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Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique
Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique
Mali : défaire le coup d’Etat sans revenir en arrière
Mali : défaire le coup d’Etat sans revenir en arrière
Fulani people protest during a silent march organized by the Mouvement Peul et allies pour la paix, an organisation of ethnic Fulani people on June 30, 2018 in Bamako in response to a massacre in Koumaga, Mali. MICHELE CATTANI / AFP
Q&A / Africa

Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique

Une attaque visant des populations peul dans la région de Mopti a fait au moins 134 morts le 23 mars, dernier épisode d'une série de violences intercommunautaires. Dans ce questions-réponses, notre directeur du projet Sahel Jean-Hervé Jézéquel appelle les autorités maliennes à enrayer l'engrenage du nettoyage ethnique.  

Que s’est-il passé ?

Le 23 mars 2019 – alors même que le Conseil de sécurité des Nations unies entamait une visite officielle au Mali – une centaine d’hommes en armes ont attaqué le village d’Ogossagou-Peul, situé à une douzaine de kilomètres de la ville de Bankass (30 000 habitants), dans le centre du pays. Ils ont massacré, sans distinction de sexe ou d’âge, les villageois appartenant quasi exclusivement à la communauté peul – qui compte de nombreux éleveurs mais aussi des agriculteurs sédentarisés. La Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) fait état d’au moins 134 victimes civiles. La situation reste confuse et le bilan pourrait s’alourdir : autour d’Ogossagou, d’autres villages à majorité peul ont été menacés et certains auraient été attaqués.

Ce massacre s’inscrit dans un contexte de violences intercommunautaires dans le centre du Mali, qui s’intensifient de façon inquiétante ces derniers mois. Le 1er janvier 2019, Koulogon, un autre village du cercle de Bankass, a été la cible d’une attaque similaire qui a fait au moins 37 morts parmi la communauté peul, dont des femmes et des enfants. Les violences frappent en premier lieu les civils peul de la région. D’autres communautés, notamment dogon et bambara, sont aussi victimes d’actions violentes. Celles-ci sont jusqu’à présent de moindre ampleur mais elles nourrissent un cycle de représailles. Deux semaines avant l’attaque d’Ogossagou, des habitants d’au moins deux villages dogon de la région avaient été la cible d’attaques attribuées à des éléments armés peul mal identifiés.

Les violences intercommunautaires dépassent désormais la seule région de Mopti et menacent la stabilité du Mali comme du Burkina Faso voisin.

Qui sont les assaillants et quelles sont leurs motivations ?

L’identité des assaillants reste à établir mais les Dozos (la variante orthographique Donsos est parfois utilisée), des groupes armés présents dans plusieurs cercles (districts) des régions de Mopti et Ségou, sont montrés du doigt. Dans le cercle de Bankass, une des huit circonscriptions de la région de Mopti, ils recrutent essentiellement au sein des populations dogon, constituées en majorité de paysans sédentaires. Une grande partie de ces Dozos se sont réunis fin 2016 pour former Dan an Amassagou (« les chasseurs qui se confient à dieu » en langue dogon), une association dotée d’une branche politique et d’une branche militaire.

A l’origine, les Dozos étaient des associations de chasseurs chargés de la gestion des espaces de brousse autour des villages. Les groupes actuels ont largement été détournés de cette fonction première pour devenir de véritables groupes paramilitaires : ils ont acquis des armes de guerre et établissent des bases dans les villes et villages au vu et au su des autorités maliennes. Ces groupes armés disent se mobiliser pour protéger leurs communautés et remédier à l’impuissance des forces de sécurité maliennes face au développement des groupes jihadistes.

La circulation d’armes de guerre et le prétexte de la lutte contre les jihadistes ont ouvert les vannes d’une violence à base ethnique sans précédent dans la région.

Les Dozos accusent souvent leurs voisins peul de soutenir les jihadistes, notamment la Katiba Macina, solidement implantée dans d’autres cercles de la région de Mopti. En réalité, les tensions entre communautés sont plus anciennes : elles recouvrent en partie des rivalités entre éleveurs et agriculteurs et des luttes pour le pouvoir politique local, et plus encore pour l’accès aux terres. La circulation d’armes de guerre et le prétexte de la lutte contre les jihadistes ont ouvert les vannes d’une violence à base ethnique sans précédent dans la région, dont l’un des principaux enjeux est le contrôle des espaces agricoles et pastoraux.   

Le commandement de Dan an Amassagou aurait décidé, lors d’une réunion le 13 mars, de chasser les populations peul des zones situées entre Bandiagara et Bankass (moins de 30 kilomètres séparent les deux localités). Cette réunion aurait fait suite à l’attaque de deux villages dogon dans la région de Bandiagara au cours de laquelle des greniers à céréales auraient été incendiés et au moins un individu proche des Dozos exécuté. Il est difficile de vérifier ces informations, mais Dan an Amassagou a effectivement annoncé le 20 mars qu’elle procéderait à des patrouilles de sécurisation dans la zone concernée.  

Pourquoi les forces maliennes et internationales présentes dans la région de Mopti ne sont-elles pas intervenues ?

Les Dozos entretiennent des rapports ambigus avec les forces de sécurité maliennes. En 2016, au moment où les Dozos s’organisent pour assurer des missions de défense de leurs communautés, une partie des autorités politiques et militaires de la zone tolèrent, voire encouragent leur développement, espérant qu’il contribuera à freiner l’avancée des groupes jihadistes dans des zones rurales du centre du Mali où l’Etat se sait fragilisé. Les autorités politiques et militaires ont ensuite été débordées par l’activité de ces groupes, qui ont rapidement profité de leur position de force pour régler des comptes et asseoir leur influence dans les affaires locales. L’armée a fait quelques tentatives pour désarmer des groupes de Dozos, notamment en juillet 2018, mais ces mesures ont suscité beaucoup de résistance et la colère des Dozos, qu’une partie de la population soutient. Les forces de sécurité maliennes, déjà mises sous pression par les groupes jihadistes dans le centre, craignent désormais de se mettre à dos ces groupes armés, qui par ailleurs renseignent l’armée et partagent avec elle, au moins officiellement, le même ennemi. En réalité, à part quelques rares confrontations directes comme récemment dans la région de Djenné, dans le Delta du Niger dans le centre du pays, les Dozos s’en sont jusqu’ici plus souvent pris aux civils non armés qu’aux groupes jihadistes.

Les forces internationales sont également actives dans le centre du pays, mais la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) a concentré ses moyens sur Mopti et sa mobilité est limitée par son manque de moyens et ses règles de sécurité. De son côté, l’opération militaire française Barkhane est dotée d’un mandat antiterroriste et se préoccupe plus de lutte contre les jihadistes que de protection des civils. Cette hiérarchie des priorités est incompréhensible pour une partie des populations de la région de Mopti. En effet, les Dozos terrorisent davantage les populations civiles que ne le font les jihadistes. Ces derniers ont certes visé des civils mais ils n’ont jamais, dans la région, commis de massacres d’une ampleur comparable aux tueries d’Ogossagou ou de Koulogon. De nombreux intellectuels peul interrogés ces derniers mois par Crisis Group estiment que leur communauté n’est pas protégée comme les autres du fait des liens étroits que de nombreux acteurs politiques et sécuritaires, y compris parmi les partenaires internationaux, lui attribuent avec les jihadistes. Plus le sentiment de stigmatisation de ces communautés s’approfondit, plus elles risquent de se tourner vers les groupes jihadistes.

Est-ce un évènement isolé ? Peut-on parler de nettoyage ethnique ?

Le massacre d’Ogossagou est tout sauf un évènement isolé. Les civils peul sont pris pour cible depuis plusieurs années dans le centre du Mali, et plus récemment au Burkina Faso. Dès 2016, un rapport de Crisis Group s’inquiétait des violences dont étaient victimes les populations peul dans le centre du Mali. En mai 2012, un litige foncier a conduit au massacre d’au moins seize pasteurs peul par des agriculteurs dogon à Sari, dans le cercle de Koro, voisin de Bankass. Cet épisode, resté impuni, a joué un rôle direct dans la dynamique d’armement de nomades peul au cours des mois suivants ; une partie d’entre eux ont rejoint les mouvements jihadistes. Plusieurs rapports, dont ceux de l’organisation Human Rights Watch, ont montré du doigt les forces de sécurité maliennes pour des arrestations arbitraires et même de possibles exécutions extrajudiciaires de Peul suspectés de complicité avec les jihadistes.

La violence s’inscrit dans une logique de nettoyage ethnique inédite dans cette région du Mali.

Ces derniers mois, le rythme des massacres s’est néanmoins emballé, opérant un changement d’échelle. La nature de ces violences ne fait plus de doute : il ne s’agit plus seulement d’éliminer de jeunes hommes pour leur dérober leurs troupeaux ou les empêcher de rejoindre les jihadistes. En tuant femmes et enfants en bas âge, en brûlant habitations et greniers à céréales, il s’agit pour les assaillants de terroriser les populations civiles et de contraindre une communauté spécifique, en l’occurrence des Peul, à quitter la zone. La violence s’inscrit dans une logique de nettoyage ethnique inédite dans cette région du Mali.

Ces violences risquent non seulement de se répéter, mais aussi de s’étendre et d’encourager un peu plus les différentes communautés à rejoindre le camp qui se présente comme leur protecteur. L’alliance entre les jihadistes de la Katiba Macina et la communauté peul n’a pourtant rien d’évident. Hammadoun Koufa, le chef de la Katiba Macina et l’une des figures fondatrices de la coalition jihadiste dénommée Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), avait exprimé dans ses premiers messages en tant que dirigeant jihadiste de profondes réticences à assumer la défense d’une quelconque cause peul. Un tel positionnement pouvait en effet gêner un projet insurrectionnel qui dépassait de loin le cadre d’une seule ethnie. Sous la pression de ses propres combattants, dont les familles sont victimes de violences, et sans doute aussi par choix stratégique du commandement du GSIM, Koufa s’est posé à partir de décembre 2018 en rassembleur des communautés peul du Sahel sous la bannière du jihad. Les évènements comme celui d’Ogossagou ne peuvent que pousser de jeunes Peul désorientés et furieux des violences dont leurs familles sont victimes à le croire.

Enfin, les violences contre des civils peul dépassent le centre du Mali. En juillet 2018, un rapport de Crisis Group a montré comment les populations nomades peul de la frontière Mali-Niger étaient devenues les victimes collatérales de la guerre par groupes interposés que se livrent les forces françaises de l’opération Barkhane et des groupes jihadistes implantés dans la région. Plus récemment, des violences collectives ont frappé les communautés peul du Burkina Faso : le 23 mars, jour du massacre de Koulongo au Mali, des groupes d’autodéfense Koglweogo, qui présentent des similitudes avec les Dozos du Mali, tuaient une centaine de civils peul à Yirgou, à 200 kilomètres au nord de Ouagadougou ; en février dernier, dans la région de Kain, une zone frontalière proche de Bankass, plusieurs dizaines de Peul ont été la cible d’exécutions arbitraires, perpétrées, selon un récent rapport du Mouvement burkinabè des droits de l'homme et des peuples (MBDHP), par les forces de sécurité burkinabè. Au centre du Sahel, il est à craindre que les jihadistes ne soient plus les seuls groupes à terroriser les populations civiles.

Comment prévenir l’extension des violences ?

Le gouvernement semble avoir pris la mesure de l’évènement. Le lendemain du massacre, il s’est réuni en conseil extraordinaire pour annoncer une série de remaniements dans la haute hiérarchie militaire et surtout décréter la dissolution de l’association Dan an Amassagou. Il est crucial et urgent de traduire ce décret en réalité de terrain. L’Etat doit désarmer les groupes armés impliqués dans les récentes tueries. L’impunité de ces dernières années a également sa part dans la montée des niveaux de violence ; dans les mois à venir, la justice devra elle aussi jouer son rôle. Il faudra identifier, arrêter et punir les principaux auteurs de ces atrocités afin de donner à tous un signal fort. Après des mois de tergiversations qui ont permis à ces groupes communautaires de s’affirmer, la reprise en main de la zone par les forces de sécurité maliennes pourrait cependant s’avérer difficile. Selon des sources non verifiées, le chef militaire de Dan an Amassagou, Youssouf Toloba, aurait déclaré qu’il refusait la dissolution de son groupe.

La communauté internationale peut soutenir l’effort de l’Etat malien pour restaurer l’ordre dans les cercles de Bankass, Koro et Bandiagara, les plus affectés par les violences récentes. La Minusma, dotée d’un mandat de protection des civils et d’accompagnement de l’Etat, est la première concernée. Avec l’accord des autorités maliennes, elle pourrait dans les semaines à venir ouvrir une base à Bankass avec une présence forte de policiers mais aussi un contingent militaire doté d’une capacité de réaction rapide (comme à Mopti).

Des médiations intercommunautaires seront également nécessaires dans un avenir proche, mais elles ne doivent entraver ni le travail de la justice ni la dissolution des groupes armés impliqués dans les massacres. Des médiations ont déjà été tentées il y a quelques mois avec les Dozos. En septembre 2018, le chef militaire de Dan an Amassagou a signé un accord unilatéral de cessez-le-feu avant de le rompre brutalement deux mois plus tard. Si ces médiations doivent reprendre, il faudra s’assurer que l’ensemble des communautés concernées soient représentés, contrairement à ce qui s’est passé en 2018. La réconciliation entre communautés restera également un vain mot si les pouvoirs publics ne s’impliquent pas davantage dans la résolution des conflits liés aux terres, l’un des principaux moteurs des violences récentes. Il faut notamment que l’Etat retrouve des capacités de régulation des conflits fonciers à la fois pacifiques et acceptées de tous. C’est un enjeu crucial, sans doute plus important que la réactivation de projets de développement qui parfois accentuent les conflits fonciers préexistants.

Au-delà du centre du Mali, l’ensemble des acteurs impliqués dans la lutte contre les groupes jihadistes, Etats sahéliens comme forces internationales, doivent tirer les leçons des violences communautaires récentes et s’abstenir d’impliquer des groupes non étatiques à base ethnique dans leurs stratégies contre-insurrectionnelles. Celles-ci ne permettent au mieux que des victoires à la Pyrrhus : elles affaiblissent ou endiguent provisoirement les groupes jihadistes mais fragilisent la légitimité de l’Etat et nourrissent de dangereuses rancœurs entre les communautés. Les Etats sahéliens et surtout leurs partenaires internationaux doivent également prendre pleinement conscience que les jihadistes ne constituent pas la seule ni même nécessairement la principale menace à la sécurité des populations.

Enfin, un effort spécifique devra être fait en direction des communautés peul touchées par ces violences au Mali mais aussi au Niger et au Burkina Faso. Les gouvernements de la sous-région doivent publiquement condamner tous les actes de stigmatisation et de violence qui visent ces communautés pour leur association présumée à la cause jihadiste, même quand ces actes sont le fait des forces de sécurité nationales. De leur côté, les forces occidentales impliquées au Sahel doivent d’urgence revoir la notion d’arc de crise du « jihad peul » qui animent certaines officines. Les communautés peul, nomades ou pas, ne sont pas des clients naturels de la cause jihadiste. Elles le deviennent seulement quand des politiques les stigmatisent ou génèrent des niveaux de violence inacceptables à leur égard. Contribuer à la protection de ces communautés est le meilleur moyen d’éviter qu’elles se tournent à leur tour vers les groupes les plus radicaux.

A crowd of people cheer Malian army soldiers at the Independence Square after a mutiny, in Bamako, Mali August 18, 2020. Picture taken August 18, 2020. REUTERS/Moussa Kalapo
Statement / Africa

Mali : défaire le coup d’Etat sans revenir en arrière

Le 18 août 2020 au Mali, un coup d’Etat militaire intervient après deux mois de manifestations contre le président Keïta. Les acteurs maliens et leurs partenaires doivent restaurer l’ordre constitutionnel, sans se contenter de rétablir le système et de remettre en place les personnalités renversées, qui ont largement contribué à générer la crise.

A la faveur d’un coup d’Etat ayant vu l’arrestation du président malien Ibrahim Boubacar Keïta et de son Premier ministre Boubou Cissé, les militaires ont pris le pouvoir au Mali le 18 août 2020. Ce coup est la dernière expression en date d’une crise politique majeure, marquée depuis début juin par de nombreuses manifestations qui réclament la démission du président Keïta. Les partenaires régionaux et internationaux de Bamako demandent, en toute légitimité, que l’ordre constitutionnel soit restauré. Ils doivent maintenir la pression sur les militaires afin que ceux-ci tiennent leur engagement de restituer le pouvoir aux civils dans les plus brefs délais. Mais un simple retour en arrière serait préjudiciable au pays. La crise politique dont souffrait le Mali, et la crise sécuritaire qui en découle, existaient avant le coup ; le mouvement de protestation reflète l’exaspération d’une grande partie de la population face à une démocratie et à une gouvernance défaillantes depuis de nombreuses années. Les Maliens et leurs partenaires devraient aussi saisir cette occasion pour s’assurer que le pays entame une véritable transition.

Le 18 août 2020, des tirs éclatent dans deux camps militaires situés respectivement au nord et au sud de Bamako, à Kati et N’Tominkorobougou. Un haut responsable de la garde nationale est arrêté par les mutins alors que des convois partent vers la capitale malienne. Presque au même moment, à Bamako, des hommes armés arrêtent de hauts responsables civils et militaires, tels que les ministres des Finances et de l’Intérieur, ou encerclent leur domicile. La situation est confuse, mais la simultanéité des évènements suggère qu’il ne s’agit pas d’une simple mutinerie et qu’une tentative de coup d’Etat est en cours. La situation évolue rapidement en fin d’après-midi ; des militaires s’emparent du Premier ministre Boubou Cissé et du président Keïta au domicile de ce dernier, sous les acclamations de ceux qui s’étaient réunis sur place.

Dans la nuit, le président Keïta, visiblement sous la contrainte, annonce sa démission ainsi que la dissolution de l’Assemblée nationale et du gouvernement. Quelques heures plus tard, un groupe de militaires parlant au nom du Comité national pour le salut du peuple (CNSP) prononce une courte allocution télévisée. Ils déclarent qu’ils assureront la gestion de l’Etat malien jusqu’à la tenue d’élections crédibles, qu’ils s’engagent à organiser dans les meilleurs délais, selon leurs propres termes. Les militaires auront ainsi pris les commandes du pays, presque sans effusion de sang, au terme d’un coup d’Etat qui aura duré moins de 24 heures.

Dès le 19 août, les dirigeants du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des Forces patriotiques (M5-RFP), qui anime la contestation populaire contre le président Keïta depuis début juin, se félicitent de sa démission et des dissolutions du gouvernement et de l’Assemblée nationale. Ils se disent prêts à participer à une transition républicaine et à l’élaboration d’une feuille de route, en collaboration avec le CNSP. Il est trop tôt pour savoir si le mouvement de contestation et les responsables de la junte trouveront les moyens de s’entendre durablement. Mais le M5-RFP cherchera sans doute à faire en sorte que les militaires ne récoltent pas tous les bénéfices d’un changement de pouvoir dans lequel le mouvement a joué un rôle central pendant les longues semaines de mobilisation et de protestation.

On ne sait que peu de choses sur le groupe de militaires à l’origine du coup d’Etat. Contrairement à ceux qui avaient fomenté celui de mars 2012, il semble que les chefs de la junte qui a pris le pouvoir à Bamako soient tous des officiers de haut rang issus des différents corps des forces de défense et de sécurité maliennes. Le 19 août 2020, les colonels Assimi Goita, commandant du bataillon autonome des forces spéciales, et Malick Diaw, chef adjoint du camp militaire de Kati, sont nommés respectivement président et vice-président du CNSP. Comme d’autres membres du comité, ils ont servi au Nord du pays pendant la crise de 2012. Ils justifient leur action par l’état de délabrement du pays, dont ils rendent responsable le président déchu, et appellent la société civile et les mouvements sociopolitiques à les rejoindre pour constituer une « transition politique civile » et s’accorder sur une feuille de route qui jettera les bases de la reconstruction du pays. Ils demandent également aux organisations sous-régionales et internationales de les soutenir. Enfin, ils déclarent qu’ils souhaitent voir appliquer l’accord de paix signé en juin 2015 avec les mouvements politico-militaires du Nord du pays et – cherchant sans doute à rassurer les forces militaires internationales présentes au Mali – affirment qu’ils demeurent engagés à leurs côtés.

Ces évènements surviennent dans un contexte politique tendu. Depuis le mois de juin, des manifestations régulières réclamant le départ du président sont organisées par le M5-RFP, une organisation hétéroclite composée de groupes et de personnalités religieuses, politiques et de la société civile. Le 10 juillet, ces manifestations jusque-là pacifiques et prônant la désobéissance civile dégénèrent en violences mortelles et poussent la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) – organisation régionale regroupant quinze Etats d’Afrique de l’Ouest qui s’est dotée en 2001 d’un protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance – à intensifier une médiation initiée en juin.

Les évènements du 18 août semblent ramener le Mali au point de départ de la crise de mars 2012.

Cette crise politique a éclaté à la suite des élections législatives de mars et avril 2020, et plus particulièrement après une décision controversée de la Cour constitutionnelle ; celle-ci a invalidé les résultats de plusieurs centaines de bureaux de vote, modifiant ainsi l’at­tri­bu­tion de 31 sièges de députés sur un total de 147. Pourtant, loin d’exprimer un simple contentieux post-électoral, cette crise apparait comme le fruit d’un mécontentement profond et récurrent face à un Etat malien dysfonctionnel, corrompu et incapable de relever la multitude de défis auxquels est confronté ce pays parmi les plus pauvres au monde. Les graves tensions sécuritaires qui secouent le pays, marquées par la présence de mouvements armés autonomistes, d’insurgés jihadistes et de groupes d’autodéfense à base communautaire, ne sont en réalité que le symptôme d’une crise qui touche le cœur de la démocratie malienne.

Affaibli et discrédité par des années de gouvernance défaillante, le gouvernement malien a longtemps vacillé avant d’être finalement renversé, sur fond d’élections organisées dans des conditions sécuritaires peu propices à la transparence. Ces dernières années, il a périodiquement organisé de grands moments de concertation nationale, et promis publiquement d’améliorer la gouvernance. Mais ses promesses ont rarement été suivies d’effet et sonnaient comme autant d’occasions manquées par l’élite dirigeante. Même face à l’intensification de la pression de la rue ces dernières semaines, le président n’a pas saisi la profondeur du mécontentement et a au contraire avancé des concessions qui, une fois de plus, se sont révélées insuffisantes.

Dès le 18 août, la communauté internationale (Cedeao, ONU, Union africaine, Union européenne, France et Etats-Unis) condamne unanimement la prise de pouvoir par les militaires maliens et demande le rétablissement de l’ordre constitutionnel ainsi que la libération du président, du Premier ministre et des autres personnalités politiques arrêtées. La Cedeao suspend le Mali de tous les organes de décision de l’organisation régionale et appelle ses membres à fermer leurs frontières et à arrêter tous les flux et transactions économiques avec le Mali. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine suspend également le Mali de l’UA jusqu’au retour de l’ordre constitutionnel. La question de savoir si Keïta doit reprendre ses fonctions ou si le rétablissement de l’ordre constitutionnel peut prendre d’autres formes divise les partenaires internationaux. Certains, comme la France, ont pris acte de l’annonce de la démission du président et appelé au rétablissement sans délai d’une autorité civile. Le 20 août, la Cedeao a, de son côté, appelé au rétablissement du président Keïta dans ses fonctions et demandé des sanctions contre la junte.

Les principaux partenaires du Mali ont raison d’exiger le respect des principes démocratiques et le rétablissement de l’ordre constitutionnel. Ils doivent maintenir la pression sur les officiers pour que ces derniers assurent un retour à un pouvoir civil transparent dans les plus brefs délais et qu’ils libèrent les personnalités en détention. Mais il serait risqué de se focaliser uniquement sur la restauration du pouvoir et des personnalités renversées, dont le rejet par une large frange de la population est à l’origine de la crise. Si la communauté internationale impose le rétablissement du président, cela pourrait susciter d’importants mouvements de résistance non seulement de la part de militaires solidement armés mais aussi des mouvements de la société civile qui se sont mobilisés dans la rue pour réclamer son départ.

Avant toute autre chose, le pays a besoin d’une gouvernance favorable à de réelles réformes, en particulier l’assainissement des finances publiques et le redéploiement effectif des services de l’Etat sur l’ensemble du territoire. En d’autres termes, les Maliens et leurs partenaires pourraient aussi faire de cette inadmissible prise de pouvoir militaire une occasion de tourner la page sur un statu quo qui a plongé le pays dans une profonde crise politico-sécuritaire.

Une période de transition est sans doute inévitable, mais elle doit être la plus courte possible. Les militaires devraient tenir leur engagement de rendre le pouvoir aux civils d’ici quelques jours, ou semaines tout au plus. Plusieurs options existent. Le Mali pourrait s’inspirer de l’exemple de son voisin, le Burkina Faso, où, après le départ forcé du président Compaoré en 2014, la transition a permis de renouer avec l’ordre constitutionnel et une forme de stabilité politique (même si des incidents graves, dont une tentative de coup d’Etat, ont ponctué cette période). L’armée a transféré le pouvoir aux civils en moins d’un mois par le biais d’une charte nationale de transition, rédigée avec les forces politiques et les principales organisations de la société civile. Celle-ci a mis en place un système dans lequel un président civil est choisi en dehors de la classe politique par un collège de désignation composé de civils et de militaires, et présidé par un représentant religieux. Le président a ensuite nommé un Premier ministre et son gouvernement. La charte a également instauré un conseil national de transition faisant office d’assemblée législative et composé de membres issus des principales forces politiques et de la société civile.

Dans le cas malien, les membres du conseil national de transition pourraient émaner des rangs de l’opposition étendue au M5-RFP, de l’ancienne majorité et des représentants de la société civile. Chaque composante créerait son groupe selon un quota déterminé dans la charte. Ce conseil national pourrait rédiger une feuille de route visant à guider l’action du gouvernement et dont le but premier serait d’amorcer une véritable réforme de la gouvernance et un assainissement des finances publiques, sans doute à travers un audit général. Le gouvernement de transition devra préparer des élections auxquelles ses membres ne sauraient être candidats eux-mêmes.

La Cedeao pourrait profiter de la visite qu’elle prévoit d’effectuer à Bamako dans les jours à venir pour suggérer un scénario de cet ordre au CNSP et aux autres forces politiques maliennes. Si la transition s’opère, la Cedeao, avec le soutien de l’Union africaine, pourrait aussi être invitée par les autorités de transition à veiller à ce que l’ordre constitutionnel soit effectivement rétabli, notamment via l’organisation d’élections.

Les évènements du 18 août semblent ramener le Mali au point de départ de la crise de mars 2012. A l’époque, des militaires avaient renversé le président Touré, ouvrant une période de troubles politiques alors qu’une crise sécuritaire secouait le Nord du pays. La leçon est sans appel : les huit ans qui se sont écoulés depuis ont largement étés gaspillés, et le surplace politique s’est révélé coûteux. En privilégiant la sécurité sur la gouvernance, les partenaires du Mali ont négligé le fait qu’un Etat compétent et pourvoyeur de services est un fondement indispensable de la stabilité du pays et de la région. Sans nul doute, le chantier de la gouvernance est plus laborieux et plus long. Mais les évènements du 18 août sonnent comme un rappel : il s’agit également du chantier le plus important pour apporter une réponse durable aux défis politiques et sécuritaires auxquels le pays est confronté.