrême faiblesse voire l’absence de l’Etat malien de l’autre côté de la frontière, où les éléments jihadistes auraient leurs principales bases arrière.

Les opérations des FDS n’ont pas endigué les attaques jihadistes. Des allégations d’abus perpétrés par les FDS, en particulier envers des communautés peul, ont par ailleurs été rapportées à Crisis Group. En juin 2017, sur la radio nationale, le ministre de la Défense se félicitait de la « soif de vengeance » qui animait les militaires de l’opération Dongo.[fn]Propos rapportés dans « Niger : nouvelle opération contre les ‘‘terroristes’’ venus du Mali », op. cit.Hide Footnote Un officier nigérien interrogé par Crisis Group reconnait des cas d’abus mais les justifie par la difficulté de distinguer les jihadistes des simples pasteurs car « tous possèdent aujourd’hui des armes de guerre ».[fn]Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Le niveau des abus commis par les FDS contre des civils dans les zones d’insurrection jihadiste apparait cependant moins important qu’au Mali et au Burkina Faso.[fn]Voir notamment « Mali : décès et tortures de personnes détenues par l’armée. Le ministère de la Justice devrait mener des enquêtes dans la région de Mopti », Human Rights Watch (HRW), 9 avril 2018, et « Burkina Faso : meurtres et abus commis dans le conflit du Sahel. ‘‘Le jour, nous avons peur de l’armée, et la nuit des djihadistes’’ », HRW, 21 mai 2018.Hide Footnote

Pour expliquer leur incapacité à sécuriser la zone, les forces de sécurité nigériennes soulignent l’extrême faiblesse voire l’absence de l’Etat malien de l’autre côté de la frontière, où les éléments jihadistes auraient leurs principales bases arrière. Les Forces armées maliennes (FAMA) mais aussi la mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), dès sa création en 2013, ont déployé quelques contingents dans les zones frontalières d’Ansongo et de Ménaka, mais ces forces isolées et peu nombreuses sortent peu des bases urbaines.[fn]Les contingents de la Minusma dans ces régions frontalières sont d’ailleurs essentiellement composés de troupes nigériennes déployées dans les zones de Gao, Ansongo et Ménaka.Hide Footnote Face à la faiblesse de l’administration malienne, les autorités nigériennes se sont résignées à établir des relations pragmatiques avec les groupes armés qui contrôlent de facto la frontière, notamment le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) et le Gatia, qui recrutent principalement parmi les groupes dossaak et touareg. Des actions coordonnées entre ces groupes et les forces nigériennes permettent par exemple de sécuriser des axes commerciaux transfrontaliers.[fn]L’axe commercial entre Ménaka au Mali et Abala au Niger est sécurisé par des groupes des MSA et Gatia côté malien et par les FDS côté nigérien ; la coordination se fait lors du passage de la frontière.Hide Footnote

B. Les groupes armés à base communautaire : auxiliaires de la lutte contre les jihadistes

Pour évincer les groupes jihadistes de la zone frontalière, les forces armées nigériennes et internationales sont tentées de coopérer avec des groupes armés locaux qui connaissent bien le terrain.[fn]Le gouvernement du Niger a récemment réfuté toute collaboration avec les groupes politico-militaires. « Niger/Mali-terrorisme : le Niger nie toute collaboration avec des milices touarègues dans la zone frontalière du Mali », Sahel-Elite, 8 mai 2018, https://httpsahel-elite.com/2018/05/08/niger-mali-terrorisme-le-niger-nie-toute-collaboration-avec-des-milices-touaregues-dans-la-zone-frontaliere-du-mali/.Hide Footnote En juillet 2017, la collaboration avec ces groupes politico-militaires maliens a franchi un premier cap : des éléments armés du Gatia et du MSA ont mené des opérations musclées dans le Nord-Tillabéri, avec, selon certaines sources, l’accord voire l’appui logistique du gouvernement du Niger.[fn]Plusieurs sources rapportent qu’au cours de l’opération, le Gatia et le MSA auraient reçu du carburant de la part du gouvernement du Niger dans la commune d’Abala. Entretiens de Crisis Group, résident d’Abala, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote D’après plusieurs sources civiles et militaires, des officiers français auraient également soutenu, y compris par des actions militaires, cette stratégie de recours aux groupes politico-militaires à des fins contre-insurrectionnelles.[fn]Entretiens de Crisis Group, officier supérieur français, diplomate français, agent de service de renseignement occidental et officier de sécurité de la Minusma, Paris, Dakar, Bamako et Niamey, juillet à décembre 2017. Les autorités françaises et les chefs politiques ou militaires du Gatia et du MSA se sont rencontrés notamment lors de la visite de ces derniers à Paris en mai 2017 peu après l’élection du président français Emmanuel Macron.Hide Footnote

Selon des membres d’associations à majorité peul ainsi que des responsables sécuritaires, les groupes politico-militaires maliens auraient tué des dizaines de civils, en majorité des pasteurs peul, au cours de ces opérations.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants peul, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017. Les groupes politico-militaires maliens concernés démentent ces accusations. Entretien de Crisis Group, membre du MSA, Bamako, février 2018.Hide Footnote Ceux-ci nient tout abus mais reconnaissent avoir subi des pertes lors d’accrochages avec des groupes armés liés à l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), qu’ils appellent « bandits » et qui les ont forcés à une retraite précipitée.[fn]Selon des sources peul et dossaak, cette retraite a été facilitée par les autorités nigériennes qui auraient ramené à Niamey puis mis dans des bus à destination du Mali les éléments armés défaits. Entretiens de Crisis Group, résident d’Abala, agent sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote A l’inverse, les groupes jihadistes ont pu apparaitre comme les protecteurs de communautés nomades peul, voire de certains groupes dossaak du Nord-Tillabéri. L’unité semble même s’être refaite autour du groupe d’Abou Walid al-Sahraoui : des éléments peul et dossaak, en quête de revanche ou de protection, l’ont à nouveau rejoint.[fn]Des éléments peul nigériens combattant auprès du jihadiste Hamadoun Kouffa dans le centre du Mali, seraient retournés vers Abou Walid pour l’aider contre les groupes imghad et dossaak.Hide Footnote

Les autorités nigériennes semblent soutenir des actions militaires visant à repous-ser et contenir l’essentiel des violences armées du côté malien de la frontière.

À l’automne 2017, une série d’attaques a visé des positions et membres des groupes politico-militaires maliens dans la région de Ménaka. Le 15 octobre 2017, Adim ag Albachar, commandant du MSA dans la région de Ménaka et deux combattants dossaak sont tués, vraisemblablement par des individus liés à Abou Walid al-Sahraoui.[fn]Adim ag Albachar aurait été tué avec la complicité d’un Dossaak connu sous le nom d’Ikaray et présenté par le MSA et le Gatia comme le numéro deux de l’EIGS. Entretiens de Crisis Group, ancien membre du Mujao, représentant sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017, « Note d'information de la coalition Gatia-MSA », 4 juin 2018, https://httpsahel-elite.com/2018/06/04/mali-communique-de-la-coalition-msa-gatia-04-06-2018/.Hide Footnote Ces attaques, que beaucoup interprètent comme des représailles aux opérations de juillet 2017 du MSA et du Gatia au Niger, contribuent sans doute aux importantes tensions qui parcourent le MSA et au départ de ceux qui estiment que le combat contre les jihadistes n’est pas le leur.[fn]Abou Walid al-Sahraoui aurait envoyé une lettre écrite manuscrite, que Crisis Group a pu consulter, dans laquelle il menacerait directement Moussa ag Acharatoumane et El Haji Gamou, les chefs respectifs du MSA et du Gatia, de représailles à la suite des opérations de juillet 2017, mais des doutes persistent quant à l’authenticité du document. « Ménaka : le MSA se désagrège », Journal du Mali, 19 octobre 2017, http://www.journaldumali.com/2017/10/19/menaka-msa-se-desagrege/.Hide Footnote

Début 2018, le MSA et le Gatia ont engagé de nouveaux combats directs contre des groupes armés désignés comme des « malfrats » ou des éléments de l’Etat islamique dans la région de Ménaka. La plupart des combats se sont déroulés cette fois du côté malien de la frontière, mais quelques accrochages ont aussi eu lieu dans la zone de Bani Bangou, au Niger.[fn]Le 26 février 2018, soit quelques jours après l’attaque de la base du chef de l’EIGS, le Gatia et le MSA font état de patrouilles conjointes de leurs forces qui « sillonnent la zone à cheval entre le Mali et le Niger ». « Communiqué conjoint Gatia-MSA sur les événements du 25-26 février 2018 », 27 février 2018, consulté sur http://www.msa-azawad.com.Hide Footnote A partir de février 2018, plusieurs sources locales et internationales ont mentionné le soutien, beaucoup plus actif et assumé, apporté par les forces françaises au MSA et au Gatia, en particulier lors de l’attaque de la base supposée d’Abou Walid al-Sahraoui le 22 février 2018 dans la zone frontalière.[fn]« Mali : le récit exclusif de la traque de Abou Walid al-Sahraoui », Jeune Afrique, 5 mars 2018 ; rapports quotidiens de l’International NGO Safety Organisation (INSO) pour le Mali au mois de février. « Communiqué conjoint Gatia-MSA suite aux affrontements du 22 février 2018 », 22 février 2018, consulté sur http://www.msa-azawad.com.Hide Footnote Ce soutien, dont il est difficile de mesurer l’étendue exacte, semble s’insérer dans un effort plus large de l’armée française pour porter des coups décisifs aux groupes jihadistes, notamment le GSIM et l’EIGS.[fn]Les 13 et 14 février, des opérations menées par Barkhane dans le Nord de la région de Kidal à proximité de la frontière avec l’Algérie ont permis aux forces françaises d’éliminer d’importants responsables d’Ansar Eddine et du groupe aMourabitoun. « Communiqué de presse du chef d’état-major des armées », 16 février 2018, consulté sur www.defense.gouv.fr.Hide Footnote De leur côté, sans l’admettre officiellement, les autorités nigériennes semblent soutenir des actions militaires visant à repousser et contenir l’essentiel des violences armées du côté malien de la frontière.[fn]Interrogé à Bruxelles sur les opérations menées au Mali par le MSA et le Gatia avec le soutien de Barkhane contre les éléments d’Abou Walid al-Sahraoui, le président nigérien Issoufou confirme que ces opérations entamées la veille sont encore en cours. Conférence de presse, Bruxelles, 23 février 2018, vidéo consultée sur  https://bit.ly/2sPjwEEHide Footnote

La collaboration militaire avec ces groupes non étatiques, fins connaisseurs du terrain, répond à l’incapacité des opérations officielles comme la force du G5 Sahel, coordination militaire de cinq pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad), la Minusma ou même la force française Barkhane à occuper efficacement et durablement les espaces ruraux.[fn]Pour une présentation de la force du G5 Sahel, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°258, Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire, 12 décembre 2017.Hide Footnote Les opérations récentes semblent d’ailleurs avoir fait reculer les groupes militants présents dans la zone frontalière. Depuis l’attaque d’octobre 2017 à Ayorou, les forces de sécurité nigériennes n’ont plus fait l’objet d’attaques significatives sur leur territoire près de la frontière malienne.[fn]Le 12 mars 2018, des assaillants non identifiés ont attaqué la gendarmerie de Goubé à 40 kilomètres de Niamey (trois gendarmes tués). C’est la seule attaque répertoriée contre des positions des FDS dans la région de Tillabéri sur les six premiers mois de 2018. En 2017, il y a eu neuf attaques pour un bilan officiel de 54 FDS tués. Voir annexe B, op. cit.Hide Footnote Cependant, le recours aux groupes politico-militaires maliens à des fins contre-insurrectionnelles n’est pas sans danger.[fn]Cette politique d’alliance n’a pas fait l’unanimité au sein des FDS. Plusieurs éléments critiquent le recours à des groupes « criminels qui échappent au contrôle de l’Etat » pour mener la contre-insurrection et affirment que l’Etat doit plutôt investir dans ses propres forces armées. Entretiens de Crisis Group, membres des FDS, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Comme le souligne un groupe d’experts (dont un analyste de Crisis Group) dans une récente tribune, « l’utilisation de milices à base communautaire dans la lutte antiterroriste comporte d’importants risques d’abus contre les civils. Elle provoque déjà d’inquiétantes réactions en chaîne qui poussent des groupes rivaux dans les bras des djihadistes ».[fn]« La France doit rompre avec la rhétorique martiale qui prévaut au Sahel », Le Monde, 21 février 2018.Hide Footnote

Dans le sillage des opérations antiterroristes, les associations de Peul du Niger ont dénoncé dès février des exécutions de civils et la Minusma a fait de même en avril.[fn]Point de presse de la Minusma, 12 avril 2018, https://minusma.unmissions.org/point-de-presse-de-la-minusma-du-12-avril-2018.Hide Footnote Selon la Minusma, au moins 95 personnes auraient été sommairement exécutées lors de ces opérations militaires. Cette version est contestée par le MSA et le Gatia qui reprochent aux enquêteurs onusiens de ne pas s’être déplacés sur le terrain.[fn]« Réaction au point de presse de M. Guillaume Ngefa, chef de la division droits de l’homme de la Minusma en date du 12/04/2018 à Bamako », Coalition MSA-Gatia, 13 avril 2018, http://msa-azawad.com/actualites/72-coalition-msa-gatia-r%C3%A9action-au-point-de-presse-de-m-guillaume-ngefa,-chef-de-la-division-droits-de-l%E2%80%99homme-de-la-minusma-en-date-du-12-04-2018-%C3%A0-bamako.html.Hide Footnote Elle est également critiquée par les militaires français qui estiment que les « personnes neutralisées » sont des combattants jihadistes et non des civils.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers supérieurs français, avril-mai 2018.Hide Footnote

Les opérations contre-terroristes ne s’effectuent pas dans un espace vide d’enjeux politiques locaux.

Entre le 27 avril et le 18 mai 2018, des attaques de campements à la frontière entre le Niger et le Mali ont tué plus d’une centaine de Peul et de Dossaak.[fn]Voir annexe C, « Chronologie de la situation sécuritaire à la frontière Niger-Mali entre 1998 et 2018 ».Hide Footnote D’importantes zones d’ombre demeurent sur ces évènements – le bilan précis des violences, les motivations et les responsabilités reste à établir – mais ils illustrent les conséquences négatives des dernières opérations antiterroristes conjointes.

Avant chaque opération coordonnée, les militaires français ont pris soin de mettre en garde leurs alliés locaux contre les risques de dérapage sur le terrain.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire français, mai 2018. Voir aussi « Face à Barkhane, un ennemi aux abois », L’Express, 20 avril 2018, https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/face-a-barkhane-un-ennemi-aux-abois_2001343.html.Hide Footnote Mais, dans un contexte aussi tendu, cette précaution se révèle insuffisante. Les opérations contre-terroristes ne s’effectuent pas dans un espace vide d’enjeux politiques locaux, mais sur fond de luttes pour le contrôle de territoires et de ressources. L’appui à certains groupes armés interfère avec ces dynamiques locales. Ceux qui ne sont pas soutenus par leur Etat ou les militaires français sont tentés de chercher l’aide des jihadistes. Cette tension prend nécessairement une dimension communautaire dans une région où les groupes armés s’organisent sur cette base. Dans ce contexte, la frontière entre le combattant jihadiste, le bandit armé et celui qui prend les armes pour défendre sa communauté est floue. Faire l’économie de cette distinction revient à ranger dans la catégorie « jihadiste » un vivier d’hommes en armes qui gagnerait au contraire à être traité différemment.

Ce que Barkhane conçoit comme des opérations anti-jihadistes menées en coordination avec le MSA et le Gatia est perçu localement comme un appui français à certaines communautés contre d’autres. Par ailleurs, contrairement aux groupes paramilitaires qui ont aidé les armées nigériane et camerounaise dans la lutte contre Boko Haram, les groupes politico-militaires comme le MSA et le Gatia agissent de manière autonome et ont leurs propres ressources et capacités militaires. Bien qu’ils appellent officiellement les Etats malien et nigérien à s’engager pour la sécurisation de la zone, ils agissent également selon leurs propres agendas. Leurs intérêts politico-économiques, plus précisément la prétendue implication d’une partie de leurs membres dans l’économie des trafics transfrontaliers, ne sont pas compatibles avec le redéploiement de l’Etat malien et pourraient à terme créer de nouvelles tensions dans la zone.[fn]Aucun des deux mouvements ne reconnait officiellement cette implication dans différentes formes de trafic. Des sources sécuritaires occidentales, et même certains des membres de ces mouvements, la confirment cependant en privé. De fait, la quasi-totalité des groupes armés participent à cette économie parallèle. Entretiens de Crisis Group, officier occidental, responsable d’un groupe armé du Nord-Mali, septembre 2017.Hide Footnote Des discussions sont cependant en cours pour les intégrer à l’armée malienne, comme d’autres groupes armés, en application de l’accord de paix de juin 2015.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, Bamako, avril 2018.Hide Footnote

Il faut réduire le nombre d’hommes en armes et recréer des liens pacifiés entre les communautés.

De leur côté, les groupes jihadistes ont bien compris qu’ils ont intérêt à attiser le brasier qui s’allume à la frontière. Alors que jusqu’ici ils visaient principalement des cibles militaires, ils ont sans doute participé au massacre de civils dossaak fin avril 2018.[fn]Les jihadistes de l’EIGS sont également accusés par le MSA d’avoir assassiné trois civils et enlevé un marabout à Inwelane (dix-huit kilomètres de Talataye) le 3 février 2018. Cet évènement est d’ailleurs mentionné par le MSA et le Gatia pour justifier le début des opérations de février contre l’EIGS. Communiqué conjoint du Gatia et du MSA, 23 février 2018.Hide Footnote Mis sous pression par les opérations militaires occidentales, ils cherchent à envenimer les tensions intercommunautaires. Pour les contrecarrer, il est tentant d’ajouter une « composante peul » à la coalition de groupes politico-militaires qui les combat. Le récent protocole d’accord signé le 5 mai à Bamako entre le Gatia, le MSA et un seul représentant du Ganda Izo ne suffira pas à apaiser les choses.[fn]« Protocole d’accord Ganda Izo-Gatia-MSA », 5 mai 2018, https://httpsahel-elite.com/2018/05/06/mali-protocole-daccord-ganda-izo-gatia-msa-05-05-2018/.Hide Footnote Il est rejeté par d’autres représentants du Ganda Izo et ne permet pas d’inclure les Peul nomades qui vivent à la frontière.[fn]Selon Aboubacar Diallo, secrétaire général du Ganda Izo, le « Ganda Izo n’a jamais signé un protocole d’accord avec le MSA et le Gatia [...]. Nous ne pouvons pas aller signer un protocole avec des gens qui ne peuvent arrêter de combattre contre notre communauté ». « Mali : situation confuse à Ménaka entre les groupes armés », Radio France Internationale (RFI), 9 mai 2018.Hide Footnote

L’amélioration de la situation ne passe pas par l’implication d’un plus grand nombre de groupes politico-militaires dans les opérations contre-terroristes. Il faut au contraire réduire le nombre d’hommes en armes et recréer des liens pacifiés entre les communautés. Il y a urgence à le faire car le risque est aujourd’hui réel de voir la situation à la frontière entre le Niger et le Mali dégénérer en conflits intercommunautaires.

C. Dialoguer avec les hommes en armes

Face à l’insécurité grandissante dans la zone frontalière, la réponse n’est pas exclusivement militaire. L’Etat du Niger a également tenté d’établir un dialogue avec les groupes armés, dont ceux qu’il qualifie de « terroristes ». Les autorités nigériennes disposent d’une expérience significative en la matière. Elles négocient depuis les années 1990 avec les groupes armés à base communautaire du Nord et de l’Est. Plus récemment, elles ont tendu la main aux recrues nigériennes de Boko Haram dans la région de Diffa. Depuis décembre 2016, les autorités nigériennes mènent une politique officielle de pardon. Dans ce cadre, d’anciens membres de Boko Haram se sont rendus aux autorités et ont été relocalisés dans un camp de transit à Goudoumaria (au nord-ouest de Diffa).[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°245, Boko Haram au Niger : au-delà de la contre-insurrection, 27 février 2017.Hide Footnote

Le 22 février, une attaque contre une patrouille de l’armée au nord de Ouallam fait plus de quinze morts parmi les FDS. C’est la fin d’une accalmie de trois mois qui se solde par l’échec du dialogue.

Fin 2016, des émissaires établissent près de la frontière avec le Mali un premier contact avec des éléments armés, dont certains se revendiquent du jihad, afin de négocier la libération d’un garde national capturé à Bani Bangou en novembre 2016.[fn]Entretiens de Crisis Group, émissaires, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Le dialogue est tendu. Plusieurs factions armées sont présentes et peinent à définir une ligne commune.[fn]Des membres de plusieurs groupes jihadistes, notamment affiliés à al-Qaeda et à l’Etat islamique, auraient participé aux négociations. Entretiens de Crisis Group, négociateurs, agent sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Certains se montrent hostiles au dialogue avec l’Etat, d’autres y sont plus ouverts. Finalement, les jihadistes remettent aux autorités nigériennes une liste de prisonniers à libérer.[fn]Abou Walid al-Sahraoui aurait également fait parvenir au ministre de l’Intérieur une lettre manuscrite en français, dans laquelle il demandait la libération des prisonniers et l’arrêt des patrouilles dans sa zone. Entretiens de Crisis Group, conseiller politique et officier de sécurité, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Après des hésitations, les autorités nigériennes acceptent de libérer quelques individus arrêtés dans la zone de Tillabéri mais pas les combattants qui figurent sur la liste. Malgré ce refus, les groupes libèrent le garde le 8 février 2017. Mais les négociations tournent court : le 22 février, une attaque contre une patrouille de l’armée au nord de Ouallam fait plus de quinze morts parmi les FDS. C’est la fin d’une accalmie de trois mois qui se solde par l’échec du dialogue.

Cet échec a plusieurs causes : d’une part, au sein du gouvernement, les partisans de la ligne dure, qui ne croient pas en la possibilité du dialogue, l’ont emporté.[fn]De leur côté, certains partisans du dialogue estiment que des militaires nigériens sont opposés aux négociations car ils profiteraient des dividendes de l’état d’urgence. Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote D’autre part, contrairement aux rébellions des années 1990, les groupes implantés à la frontière ont peu l’expérience du dialogue avec l’Etat et n’ont pas de plateforme de revendications structurée. Des responsables nigériens les qualifient de « bandits sans revendications » face auxquels le recours aux armes est le seul choix possible.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant à la présidence, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Ils apparaissent divisés sur l’opportunité d’un dialogue avec l’Etat, et n’ont certainement pas encore d’idée précise de ce qu’ils pourraient négocier. Par des canaux non officiels, plusieurs acteurs diplomatico-militaires auraient proposé de constituer un front armé non jihadiste, à majorité peul, afin de faciliter la négociation avec l’Etat, mais les éléments les plus inflexibles y restent opposés.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant d’ONG et représentants peul, Bamako, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Le rôle de médiateur dans les pourparlers avec les groupes jihadistes suscite des convoitises. Les représentants, souvent autoproclamés, des communautés peul se disputent la médiation et n’hésitent pas à se discréditer mutuellement auprès des groupes armés ou du gouvernement.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants des communautés peul, Niamey, décembre 2017. Le communautarisme en politique complique également les négociations. A tort ou à raison, l’ancien Premier ministre Hama Amadou, principal adversaire du président Issoufou lors des élections de 2017, est perçu comme l’un des protecteurs de la milice peul de Tillabéri dans les années 2000.Hide Footnote Enfin, la France se serait montrée réticente à laisser libérer deux combattants arrêtés par les militaires de l’opération française Barkhane qui figuraient sur la liste remise aux autorités nigériennes, et des frappes françaises dans cette zone en février 2017 auraient incidemment compromis les pourparlers. L’état-major de Barkhane n’est pas toujours informé des tentatives de dialogue engagées par les Nigériens. Inversement, les Français discutent rarement des options stratégiques en amont avec les autorités politiques et militaires.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la mission Barkhane, mars 2018.Hide Footnote

Les groupes jihadistes étudiés ici ne sont pas encore sur le recul et la pression militaire contribue à alimenter un cycle de violences intercommunautaires dont ils bénéficient.

Malgré cet échec, le dialogue reste une option. Des organisations non gouvernementales de médiation ont entrepris de relancer l’initiative en utilisant les rencontres intercommunautaires pour toucher le plus grand nombre d’acteurs tout en évitant la stigmatisation associée à un dialogue direct avec les jihadistes.[fn]Ainsi en août 2017, l’organisation Promédiation réunit un forum intercommunautaire à Tillabéri réunissant des membres de communautés peul, imghad et dossaak. La réunion se conclut par la signature d’un accord de paix entre ces communautés.Hide Footnote Après les combats de l’été 2017 qui ont permis une remobilisation des groupes jihadistes, une partie des autorités nigériennes comprend également que l’usage exclusif de la force ne peut suffire à éradiquer la menace.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et responsables politiques nigériens, mai et décembre 2017. Voir également l’entretien du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avec le commissaire Abdoulaye Kaka, chef du service central de lutte contre le terrorisme au Niger (icrc.org/en/international-review/article/interview-abdoulaye-kaka).Hide Footnote En septembre 2017, à l’initiative du ministère de l’Intérieur, un comité composé de quinze personnalités issues des communautés peul est créé afin d’unifier les efforts de dialogue « entre la communauté peulh de la zone nord Tillabéry et l’Etat du Niger ».[fn]Ce comité prévoit « l’établissement de contacts avec les jeunes peuls des différents mouvements jihadistes en vue de les motiver à prendre part au processus de retour à la paix ». « Propositions d’actions pour le retour à la paix dans la zone Nord Tillabéri », document du ministère de l’Intérieur, septembre 2017.Hide Footnote Néanmoins, ce comité n’a pas été très actif jusqu’à présent.

En effet, la reprise en février 2018 d’opérations militaires impliquant les forces armées nigériennes, des groupes politico-militaires maliens et Barkhane marginalise pour le moment l’option du dialogue. Ces opérations pourraient en principe affaiblir les groupes jihadistes et les inciter à accepter le dialogue. Mais, à l’inverse de Boko Haram, les groupes jihadistes étudiés ici ne sont pas encore sur le recul et la pression militaire contribue à alimenter un cycle de violences intercommunautaires dont ils bénéficient. A moins d’être subordonnées à un processus politique privilégiant dialogue et démobilisation, ces opérations pourraient donc aussi avoir l’effet inverse et ne permettre ni de résoudre la problématique des hommes en armes, ni d’éradiquer une menace jihadiste qui a montré sa capacité de résilience. Elles risquent en outre d’éliminer des figures jihadistes qui ont, certes, les capacités de coordonner des opérations militaires mais aussi celles d’engager le dialogue.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Beaucoup de questions restent donc en suspens sur les modalités concrètes du dialogue. Comment convaincre les autorités militaires françaises de suspendre les opérations dans certaines zones lorsque l’Etat nigérien veut négocier ? Faut-il aller jusqu’à ouvrir une véritable négociation politique avec ces groupes ? Ces derniers ne paraissent pas disposés à le faire pour l’instant et n’ont pas formulé de revendications structurées en ce sens. Faut-il plutôt ouvrir un dialogue visant à affaiblir les groupes les plus radicaux en « séparant jihadistes et combattants », selon l’expression d’un haut fonctionnaire nigérien ?[fn]Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Cette dernière approche, qui séduit actuellement une partie des autorités nigériennes, semble la plus réaliste à court terme : il s’agirait de dissocier les simples combattants, souvent engagés par opportunisme ou manque d’alternatives, des dirigeants politiques les plus intransigeants et les moins ouverts au dialogue.[fn]Elle correspond aussi à la politique du gouvernement à l’égard des anciens combattants de Boko Haram. Rapport de Crisis Group, Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection, op. cit.Hide Footnote

Après les combats opposant les groupes armés implantés à la frontière à des mouvements politico-militaires venus du Mali, il sera cependant plus difficile d’entamer un processus de désarmement. Comme le remarque un conseiller du gouvernement nigérien, « [leur] seule garantie de survie c’est les armes qu’ils possèdent. Ils ne vont pas les déposer facilement. Sans les armes, ils auraient perdu en juillet contre Gamou ».[fn]Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017. Elhaji Gamou est un général malien, d’origine imghad, présenté comme le chef du Gatia.Hide Footnote

D. Un enjeu sécuritaire qui s’internationalise

Les violences dans la zone frontalière ne sont plus la seule affaire des Etats malien et nigérien. Différentes forces militaires, locales et internationales, sont présentes mais elles n’ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes procédures opérationnelles. Leur coordination pose problème. Des responsables militaires occidentaux espèrent à terme une division claire des tâches : les forces occidentales s’occuperaient d’opérations « coups de poing » qui affaiblissent l’ennemi tandis que les armées nationales, regroupées au sein du G5 Sahel, quadrilleraient le terrain pour l’empêcher de se réimplanter dans des zones voisines.[fn]Entretien de Crisis Group, officier supérieur français, Dakar, novembre 2017.Hide Footnote Cette vision stratégique se heurte à l’immensité de la zone et à la faible capacité des armées nationales à occuper durablement le terrain. Enfin, les forces armées sahéliennes comme internationales suscitent souvent la méfiance d’une partie des populations locales. Ces dernières les considèrent comme des forces d’occupation étrangères malgré les efforts réalisés dans le cadre des activités civilo-militaires.[fn]Ainsi, le déploiement d’une force du G5 Sahel à Bankilaré (Niger) dans la zone des trois frontières a suscité des rumeurs selon lesquelles « le G5 vient pour exterminer les Peul ». Cela relève évidemment du fantasme mais révèle la perception qu’ont certaines populations de ces interventions. Entretien de Crisis Group, membre des communautés peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Par leur présence sur le théâtre des combats, les militaires occidentaux changent la nature de la menace.

Alors que de nombreux partenaires s’inquiètent de l’expansion jihadiste au Sahel, la zone frontalière fait l’objet d’interventions multiformes. Au Niger, outre l’opération Dongo lancée par l’armée nigérienne, la force Barkhane dispose d’un détachement à Tillabéri et la force du G5 Sahel, réunissant des contingents malien, nigérien et burkinabè pour lutter contre les groupes criminels transfrontaliers, y compris jihadistes, déploie un contingent à Bankilaré.[fn]La force du G5 Sahel concentre actuellement son attention et ses opérations sur le fuseau central, plus précisément la zone dite des « trois frontières » (Mali, Niger et Burkina Faso). Rapport de Crisis Group, Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire, op. cit.Hide Footnote Des forces spéciales américaines mais aussi canadiennes opèrent également dans la région, officiellement pour former des unités nigériennes, mais engagées en réalité dans des opérations ponctuelles, comme l’atteste l’accrochage mortel de Tongo Tongo en octobre 2017. Au Mali, les FAMA et la Minusma ont des détachements à Ansongo et à Ménaka, l’opération Barkhane intervient régulièrement dans la région et les groupes politico-militaires comme le MSA et le Gatia ont lancé des patrouilles conjointes de « sécurisation ».

Par leur présence sur le théâtre des combats, les militaires occidentaux changent la nature de la menace. Avec des évènements comme celui de Tongo Tongo, de jeunes hommes qui ont pris les armes par opportunisme, pour défendre leur territoire ou se rebeller contre l’Etat deviennent les adversaires des forces internationales. La présence d’éléments prônant le jihad armé est réelle dans la région. Mais la faible capacité des militaires à distinguer l’insurgé du terroriste devient un facteur aggravant.[fn]« Des drones armés français et américains dans le ciel ouest-africain : cela vous rassure, vous ? », tribune de Gilles Olakounlé Yabi, Wathi, 13 novembre 2017.Hide Footnote Par ailleurs, ces interventions restreignent les marges de manœuvre des Etats de la région et ont un impact sur ce qu’il leur est possible de faire politiquement. Un responsable politique nigérien confiait son inquiétude à Crisis Group : « les Occidentaux ne doivent pas, par leurs frappes, court-circuiter le processus de dialogue ».[fn]Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

V. Sortir du cadre de la contre-insurrection

Pour mettre fin à la grave détérioration de la situation sécuritaire à sa frontière avec le Mali, le gouvernement nigérien doit adapter ses réponses au contexte local et sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste, même si celui-ci est parfois dicté par des partenaires étrangers. La grande majorité des combattants qui ont rejoint les groupes jihadistes à la frontière ne sont pas des terroristes mus par une idéologie, mais des insurgés ou des bandits qui utilisent la violence armée contre un Etat en lequel ils n’ont plus confiance, et/ou pour s’enrichir.

Face aux limites et aux dangers des réponses militaires, le Niger et ses partenaires devraient s’engager dans une stratégie beaucoup plus politique.

La lutte anti-jihadiste constitue aujourd’hui l’essentiel de la réponse apportée aux problèmes de sécurité à la frontière entre le Niger et le Mali. Ce primat donné aux opérations sécuritaires et aux stratégies de contre-insurrection masque une part importante des facteurs de violence actuels et contribue même, dans certains cas, à leur aggravation. Les jihadistes sont en effet la manifestation la plus visible d’un problème plus vaste : la constitution progressive d’une catégorie d’individus qui vivent du métier des armes à la frontière entre le Niger et le Mali, dont beaucoup n’ont que peu à voir avec le terrorisme.

Face aux limites et aux dangers des réponses militaires, le Niger et ses partenaires devraient s’engager dans une stratégie beaucoup plus politique, visant à la démobilisation progressive de l’ensemble des groupes armés présents à la frontière. Il s’agit d’un travail de longue haleine, qui devra passer par le rétablissement de la confiance entre les différentes communautés résidant dans cette zone, la promotion d’une économie alternative au métier des armes et le retour d’un Etat perçu comme un protecteur et non plus comme une menace.

Concrètement, le Niger, avec le soutien du Mali et de leurs partenaires, en particulier la France, l’Union européenne,ses Etats membres, et les Etats-Unis, devrait opérer plusieurs inflexions, mêlant actions de court et de long terme :

1. Mettre l’action militaire au service d’une approche politique

Loin de stabiliser la zone frontalière, les opérations militaires, notamment celles qui s’appuient sur des groupes politico-militaires, contribuent, tout comme l’action des groupes jihadistes, à nourrir la spirale de la violence. Pour l’enrayer, les acteurs politiques, notamment ceux qui sont chargés du dialogue avec les groupes armés, devraient être mieux informés des opérations militaires et pouvoir en influencer la mise en œuvre. Aucun dialogue ne peut aboutir si des opérations militaires empêchent les mouvements des personnes ou les rencontres entre celles-ci. Les opérations ciblées menées par les forces occidentales devraient être suspendues durant certaines phases clés du dialogue politique, quitte à obtenir des groupes armés jihadistes des concessions similaires.

Privilégier le dialogue politique sur la conduite des opérations militaires peut avoir un coût opérationnel en laissant par exemple à l’adversaire le temps de reconstituer ses forces. Ce risque est réel mais les autorités politiques qui seront chargées du dialogue doivent l’accepter. De même, les autorités maliennes et nigériennes devraient prendre des mesures telles que la libération des prisonniers ou la suspension provisoire des patrouilles, afin de créer de la confiance. Enfin, sur le terrain, des forces de prévôté doivent accompagner les troupes pour s’assurer qu’elles ne commettent pas d’exactions à l’égard des populations. Les difficultés de la lutte contre-insurrectionnelle ne peuvent justifier les abus, qui devraient être publiquement punis par la hiérarchie militaire.

2. Ouvrir un cadre de dialogue avec les groupes armés, y compris ceux qui se revendiquent du jihad

Les tentatives avortées au début de l’année 2017 témoignent de la difficulté d’engager le dialogue. Pour le relancer, le gouvernement nigérien pourrait mener une politique de pardon et proposer des formes de reconversion à ceux qui seront prêts à déposer les armes, y compris certains jihadistes.[fn]Une offre similaire d’amnistie a déjà été faite pour les anciens combattants de Boko Haram dans la région de Diffa avec des résultats limités pour le moment. Cependant, à l’inverse des membres de Boko Haram, les jihadistes de l’Ouest nigérien ne se sont pas rendus coupables des mêmes atrocités à l’égard des populations civiles.Hide Footnote Le cas échéant, il pourrait également envisager d’intégrer dans les forces de sécurité, notamment dans les forces de police territoriale, certains éléments n’ayant pas commis de crimes graves et désireux de contribuer à la sécurité du pays. En parallèle, la justice devra continuer à faire son travail pour que les responsables des crimes graves, notamment les meurtres de civils, soient identifiés et jugés quel que soit le groupe armé auquel ils appartiennent. Les forums de dialogue intercommunautaire, souvent animés par les ONG, constituent des outils complémentaires d’une telle politique. Ils devraient recevoir un soutien approprié des autorités et des partenaires des deux côtés de la frontière.

Le gouvernement nigérien doit aussi montrer qu’il se soucie du sentiment de marginalisation des communautés peul nomades du Nord-Tillabéri. De leur côté, les représentants souvent autoproclamés de ces populations ne doivent pas exagérer la stigmatisation générale dont les Peul font l’objet au Niger et mieux organiser leur représentation. Un projet circonscrit de réorganisation administrative de la chefferie dans le Nord-Tillabéri, établi en concertation avec l’ensemble des communautés et ayant pour objectif une meilleure représentation des populations nomades minoritaires, pourrait grandement faciliter le dialogue.

3. Suspendre le recours aux groupes armés à base communautaire lors des opérations anti-jihadistes

Du fait de l’extrême faiblesse actuelle de l’Etat malien à la frontière entre les deux pays, la force française Barkhane a choisi de coopérer, de façon provisoire, avec des groupes armés à base communautaire pour qu’ils épaulent les opérations de contre-insurrection à la frontière. Sans le reconnaitre publiquement, l’appareil sécuritaire nigérien s’est également engagé sur cette voie. Il s’agit d’une stratégie risquée qui déstabilise encore davantage la zone. Loin d’être la solution, la constitution ou le renforcement de groupes armés est le cœur du problème à la frontière. Il faut suspendre les opérations anti-jihadistes coordonnées avec les groupes armés à base communautaires. La coopération avec ces groupes devrait plutôt s’exercer dans le cadre de missions de sécurisation des populations civiles, formalisée, temporaires et inclusives. Une expérimentation de sécurisation locale par des patrouilles conjointes intégrant forces régulières et non régulières est actuellement en cours dans la ville de Ménaka et ses environs.[fn]Le gouvernorat de Ménaka, la force Barkhane et le bureau régional de la Minusma à Ménaka ont conçu et soutenu cette initiative. Elle s’inspire du Mécanisme opérationnel de concertation (MOC) prévu par l’Accord de paix inter-malien de juin 2015 sans en porter le nom officiel. Une demande de création de MOC a d’ailleurs été faite pour la région de Ménaka mais n’a pas encore été validée par le comité de suivi de l’accord. Entretiens de Crisis Group, analyste sahélien et membre de la mission Barkhane, décembre 2017 et avril 2018.Hide Footnote

Pour fonctionner pleinement, il faudrait cependant que cette mission temporaire soit représentative de l’ensemble des communautés vivant le long de la frontière et notamment des populations peul nomades pour l’instant peu intégrées au dispositif sécuritaire. En dehors des groupes armés jihadistes, et de quelques membres du Ganda Izo, ces communautés peul sont en effet très peu représentées dans les groupes armés, étatiques ou non. Quelques éléments ont cependant intégré la Garde nationale du Niger dans les années 2000. Il serait utile que les autorités nigériennes détachent ces éléments auprès du dispositif chargé de sécuriser la frontière côté malien. Cela pourrait se faire par exemple dans le cadre des activités de la force du G5 Sahel.

4. Soutenir les populations et favoriser le développement économique de la zone frontalière

A court terme, l’accès des acteurs humanitaires à la zone Nord-Tillabéri doit être facilité à des fins de protection et d’évaluation indépendante des besoins des populations. Les acteurs humanitaires doivent maintenir une position d’impartialité à l’égard des parties en conflit et négocier l’accès aux populations vulnérables avec l’ensemble des individus armés, y compris si nécessaire avec les jihadistes. A moyen terme, le développement économique ne requiert pas nécessairement de vastes plans publics mais pourrait passer par des projets modestes de mise en valeur du territoire comme la construction et l’entretien de puits. Vitaux pour les communautés locales, mais sources de conflits potentiels, ces projets doivent être conçus comme des moyens de « sécuriser un accès équitable et durable à l’eau » et de favoriser le contact pacifique entre communautés, en s’inspirant des « puits de la paix » mis en place entre 2006 et 2011 dans la région de Diffa.[fn]

Dans des régions habitées par des populations semi-nomades, l’Etat, avec par exemple le concours de l’Alliance Sahel, a également intérêt à repenser la forme des services publics.[fn]L’Alliance Sahel est une initiative d’aide au développement initiée par la France, l’Allemagne, l’Union européenne, la Banque Mondiale, la Banque africaine de développement et le Programme des Nations unies pour le Développement à destination des pays du G5 Sahel. Officiellement lancée en février 2018, elle prévoit la mise en œuvre de plus de 500 projets sur la période 2018-2022 pour un montant de six milliards d’euros (www.afd.fr).Hide Footnote Ainsi, le manque d’accès à la justice est un facteur favorisant le recours aux armes, qui apparait aux populations comme le seul moyen de défendre leurs droits ou leurs biens. L’instauration d’une justice foraine (des cours de justice civile mobiles allant au contact des populations) pourrait pallier ce manque sans mobiliser d’énormes moyens. De même, dans le domaine scolaire, un secteur pouvant à terme offrir une alternative au métier des armes, les autorités pourraient explorer avec leurs partenaires des moyens de favoriser la scolarisation des nomades, par exemple à travers la mise en place d’internats gratuits pour les enfants de pasteurs. L’Etat doit enfin regagner la confiance des communautés vivant à la frontière, ce qui nécessite de mieux assurer leur sécurité, par exemple à travers des patrouilles de police territoriale représentatives de l’ensemble des communautés locales.

« Evaluation finale du projet Sécurisation de l’accès à l’eau pour les pasteurs du Niger oriental ‘‘puits de la paix’’ », ONG CARE, 2011, p. 9.Hide Footnote

VI. Conclusion

En voie de détérioration depuis deux décennies, la situation à la frontière Niger-Mali s’est brutalement dégradée ces dernières années. Le primat donné aux réponses militaires exacerbe les antagonismes locaux au lieu de juguler les violences. Pour stabiliser la région, les interventions doivent dépasser le cadre restrictif de la lutte antiterroriste. Les autorités nigériennes devraient poursuivre leurs efforts pour engager un dialogue avec les groupes armés, y compris ceux qui se réclament du jihad. Le Niger a montré par le passé sa capacité à apaiser des conflits très graves en alliant réponses politiques et sécuritaires. Plus récemment, les autorités nigériennes ont réussi à trouver un équilibre similaire pour limiter l’avance de Boko Haram dans la région de Diffa, dans le Sud-Est du pays. Le Niger a tout à gagner à rester sur cette voie et à explorer son propre modèle de gestion des conflits armés comme alternative aux limites actuelles de la militarisation à outrance.

De leur côté, les partenaires occidentaux et plus particulièrement français devraient continuer à soutenir les efforts de sécurisation des zones sous influence jihadiste. Mais ils doivent accepter de discuter ouvertement des options stratégiques, et notamment de l’équilibre entre offre de dialogue et réponse militaire, avec les responsables concernés au Mali comme au Niger. La solution de long terme aux insurrections sahéliennes comprend une dimension militaire, mais qui doit être placée au service d’un projet politique défini par les sociétés sahéliennes elles-mêmes et adapté à leurs besoins.

Dakar/Bruxelles, 12 juin 2018

Annexe A : Carte de la zone frontalière Niger-Mali

Carte de la zone frontalière Niger-Mali International Crisis Group/KO/June 2018

Annexe B : Tableau des attaques contre les forces de sécurité du Niger dans la zone frontalière avec le Mali depuis 2014

Tableau des attaques contre les forces de sécurité du Niger dans la zone frontalière avec le Mali depuis 2014 Données recueillies par International Crisis Group lors d’entretiens menés au Niger.

Annexe C : Chronologie de la situation sécuritaire à la frontière Niger-Mali entre 1998 et 2018

1998
Une milice peul est créée dans la région de Tillabéri, au Niger, à la suite d’affrontements intercommunautaires.

2008-2009
Des affrontements opposent Peul et Djerma dans le Nord-Tillabéri. Des représentants peul font état de dizaines de victimes civiles.

2010-2011
Des affrontements entre Peul et Dossaak font près de 70 morts au Mali et au Niger. Les autorités maliennes et nigériennes organisent une cérémonie dans la ville de Ménaka, au Mali, pour apaiser les tensions.

31 mars 2012
Le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), principal groupe armé rebelle créée en 2011, en coalition avec le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), prend le contrôle de la ville de Gao, au Mali.

28-29 juin 2012
Le Mujao chasse le MNLA de la ville de Gao, instaure la Charia (loi islamique) et entraine des combattants issus de communautés semi-nomades du Mali (Ménaka, Mopti) et du Niger (Nord-Tillabéri).

19-20 novembre 2012
Après de violents combats contre le MNLA, le Mujao prend le contrôle de la ville de Ménaka.

26 janvier 2013
L’opération militaire française « Serval » chasse les combattants jihadistes de Gao. Ils se dispersent dans les zones rurales et dans les pays voisins.

Décembre 2013-février 2014
Des affrontements opposent Peul et Imghad dans la région de Gao, et s’étendent au Nord-Tillabéri.

2014
La Coordination de mouvements de l’Azawad (CMA) est créée. Elle regroupe principalement les groupes armés rebelles du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), et du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA).

Février 2014
Les Forces de sécurité nigériennes (FDS) arrêtent des combattants peul blessés à Ouallam, région de Tillabéri, après l’attaque d’un campement touareg près de la frontière avec le Mali.

14 août 2014
Des combattants imghad favorables à l’unité du Mali créent le Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia).

30 octobre 2014
Trois attaques visent une patrouille militaire près de Bani Bangou, la prison de Ouallam et le camp de réfugiés de Mangaïzé, au Niger. Neufs membres des FDS sont tués et 58 prisonniers s’évadent.

15 mai 2015
Abou Walid al-Sahraoui annonce la création de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS).

2 septembre 2016
Des combattants dossaak actifs dans la région de Ménaka créent le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA), issu d’une scission au sein de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA).

Septembre 2016
Le Gatia et le MSA annoncent le lancement de patrouilles mixtes dans la région de Ménaka.

6 octobre 2016
Des assaillants attaquent un poste militaire près du camp de réfugiés de Tazalit, région de Tahoua, au Niger, et tuent 22 membres des FDS.

17 octobre 2016
Des hommes armés attaquent la prison de Koutoukalé, région de Tillabéri. Un assaillant est tué et deux membres de la garde nationale blessés. L’EIGS revendique l’attaque.

30 octobre 2016
L’Etat islamique reconnait l’allégeance du groupe d’Abou Walid.

8 novembre 2016
Des membres présumés de l’EIGS attaquent les FDS à Bani Bangou, région de Tillabéri, tuent sept soldats et en blessent trois, alors que quatre autres sont portés disparus.

22 février 2017
Des hommes armés attaquent une patrouille des FDS à Tilwa, région de Tillabéri, tuent seize soldats et en blessent dix-huit. L’EIGS revendique l’attaque.

3 mars 2017
L’état d’urgence est instauré dans plusieurs départements de Tillabéri et de Tahoua. Il était toujours en vigueur en mai 2018.

Mai 2017
Les dirigeants du MSA et du Gatia rencontrent des responsables français à Paris pour renforcer la coopération avec la force française Barkhane dans la région de Ménaka.

18 mai 2017
Le gouvernement du Niger ferme seize marchés et interdit la circulation des motos dans certaines zones des régions de Tillabéri et Tahoua.

31 mai 2017
Des assaillants tuent six membres des FDS à Abala, région de Tillabéri. Huit assaillants sont également tués. L’EIGS revendique l’attaque.

Juillet 2017
Le MSA et le Gatia mènent des opérations dans le Nord-Tillabéri. Les affrontements contre des combattants locaux, dont des jihadistes, forcent les éléments du MSA-Gatia à battre en retraite.

5 juillet 2017
Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jamaat Nosrat al-Islam wal Muslimin, JNIM), la coalition d’al-Qaeda dans le Sahel, tue cinq membres des FDS et en blesse trois à Midal, région de Tahoua.

Août 2017
L’organisation non gouvernementale Promédiation organise à Tillabéri un forum intercommunautaire entre membres de communautés peul, imghad et dossaak pour apaiser les tensions.

4 octobre 2017
Une embuscade de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) tue cinq membres des FDS et quatre membres des forces spéciales américaines à Tongo Tongo, région de Tillabéri. 

21 octobre 2017
Des assaillants tuent treize membres des FDS à Ayorou, région de Tillabéri. L’EIGS revendique l’attaque.

16 décembre 2017
Barkhane conduit des frappes contre des jihadistes présumés près d’Inkalafatene, région de Ménaka.

28 janvier 2018
Des individus armés apparemment liés au JNIM tuent trois membres des Forces armées maliennes (FAMA) à Ménaka.

3 février 2018
Des individus armés tuent trois Dossaak près de Talataye, région de Ménaka.

22 février 2018
Les MSA et Gatia, soutenus par Barkhane, attaquent une base supposée de l’EIGS près d’Inkadagotane, région de Ménaka. Plusieurs individus sont tués et trois autres interpellés.

25-26 février 2018
Le MSA et le Gatia, soutenus par Barkhane, poursuivent des individus armés dans le département de Bani Bangou, région de Tillabéri. Quatre individus sont tués et trois autres interpellés.

6 mars 2018
Des éléments du MSA et du Gatia, soutenus par Barkhane, tuent cinq individus dans la zone de Tinzouragan, région de Ménaka.

7 mars 2018
Des membres du MSA et du Gatia tuent deux jihadistes présumés près de Tawraghen, région de Tillabéri.

9-10 mars 2018
Des combats opposent des combattants du Gatia et du MSA, soutenus par Barkhane, à des individus armés près d’Akabar, région de Ménaka. Quinze individus et un membre du MSA sont tués.

11-12 mars 2018
Un convoi de membres du MSA et du Gatia tombe dans une embuscade près de Ménaka. Sept individus sont tués lors des poursuites lancées contre les assaillants.

1er avril 2018
Une embuscade tue trois membres du MSA et du Gatia et en blesse cinq près d’Akabar, région de Ménaka.

1er avril 2018
Barkhane, les FAMA, les FDS, le MSA et le Gatia neutralisent 30 jihadistes présumés près d’Akabar, région de Ménaka.

6 avril 2018
Deux membres du MSA et du Gatia sont tués lors d’opérations menées avec les FAMA et Barkhane près d’Akabar, région de Ménaka, contre des individus armés.

26-27 avril 2018
Des individus armés attaquent deux campements dossaak dans la région de Ménaka, et tuent au moins une quarantaine de civils.

27 avril 2018
Des représentants peul accusent le MSA d’avoir tué 44 Peul près d’Ekrafane, région de Tillabéri.

1er mai 2018
Des individus armés tuent au moins seize Dossaak dans la région de Ménaka.

9 mai 2018
Des individus armés tuent cinq Dossaak et en blessent trois autres dans la région de Ménaka.

18 mai 2018
Des individus armés tuent au moins dix-sept civils peul lors de l’attaque du village nigérien d’Aghay, région de Tillabéri.