L’insécurité, facteur déterminant du putsch de Ouagadougou
L’insécurité, facteur déterminant du putsch de Ouagadougou
Briefing 112 / Africa

Burkina Faso : cap sur octobre

La fragile transition au Burkina Faso dispose de moins de quatre mois pour organiser des élections dans un contexte de tensions politiques et de forte agitation sociale. Le code électoral, très controversé, risque d’injecter le poison de l’exclusion politique dans un pays attaché au multipartisme. Pour réduire les risques, les acteurs politiques et de la société civile doivent s’engager dans un dialogue formel.

Synthèse

A moins de quatre mois de l’échéance, la transition au Burkina Faso doit concentrer tous ses efforts sur les élections d’octobre. Dans un contexte marqué par des tensions politiques et une forte agitation sociale, l’exclusion des représentants de l’ancien pouvoir des prochains scrutins, inscrite dans le nouveau code électoral, ouvre la porte à d’interminables arguties juridiques et menace le respect du calendrier électoral. Elle rend possible la mise à l’écart d’un pan entier du monde politique. Faute de pouvoir s’exprimer dans les urnes, celui-ci pourrait être tenté de le faire par d’autres moyens ou d’essayer de saboter le processus électoral. Il n’est toutefois pas trop tard pour atténuer les risques. Le gouvernement peut encore préciser le code électoral par décret. Par ailleurs, le dialogue entre les acteurs politiques et sociaux de tous bords doit être maintenu, idéalement par la mise en place d’un cadre de concertation. Le Conseil constitutionnel, qui statuera en dernier recours sur l’éligibilité des candidats, doit rester fidèle à la lettre et à l’esprit inclusifs de la charte de la transition et de la Constitution.

Après l’insurrection populaire d’octobre 2014, qui a mis fin à 27 ans de pouvoir du président Blaise Compaoré, il était illusoire de penser que les choses rentreraient d’elles-mêmes dans l’ordre. La transition a réussi pour le moment à maintenir le Burkina à flots. Elle a survécu à la « mini-crise » de février 2015 liée au débat sur le futur du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), l’ancienne garde présidentielle de Compaoré. Mais en adoptant un nouveau code électoral début avril, la transition s’est mise en difficulté. Ce code électoral sanctionne d’inéligibilité tous ceux qui ont soutenu le projet de révision constitutionnelle qui visait à autoriser Blaise Compaoré à briguer un autre mandat.

Ce texte constitue une menace non seulement pour les prochaines élections mais pour l’avenir, injectant le venin de l’exclusion politique dans un pays attaché au multipartisme et à la concertation. Les recours éventuels contre l’éligibilité de candidats doivent être déposés à partir de début septembre. Or, si un mois avant le scrutin, le Conseil constitutionnel se retrouve submergé de requêtes, cela pourrait retarder la tenue des élections. Si le cadre temporel fixé par la transition est dépassé, le Burkina se retrouvera alors dans l’inconnu. Les membres de l’exécutif actuel, notamment ceux issus de l’armée, pourraient alors avancer l’argument de la stabilité pour rester au pouvoir. Pour éviter cela, il est crucial de tenir les élections à bonne date mais aussi de garantir des résultats acceptés par tous.

L’adoption de ce nouveau code électoral intervient dans le contexte où certaines institutions de la transition ont été fragilisées. Le Premier ministre Yacouba Isaac Zida, l’ancien second du RSP, a de plus en plus de difficultés à donner au gouvernement une direction claire et à calmer la grogne de la rue, une tâche compliquée par la crise budgétaire et le ralentissement économique. Le gouvernement de transition est pris au piège de ses propres errements. Il a multiplié les promesses sans pouvoir totalement les satisfaire. La population attend toujours que justice soit rendue pour les crimes économiques et les crimes de sang commis sous Compaoré. Mais les enquêtes se heurtent au mur que constitue le RSP, dont certains membres sont accusés d’être impliqués. La question du futur du RSP ne peut être traitée avec autorité sans entrainer la déstabilisation du pays. Le gouvernement de transition, trop fragile pour s’y attaquer, semble avoir décidé de transmettre le dossier au nouveau pouvoir.

La transition n’a plus le temps d’engager des réformes : il reste moins de quatre mois avant les élections. Elle doit se concentrer sur les prochaines échéances électorales et favoriser un climat apaisé. Celles-ci sont essentielles parce qu’elles doivent mettre fin à une période de transition qui se déroule dans une légalité incertaine, mais également parce qu’elles pourraient permettre, pour la première fois depuis l’indépendance, une alternance démocratique et pacifique par les urnes. A cet effet, plusieurs mesures devraient être prises :

  • Les acteurs politiques et de la société civile de tous bords doivent considérer l’ou­verture d’un dialogue politique formel inclusif, qui pourrait passer par un cadre de concertation animé par une ou plusieurs figures incontestées de la société, afin de préserver les canaux de communication. A défaut, ils doivent maintenir et développer les contacts informels au plus haut niveau.
     
  • Le Conseil constitutionnel doit rester fidèle à la lettre et à l’esprit inclusifs de la charte de la transition et de la Constitution lors de l’application de la loi électorale.
     
  • Le gouvernement de transition doit faire de l’organisation des élections présidentielle et législatives sa priorité et réduire l’incertitude autour de la loi électorale en précisant par décret les critères qui devront être utilisés pour déterminer qui a soutenu la révision constitutionnelle.
     
  • Les représentants de l’ancienne majorité doivent assumer leur rôle constructif d’opposants : ils doivent résister à la tentation de bloquer le processus électoral et reprendre le dialogue avec la Commission de la réconciliation nationale et des réformes (CRNR).
     
  • Les autorités de transition doivent poursuivre la réflexion sur le futur du RSP, en se concentrant sur une nouvelle dénomination pour ce corps d’élite et sur un plan de relogement de ses membres, à bonne distance du palais présidentiel. Elles doivent en outre faire preuve de plus de transparence sur ce dossier, qui devra s’inscrire dans une réforme plus générale de l’armée.
     
  • Les partenaires internationaux doivent encourager tous les acteurs burkinabè à maintenir le dialogue, et exprimer clairement la nécessité d’appliquer la loi électorale de manière restreinte et intelligente. La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) doit par son soutien financier contribuer à combler le déficit dans le budget électoral.

Dakar/Bruxelles, 24 juin 2015

I. Overview

With less than four months to go, the transition in Burkina Faso must focus all its efforts on the October elections. In a context marked by political tensions and intense social agitation, the new electoral code, which bans representatives of the former regime from contesting the forthcoming elections, will open the door to interminable legal arguments and threaten compliance with the electoral calendar. It will sideline a whole segment of the political establishment. If members of the former regime cannot express themselves through the ballot box, they could be tempted to do so through other means or try to sabotage the electoral process. It is not too late to reduce the risks of this happening. The government can still clarify the electoral code by decree. Political and social actors on all sides must maintain dialogue, ideally by creating a framework for discussion. The Constitutional Council, which has the last word on the eligibility of candidates, must remain faithful to the text and inclusive spirit of the transition charter and the constitution.

Burkina Faso Video Cover

Burkina Faso, la marche aux élections

Dans cette vidéo, Cynthia Ohayon, analyste principal pour l'Afrique de l'ouest pour Crisis Group, analyse le processus électoral au Burkina Faso et recommande aux acteurs politiques et à la société civile de s’engager dans un dialogue formel. CRISIS GROUP

After the October 2014 popular uprising, which ended the 27-year rule of President Blaise Compaoré, it was illusory to believe that things would easily return to normal. The transitional government has for the moment succeeded in keeping Burkina afloat. It survived the “mini-crisis” of February 2015, caused by controversy over the future of the Presidential Security Regiment (RSP), Compaoré’s former presidential guard. But the adoption of a new electoral code in early April put the transition in a difficult situation. This electoral code sanctions the ineligibility of those who supported the bill amending the constitution to allow Blaise Compaoré to run for another term.

The electoral code is a threat not only to the forthcoming elections but also to the future, by injecting the poison of political exclusion into a country that is attached to multiparty politics and dialogue. Potential appeals against the eligibility of candidates will be submitted from early September. The Constitutional Council could find itself submerged in petitions only one month before the election, which could delay voting. If the electoral calendar is not respected, Burkina will enter unchartered territory. Members of the transitional government, notably those drawn from the army, could argue that they should stay in power for the sake of stability. To avoid this scenario, it is crucial to hold the elections on time and to guarantee that the results will be accepted by all.

The new electoral code was adopted in a context in which some transitional institutions have been weakened. The prime minister, Yacouba Isaac Zida, formerly second-in-command of the RSP, is finding it increasingly difficult to provide the government with a clear sense of direction and to calm popular discontent, a task complicated by the budget crisis and the economic downturn. The transitional government is caught in its own trap. It has made many promises without being able to satisfy them. The public is still waiting to see justice served for the economic crimes and murders committed under Compaoré. However, investigations have come up against a brick wall in the form of the RSP, some of whose members are accused of being involved in such crimes. There can be no final resolution of the question of the RSP’s future without destabilising the country. The transitional government is too weak to tackle their future role head on and seems to have decided to leave it to the new authorities.

With less than four months left before the elections, the transition has no more time to begin reforms and must focus on organising the ballot and promoting a peaceful climate. The elections are essential not only because they should end a transition that is taking place in an uncertain legal framework but also because they provide an opportunity for a democratic and peaceful change of government through the ballot box for the first time since independence. Several measures should be taken to facilitate this process:

  • Political and civil society actors on all sides should begin an inclusive, formal political dialogue, which could take the form of a framework for discussion chaired by one or several consensus figures, so as to keep channels of communication open. Otherwise, they should maintain and develop informal contacts at the highest level.
     
  • The Constitutional Council should remain faithful to the text and inclusive spirit of the transition charter and the constitution when applying the electoral law.
     
  • The transitional government should prioritise the organisation of the presidential and legislative elections and reduce the uncertainty around the electoral law by issuing a decree clarifying the criteria for deciding who supported the constitutional revision.
     
  • The representatives of the former majority should take on the role of constructive opposition, resist the temptation to obstruct the electoral process and resume dialogue with the National Reconciliation and Reform Commission (CRNR).
     
  • The transitional authorities should continue the discussion about the future of the RSP, by focusing on devising a new name for this elite corps and relocating it well away from the presidential palace. They should also be more transparent on this issue, which will need to be included in a more general reform of the army.
     
  • International partners should encourage all Burkina actors to maintain dialogue, and send a clear message that the electoral law should be enforced in a restrained and intelligent manner. The Economic Community of West African States (ECOWAS) should also provide financial support to help cover the deficit in the electoral budget.

Dakar/Brussels, 24 June 2015

Demonstrators gathering in Ouagadougou to show support to the military hold a picture of Lieutenant Colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba the leader of the mutiny and of the Patriotic Movement for the Protection and the Restauration (MPSR) on 25 January 2022 Olympia DE MAISMONT / AFP
Q&A / Africa

L’insécurité, facteur déterminant du putsch de Ouagadougou

Le 24 janvier, une junte militaire a renversé le président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré. Dans ce Q&A, les experts de Crisis Group, Mathieu Pellerin et Rinaldo Depagne, expliquent en quoi ce nouveau coup d’Etat confirme l’échec des régimes démocratiquement élus en Afrique de l’Ouest.

Que sait-on de ce coup d’Etat et de celui qui l’a mené?

La journée du 22 janvier 2022 a été marquée par de violentes manifestations à Ouagadougou et à Bobo Dioulasso, les deux plus grandes agglomérations du pays, avec pour mot d’ordre le rétablissement de la sécurité. Ces mouvements de protestation ont été suivis, à l’aube du dimanche 23 janvier 2022, par des tirs dans plusieurs casernes militaires de Ouagadougou, notamment aux camps Sangoulé Lamizana et Baba Sy, ainsi que dans deux villes du nord, Kaya et Ouahigouya. Depuis le camp Sangoulé Lamizana, un groupe de soldats en colère a présenté une liste de six revendications, dont le remplacement du chef d’état-major et du directeur de l’Agence nationale de renseignement (ANR), jugés incompétents ou corrompus. D’autres revendications exprimées dans cette liste sont récurrentes depuis 2018 et n’ont jamais été vraiment satisfaites : le renforcement des moyens et des effectifs militaires adaptés à la lutte contre les groupes jihadistes, ainsi qu’une meilleure prise en charge des blessés et des familles de soldats tués au combat.

Dans la matinée du 23 janvier, la situation semblait encore sous contrôle et le pouvoir en place tentait de minimiser la gravité de la crise en déclarant à la télévision nationale qu’il ne s’agissait pas d’une « prise du pouvoir par l’armée ». Dans le même temps, quelques centaines de manifestants se regroupaient dans les rues de la capitale pour apporter leur soutien aux soldats qui étaient alors présentés par les autorités comme des « mutins ». Des négociations ont été engagées par le gouvernement avec ces derniers, certaines sous l’égide du Mogho Naba, l’empereur des Mossi, le principal groupe ethnique du pays, qui joue habituellement un rôle d’ultime arbitre en cas de crise aigüe. Non seulement ces pourparlers ont échoué mais certains des négociateurs dépêchés par la présidence, dont un officier de gendarmerie, auraient changé de camp et pris fait et cause pour les putschistes. Une partie de la gendarmerie fidèle jusqu’alors au président Roch Marc Christian Kaboré, aurait suivi ce mouvement de défection et fait pencher le rapport de force en faveur des putschistes. Dans la nuit de dimanche à lundi, le domicile privé du président, situé au sud de Ouagadougou, a été attaqué par des forces armées, ce qui a donné lieu à de violents combats entre ces derniers et la garde rapprochée du président, faisant au moins deux blessés graves.   

Dans la soirée du 24 janvier, le président Kaboré a signé, sous la pression des putschistes, une lettre manuscrite de démission de ses fonctions. Dans la foulée, les militaires contestataires sont apparus à la télévision nationale pour officialiser la destitution du président et la création du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), l’organe exécutif de la junte au pouvoir. Dans cette déclaration, le MPSR a pris soin de rassurer les interlocuteurs extérieurs en exprimant sa volonté de « respecter les engagements pris », notamment en matière de respect des droits humains, et de proposer, dans un « délai raisonnable », un calendrier de retour à un ordre constitutionnel « accepté de tous ». Ces signaux positifs ne présument toutefois pas des prochains évènements. Au Mali, les mêmes signaux avaient été envoyés au lendemain du putsch d’août 2020, avant que le régime de transition n’opte finalement pour une ligne dure et un report des élections, initialement prévues pour février 2022.  

Le président du MPSR, Paul-Henri Sandaogo Damiba, est un lieutenant-colonel de 41 ans. Il a été formé dans une des plus prestigieuses écoles militaires d’Afrique de l’Ouest, le Prytanée militaire du Kadiogo. Diplômé de l’école de guerre de Paris, il a récemment publié un livre de 158 pages sur les armées ouest-africaines et le terrorisme.  Depuis 2015, il a occupé plusieurs positions au sein de l’armée dans des régions exposées aux groupes armés jihadistes. Précédemment, il a été membre du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), la garde rapprochée du président Blaise Compaoré (1987-2014), le prédécesseur de Roch Marc Christian Kaboré. Il a été assez habile pour ne pas voir sa carrière affectée par le changement de régime survenu en octobre 2014. Tout particulièrement, il a conservé de bonnes relations avec des membres clefs de l’appareil militaire de l’ère Compaoré sans pour autant être mis à l’écart par le président Kaboré (depuis 2015), qui l’a nommé, le 16 décembre dernier, à la tête de l’une des plus importantes régions militaires du pays, la « troisième région », qui englobe la capitale.  

Quelles sont les raisons de ce coup d’Etat ?

L’insécurité dans laquelle vivent des millions de Burkinabés ... a été le facteur déterminant qui a entrainé ce coup.

L’insécurité dans laquelle vivent des millions de Burkinabés, soumis à la violence de groupes armés jihadistes, de milices à base communautaire et parfois des soldats de l’armée régulière, a été le facteur déterminant qui a entrainé ce coup. L’attaque d’Inata, une localité du nord du pays, le 14 novembre 2021, a été vécue comme le point de non-retour de cette insécurité persistante par de nombreux Burkinabés, civils et militaires. Cette attaque, durant laquelle 53 gendarmes ont été tués, a été fatale au président Kaboré. Comme le souligne un journal local, son régime est « tombé symboliquement » après ce massacre dont le bilan, le plus lourd à ce jour en nombre de militaires tués en une seule attaque, et les conditions de son déroulement, ont eu un effet traumatique sur la société. Quelques jours après les faits, les médias locaux ont dévoilé que les gendarmes tués et leurs camarades étaient affamés et que, considérablement affaiblis par le manque de nourriture, ils avaient envoyé un appel à l’aide à leur hiérarchie, quelques jours avant l’attaque, qui était resté sans réponse.

Inata est venu s’ajouter à de nombreux autres massacres, dont celui de Solhan en juin 2021 dans lequel 160 villageois ont été assassinés. L’indignation soulevée au sein de la population par ces tragédies s’est, peu à peu, muée en un mouvement de protestation populaire qui a exprimé dans la rue son aspiration à un changement de régime. Une partie de la population a fini par considérer qu’un militaire serait mieux à même de régler la question prioritaire de la sécurité qu’un président civil élu. La destitution du président Kaboré n’a guère suscité de contestation dans les rues. Au contraire, le 25 janvier, un bon millier de personnes se sont réunies à Ouagadougou pour saluer la prise du pouvoir par le MPSR. La portée symbolique d’Inata couplée à cette dynamique de mobilisation populaire contre le régime de Kaboré a probablement convaincu les militaires que le moment était venu de passer à l’acte. Une première tentative dirigée par le lieutenant-colonel Emmanuel Zoungrana avait d’ailleurs été déjouée le 10 janvier.

Le coup d’Etat du MPSR s’inscrit dans une histoire marquée par l’implication des militaires dans la vie politique du Burkina Faso depuis 1960. Après l’indépendance du pays, l’armée a joué un rôle de régulateur ou d’ultime recours dans les graves crises politiques que le pays a traversées. Ce fut encore récemment le cas après l’insurrection populaire de 2014 quand Isaac Zida, membre du RSP, a été nommé chef d’Etat puis premier ministre de la transition. En 2015, une partie de l’armée a consolidé la transition démocratique en s’opposant à la tentative de coup d’Etat du RSP. Les régimes dirigés par des militaires cumulent au total 48 années d’exercice du pouvoir sur les 61 années d’indépendance.

Comment expliquer l’incapacité de l’armée à assurer la sécurité ?

Arrivé au pouvoir en 2015, le président Kaboré a hérité d’un appareil de sécurité souffrant des multiples divisions qui s’étaient accumulées tout au long des 27 années au pouvoir du président Blaise Compaoré, qui avait lui-même dû gérer le lègue des coups d’Etats des années 1970 et 1980. Au sein de l’armée, deux blocs se sont créés : d’un côté le RSP qui bénéficiait des faveurs du régime Compaoré, tant en termes de rémunération et de formations que de promotions et de matériel ; et, de l’autre, le reste de l’armée, parents pauvres de l’appareil de sécurité. D’autres divisions étaient présentes, notamment entre les couches basses et la haute hiérarchie militaire, qui se sont publiquement exprimées lors des violentes mutineries du premier semestre 2011. Les soldats reprochaient notamment aux plus hauts gradés de s’être installés dans le confort immoral d’un vaste système de corruption.

De plus, l’armée que le président Kaboré a trouvé en prenant ses fonctions en 2015 n’avait que peu été impliquée dans des combats réels, à l’exception des deux guerres éclairs contre le Mali en 1974 et 1985, de quelques opérations secrètes dans les pays du fleuve Mano et de missions de maintien de la paix au Darfour et au Mali. Cette armée relativement inexpérimentée s’est ainsi retrouvée assez soudainement, à partir de 2016 et suite à la montée en puissance de groupes jihadistes locaux et régionaux, face à un ennemi âpre et dur au combat.  

N’étant pas issu du sérail militaire, peu connaisseur de l’art de la guerre et méfiant à l’égard d’une institution dont il redoutait le potentiel déstabilisateur, Kaboré n’a pas réussi à transformer l’héritage empoisonné de son prédécesseur. En lieu et place d’une réforme profonde, il a opéré à partir de 2016 une suite ininterrompue de promotions et de limogeages à la tête des institutions de défense, changeant plusieurs fois de ministres de la défense et de chefs d’état-major. Certaines de ces nominations reposaient davantage sur la confiance qu’il accordait aux individus que sur leurs compétences. Il s’est appuyé sur la gendarmerie, suscitant une certaine méfiance des autres segments de l’armée, ce qui a accentué les divisions. Les éléments les mieux formés de l’ancien régime, dont aurait pu profiter l’armée, ont pour la plupart été mis à l’écart, payant leur fidélité au président Compaoré. La hiérarchie a poursuivi les pratiques de corruption en vigueur sous Compaoré, affaiblissant les chaines logistiques d’approvisionnement du front ou privant ceux qui y étaient engagés de matériel adapté.  

Tout au long de ses six années au pouvoir, le régime du président Kaboré a tenté plusieurs stratégies, dont aucune n’a permis d’enrayer l’expansion, à ce jour continue, des groupes jihadistes. De 2016 jusqu’à 2019, le tout militaire a prévalu. Le recours à la force de la part de l’armée et de la gendarmerie a entrainé de nombreux cas d’exactions et même des massacres de civils qui sont restés impunis. Cette violence à l’égard des la population a poussé certains de ces civils à rejoindre les rangs des jihadistes, ce qui a eu pour effet de renforcer ces groupes plutôt que de les déloger. La menace, cantonnée au départ à la région du Sahel, s’est étendue aux régions du Centre-Nord, de l’Est, du Nord et de la Boucle du Mouhoun. A partir de la fin 2019, face à la fatigue perceptible de l’armée, à la multiplication des refus d’aller au front, mais aussi en réaction à une demande populaire grandissante pour plus de sécurité, le président Kaboré a décidé de mobiliser des civils dans la guerre contre le terrorisme. Les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), souvent composés d’anciens Koglweogo, ces unités villageoises à l’origine chargées de combattre la grande criminalité, sont devenus des auxiliaires de l’armée dans cette guerre. En dépit de succès ponctuels enregistrés par ces civils formés et armés par l’Etat, ils n’ont pas permis de renverser la tendance. Dans certaines zones, ils ont même profondément fragilisé la cohésion sociale et aggravé l’insécurité.

De septembre 2020 à mars 2021, une trêve nationale conclue entre le Burkina Faso et l’un des deux groupes jihadistes opérant dans le pays, le Groupe de soutien à l’islam et au musulmans (JNIM), a entrainé une réelle accalmie accompagnée d’une cessation quasi-totale des attaques entre ce groupe et l’armée. Des accords locaux ont ensuite été conclus entre le JNIM et les communautés locales dans plusieurs communes des provinces du Soum, du Loroum et du Yatenga, et ce avec l’assentiment des autorités locales et représentants locaux de l’Etat. La fin de cette trêve nationale fin mars 2021 a entrainé une reprise brutale des attaques de la part du JNIM, en plus de celles jamais interrompues menées par l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) contre l’armée et les VDP. Les groupes jihadistes avaient mis à profit la trêve pour consolider leur ancrage dans de nombreux territoires et même pour l’étendre plus au sud, notamment dans la région des Cascades. La reprise des attaques de grande ampleur en juin 2021 a conduit le président Kaboré à tenter un énième plan de restructuration à la tête des forces armées, avec cette fois sa propre nomination au ministère de la défense. Ce nouveau remaniement n’a pas empêché l’attaque d’Inata, pas plus que les changements opérés en décembre dernier pour empêcher le renouvellement d’une telle attaque n’ont permis d’éviter le putsch du MPSR.

La priorité du MPSR dans les prochains mois sera de consolider l’unité des forces armées.

La priorité du MPSR dans les prochains mois sera de consolider l’unité des forces armées afin d’obtenir rapidement une amélioration de la sécurité pour les populations. Une des premières actions du lieutenant-colonel Damiba a été de rencontrer, le mardi 25 janvier, la hiérarchie militaire et les corps paramilitaires, la police, les douanes et les eaux et forêts. Il a en outre affirmé dans son premier discours télévisé du 27 janvier : « Si les priorités sont nombreuses, il est clair que la priorité principale demeure la sécurité ». Pour unifier l’armée, il devra trouver des réponses à des questions urgentes : répartition des postes au sein du MPSR ; représentation équitable entre gendarmerie et armée ; ajustements à apporter dans la lutte anti-terroriste et contre la corruption au sein des forces armées. Les décisions du lieutenant-colonel Damiba vis-à-vis des militaires issus de l’ancien régime de Blaise Compaoré, de leur réintégration et de leur rôle dans un appareil de sécurité réformé seront déterminantes dans ces efforts d’unification de l’armée. Rien n’a encore filtré sur l’identité des personnalités politiques et civiles avec lesquelles le MPSR entend gouverner le pays. Sans une amélioration rapide de la situation sécuritaire, le MPSR risque de perdre rapidement le soutien d’une partie de la population qui a, pour le moment, placé dans la junte ses espoirs d’un retour à une vie normale.

Quelles sont les conséquences régionales et internationales de ce putsch ?

Ce coup confirme le retour des hommes en treillis dans la vie politique de l’Afrique de l’Ouest et marque un certain échec des gouvernements élus démocratiquement. Désormais, trois des Etats importants de la région – le Burkina Faso, la Guinée et le Mali – sont dirigés par des militaires arrivés au pouvoir par la force. La Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) semble incapable d’enrayer cette tendance profonde. L’organisation régionale a en effet prononcé, le 9 janvier dernier, des sanctions lourdes contre le Mali, notamment sa mise sous embargo, en espérant freiner l’épidémie de coups d’Etat qui frappe la région. Mais trois semaines après ces sanctions, et après ce nouveau coup d’Etat cette fois au Burkina Faso, force est de constater que ces mesures n’ont aucun effet dissuasif et que l’autorité de la Cedeao est contestée.  Plus encore, l’arrivée au pouvoir d’une junte à Ouagadougou pourrait permettre de former un axe de régimes militaires qui, en s’entraidant, pourraient résister à la pression de l’organisation régionale et des partenaires extérieurs. Le fait que la Guinée du lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya ait décidé de ne pas fermer sa frontière avec le Mali, en dépit de l’embargo décrété par la Cedeao, est un premier signe de la constitution d’un tel axe.   

Les partenaires internationaux, tout particulièrement la France, les Etats Unis et l’Union européenne, sont tiraillés entre positions de principe et souci de composer avec une réalité qui s’impose à eux et sur laquelle ils ne peuvent pas ou peu influer. D’un côté, ils doivent veiller au respect de l’ordre constitutionnel et certains, comme l’Union européenne, suivent traditionnellement l’approche de la Cedeao, y compris pour les sanctions. De l’autre, ils cherchent à conserver des relations constructives avec les nouvelles autorités afin de ne pas mettre en péril leur propre approche sécuritaire, souvent centrée sur une coopération civile et militaire dans le pays, comme au Mali et au Burkina Faso où leurs engagements sont considérables.

La réaction des partenaires internationaux au coup d’Etat du 24 janvier pourra difficilement s’appuyer sur l’approche rigide mise en place suite au coup d’Etat au Mali. La posture de fermeté, affichée par des partenaires importants comme la France, a eu pour effet de renforcer les relations des autorités de transition avec des partenaires alternatifs, comme la Russie, et a dressé beaucoup de maliens contre Paris et la Cedeao. La population s’oppose en effet aux sanctions des partenaires internationaux, en premier lieu parce qu’elle soutient largement les autorités de transition, mais aussi parce qu’elle est la première victime des sanctions économiques.

Les partenaires internationaux gagneraient à ne pas se heurter frontalement au MPSR et à accompagner au mieux cette transition.

Une posture moins dogmatique et plus en nuance devrait donc être adoptée au Burkina Faso. Si le coup d’Etat est condamnable et ne constitue en rien une solution à ce stade, il répond à une situation sécuritaire chaotique du pays et bénéficie d’un soutien non négligeable d’une partie de l’opinion publique burkinabé qui aspirait au changement. Faute de levier d’action permettant de faire plier le MPSR, les partenaires internationaux gagneraient à ne pas se heurter frontalement au MPSR et à accompagner au mieux cette transition afin qu’elle profite à la stabilisation du pays. Tout en appelant la junte à un retour à l’ordre constitutionnel et à tenir ses promesses en matière de respect des droits humains, la Cedeao devrait entamer un dialogue avec le MPSR en envoyant, au plus vite, un émissaire à Ouagadougou, afin de prendre connaissance des projets du nouveau régime et d’explorer avec lui les voies d’une collaboration future. Les États-Unis et l’Union européenne, deux importants partenaires qui jouissent d’une réputation de neutralité au Burkina Faso, devraient appuyer cette initiative de dialogue entres les nouvelles autorités et les pays de la région et insister sur la nécessité d’un retour, dans un délai raisonnable, à l’ordre constitutionnel.

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