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Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique
Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique
Fulani people protest during a silent march organized by the Mouvement Peul et allies pour la paix, an organisation of ethnic Fulani people on June 30, 2018 in Bamako in response to a massacre in Koumaga, Mali. MICHELE CATTANI / AFP
Q&A / Africa

Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique

Une attaque visant des populations peul dans la région de Mopti a fait au moins 134 morts le 23 mars, dernier épisode d'une série de violences intercommunautaires. Dans ce questions-réponses, notre directeur du projet Sahel Jean-Hervé Jézéquel appelle les autorités maliennes à enrayer l'engrenage du nettoyage ethnique.  

Que s’est-il passé ?

Le 23 mars 2019 – alors même que le Conseil de sécurité des Nations unies entamait une visite officielle au Mali – une centaine d’hommes en armes ont attaqué le village d’Ogossagou-Peul, situé à une douzaine de kilomètres de la ville de Bankass (30 000 habitants), dans le centre du pays. Ils ont massacré, sans distinction de sexe ou d’âge, les villageois appartenant quasi exclusivement à la communauté peul – qui compte de nombreux éleveurs mais aussi des agriculteurs sédentarisés. La Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) fait état d’au moins 134 victimes civiles. La situation reste confuse et le bilan pourrait s’alourdir : autour d’Ogossagou, d’autres villages à majorité peul ont été menacés et certains auraient été attaqués.

Ce massacre s’inscrit dans un contexte de violences intercommunautaires dans le centre du Mali, qui s’intensifient de façon inquiétante ces derniers mois. Le 1er janvier 2019, Koulogon, un autre village du cercle de Bankass, a été la cible d’une attaque similaire qui a fait au moins 37 morts parmi la communauté peul, dont des femmes et des enfants. Les violences frappent en premier lieu les civils peul de la région. D’autres communautés, notamment dogon et bambara, sont aussi victimes d’actions violentes. Celles-ci sont jusqu’à présent de moindre ampleur mais elles nourrissent un cycle de représailles. Deux semaines avant l’attaque d’Ogossagou, des habitants d’au moins deux villages dogon de la région avaient été la cible d’attaques attribuées à des éléments armés peul mal identifiés.

Les violences intercommunautaires dépassent désormais la seule région de Mopti et menacent la stabilité du Mali comme du Burkina Faso voisin.

Qui sont les assaillants et quelles sont leurs motivations ?

L’identité des assaillants reste à établir mais les Dozos (la variante orthographique Donsos est parfois utilisée), des groupes armés présents dans plusieurs cercles (districts) des régions de Mopti et Ségou, sont montrés du doigt. Dans le cercle de Bankass, une des huit circonscriptions de la région de Mopti, ils recrutent essentiellement au sein des populations dogon, constituées en majorité de paysans sédentaires. Une grande partie de ces Dozos se sont réunis fin 2016 pour former Dan an Amassagou (« les chasseurs qui se confient à dieu » en langue dogon), une association dotée d’une branche politique et d’une branche militaire.

A l’origine, les Dozos étaient des associations de chasseurs chargés de la gestion des espaces de brousse autour des villages. Les groupes actuels ont largement été détournés de cette fonction première pour devenir de véritables groupes paramilitaires : ils ont acquis des armes de guerre et établissent des bases dans les villes et villages au vu et au su des autorités maliennes. Ces groupes armés disent se mobiliser pour protéger leurs communautés et remédier à l’impuissance des forces de sécurité maliennes face au développement des groupes jihadistes.

La circulation d’armes de guerre et le prétexte de la lutte contre les jihadistes ont ouvert les vannes d’une violence à base ethnique sans précédent dans la région.

Les Dozos accusent souvent leurs voisins peul de soutenir les jihadistes, notamment la Katiba Macina, solidement implantée dans d’autres cercles de la région de Mopti. En réalité, les tensions entre communautés sont plus anciennes : elles recouvrent en partie des rivalités entre éleveurs et agriculteurs et des luttes pour le pouvoir politique local, et plus encore pour l’accès aux terres. La circulation d’armes de guerre et le prétexte de la lutte contre les jihadistes ont ouvert les vannes d’une violence à base ethnique sans précédent dans la région, dont l’un des principaux enjeux est le contrôle des espaces agricoles et pastoraux.   

Le commandement de Dan an Amassagou aurait décidé, lors d’une réunion le 13 mars, de chasser les populations peul des zones situées entre Bandiagara et Bankass (moins de 30 kilomètres séparent les deux localités). Cette réunion aurait fait suite à l’attaque de deux villages dogon dans la région de Bandiagara au cours de laquelle des greniers à céréales auraient été incendiés et au moins un individu proche des Dozos exécuté. Il est difficile de vérifier ces informations, mais Dan an Amassagou a effectivement annoncé le 20 mars qu’elle procéderait à des patrouilles de sécurisation dans la zone concernée.  

Pourquoi les forces maliennes et internationales présentes dans la région de Mopti ne sont-elles pas intervenues ?

Les Dozos entretiennent des rapports ambigus avec les forces de sécurité maliennes. En 2016, au moment où les Dozos s’organisent pour assurer des missions de défense de leurs communautés, une partie des autorités politiques et militaires de la zone tolèrent, voire encouragent leur développement, espérant qu’il contribuera à freiner l’avancée des groupes jihadistes dans des zones rurales du centre du Mali où l’Etat se sait fragilisé. Les autorités politiques et militaires ont ensuite été débordées par l’activité de ces groupes, qui ont rapidement profité de leur position de force pour régler des comptes et asseoir leur influence dans les affaires locales. L’armée a fait quelques tentatives pour désarmer des groupes de Dozos, notamment en juillet 2018, mais ces mesures ont suscité beaucoup de résistance et la colère des Dozos, qu’une partie de la population soutient. Les forces de sécurité maliennes, déjà mises sous pression par les groupes jihadistes dans le centre, craignent désormais de se mettre à dos ces groupes armés, qui par ailleurs renseignent l’armée et partagent avec elle, au moins officiellement, le même ennemi. En réalité, à part quelques rares confrontations directes comme récemment dans la région de Djenné, dans le Delta du Niger dans le centre du pays, les Dozos s’en sont jusqu’ici plus souvent pris aux civils non armés qu’aux groupes jihadistes.

Les forces internationales sont également actives dans le centre du pays, mais la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) a concentré ses moyens sur Mopti et sa mobilité est limitée par son manque de moyens et ses règles de sécurité. De son côté, l’opération militaire française Barkhane est dotée d’un mandat antiterroriste et se préoccupe plus de lutte contre les jihadistes que de protection des civils. Cette hiérarchie des priorités est incompréhensible pour une partie des populations de la région de Mopti. En effet, les Dozos terrorisent davantage les populations civiles que ne le font les jihadistes. Ces derniers ont certes visé des civils mais ils n’ont jamais, dans la région, commis de massacres d’une ampleur comparable aux tueries d’Ogossagou ou de Koulogon. De nombreux intellectuels peul interrogés ces derniers mois par Crisis Group estiment que leur communauté n’est pas protégée comme les autres du fait des liens étroits que de nombreux acteurs politiques et sécuritaires, y compris parmi les partenaires internationaux, lui attribuent avec les jihadistes. Plus le sentiment de stigmatisation de ces communautés s’approfondit, plus elles risquent de se tourner vers les groupes jihadistes.

Est-ce un évènement isolé ? Peut-on parler de nettoyage ethnique ?

Le massacre d’Ogossagou est tout sauf un évènement isolé. Les civils peul sont pris pour cible depuis plusieurs années dans le centre du Mali, et plus récemment au Burkina Faso. Dès 2016, un rapport de Crisis Group s’inquiétait des violences dont étaient victimes les populations peul dans le centre du Mali. En mai 2012, un litige foncier a conduit au massacre d’au moins seize pasteurs peul par des agriculteurs dogon à Sari, dans le cercle de Koro, voisin de Bankass. Cet épisode, resté impuni, a joué un rôle direct dans la dynamique d’armement de nomades peul au cours des mois suivants ; une partie d’entre eux ont rejoint les mouvements jihadistes. Plusieurs rapports, dont ceux de l’organisation Human Rights Watch, ont montré du doigt les forces de sécurité maliennes pour des arrestations arbitraires et même de possibles exécutions extrajudiciaires de Peul suspectés de complicité avec les jihadistes.

La violence s’inscrit dans une logique de nettoyage ethnique inédite dans cette région du Mali.

Ces derniers mois, le rythme des massacres s’est néanmoins emballé, opérant un changement d’échelle. La nature de ces violences ne fait plus de doute : il ne s’agit plus seulement d’éliminer de jeunes hommes pour leur dérober leurs troupeaux ou les empêcher de rejoindre les jihadistes. En tuant femmes et enfants en bas âge, en brûlant habitations et greniers à céréales, il s’agit pour les assaillants de terroriser les populations civiles et de contraindre une communauté spécifique, en l’occurrence des Peul, à quitter la zone. La violence s’inscrit dans une logique de nettoyage ethnique inédite dans cette région du Mali.

Ces violences risquent non seulement de se répéter, mais aussi de s’étendre et d’encourager un peu plus les différentes communautés à rejoindre le camp qui se présente comme leur protecteur. L’alliance entre les jihadistes de la Katiba Macina et la communauté peul n’a pourtant rien d’évident. Hammadoun Koufa, le chef de la Katiba Macina et l’une des figures fondatrices de la coalition jihadiste dénommée Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), avait exprimé dans ses premiers messages en tant que dirigeant jihadiste de profondes réticences à assumer la défense d’une quelconque cause peul. Un tel positionnement pouvait en effet gêner un projet insurrectionnel qui dépassait de loin le cadre d’une seule ethnie. Sous la pression de ses propres combattants, dont les familles sont victimes de violences, et sans doute aussi par choix stratégique du commandement du GSIM, Koufa s’est posé à partir de décembre 2018 en rassembleur des communautés peul du Sahel sous la bannière du jihad. Les évènements comme celui d’Ogossagou ne peuvent que pousser de jeunes Peul désorientés et furieux des violences dont leurs familles sont victimes à le croire.

Enfin, les violences contre des civils peul dépassent le centre du Mali. En juillet 2018, un rapport de Crisis Group a montré comment les populations nomades peul de la frontière Mali-Niger étaient devenues les victimes collatérales de la guerre par groupes interposés que se livrent les forces françaises de l’opération Barkhane et des groupes jihadistes implantés dans la région. Plus récemment, des violences collectives ont frappé les communautés peul du Burkina Faso : le 23 mars, jour du massacre de Koulongo au Mali, des groupes d’autodéfense Koglweogo, qui présentent des similitudes avec les Dozos du Mali, tuaient une centaine de civils peul à Yirgou, à 200 kilomètres au nord de Ouagadougou ; en février dernier, dans la région de Kain, une zone frontalière proche de Bankass, plusieurs dizaines de Peul ont été la cible d’exécutions arbitraires, perpétrées, selon un récent rapport du Mouvement burkinabè des droits de l'homme et des peuples (MBDHP), par les forces de sécurité burkinabè. Au centre du Sahel, il est à craindre que les jihadistes ne soient plus les seuls groupes à terroriser les populations civiles.

Comment prévenir l’extension des violences ?

Le gouvernement semble avoir pris la mesure de l’évènement. Le lendemain du massacre, il s’est réuni en conseil extraordinaire pour annoncer une série de remaniements dans la haute hiérarchie militaire et surtout décréter la dissolution de l’association Dan an Amassagou. Il est crucial et urgent de traduire ce décret en réalité de terrain. L’Etat doit désarmer les groupes armés impliqués dans les récentes tueries. L’impunité de ces dernières années a également sa part dans la montée des niveaux de violence ; dans les mois à venir, la justice devra elle aussi jouer son rôle. Il faudra identifier, arrêter et punir les principaux auteurs de ces atrocités afin de donner à tous un signal fort. Après des mois de tergiversations qui ont permis à ces groupes communautaires de s’affirmer, la reprise en main de la zone par les forces de sécurité maliennes pourrait cependant s’avérer difficile. Selon des sources non verifiées, le chef militaire de Dan an Amassagou, Youssouf Toloba, aurait déclaré qu’il refusait la dissolution de son groupe.

La communauté internationale peut soutenir l’effort de l’Etat malien pour restaurer l’ordre dans les cercles de Bankass, Koro et Bandiagara, les plus affectés par les violences récentes. La Minusma, dotée d’un mandat de protection des civils et d’accompagnement de l’Etat, est la première concernée. Avec l’accord des autorités maliennes, elle pourrait dans les semaines à venir ouvrir une base à Bankass avec une présence forte de policiers mais aussi un contingent militaire doté d’une capacité de réaction rapide (comme à Mopti).

Des médiations intercommunautaires seront également nécessaires dans un avenir proche, mais elles ne doivent entraver ni le travail de la justice ni la dissolution des groupes armés impliqués dans les massacres. Des médiations ont déjà été tentées il y a quelques mois avec les Dozos. En septembre 2018, le chef militaire de Dan an Amassagou a signé un accord unilatéral de cessez-le-feu avant de le rompre brutalement deux mois plus tard. Si ces médiations doivent reprendre, il faudra s’assurer que l’ensemble des communautés concernées soient représentés, contrairement à ce qui s’est passé en 2018. La réconciliation entre communautés restera également un vain mot si les pouvoirs publics ne s’impliquent pas davantage dans la résolution des conflits liés aux terres, l’un des principaux moteurs des violences récentes. Il faut notamment que l’Etat retrouve des capacités de régulation des conflits fonciers à la fois pacifiques et acceptées de tous. C’est un enjeu crucial, sans doute plus important que la réactivation de projets de développement qui parfois accentuent les conflits fonciers préexistants.

Au-delà du centre du Mali, l’ensemble des acteurs impliqués dans la lutte contre les groupes jihadistes, Etats sahéliens comme forces internationales, doivent tirer les leçons des violences communautaires récentes et s’abstenir d’impliquer des groupes non étatiques à base ethnique dans leurs stratégies contre-insurrectionnelles. Celles-ci ne permettent au mieux que des victoires à la Pyrrhus : elles affaiblissent ou endiguent provisoirement les groupes jihadistes mais fragilisent la légitimité de l’Etat et nourrissent de dangereuses rancœurs entre les communautés. Les Etats sahéliens et surtout leurs partenaires internationaux doivent également prendre pleinement conscience que les jihadistes ne constituent pas la seule ni même nécessairement la principale menace à la sécurité des populations.

Enfin, un effort spécifique devra être fait en direction des communautés peul touchées par ces violences au Mali mais aussi au Niger et au Burkina Faso. Les gouvernements de la sous-région doivent publiquement condamner tous les actes de stigmatisation et de violence qui visent ces communautés pour leur association présumée à la cause jihadiste, même quand ces actes sont le fait des forces de sécurité nationales. De leur côté, les forces occidentales impliquées au Sahel doivent d’urgence revoir la notion d’arc de crise du « jihad peul » qui animent certaines officines. Les communautés peul, nomades ou pas, ne sont pas des clients naturels de la cause jihadiste. Elles le deviennent seulement quand des politiques les stigmatisent ou génèrent des niveaux de violence inacceptables à leur égard. Contribuer à la protection de ces communautés est le meilleur moyen d’éviter qu’elles se tournent à leur tour vers les groupes les plus radicaux.

In this file photo taken on 18 September 2020 Colonel Assimi Goita (C), president of the CNSP (National Committee for the Salvation of the People), arrives at the funeral of former Mali President General Moussa Traore in Bamako. MICHELE CATTANI / AFP
Q&A / Africa

Mali, un coup dans le coup

Des militaires ont arrêté les chefs de l’Etat et du gouvernement de transition maliens installés suite au coup d'Etat militaire d’août 2020. Dans ce Q&A, l’expert de Crisis Group Jean-Hervé Jezequel détaille les retombées possibles de ce second putsch dans un pays déjà fragilisé par le conflit avec les jihadistes.

Que sait-on de ce coup d’Etat au Mali, le second en neuf mois ?

Le lundi 24 mai, le président de la transition Bah N’Daw, son Premier ministre Moctar Ouane et quelques autres responsables maliens ont été arrêtés et conduits au camp militaire de Kati, près de Bamako. Cette arrestation a été décidée peu après la nomination d’un nouveau gouvernement, dont la composition a été âprement négociée pendant plus d’une semaine mais dans lequel ne figuraient plus les colonels Sadio Camara et Modibo Koné, respectivement ministres de la Défense et de la Sécurité. Ces deux officiers de la garde nationale sont aussi membres dirigeants de l’ex-Comité National de Salut du Peuple (CNSP), le groupe à l’origine du coup d’État du 18 août 2020 et officiellement dissous en janvier 2021.  

Le lendemain, le colonel Assimi Goïta, chef de l’ex-CNSP et actuel vice-président de la transition, a fait lire un communiqué à la télévision nationale dans lequel il annonce « placer hors de leurs prérogatives » le président et son Premier ministre. Il les accuse d’incompétence et surtout d’avoir constitué un nouveau gouvernement sans le consulter – ce qui est peu probable étant donné la durée des négociations pour former le gouvernement – violant ainsi la charte de la transition, un texte adopté en septembre 2020 qui lui donne des prérogatives en matière de défense et de sécurité. Cette même charte invoquée par le colonel Goïta ne lui donne pourtant aucun pouvoir de suspendre le président ou le Premier ministre. A ce titre, le coup de force des militaires de l’ex-CNSP est bien une tentative de coup d’Etat pour reprendre le contrôle d’une transition en train de leur échapper.

Ces derniers jours, les relations s’étaient tendues entre, d’une part, les anciens putschistes et, d’autre part, le président Bah N’Daw, lui-même ancien militaire à la retraite, et Moctar Ouane, son Premier ministre. Ces derniers avaient l’intention de mettre en place un gouvernement plus inclusif, pour construire une union plus forte autour de la transition sur fond de tensions sociales dans le pays, et notamment d’une grève générale décrétée par la principale union syndicale du pays. N’Daw et Ouane ont également saisi cette occasion pour tenter de réduire la forte influence que les militaires de l’ex-CNSP avaient établie sur les institutions de transition et qui, selon plusieurs sources consultées par Crisis Group, limitait considérablement les marges de manœuvre du chef de gouvernement.

Le Mali donne parfois l’impression d’un inquiétant retour à la case départ.

Ces tensions entre autorités civiles de transition et ex-putschistes rappellent étrangement l’éviction forcée du Premier ministre Cheick Modibo Diarra en décembre 2012 par des putschistes quelques mois après leur coup d’Etat contre le président Touré. Les militaires de l’ex-CNSP, que des officiels occidentaux décrivaient il y a encore quelques mois comme des « officiers éclairés », ne se comportent finalement pas mieux que les sous-officiers ayant pris le pouvoir en 2012. Le Mali donne parfois l’impression d’un inquiétant retour à la case départ.

Quels sont les risques pour le Mali ?

En août 2020, la destitution du président élu Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) par le CNSP avait suscité très peu de violences, en grande partie parce que le régime était épuisé et que le départ d’IBK a été accueilli avec un certain soulagement par une large partie de la population après des semaines de manifestations populaires. Cette fois, il s’agit d’une confiscation du pouvoir par des militaires dont l’action bénéficie d’un bien moindre soutien populaire. Des rumeurs font état de tensions au sein de l’armée, où ce “coup dans le coup” ne fait pas l’unanimité. Jusqu’ici les casernes restent tranquilles, mais on ne peut écarter le risque de combats fratricides entre forces de sécurité, comme ce fut le cas après le coup d’Etat de mars 2012. Par ailleurs, il n’y a pour le moment pas de mobilisation de la société civile dans la rue pour défendre les autorités suspendues, mais plusieurs associations, partis politiques et personnalités se sont publiquement prononcées pour exiger leur libération. A l’inverse, peu d’organisations maliennes ont exprimé un soutien en faveur de l’action des militaires. Beaucoup, comme la Coordination des mouvements, associations et sympathisant (CMAS) de l'influent imam Mahmoud Dicko, réservent encore leur jugement ou mènent d’intenses négociations avec les miliaires de l’ex-CNSP, sans doute dans l’espoir d’obtenir des positions d‘influence dans un éventuel prochain gouvernement.

En effet, si la démission forcée de N’Daw et Ouane le 26 mai se confirme, les militaires de l’ex-CNSP vont maintenant vouloir consolider leur coup en faisant nommer un nouveau Premier ministre et un nouveau président de la transition. Ils pourraient trouver un chef du gouvernement au sein du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), une coalition hétéroclite de partis et d’associations qui a joué un rôle clé dans le renversement du président Keita mais avait ensuite été divisé et marginalisé par le CNSP au moment de la création des institutions de transition. Ils comptent sur une telle alliance avec des forces politiques maliennes pour convaincre les acteurs internationaux de les laisser poursuivre la transition. Le vice-président, dans une tentative d’amadouer les acteurs internationaux, a d’ailleurs annoncé après l’arrestation du président qu’il comptait toujours terminer la transition en respectant le calendrier négocié avec la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) en septembre 2020. 

Quelle que soit l’issue des évènements actuels, cette nouvelle crise met à jour l’absence d’une coalition forte soutenant l’action de la transition et notamment son ambition déclarée de réformer le système politique malien.

Les jours qui viennent vont donc être déterminants et une situation de blocage politique durable est l’un des scénarios envisageables. Mais quelle que soit l’issue des évènements actuels, cette nouvelle crise met à jour l’absence d’une coalition forte soutenant l’action de la transition et notamment son ambition déclarée de réformer le système politique malien. C’est là l’élément peut-être le plus inquiétant : après avoir traversé toutes ces crises, le Mali ne sait toujours pas quelles forces politiques sont capables de porter le changement dont le pays a besoin.

Quelles ont été les réactions internationales ?

La condamnation internationale est forte et jusqu’ici unanime. Les principaux partenaires de la transition du Mali, la Cedeao, l’Union africaine, la Mission des Nations unies au Mali (Minusma), la France, l’Union européenne et les États-Unis, ont rejeté cette tentative de coup d’Etat. Les militaires de l’ex-CNSP s’y attendaient sans doute mais ils ont pris le risque, estimant peut-être que les même acteurs internationaux qui ont laissé une junte militaire s’installer récemment au pouvoir au Tchad après la mort du président Idriss Déby, finiront également par composer avec eux comme ils l’ont d’ailleurs fait en août dernier.

Les partenaires internationaux du Mali savent cependant que les outils de pression dont ils disposent sont à double tranchant.

Une mission de la Cedeao est déjà arrivée à Bamako pour rencontrer les différents protagonistes et tenter de dénouer cette crise. Les partenaires internationaux du Mali savent cependant que les outils de pression dont ils disposent sont à double tranchant. Comme en août 2020, la Cedeao pourrait suspendre le Mali de ses institutions et imposer des sanctions économiques qui pèsent sur les décideurs maliens. Mais ces mesures frappent aussi la population malienne, au risque d’aggraver les tensions internes et même de nourrir un sentiment de rejet des partenaires du Mali. L’an passé, ces sanctions avaient permis d’arracher d’importants compromis aux militaires du CNSP, mais sans les écarter de l’exercice réel du pouvoir. Des sanctions internationales ciblées sur les responsables du coup d’Etat pourraient aussi être adoptées, mais elles sont peu susceptibles d’avoir un impact à court terme et pourraient même entrainer la suspension des programmes de collaboration avec les autorités maliennes si les personnalités sanctionnées se maintiennent au pouvoir. Cette suspension possible des programmes de collaboration était déjà la hantise de nombreux bailleurs de fonds suite au putsch d’août 2020.

Les acteurs internationaux devraient continuer à refuser la confiscation du pouvoir par les militaires de l’ex-CNSP et faire pression pour que le pays renoue avec un pouvoir civil qui n’en soit pas l’otage. Ils ne peuvent cependant peser que s’ils restent unis. En août 2020, certains partenaires du Mali avaient trop précocement envoyé aux militaires le signal qu’ils pourraient garder une influence déterminante sur la conduite des affaires du pays. 

Les partenaires internationaux ont aujourd'hui deux options principales, dont aucune n’est sans risque : soit, ils restent fermes sur les principes et exigent le retour en fonction du président N'Daw et du Premier ministre Ouane, dont la démission a été obtenue manifestement sous la contrainte. Cette position de fermeté engendrera une situation de confrontation avec l'ex-CNSP et un blocage politique à l'issue incertaine, mais elle offrira plus de chance d'enrayer durablement la mainmise préjudiciable d'un groupe de militaires sur le pouvoir au Mali. 

L'autre option est de condamner les arrestations et d'appeler au retour, dans les plus brefs délais, d'une transition civile mais sans exiger le retour en fonction du président et du premier ministre. Cela ouvre la porte à des négociations avec la junte pour réinstaller des autorités civiles. Mais, comme en août dernier, l'ex-CNSP pourrait en profiter pour mettre en place l'apparence d'une autorité civile tout en conservant la réalité du pouvoir, au risque de reproduire les mêmes effets dans un proche avenir. C'est cette option que le Conseil de sécurité des Nations unies semble suivre dans son communiqué du 26 mai. Si le reste des partenaires, et notamment la Cedeao, suivent également cette option, il faudrait cette fois assortir les négociations avec les militaires de dispositions permettant de réduire plus efficacement la part d'influence politique qu'ils conserveront afin que les autorités civiles n'en soient plus l'otage.  Dans les deux cas, l'efficacité des pressions internationales dépendra aussi de leur capacité à s’articuler à un mouvement intérieur de refus du coup de force qui pour l’instant tarde à prendre de l'ampleur.

Cette instabilité politique peut-elle peser sur le conflit avec les jihadistes ? 

Ces crises à répétition entament la crédibilité de l’Etat malien, déjà confronté aux insurrections de plusieurs groupes armés sur son territoire.

Ces crises à répétition entament la crédibilité de l’Etat malien, déjà confronté aux insurrections de plusieurs groupes armés sur son territoire. Pour les populations qui vivent dans des zones en état d’insurrection, le retour ou le déploiement d’un État englué dans des querelles intestines à Bamako est un scénario de plus en plus improbable. Cela donne de l’espace aux jihadistes et à d’autres groupes armés qui se présentent de fait comme des alternatives durables à l’autorités d’un Etat absent. Par ailleurs, on ne peut écarter non plus que cette nouvelle crise entame la confiance déjà très fragile dans l’accord de paix inter-malien, signé en 2015 mais dont les principales dispositions en matière de sécurité et de décentralisation n’ont toujours pas été mises en place. Si on félicitait il y a quelques mois les autorités de transition pour avoir développé de meilleures relations que leurs prédécesseurs avec les groupes armés signataires, en particulier ceux de la Coordination des mouvements de l’Azawad, la crise actuelle à Bamako pourrait convaincre certains de ces mêmes signataires que rester dans le giron d’un Etat malade et incapable d’honorer ses engagements n’est pas la meilleure solution. Ces tensions pourraient d’autant plus se développer que le M5-RFP, dont un des dirigeants pourrait former le prochain gouvernement à l’appel des militaires de l’ex-CNSP, intègre des personnalités connues pour leur hostilité à l’accord de paix de 2015.