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Burkina soldiers carry the coffin of servicemen killed during an attack in Nassoumbou, in the northern province of Soum, in Ouagadougou on 20 December 2016. AFP/Ahmed Ouoba
Report 254 / Africa

Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad

Les violences jihadistes au Sahel de l’Afrique de l’Ouest se sont propagées dans le nord du Burkina Faso. La réponse de Ouagadougou et ses partenaires doit tenir compte des racines sociales et locales de la crise et non uniquement de ses dimensions religieuses et sécuritaires.

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Synthèse

Longtemps épargné par les groupes armés actifs au Sahel, le Burkina Faso est confronté à des attaques de plus en plus fréquentes et meurtrières visant la partie nord du pays. Si l’insécurité résulte en grande partie d’une extension du conflit malien, la crise au Nord du Burkina révèle une dynamique sociale endogène. Présenté comme lié aux jihadistes actifs dans le Sahel, le groupe armé Ansarul Islam, qui semble être l’acteur principal de l’insécurité, est avant tout un mouvement de contestation de l’ordre social qui prévaut dans la province du Soum, dans la région burkinabè du Sahel. Malgré une reprise en main de la situation au printemps 2017, la crise est loin d’être terminée. Le Burkina et ses partenaires sont conscients qu’elle exige une réponse globale, et non uniquement militaire, et que sa résolution définitive dépend en partie de la situation au Mali. Mais cette réponse doit surtout tenir compte des dimensions sociales et locales de la crise, qui prévalent sur ses dimensions religieuses ou sécuritaires.

Ansarul Islam, créé par Malam Ibrahim Dicko, un prêcheur originaire du Soum, est né de la contestation de l’organisation sociale en vigueur dans la province. Des années durant, Malam prône l’égalité entre les classes sociales. Il remet en cause la toute-puissance des chefferies coutumières et le monopole de l’autorité religieuse détenu par les familles maraboutiques, qu’il accuse de s’enrichir aux dépens des populations. Cette rhétorique lui vaut un écho considérable, surtout parmi les jeunes et les cadets sociaux. Même s’il perd une grande partie de ses adeptes lorsqu’il bascule dans la lutte armée, il parvient à en conserver suffisamment pour mener une guerre de basse intensité contre les autorités locales et nationales. L’éventualité de sa mort au cours d’opérations militaires menées au printemps 2017, qui n’a pas été prouvée ni confirmée, ne mettrait pas fin à la crise.

Produit des réalités sociopolitiques et culturelles locales, Ansarul Islam tient au moins autant de l’insurrection sociale que du mouvement islamiste.

Produit des réalités sociopolitiques et culturelles locales, Ansarul Islam tient au moins autant de l’insurrection sociale que du mouvement islamiste. Il n’est pas tant un groupe critique de la modernité qu’un mouvement qui rejette des traditions perçues comme archaïques. Il exprime les doléances de la majorité silencieuse de la population qui ne détient ni le pouvoir politique, ni l’autorité religieuse. L’islam devient alors un référent de contestation d’une société figée productrice de frustrations. Ansarul Islam n’est pas non plus un groupe de défense des Peul, majoritaires dans le Sahel burkinabè. La revendication ethnique et identitaire est pour le moment marginale dans son discours.

Le rapport distant qu’entretiennent les populations avec l’Etat nourrit également la crise. Le contraste entre le potentiel économique du Nord et le manque de développement alimente un sentiment d’abandon des populations. Comme au Mali, fonctionnaires et forces de sécurité sont plus souvent perçus comme des corps étrangers cherchant à s’enrichir que comme des agents chargés de fournir des services. Les habitants du Soum sont réticents à collaborer avec des forces de sécurité venues d’autres provinces et au comportement parfois brutal.

La crise au Nord du Burkina est beaucoup plus que le simple miroir de la situation au centre du Mali. Certes, le Mali sert de base arrière à Ansarul Islam. Des similarités existent. Mais la poussée de la violence qui se revendique du jihad conduit à négliger la dimension sociale et extrêmement locale des conflits et la capacité des groupes armés à exploiter les clivages qui traversent certaines sociétés. L’insécurité au Nord du Burkina ne résulte pas uniquement d’un déficit de développement, d’une incompréhension entre un Etat central et un territoire lointain ou de l’influence négative d’un voisin en guerre. Elle est surtout le résultat d’une crise profonde qui agite les groupes humains qui habitent les terroirs du Nord. C’est sur ces fractures très locales entre maitres et sujets, dominants et dominés, anciens et modernes que Malam Dicko a bâti sa popularité.

La résolution définitive de la crise dépendra en partie de la stabilisation du Mali ainsi que de la mise en place par le gouvernement et ses partenaires de plans efficaces de développement. Mais elle viendra aussi et surtout de la création de nouveaux équilibres sociaux et d’un règlement par les populations locales de leurs divisions actuelles. Partant de ce constat, le gouvernement pourrait mieux prendre en compte les aspects suivants afin de s’attaquer à la crise :

  • Développer des réponses qui tiennent compte des dimensions sociales et locales de la crise. Tant que l’ordre social local continuera à produire des frustrations et des conflits, il sera difficile de trouver un règlement définitif de la crise. L’action de l’Etat est toutefois limitée dans ce domaine, car il n’a pas vocation à modifier une organisation sociale qui prévaut depuis des siècles. C’est davantage aux acteurs locaux qu’incombe la tâche de réflexion et de production de solutions adaptées aux spécificités locales, l’Etat et les partenaires internationaux pouvant au mieux stimuler des initiatives de dialogue entre communautés ou générations.
     
  • Réduire le fossé entre, d’une part, les forces de sécurité et les autorités étatiques et, d’autre part, la population. Plusieurs mesures peuvent y contribuer : améliorer le renseignement humain et mieux protéger les informateurs ; encourager le recrutement de Peul dans les forces de sécurité et la fonction publique (sans pour autant imposer de quotas) ; renforcer les activités civilo-militaires ; favoriser l’affectation dans la région du Sahel de fonctionnaires et de membres des forces de sécurité parlant le fulfuldé (la langue peul) ; et sanctionner plus sévèrement les comportements abusifs.
     
  • Mettre davantage l’accent, dans le programme d’urgence pour la région du Sahel – le volet développement de l’action gouvernementale –, sur la promotion de l’élevage, l’amélioration de la justice et la lutte contre la corruption. Soutenir l’élevage, s’attaquer aux dysfonctionnements dont souffre le système judiciaire et au fléau de la corruption dans l’administration contribuerait à réduire les perceptions négatives de l’Etat en montrant qu’il peut être utile pour ses habitants.
     
  • Œuvrer, à long terme, au renforcement de la coopération judiciaire et policière entre le Mali et le Burkina, afin de faciliter la conduite d’enquêtes qui ont des ramifications dans ces deux pays, la gestion des prisonniers et des suspects et leur comparution devant la justice.
     

Ouagadougou/Dakar, 12 octobre 2017

I. Introduction

En 2015, le Burkina entre dans la catégorie des pays sahéliens victimes des groupes armés et criminels basés essentiellement au Mali, mais opérant dans plusieurs pays de la région. Au nord du pays, la région du Sahel, frontalière du Mali et du Niger, est la zone la plus touchée par les attaques. Pourtant, il faudra l’attaque de Nassoumbou, dans la province du Soum, en décembre 2016 pour que les autorités burkinabè prennent enfin conscience que la crise ne relève pas d’un problème exclusivement malien, mais également de dynamiques endogènes.[fn]La localité de Nassoumbou abrite une base d’un bataillon de lutte anti-terroriste de plusieurs centaines d’hommes.Hide Footnote Ce rapport se focalise sur la province du Soum, épicentre du conflit et lieu de naissance du groupe Ansarul Islam dirigé par Malam Ibrahim Dicko, mais il évoque aussi les autres provinces de la région du Sahel (l’Oudalan, le Séno et le Yagha) ainsi que les autres régions frontalières, qui sont également vulnérables.[fn]La partie nord du Burkina est composée de deux régions administratives : la région du Nord et la région du Sahel. Cette dernière est divisée en quatre provinces : le Soum, l’Oudalan, le Séno et le Yagha. Pour éviter la confusion, les termes « région du Sahel » ou « Sahel burkinabè » seront employés dans ce rapport pour désigner cette région administrative, tandis que l’expression « le Sahel » désignera la zone qui s’étend de la Mauritanie au Soudan. De même, « le Nord » désignera la partie nord du pays, tandis que « la région du Nord » désignera la région administrative.Hide Footnote

La province du Soum est majoritairement peuplée de Peul, second groupe ethnique du Burkina. D’après le recensement de 2006, dont les chiffres sont à prendre avec précaution, 56 pour cent des habitants de la région du Sahel ont pour langue maternelle le fulfuldé (la langue peul). Plusieurs interlocuteurs estiment que la proportion de Peul dans la région du Sahel avoisine les 70-75 pour cent.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitant du Soum, Ouagadougou, mai 2017 ; autorités locales, Djibo, mai 2017. « Recensement général de la population et de l’habitation (RGPH) 2006. Analyse des résultats définitifs. Thème 2 : Etat et structure de la population », Institut national de la statistique et de la démographie, octobre 2009.Hide Footnote Le grand groupe ethnique peul est subdivisé principalement entre Peul issus des classes nobles et descendants d’esclaves, appelés Rimaibé. Les Rimaibé sont les descendants des populations autochtones qui ont été réduites en esclavage par les Peul et assimilées. Aujourd’hui, Peul et Rimaibé sont inclus dans le même grand groupe ethnique peul : ils partagent la même culture, la même langue et ont souvent des patronymes identiques. Le clivage reste néanmoins marqué : « chacun connait sa place », comme le résume un représentant peul.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Dans la province du Soum, les habitants autochtones, les Kurumba, aussi appelés Fulsé, sont minoritaires. Des Mossi (l’ethnie majoritaire au Burkina) et des membres d’autres groupes vivent également dans la province.

L’histoire pré-coloniale de la région du Sahel explique son organisation sociopolitique actuelle.

L’histoire pré-coloniale de la région du Sahel explique son organisation sociopolitique actuelle.[fn]Voir les travaux du Professeur Hamidou Diallo, « Le foyer de Wuro-Saba au Jelgooji (Burkina Faso) et la quête d’une suprématie islamique (1858-2000) », in Muriel Gomez-Perez, Islam politique au Sud du Sahara. Identités, discours et enjeux (2009), p. 401 ; et « Naissance et évolution des pouvoirs peuls au Sahel burkinabè (Jelgooji, Liptaako et Yaaga) du XVIIIe à la fin du XIXè », dans Hamidou Diallo, Moussa Willy Bantenga, Le Burkina Faso passé et présent (2015), p. 97-114. Entretiens de Crisis Group, historien, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote Entre les XVème et XVIIIème siècles, l’arrivée des éleveurs peul originaires du delta intérieur du Niger conduit à l’éviction des agriculteurs sédentaires du pouvoir et à l’établissement de la domination peul. Cela aboutit à la création d’une organisation sociale hiérarchisée entre nobles et familles princières, familles maraboutiques, artisans, forgerons, tisserands, griots, descendants d’esclaves, etc.[fn]Il existe des rivalités entre grandes familles maraboutiques. Les Cissé, considérés comme les détenteurs authentiques et légitimes de l’autorité religieuse, et les Doukouré, des Marka venus du Mali à l’époque coloniale, appartiennent à deux branches rivales de la confrérie Tijanyia. Entretiens de Crisis Group, historien, ancien haut fonctionnaire, Ouagadougou, mai 2017. Jean-Louis Triaud, David Robinson, La Tijâniyya : une confrérie musulmane à la conquête de l’Afrique (Paris, 2005).Hide Footnote Les Peul ne parviennent jamais à former une entité politique unique,[fn]La région est divisée entre émirats du Liptako, du Yagha et du Jelgooji. Ce dernier, qui correspond à la province du Soum, était lui-même divisé entre chefferies de Djibo et de Baraboulé.Hide Footnote mais ils utilisent l’islam comme outil d’émancipation par rapport aux peuples sédentaires animistes. Ceci rappelle la situation actuelle où des groupes majoritairement peul entrent en lutte armée contre un pouvoir central dominé par les Bambara au Mali et par les Mossi au Burkina. L’enjeu actuel de la révolte sociale dans la province du Soum n’est donc pas la restauration d’un Empire du Macina dont ils n’ont jamais fait partie, ou d’un royaume du Jelgooji qui n’a jamais existé en tant qu’entité politique unifiée, mais plutôt la poursuite sous d’autres formes des luttes passées et un reflet des divisions qui ont agité la province à travers l’histoire.

Ce rapport, qui s’inscrit dans la continuité des travaux de Crisis Group sur les réponses à apporter à la montée de l’extrémisme violent, analyse les causes profondes d’une crise qui trouve ses racines dans un ordre social figé et inégalitaire.[fn]Pour les travaux précédents de Crisis Group sur le jihadisme, voir notamment le rapport spécial de Crisis Group N°1, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016.Hide Footnote Il souligne la nécessité d’apporter une réponse qui ne soit pas seulement militaire et qui s’inscrive dans la durée et tienne compte des dimensions sociales. Il fournit également une évaluation de la réponse militaire mise en œuvre depuis le début de l’année 2017. Malgré les opérations militaires et la reprise en main de la situation, les autorités et leurs partenaires devraient avoir le triomphe modeste : les attaques continuent, et quand bien même Malam serait mort, les groupes jihadistes savent, mieux que les armées qui les combattent, s’adapter à une nouvelle donne. Ce travail repose sur une cinquantaine d’entretiens avec des forces de sécurité, des autorités locales et nationales, des membres du gouvernement et de l’opposition, des représentants de la société civile, des chercheurs et des habitants de la province du Soum. Ces entretiens ont été menés principalement en janvier et en mai 2017 à Ouagadougou et à Djibo.

Le président du centre des Etudes Coraniques du Burkina Faso (à droite) et un collègue discutent avec l’analyste de l’Afrique de l’Ouest de Crisis Group, Cynthia Ohayon à Ouagadougou, le 10 octobre 2017. CRISIS GROUP/Julie David de Lossy

II. Les racines sociales de la crise

A. Malam Ibrahim Dicko, de la radio au jihad

La crise du Soum s’articule autour d’une figure de la région, fondateur d’Ansarul Islam, Malam Ibrahim Dicko. De son vrai nom Boureima Dicko, issu d’une famille de marabouts et originaire de la localité de Soboulé, dans la province du Soum, il est (ou était) âgé d’une quarantaine d’années. Malam, dont la santé est fragile, étudie à l’école classique et à l’école coranique au Burkina et au Mali, puis il enseigne au Niger.[fn]D’après un de ses anciens camarades, Malam est un enfant chétif et désœuvré, incapable d’exécuter les corvées physiques. Il est également diabétique. « Malam » signifie « marabout » en langue hausa. Entretiens de Crisis Group, ancien élu, représentant peul, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote En 2009, il commence à prêcher dans de nombreux villages du Soum, où il établit des représentations locales,[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote ainsi que dans deux radios très connues, La Voix du Soum et La radio lutte contre la désertification (LRCD). Il prêche dans une mosquée du vendredi à Djibo, aujourd’hui fermée.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

En 2012, son association, al-Irchad, est officiellement reconnue par les autorités.[fn]« Comment est né Ansaroul Islam, premier groupe djihadiste de l’Histoire du Burkina Faso », Le Monde, 11 avril 2017.Hide Footnote Malam est écouté dans toute la province, notamment grâce à ses talents d’orateur et à son discours contestataire (voir section II.B).[fn]Entretiens de Crisis Group, député, ancien élu, acteur humanitaire, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il finance facilement la diffusion radiophonique quasi quotidienne de ses prêches, ce qui suppose une aide financière extérieure.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017. Dans certaines radios commerciales burkinabè, on peut acheter du temps d’antenne.Hide Footnote Le gouvernement de transition au Burkina bloque les financements dédiés à la construction de plusieurs mosquées, ce qui alimente la rancœur de Malam et ses adeptes envers les fils de marabouts et les princes du Soum, accusés de jouer de leur influence à Ouagadougou pour empêcher la construction de mosquées liées à al-Irchad.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant peul, membre de l’opposition, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Le caractère radical du discours de Malam conduit les autorités locales, coutumières et religieuses à tirer la sonnette d’alarme, mais aucune action préventive n’est véritablement entreprise.

Le caractère radical du discours de Malam conduit les autorités locales, coutumières et religieuses à tirer la sonnette d’alarme, mais aucune action préventive n’est véritablement entreprise.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien fonctionnaire, Ouagadougou, janvier 2017 ; ancien élu, Ouagadougou, mai 2017. Un rapport de l’Union européenne publié en septembre 2016 cite un certain « Malam Ibrahima » comme un prêcheur radical connu dans la province du Soum. « Facteurs et acteurs de la radicalisation dans les zones frontalières au Burkina Faso », Programme de l’Union européenne de prévention régionale contre l’extrémisme violent dans le Sahel et le Maghreb (PPREV-UE).Hide Footnote Malam aurait un temps été sous la surveillance des services de sécurité du régime de Blaise Compaoré, mais ils ont pu perdre sa trace à la suite de la déstabilisation de l’appareil sécuritaire provoquée par la chute du régime.[fn]Entretien de Crisis Group, cadre de l’ancien régime, Ouagadougou, mai 2017. Andrew Mc Gregor, « Islamist Insurgency in Burkina Faso: A Profile of Malam Ibrahim Dicko », Aberfoyle International Security, 30 avril 2017.Hide Footnote Il est arrêté en septembre 2013 à Tessalit, dans le Nord du Mali, par l’opération française Serval, avec une importante somme en euros d’après certaines sources.[fn]« Qui est l’imam Ibrahim Dicko, la nouvelle terreur du nord du Burkina ? », Jeune Afrique, 9 janvier 2017. Une source sécuritaire évoque la somme de 9 000 euros. Entretiens de Crisis Group, source sécuritaire, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Après un passage en prison à Bamako, il est relâché courant 2015.[fn]Plusieurs hypothèses circulent quant aux raisons de sa libération : la justice malienne aurait été corrompue ; il aurait été libéré car il était malade ; des responsables politiques influents seraient intervenus pour sa libération. Entretiens de Crisis Group, ancien fonctionnaire, Ouagadougou, janvier 2017 ; représentant peul, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il aurait rencontré au Mali son mentor Hamadoun Koufa, le chef du Front de libération du Macina, un groupe armé opérant dans le centre du Mali, courant 2015.[fn]Andrew Mc Gregor, op. cit.Hide Footnote

Au début de l’année 2016, l’émir de Djibo et le grand imam, dont Malam a épousé la fille, le désavouent.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant peul, acteur humanitaire, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il répudie ensuite sa femme et prend le maquis, perdant alors la plupart de ses adeptes. Seul un cercle restreint de fidèles le suit pour aller s’entrainer au Mali.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire, Ouagadougou, élu local, Djibo, mai 2017. Fin 2016, des rumeurs circulent selon lesquelles le groupe de Malam propose 70 000 francs CFA (107 euros) par semaine pour venir s’entrainer au Mali. Le salaire minimum au Burkina Faso est de 33 000 francs CFA par mois (50 euros). Entretien de Crisis Group, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il cherche alors à éliminer ses anciens camarades.[fn]Il fait assassiner entre autres son ancien bras droit, Hamadoun Tamboura, alias Hamadoun Boly. Entretiens de Crisis Group, élu local, représentants de la société civile, Djibo, mai 2017.Hide Footnote L’action d’Ansarul Islam est fortement imprégnée d’une logique de règlements de comptes, ce qui fait craindre à un élu local que le « cycle de vengeance » ne s’installe dans la durée.[fn]Entretien de Crisis Group, élu local, Djibo, mai 2017.Hide Footnote L’attaque du poste militaire de Nassoumbou le 16 décembre 2016, qui aurait été menée par Ansarul Islam et l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et qui a couté la vie à douze soldats burkinabè, permet à Ansarul Islam d’officialiser son existence.[fn]Officiellement adoubé par l’Etat islamique fin 2016, l’EIGS, opérant essentiellement dans la zone des trois frontières (Mali, Burkina, Niger) appelée Liptako-Gourma, est dirigé par Adnan Abu Walid al-Sahraoui, ancien membre dissident d’al-Mourabitoune. Ses liens avec Ansarul Islam ne sont pas clairs mais des sources sécuritaires burkinabè estiment que les deux groupes ont mené conjointement l’attaque de Nassoumbou.Hide Footnote

En juin 2017, une publication d’une page Facebook non authentifiée se revendiquant d’Ansarul Islam affirme que Jafar Dicko, qui serait le frère cadet de Malam, prend sa succession à la tête du mouvement. Cette information corrobore le sentiment des sources sécuritaires burkinabè, selon lesquelles Malam aurait été blessé lors des offensives militaires du printemps et il aurait succombé à ses blessures. En l’absence de preuve formelle ou d’infirmation ou de confirmation par Ansarul Islam, le doute subsiste.

B. La contestation d’un ordre social figé et inégalitaire

Que Malam soit mort ou vivant, ses idées et son discours de contestation se sont répandus et installés dans la province. Il dénonce tout d’abord l’enrichissement des familles maraboutiques, qui utilisent leur statut de seules détentrices de l’autorité religieuse pour extorquer de l’argent à la population. Cette contestation reflète le clivage entre les familles maraboutiques traditionnelles, qui ont une légitimité historique et au sein desquelles l’imamat se transmet de manière héréditaire, et une nouvelle génération d’érudits musulmans, qui estiment que l’autorité religieuse ne doit plus être l’apanage d’une minorité. Malam conteste ainsi le fait que seuls les imams issus de ces familles sont habilités à diriger la prière ou à donner des avis en matière de religion, d’autant plus qu’ils n’ont pas toujours les connaissances requises. La maitrise de l’arabe confère à cette nouvelle génération d’érudits une crédibilité aux yeux de la population. Malam dénonce aussi la toute-puissance des chefferies coutumières.[fn]Entretiens de Crisis Group, historien, ancien ministre, habitant du Soum, représentant peul, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017 ; autorités locales, représentants politiques, Djibo, mai 2017.Hide Footnote

Cette contestation de l’ordre établi entraine la remise en cause de pratiques traditionnelles qui, d’après Malam, ne sont pas prescrites par l’islam, telles que le don d’argent aux marabouts lors de cérémonies, la dot ou l’organisation de fêtes coûteuses pour célébrer mariages et baptêmes. Un mariage peut coûter jusqu’à 500 000 francs CFA (760 euros), soit dix fois plus que le salaire minimum mensuel en ville.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Cette rhétorique suscite l’adhésion des plus modestes, car elle leur retire un fardeau financier. Malam conteste également les rapports hiérarchiques entre les descendants de maitres, les Peul, et les descendants d’esclaves, les Rimaibé. Si l’esclavage a été aboli lors de la colonisation, le clivage reste marqué entre ces deux groupes.

Pour justifier son discours contestataire, Malam affirme que celui-ci est en adéquation avec un islam pur, non perverti par les traditions. Il dénonce par exemple les inégalités sociales comme étant contraires à l’islam. L’islam sert alors à contester un ordre social figé et inégalitaire et des pratiques qui ne sont plus en adéquation avec les aspirations de la population. Dans cette région, la religion musulmane est davantage présente en tant que tradition qu’en tant que pratique religieuse per se. Il n’est pas rare de trouver des princes qui consomment de l’alcool et il est interdit de se saluer en disant « salam aleikoum » dans la cour des chefs.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant peul, ancien haut fonctionnaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, Fulani representative, former senior official, Ouagadougou, May 2017.Hide Footnote

S’il est composé majoritairement de Peul et de Rimaibé, le mouvement de Malam ne comporte pas une forte dimension ethnique.

S’il est composé majoritairement de Peul et de Rimaibé, le mouvement de Malam ne comporte pas une forte dimension ethnique. Son discours mentionne certes la nécessité pour les Peul de se défendre face aux trop nombreuses vexations qu’ils ont subies, bien qu’il ne le dise pas ouvertement dans ses prêches. Mais lorsqu’il prône l’égalité entre Peul et Rimaibé, il cherche à gommer les clivages ethniques.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant peul, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote De plus, il n’y aurait pas que des Peul et des Rimaibé dans son mouvement.[fn]Il y aurait aussi des Songhai, des Mossi et des Fulsé. Un représentant peul raconte que des assaillants associés à Malam parleraient mooré, langue que peu de Peul du Sahel burkinabè maitrisent correctement. L’enseignant assassiné en mars 2017, Salif Badini, un Fulsé, était un ancien du groupe de Malam. Entretiens de Crisis Group, journaliste, diplomates, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La plupart de ses adhérents sont Peul et Rimaibé avant tout car ses prêches sont en fulfuldé et la majorité des habitants du Sahel burkinabè sont issus de ces communautés, toutes deux fulanophones. Malam affirme également que « nous sommes les Rimaibé des Blancs », ce qui révèle une dimension anti-occidentale peu surprenante.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Dès 2009-2010, le discours de Malam rencontre un écho considérable dans toute la province du Soum. Anecdote révélatrice de son succès, un ancien élu de la province raconte qu’un militant de son parti suggère un jour de reporter leur réunion, car « c’est l’heure d’écouter Malam ».[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Malam perd ensuite la plupart de ses adeptes lorsqu’il bascule dans la violence,[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, représentants politiques, Djibo, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote ce qui suggère que si son discours a du succès, peu de gens pensent que la solution passe par les armes. Certaines de ses idées sont désormais bien implantées dans la province du Soum. Depuis peu, il est par exemple rare de célébrer un mariage en organisant une fête dansante avec flûtes et percussions comme le veut la tradition peul.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien élu, marabout, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Son discours séduit particulièrement la jeunesse et les cadets sociaux puisque Malam se place en « défenseur des pauvres » et en « libérateur » pour alléger le poids de traditions perçues comme archaïques et contraignantes.[fn]Entretiens de Crisis Group, député, représentant peul, ancien élu, marabout, Ouagadougou, élu local, Djibo, mai 2017.Hide Footnote En toute logique, les Rimaibé, basse couche de la société peul du Soum, sont très sensibles à son discours prônant l’égalité.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, élus locaux, Djibo, mai 2017 ; marabouts rimaibé, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Son succès reflète un clivage générationnel entre les anciens, généralement enclins à préserver la tradition, et les jeunes, prompts à bousculer le statu quo pour trouver leur place. Le même ancien élu raconte que lors d’une célébration de la Tabaski, un jeune proche de Malam critique la pratique habituelle selon laquelle l’imam doit d’abord sacrifier son mouton avant que chacun puisse en faire de même. Des proches de l’imam lui rétorquent qu’il n’est qu’un « petit » qui ne peut se permettre de parler ainsi à l’imam.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Parmi les adeptes de Malam lorsqu’il est à la tête de l’association al-Irchad se trouvent également des fonctionnaires, notamment des enseignants. Al-Irchad a aidé certains d’entre eux à solder leurs prêts, car ceux-ci sont contraires à l’islam.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorité locale, élu local, fonctionnaires, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Par ailleurs, des enseignants seraient impliqués dans la contrebande de produits illicites, ce qui expliquerait la volonté d’Ansarul Islam de les éliminer pour éviter qu’ils ne dénoncent leurs anciens camarades.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Tout ceci nourrit l’impression qu’Ansarul Islam cible l’école. Or, si quelques écoles ont effectivement été menacées (sans revendication toutefois), les attaques contre les enseignants semblent obéir davantage à une logique de représailles contre d’anciens camarades (et potentiels informateurs auprès des forces de sécurité) qu’à une volonté délibérée d’attaquer l’école occidentale.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire, Ouagadougou, fonctionnaire, Djibo, mai 2017.Hide Footnote L’enseignant assassiné début mars 2017, Salif Badini, était un ancien membre d’al-Irchad et il serait devenu un informateur des forces de sécurité.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire, journaliste, diplomate, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Le phénomène Ansarul Islam est donc un produit des réalités sociopolitiques et culturelles de la province du Soum. Il reflète les doléances de la majorité silencieuse de la population qui ne détient ni le pouvoir politique, ni l’autorité religieuse. Il ne s’agit donc pas d’une contestation islamiste de la modernité, mais bien d’un rejet de traditions qui perpétuent une société figée productrice de frustrations. Ce phénomène au fort ancrage local semble ensuite avoir été récupéré par des groupes actifs au Mali voisin, ce qui lui donne des ramifications régionales.

C. Un rapport distant à l’Etat

La perception d’un Etat distant, incapable de fournir des services, explique aussi l’essor du mouvement de Malam. La population a le sentiment que la région du Sahel est délaissée par l’Etat et que ses potentialités économiques ne sont pas mises en valeur. Pourtant, en matière de taux de pauvreté individuelle, le Sahel burkinabè est la deuxième région la moins pauvre du Burkina.[fn]La région du Sahel a un taux de pauvreté de 21 pour cent, contre 40 pour cent au niveau national. « Profil de pauvreté et d’inégalités. Enquête multisectorielle continue (EMC) 2014 », Institut national de la statistique et de la démographie (INSD), novembre 2015, p. 30.Hide Footnote C’est d’ailleurs l’existence de richesses agricoles, pastorales et minières qui, par son contraste avec le sous-développement, crée de la frustration.

Faiblesse des infrastructures, routières en particulier, nombre limité de centres de santé et d’écoles, manque d’eau et d’électricité : « tous les indicateurs sont au rouge ».[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire, Ouagadougou, opérateurs économiques, Djibo, mai 2017. En 2014, la région du Sahel était classée dernière du Burkina en matière d’accès aux services de base en moins de 30 minutes. Le taux de scolarisation primaire est le plus faible de tout le pays, avec 32,7 pour cent, contre 73,9 pour cent au niveau national. « La région du Sahel en chiffres », ministère de l’Economie et des Finances, Direction régionale du Sahel, 2015.Hide Footnote La sècheresse et la faible profondeur des nappes phréatiques mettent en difficulté les principales activités de la région que sont l’agriculture et l’élevage.[fn]Beaucoup d’éleveurs sont contraints de migrer, d’autres ont perdu leurs animaux et sont employés comme gardiens de bétail, ce qui représente une régression sociale qui crée des frustrations. Entretiens de Crisis Group, source sécuritaire, membre de l’opposition, représentant peul, ancien ministre, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Djibo, le chef-lieu de la province, abrite le plus grand marché à bétail du pays, mais la ville attend toujours le bitume.[fn]Le bitume s’arrête à Koungoussi. En raison du mauvais état de la piste, il faut parfois plus de quatre heures pour parcourir le tronçon Koungoussi-Djibo (95 kilomètres). Les travaux de bitumage sont en cours et devraient être achevés fin 2018. Les financements du projet de bitumage auraient précédemment été détournés à plusieurs reprises. Entretien de Crisis Group, autorité locale, Djibo, mai 2017 ; courriel de Crisis Group, représentant peul, mai 2017.Hide Footnote Le boom minier montre aux populations que les richesses dont regorge leur sous-sol sont exploitées par des étrangers sans qu’aucun bénéfice ne leur revienne.[fn]Entretiens de Crisis Group, député, Ouagadougou, juin 2016 ; autorité coutumière, Djibo, mai 2017.Hide Footnote La demande de plusieurs interlocuteurs à Djibo d’ériger la province du Soum en région administrative afin de favoriser le désenclavement est révélatrice de ce sentiment d’abandon par l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, opérateurs économiques, représentants politiques, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Ces difficultés sont aggravées par la crise humanitaire provoquée par la montée de l’insécurité.

Les populations de la région burkinabè du Sahel ont une vision négative de l’Etat.

Les populations de la région burkinabè du Sahel ont une vision négative de l’Etat. Comme le résume un ancien élu, « les gens ont tellement peur des autorités ». Ils perçoivent l’Etat comme une entité chargée non pas de servir, mais de se servir, parfois en usant de la force.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Historiquement réticents à envoyer leurs enfants à l’école dite française, il est souvent plus difficile pour les Peul de naviguer à travers un système administratif calqué sur le modèle français, et de connaitre et revendiquer leurs droits. Peu de fonctionnaires et de forces de sécurité envoyés dans la région du Sahel maitrisent le fulfuldé (la langue peul). Cette barrière linguistique creuse le fossé entre l’administration et les administrés. Des habitants du Soum soulignent la difficulté d’obtenir des documents d’état civil ou l’incapacité des autorités à aider les bergers victimes de vol de bétail.[fn]Entretiens de Crisis Group, opérateurs économiques, Djibo, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Si les fonctionnaires ont longtemps perçu leur affectation dans le Sahel burkinabè comme une sanction, beaucoup se sont enrichis grâce aux trafics, à la corruption et au racket.[fn]Par exemple, un éleveur qui coupe une simple branche d’arbre dans une forêt protégée peut se voir infliger une amende de 50 000 francs CFA (76 euros), qui permet généralement d’enrichir les agents des eaux et forêts Entretiens de Crisis Group, député, membre de l’opposition, Ouagadougou, représentants de la société civile, Djibo, mai 2017.Hide Footnote

Au-delà de la seule région du Sahel, il existe chez les Peul, présents dans tout le Burkina, un sentiment de victimisation. Des membres de la communauté se plaignent d’être sous-représentés parmi l’élite politique et administrative, et déplorent le fait que, selon eux, les institutions de l’Etat (justice, administration, forces de sécurité) favorisent les autres communautés en cas de conflit.[fn]Entretiens de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, juin 2016 ; représentants peul, Ouagadougou, octobre 2016 ; membre de l’opposition, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Ce rapport difficile à l’Etat complique la lutte contre Ansarul Islam. Les forces de sécurité éprouvaient au départ toutes les difficultés à obtenir la collaboration de la population, soit parce que certains sont des sympathisants du mouvement, soit parce qu’elle se refuse à dénoncer un fils du terroir, ou enfin parce qu’Ansarul Islam a instauré un climat de terreur. Le renforcement de la présence militaire a quelque peu rassuré, et plusieurs interlocuteurs affirment que la collaboration entre forces de sécurité et population s’améliore tout doucement. Les forces de sécurité se font par exemple plus discrètes lorsqu’elles entrent en contact avec leurs informateurs.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, Djibo, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La méfiance reste néanmoins de mise, et Ansarul Islam aurait encore des partisans dans les villages. Les forces de sécurité se plaignent toujours du manque d’adhésion et de coopération des populations.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien élu, source sécuritaire, marabout, Ouagadougou, élu local, Djibo, mai 2017 ; entretien téléphonique, source sécuritaire, juin 2017.Hide Footnote

Des craintes existent quant au comportement des forces de sécurité, craintes qui pourraient se multiplier avec le renforcement de la présence militaire. Des interlocuteurs déplorent des arrestations arbitraires ou des mauvais traitements, qui peuvent renforcer le sentiment d’injustice et d’aliénation envers l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien fonctionnaire, Ouagadougou, janvier 2017 ; représentant peul, source sécuritaire, acteur humanitaire, diplomate, Ouagadougou, mai 2017 ; élu local, religieux, Djibo, mai 2017. Un rapport de Human Rights Watch, qui dénonce des violations des droits humains commises par les forces de sécurité maliennes et burkinabè dans la lutte contre le jihadisme, confirme ces craintes. « Mali : Les opérations militaires donnent lieu à des abus », Human Rights Watch, 8 septembre 2017.Hide Footnote Les forces de sécurité expliquent qu’elles arrêtent parfois tout un groupe pour éviter que ceux qui ne sont pas arrêtés soient perçus comme des informateurs et deviennent des cibles d’Ansarul Islam.[fn]Entretien de Crisis Group, élu local, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Que cela soit ou non avéré, il n’en demeure pas moins que les habitants du Soum se sentent stigmatisés et c’est cette perception qui constitue un réel danger.

D. Une province frontalière du Mali particulièrement vulnérable

La situation dans la province du Soum rappelle à certains égards ce qui se déroule dans le centre du Mali, pays avec lequel le Burkina partage une frontière de plus de 1 000 kilomètres. Le chef islamiste Hamadoun Kouffa et Malam Ibrahim Dicko, qui se connaissent, ont des trajectoires et des discours similaires. Tous deux ont prêché dans les villages et à la radio et critiquent l’ordre social, les élites locales et l’Etat.[fn]Sur le centre du Mali, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°238, Mali central : la fabrique d’une insurrection, 6 juillet 2016.Hide Footnote La situation au Burkina est toutefois différente de celle qui prévaut au Mali. Les groupes radicaux au centre du Mali semblent recruter davantage chez les pasteurs nomades libres que chez les Rimaibé, et ils cherchent à élargir leur audience en diffusant des prêches dans d’autres langues que le fulfuldé. La crise dans la province du Soum est restée, jusqu’à présent, de faible intensité. S’il a instauré un climat de terreur, Ansarul Islam n’est pas parvenu à faire basculer toute la province dans la violence généralisée. La propension des Burkinabè du Soum à prendre les armes semble pour le moment limitée.

Il y a eu plusieurs tentatives d’implantation de cellules terroristes au Burkina. A l’Ouest, dans la zone où a eu lieu l’attaque de Samorogouan (région des Hauts-Bassins) en octobre 2015, la Katiba Ansar Dine Sud a essayé, sans succès, de créer une cellule. A l’Est, des éléments d’al-Mourabitoune, groupe né d’une dissidence d’al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) et dirigé par Mokhtar Belmokhtar, auraient tenté de s’implanter dans la forêt de la Tapoa. Mais parce qu’ils maitrisent moins bien la forêt que le désert, et parce que la coopération militaire entre le Niger et le Burkina fonctionne mieux que celle entre le Mali et le Burkina (voir la section III. C.), ils ont échoué. Leur échec est aussi dû au fait que, contrairement à celles du Soum, les sociétés qui peuplent l’Est et l’Ouest du Burkina sont plus stables et ne sont pas prêtes à entrer en guerre.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier 2017. Al-Mourabitoune est né d’une alliance entre la Brigade des Enturbannés, une dissidence d’al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) menée par Mokhtar Belmokhtar, et une partie du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) en 2013. Fin 2015, al-Mourabitoune rejoint AQMI et en 2017, les deux groupes s’allient à d’autres pour former le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Voir Marc Mémier, « AQMI et Al-Mourabitoun, le djihad sahélien réunifié ? », Etudes de l’Institut français des relations internationales (Ifri), janvier 2017.Hide Footnote

Il est faux de percevoir la situation dans le Nord du Burkina comme une extension du conflit malien, même si celui-ci rend plus disponibles les armes de guerre et offre une base de repli aux hommes d’Ansarul Islam. La crise dans le Soum n’est pas le simple miroir de la situation au centre du Mali. Elle relève avant tout d’une forte dynamique endogène. Plusieurs facteurs de vulnérabilité expliquent pourquoi cette province est, de loin, la plus affectée du Burkina Faso.

L’absence d’un contre-discours et l’affaiblissement des responsables religieux et coutumiers permettent à la rhétorique de Malam de gagner du terrain.

Dans le Soum, les autorités coutumières et religieuses ne se sont pas autant impliquées dans la lutte contre le radicalisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants politiques, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Contrairement à la province voisine du Séno, le Soum comprend moins d’intellectuels et d’érudits musulmans capables de combattre les idées qui encouragent la violence ou l’intolérance.[fn]Entretiens de Crisis Group, historien, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote L’absence d’un pouvoir coutumier central, les fortes rivalités entre les trois chefferies (Djibo, Baraboulé et Tongomayel) et leur politisation compliquent davantage leur rôle.[fn]Le frère de l’émir de Djibo est le député-maire de la ville, Oumarou Dicko. Entretiens de Crisis Group, ancien fonctionnaire, historien, acteur humanitaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote L’absence d’un contre-discours et l’affaiblissement des responsables religieux et coutumiers permettent à la rhétorique de Malam de gagner du terrain.

La province du Soum souffre particulièrement du manque de développement et d’infrastructures. En comparaison, Dori, capitale de la province du Séno, a reçu plus d’investissements parce qu’elle est le chef-lieu de la région et que la fête nationale du 11 Décembre y a été célébrée en 2013. Dori dispose d’un centre hospitalier régional, alors que l’enlèvement de Ken Elliot, un médecin australo-burkinabè réputé,  en janvier 2016 a réduit l’offre de soins à Djibo.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, Djibo, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Enfin, Djibo est plus proche de la frontière malienne (environ 60 kilomètres) que ne l’est Dori (environ 160 kilomètres). Le Soum manque également de figures politiques d’envergure nationale issues de la province, tandis que le Séno a longtemps rayonné grâce au charisme de l’ancien maire de Dori, feu Hama Arba Diallo.

Des raisons historiques expliquent également la vulnérabilité de la province du Soum. Le clivage entre Peul et Rimaibé y étant davantage marqué que dans les provinces voisines du Séno et du Yagha, la contestation des inégalités sociales y rencontre logiquement un écho plus important. Les émirats du Séno et du Yagha étaient plus homogènes que celui du Jelgooji (l’actuel Soum), traversé par des divisions entre familles et chefferies. Dans ces deux émirats, la pénétration plus ancienne de l’islam lui permet de mieux résister aux influences extérieures.[fn]Entretien de Crisis Group, historien, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La géographie compte également : il est plus difficile de se cacher dans les grandes plaines du Séno et du Yagha que dans la forêt située entre Djibo et la frontière malienne. Enfin, la prévalence de l’animisme à l’Est et à l’Ouest du Burkina, alors que la région du Sahel est islamisée à 95 pour cent, peut également expliquer pourquoi un discours qui utilise l’islam comme outil de contestation trouve davantage d’écho dans le Sahel burkinabè.

III. Un effort militaire considérable

Fin 2016 et début 2017, les attaques dans la province du Soum se sont multipliées, au point que l’Etat semblait en passe de perdre une partie du Nord. Depuis le printemps 2017, les forces de sécurité ont amorcé une reprise en main, mais la menace n’a pas été éradiquée, comme le montre la persistance des assassinats ciblés et la multiplication des attaques (voir la chronologie en annexe C). La lente et difficile recomposition de l’appareil sécuritaire à la suite de la chute du régime Compaoré explique les difficultés à fournir une réponse adéquate. Le renforcement de la coopération régionale est un élément essentiel de cette réponse.

A. Le Sahel burkinabè sous la menace

Au printemps 2017, le renforcement de la présence militaire au Nord et les opérations menées avec le Mali et les forces françaises de l’opération Barkhane permettent à l’armée burkinabè de reprendre l’ascendant et de rassurer quelque peu les populations.[fn]Le Groupement des forces anti-terroristes (GFAT), devenu le Groupement des forces de sécurisation du Nord (GFSN), passe de 500 à 1 600 hommes. Les opérations Panga (Burkina, Mali, Barkhane) et Bayard (Barkhane) détruisent d’importants dépôts logistiques dans la forêt de Foulsaré et conduisent à des arrestations. Entretiens de Crisis Group, diplomates, sources sécuritaires, acteur humanitaire, habitant du Soum, Ouagadougou, mai 2017 ; élu local, responsable religieux, Djibo, mai 2017. L’Opération Barkhane, composée de 4 000 militaires français, succède à l’opération Serval en juillet 2014. Basée à N’Djamena, au Tchad, elle lutte contre les groupes armés terroristes dans la bande saharo-sahélienne.Hide Footnote Les visites dans la région de plusieurs ministres envoient un signal fort que l’Etat ne se retire pas. Même l’opposition reconnait des « avancées dans la lutte contre le terrorisme ».[fn]Entretien de Crisis Group, membre de l’opposition, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Mais il n’est pas évident pour les forces de sécurité de maintenir la pression et d’inscrire leur présence dans la durée.[fn]Une source sécuritaire affirme que « l’on sera dans ce bourbier pendant un bout de temps », tandis qu’une autre reconnait que « l’on a beaucoup à faire ». Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La saison des pluies, qui entre juillet et octobre rend les routes impraticables et isole les populations, n’a pas entrainé l’accalmie que certains observateurs attendaient.

Il ne faut pas sous-estimer la capacité des groupes jihadistes à se reconstituer, à remplacer un chef défunt et à élaborer de nouvelles stratégies et de nouveaux modes d’action.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Même si Ansarul Islam est affaibli, il peut encore disposer d’un vivier de recrutement. Les membres restants pourraient être encore plus déterminés. La possible mort de leur fondateur pourrait les galvaniser, les rendre plus violents et moins enclins au compromis. « Il faut faire attention à la façon dont on tue le monstre », comme le dit une source sécuritaire.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La peur et la menace demeurent, comme le montrent la multiplication des assassinats ciblés et des attaques, avec un mode d’action inédit au Burkina : l’usage d’engins explosifs improvisés, utilisés pour la première fois en août 2017.[fn]Certains des individus assassinés en juillet étaient membres d’Ansarul Islam et recherchés par les forces de sécurité. « Meurtres dans le nord du Burkina : Ansarul Islam victime d’une guerre intestine ? », Radio France Internationale (RFI), 26 juillet 2017. « Burkina : Un véhicule de l’armée saute sur un engin explosif dans le Soum », Burkina 24, 23 septembre 2017.Hide Footnote

En outre, les effectifs supplémentaires envoyés dans le Soum sont autant de soldats en moins pour protéger les autres régions, et les attaques pourraient donc se déplacer. Les enlèvements de fonctionnaires en mai 2017 dans l’Oudalan et les attaques contre deux postes de gendarmerie à l’Ouest (Djibasso et Toéni) en septembre 2017 pourraient indiquer que la menace se déplace, ou que de nouveaux groupes pourraient profiter du fait que toute l’attention est concentrée sur le Soum pour frapper ailleurs.[fn]Le manque d’effectifs sera atténué par le retour du bataillon (environ 850 hommes) envoyé au Darfour. Entretiens de Crisis Group, diplomates, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Ansarul Islam est à la fois un mouvement local et un groupe qui entretient des liens, certes troubles, avec les jihadistes actifs dans le Sahel.

Ansarul Islam est à la fois un mouvement local et un groupe qui entretient des liens, certes troubles, avec les jihadistes actifs dans le Sahel. Si Malam est (ou était) proche d’Hamadoun Kouffa, ses liens avec la nouvelle coalition affiliée à al-Qaeda et dirigée par Iyad ag Ghali, le Jamaat Nosrat al-Islam wal Muslimin, (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM), ne sont pas clairs. Certaines sources affirment qu’il aurait désavoué cette alliance, d’autres estiment que le GSIM n’aurait pas voulu de lui, car il n’était pas assez puissant.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il y aurait eu des divergences entre Kouffa et Malam, parce que le premier aurait été jaloux de la montée en puissance de son « petit », et qu’il aurait désapprouvé les assassinats d’anciens camarades de Malam au nom de l’interdiction de tuer des musulmans.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, diplomates, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Une publication par une page Facebook attribuée à Ansarul Islam le 12 septembre 2017, dans laquelle Ansarul Islam dénonce la mort de musulmans dans l’attentat de Ouagadougou de mi-août 2017, laisse suggérer de fortes divergences entre Ansarul Islam et le GSIM. Cette information doit cependant être prise avec précaution, la page Facebook n’ayant pas été authentifiée.

Au début de l’année 2017, Malam semblait se rapprocher de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), avec lequel il aurait mené l’attaque de Nassoumbou.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote Mais Ansarul Islam utilise le centre du Mali comme base arrière et doit nécessairement avoir des liens avec les groupes qui opèrent dans cette région.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il est possible qu’Ansarul Islam évolue entre les deux pôles que sont le GSIM et l’EIGS, sans avoir fait de choix clair.

Ansarul Islam revendique rarement ses attaques et ne dispose pas d’un canal officiel de communication. Il est difficile de lui attribuer tous les incidents sécuritaires dans la région du Sahel. Le groupe n’a pas l’apanage de la violence. Banditisme et criminalité affectent également la région. L’insécurité est exacerbée par la circulation d’armes légères provenant de l’Algérie, de la Libye et du Mali, favorisée par les trafics qui transitent entre autres par Boulikessi, localité malienne proche de la frontière.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien fonctionnaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La somme de 300 000 francs CFA ou deux génisses permettent d’acquérir une kalachnikov.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus locaux, Djibo, mai 2017.Hide Footnote

La présence des Koglweogo, groupes d’autodéfense villageois présents dans de nombreuses localités du pays afin de lutter contre le banditisme, l’insécurité et le vol de bétail, suscite des craintes. Lorsqu’ils sont composés de natifs des villages où ils opèrent, leur présence ne semble pas poser de problèmes.[fn]Il s’agit par exemple des localités de Pobe Mengao, Aribinda et Tongomayel. Entretien de Crisis Group, autorité coutumière, Djibo, mai 2017. Créés dans les années 1990 pour protéger l’environnement, les Koglweogo sont aujourd’hui des groupes d’autodéfense qui luttent contre l’insécurité et le banditisme. Depuis 2015, ils se sont multipliés et répandus principalement au centre, dans la région Nord, au Sud et à l’Est du Burkina.Hide Footnote Mais des Koglweogo provenant d’autres régions du Burkina ont été chassés de Kerboulé (une localité qui abrite un site d’orpaillage à 60 kilomètres de Djibo) par des hommes armés (possiblement liés à Ansarul Islam).[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, élu local, Djibo, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Des affrontements entre Koglweogo et autres groupes armés ne sont pas à exclure. L’existence des Ruga, groupes d’éleveurs peul armés de fusils de chasse chargés de retrouver les troupeaux égarés ou volés, pourrait complexifier cette équation sécuritaire, même si rien ne permet pour l’instant de dire qu’ils constituent un risque particulier.[fn]D’après une source sécuritaire, des membres des Ruga auraient été arrêtés lors des opérations menées au printemps 2017. Entretien téléphonique de Crisis Group, source sécuritaire, juin 2017.Hide Footnote According to one security source, members of the Ruga were arrested during the operations conducted in spring 2017. Crisis Group telephone interview, security source, June 2017.Hide Footnote

B. Un appareil sécuritaire en recomposition

Les troubles politiques qu’a connus le Burkina depuis la chute de Blaise Compaoré en octobre 2014 ont désorganisé l’appareil sécuritaire. La diplomatie Compaoré permettait de contenir de nombreux groupes armés hors du territoire burkinabè en faisant preuve de bienveillance à l’égard de certains d’entre eux. Le système de renseignement reposait davantage sur des hommes et leurs réseaux que sur des institutions. Créée en octobre 2015, l’Agence nationale du renseignement (ANR) est une « grosse machine [qui] n’a pas encore vraiment démarré », même si elle a commencé à centraliser le renseignement.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Le démantèlement du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), unité privilégiée de l’armée sous Compaoré, a également déstabilisé l’appareil sécuritaire.[fn]Les armes dont le RSP disposait n’ont pas toujours été correctement redistribuées. Une source sécuritaire raconte que lors de l’attentat de Ouagadougou en janvier 2016, les forces de sécurité burkinabè n’ont pas pu lancer l’assaut dans l’hôtel Splendid notamment car elles ne disposaient pas de lunettes de vision nocturne. Celles dont disposait le RSP ont été entreposées au lieu d’être distribuées aux unités qui en ont besoin. Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote

A long terme, le principal défi pour les forces de sécurité burkinabè est de s’adapter aux nouvelles menaces. La guerre asymétrique contre des groupes armés non étatiques requiert des moyens et des stratégies bien différentes de la guerre conventionnelle. Les forces de sécurité sont davantage habituées à rester dans les casernes qu’à aller au combat, le Burkina n’ayant jamais mené de guerre contre un autre pays (à part les deux brefs épisodes de conflit armé avec le Mali en 1974 et 1985), ni connu de conflit civil. Favoriser une culture de combat et de sacrifice, aux antipodes d’une « armée d’apparat », prendra forcément du temps.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Les soldats burkinabè ont toutefois l’expérience du combat lors de déploiements en opérations extérieures dans des terrains parfois difficiles (Darfour, Nord-Mali).

Tant que les forces armées n’infiltrent pas les populations, comme le font les groupes jihadistes, ces derniers conserveront un avantage.

Deux éléments qui font défaut et sont indispensables à la lutte contre les groupes armés sont les moyens aériens et le renseignement. Les avions de reconnaissance burkinabè, non armés, peuvent seulement signaler une menace ; dans une zone reculée, il faudra plusieurs heures de route pour atteindre le lieu donné. Des hélicoptères de combat sont également nécessaires. Mais au-delà de l’équipement, c’est surtout la formation qui est indispensable. Plus simplement, les forces armées déployées au Nord manquent de motos afin de pouvoir circuler en brousse avec la même aisance que leurs ennemis. Le renseignement humain, quant à lui, fait encore défaut. Tant que les forces armées n’infiltrent pas les populations, comme le font les groupes jihadistes, ces derniers conserveront un avantage.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

En outre, les forces de sécurité burkinabè souffrent de problèmes plus anciens. Le clivage générationnel nuit à la cohésion : la troupe, jeune et mécontente de ses conditions matérielles, perçoit la hiérarchie comme ayant été compromise sous l’ancien régime, peu motivée pour sortir des bureaux climatisés et incapable de s’adapter aux nouvelles menaces. Les jeunes sous-officiers déplorent la faiblesse de la communication de l’état-major et son usage limité des nouvelles technologies, alors que la communication est un élément clé de la lutte contre le terrorisme.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

La gestion des ressources humaines est une autre faiblesse : les officiers d’administration ne sont pas assez nombreux, les compétences manquent, créant des frustrations notamment en matière d’avancement.[fn]Entretiens de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote La pyramide des grades est inversée : l’armée compte trop de colonels-majors et pas assez de sous-officiers.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Enfin, la rivalité historique entre police et gendarmerie nuit à leur efficacité. Ces deux corps sont déployés à la fois en milieux urbains et ruraux et leurs tâches se chevauchent.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier 2016, janvier et mai 2017. Les tensions entre policiers et gendarmes au sein du Groupement de sécurité et de protection républicaine (GSPR), chargé de la sécurité présidentielle, illustrent cette méfiance. « Burkina Faso : tensions entre policiers et gendarmes de la garde présidentielle », Africa News, 7 août 2017.Hide Footnote Toutes ces défaillances, qui devront être réglées dans le cadre de la réforme du secteur de la sécurité, expliquent en partie la difficulté qu’éprouvent les forces de sécurité burkinabè à lutter efficacement contre Ansarul Islam.

C. La coopération régionale et internationale

S’adapter aux menaces transfrontalières implique de renforcer la coopération régionale et internationale. S’ils reconnaissent tous que l’aide de la France est indispensable, les militaires burkinabè souhaitent « se débrouiller seuls », car « personne ne va mourir à [leur] place ».[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote Une partie de l’opinion publique éprouve un sentiment de méfiance à l’égard de la France. Certains l’accusent de mener un double jeu vis-à-vis des groupes armés, notamment les Touareg du Nord-Mali. Il en résulte une volonté de diversifier les partenariats, en se tournant vers les Etats-Unis, l’Allemagne, la Russie ou l’Europe de l’Est.

La coopération régionale avec le Mali et le Niger a été renforcée. S’il a enfin été formalisé, le droit de poursuite peut poser problème en raison d’une communication parfois défaillante et de risques d’accrochage entre les armées.[fn]La règle non écrite veut que l’armée voisine ne dépasse pas un rayon de 40 kilomètres au-delà de la frontière. Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Les pays de la région, encouragés par la France, tentent surtout de renforcer la coopération régionale à travers le projet de force conjointe du G5 Sahel (Burkina, Mali, Niger, Tchad, Mauritanie). Cette force suscite cependant peu d’engouement de la part des officiers burkinabè. Il s’agit essentiellement de « réunions à n’en plus finir », selon une source sécuritaire.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017. Le projet de force conjointe du G5 Sahel a vu le jour officiellement lors du sommet de Bamako début février 2017. Elle aura pour objectif de combattre l’insécurité et les groupes terroristes dans le Sahel. Les cinq pays du G5 fourniront chacun 1 000 hommes, déployés autour de trois zones frontalières : Mali-Mauritanie, Mali-Burkina-Niger et Tchad-Niger. Le G5, qui existe depuis 2014, vise à fournir une réponse régionale à un problème régional et à « africaniser » la sécurité.Hide Footnote Les Burkinabè estiment que le Tchad et la Mauritanie sont trop loin pour être concernés par les mêmes menaces.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote En outre, le financement de la force n’est pas encore sécurisé.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Ouagadougou, mai 2017. Le chiffre avancé pour le budget de la force conjointe est de 423 millions d’euros, mais cette estimation pourrait être revue à la baisse. Entretien de Crisis Group, source diplomatique, Paris, juillet 2017. L’Union européenne a promis 50 millions d’euros et les membres du G5 se sont engagés à fournir 10 millions chacun. En plus d’aide opérationnelle et technique, la France a promis 8 millions d’euros.Hide Footnote

La dynamique tripartite Burkina-Mali-Niger, qui se dessine avec le projet de déploiement d’une des trois composantes de la force du G5 dans la zone des trois frontières, appelée Liptako-Gourma, suscite quant à elle davantage d’optimisme. Les Burkinabè considèrent qu’il est plus efficace de travailler à trois qu’à cinq. La force sera déployée dans le Liptako-Gourma mais n’atteindra pas la province du Soum, qui reste un problème burkinabo-malien.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, security sources, Ouagadougou, May 2017.Hide Footnote

La création de la force conjointe du G5 pose la question de la coordination avec la Minusma.

Par ailleurs, les militaires burkinabè sont sceptiques quant à l’efficacité de la mission onusienne au Mali, la Minusma, car ils considèrent que son mandat est inadéquat.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, septembre 2016, janvier et mai 2017. La résolution 2359 (21 juin 2017) du Conseil de sécurité des Nations unies soutenant la création de la force conjointe du G5 prévoit que celle-ci améliorera l’environnement sécuritaire afin de permettre à la Minusma de mieux remplir son mandat. La résolution 2364 (29 juin 2017) prolongeant le mandat de la Minusma prévoit coopération, coordination et partage d’informations entre la force du G5 et la mission onusienne.Hide Footnote La création de la force conjointe du G5 pose la question de la coordination avec la Minusma, qui compte déjà plus de 15 000 soldats et policiers et coûte près d’un milliard de dollars par an. Cela fait courir le risque d’un enchevêtrement complexe de forces militaires qui limiterait leur efficacité. En outre, le mandat de la force conjointe, ciblant « les groupes terroristes » et « d’autres groupes criminels organisés », reste flou, ce qui lui compliquerait davantage la tâche.

La coopération ne se passe pas aussi bien avec le Mali qu’avec le Niger. Il existe dans les milieux sécuritaires burkinabè un sentiment d’agacement envers le voisin malien, qu’ils accusent de ne pas lutter assez efficacement contre les groupes armés actifs sur son territoire, entrainant des débordements côté burkinabè.[fn]Ibid.Hide Footnote Une source sécuritaire déplore la présence de certains groupes armés proches ou soutenus par Bamako aux frontières du Burkina.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Les relations difficiles entre le Burkina et le Mali datent de l’ère Compaoré, lorsque des membres de groupes armés maliens, à commencer par le chef d’Ansar Dine, le Touareg Iyad ag Ghali, circulaient librement à Ouagadougou. En outre, les militaires burkinabè voient leurs homologues maliens comme des « flemmards » qui ont intégré l’armée pour obtenir une rente et non pour défendre le pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote A l’inverse, le Niger est perçu positivement, car il déploie les moyens nécessaires pour empêcher les groupes armés de proliférer sur son territoire, et les militaires burkinabè font l’éloge de leurs homologues nigériens pour leur volontarisme et leur efficacité.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017. La bonne entente entre le Burkina et le Niger repose également sur les liens privilégiés qu’entretenaient le président nigérien Mahamadou Issoufou et le président de l’Assemblée nationale burkinabè, Salif Diallo, décédé fin août 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, security sources, Ouagadougou, May 2017. The good understanding between Burkina and Niger is also based on the special relationship between the Nigerien president, Mahamadou Issoufou, and the president of the Burkina National Assembly, Salif Diallo, who died at the end of August 2017.Hide Footnote

IV. Apporter une réponse globale et durable

Après des mois de déni, les autorités burkinabè ont finalement pris conscience, début 2017, de la nécessité d’aller au-delà de l’action militaire et d’apporter une réponse globale à la crise. Celle-ci se matérialise notamment par le lancement d’un programme de développement d’urgence pour la région du Sahel visant à construire des infrastructures et à réduire la pauvreté. Les efforts de développement ne suffiront toutefois pas à résoudre une crise dont les racines, très locales, sont ancrées dans l’ordre social propre à la société peul de la province du Soum. Plusieurs éléments peuvent être mieux pris en compte afin de renforcer cette réponse.

La réponse apportée par le gouvernement doit tenir compte des dimensions sociales et locales de la crise. L’idéologie d’Ansarul Islam repose sur la contestation d’une organisation sociale productrice de frustrations et de conflits. L’Etat n’a cependant pas vocation à s’impliquer dans ces dynamiques socio-culturelles ou à bouleverser des équilibres sociaux anciens. Il faut peut-être mobiliser davantage les acteurs locaux pour trouver des solutions adaptées à une crise profondément enracinée dans des dynamiques locales. L’Etat et les partenaires internationaux ne trouveront pas les solutions à des questions qui touchent à l’intimité des sociétés du Nord du Burkina Faso. Ils peuvent au mieux stimuler des initiatives de dialogue entre communautés et générations afin de permettre à ces dernières de trouver des solutions à leur propre crise.

Il importe de réduire le fossé entre, d’une part, les forces de sécurité et les autorités et, d’autre part, la population. Le renforcement de la présence militaire ne sera pas véritablement efficace tant que les populations ne collaboreront pas avec les forces de sécurité. A court terme, ces dernières devraient privilégier le renseignement humain et s’imbriquer au sein de la population, par exemple en rémunérant davantage d’individus et d’unités équipés de téléphones mobiles pour qu’ils puissent communiquer des informations, tout en prêtant une attention particulière à leur protection.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote L’envoi de troupes et de fonctionnaires parlant le fulfuldé (la langue peul) permettrait également de réduire la barrière linguistique.

A long terme, la méfiance pourrait être atténuée si davantage de Peul étaient recrutés au sein des forces de sécurité et de la fonction publique. Il ne s’agit pas d’imposer des quotas ou de mener une politique de discrimination positive, porteuse des dangers de l’ethnicisme, mais d’encourager l’engagement par exemple en rendant plus accessibles les concours d’entrée, sans oublier la vocation traditionnellement limitée des Peul à intégrer les forces de sécurité ou la fonction publique.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017. Un résident du Soum qui souhaite passer le concours d’entrée de l’armée ou de la gendarmerie devra se rendre respectivement à Dori ou à Kaya, deux villes situées chacune à environ 200 kilomètres de piste de Djibo.Hide Footnote Crisis Group interview, security source, Ouagadougou, May 2017. A resident of Soum who wants to enter the entrance examinations for the army or the gendarmerie must go to Dori or Kaya respectively, both of which are located about 200km from Djibo.Hide Footnote

Renforcer les activités civilo-militaires permettrait de mettre à contribution les forces de sécurité et de réduire un peu la méfiance de la population en montrant qu’elles peuvent être utiles.

Renforcer les activités civilo-militaires permettrait de mettre à contribution les forces de sécurité et de réduire un peu la méfiance de la population en montrant qu’elles peuvent être utiles.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Enfin, les arrestations doivent respecter les procédures et les droits, et les comportements abusifs des forces de sécurité et des fonctionnaires – racket, intimidations, arrestations arbitraires, abus physiques – doivent être plus sévèrement sanctionnés.

Une régulation à minima du discours religieux, dans laquelle les autorités religieuses et coutumières pourraient jouer un rôle clé, peut être envisagée afin de lutter contre les propos intolérants et haineux. Ceci nécessite d’améliorer la connaissance du paysage religieux afin de lutter contre de tels propos, de soutenir davantage l’enseignement islamique et d’investir dans la formation des imams et des érudits musulmans afin de leur fournir les outils pour combattre les idées qui encouragent la violence ou l’intolérance. La légitimité des religieux et des coutumiers étant parfois contestée, l’enjeu est également de s’assurer que leur représentativité soit suffisante, qu’ils ne soient pas perçus comme ayant été compromis ou étant à la solde de l’Etat, et que la jeunesse sente que ses intérêts y sont défendus. Les autorités étatiques pourraient favoriser l’installation à Djibo d’une section de l’Union fraternelle des croyants, une association basée à Dori chargée de promouvoir la tolérance et le dialogue religieux.

Le programme d’urgence pour la région du Sahel devrait mettre davantage l’accent sur la promotion de l’élevage, l’amélioration de la justice et la lutte contre la corruption.[fn]« Programme d’urgence pour le Sahel au Burkina Faso (PUS-BF), 2017-2020 », document final, juin 2017, copie fournie à Crisis Group.Hide Footnote La perception que l’Etat ne fait rien pour soutenir l’élevage, la principale activité économique de la région, renforce le sentiment d’aliénation.[fn]Le sentiment que l’élevage contribue pour beaucoup au PIB mais qu’il est le parent pauvre des politiques de développement est répandu dans tout le Burkina (et dans d’autres pays voisins d’ailleurs). Entretiens de Crisis Group, représentants peul, Ouagadougou, octobre 2016.Hide Footnote Les éleveurs étant majoritairement peul, ce sentiment pourrait prendre une connotation ethnique. Il faudrait par exemple accroitre les zones de pâturage et le nombre de puits et mieux valoriser les pistes à bétail.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable religieux, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Les infrastructures doivent également être au cœur des politiques de développement. Par exemple, la création d’un hôpital régional à Djibo, sur le modèle de celui de Dori, renforcerait l’offre de soins dans la capitale provinciale. Les défaillances de la justice et la corruption au sein de l’administration sont des doléances fréquemment exprimées par la population. Mieux prendre en compte ces deux aspects enverrait également le signal que l’Etat peut jouer un rôle utile et positif sur la vie quotidienne des habitants du Sahel burkinabè.

La coopération judiciaire et policière entre le Mali et le Burkina devrait être renforcée, afin que les autorités de ces pays soient systématiquement informées lorsque l’un de leurs ressortissants est arrêté dans l’autre pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote Il ne suffit pas d’arrêter les membres des groupes jihadistes, il faut également mener des enquêtes à travers plusieurs pays puis les faire comparaitre devant la justice. L’enjeu de cette coopération est de les empêcher d’exploiter le manque de coordination entre pays pour passer entre les mailles du filet. Si la coopération policière s’est améliorée, beaucoup de progrès restent à faire en matière judiciaire.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Par ailleurs, les forces de sécurité déployées au Nord ont urgemment besoin de motos supplémentaires afin de se déplacer plus aisément en brousse, et de meilleurs moyens de communication afin de faire circuler l’information. Les forces armées burkinabè pourraient aussi mieux communiquer auprès de l’opinion publique nationale sur les progrès accomplis.

V. Conclusion

Il est encore trop tôt pour évaluer l’efficacité à long terme de la réponse mise en œuvre par le gouvernement. Mais, déjà, l’accalmie attendue en raison de la saison des pluies (de juillet à octobre), qui aurait dû entraver les déplacements et réduire les attaques, ne s’est pas produite. Plusieurs nouvelles attaques meurtrières se sont déroulées au Nord du Burkina en juillet, août et septembre. L’affaiblissement de ce groupe armé ou le décès de son fondateur ne suffiront pas à régler la crise sécuritaire et sociale du Nord du Burkina. Celle-ci perdurera tant que les causes profondes qui ont permis son essor existeront, et avec elles la possibilité d’une extension de la crise à d’autres provinces.

Ouagadougou/Dakar, 12 octobre 2017

Annexe A : Carte du Burkina Faso

Attaques des groupes extremistes au Burkina Faso (janvier-septembre 2017) UN OCHA

Annexe B : Carte de la zone frontalière Mali-Burkina Faso

Carte de la zone frontalière Mali-Burkina Faso. CRISIS GROUP

Annexe C : Chronologie des incidents sécuritaires au Burkina Faso depuis 2015

Une chronologie des incidents sécuritaires depuis 2015 est disponible dans la version PDF de ce rapport.

Archbishop Philippe Ouédraogo sits at Place de la Nation square in Ouagadougou along with other religious leaders in August 2012. AFP/Ahmed Ouoba
Report 240 / Africa

Burkina Faso : préserver l’équilibre religieux

In a troubled region, Burkina Faso is a rare example of religious​ diversity and​ tolerance​.​ But a perceived discrepancy between a significant number of Muslims and their low level of public representation has created tensions. To safeguard Burkina’s model of peaceful coexistence, the government must address this sensitive issue through careful reforms, particularly in the education system.​

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Synthèse

Le Burkina Faso est une exception parmi les pays sahéliens en raison de sa grande diversité religieuse et de la tolérance qui y règne. S’il reste solide, le modèle burkinabè de coexistence religieuse connait des tiraillements. Depuis plusieurs années, les responsables musulmans déplorent le faible nombre de cadres musulmans dans l’adminis­tration et estiment que l’Etat ne traite pas toujours christianisme et islam équitablement. En outre, la montée en Afrique de l’Ouest et au Sahel d’une violence qui se réclame de la religion crée un contexte régional nouveau. Alors que le pays se remet d’une période d’instabilité liée à la chute du président Blaise Compaoré en octobre 2014, et face à l’urgence sécuritaire et à la forte demande sociale, le pouvoir actuel pourrait être tenté d’ignorer ces crispations. Ouvrir la question sensible de la religion dans un pays où elle est un marqueur d’identité secondaire comporte des risques. Pourtant, des mesures doivent être prises dès maintenant pour atténuer les frustrations et réguler le discours religieux afin de garantir la pérennité du modèle de coexistence pacifique.

Le Burkina se trouve à la croisée des deux grands espaces qui composent l’Afrique de l’Ouest : la région sahélienne, où un islam rigoriste semble gagner du terrain et des groupes armés et terroristes sont actifs ; et la zone côtière, marquée par l’essor de nouvelles églises protestantes, qui adoptent parfois un discours intolérant à l’égard des autres religions. Compte tenu de la porosité des frontières et de la vitesse à laquelle circulent les idées, le pays ne peut demeurer éternellement imperméable aux évolutions qui affectent ses voisins.

Le Burkina n’a jamais connu de conflit civil ou de tensions liées à l’appartenance religieuse. Musulmans, chrétiens et animistes vivent ensemble, sont voisins et se marient. Mais les attentats de janvier 2016 ont constitué un choc, tant pour la population que la classe dirigeante. Ils ont été suivis de cas isolés d’agression verbale contre des musulmans, révélant une certaine stigmatisation et une inquiétude jusque-là inexistante. Les questions liées à la religion sont entourées de tabous au Burkina. La coexistence pacifique repose sur le pluralisme religieux et le caractère secondaire, généralement peu marqué, de l’identité confessionnelle. Propulser la question de la religion dans la sphère publique et politique comporte des risques, tant d’exacerbation des différences religieuses que d’instrumentalisation politique des identités. Pourtant, face à un contexte régional préoccupant et à l’émergence de certaines crispations internes, il est temps de lever le tabou.

Il existe depuis longtemps des frustrations parmi les musulmans, liées au décalage entre leur poids démographique (environ 60 pour cent de la population, contre 25 pour cent de chrétiens et 15 pour cent d’animistes, selon un recensement contesté) et leur faible représentation au sein de l’élite politique et administrative. A cela s’ajoute le sentiment que l’administration favorise parfois le christianisme ou ne prend pas suffisamment en compte les intérêts des musulmans. Si les frustrations sont parfois exagérées, la perception est plus importante que la réalité. Dans un Etat dirigé depuis longtemps par une élite majoritairement chrétienne, ce déséquilibre ne résulte pas d’une discrimination intentionnelle mais de la colonisation et d’un système d’enseignement à plusieurs vitesses. Il devra être corrigé sans verser dans le sectarisme, notamment en revalorisant l’enseignement franco-arabe, qui concerne un certain nombre d’enfants musulmans et vise à combiner éducation islamique et enseignement général. A défaut, certains pourraient ne plus percevoir l’Etat comme un interlocuteur valable et choisir d’autres moyens d’expression.

Il est d’autant plus important de préserver l’équilibre entre les communautés que les comportements religieux individuels connaissent des transformations, dont il est difficile de mesurer l’ampleur exacte. C’est le cas chez les musulmans, certains étant attirés par un islam rigoriste d’inspiration wahhabite. Des responsables musulmans s’inquiètent d’ailleurs de l’influence étrangère, notamment des pays du Golfe, qui, bien que difficile à mesurer, peut contribuer à un raidissement des pratiques religieuses. C’est également le cas chez les protestants, attirés par le discours de nouvelles églises qui prônent parfois des valeurs peu compatibles avec la tolérance.

Il faut toutefois prendre garde à ne pas assimiler montée de la religiosité et risque de violence, une distinction trop rarement soulignée dans le débat actuel sur l’extré­misme violent et la radicalisation religieuse. Le retour à un islam plus strict n’implique pas nécessairement une plus forte propension à la violence, en témoigne l’existence de courants rigoristes quiétistes. De même, la violence qui se réclame de la religion trouve souvent ses origines ailleurs : délinquance, appât du gain, doléances locales, ethniques ou socioéconomiques. Les mutations des comportements religieux peuvent néanmoins être dangereuses lorsqu’elles bouleversent les relations sociales. Le mépris ou la fermeture par rapport aux autres confessions peut entrainer un dangereux repli communautaire. Les autorités doivent prendre conscience de ce risque et s’impliquer davantage dans la régulation du discours religieux.

Les partenaires techniques et financiers du Burkina peuvent jouer un rôle clé pour accompagner les réformes nécessaires, notamment le renforcement des capacités du ministère de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure (Matdsi), chargé des cultes, et de l’Observatoire national des faits religieux (Onafar), qui lui est rattaché. Le Burkina est un pays pauvre mais sa position au cœur d’une région sahélienne de plus en plus troublée et sa capacité à résister à l’instabilité politique en font un verrou contre la radicalisation religieuse et le terrorisme en Afrique de l’Ouest. Le Burkina constitue aussi un bel exemple de pluralisme religieux et de tolérance. Pour toutes ces raisons, Etat burkinabè et partenaires internationaux ont intérêt à ne pas ignorer les crispations qui commencent à apparaitre entre les communautés religieuses et entre celles-ci et l’Etat.

Recommandations

Pour assurer une meilleure représentation au sein de l’élite politique et administrative

Aux autorités du Burkina Faso :

  1. Œuvrer à améliorer la représentation des musulmans au sein de l’élite politique et administrative sans tomber dans la dangereuse logique des quotas, en :
     
    1. poursuivant les efforts de valorisation de l’enseignement franco-arabe, notamment en augmentant le niveau de français exigé et en établissant un programme uniformisé pour toutes les écoles franco-arabes validé par l’Etat, et faire connaitre ces efforts auprès du public, notamment à travers les médias ;
       
    2. facilitant l’obtention d’équivalences pour les diplômés issus des universités des pays arabes, y compris en s’assurant que ces derniers sont suffisamment informés sur les démarches, pour faciliter leur insertion professionnelle et réduire leur sentiment d’exclusion sociale ;
       
    3. explorant les possibilités de faciliter l’apprentissage de la langue française pour les diplômés des universités arabes, par exemple en mettant en place des centres de formation, éventuellement avec le soutien des partenaires techniques et financiers.
       
  2. Prendre conscience des dangers liés à la mendicité et des perspectives limitées pour les milliers d’enfants issus des écoles coraniques, et dégager des ressources financières pour remédier à ces problèmes.
     
  3. Revaloriser la langue arabe dans l’enseignement secondaire et supérieur, par exemple en proposant des cours d’arabe et en reconsidérant la création d’un département de langue arabe à l’Université de Ouagadougou.

Aux responsables musulmans :

  1. Mieux communiquer auprès du public sur les efforts de l’administration pour valoriser l’enseignement franco-arabe afin de réduire les malentendus entre l’administration et les responsables et citoyens musulmans.
  2. Travailler avec l’administration pour réformer l’enseignement franco-arabe, et accepter de se conformer aux exigences de l’Etat.

Pour assurer une visibilité équilibrée des religions dans l’espace public

Aux autorités du Burkina Faso :

  1. Favoriser une meilleure représentativité des différentes confessions lorsque la participation des autorités religieuses est sollicitée, en accordant une représentation égale aux chrétiens et aux musulmans.
     
  2. Garantir une visibilité équitable de toutes les confessions religieuses dans l’espace public et médiatique, en particulier à la Radio-télévision burkinabè (RTB) et lors des fêtes religieuses.

Pour mieux réguler le discours religieux et promouvoir la coexistence

Aux autorités du Burkina Faso :

  1. Commencer, dans la mesure des ressources disponibles, à produire une cartographie complète des lieux de culte et de leurs responsables sur le territoire, en s’inspirant de l’exemple ivoirien où les chefs religieux ont une carte électronique présentant leurs noms, coordonnées et le lieu de culte auquel ils sont affiliés.
     
  2. Accorder davantage de ressources financières à la Direction des libertés publiques et des affaires politiques au sein du ministère de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure (Matdsi) pour que son personnel ait les moyens de travailler efficacement.
     
  3. Adopter l’avant-projet de loi sur la liberté religieuse préparé par le Matdsi, puis communiquer sur la nouvelle loi auprès du public.
     
  4. Concrétiser l’objectif de redynamisation de l’Observatoire national des faits religieux (Onafar) en augmentant ses ressources financières, en engageant du personnel administratif pour soutenir ses membres bénévoles, et en lui fournissant le matériel nécessaire pour équiper ses locaux.

Aux représentants des différentes religions :

  1. Assurer une présence plus importante des jeunes et des femmes au sein des associations confessionnelles pour préparer la relève, et travailler à une plus grande unité au sein de chaque mouvement et de chaque confession.

A l’Onafar :

  1. Etablir une stratégie de communication pour vulgariser son rôle et ses activités auprès du public, mener des campagnes de sensibilisation, notamment à travers les médias (en particulier la radio), et, à terme, mettre en place des démembrements dans les régions et provinces.

Aux autorités, aux responsables religieux et aux médias :

  1. Assurer une plus grande visibilité des exemples de coexistence religieuse et de vivre-ensemble à travers les médias, notamment la radio.

Aux partenaires techniques et financiers :

  1. Soutenir davantage les initiatives de dialogue interreligieux, qu’elles émanent de l’administration ou des associations confessionnelles, en privilégiant les organisations de jeunesse, et explorer les possibilités d’assistance financière à l’Onafar et de soutien budgétaire pour les réformes que l’administration doit conduire (enseignement franco-arabe, cartographie des lieux de cultes, etc).

Dakar/Bruxelles, 6 septembre 2016

Carte du Burkina Faso CRISIS GROUP
Introduction

Selon le recensement officiel de 2006, le Burkina compte 60,5 pour cent de musulmans, 19 pour cent de catholiques, 15,3 pour cent d’animistes et 4,2 pour cent de protestants.[fn]Les statistiques sont disponibles à l’adresse ici. Sont également disponibles des chiffres sur l’appartenance religieuse par région à l'adresse ici.Hide Footnote  Ces chiffres doivent toutefois être pris avec précaution pour plusieurs raisons. Ils sont issus d’un recensement effectué il y a dix ans, la mobilité religieuse est forte au Burkina, et beaucoup de chrétiens ou de musulmans ont réalisé un syncrétisme avec les religions traditionnelles, appelées animisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, analyste, journaliste, Ouagadougou, avril 2016. Katrin Langewiesche, Mobilité religieuse. Changements religieux au Burkina Faso (Münster, 2003).Hide Footnote  Surtout, la plupart des familles sont mixtes, et considérer que tous les membres d’une famille sont de même confession d’après le patronyme ou les prénoms, ou selon la religion du chef de famille, comporte des limites.[fn]Entretiens de Crisis Group, prêtres, Ouagadougou, Ouahigouya, avril 2016 ; pasteur, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Ces chiffres sont par ailleurs contestés.[fn]Un pasteur a par exemple affirmé à Crisis Group qu’un musulman était à la tête du ministère chargé du recensement, ce qui aurait selon lui biaisé les résultats. Entretien de Crisis Group, pasteur, Ouagadougou, janvier 2016. Le ministère de l’Economie et des Finances, chargé du recensement, était dirigé à l’époque par Seydou Bouda.Hide Footnote  Mais ils donnent un ordre de grandeur, en attendant les résultats du recensement prévu en décembre 2016.

La question de l’équilibre entre les communautés religieuses se pose différemment selon les régions : à Ouagadougou, la capitale, le paysage religieux est très varié et plus rapidement influençable par les évolutions extérieures ; la région du Sahel, ainsi que les régions du Nord et de l’Ouest, sont fortement, voire très fortement islamisées ; dans le Centre, le Sud et l’Est, l’islam est moins majoritaire, parfois minoritaire, et l’animisme conserve une place importante.

Si, pour l’instant, le modèle burkinabè de coexistence pacifique reste solide, il commence à être érodé à la marge.

Si, pour l’instant, le modèle burkinabè de coexistence pacifique reste solide, il commence à être érodé à la marge. Des crispations apparaissent à la fois entre l’Etat et les religions – la neutralité est difficile à atteindre dans un contexte multiconfessionnel –, entre les différentes communautés religieuses, et en leur sein. La question de la religion est largement taboue au Burkina. Plusieurs interlocuteurs de Crisis Group reconnaissent que des problèmes existent mais préfèrent ne pas en parler, ou du moins pas publiquement, par crainte que cela ne crée des tensions.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes musulmans, responsables musulmans, Ouagadougou, janvier, avril 2016.Hide Footnote  D’autres sont convaincus que la coexistence pacifique entre les religions ne pourra jamais être menacée, affirmation révélatrice de l’optimisme dont aiment faire preuve les Burkinabè.[fn]Entretiens de Crisis Group, hommes politiques, représentants de la société civile, Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, janvier 2016 ; chefs musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016, Dédougou, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote  La plupart des personnes interrogées admettent néanmoins que des crispations apparaissent et qu’elles peuvent être dangereuses à long terme. Face à ces raidissements, un débat devrait être ouvert sur ces sujets aussi sensibles que cruciaux pour la cohésion sociale.

Ces questions représentent en effet un réel dilemme pour les autorités. Il est tentant de considérer que la solidité du modèle de tolérance religieuse permet de faire l’économie d’un débat complexe, sans solution évidente, sur des questions sensibles. Ce débat comporte le risque d’exacerber les identités religieuses, et donc les différences, voire les antagonismes, et il pourrait réveiller chez certains politiciens la tentation de l’instrumentalisation. Toutefois, le contexte régional marqué par la montée de la religiosité et d’une violence qui se réclame de l’islam, combiné à d’anciennes frustrations, font pencher la balance en faveur de l’ouverture de ce débat.

Ce rapport entend encourager et contribuer au débat sur les relations entre l’Etat et les religions, entre les différentes communautés religieuses et sur les crispations en leur sein au Burkina.

Ce rapport entend encourager et contribuer au débat sur les relations entre l’Etat et les religions, entre les différentes communautés religieuses et sur les crispations en leur sein au Burkina. Il s’inscrit dans une série de travaux publiés par Crisis Group sur le thème religions, Etats et sociétés.[fn]Voir par exemple le rapport Afrique de Crisis Group N°229, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, 3 septembre 2015, et le briefing Afrique de Crisis Group N°117, Ethiopia : Governing the Faithful, 22 février 2016.Hide Footnote  Ce travail tente de démontrer que le modèle burkinabè de coexistence religieuse reste solide, et que des pays confrontés à des tensions religieuses ou qui risquent de l’être pourraient tirer certaines leçons de l’exemple du Burkina. Le modèle burkinabè, produit d’une histoire et d’une culture particulières, n’est cependant pas exportable tel quel, surtout dans des pays comme le Niger ou le Mali où le problème se pose différemment, l’écrasante majorité de la population étant musulmane. Enfin, sans être une étude sur la radicalisation, ce rapport souligne que des frustrations liées à la relation entre religions et Etat existent au Burkina et qu’elles devraient être prises en compte pour garantir la pérennité de ce modèle de tolérance. Il propose des éléments de solution.

Ce rapport repose sur plus d’une centaine d’entretiens menés à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Kaya, Dori, Ouahigouya, Dédougou et Fada N’Gourma principalement en janvier et en avril 2016, avec des représentants catholiques, protestants et musulmans, chefs religieux comme associations de jeunesse, des fonctionnaires, des représentants des autorités, de la société civile, ainsi que des chercheurs et des analystes.

Un modèle de tolérance religieuse résistant

Pour comprendre la diversité religieuse au Burkina, il est nécessaire de revenir sur l’histoire de l’implantation des religions dans ce pays. Plusieurs facteurs expliquent la résistance du modèle de tolérance, en dépit de crispations contemporaines.

Un pluralisme religieux ancré

La progression pacifique de l’islam, du catholicisme et du protestantisme explique l’ancrage du pluralisme religieux au Burkina. Selon plusieurs historiens et universitaires, les commerçants yarsé (au Nord) et dioula (à l’Ouest) et les éleveurs peul (dans la région du Sahel) ont contribué à diffuser l’islam sur le territoire qui correspond à l’actuel Burkina dès le XVIème siècle.[fn]Issa Cissé, « Islam et économie au Burkina Faso. Relations et enjeux », Département d’histoire et d’archéologie, Université de Ouagadougou, non daté ; Adrienne Vanvyve, « L’islam burkinabè sous la IVème République », Cahiers d’études africaines, no. 219, vol. 3 (2015) ; et Assimi Kouanda, « La progression de l’islam au Burkina pendant la période coloniale », in Gabriel Massa, Georges Madiéga, La Haute-Volta coloniale : témoignages, recherches, regards (Paris, 1995). Entretien de Crisis Group, professeur spécialiste de l’islam au Burkina, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Soucieux de faire prospérer leurs affaires, les commerçants acceptent sans mal la soumission au pouvoir coutumier. Ils islamisent progressivement certains autres groupes, en particulier les Mossi, mais la tradition conserve un poids considérable.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, Ouagadougou, avril 2016. Adama Ouédraogo, « Les mosquées de Ouagadougou (Burkina Faso) : organisation et fonctionnement », Revue algérienne d’anthropo­logie et de sciences sociales, vol. 38, p. 45-71 (2007).Hide Footnote  Après y avoir longtemps résisté, le Mogho Naba, le roi des Mossi, se convertit à l’islam à titre personnel à la fin du XVIIIème siècle. L’islam continue sa progression durant la période coloniale.[fn]« La progression de l’islam au Burkina pendant la période coloniale », op. cit. ; et « L’islam burkinabè sous la IVème République », op. cit.Hide Footnote  Cette religion, qui n’avait aucune vocation politique, est donc longtemps restée sous une « triple domination » : celle du pouvoir coutumier, puis de la colonisation, et enfin du catholicisme.[fn]Assimi Kouanda, « Les confits au sein de la communauté musulmane du Burkina : 1962-1986 », in Ousmane Kane, Jean-Louis Triaud, Islam et Islamismes au sud du Sahara (Paris, 1998).Hide Footnote

Le catholicisme arrive bien plus tard, au début du XXème siècle, avec la présence française. L’Eglise catholique a entre autres pour vocation d’alphabétiser et d’éduquer les populations (conformément à la mission civilisatrice du colonisateur), puis de produire les futures élites du Burkina. L’action du père Joanny Thévenoud, prêtre français arrivé en Haute-Volta au début du XXème siècle, est déterminante pour l’implantation et le développement du catholicisme. Son opposition à l’administration coloniale éveille l’intérêt de nombreux Voltaïques pour le catholicisme. Dès l’indé­pen­dance, l’Eglise catholique s’impose comme une véritable force politique, notamment grâce aux rapports étroits qu’elle entretient avec le premier président du pays, Maurice Yaméogo.[fn]Formé au Petit séminaire de Pabré, pépinière à élites, Maurice Yaméogo est un produit de l’école catholique. Ses rapports avec l’Eglise se sont toutefois détériorés à la suite de son second mariage (l’Eglise catholique ne reconnait pas le divorce), et la perte du soutien de l’Eglise a contribué à sa chute en 1966. Jean-Marie Bouron, « Amitiés, inimitiés. Les rapports incertains de l’Eglise catholique avec la Première République voltaïque (1960-1966) », Civilisations, no. 60, vol. 1 (2011). Ismaïla Kane, « Etats et minorités religieuses : les représentations des catholiques au Burkina Faso et au Sénégal », thèse, université d’Ottawa (2015).Hide Footnote  L’Eglise est également active dans le domaine social et humanitaire, ce qui favorise son implantation.

Le protestantisme est importé des Etats-Unis au début du XXème siècle. L’Eglise des Assemblées de Dieu est la première Eglise évangélique à s’implanter au Burkina – elle reste aujourd’hui la principale dénomination protestante. Le Burkina devient rapidement une des principales terres d’évangélisation en Afrique de l’Ouest. Le protestantisme se développe d’abord en milieu rural, puis part dès les années 1980 à la conquête des villes.[fn]Sur le protestantisme au Burkina, voir les travaux de Pierre-Joseph Laurent, et notamment son ouvrage, Les pentecôtistes du Burkina Faso : mariage, pouvoir et guérison (Paris, 2003).Hide Footnote

Ce bref rappel historique permet de comprendre l’état de fait actuel : les catholiques sont nombreux parmi l’élite politique et administrative alors que les musulmans, majoritaires au sein de la population burkinabè, sont sous-représentés. L’enseigne­ment catholique a longtemps été vu par les musulmans comme un instrument de domination coloniale et d’évangélisation. « L’école du Blanc » devait donc être évitée. Ce qu’un responsable musulman appelle le « retard colossal des musulmans dans leur implication dans la gestion de l’Etat » est le résultat de l’histoire.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable musulman, Ouagadougou, janvier 2016. Tous les musulmans interrogés par Crisis Group reconnaissent que ce « retard » est dû à leur rejet de l’école pendant la période coloniale et les deux premières décennies après l’indépendance. Entretiens de Crisis Group, représentants musulmans, Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Kaya, Dori, Dédougou, Ouahigouya, Fada N’Gourma, février et juillet 2015, janvier, avril 2016.Hide Footnote

Cette tendance s’est largement atténuée depuis les années 1970 en raison de plusieurs facteurs. L’arrivée au pouvoir en 1966 du général Sangoulé Lamizana, seul président musulman du Burkina indépendant, ouvre une période de rapprochement diplomatique avec les pays arabes, fournisseurs d’aide au développement. Cela coïncide avec le retour des Burkinabè partis en pèlerinage à la Mecque, qui donnent dès les années 1960 à l’islam un caractère plus visible et plus revendicatif. Ce « réveil islamique », selon l’expression de l’anthropologue Maud Saint-Lary, a eu lieu dans de nombreux pays d’Afrique sub-saharienne.[fn]Voir les nombreux travaux de Maud Saint-Lary sur l’islam au Burkina, dont par exemple « Le Coran en cours du soir. La formation comme outil de réislamisation des musulmans francophones », ethnographiques.org, no. 22 (mai 2011).Hide Footnote

Les musulmans commencent alors à prendre conscience de leur identité et de leur nombre, mais surtout de leur déficit d’organisation par rapport à une Eglise catholique fortement structurée et hiérarchisée. Ceci se manifeste dès 1962 avec la création de la Communauté musulmane de Haute-Volta (aujourd’hui Communauté musulmane du Burkina Faso, CMBF), qui a vocation à être le porte-voix des intérêts de tous les musulmans burkinabè. Les musulmans cherchent ainsi à « faire prendre en compte leurs aspirations dans le respect du principe de la laïcité de l’Etat ».[fn]« Les conflits au sein de la communauté musulmane du Burkina : 1962-1986 », op. cit.Hide Footnote  Ils considèrent dès lors que seules des élites issues de la communauté et capables de maitriser le système politique et administratif hérité de l’Occident pourront défendre leurs intérêts.

L’école devient un passage obligé, ce qui aboutit à la formation d’une élite musulmane capable de formuler des revendications. Cette élite francophone – dont beaucoup ont été formés à l’école chrétienne – est concurrencée, dès les années 1970, par l’émergence d’une élite arabisante, composée d’intellectuels ayant étudié dans les universités arabes grâce à l’obtention de bourses. Cela se traduit par la multiplication des écoles franco-arabes, censées faire la synthèse entre nécessité de suivre une éducation occidentale et volonté de conserver l’identité islamique.[fn]Issa Cissé, « Les médersas au Burkina Faso. L’aide arabe et l’enseignement arabo-islamique », in Islam et islamismes au sud du Sahara, op. cit., et René Otayek, « L’affirmation élitaire des arabisants au Burkina Faso », in René Otayek (dir.), Le radicalisme islamique au sud du Sahara (Paris, 1993). Sur les écoles franco-arabes, voir la section III.B.3.Hide Footnote  Ces bouleversements ne remettent toutefois pas en cause le modèle de tolérance religieuse, qui reste solidement ancré pour plusieurs raisons.

Les facteurs de la résistance du modèle de coexistence

Plusieurs facteurs jouent un rôle d’amortisseur et permettent de garantir la solidité du modèle de coexistence religieuse. Au Burkina, les différentes communautés religieuses ne vivent pas simplement côte à côte, elles vivent ensemble. Tous les interlocuteurs de Crisis Group l’ont souligné. Rares sont les Burkinabè qui n’ont pas un ami, un parent ou un voisin d’une autre religion. Même si le paysage religieux varie d’une région à l’autre, il n’existe pas de zones, régions, villes ou quartiers exclusivement chrétiens, musulmans ou animistes.

Au Burkina, les différentes communautés religieuses ne vivent pas simplement côte à côte, elles vivent ensemble.

La mobilité religieuse est forte et il est rare que tous les membres d’une famille (au sens large) aient la même religion. Les conversions et les mariages mixtes sont communs, et s’ils provoquent parfois des querelles, les parents finissent généralement par accepter le choix de leurs enfants. Comme le résume un abbé, au Burkina, le rapport à la foi est avant tout individuel.[fn]Entretien de Crisis Group, abbé, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Cette forte mixité contribue à la solidité du modèle de coexistence religieuse, car comme l’ont souligné de nombreux interlocuteurs, « on est humain et on est Burkinabè avant d’être chrétien ou musulman ».[fn]Entretiens de Crisis Group, pasteurs, prêtres, responsables musulmans, Ouagadougou, janvier et avril 2016, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote  La religion n’est donc pas un marqueur d’identité prééminent.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote

Chrétiens et musulmans conservent une part plus ou moins grande d’animisme, ce qui tend à rapprocher les individus de différentes confessions. Au Burkina, comme dans de nombreux pays africains, l’islam soufi et le catholicisme ont chacun réalisé un syncrétisme en conservant des pratiques animistes, telles que les sacrifices.[fn]Entretiens de Crisis Group, pasteur, député, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Le poids de la tradition se manifeste notamment par la forte influence de la chefferie coutumière dans les relations sociales et dans la sphère politique.[fn]Lors des récentes crises (insurrection d’octobre 2014, coup d’Etat de septembre 2015), l’inter­ven­tion du Mogho Naba, sollicité par les acteurs politiques, a contribué à éviter l’affrontement.Hide Footnote  Héritage de cette tradition, la parenté à plaisanterie est un code selon lequel certains groupes ethniques sont parents et peuvent se moquer les uns des autres ou s’insulter sans que cela ne dégénère. Ce code permet, grâce au sens de l’humour, de désamorcer certaines tensions sociales.[fn]La parenté à plaisanterie est une pratique sociale très répandue en Afrique de l’Ouest. Elle constitue une sorte de « politesse inversée », qui autorise des membres de lignages, d’ethnies, de territoires ou de villages voisins ou différents à se moquer ou à s’insulter l’un l’autre, lors d’une rencontre ou d’une discussion. Parmi les parentés à plaisanteries les plus pratiquées au Burkina, on peut citer celles qui lient les Bobo et les Peul ou encore les Samo et les Mossi. Les insultes et moqueries qui découlent de cette pratique font souvent appel aux habitudes alimentaires ou au mode de vie des parents à plaisanterie. Les Bobo diront par exemple des Peul qu’ils détruisent les cultures avec leurs bœufs tandis les Peul insisteront sur l’alcoolisme supposé des Bobo. Tous les interlocuteurs de Crisis Group ont souligné l’importance de la parenté à plaisanterie dans les bonnes relations entre les différentes ethnies. Ceci s’applique par extension aux individus de confessions différentes à travers la promotion d’une culture d’acceptation de la différence.Hide Footnote

Malgré les différences ethniques, régionales et religieuses, et bien que l’Etat-nation post-indépendance soit encore en construction, l’identité nationale est un autre élément qui permet de préserver la cohésion sociale. Ceci est en partie le résultat d’une administration relativement présente – même si, comme dans de nombreux pays en développement, l’Etat est faible et absent de certaines zones – et l’héritage de la révolution sankariste, qui a renforcé le sentiment patriotique et la conscience politique des Burkinabè.[fn]La révolution (1983-1987) a été conduite par le jeune capitaine Thomas Sankara, dont les idées anti-impérialistes, le patriotisme et l’intégrité ont fortement marqué l’histoire, la culture et la politique burkinabè. Nombre de jeunes qui manifestaient contre la tentative de modification de la Constitution par le président Blaise Compaoré en octobre 2014, dont beaucoup sont nés après la mort de Sankara en 1987, se réclament encore du sankarisme.Hide Footnote

Le dialogue interreligieux est un autre atout pour la coexistence. Les chefs religieux, conscients de l’importance de ce dialogue, jouent un rôle considérable, bien que leur sincérité soit parfois mise en doute.[fn]Entretiens de Crisis Group, député, pasteur, Ouagadougou, avril 2016. Certains dénoncent l’hy­po­crisie de responsables religieux qui feraient semblant de croire au dialogue. De plus, certains chefs religieux ont tendance à faire du prosélytisme et à défendre leurs coreligionnaires. Entretiens de Crisis Group, membres de la société civile, Ouagadougou, Fada N’Gourma ; jeune protestant, Dédougou, avril 2016.Hide Footnote  Très respectés, ils se connaissent personnellement, échangent et se rendent visite lors des fêtes religieuses, ce qui constitue un exemple positif du sommet à la base. Même s’il ne suffit pas à garantir la tolérance religieuse, ce dialogue apporte une contribution indispensable. Ainsi, au Burkina, chrétiens et musulmans ont manifesté ensemble pacifiquement contre les caricatures de Charlie Hebdo en janvier 2015, alors qu’au Niger des bars et des églises étaient brûlés.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Ouagadougou, février 2015 ; Bobo-Diou­lasso, juillet 2015, janvier 2016. « Affaire Charlie Hebdo : musulmans et chrétiens récitent les mêmes versets à Bobo », L’Observateur, 25 janvier 2015.Hide Footnote

Le dialogue interreligieux est aussi une réalité aux échelons inférieurs. Par exemple, les associations de jeunesse des différentes confessions travaillent régulièrement ensemble. A l’université, les Comités mixtes de dialogue interreligieux (CMDIR) regroupent la Jeunesse étudiante catholique (JEC), l’Association des élèves et étudiants musulmans du Burkina (AEEMB) et l’Union des groupes bibliques du Burkina (UGBB).[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la JEC, de l’AEEMB et de l’UGBB, Ouagadougou, janvier et avril 2016. Un étudiant à Dédougou a raconté à Crisis Group que des étudiants de toutes les confessions ont aidé les musulmans à aménager leur carré de prière et que tous se sont mis d’accord pour faire une pause à 16 heures pour permettre aux musulmans de prier à l’heure. Entretien de Crisis Group, étudiant, Dédougou, avril 2016.Hide Footnote  La plupart des interlocuteurs de Crisis Group ont raconté des anecdotes qui démontrent que les religions vivent en bonne entente : à Dori, l’imam de la grande mosquée a aidé les Assemblées de Dieu à obtenir un terrain pour construire leur église ; à Dédougou, une radio privée chrétienne accorde aux musulmans un temps d’antenne pour leurs prêches ; à Fada N’Gourma, l’évêque a proposé aux musulmans la contribution de l’Eglise pour rénover leur grande mosquée, etc.[fn]Entretiens de Crisis Group, pasteur, Dori ; responsable chrétien, Dédougou ; représentants musulmans, Fada, avril 2016.Hide Footnote

Un contexte régional défavorable

Si le modèle demeure solide, la coexistence religieuse ne doit pas être prise pour acquise. Le contexte régional, marqué notamment par la radicalisation de certains discours religieux et la montée d’un extrémisme violent qui a frappé la capitale burkinabè en janvier 2016, invite à la prudence.

Les attentats terroristes du 15 janvier 2016, première attaque contre Ouagadougou, ont constitué un choc considérable, même si la menace était réelle depuis au moins plusieurs mois. Le communiqué de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB) condamnant les attentats montre le refus des musulmans d’être associés à la violence, mais révèle leur crainte que ce soit le cas.[fn]« Déclaration de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB) relative aux attaques terroristes au Burkina Faso », 17 janvier 2016. Un étudiant musulman a affirmé à Crisis Group que les musulmans devaient dénoncer les attentats car s’ils ne l’avaient pas fait, la stigmatisation aurait été encore plus importante. Entretien de Crisis Group, membre de l’AEEMB, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote  S’ils ont renforcé la solidarité entre Burkinabè autour de la réprobation de ces actes qualifiés par tous de contraires à l’islam, les attentats ont été suivis d’actes de violence verbale contre des musulmans. Ces incidents sont restés isolés, mais ont suscité l’inquiétude au point d’inciter le gouvernement à publier un communiqué appelant à faire preuve de discernement.[fn]« Attaque terroriste : des Burkinabè, en colère, agressent des personnes portant barbes », Xinhua, 18 janvier 2016. Un second communiqué a été publié deux mois après les attentats, témoignant d’une inquiétude persistante. « Attaques terroristes au Burkina : le gouvernement s’inquiète d’actes de stigmatisation », Burkina24 (www.burkina24.com), 9 mars 2016. Un interlocuteur a par exemple raconté que son épouse, intégralement voilée, a été prise à partie sur sa moto lorsqu’elle était à l’arrêt à un feu rouge ; un autre a cité le cas d’une connaissance intégralement voilée qui a été huée dans un lieu public. Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote

La plupart des musulmans interrogés par Crisis Group après les attentats connaissent au moins une personne qui a été victime de stigmatisation, particulièrement ceux qui arborent des signes visibles de religiosité (barbes, calottes ou pantalons courts pour les hommes, voile intégral pour les femmes).[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables et jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier 2016, Ouahigouya, avril 2016. Certains musulmans dénoncent le traitement différent dont ils feraient l’objet depuis les attentats, par exemple à l’hôpital où les médecins sont réticents à soigner des femmes qui portent le voile intégral, ou exigent de celles-ci qu’elles le retirent lorsqu’elles emmènent leurs enfants se faire soigner. Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Dédougou, avril 2016.Hide Footnote  Certains affirment que les forces de l’ordre n’ont pas suffisamment réagi face à ces incidents, voire que certains policiers ou gendarmes discriminent des musulmans en raison de leur apparence physique.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier 2016; responsables musulmans, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote  Une représentante de femmes musulmanes raconte qu’au lendemain des attentats, des enfants musulmans ont été pointés du doigt par leurs camarades d’école.[fn]Entretien de Crisis Group, représentante de femmes musulmanes, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote  La plupart des musulmans rencontrés dénoncent le rôle néfaste des médias, qui selon eux accusent implicitement tous les musulmans lorsqu’ils emploient les termes « jihadistes » ou « islamistes » – qui font référence à des concepts de l’islam – pour désigner les terroristes.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes et responsables musulmans, membre de l’AEEMB, Ouagadougou, janvier 2016 ; responsables musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote

Ces cas restent isolés, mais le terrorisme est un fait nouveau au Burkina et le climat de méfiance qu’il engendre inévitablement pourrait à terme représenter une menace pour le vivre-ensemble. Les échanges de Crisis Group avec des jeunes et responsables chrétiens et musulmans révèlent une certaine crainte que l’islam rigoriste et l’extrémisme ne touchent le Burkina (voir section IV. A).[fn]Entretiens de Crisis Group, pasteurs, abbé, responsables musulmans, Ouagadougou, janvier et avril 2016, Dédougou, avril 2016 ; responsable musulman et chef coutumier, Kaya, avril 2016.Hide Footnote  Beaucoup s’alarment de la montée de la religiosité chez des musulmans, voire, dans certains cas très minoritaires, d’une certaine sympathie pour la violence, réelle ou perçue. A Dori, un représentant chrétien raconte par exemple que lorsque les églises brûlaient au Niger en janvier 2015, certains musulmans de la ville s’en réjouissaient.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant chrétien, Dori, avril 2016.Hide Footnote  Les musulmans, quant à eux, ont parfois le sentiment que les chrétiens, en particulier les protestants, cherchent à les convertir, et que l’Etat n’est pas toujours neutre, sans que leur ressenti ne repose sur des faits concrets.

Etat et religion : des frustrations
A ce nouveau contexte de terrorisme s’ajoute la difficulté pour l’Etat de maintenir sa neutralité dans un contexte multiconfessionnel marqué par la visibilité croissante des religions dans l’espace public.

A ce nouveau contexte de terrorisme s’ajoute la difficulté pour l’Etat de maintenir sa neutralité dans un contexte multiconfessionnel marqué par la visibilité croissante des religions dans l’espace public. Les musulmans ont longtemps été peu représentés parmi l’élite politique et administrative, et ils se sont d’abord peu intéressés à la politique, mais cet état de fait a changé. Un chercheur explique que le « contrat historique » entre les communautés, selon lequel la politique était traditionnellement réservée aux chrétiens tandis que les musulmans faisaient du commerce et des affaires, a été rompu.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Ces bouleversements créent des frustrations chez certains musulmans, conscients de leur poids démographique.

Ces frustrations sont anciennes, mais elles peuvent trouver un nouvel écho dans le contexte actuel. Les responsables musulmans, mieux organisés depuis la création de la FAIB en 2005, expriment de plus en plus leurs doléances, même si elles restent un sujet largement tabou. Depuis quelques années, ces questions se posent dans la sphère politique, par exemple lors du Conseil consultatif pour les réformes politiques en 2011 et du forum sur la laïcité fin septembre 2012, sans qu’une solution définitive ne puisse être trouvée.[fn]Par exemple, « Propositions de réformes pour l’enracinement de la démocratie et d’une citoyenneté responsable », contribution de la FAIB, 16 mai 2011, document fourni à Crisis Group.Hide Footnote

L’émergence de revendications

Les revendications des musulmans s’inscrivent dans un cadre légal puisqu’elles s’adres­sent à l’Etat et à l’administration. Il ne s’agit donc pas de remettre en cause la coexistence pacifique avec les autres religions, mais de demander un traitement équitable par un Etat laïc qui doit être à équidistance de toutes les religions.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du Centre d’études, de recherches et de formation islamique (Cerfi), Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote  Cette demande est motivée par la prise de conscience que les musulmans sont majoritaires et la perception que leurs intérêts ne sont pas suffisamment pris en compte. Elle repose sur une exigence de justice, concept sur lequel insistent de nombreux interlocuteurs.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, janvier 2016, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote

Ces doléances résultent d’une vision collective des intérêts : les musulmans ne sont plus seulement des individus, ils constituent, du fait de leur confession, une communauté. Ceci est renforcé chez certains par le sentiment que les musulmans sont persécutés dans le monde entier, victimes des interventions de l’Occident, du terrorisme ou des amalgames qu’il entraine.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier, avril 2016.Hide Footnote  Les jeunes musulmans burkinabè inscrivent de plus en plus leurs doléances par rapport à l’Etat dans ce contexte mondial, ce qui risque d’exacerber les tensions. Certains responsables musulmans confient avoir l’impression qu’il existe de la part de l’Etat une volonté délibérée de nuire à l’islam et de favoriser le christianisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes musulmans, Ouagadougou, responsables musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote  La plupart des interlocuteurs reconnaissent toutefois que le déséquilibre de représentation au sein de l’élite est un héritage de la colonisation et non le résultat d’une intention délibérée, et que l’Etat fait preuve de bonne volonté pour répondre aux questions en suspens, mais beaucoup pensent qu’il pourrait faire plus.

Si ce déséquilibre ne résulte pas d’une intention délibérée de discriminer les musulmans, la frustration qu’il entraine peut être dangereuse. Si les autorités ne s’attèlent pas à y remédier, certains musulmans pourraient ne plus voir en l’Etat un interlocuteur valable et choisir d’autres moyens d’expression.[fn]Plusieurs interlocuteurs ont souligné le danger de laisser les frustrations s’accumuler. Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Ouagadougou, février 2015, Bobo-Dioulasso, juillet 2015, Fada N’Gourma, avril 2016 ; pasteur, chercheurs, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Aucun signe ne permet pour l’instant d’affirmer qu’une telle dynamique est en marche, mais le sentiment de marginalisation de certaines communautés ne peut que conduire à des difficultés.[fn]Des jeunes musulmans ont affirmé à Crisis Group que les frustrations s’expriment peu pour l’instant mais qu’il ne « faut pas nous pousser ». Entretiens de Crisis Group, jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote

La question s’est posée de manière plus aigüe pendant la transition qui a suivi la chute de Blaise Compaoré en octobre 2014. La mise en place des institutions de transition a suscité des tiraillements. S’il a été perçu comme le candidat de l’armée, le président de la transition, Michel Kafando, était à l’origine le choix de l’Eglise catholique.[fn]Entretiens de Crisis Group, homme politique burkinabè, Abidjan, août 2015 ; intellectuel musulman, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote  Un responsable musulman a confié à Crisis Group que les représentants musulmans ont fermement rejeté l’idée de nommer l’archevêque de Bobo-Dioulasso, Monseigneur Paul Ouédraogo, à la tête de la transition. « Heureusement que Cherif Sy [le président du parlement de transition] est musulman ».[fn]Entretien de Crisis Group, responsable musulman, Ouagadougou, février 2015.Hide Footnote  Les musulmans ont exigé la parité parfaite entre chrétiens et musulmans dans la répartition des postes au sein des institutions de transition, ce qui n’est ni réalisable, ni souhaitable.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, juin 2016.Hide Footnote  En privé, beaucoup ont ensuite déploré le fait que le Premier ministre, Yacouba Isaac Zida, protestant, a nommé beaucoup de ses coreligionnaires dans l’administration. Même si ces nominations ne reposent pas sur une idéologie évangélisatrice, mais relèvent simplement du népotisme, elles donnent l’impression qu’« il faut être protestant pour avoir un poste ».[fn]Ces paroles, prononcées par un jeune militaire de l’ancienne garde présidentielle, ont été rapportées à Crisis Group par une éminente figure politique burkinabè. Entretien de Crisis Group, Ouagadougou, juillet 2015.Hide Footnote

L’Etat burkinabè doit répondre aux doléances des musulmans sans tomber dans la dangereuse logique du confessionnalisme.

Ce discours revendicatif n’est pas sans conséquence. Dans un pays où la religion est un marqueur d’identité secondaire, formuler des demandes fondées sur l’appar­tenance religieuse peut conférer à la religion une place plus importante que celle qu’elle occupait. Propulser la religion dans la sphère politique comporte des risques de récupération et d’instrumentalisation évidents.[fn]Pendant ses dernières années, le régime de Blaise Compaoré avait tendance à instrumentaliser les autorités religieuses et leurs divisions. Le projet de mise en place du Sénat, ayant pour but non avoué de permettre une modification de la Constitution afin que Compaoré puisse de nouveau être candidat à l’élection présidentielle, avait suscité la sympathie d’une partie des représentants musulmans qui y voyaient un moyen de peser davantage dans la sphère politique.Hide Footnote  Les Burkinabè en semblent conscients. Ainsi, le candidat à l’élection présidentielle de novembre 2015, Ablassé Ouédraogo, a provoqué un tollé en mettant en avant sa confession musulmane comme un élément lui donnant plus de chances de l’emporter.[fn]« Burkina – Ablassé Ouédraogo : “J’ai toutes mes chances à la présidentielle d’octobre” », Jeune Afrique, 8 juin 2015.Hide Footnote

L’Etat burkinabè doit répondre aux doléances des musulmans sans tomber dans la dangereuse logique du confessionnalisme. L’équilibre est difficile à trouver. De nombreux interlocuteurs, catholiques et protestants, soulignent que la montée de ces revendications identitaires peut perturber la coexistence.[fn]Entretiens de Crisis Group, abbé, représentants protestants, Ouagadougou, Dédougou, avril 2016.Hide Footnote  Derrière cet avertissement se cache sans doute la peur des chrétiens de perdre leur statut de « minorité dominante » et de voir les règles du jeu changer si les musulmans gagnent de plus en plus de pouvoir dans la sphère politique et administrative.[fn]Entretien de Crisis Group, prêtre, Ouagadougou, avril 2016. L’expression « minorité dominante » est employée dans « Etats et minorités religieuses : les représentations des catholiques au Burkina Faso et au Sénégal », op. cit.Hide Footnote  La plupart reconnaissent toutefois la nécessité de corriger le déséquilibre afin de préserver la paix sociale.[fn]Entretiens de Crisis Group, pasteurs, Ouagadougou, Kaya ; représentant protestant, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote

Une liste de doléances

Au fil du temps, les revendications se sont précisées. Des représentants musulmans ont remis aux candidats à l’élection présidentielle de novembre 2015 une note intitulée « Préoccupations des musulmans au Burkina Faso ».[fn]« En dépit du fait que les musulmans soient majoritaires au Burkina, leurs véritables préoccupations sont pratiquement occultées aussi bien par la classe politique que par l’administration publique ». Extrait du document « Préoccupations des musulmans au Burkina Faso », élaboré par la Coordination des associations islamiques de l’Ouest, copie fournie à Crisis Group. Entretien de Crisis Group, représentant musulman, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote  Ces doléances peuvent être divisées en trois catégories : la visibilité et la représentativité des communautés religieuses dans l’espace public et politique, le traitement des religions par l’adminis­tra­tion, et le domaine crucial de l’éducation, lié à la représentation parmi les élites.

Représentativité et visibilité dans l’espace public et politique

La doléance la plus fréquemment citée par les interlocuteurs de Crisis Group concerne la représentativité lorsque les autorités religieuses sont sollicitées pour résoudre une crise politique ou sociale ou faire partie d’une institution. Traditionnellement, lorsque l’Etat demande la participation des autorités religieuses, chaque confession – catholique, protestante, musulmane – doit désigner un représentant. Les musulmans déplorent le fait que cette formule ne leur permet d’avoir qu’un seul représentant, contre deux pour les chrétiens, alors qu’ils représentent la majorité de la population. Ils ajoutent que si catholiques et protestants constituent deux branches du christianisme, les musulmans sont également divisés en plusieurs courants. Le problème s’est par exemple posé à Bobo-Dioulasso lors de la désignation des membres de la délégation spéciale (censée remplacer les autorités municipales dissoutes après la chute de Compaoré), mais il a été rapidement résolu avec l’obtention d’un second représentant pour les musulmans. Il est aussi apparu au Conseil économique et social, où il a été plus difficile à résoudre.[fn]Le Conseil économique et social comprend trois représentants des autorités traditionnelles, religieuses et coutumières. Outre le chef coutumier, deux religieux devaient donc être désignés. Or les catholiques et les protestants affirment qu’il leur est difficile de désigner un représentant commun en raison des différences historiques entre les deux confessions.Hide Footnote

La visibilité des religions crée également des frustrations. Depuis deux ou trois décennies, les religions s’affirment de plus en plus dans l’espace public. Dans ce pays multiconfessionnel, cela entraine une compétition entre les religions et entre les différents courants au sein de chaque confession, qui se manifeste par la course à la construction de lieux de culte, des nuisances sonores, la multiplication des médias confessionnels, etc.[fn]Voir par exemple, Frederick Madore, « Islam, politique et sphère publique à Ouagadougou », thèse, université de Laval, 2013 ; et les travaux de Maud Saint-Lary.Hide Footnote

Des responsables musulmans estiment que le temps d’antenne accordé aux différentes confessions sur la Radio-télévision burkinabè (RTB), le média d’Etat, n’est pas équitable. Cette critique n’est attestée par aucune mesure fiable. Certains déplorent que les fêtes chrétiennes donnent lieu à des décorations, dans les bureaux de l’admi­nis­tration ou dans la rue, alors que ce n’est pas le cas des fêtes musulmanes.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant musulman, journaliste dans un média confessionnel, Ouagadougou, janvier et avril 2016.Hide Footnote  Il n’existe certes pas d’arbre de Tabaski équivalent au sapin de Noël, mais ces questions sont symboliques et il ne devrait pas être difficile d’y répondre. Il s’agit essentiellement pour l’Etat et l’administration de prendre conscience que certains détails à priori anodins peuvent alimenter les frustrations. Les vacances scolaires ne sont, par exemple, plus désignées sous le vocable « congés de Noël » ou « congés de Pâques » mais sous l’expression neutre « congés trimestriels ».[fn]Entretiens de Crisis Group, citoyens burkinabè, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote

Le traitement des religions par l’administration et par l’Etat

La Constitution consacre le caractère laïc de l’Etat burkinabè (article 31). La laïcité au Burkina Faso ne signifie pas la même chose qu’en France, qui a inspiré le modèle constitutionnel du pays. L’Etat subventionne l’enseignement privé confessionnel et le pèlerinage musulman, et les autorités religieuses sont souvent sollicitées par le pouvoir politique pour jouer un rôle d’apaisement en cas de tensions sociales ou politiques.[fn]La subvention du pèlerinage musulman à la Mecque, le Hadj, s’accompagne souvent de controverses. Les chrétiens déplorent que l’Etat ne finance aucun pèlerinage chrétien, tandis que chaque année, la gestion des subventions par les différentes associations musulmanes et l’organisation du pèlerinage sont sources de querelles. « Hadj 2015 : Des agences de voyage demandent un audit », Le Pays, 11 janvier 2016.Hide Footnote  Des représentants musulmans considèrent que la laïcité telle qu’elle est conçue actuellement au Burkina favorise le christianisme. Un interlocuteur parle ainsi d’une « laïcité à double vitesse » toujours définie par opposition à l’islam.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants musulmans, Ouahigouya, avril 2016. Par exemple, les congés hebdomadaires ont lieu le samedi et le dimanche, alors que le jour de prière des musulmans est le vendredi.Hide Footnote  Au lieu d’importer d’Occident une laïcité figée, l’Etat burkinabè doit trouver la définition qui lui convient.

L’adoption de la journée continue (de 7h30 à 15h) en septembre 2015 a été l’oc­ca­sion pour les musulmans d’exprimer publiquement leur frustration. Ces derniers ont sollicité à maintes reprises une audience avec le Premier ministre pour évoquer l’im­pos­sibilité d’assister à la prière du vendredi si la pause déjeuner ne dure que 30 minutes, mais celui-ci ne les a jamais reçus. Lorsque la journée continue a été adoptée, le Centre d’études, de recherches et de formation islamique (Cerfi) a rédigé une lettre ouverte.[fn]« Journée continue de travail : Le CERFI demande la prise en compte de la grande prière du vendredi », LeFaso.net (www.lefaso.net), 9 septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, membre du Cerfi, jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier 2016. Créé en 1989, le Cerfi est une association burkinabè composée essentiellement d’intellectuels musulmans francophones.Hide Footnote  Le ton est dur, à la mesure de la colère ressentie. Une pause-déjeuner plus longue le vendredi a finalement été accordée, mais cet incident est révélateur du sentiment qu’ont les musulmans que l’administration ne prend pas suffisamment en compte leurs intérêts.

Un autre problème récurrent concerne l’attribution de parcelles pour l’édification de lieux de culte lors de la construction de nouveaux lotissements. Lorsque la collectivité accorde trois espaces de même superficie pour que chaque communauté puisse construire son lieu de culte, les musulmans font remarquer qu’ils sont souvent plus nombreux. Lorsqu’elle n’en accorde qu’un, le partage du terrain entre les communautés peut causer des tensions.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant musulman, Bobo-Dioulasso, jeune musulman, Ouagadougou, janvier 2016. A Orodara, à l’Ouest, un conflit de parcelles entre musulmans et animistes a entrainé la destruction de la mosquée du Mouvement sunnite mi-juillet 2016. « La mosquée des sunnites de Orodara a été saccagée », LeFaso.net, 16 juillet 2016.Hide Footnote  De manière générale, les rivalités sont courantes pour l’obtention de parcelles dédiées à la construction des lieux de culte.

Comme dans de nombreux pays, quelques problèmes liés au port du voile sont apparus au Burkina. La controverse autour du voile non intégral (hijab) en France a entrainé un débat dans le pays. Le hijab est généralement autorisé dans les écoles privées et publiques, mais il arrive que des jeunes filles soient stigmatisées, voire chassées de l’école, parce qu’elles le portent.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de l’AEEMB, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote  En 2012, un imam a interpellé les autorités au sujet de la discrimination dont certaines femmes musulmanes portant le hijab sont victimes lors des concours de la fonction publique.[fn]Imam Ismaël Tiendrébéogo, « Du port du voile lors des concours », L’Observateur Paalga (www.
lefaso.net), 21 mai 2012.Hide Footnote
 Ces controverses renforcent, chez certains musulmans, le sentiment que la laïcité est définie par opposition à l’islam et que leurs intérêts comptent peu.

Le voile intégral (niqab) pose un problème particulier dans le contexte nouveau du terrorisme. En décembre 2015, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a recommandé aux Etats membres d’interdire le port du voile intégral dans l’espace public pour des raisons de sécurité.[fn]Communiqué final, 48ème session ordinaire de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la Cedeao, Abuja, 16-17 décembre 2015.Hide Footnote  Cela inquiète certains musulmans burkinabè, en particulier les adeptes d’un islam rigoriste, qui craignent que l’Etat interdise le voile intégral sous prétexte de garantir la sécurité. Ce raisonnement illustre lui aussi le sentiment de victimisation de certains musulmans.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du Mouvement sunnite, Ouagadougou, janvier 2016. Des jeunes musulmans sont convaincus que le gouvernement a affirmé que des femmes étaient parmi les assaillants des attentats du 15 janvier pour justifier l’interdiction du voile intégral. Entretien de Crisis Group, jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote

Le défi de la modernisation de l’enseignement franco-arabe

Une des revendications phares des musulmans concerne leur sous-représentation parmi l’élite politique et administrative. Des interlocuteurs citent le faible nombre de ministres musulmans dans le gouvernement actuel comme illustration de ce problème.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentante de femmes musulmanes, Ouagadougou ; représentants musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote  Cet état de fait ne résulte pas d’une intention délibérée de l’Etat, mais entre autres de facteurs historiques, des disparités dans le système éducatif et des défaillances de l’enseignement franco-arabe. Cet enseignement s’est développé et attire beaucoup d’enfants musulmans ; d’autres fréquentent l’école publique ou l’école privée chrétienne.

Selon un chercheur, 15 à 20 pour cent des élèves burkinabè seraient scolarisés dans des écoles franco-arabes ou coraniques.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, Ouagadougou, avril 2016. Les écoles coraniques sont dédiées exclusivement à l’enseignement du Coran, leurs élèves ont souvent de mauvaises conditions de vie et sont contraints à la mendicité.Hide Footnote  Il existe plus de 1 700 écoles franco-arabes au Burkina, représentant environ 70 pour cent de l’enseignement privé.[fn]« Ecoles franco-arabes au Burkina : état des lieux et difficultés d’insertion des diplômés », LeFaso.
net, 29 mai 2013. Entretiens de Crisis Group, représentants musulman, Bobo-Dioulasso, janvier 2016 ; fonctionnaires, Ouagadougou, avril 2016. « Plaidoyer pour une réforme de l’enseignement franco-arabe au Burkina », programme CEPPS du National Democratic Institute, juillet 2013. A titre indicatif, l’enseignement privé représente environ un cinquième de l’enseignement total (2 279 écoles privées sur 11 545 écoles dans tout le Burkina). « Etablissements d’enseignement privé : L’Etat ouvre la voie au désordre », LeFaso.net, 21 novembre 2012. Ces chiffres doivent néanmoins être pris avec précaution car il existe sans doute de nombreuses écoles privées non reconnues et non recensées.Hide Footnote
 Ces écoles sont nées de la nécessité d’adapter l’enseignement coranique aux exigences de la modernité afin de permettre aux élèves de connaitre l’islam et de s’insérer dans la vie professionnelle. L’enseignement combine cours d’arabe, de religion et matières générales.

Mais les écoles franco-arabes ne parviennent pas toujours à concilier volonté de conserver un enseignement islamique et nécessité d’enseigner les mêmes matières que dans les autres établissements afin d’offrir aux élèves les mêmes chances d’ob­tenir des diplômes, de passer les concours de la fonction publique ou de trouver un emploi. La cacophonie règne dans le système franco-arabe : les écoles manquent souvent de moyens, les programmes d’enseignement et les diplômes varient d’une école à l’autre, sans adéquation avec le programme de l’Etat, le niveau de français est faible, les enseignants ne sont pas toujours formés à la pédagogie, leurs salaires sont souvent en-deçà des normes, et les manuels en provenance des pays arabes sont éloignés des réalités du Burkina.

L’Etat a commencé à s’occuper de ces problèmes. Le Projet d’appui à l’enseigne­ment primaire bilingue franco-arabe (PREFA), lancé en 2015 et financé à hauteur de 7,5 milliards de francs CFA (11,5 millions d’euros) par la Banque islamique de développement (BID), permet de subventionner certaines écoles et de construire de nouveaux établissements dans sept régions et 21 provinces.[fn]Entretiens de Crisis Group, directeur d’école franco-arabe, Bobo-Dioulasso, janvier 2016 ; fonctionnaires, Ouagadougou, avril 2016. Voir le site du ministère de l’Education nationale.Hide Footnote  En 2015, l’Etat et la FAIB ont signé une convention qui prévoit le versement de 400 millions de francs CFA (610 000 euros) par an pendant trois ans sous forme de complément aux salaires de 555 enseignants. L’Etat a également recruté 40 diplômés des écoles franco-arabes pour les former à la profession d’enseignants, ce qui leur donnera un emploi et permet aux écoles d’avoir des enseignants compétents.[fn]Entretiens de Crisis Group, fonctionnaires, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Des progrès timides commencent à être réalisés en matière d’uniformisation des programmes d’enseignement, même si elle est encore loin d’être achevée : des curricula communs sont en cours d’élaboration, des manuels d’arabe conçus par l’Etat ont été distribués dans des écoles, et certains examens se font désormais en commun.[fn]Ibid.Hide Footnote  L’Etat n’est pas le seul responsable de la lenteur des avancées : les directeurs des écoles franco-arabes sont parfois réticents à se conformer aux normes, certains ne faisant pas de l’insertion professionnelle de leurs élèves une priorité. Il est aussi difficile pour l’Etat d’agir efficacement alors qu’il doit échanger avec plusieurs interlocuteurs, chaque association islamique ayant son système d’écoles avec ses propres programmes, souvent financées par certains bailleurs de fonds arabes.

Les élèves qui obtiennent des bourses pour étudier dans des pays arabes font également face à des difficultés d’insertion professionnelle, y compris ceux qui ont des diplômes dans des matières telles que la médecine, le droit, l’ingénierie, etc. Les arabisants ne maitrisent pas toujours la langue française, indispensable pour passer les concours de la fonction publique ou obtenir un poste de cadre dans une entreprise. Ils rencontrent aussi des difficultés pour faire reconnaitre leurs diplômes : malgré l’existence d’une Commission nationale d’équivalence des diplômes, ils ne sont pas bien informés des démarches à entreprendre, et l’administration est parfois réticente en raison de l’image négative qui colle à l’enseignement franco-arabe et aux universités arabes. Les arabisants se sentent dévalorisés parce qu’ils ont étudié dans une université arabe. Laisser ces jeunes diplômés « au bord du goudron » présente des risques évidents.[fn]Entretien de Crisis Group, intellectuel musulman, Bobo-Dioulasso, janvier 2016. Plusieurs travaux ont été publiés sur cette question, comme par exemple, Sylvie Bredeloup, « Etudiants arabophones de retour à Ouagadougou cherchent désespérément reconnaissance », L’Année du Maghreb, vol. 11 (2014).Hide Footnote

La réforme de l’enseignement franco-arabe, qui nécessite des moyens financiers conséquents, ne se fera pas en un jour. L’absence de communication sur les efforts entrepris pour moderniser cet enseignement semble toutefois constituer le principal blocage. Des interlocuteurs de Crisis Group affirment que « l’Etat ne fait rien pour nos écoles »,[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Fada N’Gourma, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote  tandis que d’autres reconnaissent que des efforts ont été faits sans savoir en quoi ils consistent précisément. Certains dénoncent l’inégalité dans le régime de subventions accordées aux écoles privées compte tenu du poids démographique des musulmans, ignorant que l’Etat doit aux écoles catholiques 2,9 milliards de francs CFA (4,4 millions d’euros) au titre de subventions promises mais impayées depuis des années.[fn]Entretiens de Crisis Group, intellectuel musulman, jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier 2016 ; fonctionnaires, Ouagadougou, avril 2016.
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En dehors du système franco-arabe se pose un autre problème lié à l’éducation. A Bobo-Dioulasso, certains élèves sont envoyés dans des établissements privés confessionnels conventionnés avec l’Etat parce que les établissements secondaires publics n’ont pas les capacités suffisantes pour les accueillir. Certains parents musulmans voient d’un mauvais œil l’affectation de leurs enfants dans des écoles catholiques ou protestantes, par crainte qu’ils soient incités à se convertir.[fn]Entretiens de Crisis Group, directeur et ancien directeur d’école franco-arabe, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote  Un interlocuteur se demande ainsi s’il n’existe pas une volonté d’« évangélisation forcée » de la part de l’Etat, soulignant que l’élève ne peut refuser son affectation et que certaines écoles refusent de dispenser les élèves d’assister à l’enseignement religieux ou à la prière.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien directeur d’école franco-arabe, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote

Les clivages au sein de la communauté musulmane

La communauté musulmane du Burkina n’est pas une entité monolithique, et il existe diverses pratiques et perceptions en son sein. Les nombreuses associations islamiques n’ont pas toujours entretenu des relations paisibles, et le fossé entre jeune génération et vieille garde ne cesse de se creuser. Ces clivages compliquent parfois la prise en compte des intérêts des musulmans.

Les différents courants islamiques sont traversés tant par des divergences idéologiques que par des rivalités personnelles, qui existent également au sein de chaque courant. La première tentative d’union des musulmans a donné naissance à la Communauté musulmane de Haute-Volta (aujourd’hui CMBF) en 1962, mais celle-ci a dû faire face à des rivalités personnelles et des scandales financiers. Elle reste aujourd’
hui l’une des grandes associations musulmanes, avec la Tijanyyia, le principal courant soufi au Burkina Faso, le Mouvement sunnite, de tendance wahhabite, et Ittihad Islami, un courant d’inspiration tijane mais ayant vocation à rassembler tous les musulmans.

Le principal clivage intramusulman recoupe l’opposition entre, d’une part, musulmans soufis et, d’autre part, wahhabites et salafistes essentiellement représentés au Burkina par le Mouvement sunnite. Ces derniers sont implantés dans le pays depuis les années 1970, mais la cohabitation avec les autres courants n’a pas toujours été facile.[fn]Voir par exemple Maïmouna Koné Dao, « Implantation et influence du wahhabisme au Burkina Faso de 1963 à 2002 », in Muriel Gomez-Perez, L’islam politique au sud du Sahara (Paris, 2005).Hide Footnote  La méfiance reste de mise entre membres du Mouvement sunnite et des courants soufis : les premiers considèrent les seconds comme de « mauvais » musulmans, qui entachent leur pratique de l’islam par des traditions africaines non conformes à la vie du Prophète, tandis que les soufis se méfient des membres du Mouvement sunnite qu’ils perçoivent comme des radicaux.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant musulman, Bobo-Dioulasso, janvier 2016 ; membres du Mouvement sunnite, Dori, Ouagadougou, responsable musulman, Ouagadougou, avril 2016. La tension est par exemple palpable chaque année à l’approche du Maouloud, lorsque les soufis célèbrent l’anniversaire du Prophète, fête que les wahhabites considèrent comme non conforme à l’islam. Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote  Des mouvements dits modernistes ou réformistes, faisant la synthèse entre retour à un islam d’inspiration saoudienne et conservation d’un particularisme africain, sont ensuite apparus avec la création de l’AEEMB et du Cerfi dans les années 1980.

Née en 2005 de la nécessité de renforcer l’unité, la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB) souffre de ces divergences idéologiques mais également de rivalités personnelles, notamment depuis la mort en 2011 du richissime homme d’affaires Oumarou Kanazoé, un musulman analphabète qui parvenait, grâce à son charisme et à sa fortune, à tenir la communauté unifiée.[fn]L’Etat aurait favorisé la création de la FAIB pour répondre au besoin d’avoir un interlocuteur musulman unique. Entretiens de Crisis Group, travailleur humanitaire d’une organisation islamique, chercheur, Ouagadougou, janvier 2016. Sur Oumarou Kanazoé, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°205, Avec ou sans Blaise Compaoré, le temps des incertitudes, 22 juillet 2013, note 91, p. 18.Hide Footnote  Il a fallu attendre dix ans pour que la Fédération organise son premier congrès, en juin 2015. La disparition de Kanazoé a laissé la communauté musulmane sans chef. C’est après moult difficultés que les membres de la FAIB se sont mis d’accord pour que la Fédération soit dirigée par un présidium comprenant des représentants des quatre grandes associations qui la composent (CMBF, Mouvement sunnite, Tijanyyia et Itihad), avec une présidence annuelle tournante. Signe de sa faiblesse, la Fédération ne dispose pas de représentation régionale ou provinciale. La FAIB a encore du chemin à parcourir pour être perçue par les musulmans, en particulier les jeunes, comme un outil de défense de leurs intérêts.[fn]Un jeune musulman parle d’une « coquille vide ». Entretiens de Crisis Group, responsable musulman, jeune musulman, Ouagadougou, janvier 2016. Pour pallier le manque de représentation locale, les musulmans de Bobo-Dioulasso ont créé la Coordination des associations islamiques de l’Ouest. Entretien de Crisis Group, responsable musulman, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote

Des membres d’associations de jeunesse musulmanes ont en effet le sentiment que leurs intérêts ne sont pas suffisamment défendus par leurs représentants. Ils considèrent la vieille garde, qui domine la FAIB, comme dépassée et incapable de faire entendre leurs revendications, quand elle n’est pas corrompue et instrumentalisée par le pouvoir politique. Ainsi, en 2013, le Cerfi et l’AEEMB avaient exprimé leur désapprobation à la suite de la déclaration de la FAIB en faveur de la mise en place du Sénat.[fn]« Sénat : L’AEEMB et le CERFI se démarquent des propos de Souleymane Compaoré », LeFaso.
net, 16 septembre 2013. Voir note de bas de page 49.Hide Footnote
 Cet épisode illustre le fossé grandissant entre les anciens, qui tiennent encore les rênes de la plupart des associations musulmanes, et les jeunes, qui souhaitent faire entendre leur voix et cherchent à acquérir une place dans le processus de décision. La proximité de certains responsables musulmans avec l’ancien régime a achevé de les discréditer auprès de la jeunesse.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentante de femmes musulmanes, jeune musulman, responsables musulmans, Ouagadougou, Bobo-Dioulassso, janvier et avril 2016.Hide Footnote

Ce fossé peut être dangereux car les anciens sont généralement enclins à préserver les traditions, et donc la coexistence pacifique entre les religions, tandis que les jeunes peuvent être tentés de remettre en cause le statuquo s’ils ont le sentiment que leurs intérêts ne sont pas pris en compte. De nombreux responsables musulmans ont affirmé à Crisis Group que si leurs parents et eux-mêmes avaient accepté la situation de sous-représentation des musulmans, les jeunes, en revanche, commençaient à s’impatienter.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Ouagadougou, février 2015 ; Fada, avril 2016 ; jeunes musulmans, Ouagadougou, janvier 2016 ; chercheur, pasteur, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Cette tension générationnelle explique en partie le dynamisme du wahhabisme et l’attraction qu’il exerce sur les jeunes musulmans, notamment en milieu urbain.

Des comportements religieux en mutation ?

La coexistence entre les communautés religieuses et la gestion par l’Etat burkinabè de la diversité religieuse constituent des exemples intéressants pour les pays qui sont confrontés à des tensions liées à la radicalisation religieuse ou à la montée de l’extré­misme violent. Etudier les rapports entre Etat et religion invite à s’interroger sur l’évolution des comportements religieux individuels, qui peuvent avoir un impact sur les relations sociales. La montée d’un islam rigoriste, observée dans plusieurs pays africains, n’épargne pas le Burkina et peut, parfois, perturber l’équilibre entre les communautés. Le phénomène des nouvelles églises protestantes dites de réveil n’a pas au Burkina l’ampleur qu’il peut avoir dans d’autres pays africains, mais le protestantisme y est en plein essor.

La montée d’un islam rigoriste

Dans le débat sur la radicalisation et l’extrémisme violent, deux concepts très employés mais mal définis, il est important de distinguer montée d’un islam rigoriste et propension à basculer dans la violence – deux phénomènes bien distincts qui ne sont pas automatiquement liés. Une montée de la religiosité n’entraine pas forcément un basculement dans la violence. Les courants quiétistes prônent un retour aux pratiques strictes de l’islam mais proscrivent toute forme de violence pour y parvenir. De même, le basculement dans la violence ne trouve pas forcément ses racines dans une montée de la religiosité : certaines trajectoires révèlent davantage le passage d’une délinquance à une autre, la défense d’intérêts socioéconomiques, financiers, ou des revendications locales.[fn]Voir le rapport spécial de Crisis Group, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016.
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 Cependant, même si elle ne conduit pas à la violence, la mutation des comportements religieux peut avoir un impact sur les relations intercommunautaires et perturber l’équilibre.

Il existe au Burkina une tendance à la montée de la religiosité, qui s’accompagne chez les musulmans de signes visibles : modification des habitudes vestimentaires (port plus répandu du voile intégral pour les femmes, du pantalon court, de la calotte et de la barbe pour les hommes) ou alimentaires, multiplication des mosquées, des écoles coraniques et franco-arabes, apparition de lieux informels de prière et d’étude sur le campus universitaire, etc. Les changements semblent particulièrement manifestes sur le campus de l’université de Ouagadougou : un professeur affirme que son amphithéâtre se vide lors de la prière de 16 heures et que certains musulmans ne souhaitent plus participer aux grins (lieux de discussion entre jeunes) avec des non-musulmans – phénomènes quasiment inexistants dix ans auparavant.[fn]Entretiens de Crisis Group, professeurs, membres d’associations étudiantes, Ouagadougou, avril 2016. Voir également, Augustin Loada, Peter Romaniuk, « Prévention de l’extrémisme violent au Burkina Faso. Vers une résilience nationale dans un contexte d’insécurité régionale », Global Center on Cooperative Security, juin 2014. La mise à jour de cette étude en 2016 conclut que les facteurs de résilience à l’extrémisme violent existent toujours mais qu’ils se sont érodés. L’étude cite notamment la perception par certains d’un Etat « pro-chrétien » comme une source d’inquiétude. Conférence sur la prévention de l’extrémisme violent organisée par le Matdsi et l’ambassade du Danemark, Ouagadougou, 9 juin 2016.Hide Footnote

Ces tendances sont plus nettes en milieu urbain qu’en milieu rural, où les populations sont plus conservatrices. En ville, les jeunes sont plus perméables aux idées qui viennent de l’extérieur et moins contraints par le poids des traditions, de la famille et de la collectivité.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheur, Ouagadougou ; prêtre, Gourcy, avril 2016.Hide Footnote  Toutefois, la montée d’un islam rigoriste, parfois sous l’influence de prêcheurs étrangers, peut également bousculer les traditions en milieu rural.[fn]Un analyste a expliqué que même en pays sénoufo (au sud-est du Burkina, près de la frontière ivoirienne), traditionnellement très animiste, les pratiques étaient en train de changer. Entretien de Crisis Group, analyste, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Les zones frontalières du Mali et du Niger, en particulier, ne peuvent être entièrement imperméables aux évolutions dans ces pays.[fn]Certaines populations de ces zones (le Nord et l’Ouest du Burkina) pourraient être particulièrement vulnérables à la pénétration de certaines idées et mouvements, notamment les Peul et les Touareg Bella, en raison de la présence de nombreux Peul et Touareg dans certains groupes actifs au Mali. Entretiens de Crisis Group, députés, Ouagadougou ; prêtre, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote

Plusieurs travaux de recherche traitent de l’influence du wahhabisme et du réformisme au Burkina Faso.[fn]Pour une définition de ces termes, voir Maud Saint-Lary, « Du wahhabisme aux réformes génériques », Cahiers d’études africaines, no. 206-207, vol. 2 (2012). Sur le wahhabisme au Burkina, voir « Implantation et influence du wahhabisme au Burkina Faso de 1963 à 2002 », op. cit. En l’absence de statistiques, il est difficile d’estimer le nombre de musulmans qui pratiquent l’islam rigoriste, d’autant qu’il existe un large éventail de pratiques entre islam soufi et islam wahhabite. Selon les interlocuteurs et les localités, les estimations varient entre 10 à 30 pour cent des musulmans. Entretiens de Crisis Group, jeune musulman, Ouagadougou ; responsables musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016 ; citoyen musulman, prêtre, Ouahigouya, responsable musulman, Kaya, avril 2016.Hide Footnote  Le Mouvement sunnite, association représentant cette tendance,[fn]Le Mouvement sunnite ne se revendique pas comme appartenant au wahhabisme ou au salafisme, il considère que l’islam est unique et qu’il n’existe pas de courants, d’où le nom de « sunnite ». Entretien de Crisis Group, responsables du Mouvement sunnite, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote  dispose de plusieurs atouts pour exercer une certaine attraction sur les musulmans : il est relativement bien organisé et structuré, avec un bureau national et des représentants dans les régions et provinces ; il accorde à la jeunesse la place qui lui revient, mettant souvent en avant de jeunes imams et prêcheurs ; et il bénéficie d’une aura importante à travers ses intellectuels et ses savants qui maitrisent l’arabe.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeune musulman, Ouagadougou, janvier 2016 ; responsables musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016, Kaya, avril 2016.Hide Footnote

Le discours de retour à la pureté de l’islam, qui s’accompagne d’un idéal de remoralisation de la société face aux dérives des mœurs et à la corruption des élites, trouve un écho important.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de l’Onafar, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Les médias confessionnels et les réseaux sociaux, qui ont joué un rôle important en milieu urbain pendant l’insurrection populaire d’octobre 2014, assurent la diffusion du message. Enfin, dans le contexte de chômage et de précarité de l’emploi, les promesses d’aide financière sont attractives. Plusieurs interlocuteurs affirment que « les sunnites » proposent aux jeunes de les aider à lancer une activité professionnelle s’ils acceptent d’adopter leurs pratiques.[fn]Entretiens de Crisis Group, pasteurs, responsables protestants, Ouagadougou, janvier et avril 2016 ; responsable musulman, Kaya, citoyen musulman, Fada N’Gourma, avril 2016.Hide Footnote

La montée d’un islam rigoriste n’est toutefois inquiétante que si elle engendre des changements dans les relations sociales, notamment dans les rapports entre musulmans et non-musulmans. Cela peut être le cas. Les nouvelles pratiques religieuses bouleversent parfois les relations de voisinage. Par exemple, certains musulmans qui autrefois partageaient la nourriture de Noël ou de Pâques avec leurs voisins chrétiens ne le font plus, et ils proscrivent les mariages mixtes, très communs au Burkina. Certains interlocuteurs confient leur inquiétude au sujet d’un parent ou voisin devenu « sunnite » et qui s’est éloigné de son entourage.[fn]Entretiens de Crisis Group, pasteur, Ouagadougou ; fonctionnaires, Fada N’Gourma et Dori ; chef coutumier, Kaya, avril 2016.Hide Footnote

Une des caractéristiques principales du wahhabisme et du réformisme en Afrique de l’Ouest est son rejet des traditions africaines (conservées par le soufisme) qui iraient à l’encontre du « vrai islam », comme les rites funéraires, les sacrifices d’animaux, l’usage du chapelet lors de la prière, l’utilisation des amulettes et autres porte-bonheur, la vénération des saints soufis, etc. Or beaucoup de ces traditions ont été conservées par des fidèles de toutes les religions et permettent de les rapprocher.

S’il parait pour le moment marginal, un discours intolérant à l’égard des non-mu­sulmans existe. Certaines versions rigoristes de l’islam méprisent les non-musul­mans et les musulmans non pratiquants, désignés sous le vocable de « mécréants ». Ce discours est accompagné d’une rhétorique anti-occidentale, qui prend tout son sens dans un contexte régional et international marqué par des interventions militaires, perçues comme la manifestation d’une volonté de l’Occident de détruire l’islam. Cette rhétorique séduit certains jeunes musulmans.[fn]Entretien de Crisis Group, chef coutumier, Kaya, avril 2016.Hide Footnote  Le christianisme est présenté comme la religion de l’Occident, ce qui risque de créer un clivage entre Burkinabè. Si ces prêches intolérants parviennent à se répandre et à convaincre au-delà d’une minorité, la coexistence religieuse peut à terme être menacée.[fn]Un protestant a par exemple raconté à Crisis Group qu’il avait un jour entendu une cassette diffusée sur un marché incitant les musulmans à chasser les chrétiens de leurs cours. Un autre interlocuteur a raconté qu’au lendemain des attentats de janvier 2016, un imam avait justifié le meurtre d’individus attablés au Capuccino s’ils consommaient de l’alcool. Entretiens de Crisis Group, protestants, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote

Plusieurs responsables musulmans ont ainsi exprimé leur inquiétude par rapport à ces tendances et leur méfiance à l’égard du Mouvement sunnite. Ce dernier ne doit toutefois pas être considéré comme un ensemble homogène. Des interlocuteurs à Ouahigouya et à Bobo-Dioulasso regrettent que le Mouvement sunnite ne participe que peu, voire pas du tout, au dialogue interreligieux, et que certains de ses membres prônent des idées peu compatibles avec la tolérance religieuse.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016 ; prêtre, Ouahigouya, avril 2016. Des membres du Mouvement sunnite ont parfois l’impression qu’on leur demande de renoncer à certaines de leurs pratiques au nom du dialogue religieux. Par exemple, il est interdit aux hommes de serrer la main aux femmes, alors que la poignée de main est le geste le plus commun pour se saluer en Afrique de l’Ouest. Entretiens de Crisis Group, membres du Mouvement sunnite, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote  A l’inverse, à Dori, le Mouvement sunnite participe au dialogue.[fn]Entretien de Crisis Group, chef coutumier, Dori, avril 2016.
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 Il semble donc y avoir une tendance minoritaire qui se radicalise et se referme sur elle-même, tendance qui ne se limite sans doute pas aux seuls membres du Mouvement sunnite.[fn]Des cas isolés confirment que le Burkina n’est pas imperméable aux idées radicales. Un imam qui aurait hébergé des individus venus du Mali avait été arrêté à l’Ouest, arrestation qui serait à l’origine de l’attaque du poste de gendarmerie de Samorogouan en octobre 2015. Un membre du Mouvement sunnite d’une ville de l’Ouest proche de la frontière malienne a été arrêté et déféré à la prison de Ouagadougou. Un imam de Ouagadougou a été arrêté après les attentats de janvier 2016, des armes ayant été retrouvées chez lui. Entretiens de Crisis Group, jeune musulman, membre de la société civile, Ouagadougou, intellectuel musulman, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote

Des responsables musulmans déplorent l’influence étrangère, notamment de l’Ara­bie Saoudite ou du Qatar.[fn]Entretiens de Crisis Group, employé d’une ONG islamique, responsables musulmans, Ouagadougou, janvier et avril 2016.Hide Footnote  S’il est impossible d’avoir une idée précise des sommes d’argent qui entrent au Burkina en provenance des pays du Golfe, sous forme d’aide humanitaire notamment, ce phénomène est réel et s’accompagne d’une influence grandissante, à la fois idéologique et culturelle, de ces pays. Les érudits et prêcheurs burkinabè formés dans les pays du Golfe reviennent parfois chez eux en prônant des pratiques et des idées éloignées des réalités de coexistence pacifique du Burkina. Encore une fois, si ces idées trouvent un écho, cela peut menacer l’équilibre entre les communautés religieuses.

L’ONG Qatar Charity a par exemple construit 496 mosquées, 60 forages, 21 complexes multi-services, cinq écoles et dix-huit centres de santé entre 2009 et 2015.[fn]Document fourni à Crisis Group par Qatar Charity. Entretien de Crisis Group, employé de Qatar Charity, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Toutefois, il faut nuancer la vision des ONG islamiques comme instrument de diffusion de l’islam rigoriste venu des pays du Golfe. Construire une école ou un dispensaire ne signifie pas forcément la conversion des enfants et des patients qui s’y rendent, d’autant plus que ces ONG répondent à un besoin social réel qui résulte de l’in­ca­pa­cité de l’Etat à fournir des services de base à toute la population.[fn]Par exemple, les imams qui officient dans les mosquées construites par l’ONG Qatar Charity pour le Cerfi sont choisis par ce dernier et non par l’ONG. Qatar Charity affirme que l’ONG construit l’édifice de la mosquée mais n’intervient pas dans sa gestion. Entretiens de Crisis Group, membre du Cerfi, Ouagadougou, janvier 2016 ; employé de Qatar Charity, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote

Ces tendances sont d’autant plus inquiétantes que l’Etat exerce peu de contrôle sur le discours religieux. Officiellement, aucun lieu de culte ne peut être construit sans autorisation administrative, mais des mosquées clandestines (des individus qui transforment, par exemple, leur cour en lieu de prière) existent.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans, Bobo-Dioulasso, janvier 2016.Hide Footnote  De plus, comme dans de nombreux pays, il est difficile pour l’Etat de surveiller le contenu des prêches ou les idées qui circulent dans les mosquées, à leurs abords ou dans les lieux privés. Il est donc possible qu’un discours religieux se radicalise sans qu’il soit possible de le repérer et d’en mesurer l’ampleur. Le Mouvement sunnite affirme qu’il exerce un contrôle strict sur les prêches réalisés dans ses mosquées, en demandant à tous les imams et prêcheurs de préciser le contenu de leurs discours à l’avance. Cela ne semble pas être le cas au sein de la Tijanyya, moins bien organisée.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre et savant du Mouvement sunnite, Ouagadougou ; citoyen musulman, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote

Il faut toutefois éviter de stigmatiser toute une catégorie de musulmans qui choisissent une pratique religieuse rigoureuse, ce qui serait le meilleur moyen de pousser certains vers la radicalité et la violence. Ceci est d’autant plus vrai que certains musulmans se sentent déjà stigmatisés en raison de la montée du terrorisme (voir section II.C). La modification des comportements religieux et le développement d’une plus forte religiosité chez les musulmans ne sont dangereux que s’ils bouleversent les relations sociales et entrainent un repli communautaire.

Les églises de réveil, un phénomène marginal

La montée d’une plus forte religiosité ne concerne pas exclusivement les musulmans, mais s’inscrit dans une tendance générale de dynamisme de la pratique religieuse qui concerne également les chrétiens, en particulier les protestants. Dans plusieurs pays d’Afrique, de nouvelles églises protestantes, dites églises de réveil, sont en plein essor.[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, op. cit., p. 11-12.Hide Footnote  Au Burkina, où les églises protestantes traditionnelles sont majoritaires, ce phénomène est encore marginal.

Le protestantisme est la religion qui compte le moins de fidèles au Burkina Faso, mais il connait un essor important. Entre 1960 et 2006, l’augmentation du nombre de protestants a été cinq fois supérieure à celle des musulmans, et deux fois supérieur à celle des catholiques.[fn]Katrin Langewiesche, « Le dialogue interreligieux au service du développement », Bulletin de l’APAD, no. 33 (2011). Pour des statistiques sur les églises protestantes, voir « Eglises et missions évangéliques du Burkina : Compassion internationale fait l’autopsie », Sidwaya, 18 juillet 2013.Hide Footnote  La Fédération des églises et missions évangéliques (FEME), le principal organe représentant les protestants au Burkina, regroupe quatorze églises, mais il en existe environ 120 autres.[fn]Entretien de Crisis Group, représentante de femmes protestantes, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  L’Eglise des Assemblées de Dieu est la plus grande dénomination, regroupant environ 70 à 80 pour cent des protestants burkinabè, mais elle est concurrencée par l’émergence de nouvelles églises, comme le Centre international d’évangélisation (CIE), dirigé par le très charismatique pasteur Mamadou Philippe Karambiri.[fn]Le CIE représente le profil typique des nouvelles églises, adoptant un discours salvateur et prosélyte, fondé sur la personnalité du pasteur, disposant d’importants moyens financiers et utilisant les médias modernes (le CIE a sa propre chaine de télévision, Impact TV).Hide Footnote

L’émergence de nouvelles églises protestantes, dites de réveil, s’accompagne parfois d’un discours peu favorable à la coexistence. Au Burkina, ce dernier semble marginal, mais des signes inquiétants apparaissent. Le protestantisme repose sur le concept de salut qui s’offre au fidèle une fois qu’il a rejoint le chemin de Dieu. Le discours est parfois manichéen, offrant une lecture binaire du monde, qui serait divisé entre le bien et le mal.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de l’Onafar, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Le protestantisme se place en rupture totale avec la tradition africaine, un des socles de la cohésion sociale au Burkina (voir section II.B). L’inter­diction du mariage mixte, bien qu’elle ne soit pas toujours respectée, peut également conduire à un repli sur soi.[fn]Un pasteur a affirmé à Crisis Group que le mariage mixte n’est pas toléré dans le protestantisme mais que si deux individus s’aiment vraiment, il n’y a pas de raison de les empêcher d’être ensemble. Entretien de Crisis Group, pasteur, Ouahigouya, avril 2016.Hide Footnote  Les conversions créent souvent des querelles familiales, même si celles-ci se résorbent généralement avec le temps.

Le prosélytisme tient une place importante dans certains courants protestants, la conversion permettant le salut. Ce prosélytisme, qui se manifeste entre autres à travers l’action humanitaire, suscite parfois la crainte des autres communautés. Selon un responsable catholique à Dédougou, des protestants vont à la rencontre des enfants se rendant au catéchisme et leur offrent de l’argent pour venir au culte.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable catholique, Dédougou, avril 2016. Un jeune protestant a raconté à Crisis Group qu’une ONG située dans les locaux de l’église prend en charge tous les enfants, mais que le but non avoué est de favoriser les conversions au protestantisme. Entretien de Crisis Group, jeune protestant, Dédougou, avril 2016. Un représentant musulman a déploré des querelles familiales lorsque des femmes et des enfants musulmans, qui sont pris en charge chaque semaine par une ONG, souhaitent se convertir au protestantisme. Entretien de Crisis Group, représentant musulman, Kaya, avril 2016.Hide Footnote

Certains interlocuteurs déplorent le fait que les protestants soient parfois en marge du dialogue interreligieux. A Dori par exemple, ils refusent de rejoindre formellement l’Union fraternelle des croyants (UFC), fondée en 1969 par des catholiques et des musulmans pour promouvoir des actions humanitaires et la tolérance religieuse, même s’ils collaborent épisodiquement avec l’association.[fn]Un pasteur a expliqué à Crisis Group que les protestants refusent de rejoindre l’UFC car son règlement intérieur proscrit le prosélytisme, or celui-ci est le devoir de tout protestant. Entretien de Crisis Group, pasteur, Dori, avril 2016. Un étudiant à Dédougou a affirmé que si les musulmans et les catholiques collaborent beaucoup, les protestants sont moins impliqués. Entretien de Crisis Group, étudiant, Dédougou, avril 2016.Hide Footnote

Au-delà d’un discours traditionnellement peu favorable au catholicisme, certaines églises et des individus, en privé, font l’amalgame entre musulmans et terroristes, alimentant ainsi la méfiance envers tous les musulmans. Ce discours existe davantage dans les nouvelles églises, souvent importées de pays voisins, comme la Winner’s Chapel provenant du Nigéria, que parmi les courants traditionnels du protestantisme, davantage ancrés dans le paysage religieux burkinabè.[fn]Entretien de Crisis Group, abbé, Ouagadougou, avril 2016.
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 Un discours de repli sur soi, même s’il n’appelle pas à la violence, peut perturber l’équilibre entre les communautés.

Cependant, ces signes alarmants semblent, pour l’instant, isolés. Tous les interlocuteurs affirment que l’essor du protestantisme radical est beaucoup moins important au Burkina que dans d’autres pays d’Afrique. Les risques que le discours dont ce courant est porteur prenne de l’ampleur semblent pour l’instant minimes.[fn]Tous les interlocuteurs confirment que le phénomène des églises de réveil n’a pas au Burkina l’ampleur qu’il a dans d’autres pays : Nigéria, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Ghana, etc. Entretiens de Crisis Group, protestants, jeunes protestants, Ouagadougou, avril 2016 ; journaliste, membre de la société civile, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote  La vigilance doit néanmoins rester de mise, d’autant plus que de nouvelles églises peuvent être facilement créées (tout individus peut fonder sa propre église), de nouveaux lieux de culte érigés, et le discours peut échapper au contrôle de l’Etat et de la FEME.

Vers un meilleur équilibre pour une coexistence pacifique durable

Le modèle de coexistence religieuse burkinabè est aujourd’hui confronté au défi de s’adapter à un environnement régional changeant et à l’évolution des relations entre les différentes communautés. Ce modèle n’est pas immédiatement menacé : le Burkina reste un exemple solide de tolérance religieuse. Il serait tentant d’ignorer les difficultés naissantes par crainte que l’ouverture d’un débat sur les liens entre Etat et religions ne précipite les phénomènes que l’on cherche à éviter. Commencer à poser publiquement les questions liées à la religion, notamment le traitement par l’Etat des religions ou la représentation des différentes communautés au sein de l’admi­nis­tra­tion, puis proposer des solutions, pourrait avoir pour conséquence de propulser l’identité religieuse à une place plus importante que celle qu’elle occupe actuellement, voire d’exacerber les différences. Les risques de récupération ou d’instrumentalisation politique ne doivent pas être négligés.

Plusieurs mesures peuvent être prises, par les autorités et les responsables religieux, pour corriger les insuffisances qui commencent à éroder le modèle de coexistence religieuse et en garantir la pérennité.

Mais continuer à ignorer les difficultés qui apparaissent de plus en plus clairement présente davantage de dangers. Plutôt que de fermer les yeux, il vaut mieux assumer les risques afin de les anticiper, prendre les devants pour éviter que la situation ne dégénère brusquement si les circonstances venaient à évoluer rapidement. Les risques qui existent à ouvrir ce débat ne doivent pas être ignorés, mais s’ils sont connus et anticipés, ils peuvent être atténués. Si le sujet est traité avec prudence, dans un esprit de recherche du dialogue et de l’équilibre, des solutions peuvent être progressivement apportées, qui permettront de résorber les frustrations qui émergent. La classe politique burkinabè a maintes fois fait preuve de sa remarquable capacité à trouver des compromis, y compris dans des situations bien plus difficiles. Plusieurs mesures peuvent être prises, par les autorités et les responsables religieux, pour corriger les insuffisances qui commencent à éroder le modèle de coexistence religieuse et en garantir la pérennité.

Assurer une meilleure représentation au sein de l’élite

La sous-représentation des musulmans parmi l’élite politique et administrative ne résulte pas d’une discrimination délibérée mais de l’histoire et de l’écart de niveau entre l’enseignement franco-arabe et les écoles chrétiennes et publiques. Pour répondre aux frustrations sans en créer de nouvelles ou entrainer de stigmatisations, il est nécessaire de prendre le problème à la racine. Il ne s’agit surtout pas de mettre en place des quotas, une expérience rarement concluante qui serait très dangereuse au Burkina.

L’Etat doit poursuivre ses efforts de réforme et de modernisation des écoles franco-arabes, notamment en renforçant les exigences quant au niveau de français enseigné et en cherchant à établir un programme d’enseignement uniformisé auquel toutes les écoles franco-arabes devront, à l’avenir, se conformer. Cela nécessite évidemment la collaboration des responsables musulmans et des directeurs d’écoles. Ces derniers doivent reconnaitre qu’enseignement islamique et préparation à l’insertion professionnelle ne sont pas incompatibles, et trouver les moyens de les concilier. Les autorités doivent être plus strictes et, à terme, fermer les écoles qui refusent de respecter ces critères. Les responsables musulmans doivent aussi travailler avec l’ad­mi­nis­tra­tion pour mieux communiquer auprès du public sur les efforts en cours pour moderniser l’enseignement franco-arabe. Cela enverrait un signal positif aux jeunes musulmans en leur montrant que l’Etat prend en compte leurs intérêts.

Pour atténuer le sentiment d’exclusion sociale qu’éprouvent les arabisants, il faudrait faciliter l’obtention d’équivalences de diplômes, notamment en s’assurant que les étudiants sont suffisamment informés sur les démarches à suivre. Il faudrait également surmonter le blocage qui existe parfois au sein de l’administration en raison des perceptions négatives de l’enseignement en arabe. L’Etat devrait envisager de mettre en place des centres d’apprentissage du français pour les arabisants afin de leur permettre de valoriser leurs diplômes et de trouver un emploi de cadre ou dans la fonction publique. Revaloriser la langue arabe dans l’enseignement secondaire et supérieur, en faisant à nouveau de l’arabe une langue optionnelle et en reconsidérant le projet de création d’un département de langue arabe à l’université de Ouagadougou, permettrait d’employer certains arabisants mais surtout de réduire les perceptions négatives de la langue arabe, et ainsi de donner aux individus ayant suivi une formation en arabe la chance de développer une meilleure estime d’eux-mêmes. Les partenaires techniques et financiers peuvent y contribuer.

Assurer une visibilité et une représentativité équitables des religions dans l’espace public

Une des principales doléances des responsables musulmans est celle de la participation de représentants de chaque confession lorsque les autorités religieuses sont sollicitées. Si catholiques et protestants interrogés par Crisis Group affirment que le nombre de représentants religieux doit être attribué en fonction de chaque entité religieuse et non à partir du poids démographique de chaque communauté, la plupart reconnaissent que cela ne poserait pas de problème d’ajouter un représentant musulman.[fn]Entretiens de Crisis Group, abbé, pasteur, Ouagadougou ; pasteur, Fada N’Gourma, avril 2016.Hide Footnote  Cela permettrait de corriger le déséquilibre et de montrer aux musulmans que leurs intérêts sont pris en compte, en prenant garde, bien sûr, à ne pas créer d’autres frustrations.

D’autres doléances, d’ordre symbolique, peuvent être satisfaites facilement. C’est le cas du temps d’antenne accordé à chaque confession à la RTB ou de la visibilité des religions dans l’espace public lors des fêtes religieuses. Une plus grande attention à ces questions de la part de l’administration permettrait d’atténuer les frustrations en montrant aux responsables musulmans que l’islam est considéré par l’Etat à égalité avec le christianisme.

Réguler le discours religieux et promouvoir la coexistence

L’Etat devrait s’impliquer davantage dans la régulation du discours religieux et cesser de prendre pour acquis la coexistence religieuse, ne serait-ce que parce que le Burkina, comme tous les autres pays, est en constante évolution. Comme le résume bien un interlocuteur, « le Burkina n’est pas une île » et il est naïf de croire que l’ex­cep­tion burkinabè sera toujours préservée.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant catholique, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote

Contrairement à d’autres pays où il existe un ministère des cultes, au Burkina les affaires religieuses sont gérées par la Direction des affaires coutumières et du culte, qui fait partie de la Direction générale des libertés publiques et des affaires politiques au sein du ministère de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure (Matdsi). Le gouvernement devrait accorder davantage de ressources financières à cette direction pour permettre à son personnel de travailler efficacement. Si les ressources sont disponibles, le gouvernement devrait aussi envisager de commencer à produire une cartographie des lieux de cultes et de leurs principaux responsables. Ceci est un préalable indispensable à une meilleure régulation du discours religieux. En Côte d’Ivoire par exemple, les imams sont répertoriés dans un registre qui contient plusieurs informations à leur sujet (noms, coordonnées et lieux de culte où ils exercent) et ils disposent d’une carte électronique, sur le modèle de la carte d’identité.[fn]Entretien de Crisis Group, imam, Bouaké, août 2015.Hide Footnote  Ceci, étendu à tous les chefs religieux et à tous les lieux de culte, peut servir d’exemple aux autorités burkinabè.

La redynamisation de l’Onafar, décidée en Conseil des ministres au lendemain des attentats de janvier 2016, doit se concrétiser. L’institution devrait être dotée d’un budget de fonctionnement, d’un personnel administratif, et d’équipement pour ses locaux. Elle devrait ensuite élaborer une stratégie de communication pour vulgariser ses missions et activités auprès du public. Le président d’une des principales associations de jeunesse protestante interrogé par Crisis Group n’avait jamais entendu parler de l’Onafar, ce qui souligne l’ampleur du déficit de visibilité de cette institution.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant protestant, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Installer des démembrements dans les régions et provinces constitue également un moyen de se faire connaitre. Avoir une institution dédiée à l’observation du discours religieux et des relations interconfessionnelles permettrait d’accroitre la capacité de l’Etat à anticiper les dangers et limiter les risques de propagation d’idées dangereuses. Les partenaires internationaux peuvent contribuer à ces efforts.

Un avant-projet de loi sur les libertés religieuses, qui est en cours d’élaboration, cherche à combler le vide juridique qui existe autour de l’application du principe de laïcité, de la nécessité pour l’Etat de garantir les libertés religieuses, et des relations entre Etat et religions. Il contient des dispositions intéressantes, notamment en matière de réglementation pour la construction de lieux de culte et la création d’as­so­ci­a­tions confessionnelles ou de définition et d’application de la laïcité.[fn]« Exposé des motifs de l’avant-projet de loi sur les libertés religieuses au Burkina Faso », document du Matdsi, sans date, copie fournie à Crisis Group. Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Ouagadougou, avril 2016.Hide Footnote  Le gouvernement devrait l’inscrire à son ordre du jour afin d’en débattre en Conseil des ministres puis de le transmettre à l’Assemblée. Une fois adopté, des efforts de vulgarisation auprès du public seront nécessaires.

Tout le monde doit jouer sa partition pour promouvoir la coexistence religieuse et accroitre la visibilité des exemples de vivre-ensemble, en particulier à travers les médias.

Les différentes associations religieuses devraient, quant à elles, œuvrer à atténuer les divisions qui les traversent. Accorder davantage de place aux femmes et aux jeunes est un préalable indispensable. Le clivage générationnel risque de pousser les jeunes vers des moyens d’expression et de contestation plus radicaux, voire plus violents, que leurs aînés. Les femmes peuvent aussi apporter une contribution positive en matière de coexistence et leur voix doit être entendue.

Enfin, tout le monde doit jouer sa partition pour promouvoir la coexistence religieuse et accroitre la visibilité des exemples de vivre-ensemble, en particulier à travers les médias. De nombreuses initiatives existent mais elles ne sont que peu soutenues et peu visibles. L’Etat devrait s’impliquer davantage, et les partenaires internationaux pourraient offrir leur contribution. Un responsable religieux à Ouahigouya explique par exemple qu’une émission radio hebdomadaire pour promouvoir le vivre-ensemble réunit un prêtre et un imam mais que ce dernier a parfois du mal à payer le carburant pour son transport. Des contributions en apparence minimes peuvent avoir un impact significatif. Les initiatives portées par des jeunes ou au bénéfice des jeunes doivent faire l’objet d’une attention particulière, tout comme les zones frontalières, notamment le Sahel, le Nord et l’Ouest.

Conclusion

Le modèle burkinabè de coexistence religieuse, qui repose sur une longue tradition de paix civile, une forte mixité et le poids des traditions, reste solide. Tout visiteur qui se rend au Burkina Faso ne peut que constater que la coexistence est une réalité et la tolérance règne. Les interlocuteurs qui soulignent les risques inhérents à ouvrir le débat sur ces questions et à accorder à la religion une place dans la sphère politique ont bien raison de le faire. Traiter de ces questions n’est pas sans danger.

Mais des crispations commencent à apparaitre et à éroder, à la marge, le modèle de tolérance. Le contexte régional et international rend ces crispations plus dangereuses. Ceci est d’autant plus inquiétant que l’Etat ne semble pas se rendre compte que certaines idéologies importées de l’extérieur pourraient se nourrir de frustrations locales. Une minorité d’individus suffit pour créer des troubles. Dans leur quête pour construire un Burkina nouveau après 27 ans de règne de Blaise Compaoré, les autorités actuelles devraient prendre conscience des difficultés liées aux relations interreligieuses et aux relations entre l’Etat et les communautés et s’y attaquer. Elles devraient le faire tout en reconnaissant la délicate tâche que cela représente et les risques afférents. C’est dès maintenant qu’un nouvel équilibre doit être défini afin de poser les jalons d’une coexistence religieuse durable.