Fulani herders are seen chatting as they gather at the N'gonga cattle market near Dosso, Niger on 22 June 2019
Report 301 / Africa

Sud-ouest du Niger : prévenir un nouveau front insurrectionnel

Dans le sud-ouest du Niger, le banditisme armé pourrait renforcer la méfiance entre les communautés et favoriser des insurrections susceptibles d’être exploitées par les jihadistes. Les autorités nigériennes devraient agir pour remédier aux injustices subies par les communautés vivant de l’élevage, initier des dialogues intercommunautaires et mieux encadrer les groupes d’autodéfense embryonnaires.

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Que se passe-t-il? Sous l’influence de groupes armés opérant depuis le Nigéria, un banditisme organisé et violent se répand progressivement au sud-ouest du Niger, le long d’une bande frontalière allant des villes de Maradi à Dogondoutchi. Ce phénomène renforce la méfiance entre les communautés, créant un contexte favorable à l’émergence d’insurrections armées.

En quoi est-ce significatif? Les tensions locales sont souvent exploitées par les groupes jihadistes dont la présence dans cet espace est désormais une réalité. Leur enracinement pourrait ouvrir un nouveau front de violence pour le Niger et menacer d’encerclement Niamey, la capitale du pays.

Comment agir? Les autorités nigériennes devraient compléter leurs efforts sécuritaires actuels par des mesures préventives visant principalement à remédier aux injustices subies par les communautés vivant de l’élevage, à initier des dialogues intercommunautaires et à mieux encadrer les groupes d’autodéfense embryonnaires.

Sous l’influence de gangs opérant depuis le Nigéria, le banditisme se répand au sud-ouest du Niger. Le long d’une bande frontalière allant des villes nigériennes de Maradi à Dogondoutchi (ou Doutchi), des groupes de bandits armés volent des troupeaux entiers et kidnappent des centaines de villageois. Nombre de leurs membres sont mus par l’appât du gain, mais d’autres – en particulier les nomades victimes de la crise du pastoralisme – prennent les armes pour défendre leurs biens et leurs familles ou se venger d’injustices. En réaction, les autres communautés, notamment sédentaires, constituent des groupes d’autodéfense encore embryonnaires. Ce contexte porte en germe les conditions d’un contexte insurrectionnel que pourraient exploiter les jihadistes. Les autorités nigériennes mobilisent leur appareil sécuritaire pour répondre à ces nouvelles menaces. Elles devraient également agir de façon préventive pour limiter la tentation d’habitants de ces régions, notamment les éleveurs exposés à une crise du pastoralisme qui les appauvrit, de prendre les armes, et envisager des processus de démobilisation des bandits.

Le banditisme transfrontalier n’est pas un phénomène nouveau le long de la bande reliant Maradi à Doutchi. Il a donné naissance depuis plusieurs décennies à des filières criminelles organisées qui se sont transformées au début des années 2010, sous l’effet de dynamiques extérieures. En Libye, depuis la crise de 2011, l’économie de guerre s’articule autour des trafics, ce qui a facilité et amplifié les flux illégaux (carburant de contrebande, drogue) provenant du Nigéria. Dans le sens inverse, un flux d’armes de guerre issues des stocks de l’ère Kadhafi approvisionne, depuis la Libye, les groupes criminels nigériens et nigérians. Ces gangs, concentrés dans les Etats du nord du Nigéria dans les années 2010, ont redoublé de violence et se sont spécialisés dans le vol de troupeaux, les enlèvements et les assassinats ciblés. Cette violence s’est exportée sur le versant nigérien de la frontière, à Maradi à partir de 2016, puis à Tahoua en 2019. Ces bandits armés, liés aux réseaux impliqués dans l’économie criminelle transfrontalière, recrutent parmi toutes les communautés de la région (haoussa, touareg ou peul).

Ce banditisme est en train de se transformer et de donner naissance à de nouvelles formes de violence, notamment sous l’influence d’une crise du pastoralisme qui frappe durement les pasteurs dans les régions de Tahoua, Maradi et Dosso. L’extension des surfaces agricoles y réduit fortement les espaces dédiés à l’élevage, nourrit un phénomène d’appauvrissement progressif des pasteurs et entraine des conflits avec d’autres usagers, en particulier les agriculteurs. Dans ce contexte, rejoindre des groupes de bandits est aussi une manière de faire face à la crise du pastoralisme, de se protéger soi-même contre le vol de bétail et parfois d’accéder à une position de pouvoir. Cette dynamique, déjà forte au Nigéria, s’étend désormais au Niger. Certains bandits restent de simples criminels, mais d’autres, notamment parmi les Peul, se posent en défenseurs de leur communauté et deviennent parfois des notabilités respectées.

La dimension communautaire du banditisme menace la cohésion sociale du sud-ouest du Niger comme elle l’a déjà entamée au nord-ouest du Nigéria.

La dimension communautaire du banditisme menace la cohésion sociale du sud-ouest du Niger comme elle l’a déjà entamée au nord-ouest du Nigéria. Les populations sédentaires associent progressivement les bandits à la communauté peul, qui constitue la majorité des populations nomades de la zone, de plus en plus stigmatisée. Pour se protéger du banditisme, des groupes d’autodéfense essentiellement haoussa sont en cours de formation dans la région de Maradi. Exclus de ces groupes et suspectés par ces derniers d’être à l’origine des violences armées, les pasteurs – en particulier peul – sont poussés à se rapprocher des groupes de bandits pour y trouver une forme de protection.

Le risque qu’une insurrection, c’est-à-dire une hostilité ouverte et armée contre l’Etat, se développe est d’autant plus important que la région suscite l’intérêt croissant de groupes jihadistes venus du Sahel et du nord-est du Nigéria. La jonction entre jihadistes et bandits locaux a déjà été observée ailleurs au Sahel et pourrait se répéter dans cette zone. La bande frontalière s’étendant de Doutchi à Birni N’Konni (ou Konni) est d’ores et déjà une zone d’approvisionnement de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), qui y renforce progressivement son ancrage depuis 2018, et tente même d’y collecter un impôt de protection. De Maradi jusqu’à Doutchi, la frontière est parsemée d’espaces boisés déjà fréquentés par les bandits, mais qui pourraient aussi servir de refuge aux jihadistes. Enfin, depuis le nord-est du Nigéria, le Groupe sunnite pour la prédication et le jihad (Jama'tu Ahlis Sunna Lidda'awati wal-Jihad, JAS), plus communément appelé Boko Haram, et Ansarou, groupe dissident du JAS, tentent d’étendre leur action au nord-ouest du Nigéria et se rapprochent donc du sud-ouest du Niger frontalier.

Le Niger a réagi très tôt à la dégradation de la situation dans la bande frontalière. Les autorités ont principalement renforcé le maillage sécuritaire, mais celui-ci reste insuffisant. En effet, les forces nigériennes gèrent simultanément de multiples fronts dans le pays et sont globalement en sous-effectif. Face à la nature transfrontalière de l’insécurité, l’efficacité de la réponse dépend de la coopération avec le voisin nigérian, qui est ancienne mais reste à améliorer. L’aggravation récente des violences a changé la donne et cette coopération s’est renforcée, mais les autorités font encore trop peu pour empêcher le basculement des populations dans le banditisme ou prévenir l’émergence de situations insurrectionnelles. Cette bande frontalière reste sous-investie, tant par l’Etat que par ses partenaires, en comparaison d’autres régions nigériennes confrontées à des insurrections armées comme Tillabéri ou Diffa.

Pour prévenir l’émergence d’insurrections dans cette zone, il est essentiel de réduire les injustices dont souffrent les pasteurs et de préserver la cohésion sociale.

Pour prévenir l’émergence d’insurrections dans cette zone, il est essentiel de réduire les injustices dont souffrent les pasteurs et de préserver la cohésion sociale. Le nouveau président du Niger devrait ainsi faire de l’élevage un domaine d’intervention privilégié. Les pasteurs devraient notamment être mieux représentés au sein des commissions foncières et disposer de plus de relais pour défendre leurs droits. Ils seraient ainsi encouragés à recourir à la loi plutôt qu’à la force. L’Etat devrait encadrer strictement les groupes d’autodéfense et établir des dialogues communautaires tel qu’il a l’habitude de les promouvoir ailleurs au Niger. Enfin, l’Etat doit accentuer les efforts de sécurité pour prévenir la contagion des violences, en particulier en renforçant la coopération avec les Etats frontaliers du Nigéria, sans exclure de négocier la démobilisation de certains groupes de bandits. Les partenaires du Niger doivent, de leur côté, s’intéresser à ces zones avant qu’elles ne soient déstabilisées et pourraient soutenir financièrement un plan de prévention conçu et mis en œuvre par les autorités nigériennes.

Niamey/Bruxelles, 29 avril 2021

Les localités du sud des régions de Maradi et Tahoua, à la frontière avec le Nigéria et qui figurent parmi les zones les plus peuplées du Niger, subissent presque quotidiennement les attaques de groupes de bandits opérant depuis le territoire nigérian.[fn]A Maradi, les départements de Madarounfa (129 habitants/km²) et Guidan-Roumdji (115 habitants/km²) ont deux des trois plus fortes densités du Niger. A Tahoua, Konni (94 habitants/km²) et Madaoua (91 habitants/km²) sont les plus densément peuplés. A Doutchi, la densité est de 57 habtants/km2.Hide Footnote Ces attaques sont largement sous-médiatisées, mais leur impact est impressionnant : depuis 2017, des dizaines de milliers d’animaux ont été volés, plusieurs centaines de personnes ont été enlevées et parfois tuées, près de 70 000 Nigérians sont réfugiés à Maradi et 20 000 Nigériens sont déplacés internes.[fn]« Maradi factsheets », Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, décembre 2020.Hide Footnote Si le banditisme n’est pas nouveau dans cette zone, son ampleur et la violence qu’il engendre contre les civils sont eux sans précédent. Longtemps considéré comme un problème nigérian, ce banditisme affecte de plus en plus la République du Niger. Il nuit à son économie, qui repose largement sur les activités agropastorales et les échanges transfrontaliers avec le Nigéria, tous deux touchés par l’insécurité.

Le présent rapport analyse l’évolution du banditisme et alerte sur les risques de mutation de ce phénomène dont les conséquences pourraient être désastreuses au sud-ouest du Niger. Il évalue notamment les dynamiques qui pourraient transformer de simples bandits en insurgés et les rapprocher des jihadistes. La zone étudiée couvre une bande frontalière longue de 400 kilomètres, allant du département de Dogondoutchi (ou Doutchi), dans la région de Dosso, aux départements de Guidan-Roumdji et Madarounfa dans la région de Maradi (voir carte en annexe A).[fn]Dogondoutchi et Madarounfa constituent les limites occidentale et orientale des zones frontalières les plus affectées par le banditisme venant du nord du Nigéria. Dogondoutchi constitue également la limite de l’empreinte de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) dans le sud-ouest du Niger. Le département de Torodi, plus à l’ouest, aurait pu être inclus, mais il reflète des dynamiques différentes, tournées vers le Burkina Faso. Ainsi, l’EIGS y est également présent mais ses unités répondent à une chaine de commandement différente, installée au Burkina.Hide Footnote Elle traverse les départements de Birni N’Konni (ou Konni) et de Madaoua dans le sud de la région de Tahoua.

Ce rapport repose sur un travail de terrain conduit, pour l’essentiel, en octobre 2020 à Niamey et Maradi ainsi que sur des échanges électroniques entre octobre 2020 et mars 2021. Il s’appuie également sur des recherches antérieures de Crisis Group, conduites dans cette zone et au nord-ouest du Nigéria. Parmi les personnes interrogées figurent des représentants des autorités locales et nationales, des forces de défense et de sécurité, des autorités coutumières, des acteurs de la société civile et des victimes d’attaques, y compris des ressortissants des départements de Konni et Doutchi. Ce rapport complète l’analyse réalisée par Crisis Group de l’autre côté de la frontière, au nord-ouest du Nigéria, début 2020.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°288, Violence au nord-ouest du Nigéria : sortir du chaos, 18 mai 2020.Hide Footnote

 

Au sud-ouest du Niger, le banditisme transfrontalier est vieux de plusieurs décennies, le long de la bande reliant le département de Doutchi à celui de Madarounfa. Depuis quelques années, le banditisme armé y est plus organisé et beaucoup plus violent qu’auparavant. Cette évolution est largement imputable à la crise libyenne de 2011, à la dégradation sécuritaire dans les Etats frontaliers du nord-ouest du Nigéria et à l’influence de cet espace sur le sud-ouest du Niger.

Cet espace agropastoral entretient depuis longtemps des échanges économiques licites et illicites avec le Nigéria, dont une partie est notamment liée au vol et au recel de bétail.[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Violence au nord-ouest du Nigéria : sortir du chaos, op. cit. De manière générale, les réseaux, largement nigériens, qui opèrent au Niger font jusqu’ici l’objet de peu de recherches, contrairement au Nigéria où le phénomène est mieux connu. Voir Murtala Ahmed Rufaï, « Cattle Rustling and Armed Banditry along Nigeria-Niger Borderlands », Journal of Humanities and Social Science, vol. 23, no. 4 (2018).Hide Footnote La commune de Guidan-Roumdji (région de Maradi), par exemple, était à l’origine un village vivant de l’abattage de bétail volé au Nigéria, impliquant des réseaux organisés de bouchers-receleurs.[fn]Aghali Abdoulkader, « Le “bien” sécurité dans trois communes », Lasdel, 2013.Hide Footnote De même, le bétail volé au nord du Mali depuis les années 1980 est exporté vers le Nigéria à travers un couloir passant essentiellement par Tahoua, au Niger, puis par Sokoto, un des Etats du nord de la fédération nigériane.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°261, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, 12 juin 2018.Hide Footnote Ce couloir est emprunté pour d’autres filières de contrebande. Celle du carburant nigérian en particulier s’est imposée comme activité de substitution pour de nombreux éleveurs depuis la sécheresse de 1983-1984. Elle est, depuis, devenue un élément essentiel de l’économie des régions de Maradi et de Tahoua.[fn]Voir Vincent Caupin, « Les flux d’hydrocarbures entre le Niger et le Nigéria », Orstom, 1997.Hide Footnote De vastes filières criminelles transsahariennes opérant entre le Sahara et la frontière Niger-Nigéria se sont progressivement mises en place.

Ce banditisme s’est transformé au début des années 2010 sous l’effet de dynamiques extérieures. La crise libyenne de 2011 a modifié le fonctionnement et la structure de ces filières. Les trafics sont devenus centraux dans l’économie de guerre libyenne, facilitant et augmentant les flux en provenance du Nigéria : trafic d’êtres humains (migrants, incluant des réseaux de prostituées) et de stupéfiants (Tramadol et chanvre indien). Ces flux remontent vers le nord, via le Niger puis la Libye, pour approvisionner les marchés moyen-orientaux et européens. La contrebande des produits de première nécessité et de carburant depuis le Nigéria couvre une partie des besoins du marché sahélien.

Parallèlement, depuis 2011, un flux d’armes de guerre issues des stocks accumulés durant l’ère Kadhafi descend de la Libye pour satisfaire en partie la demande sous-régionale en armes et, en particulier, de groupes criminels nigériens et nigérians, même si ces derniers s’approvisionnent également sur le marché intérieur nigérian. Les régions de Tahoua et de Maradi sont ainsi devenues des couloirs de trafic d’armes légères et de munitions libyennes à destination du Nigéria.[fn]Des arrestations de trafiquants et des saisies d’armes ont été réalisées ces dernières années. Sur l’existence des flux entre la Libye et les Etats de Katsina et Zamfara par exemple, voir « Nigeria’s herder-farmer conflict », Conflict Armament Research, 2020.Hide Footnote

La partie ouest de la frontière Niger-Nigéria a simultanément été affectée par la dégradation de la sécurité dans plusieurs Etats du nord du Nigéria dans les années 2010. La montée des violences dans l’Etat de Zamfara, en particulier à partir de 2013, a nourri la formation de groupes de bandits mieux organisés et équipés d’armes acheminées de Libye, mais aussi du bassin du lac Tchad.[fn]En 2013, le choix du gouverneur de Zamfara de former des milices structurées a contribué à la montée des violences. Voir le rapport de Crisis Group, Violence au nord-ouest du Nigéria : sortir du chaos, op. cit.Hide Footnote Depuis 2016, cette insécurité a franchi la frontière, touchant prioritairement la région nigérienne de Maradi, qui jouxte l’Etat de Zamfara. Les attaques s’y sont multipliées, important du Nigéria des formes similaires de criminalité : vols de troupeaux entiers de bétail, enlèvements contre rançon.[fn]Les cas de vols de bétail ont commencé à se multiplier à partir de fin 2016. Voir « Le nord du Nigéria aux mains des voleurs de bétail », RFI, 10 novembre 2016.Hide Footnote

En 2019, les attaques se sont étendues aux Etats nigérians voisins de Zamfara, dont Katsina et Sokoto.[fn]Les accords passés entre le gouverneur de Zamfara et certains groupes de bandits a poussé ces derniers à se déplacer pour poursuivre leurs activités dans les Etats voisins.Hide Footnote Par ricochet, l’insécurité a frappé l’ouest de Maradi, frontalier de Sokoto, notamment les départements de Madaoua, Konni et Doutchi. Le territoire nigérian reste la base arrière de groupes de bandits qui opèrent des deux côtés de la frontière. Ils profitent d’un espace propice au repli, constitué de zones boisées étendues comme Baban Raffi, à cheval entre le Nigéria et les départements nigériens de Madarounfa et Guidan-Roumdji, ou la longue zone forestière de Gandou (Nigéria), faisant frontière avec les départements nigériens de Doutchi et Konni.

Les bandits armés sont originaires des différentes communautés de la région (haoussa, touareg ou peul) et sont, par ailleurs, souvent issus des réseaux impliqués dans l’économie criminelle transfrontalière. Plusieurs chefs de réseaux de bandits sont connus pour avoir démarré dans les années 1990-2000 dans la contrebande de carburant, le recel de bétail ou le trafic d’armes, et certains poursuivent toujours ces activités.[fn]« After the Storm. Organized crime across the Sahel-Sahara following upheaval in Libya and Mali », Global Initiative against Transnational Organized Crime, 2019. Entretien de Crisis Group, responsables des Forces de défense et de sécurité, Maradi, 12 octobre 2020.Hide Footnote L’impact économique de la fermeture de la frontière nigériane en 2019 par le gouvernement du président Muhammadu Buhari aurait renforcé le basculement d’individus dans cette économie criminelle.[fn]Les frontières ont été fermées afin de limiter les importations et soutenir la production nigériane. L’économie de contrebande a été dopée par l’augmentation des prix de produits de première nécessité et du carburant. Voir « Buhari explique pourquoi il a décidé de fermer temporairement des postes-frontières avec le Bénin et le Niger », La Tribune, 30 août 2019.Hide Footnote

Le banditisme se nourrit également de tensions locales. De nombreuses attaques sont ainsi le fruit de règlements de compte entre personnes issues des mêmes familles, villages ou communautés. Il s’agit d’anciens conflits mal résolus, de jalousies ou de formes d’injustices mal vécues. Parmi les facteurs qui donnent à ce banditisme transfrontalier une nouvelle dimension, la crise du pastoralisme constitue sans doute le plus déterminant et le plus préoccupant.[fn]Entretiens de Crisis Group, chef de village, responsable des forces de sécurité nigériennes et victimes d’actes de banditisme, Maradi, 10 octobre 2020.Hide Footnote

 
Parmi les facteurs qui donnent à ce banditisme transfrontalier une nouvelle dimension, la crise du pastoralisme constitue sans doute le plus déterminant et le plus préoccupant.

Non seulement le banditisme se propage, mais les échelles de violence augmentent : le vol d’animaux concerne désormais des troupeaux entiers, les enlèvements deviennent réguliers et les assassinats ciblés – peu fréquents jusqu’en 2019 – se multiplient. Cette violence se nourrit en partie d’une crise du pastoralisme. Cette crise, qui touche la bande frontalière allant de Doutchi à Maradi comme d’autres espaces sahéliens, attise les tensions entre communautés et crée un contexte favorable à l’apparition d’insurrections armées.

La crise du pastoralisme qui affecte le Sahel frappe durement les éleveurs dans les régions de Tahoua, Maradi et Dosso. L’extension des surfaces agricoles, conjuguée à la pression démographique accrue, y réduit plus fortement qu’ailleurs les espaces dédiés à l’élevage.[fn]Les régions de Maradi et Dosso connaissent les plus forts taux de superficie agricole du pays, avec respectivement 36 pour cent et 34 pour cent. « Analyse des facteurs de conflits au Niger », Programme des Nations Unies pour le Développement, novembre 2014. A Maradi, entre 2004 et 2013, les superficies des cultures ont augmenté de 217 pour cent pour le Niébé, 235 pour cent pour l’Arachide, 272 pour cent pour le sésame et 160 pour cent pour le souchet. Voir Plan de développement régional de Maradi, 2016-2020.Hide Footnote Le grignotage des aires de pâturage et des couloirs de transhumance complexifie les parcours de mobilité des pasteurs transhumants.[fn]Le terme de « pasteurs » est préféré à celui « d’éleveurs » parce que les pasteurs transhumants sont les principales victimes de cette crise du pastoralisme, mais elle touche également des éleveurs sédentaires. Entretiens de Crisis Group, acteurs de l’élevage à Maradi, Madaoua et Konni, Maradi et Niamey, mai 2019 et octobre 2020.Hide Footnote

La difficulté croissante à pratiquer l’élevage mobile – dont la transhumance – nourrit un phénomène d’appauvrissement progressif des pasteurs. Il se traduit par la perte, la vente, ou le vol des animaux. La réduction des espaces dédiés à l’élevage entraine des conflits avec d’autres usagers, en particulier les agriculteurs.[fn]Ces conflits découlent souvent de « dégâts champêtres » (cultures piétinées par du bétail) ou du non-respect des dates de libération des champs tant par les agriculteurs que les éleveurs.Hide Footnote La modification des parcours de mobilité oblige les éleveurs à emprunter des routes moins sécurisées ou moins fournies en points d’abreuvement, au risque de perdre une partie de leur cheptel.

L’évolution des rapports agropastoraux aggrave la situation.

Plus largement, l’évolution des rapports agropastoraux aggrave la situation. Afin de diversifier leurs activités ou d’épargner, les agriculteurs deviennent propriétaires d’animaux et convoitent à leur tour les ressources pastorales. La pression foncière s’en trouve accentuée et les relations de réciprocité qui liaient pasteurs et agriculteurs sont fragilisées.[fn]Cette réciprocité reposait par exemple sur le prêt de bœufs de trait pour labourer les champs ou sur les contrats de fumure : les éleveurs étaient autorisés à exploiter les résidus de culture, permettant d’enrichir la terre des champs dont les agriculteurs profitaient ensuite.Hide Footnote Enfin, l’ampleur prise par le vol de bétail de chaque côté de la frontière en fait l’une des principales menaces pour les pasteurs de la zone.

L’Etat nigérien tente de réguler et de protéger le secteur pastoral. Le Niger dispose d’un code rural et de dispositifs de règlement des conflits qui en font un pays pionnier dans la sous-région. Mais l’efficacité de cet effort de régulation varie d’une région à l’autre. A Maradi, le massacre de pasteurs peul par des agriculteurs haoussa à Toda (département de Guidan-Roumdji) en 1991 a secoué la région et réveillé les consciences.[fn]En réaction à un dégât champêtre, 104 Peul ont été tués par des Haoussa avec l’aval d’autorités coutumières. Entretien de Crisis Group, acteur de la société civile, Maradi, 10 octobre 2020.Hide Footnote A la suite de cet incident, des commissions foncières, destinées à réguler les conflits liés à l’usage de la terre, ont été instaurées avec l’appui de la coopération suisse. Depuis, aucun autre conflit aux conséquences aussi meurtrières n’est survenu dans la région, mais la situation reste tendue. Il en est de même à Dosso, tandis que dans la région de Tahoua, la situation reste conflictuelle.[fn]Dosso, notamment le département de Boboye, a connu de nombreux conflits meurtriers entre agriculteurs et éleveurs. Voir Gandou Zakara, Arzika Sani, Harouna Abarchi, Adam Kadri, « Les violations collectives des droits humains fondamentaux », IWGIA/AREN, 2011.Hide Footnote Les trois régions élaborent actuellement leur schéma d’aménagement foncier mais il est trop tôt pour en prédire les effets en matière de réduction des conflits.

Dans la zone étudiée, les pasteurs sont majoritairement peul, parfois touareg, et les agriculteurs sont en majorité haoussa ou zarma. Dans un climat de tensions autour des ressources foncières, la superposition entre activité socioprofessionnelle et appartenance communautaire favorise les violences à base communautaire. A Tahoua, le conflit survenu en novembre 2016 dans la localité de Bangui (département de Madaoua), où des Haoussa ont tué 22 Peul avec l’implication probable d’autorités traditionnelles haoussa, a ébranlé les rapports entre ces communautés.[fn]Le conflit de Bangui fait suite à un dégât champêtre attribué à tort ou à raison à des éleveurs peul. Sur fond de tensions préexistantes entre communautés, il aurait donné le prétexte à une série d’actions violentes servant les intérêts ethnicistes et politiques d’un responsable local haoussa. Ce dernier a mobilisé et armé de jeunes Haoussa pour qu’ils tuent ou chassent les Peul du village dont il convoitait la mairie, alors dirigée par un membre de la communauté peul. L’individu a été poursuivi en justice et le dossier est toujours en cours d’instruction. Le cas de Bangui illustre l’importance de contrôler le pouvoir local pour accéder aux ressources. Chaque communauté déplore en effet le fait d’être marginalisée dans l’accès à la terre et à l’eau quand un membre de l’autre communauté dirige la mairie. Entretiens de Crisis Group, chercheur à Tahoua, villageois et autorités locales de Bangui, Niamey et Maradi, 2019-2020Hide Footnote Plus récemment, en mai 2019, des agriculteurs ont tué cinq éleveurs à Allela (département de Konni) avant que l’intervention rapide des autorités n’empêche l’aggravation du conflit.

Même lorsque les conflits violents sont évités, c’est souvent au prix d’injustices dont les pasteurs nomades sont majoritairement victimes.

Même lorsque les conflits violents sont évités, c’est souvent au prix d’injustices dont les pasteurs nomades sont majoritairement victimes. Les amendes ou compensations sont souvent fixées par les chefs de village majoritairement sédentaires et se révèlent alors excessives, arbitraires et appliquées au mépris des textes officiels.[fn]Ces textes exigent qu’une commission paritaire représentant les intérêts de chaque partie se réunisse pour fixer consensuellement le montant à dédommager.Hide Footnote A cela s’ajoutent les rackets réguliers opérés par les agents des eaux et forêts et les gendarmes à l’égard des éleveurs souhaitant accéder à certaines aires protégées ou rejoindre les marchés à bétail. D’autres rackets découlent de la mise en fourrière d’animaux errants, une disposition légale mais qui donne lieu à des abus de la part de représentants de l’Etat et d’élus locaux.[fn]Plusieurs cas de mise en fourrière illégale d’animaux ont été recensés ces dernières années à Dosso et à Tahoua, par exemple. Entretien de Crisis Group, responsable d’une association d’éleveurs, Niamey, 13 octobre 2020.Hide Footnote Ces multiples injustices sapent la confiance envers les autorités et sont préjudiciables à la coexistence pacifique entre les communautés.[fn]A Maradi, Tahoua et Doutchi, de nombreux éleveurs se disent victimes d’injustices et déplorent la préférence des autorités pour les agriculteurs. Entretiens de Crisis Group avec des éleveurs dans ces zones, Niamey et Maradi, octobre 2020.Hide Footnote Or, les populations rurales, dans leur ensemble, souffrent d’un manque d’accès à la justice, que ce soit en termes d’information, d’éloignement géographique des tribunaux et d’accès financier aux services d’un avocat. Les réseaux de parajuristes sont, en outre, encore trop peu développés au Niger.[fn]Les parajuristes sont des civils formés en droit qui assistent juridiquement les populations souffrant d’un manque d’assistance légale. Ils doivent connaitre les réalités sociologiques de leur milieu d’intervention et jouir d’une légitimité au sein de celui-ci. Dans la région du Sahel, ils sont particulièrement structurés et développés au Mali, moins dans les autres pays. « Besoins et satisfaction en matière de justice au Mali », The Hague Institute for Innovation of Law, 2018Hide Footnote

La majorité des pasteurs peul ne peuvent plus vivre que de l’élevage et certains adoptent, quand ils le peuvent, un mode de vie agropastoral. Une partie se sédentarise plus ou moins durablement. D’autres quittent le monde pastoral. Ils sont cependant peu préparés à la reconversion socioprofessionnelle et leurs perspectives professionnelles sont limitées du fait d’une plus faible scolarisation que les populations sédentaires. Disposant de très peu d’alternatives, une minorité de ces pasteurs est poussée vers le banditisme.

Pour de nombreux éleveurs peul de cette région, rejoindre des groupes de bandits n’est qu’une façon de faire face à la crise du pastoralisme, de se protéger soi-même contre le vol de bétail et parfois d’accéder à une position de pouvoir. Cette dynamique, déjà forte au Nigéria, s’étend désormais au Niger. Elle provoque, en retour, la stigmatisation des éleveurs peul et tend les relations entre les communautés.

Les bandits armés constituent – en particulier au nord-ouest du Nigéria – une nouvelle figure de réussite : en quelques mois ou années, d’anciens éleveurs appauvris reconvertis dans le banditisme deviennent propriétaires de plusieurs centaines voire milliers de têtes de bétail. Ce sont eux qui fixent, par la force des armes et de l’argent, les règles d’occupation de l’espace local. Dans un contexte d’insécurité aussi marqué que celui que connaissent les éleveurs au nord-ouest du Nigéria, rejoindre ces groupes ou en constituer de nouveaux est même une condition de leur propre protection et de celle de leur cheptel. « Au Nigéria, les bandits se moquent des éleveurs qui n’ont pas rejoint leurs rangs et disent qu’ils sont faibles », remarque un éleveur transfrontalier.[fn]Entretien de Crisis Group, éleveur basé à Madaoua, Maradi, 11 octobre 2020.Hide Footnote

Si la plupart des bandits issus de la communauté peul restent de simples criminels, d’autres se posent en défenseurs de leur communauté et deviennent des notabilités respectées au niveau local.

Au Niger, des comportements similaires se développent. Si la plupart des bandits issus de la communauté peul restent de simples criminels, d’autres se posent en défenseurs de leur communauté et deviennent des notabilités respectées au niveau local. Au lendemain du conflit de Bangui, évoqué précédemment, un chef bandit peul, originaire de la localité et opérant au Niger, a contacté plusieurs notabilités peul de la commune pour leur offrir ses services de protection.[fn]Ils ont refusé, conscients qu’un règlement par les armes ne serait pas à leur avantage face à une population haoussa majoritaire à Bangui et en présence des forces de défense et de sécurité. Entretiens de Crisis Group, victimes du massacre de Bangui, Maradi, 10 octobre 2020.Hide Footnote Des bandits peul ont tendance à cibler la communauté haoussa et à épargner les Peul, sans que cela soit systématique.[fn]Dans certains cas, l’intervention de notabilités ou de bandits peul a permis la libération de Peul enlevés, preuve que les liens communautaires ne sont pas rompus par le banditisme.Hide Footnote Dans la région de Maradi, à Guidan-Roumdji et Madarounfa, certains villages ciblés sont uniquement composés de Haoussa, tandis que les hameaux ou campements peul sont épargnés. Les Peul ciblés par les bandits de la même communauté seraient souvent ceux refusant de rejoindre les groupes criminels ou soupçonnés d’informer les autorités.[fn]Entretiens de Crisis Group, notabilités haoussa et peul, Maradi, 10-12 octobre 2020.Hide Footnote Des villages peul se protégeraient d’attaques en fournissant des recrues aux bandits actifs dans leurs environs.[fn]Ibid.Hide Footnote

Dans le contexte d’insécurité actuel, les populations haoussa en viennent à percevoir le banditisme comme un phénomène particulièrement répandu parmi les communautés peul, en particulier à Maradi, région la plus touchée à ce jour. Dans les villages victimes d’attaques, la cohabitation avec les hameaux peul se détériore et les bonnes relations sociales entre les deux communautés, attestées par de nombreux mariages intercommunautaires, se dégradent. La peur s’installe : certains Peul quittent leurs hameaux, d’autres ne se rendent plus dans les villages haoussa.[fn]Ibid.Hide Footnote

 

Au nord-ouest du Nigéria, la récente vague de banditisme qui ensanglante cette région a donné lieu à la formation de nombreux groupes d’autodéfense et de milices armées.[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Violence au nord-ouest du Nigéria : sortir du chaos, op. cit.Hide Footnote Ce phénomène touche particulièrement les communautés de fermiers sédentaires haoussa. Certains de ces groupes se sont constitués très récemment sur la base du volontariat ou ont été encouragés par les autorités locales qui ont massivement recruté et armé des unités villageoises d’autodéfense.[fn]« Zamfara to recruit 8,500 youth as JTF members », Premium times, 1er novembre 2018.Hide Footnote D’autres sont enracinés dans la société traditionnelle qui compte, en son sein, des confréries de chasseurs. Ceux-ci assurent, au moins depuis les années 1950, une fonction de protection et de sécurisation des biens et des personnes.[fn]Voir Miroc Göpfert, « Security in Niamey: an anthropological perspective on policing and an act of terrorism in Niger », The Journal of Modern African Studies, 2012.Hide Footnote Confrontés à l’extrême violence des gangs de bandits armés qui opèrent dans le nord-ouest du Nigéria, ils se sont peu à peu militarisés et ont été accusés d’abus divers.[fn]Aghali, « Le “bien” sécurité dans trois communes », op. cit.Hide Footnote

Suivant l’exemple nigérian, la constitution de groupes d’autodéfense à base communautaire semble s’étendre au sud-ouest du Niger. En effet, côté nigérien, on assiste depuis peu à la naissance de groupes d’autodéfense chargés de lutter contre le banditisme. Embryonnaires, ils n’ont pas encore de nom spécifique. Il en existe dans la quasi-totalité des villages de la commune de Gabi (département de Madarounfa), parce que cette commune a été particulièrement visée par les attaques de bandits et que l’Etat n’était pas en mesure de sécuriser les populations. Dans certains villages des communes de Tibiri et de Safo (département de Guidan-Roumdji) également très affectées par les attaques, des groupes d’autodéfense équipés de fusils traditionnels auraient également vu le jour.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable d’ONG, forces de défense et de sécurité, Maradi, 10-11 octobre 2020.Hide Footnote

Ces groupes sont, pour l’heure, appréciés localement des autorités et des forces armées. Ils sont soutenus par des élus locaux qui contribuent même à l’achat d’armes artisanales locales, coutant 5 000 francs CFA pièce (soit 7,60 euros).[fn]Entretiens de Crisis Group, notabilités de Madarounfa, Maradi, 10-11 octobre 2020.Hide Footnote Ils ont repoussé plusieurs attaques de bandits, ou sont parvenus à récupérer une partie du bétail volé, ce qui leur a valu d’être salués par des forces de défense et de sécurité nigériennes.[fn]Ibid.Hide Footnote Malgré tout, le rythme des attaques ne diminue pas dans ces communes.[fn]Entre juin et fin novembre 2020, dix-neuf attaques ont été enregistrées à Tibiri et quinze à Gabi, tandis que depuis le mois d’août, dix attaques ont visé Safo. D’autres communes sont visées dans une moindre mesure, notamment Dan Issa, mais aussi Toda, Dan Abdallah, Sarkin Yamma et d’autres communes des départements de Madarounfa et Guidan-Roumdji.Hide Footnote

Ces groupes d’autodéfense rendent des services réels aux populations, mais ils menacent la cohésion sociale lorsque leurs actions ciblent des communautés spécifiques.

Ces groupes d’autodéfense rendent des services réels aux populations, mais ils menacent la cohésion sociale lorsque leurs actions ciblent des communautés spécifiques. Du côté nigérian de la frontière, la formation de groupes d’autodéfense haoussa a poussé des Peul à chercher protection auprès des bandits, et un cycle de violences s’est ouvert depuis plusieurs années.[fn]L’assassinat d’un leader associatif peul à Dansadau (Sokoto) en 2011 par des groupes d’autodéfense haoussa (yan banga) a entrainé une série de représailles qui ont encouragé chaque communauté à s’équiper d’armes de guerre. A Zamfara, les groupes d’autodéfense (yan sa kai ou gardes volontaires), soutenus par les autorités, ont multiplié les violences contre les éleveurs (dont le vol de bétail), obligeant en réaction nombre d’éleveurs à rejoindre les bandits peul comme supplétifs ou combattants pour se protéger. Entretiens électroniques de Crisis Group, acteur de la société civile à Zamfara, septembre 2020.Hide Footnote A Maradi, ces groupes embryonnaires sont uniquement haoussa : du fait de la suspicion qui les entoure, les Peul en sont systématiquement exclus. Un risque similaire d’accélération des violences y existe donc.[fn]Entretien de Crisis Group, journaliste d’une radio communautaire, Maradi, 11 octobre 2020.Hide Footnote Les affrontements entre ces groupes et les bandits risquent de se multiplier et d’envenimer les relations intercommunautaires.

La formation de groupes d’autodéfense à base communautaire est génératrice de tensions qui, ailleurs au centre du Mali et au Burkina Faso par exemple, ont favorisé ou alimenté de graves cycles de violence intercommunautaire.[fn]Voir les rapports Afrique de Crisis Group N°287, Burkina Faso : sortir de la spirale des violences, 24 février 2020 ; et N°293, Enrayer la communautarisation de la violence au centre du Mali, 9 novembre 2020.Hide Footnote Ces groupes sont traditionnellement proches des autorités. Ils recrutent parmi les populations sédentaires, dont sont aussi issus la majorité des représentants de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs de la société civile, Maradi, 10-12 octobre 2020.Hide Footnote Ils entretiennent aussi des formes de collaboration avec les services de sécurité dans leur lutte commune contre les bandits.

A l’inverse, exclus de ces groupes d’autodéfense et suspectés par ces derniers d’être à l’origine des violences armées, les pasteurs – en particulier peul – sont poussés à se rapprocher des groupes de bandits pour espérer trouver une forme de protection. Cette dynamique éloigne encore un peu plus les pasteurs de l’Etat et de ses forces de sécurité, avec qui ils entretiennent des relations déjà difficiles.[fn]En août 2020, dans la commune nigériane de Garin Fadji, frontalière avec Bangui (Niger), des éleveurs ont été attaqués par les yan banga locaux. Les éleveurs ont fait appel aux bandits de la zone, qui ont repoussé puis attaqué les villageois en représailles. Entretiens de Crisis Group, ressortissants de Bangui, Maradi, 12 octobre 2020.Hide Footnote Les pasteurs souffrent en effet d’une sous-représentation au niveau des institutions de l’Etat, qui découle notamment de leur faible scolarisation. Ils sont peu représentés au sein de la fonction publique et des partis politiques. Leurs intérêts sont donc moins pris en compte dans les politiques publiques.

Le risque qu’une situation insurrectionnelle, c’est-à-dire une hostilité ouverte et armée contre l’Etat et ses alliés, se développe est d’autant plus important que la région suscite par ailleurs l’intérêt croissant de groupes jihadistes venus de régions voisines.

 

Deux faits récents survenus dans le sud-ouest nigérien ont attiré l’attention sur l’extension de la présence et des activités de groupes armés jihadistes dans cette région du pays. En août 2020, l’assassinat par l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) de huit civils, dont six touristes français, à Kouré, à 60 kilomètres à l’est de Niamey, illustre la progression rapide des jihadistes vers le sud-ouest du pays.[fn]L’EIGS constitue l’acronyme retenu par beaucoup d’observateurs pour désigner la branche sahélo-saharienne de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO, ou ISWAP en anglais). Nous la retenons ici par commodité même si elle n’est pas reconnue dans la nomenclature officielle de l’EI, qui considère que ce groupe est intégré à l’EIAO, dont la base principale est la zone du lac Tchad. Bien que des liens existent, ces deux branches ne sont pas intégrées l’une à l’autre. Elles obéissent encore à des chaines de commandement distinctes. Sur l’attaque de Kouré, voir « Niger : le groupe État islamique revendique l’attaque de Kouré », RFI, 18 septembre 2020.Hide Footnote En octobre 2020, l’enlèvement d’un citoyen américain, Philip Walton, dans un village du département de Konni par des groupes de bandits spécialisés dans les enlèvements, probablement pour le compte d’un groupe jihadiste, traduit le risque de jonction entre ces acteurs.[fn]L’intervention des Navy Seals, forces spéciales de la marine américain, a permis la libération de l’otage avant qu’il ne soit revendu. « U.S. forces rescue American kidnapped in Niger », Al Jazeera, 31 octobre 2020.Hide Footnote

A la frontière qui sépare le sud-ouest du Niger du nord-ouest du Nigéria, on observe la présence croissante de groupes jihadistes, même s’il est encore trop tôt pour certifier qu’elle sera pérenne. En plus de l’activité de l’EIGS dans cette zone, le Groupe sunnite pour la prédication et le jihad (JAS), dirigé par Abubakar Shekau et plus communément appelé Boko Haram, et Ansarou, groupe dissident du JAS depuis 2012 et alors affilié à al-Qaeda, ont revendiqué des attaques dans le nord-ouest du Nigéria.[fn]Ansarou a refait surface depuis septembre 2019 après trois années de silence consécutives à l’arrestation de son chef, Khalid Al Barnawi, par l’armée nigériane en 2016. Sur les liens entre Ansarou et al-Qaeda, voir Jacob Zenn, « The Return of al-Qaeda’s Faction in Nigeria: What’s Going on in Zamfara? », Jamestown Foundation, 25 mars 2019. Ansarou a notamment revendiqué, en janvier et en août 2020, des attaques dans l’Etat de Kaduna, frontalier des Etats de Zamfara et Katsina. Caleb Weiss, « Al Qaeda-linked group claims attack in northwestern Nigéria», Long War Journal, 8 août 2020. JAS, à travers deux vidéos diffusées le 15 juin et le 7 juillet 2020, a revendiqué sa présence dans les Etats de Zamfara et de Niger, frontaliers des Etats de Kaduna, Kebbi et Zamfara.Hide Footnote Ce faisant, ces deux groupes se rapprochent dangereusement du Niger.

La bande s’étendant de Doutchi à Konni, longue de 140 kilomètres, est un couloir de passage que l’EIGS utilise jusqu’ici pour son approvisionnement, mais qui pourrait bientôt devenir l’une de ses zones d’opérations. L’EIGS, dont la zone d’activité principale au Niger est le nord de Tillabéri, zone frontalière du Mali située au nord-ouest de Konni, s’approvisionne principalement au nord du Nigéria. Le groupe y accède par ce que certains appellent « l’autoroute » reliant Konni à Sanam et Abala. Cet axe est presque vide de présence humaine et sécuritaire.[fn]Entretiens de Crisis Group, civils de cette zone et cadres des forces de sécurité nigériennes, Niamey et Maradi, 6-13 octobre 2020.Hide Footnote

L’EIGS voit son accès à cette zone frontalière entre Sokoto et Konni facilité parce qu’une partie non négligeable de ses recrues locales appartiennent à un sous-groupe peul, les Tolébé, qui se disent originaires de Sokoto et y ont des attaches familiales ou économiques.[fn]Ils auraient quitté Sokoto à la fin du XIXème siècle pour s’établir au nord de Tillabéri en empruntant cet axe de transhumance, mais aussi à Madaoua et dans la région de Dosso.Hide Footnote Depuis plusieurs années, des colonnes de combattants ou de sympathisants s’y rendent en deux-roues depuis Abala pour en ramener des produits alimentaires, des médicaments de contrebande, des motos et du carburant. Ils achètent souvent ces produits en échange de bétail volé ou d’armes.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres des forces de sécurité nigériennes, Maradi, 11 octobre 2020.Hide Footnote A ces attaches historiques s’ajoutent des relations commerciales nouées avec les réseaux de contrebande frontaliers qui permettent à l’EIGS de circuler sans trop d’encombres.

Il semble que depuis 2018, l’EIGS ne considère plus seulement la zone comme un lieu d’approvisionnement, mais cherche à y développer ses opérations. En juin 2018, des prêches prononcés par des chefs religieux de l’EIGS ont été tenus à quelques kilomètres de la frontière nigériane, à Jima Jimi (village du département de Konni). En novembre de la même année, les autorités nigériennes ont identifié un camp d’entrainement de l’organisation dans ce même village, finalement démantelé en février 2019.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres des forces de sécurité nigériennes et acteurs de la société civile de Konni, Maradi, 10-12 octobre 2020. Voir aussi « Découverte d’une base de djihadistes en gestation dans le village de Jima-Jimi », Studio Kalangou, 7 décembre 2018.Hide Footnote En début d’année 2021, un chef jihadiste de la région du nord de Tillabéri serait même mort après des affrontements du côté nigérian de la frontière au sud de Konni.[fn]Les protagonistes de cet affrontement n’ont pas pu être clarifiés avec précision. Entretiens de Crisis group, ancien proche de l’EIGS et membre de la société civile, Niamey, mars 2021.Hide Footnote

Les jihadistes de l’EIGS sont également sollicités par des personnalités locales cherchant à les utiliser contre les groupes de bandits armés. Ainsi, début 2019, des notabilités de Sokoto (Nigéria) et de Konni (Niger), préoccupées par les attaques de bandits venus de Zamfara (Nigéria), ont fait appel à des jihadistes de l’EIGS pour les déloger, ce à quoi ils sont parvenus.[fn]Une notabilité de Balle (Sokoto) impliquée dans leur venue a finalement été suspectée par les jihadistes qui l’ont exécutée en mai 2019. Au Niger, une notabilité (parente de celle de Balle) de Konni accusée de complicité a été emprisonnée plusieurs mois avant d’être remise en liberté provisoire. Entretiens de Crisis Group, notabilités de Doutchi et Konni et autorités nigériennes, Niamey, 2019-2021.Hide Footnote Le bétail volé et l’argent des rançons ont été rendus aux propriétaires tandis qu’une partie des bandits a rallié l’EIGS sous la contrainte.[fn]Entretien de Crisis Group, ressortissant de Doutchi, Niamey, mars 2019.Hide Footnote En septembre 2019, un autre incident armé survenu à Dogon Kiria (département de Doutchi) témoigne de la circulation d’éléments de l’EIGS. De retour de Muntseka (département de Konni), une colonne jihadiste a en effet déjoué une embuscade de la garde nationale, tuant un garde.

Depuis lors, l’EIGS a étendu son ancrage dans les villages de plusieurs zones du sud-ouest nigérien, encourageant par exemple les mariages avec ses éléments, recrutant parmi les communautés et multipliant les caches d’armes.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et notabilités de Konni, Maradi, 11 octobre 2020.Hide Footnote Depuis juin 2020, l’EIGS augmente sa présence dans la partie nord des départements de Doutchi et de Konni où il tente d’exercer une forme de contrôle territorial concurrente de celle de l’Etat. Dans la continuité de ses opérations au nord de Tillabéri et au nord de Tahoua, le groupe y collecte un impôt dont la nature n’est pas clairement établie : des villageois disent qu’il s’agit de la zakat (impôt islamique), tandis que d’autres le perçoivent comme une contribution à l’effort de guerre de l’EIGS, qui  leur garantit une protection.[fn]Des opérations de collecte de cet impôt ont eu lieu dans au moins 30 villages des communes de Tebaram, Bagaroua, Soucoucoutane, Kourfey, Matankari, Dogon Kiria, et du sud de Sanam. Entretiens de Crisis Group avec des civils originaires de ces zones, des sources humanitaires et sécuritaires, Niamey et Maradi, octobre 2020.Hide Footnote Cette présence nécessite le recrutement de collaborateurs ou de sympathisants dans les villages où l’EIGS organise aussi des prêches.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de Doutchi et Konni, Niamey et Maradi, octobre 2020.Hide Footnote Les jihadistes circulent également dans certaines aires de pâturage de cet espace, comme l’aire de Yani, où des éleveurs ont essayé d’échapper en vain au paiement de l’impôt.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur spécialisé sur la zone de Tahoua, Niamey, 8 octobre 2020.Hide Footnote

L’EIGS pourrait cependant peiner à progresser plus au sud et à établir un sanctuaire dans le nord-ouest du Nigéria. D’abord, le mouvement accorde beaucoup d’autonomie à ses commandants et exerce une chaine de commandement assez lâche. Il aura donc du mal à connecter efficacement les différentes cellules éparpillées sur des territoires aussi vastes. Ensuite, le mouvement semble jusqu’ici privé de relais dans le nord-ouest du Nigéria, et notamment dans l’Etat de Sokoto, même si certaines de ses recrues sont, comme cela a été mentionné, originaires de la zone. Au nord-ouest du Nigéria, l’EIGS est également concurrencé par les incursions d’autres groupes jihadistes nigérians dont les activités sont décrites ci-après. Il n’en demeure pas moins que le groupe occupe plusieurs zones autour de Niamey dans ce qui pourrait être une stratégie d’encerclement de la capitale.[fn]En janvier 2020, des douilles d’obus de mortiers probablement tirés en direction de la capitale Niamey ont été retrouvées près de Niamey, illustrant le rapprochement de la menace terroriste. Entretien de Crisis Group, officier nigérien, Niamey, 7 octobre 2020.Hide Footnote  

L’autre grand groupe jihadiste sahélo-saharien, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à al-Qaeda, semble moins présent dans l’espace transfrontalier entre le Niger et le Nigéria. Le GSIM a étendu ses ramifications au Niger, plus à l’ouest dans la zone de Torodi, et au Burkina Faso, de la région du Yagha jusqu’à celle de l’Est, deux zones où il cohabite difficilement avec l’EIGS. Cet espace, où la présence du GSIM s’est continuellement renforcée depuis 2018, constitue un sanctuaire et une plateforme pour s’étendre vers le nord du Bénin jusqu’à la frontière du Nigéria, dans l’Etat de Kebbi. Cette stratégie d’expansion ouvre la possibilité d’une jonction entre le GSIM et Ansarou si ce groupe reste encore affilié à al-Qaeda.[fn]L’affiliation actuelle d’Ansarou est incertaine. En 2015, certains membres d’Ansarou avaient en effet rallié ISWAP. « Boko Haram Faction Releases Book on History and Ideology », Council on Foreign Relation, 9 août 2018. Voir aussi « The Return of al-Qaeda’s Faction in Nigeria: What’s Going on in Zamfara? », Jamestown Foundation, 25 mars 2019.Hide Footnote Une présence accrue du GSIM et d’Ansarou dans les Etats nigérians de Kebbi et Sokoto accentuerait la pression jihadiste dans la région de Dosso au Niger.

 

Deux groupes nigérians originaires du nord-est de la fédération, le JAS et Ansarou, mordent désormais sur son nord-ouest.[fn]En 2014, le JAS avait par exemple revendiqué une attaque contre la mosquée de Kano (Etat de Kaduna). « Attentat meurtrier au Nigéria dans la grande mosquée de Kano », Le Monde, 28 novembre 2014.Hide Footnote Dès sa création, Ansarou a appelé à restaurer le califat de Sokoto et incarne donc une menace particulière dans cette zone du nord-ouest du Nigéria qu’il convoite, du moins dans son discours.[fn]Ansarou a ainsi perpétré plusieurs enlèvements entre 2011 et 2013 dans les Etats de Kebbi, Bauchi et Katsina.Hide Footnote L’enlèvement de 334 lycéens à Kankara, une localité de l’Etat de Katsina située à 220 kilomètres au sud de Maradi, le 11 novembre 2020, constitue la première opération d’envergure revendiquée par le JAS au nord-ouest du Nigéria depuis 2014. Elle pourrait toutefois moins illustrer la présence d’éléments permanents du JAS venus de leur bastion du nord-est qu’une collaboration de circonstance avec des bandits locaux.[fn]« Nigéria : avec l’enlèvement des lycéens de Kankara, la nouvelle expansion de Boko Haram », RFI, 16 décembre 2020.Hide Footnote

Des attaques récentes conduites à la frontière contre des forces de défense et de sécurité du Niger et du Nigéria suggèrent une connexion croissante entre les gangs frontaliers et les groupes jihadistes nigérians.

Des attaques récentes conduites à la frontière contre des forces de défense et de sécurité du Niger et du Nigéria suggèrent une connexion croissante entre les gangs frontaliers et les groupes jihadistes nigérians. Il n’y a pas eu de revendications, mais les modes opératoires et l’armement lourd utilisés laissent présager une influence jihadiste, dont la puissance de feu est généralement supérieure à celle de simples bandits. Ainsi, l’usage de lance-roquettes M80, très prisés des jihadistes, dans l’attaque contre la Compagnie mobile de contrôle des frontières (CMCF) de Maradi, le 1er décembre 2019, suggère d’éventuels liens logistiques avec les jihadistes. Le 18 juillet 2020, à quelques kilomètres de la frontière avec Maradi, à Jibia (Nigéria), des « bandits » ont, pour la première fois, tendu une embuscade à l’armée nigériane, tuant 23 soldats. Leur chef, un des principaux bandits opérant à Maradi, semblerait intensifier ses relations avec les groupes jihadistes.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres des forces de sécurité nigériennes, Maradi, 11-12 octobre 2020.Hide Footnote

La géographie de la bande frontalière est par ailleurs propice au développement de sanctuaires pour les groupes armés, y compris jihadistes. De Maradi jusqu’à Doutchi, la frontière est parsemée de forêts déjà fréquentées par les bandits, mais qui pourraient bientôt servir de refuge aux jihadistes.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres des forces de sécurité nigériennes, Maradi, 12 octobre 2020.Hide Footnote La forêt de Gandou, située sur la frontière, entre Doutchi et Konni, abriterait tellement d’hommes en armes, bandits et potentiels jihadistes, qu’elle est appelée « Sambisa 2 » par les habitants des alentours, du nom de la forêt qui abrite une partie du JAS au nord-est du Nigéria. C’est d’ailleurs dans cette forêt que l’otage américain a été détenu en octobre 2020. En 2017, dans la forêt de Baban Rafi (Maradi), les autorités nigériennes ont découvert une cache d’armes qu’un des combattants arrêtés a permis d’identifier comme appartenant à l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO, ou ISWAP en anglais).[fn]Ibid.Hide Footnote

Le contexte de violences armées qui prévaut dans le nord-ouest du Nigéria pourrait s’étendre au Niger.

Le contexte de violences armées qui prévaut dans le nord-ouest du Nigéria pourrait s’étendre au Niger. Il est encore difficile de prédire si la situation d’insécurité va rester dominée par des formes simples de banditisme sans mobile politique affiché, ou si elle évoluera vers des formes d’insurrection plus organisées. Ce dernier scénario pourrait se matérialiser sans même l’appui de groupes jihadistes, mais depuis 2012, l’essentiel des insurrections au Sahel a été facilité par l’implication des groupes jihadistes qui exploitent les fractures locales. La jihadisation du banditisme est une constante de ces insurrections, et constitue un risque croissant dans la zone.[fn]A Torodi, par exemple, une partie des jihadistes sont d’anciens bandits locaux mis en déroute par les groupes d’autodéfense formés dans ce département en 2014. A partir de 2018, avec l’appui des jihadistes, ils ont « pris leur revanche » contre ces groupes. Entretien de Crisis Group, élu de Torodi, Niamey, 7 octobre 2020.Hide Footnote Côté nigérian, le JAS annonce vouloir recruter au sein des groupes de bandits opérant au nord-ouest du Nigéria, ce que ferait déjà Ansarou.[fn]Ansarou aurait déjà recruté l’un des plus importants chefs des bandits de Zamfara, qui mobiliserait spécifiquement parmi les éleveurs, à qui il promettrait la sécurité en échange d’une conformité de leurs actions avec le jihad, interdisant entre autres le vol de bétail et l’enlèvement de civils. Entretien électronique de Crisis Group, journaliste basé à Zamfara, 10 septembre 2020. En outre, les bandits feraient fréquemment référence à l’islam et au jihad. Voir le rapport de Crisis Group, Violence au nord-ouest du Nigéria : sortir du chaos, op. cit.Hide Footnote Parmi ces bandits figurent certains Nigérians ou Nigériens qui nourrissent un ressentiment contre leur pays, en particulier les pasteurs privés de leurs moyens de subsistance.[fn]Un Touareg originaire du Niger, Halilu Mairakumi, ancien receleur de chameaux volés qui organise des enlèvements et du vol de bétail dans l’Etat de Zamfara, est ainsi soupçonné d’être lié à Ansarou au nord-ouest du Nigéria. Voir les tweets du journaliste Ahmad Salkida en mai 2019.Hide Footnote D’autres bandits nigériens pourraient suivre cette trajectoire et favoriser à terme la naissance d’un foyer insurrectionnel nigérien ou même transnational, qui contesterait les autorités des deux pays.

La pénétration des groupes jihadistes dans la région pourrait cependant connaitre des résistances. La présence de bandits armés peut certes offrir des recrues locales déjà expérimentées, mais elle peut aussi freiner l’implantation des jihadistes si ces derniers dérangent les intérêts économiques des bandits, en imposant certaines cibles plutôt que d’autres ou en instaurant de nouvelles règles de partage du butin. Par ailleurs, l’enlèvement de centaines d’écoliers en 2021 a d’abord mis en lumière la connexion de criminels locaux avec le JAS, mais leur libération après la négociation d’amnisties par ces criminels révèle que les intérêts des deux groupes ne convergent pas toujours.[fn]« Nigéria : le chef d’un des gangs ayant kidnappé plus de 300 écoliers rend les armes », RFI, 10 février 2021Hide Footnote Les conflits déjà mentionnés survenus entre l’EIGS et des bandits à Sokoto pourraient se reproduire à l’avenir.

D’un autre côté, le rapprochement entre bandits et jihadistes risque d’être favorisé par la pression militaire croissante exercée par les Etats contre ces groupes de bandits. A mesure que cette pression s’accroit, ces derniers sont poussés à accepter, voire à rechercher, l’appui des jihadistes pour se protéger. Pour le Niger spécifiquement, l’implication croissante de ses forces armées dans la lutte contre les groupes de bandits ou de jihadistes, le long de la frontière, pourrait contribuer à importer la menace en exposant davantage le territoire nigérien à des représailles de ces groupes, comme cela a pu être le cas dans la région de Diffa (Niger) après 2015.[fn]Le démarrage des opérations militaires nigériennes contre Boko Haram a favorisé la conduite d’attaques en représailles dans la région de Diffa. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°245, Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection, 27 février 2017.Hide Footnote

Le Niger a réagi très tôt à la dégradation de la situation dans la bande frontalière, mais cette réactivité a surtout été d’ordre sécuritaire.[fn]Certains grands bandits ont été éliminés, comme Souleymane Labo, tué en 2014, mais d’autres opèrent, notamment dans la région de Maradi, depuis le milieu des années 2000, à l’instar de l’un des principaux commanditaires des attaques récentes à Maradi, arrêté puis relâché en 2017. « Maradi : Arrestation du gangster le plus dangereux du Niger », TamTaminfo, 24 août 2014. Entretiens de Crisis Group, cadres des forces de sécurité nigériennes, Maradi, 10 octobre 2020.Hide Footnote Depuis 2018, les autorités sont particulièrement mobilisées avec le déploiement d’un bataillon de l’armée à Madarounfa (département de Maradi), bénéficiant de l’appui en formation de l’armée belge et disposant de postes avancés à Dan Kano, Baban Rafi et Shirgu.[fn]« Le Niger renforce la sécurité sur sa frontière avec le Nigéria », Xinhua, 15 octobre 2018.Hide Footnote Parallèlement, la première CMCF, forte de 400 policiers et déployée à Maradi depuis mai 2017 avec un appui américain, s’est réorientée vers la lutte contre le banditisme, plutôt que le contrôle des flux migratoires, sa mission originelle.[fn]Les CMCF ont été officiellement créées en 2016. Le mandat initial de lutte contre les flux migratoires découle de l’engagement du président nigérien, auprès de l’Union européenne en particulier, de lutter contre ce phénomène.Hide Footnote La seconde unité de la CMCF, qui compte 252 policiers, a été déployée en novembre 2019 à Konni (Tahoua), équipée et formée par EUCAP Niger, la mission de l’Union européenne d’appui aux forces de sécurité intérieures du Niger.

Les échos sont globalement positifs. La CMCF de Maradi a piloté l’opération de démantèlement du premier camp jihadiste de Jima Jimi début 2019. Les jihadistes auraient connu peu de pertes lors de cette opération, mais ont été contraints de se replier au nord de Tillabéri. A Maradi, l’utilité de la CMCF est reconnue unanimement, même si, depuis l’attaque qu’elle a subie le 1er décembre 2019 (voir Section IV.B), elle aurait réduit sa capacité de mobilité, une de ses principales qualités sur le terrain. Quant à la CMCF de Konni, des acteurs sécuritaires nigériens reprochent à cette seconde compagnie et à son commandement de moins utiliser l’avantage de la mobilité dans leurs actions que celle de Maradi.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres des forces de sécurité nigériennes, Maradi, 10 octobre 2020.Hide Footnote

Le maillage sécuritaire reste toutefois insuffisant alors que les violences se multiplient dans cette bande frontalière du sud-ouest du Niger. Les forces nigériennes gèrent simultanément de multiples fronts dans le pays et sont souvent en sous-effectifs. Ainsi, la CMCF de Maradi a été récemment redéployée à Filingué, et plusieurs centaines de soldats nigériens basés à Maradi ont été envoyés sur le front de l’est, dans la région de Diffa.[fn]Ibid.Hide Footnote Le maillage est faible dans la zone de Doutchi et Konni, où plusieurs autorités et forces de sécurité locales réclament un meilleur contrôle des passages frontaliers.[fn]Ibid. L’Etat envisagerait la création imminente de nouvelles unités pour répondre à ce besoin.Hide Footnote

Face à la nature transfrontalière de l’insécurité, une réponse efficace dépend également de la coopération avec le voisin nigérian.

Face à la nature transfrontalière de l’insécurité, une réponse efficace dépend également de la coopération avec le voisin nigérian. Celle-ci est ancienne, mais reste à améliorer.[fn]En 2012, un accord de défense a été signé entre le Niger et le Nigéria couvrant toute la frontière des deux pays, mais surtout destiné à contrer l’insurrection de Boko Haram au nord-est du Nigéria. « Nigeria seeks Niger’s military support against Boko Haram », Reuters, 21 mai 2013.Hide Footnote Les approches ont longtemps divergé entre autorités de chaque côté de la frontière. Le Nigéria considérait que le banditisme au nord-ouest n’était pas une priorité, et que cela ne justifiait pas une coopération plus étroite avec le Niger.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités nigériennes, Maradi et Niamey, octobre 2020.Hide Footnote

L’aggravation récente des violences a changé la donne et des progrès en matière de coopération ont été accomplis. En octobre 2018, une importante opération militaire nigéro-nigériane a été conduite dans les zones frontalières de Maradi, en particulier à Gabi et Dan Kano, où au moins 30 bandits ont été officiellement neutralisés.[fn]« Au moins 30 “bandits” tués lors des opérations conjointes des armées des Niger et Nigéria », VOA Afrique, 16 octobre 2018.Hide Footnote Les autorités auraient dû systématiser ce type d’opérations pour les rendre durablement efficaces. Les progrès sont surtout à mettre à l’actif d’un rapprochement entre les gouverneurs des zones frontalières de Maradi et Tahoua. Fin 2019, à Maradi, une réunion entre le gouverneur de Maradi et ses homologues des trois Etats nigérians frontaliers a permis de mettre en place des patrouilles mixtes (avec véhicules offerts par ces Etats au Comité régional de sécurité de Maradi) et de donner au Niger un droit de poursuite sur le territoire nigérian en dépit de la fermeture officielle des frontières.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable étatique de Maradi, Maradi, 10 octobre 2020.Hide Footnote Cette même dérogation n’a pu être négociée à Tahoua, ce qui empêche une coopération aussi efficace qu’à Maradi.

Les autorités et leurs partenaires sont essentiellement actifs sur le plan sécuritaire, mais peu de mesures sont prises pour empêcher le basculement des populations dans le banditisme ou prévenir l’émergence de situations insurrectionnelles. Ainsi, le secteur de l’élevage reste sous-investi par l’Etat et les partenaires internationaux. Exception faite de la Suisse, aucun bailleur n’intervient substantiellement dans la bande frontalière.[fn]L’Allemagne et l’Union européenne ont financé deux programmes destinés à prévenir la migration irrégulière et faciliter les retours, sans relation avec les violences actuelles.Hide Footnote Par ailleurs, l’approche répressive l’emporte sur l’option du dialogue et de la démobilisation des acteurs armés. En 2019, à l’inverse du Nigéria, le Niger a explicitement refusé d’octroyer des mesures d’amnistie au motif « qu’on ne discute pas avec les bandits ».[fn]Entretien de Crisis Group, responsable étatique de Maradi, Maradi, 10 octobre 2020.Hide Footnote

Au-delà des actions sécuritaires actuelles, indispensables mais insuffisantes, l’Etat du Niger devrait développer des actions préventives afin de freiner l’extension des violences armées et d’empêcher l’émergence de situations insurrectionnelles. Le secteur de l’élevage mérite une attention toute particulière du nouveau président, Mohamed Bazoum, élu en mars 2021, et des investissements accrus pour remédier à la crise qui le traverse. Les autorités nigériennes devraient également se préoccuper de préserver la cohésion sociale dans la bande frontalière afin de prévenir la stigmatisation de certaines communautés et d’encadrer le développement de groupes d’autodéfense avant que ceux-ci ne deviennent incontrôlables. Enfin, les efforts doivent être renforcés dans le domaine sécuritaire pour prévenir la contagion des violences, sans exclure de négocier la démobilisation de certains groupes de bandits. 

L’élevage devrait devenir un domaine d’intervention privilégié des autorités nigériennes – au sud-ouest comme ailleurs au Niger – afin de réduire les injustices dont souffrent les pasteurs et qui conduisent une partie d’entre eux à prendre les armes.

A court terme, les commissions foncières, destinées à prévenir et régler les conflits liés aux ressources naturelles, devraient mieux représenter les intérêts des éleveurs. Cela implique de réviser leur composition – non pas dans les textes mais dans les faits – afin de garantir la représentation des éleveurs et de systématiser les commissions paritaires, prévues par le Code rural de 1993, chargées d’assurer la conciliation entre usagers en conflit et donc également d’évaluer les dégâts en cas de conflit avec des agriculteurs notamment.[fn]En janvier 2013, un décret déterminant les modalités de fonctionnement des commissions paritaires a été adopté. Dans les faits, ces modalités sont rarement respectées. Les dégâts occasionnés se chiffrent en fonction des hectares de parcelles de champs détruits et l’équivalent que cela représente en récoltes perdues.Hide Footnote

Les pasteurs devraient également bénéficier de plus de relais pour défendre leurs droits, que ce soit par un appui plus conséquent de la part des partenaires techniques et financiers aux associations d’éleveurs comme l’Association pour la redynamisation de l’élevage au Niger (AREN) ou par la mise en place de réseaux associatifs de parajuristes.[fn]L’AREN a été créée en 1991. Elle constitue la principale association nigérienne de soutien à l’élevage. Elle a initié des actions visant à mieux défendre les droits fonciers pastoraux et la lutte contre les injustices. Par ailleurs, au Niger, les parajuristes – individus issus des communautés (ici pastorales) et formés à la défense de leurs droits – sont très peu nombreux.Hide Footnote S’ils étaient mieux défendus et conseillés, les éleveurs auraient peut-être davantage tendance à recourir à la loi plutôt qu’à la force.

Les parajuristes devraient être recrutés par l’Etat nigérien ou ses partenaires sur la base de leur ancrage au sein des communautés d’éleveurs et formés en priorité à la législation foncière pastorale, puisque ces populations sont particulièrement victimes d’injustices dans ce domaine. Les partenaires du Niger pourraient financer des programmes de formation de parajuristes afin de combler le retard du pays, qui compte un nombre encore insuffisant de ces auxiliaires de justice. Ils pourraient également favoriser le partage d’expériences avec des Etats où ce dispositif est davantage développé, comme au Canada ou, dans la sous-région, au Mali.[fn]Voir « Rapport général de la conférence sur le parajuridisme au Mali », USAID/DEMESO, juin 2019. Le Canada compte l’Association Canadienne des Parajuristes parmi les principales organisations spécialisées dans ce domaine.Hide Footnote Ces dispositions permettraient de freiner l’économie du racket en permettant aux éleveurs de s’opposer à ces pratiques par la voie légale. La présence des défenseurs commis d’office (DCO), qui sont des parajuristes habilités à défendre des justiciables en lieu et place des avocats dans certaines conditions, est également à encourager par l’Etat ou ses partenaires.

Parallèlement, l’Etat et ses partenaires doivent accompagner les pasteurs dont l’activité est en crise en protégeant la mobilité des transhumants et en facilitant les parcours de reconversion ou de diversification pour ceux qui y aspirent. Cela passe, par exemple, par l’identification et la valorisation de filières porteuses (autour de la filière lait par exemple) et l’accompagnement des reconversions professionnelles par un appui à la formation et à l’acquisition d’équipements. Des activités de reconstitution de cheptels et d’embouche peuvent être développées. Ce type d’appui existe dans certaines régions du Niger, comme Diffa ou Tillabéri, qui bénéficient de l’attention des bailleurs internationaux, mais reste timide dans la bande Doutchi-Maradi, faute d’investissements conséquents.

A plus long terme, l’Etat gagnerait à faire de l’élevage un secteur d’intervention prioritaire au niveau national, et en particulier dans les régions de Maradi, Tahoua et Dosso, afin de sécuriser l’accès aux zones de pâturage et aux couloirs de transhumance. Les bailleurs, tout comme l’Etat nigérien, devraient développer des approches préventives dans des régions à risque comme celles-ci et ne pas concentrer leur appui que sur les régions en crise. Les conditions d’accès aux forêts classées et les règles d’aménagement des aires de pâturage pourraient également être révisées par les autorités nigériennes pour permettre aux éleveurs de bénéficier d’un accès partiel, conditionné ou saisonnier à ces espaces protégés.   

Les autorités devraient étendre à la zone frontalière les approches développées dans d’autres régions du Niger pour éviter les violences à base communautaire. Par exemple, la Haute autorité à la consolidation de la paix (HACP), dont c’est la mission, devrait très rapidement initier des forums de dialogue entre communautés haoussa et peul dans les zones les plus exposées aux violences armées (Guidan-Roumdji, Madarounfa) ou aux conflits communautaires (Bangui, Allela). L’implication des groupes d’autodéfense est nécessaire pour désamorcer les logiques de communautarisation de la violence. Ces activités de dialogue ou de médiation, qui fleurissent une fois les conflits déclenchés, seraient beaucoup plus efficaces si elles étaient menées à titre préventif, avant que la violence ne creuse un fossé entre les communautés. Les partenaires internationaux pourraient accompagner ces efforts financièrement comme techniquement.

Les autorités devraient également envisager un meilleur encadrement des groupes d’autodéfense qui se développent depuis 2020 dans la région de Maradi. Ces groupes sont encore à un stade suffisamment embryonnaire pour être efficacement contrôlés. Ils exercent une fonction de sécurisation des zones rurales que l’Etat ne peut assumer, faute de moyens, mais leur rôle doit être strictement délimité, y compris d’un point de vue juridique.

Il est important que les autorités placent ces groupes sous leur contrôle effectif, et qu’elles sanctionnent d’éventuels abus, notamment pour réduire les risques de violences à base communautaire. La mise en place par les autorités locales de comités communaux composés de l’ensemble des communautés présentes dans les localités, qui seraient dirigés par le maire ou le préfet, permettrait de limiter le risque que ces groupes ne s’enferment dans une logique communautariste. Le port d’armes doit être étroitement encadré par le ministère de l’Intérieur sur la base d’une enquête de moralité permettant d’exclure des individus déjà impliqués par le passé dans des violences. Le ministère de l’Intérieur devrait appliquer strictement l’interdiction de détenir des armes de guerre. Les autorités devraient circonscrire les missions de ces groupes à des tâches de protection et de renseignement à l’échelle des villages d’origine de leurs membres uniquement, afin d’éviter d’éventuelles opérations punitives.[fn]En Ouganda, la définition des missions et la limitation des zones d’activité des Arrow boys de Teso, constitués pour lutter contre la rébellion de l’Armée de résistance du Seigneur, avait contribué à limiter les exactions et facilité leur démobilisation. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°251, Une arme à double tranchant : comités de vigilance et contre-insurrections africaines, 7 septembre 2017.Hide Footnote

Les efforts déjà entrepris pour sécuriser la bande frontalière doivent être poursuivis et étendus aux zones à risque qui ne sont pas encore couvertes, comme le tronçon frontalier Doutchi-Konni. Parallèlement, les autorités des deux pays doivent renforcer leur coopération, en particulier entre gouverneurs des Etats nigérians et des régions nigériennes. Elles doivent également intensifier leur coopération en matière de renseignement, et multiplier les opérations conjointes pour limiter la possibilité que les bandits se réfugient dans les zones frontalières. Les autorités de l’Etat de Sokoto et de la région de Tahoua doivent accroître leur coopération qui, suite à la fermeture de la frontière, est actuellement paralysée.[fn]Le président nigérien a officiellement rouvert les frontières le 16 décembre 2020. BBC News, « Nigeria President Buhari orders immediate reopening of land borders », 16 décembre 2020.Hide Footnote Plus les autorités des deux pays se mobiliseront et se montreront efficaces, moins les communautés seront tentées de s’armer.

Plus les autorités des deux pays se mobiliseront et se montreront efficaces, moins les communautés seront tentées de s’armer.

Les forces de défense et de sécurité doivent conduire leurs opérations contre les hommes en armes dans le respect des droits humains, sans quoi elles risqueraient de s’avérer contre-productives et de nourrir, comme ailleurs, des dynamiques insurrectionnelles. Les forces nigériennes doivent notamment éviter d’être associées aux exactions commises par les forces nigérianes.[fn]« War crimes by Nigeria’s military », Amnesty International, 12 janvier 2018.Hide Footnote

L’approche sécuritaire ne doit pas empêcher les autorités d’engager, en parallèle, un processus de démobilisation des bandits. Les principaux chefs sont connus et la reddition de certains d’entre eux pourrait être négociée, comme la HACP l’a déjà fait à Tillabéri et à Tahoua, par exemple.[fn]En 2018, la HACP a réussi à démobiliser des coupeurs de route opérant dans cet espace frontalier du Mali par des actions génératrices de revenus. Entretien de Crisis Group, cadre de la HACP, Niamey, mai 2019.Hide Footnote Bien qu’ils n’aient pas exposé publiquement leurs griefs vis-à-vis de l’Etat, il reste possible de trouver des angles de négociation avec eux. La prise des armes s’explique aussi par des situations de frustration, d’injustice ou d’impasse économique auxquelles l’Etat peut apporter des réponses. Si le fossé se creusait encore davantage entre bandits et autorités, certains hommes en armes, miliciens ou bandits, pourraient verser dans l’insurrection jihadiste, un scénario déjà observé dans le nord de Tillabéri.

A la frontière entre le Niger et le Nigéria, le grand banditisme s’intensifie et se transforme de manière inquiétante, laissant présager l’apparition de situations insurrectionnelles dont pourraient profiter des groupes jihadistes en quête de nouveaux territoires. Le Niger a encore la possibilité de limiter la contagion de ce phénomène en complétant l’approche sécuritaire actuelle par une approche préventive destinée notamment à limiter le sentiment d’injustice dont souffrent les éleveurs et à consolider la cohésion de plus en plus fragilisée entre les communautés. Les partenaires du Niger doivent, de leur côté, s’intéresser à ces zones avant qu’elles ne soient déstabilisées et pourraient soutenir financièrement un plan de prévention conçu et mis en œuvre par les autorités nigériennes.

Niamey/Bruxelles, 29 avril 2021

Residents of Zibane-Koira Zéno, a village in the Tillabery region (western Niger close to Mali) attend a meeting on 12 May 2020, after an attack by armed men on 8 May 2020. BOUREIMA HAMA / AFP
Briefing 172 / Africa

Niger : éviter l'aggravation des violences contre les civils à Tillabéri

Une série de massacres dans la région de Tillabéri, au Niger, fait craindre un conflit civil plus large. La connotationethnique de ces crimes est particulièrement inquiétante. Les autorités devraient privilégier la  protection des civils avant que des groupes d’auto-défense ne se développent pour faire face à la situation.

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Que se passe-t-il? Dans la région de Tillabéri, au nord du Niger, le conflit opposant jihadistes et forces de sécurité pourrait avoir pris un nouveau tournant, suite aux récents massacres de villageois par des insurgés de la branche locale de l’Etat islamique. Les autorités craignent que le développement de groupes d’autodéfense anti-jihadistes aggrave encore plus les violences contre les civils.

En quoi est-ce significatif? Les tensions entre jihadistes et groupes d’autodéfense, souvent source d’antagonismes entre communautés, mettent les civils en danger et imposent à l’Etat des défis nouveaux, comme observé au Mali et au Burkina Faso. Ces violences pourraient alimenter les frustrations locales et pousser de nouvelles recrues vers l’Etat islamique.

Comment agir? Niamey devrait décourager la création de groupes d’autodéfense, qui aggravent les violences contre les civils, et arbitrer les conflits communautaires. Le gouvernement devrait intégrer plus de locaux dans les forces de sécurité pour stabiliser la région, chercher à négocier un cessez-le-feu avec les insurgés et intensifier les efforts pour protéger les civils.

Le nord de Tillabéri, région frontalière du Niger et théâtre d’attaques lancées par les jihadistes sur les forces de sécurité, risque aujourd’hui de basculer durablement dans les violences à base communautaire. Deux récents massacres de membres de la communauté zarma, perpétrés par des combattants d’une branche de l’Etat islamique, font même craindre une montée en puissance des violences à caractère ethnique. Des villageois zarma veulent prendre les armes pour lutter contre les jihadistes, qu’ils tiennent responsables d’une flambée de la criminalité et soupçonnent d’appartenir à la communauté peul dans leur majorité. A l’heure où elles envisagent différentes réponses, les autorités nigériennes devraient tenir compte des expériences malienne et burkinabé. Ces deux pays ont toléré l’émergence des milices communautaires, provoquant des violences qui ont incité les civils à se rapprocher des jihadistes ou des groupes d’autodéfense. Niamey devrait continuer de décourager la création de telles milices, intensifier les efforts visant à protéger les villageois et apaiser les tensions intercommunautaires. Les autorités nigériennes devraient par ailleurs rester ouvertes à un dialogue avec les commandants jihadistes locaux et s’efforcer de remédier aux causes sous-jacentes de la crise, notamment les litiges fonciers et les rivalités politiques locales en partie liées à la décentralisation.

Les évènements récents indiquent que les troubles pourraient s’intensifier dans la région de Tillabéri, dans la zone frontalière entre le Mali et le Niger. Au cours des deux dernières années, une branche locale de l’Etat islamique – l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) – a organisé des attaques de grande ampleur contre les forces de sécurité et des bases situées le long de la frontière malienne, afin de garder sa mainmise sur la zone et ses habitants. Au lendemain des massacres du 2 janvier à Tchomabangou et Zaroumdareye, deux villages situés à proximité de la frontière, et d’une attaque perpétrée le 15 mars contre des civils revenant du marché hebdomadaire à Banibangou, dans la même zone, le risque que le conflit implique davantage les civils semble particulièrement élevé. Les deux attaques sont survenues après que des habitants du nord de Tillabéri, principalement des Zarma, ont commencé à créer des groupes d’autodéfense pour lutter contre la prédation et l’extorsion des groupes armés.

Niamey craint qu’une multiplication de ces attaques n’attise les tensions communautaires. Des communautés issues des deux groupes ethniques (les Zarma, généralement des agriculteurs sédentaires, et les Peul, principalement des éleveurs semi-nomades) s’opposent de plus en plus régulièrement pour l’accès aux terres et aux ressources, et ce dans un contexte de détérioration des relations intercommunautaires depuis plusieurs décennies, lié notamment à l’expansion des zones de culture vers la frontière malienne. Après le massacre du 2 janvier, certains Zarma ont accusé des membres peul de l’EIGS d’avoir attaqué les villages pour régler des différends ethniques. Les autorités ont tenu à minimiser la ligne de fracture entre Zarma et Peul, soulignant que le chef de l’attaque serait lui-même zarma. Cependant, la possibilité d’une escalade de la violence à base ethnique demeure. Si le groupe jihadiste a récemment gagné du terrain auprès des Zarma afin de gonfler ses rangs, il demeure principalement composé de membres de communautés semi-nomades, majoritairement peul, mais aussi touareg et daosahak.

Les moyens dont dispose l’Etat pour améliorer la situation sont limités. Ses forces de sécurité sont sollicitées de toute part et semblent incapables de sécuriser de grandes parties de la région de Tillabéri. Les soldats se sont partiellement repliés et ont quitté la frontière après avoir essuyé des défaites lors de l’attaque des postes militaires d’Inatès et Chinegodrar, non loin de la frontière malienne, en décembre 2019 et janvier 2020. Ils ont par ailleurs été accusés de violences graves sur des civils, ce qui amène certaines communautés à redouter leur présence.

Niamey ne résoudra toutefois pas les problèmes de la région en soutenant les groupes d’autodéfense qui se mobilisent déjà pour lutter contre la violence jihadiste. Au Mali et au Burkina Faso, les alliances entre les forces de sécurité et ces milices n’ont fait que générer davantage de violences meurtrières. Au Niger, la formation de ces groupes semble avoir décidé les jihadistes locaux à prendre les civils pour cible. Au-delà de déterminer s’il est possible, ou même souhaitable, vu l’intensification des violences contre les civils, de déployer de nouvelles troupes pour contribuer à sécuriser la région, la meilleure option pour le gouvernement est d’adopter une stratégie visant à apaiser les tensions communautaires et à mieux protéger les habitants du banditisme croissant et, une fois de plus, de chercher à dialoguer avec les insurgés. Plus précisément :

  • Le gouvernement devrait intensifier ses efforts pour désamorcer les tensions entre communautés, notamment grâce à une communication à l’échelle locale axée sur l’idée que l’inclusion et la diversité sont depuis toujours des fondements de la société nigérienne.
     
  • Niamey devrait en outre renforcer les efforts déjà déployés pour régler les différends relatifs aux droits fonciers, aux ressources naturelles et aux politiques locales qui attisent les tensions communautaires et augmentent le risque de violence dans la région.
     
  • La police et la gendarmerie, qui ont été forcées de se convertir à la lutte contre les jihadistes, devraient essayer de convaincre les communautés qu’elles n’ont pas besoin de s’armer, en reprenant leur rôle traditionnel de maintien de la sécurité publique et en s’attelant à lutter contre le banditisme armé.
     
  • Les autorités étatiques devraient envisager de tendre la main aux commandants locaux de l’Etat islamique afin de négocier des cessez-le-feu, dans l’espoir qu’une telle avancée contribue, à moyen ou long terme, à les convaincre de s’éloigner de l’organisation, et peut-être même à attirer les hauts responsables à la table des négociations. Bien que les récents massacres puissent compliquer les efforts de dialogue, l’élection à la présidence de Bazoum Mohamed, l’un des rares responsables gouvernementaux à avoir été favorable au dialogue lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, pourrait donner un nouvel élan à ces pourparlers.

La crise sécuritaire et de gouvernance qui frappe le nord de la région de Tillabéri, une zone d’activités importante de la branche locale de l’Etat islamique, l’EIGS, a pris une tournure inquiétante.[fn]Bien que ce groupe soit souvent appelé l’Etat islamique au Grand Sahara, et que ce rapport le nomme ainsi, l’Etat islamique lui-même l’appelle Etat islamique dans la province de l’Afrique de l’Ouest (EIAO), le regroupant ainsi avec un autre groupe qui opère dans la région du bassin du lac Tchad. Voir également le commentaire de Crisis Group, « Les franchises de l’Etat islamique en Afrique : les leçons du lac Tchad », 29 octobre 2020.Hide Footnote Le 2 janvier, des dizaines d’insurgés ont attaqué à moto les villages de Tchomabangou et Zaroumdareye dans la commune de Tondikiwindi, à la frontière avec le Mali. Selon les estimations officielles, ils ont tué plus de 100 personnes, des Zarma pour la plupart.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables locaux et nationaux, janvier 2021. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) a annoncé que dix garçons et sept filles figuraient parmi les victimes. « Niger : plus de 10 000 personnes ont fui de récentes violences dans la zone des “trois frontières’’ », ONU Info, 7 janvier 2021. Voir également « Statement by UNICEF Executive Director Henrietta Fore on Attacks against Villages in Niger », UNICEF, 4 janvier 2021. Les deux villages se situent à environ 10 kilomètres de distance. « Carte de référence : Région de Tillabéri, département de Ouallam », Reach, s.d.Hide Footnote Le 15 mars, des hommes armés masqués ont arrêté plusieurs véhicules revenant du marché hebdomadaire de Banibangou, également situé près de la frontière malienne, et ont tué près de 58 passagers zarma, tous des hommes.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants des villes de Banibangou et Abala, Niamey, mars 2021.Hide Footnote Quelques jours plus tard, le 21 mars, des insurgés ont tué plus d’une centaine de personnes dans une attaque dirigée contre des civils à Tilia, une commune rurale de la région de Tahoua, à l’est de Tillabéri.[fn]Si les tueries de Tahoua ont un lien avec la violence croissante dans le nord de Tillabéri, elles impliquent des communautés différentes, qui ont développé une autre relation avec les groupes d’autodéfense armés, et ne seront dès lors pas traitées dans ce briefing.Hide Footnote En mai 2021, l’Etat islamique, présent dans la région frontalière depuis 2015,  a revendiqué les attaques à Tchomabangou, Zaroumdareye et Tillia.[fn]Voir le bulletin d’information hebdomadaire de l’Etat islamique, al-Naba, n°287, p.7, mai 2021. Bien que toutes les sources interrogées par Crisis Group tiennent l’EIGS pour responsable de l’attaque de Tondikiwindi, l’incertitude demeure pour le massacre de Banibangou, qui n’a pas été revendiqué dans le numéro 287 d’al-Naba comme les autres tueries. Certaines sources suggèrent que des bandits armés plus ou moins associés à l’Etat islamique auraient décidé de punir le village de Darey-Daye dont des membres avaient précédemment tué ou torturé des éleveurs Peul. Entretiens de Crisis Group, membres d’organisations de la société civile, Niamey, mars 2021.Hide Footnote La récurrence de massacres de cette ampleur laisse craindre que la crise dans la région de Tillabéri ne soit entrée dans une nouvelle phase, encore plus dangereuse pour les civils.[fn]De récentes attaques en mai 2021 confirment le risque accru de violences contre les civils, tout en soulignant que les forces de sécurité restaient visées. Le 4 mai, des insurgés de l’EIGS ont attaqué le village d’Intoussane (département de Banibangou), tuant au moins seize soldats et quatre civils. Voir al-Naba, n°287, p.5.  Le 9 mai, des hommes armés ont attaqué plusieurs villages dans la commune d’Anzourou, tuant au moins vingt civils, dérobant le bétail et donnant aux communautés trois jours pour quitter les lieux ou être abattues. En l’espace de quelques jours, plus de 10 000 habitants ont fui la zone.  Voir « Niger, rapport de situation », OCHA, 17 May 2021.Hide Footnote

La récurrence de massacres de cette ampleur laisse craindre que la crise dans la région de Tillabéri ne soit entrée dans une nouvelle phase, encore plus dangereuse pour les civils.

Au début de leur implantation à Tillabéri, les groupes jihadistes locaux, y compris l’EIGS, devenu depuis lors la principale organisation jihadiste dans la zone frontalière, ont principalement attaqué les forces de sécurité et ont largement (mais pas non plus entièrement) épargné les civils, afin de les rallier à leur cause.[fn]Ces dernières années, l’Etat islamique a développé la capacité de monter des opérations de grande ampleur contre les forces de sécurité nigériennes. En décembre 2019 et janvier 2020, des militants ont mené les attaques les plus meurtrières de l’histoire contre ces forces, tuant plus de 150 soldats au cours des deux incidents combinés. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°289, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, 3 juin 2020 ; et Hannah Armstrong, « Derrière l’attaque jihadiste d’Inates au Niger », commentaire de Crisis group, 13 décembre 2019.Hide Footnote Ces groupes ont surtout recruté au sein des communautés semi-pastorales peul, qui nourrissent des rancœurs grandissantes envers l’Etat et d’autres communautés des alentours depuis des décennies. Au début, les actes de violence des insurgés contre les civils étaient rares, mais leur fréquence a augmenté à mesure que les jihadistes se sont mis à s’en prendre aux responsables locaux pour les forcer à accepter leur présence dans la zone. L’EIGS a exercé une pression constante sur ces responsables dans l’ensemble de la zone frontalière, assassinant ou enlevant ceux qui refusaient de se conformer à ses diktats ou ceux que le groupe soupçonnait d’être des informateurs de l’Etat.[fn]Bien que ce soit rarement le cas, des attaques de l’Etat islamique ont pris pour cible des civils. En mai 2020, le groupe a notamment tué dix-huit personnes dans la commune d’Anzourou dans le Tillabéri. Voir Moussa Aksar, « Région de Tillabéry/Commune d’Anzourou : 18 civils tués dans une attaque armée », L’Évènement Niger, 10 mai 2020. Voir également le rapport de Crisis Group, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, op. cit.Hide Footnote Par exemple, en novembre 2019, l’EIGS a exécuté le chef zarma du village de Tchomabangou parce qu’il aurait refusé de payer la zakat (impôt islamique).[fn]Les rapports relatifs au nombre de chefs de village tués à Tondikiwindi en novembre 2019 diffèrent. Selon l’ONG Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), les insurgés ont tué trois chefs de village et en ont enlevé deux autres le 22 novembre 2019. Certaines sources locales ont indiqué à Crisis Group que des insurgés avaient tué les chefs de village de Tchomabangou et Zaroumdaray ce jour-là, mais d’autres rapports reçus par Crisis Group suggèrent que les deux villages avaient un seul et même chef. Entretiens de Crisis Group, responsables locaux, janvier 2021.Hide Footnote

Dès le début de l’année 2020, l’EIGS s’était imposé comme une force prépondérante dans la zone frontalière après avoir infligé de lourdes pertes à l’armée nigérienne suite à des attaques de grande envergure sur les casernes d’Inatès et Chinegodrar à la fin de l’année 2019 et au début de 2020.[fn]Rapport de Crisis Group, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, op. cit.Hide Footnote

Toutefois, la situation a changé en 2020. Les combats contre les jihadistes rivaux et les frappes aériennes françaises ont fortement affaibli l’EIGS. Au centre du Mali et dans le nord du Burkina Faso, l’EIGS a perdu du terrain et des combattants au profit d’un groupe jihadiste affilié à al-Qaeda, Jama’at Nusratul Islam wal Muslimin (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, ou GSIM). Au cours de l’année, au moins 400 de ses combattants ont été tués par les frappes françaises et dans les combats les opposant au GSIM.[fn]Héni Nsaibia, « The Conflict Between Al-Qaeda and the Islamic State in the Sahel, A Year On », 3 mars 2021.Hide Footnote Néanmoins, malgré ces pertes, aucun de ces trois Etats sahéliens n’a réellement redéployé de forces dans les zones qui étaient auparavant sous le contrôle de l’EIGS.

La frontière entre le Mali et le Niger demeure donc le bastion du groupe mais, même là, il semble inquiet que son assise soit contestée. Si autrefois l’EIGS a cherché à entretenir de bonnes relations avec les locaux, au fil du temps, le prélèvement de la zakat auprès des habitants s’est fait de manière moins disciplinée, plus agressive et plus chaotique.[fn]Ceci a offensé les communautés pastorales comme agricoles. Un éleveur peul a déclaré que trois insurgés différents étaient venus collecter la zakat en un an. Deux étaient des commandants rivaux se battant pour l’influence sur la même zone et le troisième disait travailler pour un commandant qui a ensuite nié avoir envoyé un collecteur. Entretien de Crisis Group, habitant de Tondikiwindi, Niamey, février 2021.Hide Footnote Les bandits armés cherchant eux aussi de plus en plus à rançonner les locaux, le tribut à payer pour ces derniers s’alourdit. Affaibli dans les pays voisins, l’EIGS tente peut-être de rassembler davantage de fonds pour relancer ses activités.[fn]L’affaiblissement de l’EIGS ne pourrait être que relatif et temporaire. En effet, en mai 2021, l’organisation semble être repassée à l’offensive contre les forces de sécurité, revendiquant deux attaques qui ont fait plus de 40 victimes parmi les soldats et la garde nationale du Niger. Voir al-Naba, n°287, op.cit.Hide Footnote Il se peut également que les commandants locaux profitent du relâchement du contrôle, déjà souple, exercé par leurs supérieurs pour gérer leurs zones à leur manière.[fn]Dans la commune de Tondikiwindi, par exemple, les commandants locaux semblent être de plus en plus en concurrence pour la perception de la zakat. Entretien de Crisis Group, février 2020.Hide Footnote

Quelle qu’en soit la cause première, le prélèvement d’une zakat plus élevée et plusieurs fois par an a aggravé le ressentiment des populations locales. Ce système de prédation, couplé à l’impression que l’EIGS pourrait s’affaiblir, pousse certains membres des communautés locales à organiser la résistance. Selon des sources locales, à la fin de l’année 2020, les communautés rurales étaient de plus en plus enclines à se protéger elles-mêmes en créant des groupes d’autodéfense.[fn]Outre le groupe formé à Tchomabangou, et mentionné ci-après, un commerçant zarma a commencé à financer un groupe d’autodéfense à Garbey (environ 100 kilomètres à l’est de Tchomabangou) avant d’être assassiné par des insurgés présumés de l’Etat islamique le 27 novembre 2020. En représailles, des villageois armés ont pris en embuscade et tué six à sept jihadistes, aussi décrits comme des éleveurs peul par un membre du groupe pastoral à Niamey. A Mogodiougou (plus de 50 kilomètres à l’est de Tchomabangou), les villageois ont tué deux insurgés de l’EIGS venus percevoir la zakat le 8 décembre. Quelques jours plus tard, des insurgés ont affronté des villageois armés, en tuant huit et perdant un nombre inconnu de leurs propres combattants, selon ACLED. Entretiens de Crisis Group, habitant de la commune de Tondikiwindi, février 2020 ; et résident de Tondikiwindi, février 2021.Hide Footnote En 2020, dans un document formulant dix-huit recommandations pour stabiliser la région de Tillabéri, le Comité union Tillabéri pour la paix, la sécurité et la cohésion sociale, une organisation principalement zarma, a appelé à former des groupes d’autodéfense placés sous le commandement de responsables militaires à la retraite.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable du Comité union de Tillabéri, Niamey, mars 2021. « Suggestions du Comité union Tillabéry pour le retour de la Paix », document consulté par Crisis Group.Hide Footnote

À la fin de l’année 2020, les communautés rurales étaient de plus en plus enclines à se protéger elles-mêmes en créant des groupes d’autodéfense.

Dans les environs de Tchomabangou, les habitants de plusieurs villages se sont rassemblés pour créer un groupe de défense communautaire, supposément avec le soutien d’un commerçant prospère qui a également mobilisé et armé de jeunes orpailleurs issus de la zone de Téra.[fn]Selon d’autres sources locales, le groupe d’autodéfense a été mis sur pied après le meurtre du chef du village. Entretien de Crisis Group, habitant de Tchomabangou, février 2021.Hide Footnote Des sources locales indiquent que le 15 décembre 2020, ces miliciens ont tué deux (ou trois, le chiffre varie selon les sources) représentants de l’EIGS venus au village pour prélever des impôts, voler du bétail ou acheter des provisions.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de Tchomabangou, responsables locaux, Niamey, février 2020.Hide Footnote Les villageois ont ensuite refusé de coopérer avec une délégation de l’EIGS, chargée d’enquêter sur ces décès. La première réponse des insurgés fut d’enlever le nouveau chef du village et de déclarer Tchomabangou village ennemi. Les attaquants à moto sont arrivés quelques jours plus tard et ont perpétré le massacre du 2 janvier 2021.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources locales de Tondikiwindi, janvier et février 2021. La présence de jeunes orpailleurs devenus miliciens dans les deux villages pourrait expliquer le nombre inhabituel de morts dans l’attaque du 2 janvier.Hide Footnote Bien qu’ils aient initialement visé un groupe de miliciens peu armés et alors en formation, les jihadistes s’en sont également pris aux villageois. L’EIGS a déclaré que cette opération visait des groupes d’autodéfense villageois soutenus par l’Etat.[fn]Voir al-Naba, n°287, p. 6.Hide Footnote

Dans le cas du massacre de Banibangou survenu en mars 2021, les récits divergent sur ce qui a déclenché la tuerie. Mais la plupart des sources consultées par Crisis Group ont mentionné un mouvement de résistance embryonnaire dans les villages autour de Chinegodrar et Darey-Daye.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres d’associations pastorales, ancien sympathisant de l’EIGS, habitant de Banibangou et ancien élu de Banibangou, Niamey, mars-avril 2021.Hide Footnote Après que les chefs de village ou les responsables religieux ont encouragé les jeunes zarma à s’armer avec des arcs ou des armes à feu, les insurgés auraient décidé de punir le village de Darey-Daye, tuant ainsi sept personnes. Contraints de battre en retraite face à la résistance armée, les insurgés ont ensuite attaqué par surprise plusieurs véhicules transportant des passagers revenant d’un marché, en direction de Chinegodrar et Darey-Daye, et désigné des hommes zarma à exécuter.

L’escalade de la violence dans le nord de Tillabéri contraste avec d’autres région sous contrôle jihadiste, comme le Macina au centre du Mali, où l’insurrection jihadiste de la Katiba Macina a réussi à imposer son autorité et à réduire la violence infligée aux civils. Dans le nord de Tillabéri, à l’inverse, l’EIGS n’a actuellement ni la capacité ni même peut-être l’ambition de gouverner la région et sa population. Il se peut que le groupe en soit plutôt arrivé à recourir à la violence excessive pour étouffer l’opposition naissante et ainsi conserver sa position de groupe armé dominant dans la région.[fn]Selon un ancien partisan de l’EIGS, à la fin de l’année 2020, le commandement central de l’organisation a donné l’ordre de réprimer toute forme de résistance. Il est intéressant de noter que certains commandants ont initialement résisté à cet ordre. A Banibangou, un commandant peul s’est abstenu de punir les villages qui refusaient de payer la zakat, d’après la rumeur locale parce qu’il avait grandi parmi les Zarma. Il a ensuite été tué dans un affrontement contre des Daosahak en mars 2021, peu avant le massacre des passagers zarma dans la région de Banibangou. Cela pourrait indiquer qu’il a été remplacé par des commandants plus enclins à utiliser la force contre les villageois zarma. Entretien de Crisis Group, ancien soutien de l’EIGS, Niamey, mars 2021.Hide Footnote  

A l’instar des conflits au Mali et au Burkina Faso, la crise qui touche le nord de la région de Tillabéri prend une tournure de plus en plus ethnique. Même si les massacres survenus dans les communes de Tondikiwindi et Banibangou semblent davantage liés à la volonté des jihadistes de réprimer la résistance de villages bien précis et d’affirmer leur contrôle, leur présence dans la zone attise indéniablement les tensions intercommunautaires. Ces tensions risquent à leur tour d’alimenter un cycle inquiétant de représailles violentes et de querelles à base ethnique.  

Deux sources de conflit historiques, au moins, accentuent le risque d’escalade entre les ethnies de la région. Premièrement, la croissance démographique des populations agricoles a intensifié la compétition autour des ressources avec les éleveurs nomades, dans une zone où les droits fonciers sont déjà précaires pour beaucoup. Ces droits ont en effet souvent été établis lors de la création de villages au cours de ces dernières décennies, et sont appliqués de manière inégale et souvent contestés. Deuxièmement, les efforts de décentralisation, comme la création de communes rurales en 2004 que le gouvernement a mises en place pour donner davantage de droits et de ressources aux villageois, ont paradoxalement exacerbé les rivalités politiques préexistantes, car les chefs traditionnels sont désormais souvent en compétition avec les élus et doivent gérer de nouvelles exigences émanant de groupes sociaux de bas statut.[fn]Voir Rahmane Idrissa et Bethany McGann, « Méfiance et déséquilibre : l’effondrement des relations intercommunautaires et la montée de la mobilisation des communautés armées à la frontière Niger-Mali », Resolve Network, avril 2021.Hide Footnote Les relations au sein des communautés se sont ensuite détériorées après la rébellion survenue en 2012 au Mali, laquelle a poussé divers groupes à prendre les armes dans la région de Tillabéri. La plupart de ces groupes étaient issus de communautés semi-nomades et beaucoup se sont mobilisés suivant des critères ethniques.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°261, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, 12 juin 2018.Hide Footnote

L’infiltration des jihadistes a empiré la situation. Avant leur arrivée dans la région, les communautés et les autorités parvenaient à apaiser les flambées de violence occasionnelles, bien qu’elles n’aient jamais pu apporter de solutions durables aux litiges locaux.[fn]Les épisodes les plus graves opposaient des Zarma et des Peul, principalement dans les communes de Banibangou et Ouallam en 2008-2009, et ont fait des dizaines de morts. Voir Gandou Zakara et al., « Les violations collectives des droits humains fondamentaux : Cas des régions de Tillabéri et Dosso Niger », International Work Group for Indigenous Affairs, 2011.Hide Footnote Depuis 2015, la présence des insurgés ainsi que les opérations de lutte contre le terrorisme, perçues localement comme ciblant des groupes ethniques spécifiques, ont attisé les tensions existantes et généré des formes de violence nettement plus létales.

Les messages qui circulent sur les réseaux sociaux risque d’exacerber ces divisions. Après l’attaque de Tchomabangou, des messages anonymes sur les réseaux sociaux blâmaient les Peul pour la tuerie et appelaient les Zarma à se venger.[fn]Message audio conservé par Crisis Group, 5 janvier 2021.Hide Footnote Bien que beaucoup aient interprété le massacre comme une tentative de l’EIGS de décourager la résistance armée des villageois s’opposant au paiement de la zakat, d’autres ont blâmé spécifiquement les membres de la communauté peul, considérant que les conflits fonciers entre les Peul et les Zarma sont à l’origine des violences.[fn]A la fin 2020, le groupe d’autodéfense zarma du village aurait tué des éleveurs peul et volé leur bétail, ce qui a accentué les tensions locales et semé les graines d’un conflit. Entretien de Crisis Group, habitant de Tchomabangou, février 2021.Hide Footnote Dans l’incident de Banibangou, il est plus que probable que l’EIGS ait surtout cherché à punir des villages qui avaient commencé à établir une résistance, et à épargner ceux qui ne rejoignaient aucun groupe d’autodéfense.[fn]Plusieurs chefs de village ont refusé de participer, par peur des représailles de la part de l’EIGS. Entretiens de Crisis Group, habitant de Banibangou et ancien soutien de l’EIGS, Niamey, mars 2021. Selon l’un des rapports non confirmés, certains chefs de village auraient écrit une lettre au commandement de l’EIGS pour indiquer clairement qu’ils ne rejoindraient pas le mouvement de résistance.Hide Footnote Cependant, ce que la plupart des Nigériens ont observé et partagé sur les réseaux sociaux est le fait que les insurgés avaient uniquement tué les passagers zarma et épargné les autres.

Les autorités craignent à présent que le Niger ne continue à marcher sur les traces du Burkina Faso ou du Mali voisins. Dans ces pays, l’essor des jihadistes et des groupes d’autodéfense, lesquels recrutent souvent sur une base ethnique, a entraîné un cercle vicieux de tueries intercommunautaires.

Les autorités craignent à présent que le Niger ne continue à marcher sur les traces du Burkina Faso ou du Mali voisins. Dans ces pays, l’essor des jihadistes et des groupes d’autodéfense, lesquels recrutent souvent sur une base ethnique, a entraîné un cercle vicieux de tueries intercommunautaires. La violence s’auto-entretient, car chaque incident pousse davantage de locaux à rejoindre un groupe armé pour bénéficier d’une protection.[fn]Voir les rapports Afrique de Crisis Group N°293, Enrayer la communautarisation de la violence au centre du Mali, 5 novembre 2020 ; et N°287, Burkina Faso : sortir de la spirale des violences, 24 février 2020.Hide Footnote Au Mali central, l’épicentre du conflit dans ce pays, les combats entre éleveurs peul et agriculteurs dogon ont fait des milliers de morts depuis 2016. Ils ont été en partie alimentés par l’enrôlement de nombreux Peul dans le GSIM et de Dogon dans le groupe d’autodéfense Dana Ambassagou.[fn]En mars 2019, un groupe d’autodéfense principalement dogon a tué plus de 150 villageois peul à Ogossagou, au centre du Mali. Les assaillants ont accusé les habitants d’avoir des liens avec les jihadistes. Jean-Hervé Jézéquel, « Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique », commentaire de Crisis Group, 25 mars 2019. Un massacre similaire de 35 Peul par des miliciens dogons s’est déroulé à Ogossagou, le 14 février 2020. Voir « Mali : L’armée et l’ONU n’ont pas empêché un massacre », Human Rights Watch, 18 mars 2020.Hide Footnote Dans le nord du Burkina Faso, l’émergence des Koglweogo, des groupes d’autodéfense recrutant principalement auprès des ethnies mossi, gourmantché, bisa et foulsé dans les années 2010, a donné lieu à davantage de tueries intercommunautaires dans un contexte de hausse des activités jihadistes.[fn]Les groupes d’autodéfense koglweogo ont tué des dizaines de villageois peul à Yirgou, dans le nord du Burkina Faso, en janvier 2019, les accusant d’abriter des islamistes qui auraient tué un chef mossi. Lors d’une attaque en mars 2020, un groupe d’autodéfense koglweogo a tué au moins 43 civils peul lorsqu’il a ouvert le feu sur un autre village dans le nord du Burkina Faso. Voir « Burkina Faso : Les récits de témoins confirment que le massacre de Barga a été perpétré par un groupe armé », Amnesty International, 20 mars 2020; et « Burkina Faso : Nouveaux massacres commis par des groupes armés islamistes », Human Rights Watch, 23 avril 2020.Hide Footnote

Au Niger, les responsables du pays préfèrent éviter de parler ouvertement des tensions ethniques, une question extrêmement sensible. La Haute autorité à la consolidation de la paix (HACP), un conseil mandaté par le gouvernement nigérien pour traiter les causes de l’instabilité à Tillabéri, a réussi à minimiser le rôle des animosités communautaires dans les récentes tueries.[fn]La HACP, d’abord appelée Haute autorité pour la consolidation de la paix, est un conseil fondé en 1995 par le gouvernement nigérien pour assurer la mise en œuvre de l’accord de paix mettant fin à la rébellion touareg de 1995. L’institution a réussi à garantir la représentation de dirigeants touareg ainsi que le désarmement et la réintégration d’anciens rebelles. Dans les années 2000, la mission de la HACP a progressivement évolué pour s’attaquer aux causes de l’insécurité dans plusieurs régions, y compris celle de Tillabéri. En 2018, elle a mené des négociations avec des hauts responsables peul dans la région pour tenter de réduire l’influence de l’Etat islamique, bien qu’avec un succès limité. La HACP reçoit des financements de l’ONU et de l’Union européenne, entre autres bailleurs. Rapport de Crisis Group, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, op. cit.Hide Footnote Le 9 janvier, le président de la HACP, le général Mahamadou Abou Tarka, a prononcé un discours près de Tondikiwindi, soulignant que les dirigeants de l’Etat islamique à Tillabéri, initialement tous des Peul, comptent désormais plusieurs commandants zarma, notamment Hamidou Hama, que les autorités soupçonnent d’avoir  dirigé les assauts de Tchomabangou et Zaroumdareye.[fn]Général Mahamadou Abou Tarka, « Allocution du Président de la Haute autorité à la consolidation de la paix, Forum de dialogue Administration-Population de Ouallam », 9 janvier 2021. Abou Tarka a nommé neuf commandants zarma de l’Etat islamique et six Peul. Il a bien veillé à mentionner l’ethnie de chaque commandant.Hide Footnote Il voulait ainsi faire entendre que les racines du conflit n’étaient pas intercommunautaires.

Beaucoup ont toutefois l’impression que les Peul prédominent dans l’EIGS, et les commandants les plus connus sont peul. L’organisation ne recrute encore que peu parmi les Zarma, de loin le plus grand groupe ethnique de la région de Tillabéri.[fn]Entretien de Crisis Group, habitant de Tondikiwindi, février 2021. La population de Tillabéri se compose à presque 64 pour cent de Zarma, alors que les Peul représentent environ 13 pour cent, selon les données les plus récentes, qui datent cependant de 2001. « Répartition de la population résidente de nationalité nigérienne, selon l’ethnie et la région en 2001 », Annuaire statistique des cinquante ans d’indépendance du Niger, INS, 2010.Hide Footnote

L’affirmation communément acceptée qu’un Zarma était à l’origine des tueries de Tchomabangou et de Zaroumdareye suggère néanmoins que l’EIGS parvient désormais à recruter au sein de plusieurs communautés dans la région de Tillabéri et à exploiter les divisions intra-ethniques. Par exemple, Hamidou Hama, aussi connu sous le nom de « Maitouwo », a rejoint l’EIGS lorsque des tensions violentes opposaient deux communautés zarma rivales. Entre novembre 2018 et janvier 2019, alors qu’un conflit lié aux droits agricoles couvant depuis des décennies s’échauffait, des membres de la communauté d’Hamidou, connue sous le nom de Tingara 1, se sont affrontés avec leurs voisins de Tingara 2, faisant plusieurs morts et déplaçant des civils.[fn]Selon ACLED, au moins six personnes sont mortes à Tingara, ou à proximité, entre novembre 2018 et janvier 2019.Hide Footnote Il semble qu’à ce moment, Hamidou avait déjà établi des relations commerciales avec l’EIGS, mais il ne serait passé à un activisme actif qu’après que les habitants de Tingara 2 ont dénoncé ses liens avec les jihadistes et que les forces de sécurité ont essayé de l’arrêter.[fn]Entretiens de Crisis Group, villageois et sources locales, janvier 2021. Entretiens de Crisis Group, responsables locaux et nationaux, janvier 2021. Crisis Group a précédemment exhorté les autorités nigériennes et les ONG partenaires à redoubler d’efforts pour arriver à une paix entre les deux villages de Tingara, afin que les jihadistes ne puissent plus exploiter les griefs locaux et que l’Etat prouve son utilité en tant qu’allié. Voir le rapport de Crisis Group, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, op. cit.Hide Footnote Entre 2019 et 2021, il est monté en grade, devenant commandant au sein du mouvement jihadiste. La supervision du recrutement et de la collecte de l’impôt dans les zones zarma lui aurait alors été confiée.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable local, villageois, janvier 2021.Hide Footnote

L’intégration et la promotion de recrues zarma dans les rangs de l’EIGS témoignent d’une stratégie permanente visant à étendre l’influence du groupe en attirant des combattants issues des différentes communautés.[fn]Le recrutement parmi les groupes non pastoraux semble plus avancé dans la zone nord de Zarmaganda, qui coïncide globalement avec la partie ouest-centrale de la frontière avec le Mali. Sur la frontière orientale (vers Abala et Ikarfane), tous les commandants des unités de combats, les markaz, sont soit peul, soit touareg ou daosahak, mais des sources mentionnent la présence de jenoud (combattants en arabe) zarma et haoussa renommés au sein de ces unités militaires. Entretien de Crisis Group, habitant d’Abala, Niamey, mars 2021.Hide Footnote Le groupe a par exemple exploité les conflits entre les nomades peul, touareg et daosahak afin d’attirer dans son giron les membres désabusés de ces trois groupes.[fn]Armstrong, « Derrière l’attaque jihadiste d’Inates au Niger », op. cit.Hide Footnote Mais si le recrutement de nomades a aidé l’organisation à contrôler la zone frontalière peu peuplée entre le Mali et le Niger,  l’intégration d’un plus grand nombre de Zarma pourrait permettre au groupe d’atteindre à l’avenir des zones plus densément occupées du centre du Niger. Bien que les tensions communautaires se répercutent parfois sur les jihadistes eux-mêmes, l’EIGS est parvenu, pour l’instant, à les maîtriser au moyen d’une diplomatie interne.[fn]Par exemple, quelques témoignages font état de tensions entre les commandants peul et zarma de l’Etat islamique au sujet du contrôle des impôts, en particulier dans les villages où vivent à la fois des Peul et des Zarma. Entretien de Crisis Group, habitant de Tingara, janvier 2002.Hide Footnote

La montée de violence observée depuis la fin 2020 à Tondikiwindi et Banibangou et autour de ces villes illustre clairement la double crise à laquelle les autorités nigériennes sont confrontées. Ces dernières cherchent à contrer l’Etat islamique et à protéger les civils, tout en gérant la détérioration des relations entre les communautés du nord de la région de Tillabéri.

Aujourd’hui, les forces de sécurité nigériennes ne sont simplement plus capables de protéger toutes les zones de cette région reculée. Elles se sont retirées de plusieurs avant-postes frontaliers importants à la suite d’attaques dévastatrices sur les casernes d’Inatès et de Chinegodrar survenues en décembre 2019 et janvier 2020, et les autorités restent peu enclines à procéder à un redéploiement complet le long de la frontière.[fn]Voir Armstrong, « Derrière l’attaque jihadiste d’Inates au Niger », op. cit. pour davantage de détails concernant l’attaque de l’Etat islamique à Inatès en décembre 2019. En janvier 2020, des insurgés de l’Etat islamique ont tué des dizaines de militaires dans une attaque à Chinegodrar. Voir « Death toll in Niger army base ‘rises to 89’ », Al Jazeera, 12 janvier 2020.Hide Footnote Un responsable local a décrit toute la bande septentrionale de Tondikiwindi, où vivent des éleveurs et des agriculteurs, comme « inatteignable » en raison du danger que posent les insurgés de l’EIGS.[fn]Cette zone est tristement célèbre en raison d’une attaque de l’Etat islamique ayant tué cinq soldats nigériens et quatre membres des forces spéciales américaines en octobre 2017.Hide Footnote Le personnel de sécurité chargé de patrouiller cette zone limite à quelques jours, voire quelques heures, ses passages dans les villages reculés. Le massacre du 2 janvier a eu lieu à peine un jour après le départ d’une unité militaire nigérienne qui patrouillait la zone alentour, ce qui tend à indiquer que les jihadistes surveillent de près les mouvements militaires et prévoient leurs attaques en conséquence.[fn]Entretien de Crisis Group, dirigeant local, janvier 2021. Voir « Rapport de la mission conjointe dans la zone de Ouallam », OCHA, 5 janvier 2021.Hide Footnote

Pour faire face au vide sécuritaire dans le nord de Tillabéri, la garde nationale a recruté l’an dernier 500 jeunes hommes issus des communautés locales afin de les déployer dans leur propre région dans le cadre d’unités mixtes.[fn]Entretien de Crisis Group, président élu Bazoum Mohamed, Niamey, avril 2021.Hide Footnote L’Etat essaie également de mieux séparer les missions assignées aux militaires de celles de la police, ce qui permettrait aux forces de sécurité internes de disposer de plus de temps pour combattre le banditisme, plutôt que de lutter contre l’insurrection. Le président Bazoum Mohamed est conscient de la nécessité de cette différentiation. Dans son discours d’investiture prononcé le 2 avril, il a insisté sur la nécessité de mieux distinguer les deux forces.[fn]Dans son discours d’investiture, le président Bazoum Mohamed a déclaré : « Tirant les leçons de ce combat que nous menons depuis bientôt dix ans, je mettrai un accent particulier sur la rationalisation de notre action qui doit résulter d’une distinction intelligente entre les missions de l’armée et celle des forces de sécurité intérieure. » Niamey, 2 avril 2021, disponible sur le site internet de la présidence.Hide Footnote Il faudra cependant du temps pour que ces mesures portent leurs fruits. Les tentatives pour améliorer le recrutement et la formation des forces de sécurité internes risquent d’avoir des résultats mitigés tant qu’elles resteront sous commandement militaire dans le nord de Tillabéri, car cela restreint leurs capacités opérationnelles.[fn]C’est le cas de l’opération Almahahou, la principale opération militaire dans le nord de Tillabéri. Entretien de Crisis Group, membre des FSI, Niamey, mars 2021.Hide Footnote  

En outre, même lorsque les Etat sahéliens réussissent à mener des actions militaires, celles-ci ont parfois des conséquences désastreuses pour les civils. Des problèmes sont notamment apparus quand les forces de sécurité ont associé à leurs opérations des milices à base ethnique.[fn]Ces milices sont de plus en plus actives au Mali et au Burkina Faso. Les miliciens de Dana Ambassagou ont affronté des groupes jihadistes dans la région de Mopti, au centre du Mali. Le 16 septembre 2020, ils auraient repoussé une attaque du GSIM ciblant le village de Niangabo, dans le cercle de Bandiagara (un « cercle » est une entité administrative). Deux mois plus tard, les miliciens de Dana Ambassagou ont dérouté des combattants du GSIM qui tentaient d’attaquer le village de Guimini, le 14 novembre (cercle de Bandiagara). De même, des membres de groupes d’autodéfense koglweogo ont remporté plusieurs victoires contre des groupes jihadistes opérant au Burkina Faso. Le 9 février 2019, ils ont repoussé des militants présumés du GSIM ou de l’Etat islamique au village de Wondo (commune d’Arbinda, province de Soum, région du Sahel) après que ces hommes armés ont attaqué la résidence du chef local. Le 20 mars 2020, des miliciens koglweogo auraient défait un groupe d’insurgés supposément affilié à l’Etat islamique ou au GSIM présents à Pobe Mengao (commune de Pobe Mengao, province de Soum, région du Sahel).Hide Footnote En 2017 et 2018, les autorités nigériennes ont ainsi autorisé des milices ethniques maliennes, principalement touareg et daosahak, à attaquer l’Etat islamique du côté nigérien de la frontière. Ces milices se sont ensuite livrées à des violences à l’encontre des civils peul, ce qui a poussé nombre d’entre eux à s’allier à l’EIGS ou à le rejoindre.[fn]Rapport de Crisis Group, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, op. cit.Hide Footnote

Surmenées et sous-équipées, les forces de sécurité du pays affichent un moral en berne ; elles ont en effet essuyé de grandes pertes dans cette zone, ce qui pourrait les conduire à utiliser des tactiques brutales.

Les forces nigériennes sont elles aussi soupçonnées de commettre des violences. Les opérations de lutte contre les jihadistes qui ont suivi les attaques de décembre 2019 et de janvier 2020 ont mené à la mort ou à la disparition de 102 civils, dont les forces de sécurité seraient responsables.[fn]Au moins 71 corps ont été découverts dans six charniers. Beaucoup des personnes retrouvées avaient été vues pour la dernière fois lors de leur arrestation par les forces de sécurité. D’autres restent portées disparues. La plupart des victimes étaient touareg ou daosahak. Voir « Mission d’enquête, d’investigation, de vérification et d’établissement des faits en cas de violation des droits humains dans la commune rurale d’Inatès, département d’Ayorou, région de Tillabéri », Commission nationale des droits humains, 2020.Hide Footnote Surmenées et sous-équipées, les forces de sécurité du pays affichent un moral en berne ; elles ont en effet essuyé de grandes pertes dans cette zone, ce qui pourrait les conduire à utiliser des tactiques brutales. A l’aube du 30 avril, des soldats nigériens ont tué plus de vingt détenus d’ethnie daosahak qu’ils avaient arrêtés à proximité de Chinegodrar. Le ministre de la Défense a déclaré qu’ils préparaient une nouvelle attaque contre Banibangou et qu’ils sont morts dans une tentative d’évasion.[fn]« Niger: une vingtaine de terroristes présumés tués dans l’ouest du pays (official) », Xinhua, 3 mai 2021.Hide Footnote Un groupe de Daosahak a toutefois déclaré qu’il s’agissait de citoyens ordinaires et a demandé l’ouverture d’une enquête, donnant les noms des victimes.[fn]« Niger : une tuerie, deux versions sur l’identité des victimes », Dakar Actu, 3 mai 2021.Hide Footnote

Les efforts que déploie l’Etat sur le plan politique pour apaiser les tensions ont également connu quelques revers. Les forums pilotés précédemment par le gouvernement pour répondre aux griefs et établir une relation de confiance entre les locaux et les forces de sécurité ne sont pas parvenus à juguler la violence dans la commune de Tondikiwindi ou ailleurs dans la région de Tillabéri. Un forum organisé à la fin 2019 afin de réconcilier les deux villages de Tingara a été interrompu par la reprise des combats entre les jihadistes et les forces sécurité qui a suivi les attaques d’Inatès et de Chinegodrar. Alors que les autorités ont pour objectif prioritaire de défaire militairement les jihadistes, les initiatives locales de médiation et de dialogue existent mais passent souvent au second plan. Nombre de ces initiatives, y compris celles qui tentaient de trouver ou de mettre en œuvre des solutions consensuelles pour la gestion et la répartition des ressources naturelles, ont souffert d’un manque d’investissement de la part de l’Etat.[fn]Briefing Afrique de Crisis Group N°154, Le Sahel central, théâtre des nouvelles guerres climatiques?, 24 avril 2020.Hide Footnote

Les autorités savent que la résolution de la crise qui secoue le Tillabéri dépend aussi de leur engagement politique, mais leurs tentatives ont jusqu’ici échoué. Le 4 janvier 2021, deux jours après le massacre de Tondikiwindi, de hauts responsables du Conseil national de sécurité du Niger se sont réunis, promettant de mieux protéger la zone frontalière et de soutenir les habitants qui ont perdu leurs réserves alimentaires dans les incendies déclenchés par les jihadistes. Le 9 janvier, la HACP a organisé un forum rassemblant un large panel de chefs communautaires et des élus à Ouallam, la capitale du département de Ouallam, où se trouve Tondikiwindi, afin d’aborder le risque de conflit intercommunautaire. Le forum semblait toutefois plus axé sur la prévention de la violence immédiate plutôt que sur la résolution des conflits profonds. Bien que ces efforts soient un pas dans la bonne direction, des actions plus concrètes et durables sont nécessaires.

Compte tenu de l’ampleur du défi que représenterait une victoire militaire sur la branche locale de l’Etat islamique, au moins tant que les combattants de ce groupe sont en mesure de s’enfuir et se regrouper au Mali, les autorités nigériennes devraient se tourner vers des stratégies pluridimensionnelles pour contenir cette expansion, protéger les civils et stabiliser la région de Tillabéri. Différentes sources de violences s’entremêlent dangereusement, allant du banditisme armé aux conflits fonciers, en passant par les activités jihadistes. Les évènements récents sont particulièrement inquiétants, car ils montrent que la violence prend une tournure ethnique. Les civils courent un risque accru d’être tués en raison de leur appartenance à un groupe ethnique ou à un village spécifique.

Niamey devrait décourager la création de nouveaux groupes d’autodéfense visant à combattre les jihadistes.

Pour faire face au risque croissant de violence ethnique et éviter que celle-ci ne se développe davantage, Niamey devrait décourager la création de nouveaux groupes d’autodéfense visant à combattre les jihadistes, le banditisme et les violences à base communautaire. Ces groupes risquent en effet d’aggraver une situation déjà tendue. Une série de figures politiques locales, de chefs de village ou d’entrepreneurs encouragent quant à eux la création de tels groupes, avec ou sans soutien de l’Etat. Cependant, pour les autorités nigériennes, accepter cela reviendrait à ignorer les leçons durement apprises par les Etats voisins. La collaboration entre l’Etat et les groupes d’autodéfense Dana Ambassagou et koglweogo, respectivement au centre du Mali et dans le nord du Burkina Faso, ont accéléré les violences ethniques perpétrées contre les civils dans ces zones.[fn]Voir les rapports de Crisis Group, Enrayer la communautarisation de la violence au centre du Mali et Burkina Faso : sortir de la spirale des violences, op. cit.Hide Footnote En outre, les récents massacres survenus dans le nord de Tillabéri indiquent que la création des groupes d’autodéfense pourrait finir par mettre les civils zarma encore plus en danger. A Tchomabangou et Darey-Daye, les villages ont été punis précisément parce qu’ils avaient formé des groupes d’autodéfense.

Jusqu’à présent, à l’exception de son alliance susmentionnée avec des groupes basés au Mali en 2017 et 2018, Niamey a judicieusement résisté à la tentation de compter sur les milices ethniques pour jouer un rôle dans la sécurisation du nord de Tillabéri, consciente qu’elles risquaient d’alimenter une violence communautaire plus large. Niamey devrait continuer à décourager la création de ces groupes en dissuadant les communautés de se mobiliser pour prendre les armes.[fn]En juin 2020, au cours d’une réunion au bureau du Premier ministre, certains dirigeants des communautés sédentaires du nord de Tillabéri, principalement zarma, ont exprimé leur détresse concernant l’insécurité croissante dans leur région et ont exhorté le gouvernement à les protéger ou à permettre aux communautés de se protéger elles-mêmes. Des appels similaires ont été lancés lors du forum de Ouallam en janvier à la suite des attaques de Tchomabangou. Entretiens de Crisis Group, participants aux réunions, Niamey, février 2021.Hide Footnote Par ailleurs, pour éviter que les tensions ethniques ne deviennent incontrôlables, les autorités devraient s’appuyer sur les récents messages émis par la HACP pour formuler un discours national convaincant, condamnant la violence communautaire. La diversité ethnique et l’inclusivité sont des valeurs centrales de l’identité nationale nigérienne, et beaucoup de Nigériens considèrent que cette particularité les distingue de leurs voisins. Aujourd’hui, cependant, des publications sur les réseaux sociaux diffusent une interprétation ethnique des récentes tueries, qui alimente l’hostilité entre les communautés. Pour contrer cette représentation des évènements, les autorités étatiques devraient souligner l’importance d’une réconciliation des différentes communautés et proposer une vision plus nuancée de la violence qui consume le nord de la région de Tillabéri.

Parallèlement, si le gouvernement veut persuader les villageois de ne pas prendre les armes pour se défendre, il devra déployer des efforts à court et à long termes pour montrer que l’Etat est capable de les protéger. Les autorités militaires pourraient, par exemple, envisager de réaffecter des troupes aux postes frontaliers, notamment à Inatès et Ikarfane, et de mener des opérations antiterroristes le long de la frontière malienne. Si elles choisissent cette option, elles devraient surveiller ses troupes de près, étant donné les risques désormais connus que des soldats commettent des abus contre des civils dans cette zone. La Commission nationale des droits humains (CNDH) a joué un rôle clé en enquêtant et en rendant publics les abus militaires contre les civils au cours de l’année dernière. Elle devrait continuer à mettre les abus en lumière et à faire pression pour que les coupables soient jugés.

Niamey devrait également encourager la police, la gendarmerie et la garde nationale à se reconcentrer sur la lutte contre le banditisme, en particulier lorsqu’il s’agit d’arrêter les criminels armés et de rendre le bétail et les biens volés. Non seulement cela contribuerait à rétablir la confiance entre les forces de sécurité et les communautés rurales, mais cela montrerait aussi que l’Etat veut protéger les habitants des zones rurales, leur fournir les services de base dont ils ont besoin et participer à enrayer la montée des tensions communautaires.

Les autorités civiles et militaires devraient également continuer d’œuvrer ensemble à améliorer la représentation des populations locales au sein des forces de sécurité, et contribuer ainsi à réduire durablement les tensions avec les populations locales.

A plus long terme, les autorités nigériennes devraient tirer profit du possible affaiblissement de l’EIGS pour mener à bien des réformes sécuritaires. L’une de ces réformes pourrait consister à redéfinir les rôles respectifs de l’armée et des forces de sécurité internes. Si les deux forces ont des missions différentes, elles sont actuellement déployées le long de la frontière sous un seul commandement militaire. Les autorités civiles et militaires devraient également continuer d’œuvrer ensemble à améliorer la représentation des populations locales au sein des forces de sécurité, et contribuer ainsi à réduire durablement les tensions avec les populations locales. Les forces de sécurité nigériennes resteront la principale source de protection de ces communautés, aussi imparfaites soient-elles. Une force qui s’appuierait davantage sur des recrues locales gagnerait plus facilement la confiance de la population, aurait une connaissance précieuse du terrain et pourrait, dès lors, être dans une meilleure posture pour mener à bien sa mission de protection des civils. Bien que, comme Crisis Group l’a mentionné précédemment, cette approche comporte des risques qu’il ne faudra pas sous-estimer, elle reste une option préférable à celle consistant à se reposer uniquement sur des forces de sécurité extérieures.[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, op. cit. Comme indiqué dans ce rapport, dans un contexte d’intensification des tensions intercommunautaires, certaines nouvelles recrues pourraient chercher à poursuivre des intérêts locaux en portant l’uniforme du gouvernement. En outre, si certaines communautés sont exclues de la campagne de recrutement, elles pourraient avoir l’impression que l’Etat fait preuve de partialité à leur égard. Si les autorités choisissent cette option, elles devraient veiller à recruter parmi tous les groupes ethniques locaux, à établir des unités mixtes et à prendre le temps de les former, de les équiper et de les déployer correctement.Hide Footnote

Pour protéger les civils de la violence, Niamey pourrait aussi envisager de conclure des cessez-le-feu locaux par le biais du dialogue. Le président Bazoum pourrait, publiquement ou non, désigner un bureau spécial, rattaché à la présidence, chargé de contacter les commandants jihadistes locaux et d’entamer des pourparlers tenant compte de leur appartenance communautaire et de leurs intérêts socioéconomiques. Les autorités devront très probablement proposer une série de mesures incitatives similaires à celles offertes aux rebelles touareg du Niger dans les années 1990, telles que des engagements à intégrer les combattants dans les forces de sécurité, à associer les chefs rebelles à des postes d’influence régionaux, à protéger les minorités vulnérables et à investir dans le développement régional. Côté jihadiste, le cessez-le-feu devrait inclure la fin du prélèvement forcé de la zakat pour les personnes vivant dans les zones concernées.

Ce dialogue sera risqué pour les médiateurs impliqués, et il sera essentiel que les autorités nigériennes rassurent  les insurgés qui pourraient craindre que l’Etat ou ses partenaires étrangers profitent de ces contacts pour les localiser et les tuer.[fn]Ibid.Hide Footnote Pour améliorer la coordination entre les initiatives militaires et politiques, et pour éviter un scénario dans lequel l’un agit au détriment des intérêts de l’autre, le président Bazoum devrait donner à ce bureau l’autorité de suspendre les  opérations militaires dans certaines parties de la zone frontalière si une accalmie est nécessaire pour faire avancer les négociations, et si un pacte de non-agression se concrétise.[fn]Pour en savoir plus sur la question de la coordination, voir le rapport de Crisis Group, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, op. cit.Hide Footnote

S’il est certainement prématuré d’essayer d’amener à la table des négociations le dirigeant de la faction de l’Etat islamique au Sahel, Adnan Abu Walid al-Sahraoui, cela pourrait être l’objectif ultime d’une stratégie axée sur le dialogue.[fn]Pour davantage d’informations sur l’idée d’amener Sahraoui à la table des négociations, voir le rapport de Crisis Group, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, op. cit.Hide Footnote Si Niamey peut commencer à éloigner les commandants des zones frontalières de l’EIGS, et stopper durablement l’essor du groupe, alors peut-être que les intentions de Sahraoui évolueront. Après tout, il avait entamé des négociations avec de hauts responsables en 2017, avant que celles-ci ne soient abandonnées.[fn]Ibid.Hide Footnote Si Abu Walid se montre un jour prêt à reprendre les négociations, les autorités devraient envisager de proposer le pacte de non-agression qui avait été envisagé avec lui en 2017.[fn]Ibid.Hide Footnote

Le moment peut sembler mal choisi pour engager un dialogue avec les insurgés de l’Etat islamique, au lendemain d’horribles massacres. Le partenaire extérieur le plus important du Niger, la France, reste fermement opposé à un tel dialogue. Lors d’un sommet organisé le 15 février dans la capitale du Tchad, N’Djamena, le président Emmanuel Macron, fervent défenseur de l’intervention militaire au Sahel, a réitéré cette opposition.[fn]Durant une conférence de presse au sommet de N’Djamena, Emmanuel Macron a déclaré: « Concrètement, nous avons ces dernières semaines consolidé une convergence avec nos interlocuteurs du G5 Sahel pour considérer que Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa sont des ennemis et en aucun cas des interlocuteurs ». « Afrique : conférence de presse d’Emmanuel Macron au terme du Sommet du G5 Sahel », Universal TV, 15 février 2021.Hide Footnote L’idée de parler aux insurgés reste également controversée dans d’autres Etats du Sahel.

Bazoum jouit de l’autorité nécessaire pour poursuivre le dialogue avec les jihadistes dans le cadre des efforts visant à éviter que la violence intercommunautaire dans la région de Tillabéri n’augmente encore.

Néanmoins, au Burkina Faso, où le Premier ministre Christophe Dabiré l’a publiquement exclu, des réunions secrètes entamées en octobre 2020 entre de hauts responsables et des jihadistes ont abouti à un cessez-le-feu certes fragile mais qui a considérablement réduit la violence dans les mois qui ont suivi.[fn]« Burkina Faso : les autorités prêtes à négocier avec les groupes jihadistes? », RFI, 5 février 2021.Hide Footnote Au Mali, une partie de la population soutient les efforts visant à conclure un accord avec les jihadistes après des années de combats destructeurs entre les insurgés et les groupes d’autodéfense.[fn]« Moctar Ouane, 1er ministre du Mali : dialogue avec les jihadistes “en cours” en “prolongement de l’action militaire” », RFI, 20 décembre 2020.Hide Footnote Le Niger, qui fut le premier Etat sahélien à envisager la voie du dialogue, lorsque Bazoum Mohamed était ministre de l’Intérieur en 2016-2017, devrait suivre ces exemples. Maintenant qu’il est président, Bazoum jouit de l’autorité nécessaire pour poursuivre le dialogue avec les jihadistes dans le cadre des efforts visant à éviter que la violence intercommunautaire dans la région de Tillabéri n’augmente encore.

Enfin, les autorités devraient également accorder une plus grande priorité aux mesures visant à résoudre les conflits au sein des communautés et entre elles, notamment en ce qui concerne l’accès aux ressources, afin de s’attaquer aux facteurs de violence et de montrer que l’Etat a un rôle utile à jouer au niveau de la gouvernance. La HACP pourrait, par exemple, avec le soutien de partenaires étrangers ou d’organisations non gouvernementales, déployer des efforts plus systématiques en matière de consolidation de la paix afin de résoudre les conflits et d’apaiser les tensions, qu’il s’agisse de griefs liés à l’utilisation des terres ou entre les autorités locales, les villages ou les communautés, en commençant par les villages où les tensions sont fortes et où les jihadistes ont déjà commencé à recruter activement des combattants.

Le risque que le Niger soit le théâtre de nouveaux massacres semblables à ceux qui ont traumatisé les pays voisins, le Mali et le Burkina Faso, est très élevé. Alors que les jihadistes continuent de recruter et de s’en prendre aux communautés locales, la formation de groupes d’autodéfense peut sembler être une solution pour les civils qui vivent dans ces régions, mais cela risque aussi de déclencher de nouveaux cycles de violence qui renforceront finalement la position de l’Etat islamique. Si les autorités nigériennes, qui s’efforcent de vaincre militairement les jihadistes, ont jusqu’à présent donné un exemple positif dans le Sahel central en évitant d’utiliser des milices locales pour mener des opérations antiterroristes à la frontière avec le Mali, elles sont actuellement sous pression quant à la nécessité de protéger leur population.

Il n’y a pas de réponse simple ni facilement actionnable par les autorités de Niamey. Cependant, à travers un agencement de mesures de sécurité calibrées, de messages visant à apaiser les tensions ethniques, d’efforts de dialogue avec les groupes insurgés et d’initiatives visant à gérer les différends au niveau communautaire, les autorités nigériennes peuvent encore atteindre leurs objectifs en matière de sécurité tout en évitant que les terribles violences perpétrées contre les civils ne s’aggravent encore.

Dakar/Niamey/Nairobi/Bruxelles, 28 mai 2021

Tandis que le nombre de victimes issues des forces de sécurité a baissé au cours de cette période, le nombre victimes civiles a augmenté de façon significative. Source : ACLED, 3 avril 2021. Le qualificatif de victime est défini suivant le guide d’ACLED.

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