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Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique
Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique
Mali : Rester engagé malgré les désaccords
Mali : Rester engagé malgré les désaccords
Fulani people protest during a silent march organized by the Mouvement Peul et allies pour la paix, an organisation of ethnic Fulani people on June 30, 2018 in Bamako in response to a massacre in Koumaga, Mali. MICHELE CATTANI / AFP
Q&A / Africa

Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique

Une attaque visant des populations peul dans la région de Mopti a fait au moins 134 morts le 23 mars, dernier épisode d'une série de violences intercommunautaires. Dans ce questions-réponses, notre directeur du projet Sahel Jean-Hervé Jézéquel appelle les autorités maliennes à enrayer l'engrenage du nettoyage ethnique.  

Que s’est-il passé ?

Le 23 mars 2019 – alors même que le Conseil de sécurité des Nations unies entamait une visite officielle au Mali – une centaine d’hommes en armes ont attaqué le village d’Ogossagou-Peul, situé à une douzaine de kilomètres de la ville de Bankass (30 000 habitants), dans le centre du pays. Ils ont massacré, sans distinction de sexe ou d’âge, les villageois appartenant quasi exclusivement à la communauté peul – qui compte de nombreux éleveurs mais aussi des agriculteurs sédentarisés. La Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) fait état d’au moins 134 victimes civiles. La situation reste confuse et le bilan pourrait s’alourdir : autour d’Ogossagou, d’autres villages à majorité peul ont été menacés et certains auraient été attaqués.

Ce massacre s’inscrit dans un contexte de violences intercommunautaires dans le centre du Mali, qui s’intensifient de façon inquiétante ces derniers mois. Le 1er janvier 2019, Koulogon, un autre village du cercle de Bankass, a été la cible d’une attaque similaire qui a fait au moins 37 morts parmi la communauté peul, dont des femmes et des enfants. Les violences frappent en premier lieu les civils peul de la région. D’autres communautés, notamment dogon et bambara, sont aussi victimes d’actions violentes. Celles-ci sont jusqu’à présent de moindre ampleur mais elles nourrissent un cycle de représailles. Deux semaines avant l’attaque d’Ogossagou, des habitants d’au moins deux villages dogon de la région avaient été la cible d’attaques attribuées à des éléments armés peul mal identifiés.

Les violences intercommunautaires dépassent désormais la seule région de Mopti et menacent la stabilité du Mali comme du Burkina Faso voisin.

Qui sont les assaillants et quelles sont leurs motivations ?

L’identité des assaillants reste à établir mais les Dozos (la variante orthographique Donsos est parfois utilisée), des groupes armés présents dans plusieurs cercles (districts) des régions de Mopti et Ségou, sont montrés du doigt. Dans le cercle de Bankass, une des huit circonscriptions de la région de Mopti, ils recrutent essentiellement au sein des populations dogon, constituées en majorité de paysans sédentaires. Une grande partie de ces Dozos se sont réunis fin 2016 pour former Dan an Amassagou (« les chasseurs qui se confient à dieu » en langue dogon), une association dotée d’une branche politique et d’une branche militaire.

A l’origine, les Dozos étaient des associations de chasseurs chargés de la gestion des espaces de brousse autour des villages. Les groupes actuels ont largement été détournés de cette fonction première pour devenir de véritables groupes paramilitaires : ils ont acquis des armes de guerre et établissent des bases dans les villes et villages au vu et au su des autorités maliennes. Ces groupes armés disent se mobiliser pour protéger leurs communautés et remédier à l’impuissance des forces de sécurité maliennes face au développement des groupes jihadistes.

La circulation d’armes de guerre et le prétexte de la lutte contre les jihadistes ont ouvert les vannes d’une violence à base ethnique sans précédent dans la région.

Les Dozos accusent souvent leurs voisins peul de soutenir les jihadistes, notamment la Katiba Macina, solidement implantée dans d’autres cercles de la région de Mopti. En réalité, les tensions entre communautés sont plus anciennes : elles recouvrent en partie des rivalités entre éleveurs et agriculteurs et des luttes pour le pouvoir politique local, et plus encore pour l’accès aux terres. La circulation d’armes de guerre et le prétexte de la lutte contre les jihadistes ont ouvert les vannes d’une violence à base ethnique sans précédent dans la région, dont l’un des principaux enjeux est le contrôle des espaces agricoles et pastoraux.   

Le commandement de Dan an Amassagou aurait décidé, lors d’une réunion le 13 mars, de chasser les populations peul des zones situées entre Bandiagara et Bankass (moins de 30 kilomètres séparent les deux localités). Cette réunion aurait fait suite à l’attaque de deux villages dogon dans la région de Bandiagara au cours de laquelle des greniers à céréales auraient été incendiés et au moins un individu proche des Dozos exécuté. Il est difficile de vérifier ces informations, mais Dan an Amassagou a effectivement annoncé le 20 mars qu’elle procéderait à des patrouilles de sécurisation dans la zone concernée.  

Pourquoi les forces maliennes et internationales présentes dans la région de Mopti ne sont-elles pas intervenues ?

Les Dozos entretiennent des rapports ambigus avec les forces de sécurité maliennes. En 2016, au moment où les Dozos s’organisent pour assurer des missions de défense de leurs communautés, une partie des autorités politiques et militaires de la zone tolèrent, voire encouragent leur développement, espérant qu’il contribuera à freiner l’avancée des groupes jihadistes dans des zones rurales du centre du Mali où l’Etat se sait fragilisé. Les autorités politiques et militaires ont ensuite été débordées par l’activité de ces groupes, qui ont rapidement profité de leur position de force pour régler des comptes et asseoir leur influence dans les affaires locales. L’armée a fait quelques tentatives pour désarmer des groupes de Dozos, notamment en juillet 2018, mais ces mesures ont suscité beaucoup de résistance et la colère des Dozos, qu’une partie de la population soutient. Les forces de sécurité maliennes, déjà mises sous pression par les groupes jihadistes dans le centre, craignent désormais de se mettre à dos ces groupes armés, qui par ailleurs renseignent l’armée et partagent avec elle, au moins officiellement, le même ennemi. En réalité, à part quelques rares confrontations directes comme récemment dans la région de Djenné, dans le Delta du Niger dans le centre du pays, les Dozos s’en sont jusqu’ici plus souvent pris aux civils non armés qu’aux groupes jihadistes.

Les forces internationales sont également actives dans le centre du pays, mais la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) a concentré ses moyens sur Mopti et sa mobilité est limitée par son manque de moyens et ses règles de sécurité. De son côté, l’opération militaire française Barkhane est dotée d’un mandat antiterroriste et se préoccupe plus de lutte contre les jihadistes que de protection des civils. Cette hiérarchie des priorités est incompréhensible pour une partie des populations de la région de Mopti. En effet, les Dozos terrorisent davantage les populations civiles que ne le font les jihadistes. Ces derniers ont certes visé des civils mais ils n’ont jamais, dans la région, commis de massacres d’une ampleur comparable aux tueries d’Ogossagou ou de Koulogon. De nombreux intellectuels peul interrogés ces derniers mois par Crisis Group estiment que leur communauté n’est pas protégée comme les autres du fait des liens étroits que de nombreux acteurs politiques et sécuritaires, y compris parmi les partenaires internationaux, lui attribuent avec les jihadistes. Plus le sentiment de stigmatisation de ces communautés s’approfondit, plus elles risquent de se tourner vers les groupes jihadistes.

Est-ce un évènement isolé ? Peut-on parler de nettoyage ethnique ?

Le massacre d’Ogossagou est tout sauf un évènement isolé. Les civils peul sont pris pour cible depuis plusieurs années dans le centre du Mali, et plus récemment au Burkina Faso. Dès 2016, un rapport de Crisis Group s’inquiétait des violences dont étaient victimes les populations peul dans le centre du Mali. En mai 2012, un litige foncier a conduit au massacre d’au moins seize pasteurs peul par des agriculteurs dogon à Sari, dans le cercle de Koro, voisin de Bankass. Cet épisode, resté impuni, a joué un rôle direct dans la dynamique d’armement de nomades peul au cours des mois suivants ; une partie d’entre eux ont rejoint les mouvements jihadistes. Plusieurs rapports, dont ceux de l’organisation Human Rights Watch, ont montré du doigt les forces de sécurité maliennes pour des arrestations arbitraires et même de possibles exécutions extrajudiciaires de Peul suspectés de complicité avec les jihadistes.

La violence s’inscrit dans une logique de nettoyage ethnique inédite dans cette région du Mali.

Ces derniers mois, le rythme des massacres s’est néanmoins emballé, opérant un changement d’échelle. La nature de ces violences ne fait plus de doute : il ne s’agit plus seulement d’éliminer de jeunes hommes pour leur dérober leurs troupeaux ou les empêcher de rejoindre les jihadistes. En tuant femmes et enfants en bas âge, en brûlant habitations et greniers à céréales, il s’agit pour les assaillants de terroriser les populations civiles et de contraindre une communauté spécifique, en l’occurrence des Peul, à quitter la zone. La violence s’inscrit dans une logique de nettoyage ethnique inédite dans cette région du Mali.

Ces violences risquent non seulement de se répéter, mais aussi de s’étendre et d’encourager un peu plus les différentes communautés à rejoindre le camp qui se présente comme leur protecteur. L’alliance entre les jihadistes de la Katiba Macina et la communauté peul n’a pourtant rien d’évident. Hammadoun Koufa, le chef de la Katiba Macina et l’une des figures fondatrices de la coalition jihadiste dénommée Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), avait exprimé dans ses premiers messages en tant que dirigeant jihadiste de profondes réticences à assumer la défense d’une quelconque cause peul. Un tel positionnement pouvait en effet gêner un projet insurrectionnel qui dépassait de loin le cadre d’une seule ethnie. Sous la pression de ses propres combattants, dont les familles sont victimes de violences, et sans doute aussi par choix stratégique du commandement du GSIM, Koufa s’est posé à partir de décembre 2018 en rassembleur des communautés peul du Sahel sous la bannière du jihad. Les évènements comme celui d’Ogossagou ne peuvent que pousser de jeunes Peul désorientés et furieux des violences dont leurs familles sont victimes à le croire.

Enfin, les violences contre des civils peul dépassent le centre du Mali. En juillet 2018, un rapport de Crisis Group a montré comment les populations nomades peul de la frontière Mali-Niger étaient devenues les victimes collatérales de la guerre par groupes interposés que se livrent les forces françaises de l’opération Barkhane et des groupes jihadistes implantés dans la région. Plus récemment, des violences collectives ont frappé les communautés peul du Burkina Faso : le 23 mars, jour du massacre de Koulongo au Mali, des groupes d’autodéfense Koglweogo, qui présentent des similitudes avec les Dozos du Mali, tuaient une centaine de civils peul à Yirgou, à 200 kilomètres au nord de Ouagadougou ; en février dernier, dans la région de Kain, une zone frontalière proche de Bankass, plusieurs dizaines de Peul ont été la cible d’exécutions arbitraires, perpétrées, selon un récent rapport du Mouvement burkinabè des droits de l'homme et des peuples (MBDHP), par les forces de sécurité burkinabè. Au centre du Sahel, il est à craindre que les jihadistes ne soient plus les seuls groupes à terroriser les populations civiles.

Comment prévenir l’extension des violences ?

Le gouvernement semble avoir pris la mesure de l’évènement. Le lendemain du massacre, il s’est réuni en conseil extraordinaire pour annoncer une série de remaniements dans la haute hiérarchie militaire et surtout décréter la dissolution de l’association Dan an Amassagou. Il est crucial et urgent de traduire ce décret en réalité de terrain. L’Etat doit désarmer les groupes armés impliqués dans les récentes tueries. L’impunité de ces dernières années a également sa part dans la montée des niveaux de violence ; dans les mois à venir, la justice devra elle aussi jouer son rôle. Il faudra identifier, arrêter et punir les principaux auteurs de ces atrocités afin de donner à tous un signal fort. Après des mois de tergiversations qui ont permis à ces groupes communautaires de s’affirmer, la reprise en main de la zone par les forces de sécurité maliennes pourrait cependant s’avérer difficile. Selon des sources non verifiées, le chef militaire de Dan an Amassagou, Youssouf Toloba, aurait déclaré qu’il refusait la dissolution de son groupe.

La communauté internationale peut soutenir l’effort de l’Etat malien pour restaurer l’ordre dans les cercles de Bankass, Koro et Bandiagara, les plus affectés par les violences récentes. La Minusma, dotée d’un mandat de protection des civils et d’accompagnement de l’Etat, est la première concernée. Avec l’accord des autorités maliennes, elle pourrait dans les semaines à venir ouvrir une base à Bankass avec une présence forte de policiers mais aussi un contingent militaire doté d’une capacité de réaction rapide (comme à Mopti).

Des médiations intercommunautaires seront également nécessaires dans un avenir proche, mais elles ne doivent entraver ni le travail de la justice ni la dissolution des groupes armés impliqués dans les massacres. Des médiations ont déjà été tentées il y a quelques mois avec les Dozos. En septembre 2018, le chef militaire de Dan an Amassagou a signé un accord unilatéral de cessez-le-feu avant de le rompre brutalement deux mois plus tard. Si ces médiations doivent reprendre, il faudra s’assurer que l’ensemble des communautés concernées soient représentés, contrairement à ce qui s’est passé en 2018. La réconciliation entre communautés restera également un vain mot si les pouvoirs publics ne s’impliquent pas davantage dans la résolution des conflits liés aux terres, l’un des principaux moteurs des violences récentes. Il faut notamment que l’Etat retrouve des capacités de régulation des conflits fonciers à la fois pacifiques et acceptées de tous. C’est un enjeu crucial, sans doute plus important que la réactivation de projets de développement qui parfois accentuent les conflits fonciers préexistants.

Au-delà du centre du Mali, l’ensemble des acteurs impliqués dans la lutte contre les groupes jihadistes, Etats sahéliens comme forces internationales, doivent tirer les leçons des violences communautaires récentes et s’abstenir d’impliquer des groupes non étatiques à base ethnique dans leurs stratégies contre-insurrectionnelles. Celles-ci ne permettent au mieux que des victoires à la Pyrrhus : elles affaiblissent ou endiguent provisoirement les groupes jihadistes mais fragilisent la légitimité de l’Etat et nourrissent de dangereuses rancœurs entre les communautés. Les Etats sahéliens et surtout leurs partenaires internationaux doivent également prendre pleinement conscience que les jihadistes ne constituent pas la seule ni même nécessairement la principale menace à la sécurité des populations.

Enfin, un effort spécifique devra être fait en direction des communautés peul touchées par ces violences au Mali mais aussi au Niger et au Burkina Faso. Les gouvernements de la sous-région doivent publiquement condamner tous les actes de stigmatisation et de violence qui visent ces communautés pour leur association présumée à la cause jihadiste, même quand ces actes sont le fait des forces de sécurité nationales. De leur côté, les forces occidentales impliquées au Sahel doivent d’urgence revoir la notion d’arc de crise du « jihad peul » qui animent certaines officines. Les communautés peul, nomades ou pas, ne sont pas des clients naturels de la cause jihadiste. Elles le deviennent seulement quand des politiques les stigmatisent ou génèrent des niveaux de violence inacceptables à leur égard. Contribuer à la protection de ces communautés est le meilleur moyen d’éviter qu’elles se tournent à leur tour vers les groupes les plus radicaux.

Commentary / Africa

Mali : Rester engagé malgré les désaccords

The Malian government’s battle with jihadist insurgencies goes on after two coups in Bamako in the last two years. In this excerpt from the Watch List 2022 – Spring Update, Crisis Group urges the EU and its member states to endorse talks about a return to constitutional rule, increase support for civil society and back electoral reform initiatives.

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Le conflit opposant le gouvernement malien aux insurgés jihadistes est entré dans sa dixième année, sans résolution en perspective. Les autorités de transition au pouvoir depuis 2021 ont adopté une position populiste et anti-occidentale, rejetant la responsabilité de l’impasse sur la France, son alliée de longue date dans la lutte contre les insurgés. Elles ont également intensifié leurs offensives militaires, ce qui a entraîné une augmentation du nombre de victimes civiles. Frustrés par la rhétorique de Bamako et son rapprochement avec la société de sécurité privée russe Wagner, la France et d’autres Etats membres de l’Union européenne (UE) retirent leurs troupes du Mali, à l’exception de celles affectées à la mission des Nations unies dans le pays. L’armée malienne a récemment remporté quelques victoires limitées dans le centre du pays, mais le départ de ses alliés les mieux équipés pourrait affecter la dynamique du conflit, revigorer les militants et aggraver l’interminable crise humanitaire. Les autorités de Bamako ont jusqu’à présent rechigné à relancer un accord de paix conclu en 2015 avec les groupes armés (non jihadistes) du nord. Entretemps, l’Etat a engagé des poursuites judiciaires contre ses opposants politiques et restreint l’espace de débat public, tandis que les attaques en ligne contre les médias indépendants se multiplient.

Les actions de Bamako ont considérablement compliqué la tâche des acteurs extérieurs impliqués dans la stabilisation du Sahel. Le bras de fer entre le gouvernement et la France semble lui avoir octroyé un large soutien interne, mais il a inquiété les pays voisins qui luttent pour contenir la violence jihadiste sur leur propre sol. Bamako s’est également opposée à la tenue d’élections début 2022, conformément à l’accord conclu entre le précédent gouvernement de transition et d’autres capitales d’Afrique de l’Ouest. Ses relations avec la plupart de ses voisins sont au plus mal depuis que la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a imposé des restrictions commerciales au Mali en réponse à l’intransigeance des autorités sur la question des élections.

Malgré le retrait progressif des troupes françaises et européennes et l’antagonisme croissant du Mali vis-à-vis de l’Occident, l’UE et ses Etats membres devraient s’efforcer de maintenir la communication avec les autorités maliennes. Ils devraient éviter les différends publics avec Bamako, qui pourraient saper les efforts déployés par la CEDEAO pour aider à restaurer un régime civil au Mali, tout en travaillant discrètement avec les partenaires régionaux afin d’orienter les autorités vers une transition consensuelle.

Pour ce faire, l’UE et ses Etats membres devraient :  

  • Soutenir les pourparlers pilotés par la CEDEAO, qui visent à trouver un consensus sur le calendrier d’un retour à l’ordre constitutionnel au Mali, en exhortant les parties à rechercher la désescalade et les compromis.
     
  • Renforcer leur soutien diplomatique et financier aux organisations de la société civile malienne, en particulier aux groupes qui soutiennent les libertés de mouvement et d’expression et surveillent les restrictions de ces droits
     
  • ​​​​​​Proposer et, le cas échéant, fournir leur soutien aux initiatives de réformes électorales, notamment en travaillant avec les organisations de la société civile et les autorités compétentes lorsque l’occasion se présente. Un progrès important, que l’UE et les Etats membres devraient soutenir, consisterait à mettre en place un organisme électoral indépendant.

 

Le Mali se détourne de ses partenaires traditionnels après un second coup d’Etat  

Après avoir renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020, l’armée a mis en place un gouvernement essentiellement civil qui a établi de bonnes relations de travail avec ses partenaires étrangers et les pays voisins. Cet arrangement s’est cependant avéré instable. Les chefs militaires ont continué à influencer les décisions du gouvernement, provoquant l’irritation des acteurs civils.

Les tentatives du gouvernement de limiter l’influence des militaires ont incité des officiers de l’armée à opérer un second coup d’Etat en mai 2021. Ils ont alors nommé président de la transition le colonel Assimi Goïta, qui occupait précédemment le poste de vice-président, et installé Choguel Kokalla Maïga comme Premier ministre. Exploitant la montée du ressentiment contre la politique de la France, qui résulte en partie des griefs accumulés au cours des années de présence militaire française, Maïga a imputé la détérioration de la situation sécuritaire au Mali à la stratégie de stabilisation promue par Paris, qui s’articule depuis 2014 autour d’une campagne militaire de contre-insurrection, l’opération Barkhane. En outre, le nouveau gouvernement a considérablement ralenti la mise en œuvre de l’accord de paix signé en 2015 avec les groupes armés du nord et soutenu par l’UE et d’autres acteurs internationaux.

Une série d’accrochages verbaux de plus en plus violents a ensuite attisé les tensions entre le Mali et ses partenaires occidentaux et régionaux.

Une série d’accrochages verbaux de plus en plus violents a ensuite attisé les tensions entre le Mali et ses partenaires occidentaux et régionaux. Ces derniers ont vivement critiqué le projet de Bamako de faire appel à des mercenaires du groupe russe Wagner, ce qui a conduit à une impasse. En parallèle, le gouvernement a remis en cause l’accord que le précédent gouvernement de transition avait conclu avec la CEDEAO et qui prévoyait la tenue d’élections en février 2022. En janvier, en réponse à ce qu’elle considérait comme une provocation de Bamako, qui proposait une transition allant jusqu’à cinq ans, la CEDEAO a restreint le commerce régional avec le Mali et gelé ses actifs financiers. Le bloc a également imposé des sanctions individuelles aux hauts fonctionnaires du gouvernement. Ces sanctions ont profondément contrarié les dirigeants maliens, qui ont appelé la population à manifester, affirmant que la CEDEAO agissait sous pression étrangère.

L’impasse régionale a également touché un autre groupement, le G5 Sahel. Son objectif était de promouvoir la sécurité et le développement dans les cinq pays, même s’il n’a obtenu que peu de résultats tangibles. Le Mali a d’ailleurs quitté le groupe à la mi-mai, lorsque ses partenaires ont refusé de céder la présidence tournante aux autorités militaires à Bamako.

Dans ce contexte, les relations entre le Mali et ses partenaires européens se sont rapidement dégradées. Le 24 janvier, les autorités maliennes ont demandé au gouvernement danois de retirer immédiatement un contingent de 90 personnes qui devait opérer au sein de Takuba, une force opérationnelle européenne que la France avait contribué à mettre en place pour compléter l’opération Barkhane. Les autorités maliennes affirmaient que le Danemark avait enfreint la procédure. Une semaine plus tard, en réponse aux remarques désobligeantes du gouvernement français sur la légitimité des autorités de transition, Bamako expulsait l’ambassadeur de France. Le 4 février, à l’instar de la CEDEAO, l’UE a imposé des interdictions de voyager et des gels d’avoirs à cinq personnalités, dont Maïga, qu’elle accusait d’avoir saboté la transition.

Depuis lors, le fossé a continué à se creuser. Lorsqu’il est devenu évident que, bien que les autorités démentent formellement une quelconque association avec Wagner, des Russes en tenue de camouflage arrivaient effectivement sur les bases militaires du centre du Mali, le président français Emmanuel Macron a déclaré que la présence de la force antiterroriste française dans le pays était devenue intenable. Le 17 février, il a annoncé que les troupes françaises et européennes participant aux opérations Barkhane et Takuba se retireraient du Mali et seraient redéployées dans d’autres pays du Sahel d’ici juin. En avril, l’UE a suspendu ses activités de formation de l’armée malienne. Elle continue cependant à proposer des cours de droit humanitaire et à prodiguer des conseils stratégiques et organisationnels au commandement militaire et au gouvernement, en particulier au ministère de la Défense. À peu près au même moment, la situation sécuritaire au centre du pays s’est légèrement améliorée grâce à la pression exercée par l’armée sur les groupes jihadistes, ce qui a permis le retour de personnes déplacées et un timide regain d’activité économique.

Le gouvernement malien affirme que la situation sécuritaire s’est améliorée parce qu’il a « diversifié ses partenariats ».

Le gouvernement malien affirme que la situation sécuritaire s’est améliorée parce qu’il a « diversifié ses partenariats », arguant que ses efforts créent un environnement propice à d’éventuelles élections. Les autorités semblent croire sincèrement que l’aide russe, qui comprend la livraison rapide d’armes et la présence de paramilitaires russes aux côtés des forces armées nationales lors des combats, pourrait leur permettre d’avancer dans leur campagne anti-insurrectionnelle, et ainsi de répondre aux attentes du peuple malien dans ce domaine. Ils attribuent l’amélioration de la sécurité dans certaines localités aux nouveaux équipements militaires et aux « instructeurs » russes. L’armée a donné un coup de fouet médiatique à ses avancées à travers une campagne de communication énergique.

Mais il est loin d’être certain que l’armée arrivera à maintenir sa position dans le centre. Les derniers développements montrent que les forces armées n’ont pas les moyens de maintenir un contrôle durable sur les zones qu’elles occupent. Les groupes jihadistes reviennent rapidement, et souvent déterminés à se venger des civils qu’ils identifient comme ayant aidé les autorités. Pendant ce temps, l’insécurité sévit toujours dans d’autres régions du pays. Le départ imminent des troupes attachées à Barkhane et Takuba pourrait donner aux jihadistes l’opportunité d’élargir leurs opérations. De plus, la force de l’ONU sera privée d’une partie de ses ressources, car elle dépendait de la couverture aérienne ainsi que du soutien médical et logistique français. La situation humanitaire reste désastreuse, tant en termes de personnes déplacées que de victimes civiles. En outre, si la mission française a eu sa part de plaintes pour violation des droits de l’homme, les antécédents de Wagner donnent à penser que les abus ne vont faire qu’empirer avec le départ des troupes européennes et l’influence des « instructeurs » de Wagner sur le comportement de l’armée.

En effet, les récentes actions de l’armée malienne révèlent un non-respect des règles du droit international humanitaire chez les soldats maliens et le lourd tribut payé par les civils. En avril, l’armée a déclaré avoir tué 203 militants lors d’une opération dans le village de Moura. Selon de nombreux rapports d’organisations de défense des droits de l’homme et de médias internationaux, l’opération a tourné au bain de sang, les troupes maliennes et les mercenaires de Wagner exécutant sommairement des centaines de civils qu’ils accusaient de collaborer avec les jihadistes. Le gouvernement a empêché les Nations unies d’enquêter sur l’incident.

Les signes d’une restriction de l’espace politique semblent également s’accumuler. Les autorités judiciaires ont arrêté ou lancé des procédures contre certains leaders de l’opposition, notamment les plus critiques à l’égard du Premier ministre, les accusant d’être impliqués dans des activités déstabilisantes et d’inciter à la division ethnique. Elles ont d’ailleurs mis en prison deux hommes politiques pour avoir critiqué le chef du gouvernement. (Leurs critiques ne constituent pas le motif officiel de leur arrestation). Le gouvernement s’appuie également sur une forme de rejet de l’Occident pour justifier des restrictions en matière de débat public, en accusant ses opposants de prendre parti pour des puissances étrangères. Activistes, journalistes et membres de l’opposition politique expriment une inquiétude croissante quant à leur capacité à travailler librement ou à contester le discours officiel.

Comment l’UE peut maintenir son implication

L’UE a longtemps cherché à adopter une approche globale de la situation au Mali, en mettant l’accent sur les solutions politiques aux défis auxquels le pays est confronté, la bonne gouvernance et le développement social, environnemental et économique. Ces dernières années, elle a promis un soutien accru aux dirigeants civils du Sahel pour les aider à promouvoir une bonne gouvernance, mais avec la montée de la violence, sa mise en œuvre s’est avérée difficile. Aujourd’hui, confrontés à l’impasse avec Bamako, les diplomates européens peinent tant à mettre en œuvre leur stratégie qu’à préserver leurs relations avec les autorités maliennes. Toutefois, les Etats membres de l’UE devraient rester impliqués dans la mission de l’ONU au Mali, à l’instar de l’Allemagne qui a annoncé le 11 mai son intention d’augmenter son contingent sur place. Ensuite, l’Union et ses Etats membres pourraient et devraient prendre trois initiatives importantes.

L’UE d’user de ses bons offices pour faire progresser ces négociations vers un consensus.

Tout d’abord, l’UE et ses Etats membres devraient activement soutenir la voie diplomatique employée par la CEDEAO, qui tente de persuader Bamako d’accepter un délai raisonnable pour le retour à l’ordre constitutionnel. Les récentes déclarations des deux parties indiquent que les tensions entre Bamako et le bloc pourraient s’apaiser, ce qui renforce les perspectives d’un accord. Une diplomatie discrète et, le cas échéant, un soutien public permettraient à l’UE d’user de ses bons offices pour faire progresser ces négociations vers un consensus. À ce stade, de nouvelles sanctions risqueraient de compliquer des négociations déjà délicates. L’UE devrait plutôt signaler son intention de commencer à réduire les sanctions en cas de progrès avec l’organisation ouest-africaine.

Deuxièmement, l’UE devrait renforcer son soutien actuel aux organisations de la société civile malienne face au durcissement des restrictions en matière de liberté d’expression. Les groupes internationaux de défense des droits humains et les médias étrangers ayant de plus en plus de mal à travailler au Mali, les acteurs nationaux seront amenés à jouer un rôle essentiel, à la fois en mettant en lumière les abus et les restrictions et en permettant un débat public dynamique. Mais ils sont confrontés à une pression croissante. Le soutien diplomatique et financier de l’UE pourrait les aider à poursuivre leurs activités, qui sont importantes tant à court terme que dans la perspective d’élections à venir. Même s’il existe un certain risque que les financements occidentaux sapent la crédibilité des ONG locales, l’UE pourrait l’atténuer en travaillant avec des organismes bien établis dans leurs régions et leurs localités, notamment les nombreux groupes de femmes qui travaillent en dehors de la capitale. Pour l’instant, étant donné l’atmosphère politique tendue, l’UE devrait toutefois éviter les initiatives fortement médiatisées.

Troisièmement, l’UE et ses Etats membres devraient proposer leur soutien aux initiatives de réformes électorales. De nombreux diplomates européens à Bruxelles et au Sahel craignent, à juste titre, que les autorités ne s’appuient sur des promesses de réformes majeures, voire d’amendements constitutionnels, pour retarder la transition vers un régime constitutionnel. Un large consensus prévaut néanmoins sur la nécessité de certaines réformes et l’UE devrait indiquer clairement qu’elle est prête à aider à élaborer les restructurations nécessaires pour avancer vers des élections.

Parmi les réformes en cours de discussion, l’une des plus importantes est la création d’un organisme électoral indépendant, que l’UE et les Etats membres devraient soutenir. Un tel organe pourrait reprendre le rôle du ministère de l’Administration territoriale dans l’organisation des élections, tout en limitant la compétence d’arbitrage des litiges électoraux de la cour constitutionnelle. Ces deux mesures permettraient de renforcer la confiance du public dans l’intégrité des élections, de nombreux Maliens accusant l’administration territoriale et la cour d’avoir manipulé les résultats des élections législatives de 2020 en faveur du parti au pouvoir. La création d’une autorité électorale indépendante semble bénéficier d’un soutien national solide – elle a été identifiée comme une priorité dans des forums tels que le dialogue national inclusif de 2019, les journées de concertation nationale de 2020 et les assises nationales de la refondation de décembre 2021. Mais sa mise en place tangible serait une entreprise d’envergure, nécessitant des modifications législatives complexes et des ressources supplémentaires. L’UE devrait indiquer clairement qu’elle souhaite y contribuer par un soutien technique et financier.