Le Burkina doit trouver sa voie entre besoin de justice et réconciliation
Le Burkina doit trouver sa voie entre besoin de justice et réconciliation
L’insécurité, facteur déterminant du putsch de Ouagadougou
L’insécurité, facteur déterminant du putsch de Ouagadougou
Interview / Africa

Le Burkina doit trouver sa voie entre besoin de justice et réconciliation

Le Burkina Faso, où des soldats du Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP) refusent toujours de désarmer malgré l'échec de leur coup d'Etat, doit, pour sortir durablement de la crise, "trouver sa voie médiane" entre besoins de "justice" et de "réconciliation", estime Cynthia Ohayon, experte de l'ONG International Crisis Group, basée à Dakar.

AFP: La médiation régionale avait proposé une amnistie pour les putschistes, immédiatement rejetée par la société civile. Comment conjuguer justice et volonté de tourner la page ?

Cynthia Ohayon: C'est une des questions les plus difficiles, qui se posait déjà depuis le début de la transition. Il y a une vraie volonté de sanctionner le clan Compaoré pour les crimes à la fois économiques et politiques qui ont été commis. Cette volonté est compréhensible. Il faut qu'il y ait des sanctions, on ne peut pas perpétuer l'impunité. C'est à chaque pays de trouver sa voie médiane entre deux impératifs: le besoin de justice, de punir les crimes passés et en même temps le besoin de dialogue et de réconciliation. L'amnistie qui avait été proposée par la Cédéao était totale. D'un point de vue moral c'est inacceptable, d'un point de vue politique cela ne passe pas chez la société civile et la plupart des partis politiques de l'ancienne opposition.

Et même d'un point de vue stratégique: amnistier complètement les auteurs d'un coup d'Etat va forcément encourager d'autres à se lancer. Une amnistie totale ne rend jamais service à personne mais il ne faut pas tomber non plus dans la chasse aux sorcières.

Le Burkina peut-il s'inspirer d'autres sorties de crises africaines ?

Le Burkina a ses propres spécificités. Contrairement à un certain nombre de pays africains, ce n'est pas une crise qui repose sur une instrumentalisation politique de facteurs ethniques ou religieux. La crise est d'une nature différente et donc les solutions doivent aussi être de nature différente. Le Burkina est un pays où il y a une forte capacité de compromis et une forte culture du dialogue: il faut mettre à profit cette culture pour réussir à éviter l'affrontement.

Il faut si possible ne pas exclure une partie de la classe politique. Le problème c'est qu'une partie du CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès, ex-parti de Compaoré) a soutenu voire activement participé au coup d'Etat. Elle s'est donc complètement +délégalisée+, décrédibilisée. Pourtant c'est difficile de penser l'avenir du pays sans prendre en compte ceux qui l'ont dirigé pendant trente ans.

Sur la question de la dissolution du RSP, le décret a été pris deux jours après la restauration du gouvernement de transition. Il aurait peut-être fallu attendre que les braises s'éteignent un peu plus pour renouer une certaine forme de dialogue.

Pourquoi le Burkina a-t-il replongé dans la crise ?

C'est une crise de long terme. Les racines sont profondes. Il ne fallait pas s'attendre à en sortir rapidement, au contraire (...) Cette crise trouve ses racines dans la chute de Blaise Compaoré (en octobre 2014). Quand un autocrate a dirigé le pays et dominé à ce point la vie politique pendant quasiment trois décennies, forcément, reconstruire le pays, penser l'avenir du pays après sa chute va être difficile. C'est toujours un processus qui est long, laborieux, et qui se fait par à-coups. Avec des pas en avant et des pas en arrière comme ce coup d'Etat. Ce n'est pas parce qu'on a restauré la transition et l'autorité civile qu'on a résolu les racines de cette crise.

Demonstrators gathering in Ouagadougou to show support to the military hold a picture of Lieutenant Colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba the leader of the mutiny and of the Patriotic Movement for the Protection and the Restauration (MPSR) on 25 January 2022 Olympia DE MAISMONT / AFP
Q&A / Africa

L’insécurité, facteur déterminant du putsch de Ouagadougou

Le 24 janvier, une junte militaire a renversé le président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré. Dans ce Q&A, les experts de Crisis Group, Mathieu Pellerin et Rinaldo Depagne, expliquent en quoi ce nouveau coup d’Etat confirme l’échec des régimes démocratiquement élus en Afrique de l’Ouest.

Que sait-on de ce coup d’Etat et de celui qui l’a mené?

La journée du 22 janvier 2022 a été marquée par de violentes manifestations à Ouagadougou et à Bobo Dioulasso, les deux plus grandes agglomérations du pays, avec pour mot d’ordre le rétablissement de la sécurité. Ces mouvements de protestation ont été suivis, à l’aube du dimanche 23 janvier 2022, par des tirs dans plusieurs casernes militaires de Ouagadougou, notamment aux camps Sangoulé Lamizana et Baba Sy, ainsi que dans deux villes du nord, Kaya et Ouahigouya. Depuis le camp Sangoulé Lamizana, un groupe de soldats en colère a présenté une liste de six revendications, dont le remplacement du chef d’état-major et du directeur de l’Agence nationale de renseignement (ANR), jugés incompétents ou corrompus. D’autres revendications exprimées dans cette liste sont récurrentes depuis 2018 et n’ont jamais été vraiment satisfaites : le renforcement des moyens et des effectifs militaires adaptés à la lutte contre les groupes jihadistes, ainsi qu’une meilleure prise en charge des blessés et des familles de soldats tués au combat.

Dans la matinée du 23 janvier, la situation semblait encore sous contrôle et le pouvoir en place tentait de minimiser la gravité de la crise en déclarant à la télévision nationale qu’il ne s’agissait pas d’une « prise du pouvoir par l’armée ». Dans le même temps, quelques centaines de manifestants se regroupaient dans les rues de la capitale pour apporter leur soutien aux soldats qui étaient alors présentés par les autorités comme des « mutins ». Des négociations ont été engagées par le gouvernement avec ces derniers, certaines sous l’égide du Mogho Naba, l’empereur des Mossi, le principal groupe ethnique du pays, qui joue habituellement un rôle d’ultime arbitre en cas de crise aigüe. Non seulement ces pourparlers ont échoué mais certains des négociateurs dépêchés par la présidence, dont un officier de gendarmerie, auraient changé de camp et pris fait et cause pour les putschistes. Une partie de la gendarmerie fidèle jusqu’alors au président Roch Marc Christian Kaboré, aurait suivi ce mouvement de défection et fait pencher le rapport de force en faveur des putschistes. Dans la nuit de dimanche à lundi, le domicile privé du président, situé au sud de Ouagadougou, a été attaqué par des forces armées, ce qui a donné lieu à de violents combats entre ces derniers et la garde rapprochée du président, faisant au moins deux blessés graves.   

Dans la soirée du 24 janvier, le président Kaboré a signé, sous la pression des putschistes, une lettre manuscrite de démission de ses fonctions. Dans la foulée, les militaires contestataires sont apparus à la télévision nationale pour officialiser la destitution du président et la création du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), l’organe exécutif de la junte au pouvoir. Dans cette déclaration, le MPSR a pris soin de rassurer les interlocuteurs extérieurs en exprimant sa volonté de « respecter les engagements pris », notamment en matière de respect des droits humains, et de proposer, dans un « délai raisonnable », un calendrier de retour à un ordre constitutionnel « accepté de tous ». Ces signaux positifs ne présument toutefois pas des prochains évènements. Au Mali, les mêmes signaux avaient été envoyés au lendemain du putsch d’août 2020, avant que le régime de transition n’opte finalement pour une ligne dure et un report des élections, initialement prévues pour février 2022.  

Le président du MPSR, Paul-Henri Sandaogo Damiba, est un lieutenant-colonel de 41 ans. Il a été formé dans une des plus prestigieuses écoles militaires d’Afrique de l’Ouest, le Prytanée militaire du Kadiogo. Diplômé de l’école de guerre de Paris, il a récemment publié un livre de 158 pages sur les armées ouest-africaines et le terrorisme.  Depuis 2015, il a occupé plusieurs positions au sein de l’armée dans des régions exposées aux groupes armés jihadistes. Précédemment, il a été membre du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), la garde rapprochée du président Blaise Compaoré (1987-2014), le prédécesseur de Roch Marc Christian Kaboré. Il a été assez habile pour ne pas voir sa carrière affectée par le changement de régime survenu en octobre 2014. Tout particulièrement, il a conservé de bonnes relations avec des membres clefs de l’appareil militaire de l’ère Compaoré sans pour autant être mis à l’écart par le président Kaboré (depuis 2015), qui l’a nommé, le 16 décembre dernier, à la tête de l’une des plus importantes régions militaires du pays, la « troisième région », qui englobe la capitale.  

Quelles sont les raisons de ce coup d’Etat ?

L’insécurité dans laquelle vivent des millions de Burkinabés ... a été le facteur déterminant qui a entrainé ce coup.

L’insécurité dans laquelle vivent des millions de Burkinabés, soumis à la violence de groupes armés jihadistes, de milices à base communautaire et parfois des soldats de l’armée régulière, a été le facteur déterminant qui a entrainé ce coup. L’attaque d’Inata, une localité du nord du pays, le 14 novembre 2021, a été vécue comme le point de non-retour de cette insécurité persistante par de nombreux Burkinabés, civils et militaires. Cette attaque, durant laquelle 53 gendarmes ont été tués, a été fatale au président Kaboré. Comme le souligne un journal local, son régime est « tombé symboliquement » après ce massacre dont le bilan, le plus lourd à ce jour en nombre de militaires tués en une seule attaque, et les conditions de son déroulement, ont eu un effet traumatique sur la société. Quelques jours après les faits, les médias locaux ont dévoilé que les gendarmes tués et leurs camarades étaient affamés et que, considérablement affaiblis par le manque de nourriture, ils avaient envoyé un appel à l’aide à leur hiérarchie, quelques jours avant l’attaque, qui était resté sans réponse.

Inata est venu s’ajouter à de nombreux autres massacres, dont celui de Solhan en juin 2021 dans lequel 160 villageois ont été assassinés. L’indignation soulevée au sein de la population par ces tragédies s’est, peu à peu, muée en un mouvement de protestation populaire qui a exprimé dans la rue son aspiration à un changement de régime. Une partie de la population a fini par considérer qu’un militaire serait mieux à même de régler la question prioritaire de la sécurité qu’un président civil élu. La destitution du président Kaboré n’a guère suscité de contestation dans les rues. Au contraire, le 25 janvier, un bon millier de personnes se sont réunies à Ouagadougou pour saluer la prise du pouvoir par le MPSR. La portée symbolique d’Inata couplée à cette dynamique de mobilisation populaire contre le régime de Kaboré a probablement convaincu les militaires que le moment était venu de passer à l’acte. Une première tentative dirigée par le lieutenant-colonel Emmanuel Zoungrana avait d’ailleurs été déjouée le 10 janvier.

Le coup d’Etat du MPSR s’inscrit dans une histoire marquée par l’implication des militaires dans la vie politique du Burkina Faso depuis 1960. Après l’indépendance du pays, l’armée a joué un rôle de régulateur ou d’ultime recours dans les graves crises politiques que le pays a traversées. Ce fut encore récemment le cas après l’insurrection populaire de 2014 quand Isaac Zida, membre du RSP, a été nommé chef d’Etat puis premier ministre de la transition. En 2015, une partie de l’armée a consolidé la transition démocratique en s’opposant à la tentative de coup d’Etat du RSP. Les régimes dirigés par des militaires cumulent au total 48 années d’exercice du pouvoir sur les 61 années d’indépendance.

Comment expliquer l’incapacité de l’armée à assurer la sécurité ?

Arrivé au pouvoir en 2015, le président Kaboré a hérité d’un appareil de sécurité souffrant des multiples divisions qui s’étaient accumulées tout au long des 27 années au pouvoir du président Blaise Compaoré, qui avait lui-même dû gérer le lègue des coups d’Etats des années 1970 et 1980. Au sein de l’armée, deux blocs se sont créés : d’un côté le RSP qui bénéficiait des faveurs du régime Compaoré, tant en termes de rémunération et de formations que de promotions et de matériel ; et, de l’autre, le reste de l’armée, parents pauvres de l’appareil de sécurité. D’autres divisions étaient présentes, notamment entre les couches basses et la haute hiérarchie militaire, qui se sont publiquement exprimées lors des violentes mutineries du premier semestre 2011. Les soldats reprochaient notamment aux plus hauts gradés de s’être installés dans le confort immoral d’un vaste système de corruption.

De plus, l’armée que le président Kaboré a trouvé en prenant ses fonctions en 2015 n’avait que peu été impliquée dans des combats réels, à l’exception des deux guerres éclairs contre le Mali en 1974 et 1985, de quelques opérations secrètes dans les pays du fleuve Mano et de missions de maintien de la paix au Darfour et au Mali. Cette armée relativement inexpérimentée s’est ainsi retrouvée assez soudainement, à partir de 2016 et suite à la montée en puissance de groupes jihadistes locaux et régionaux, face à un ennemi âpre et dur au combat.  

N’étant pas issu du sérail militaire, peu connaisseur de l’art de la guerre et méfiant à l’égard d’une institution dont il redoutait le potentiel déstabilisateur, Kaboré n’a pas réussi à transformer l’héritage empoisonné de son prédécesseur. En lieu et place d’une réforme profonde, il a opéré à partir de 2016 une suite ininterrompue de promotions et de limogeages à la tête des institutions de défense, changeant plusieurs fois de ministres de la défense et de chefs d’état-major. Certaines de ces nominations reposaient davantage sur la confiance qu’il accordait aux individus que sur leurs compétences. Il s’est appuyé sur la gendarmerie, suscitant une certaine méfiance des autres segments de l’armée, ce qui a accentué les divisions. Les éléments les mieux formés de l’ancien régime, dont aurait pu profiter l’armée, ont pour la plupart été mis à l’écart, payant leur fidélité au président Compaoré. La hiérarchie a poursuivi les pratiques de corruption en vigueur sous Compaoré, affaiblissant les chaines logistiques d’approvisionnement du front ou privant ceux qui y étaient engagés de matériel adapté.  

Tout au long de ses six années au pouvoir, le régime du président Kaboré a tenté plusieurs stratégies, dont aucune n’a permis d’enrayer l’expansion, à ce jour continue, des groupes jihadistes. De 2016 jusqu’à 2019, le tout militaire a prévalu. Le recours à la force de la part de l’armée et de la gendarmerie a entrainé de nombreux cas d’exactions et même des massacres de civils qui sont restés impunis. Cette violence à l’égard des la population a poussé certains de ces civils à rejoindre les rangs des jihadistes, ce qui a eu pour effet de renforcer ces groupes plutôt que de les déloger. La menace, cantonnée au départ à la région du Sahel, s’est étendue aux régions du Centre-Nord, de l’Est, du Nord et de la Boucle du Mouhoun. A partir de la fin 2019, face à la fatigue perceptible de l’armée, à la multiplication des refus d’aller au front, mais aussi en réaction à une demande populaire grandissante pour plus de sécurité, le président Kaboré a décidé de mobiliser des civils dans la guerre contre le terrorisme. Les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), souvent composés d’anciens Koglweogo, ces unités villageoises à l’origine chargées de combattre la grande criminalité, sont devenus des auxiliaires de l’armée dans cette guerre. En dépit de succès ponctuels enregistrés par ces civils formés et armés par l’Etat, ils n’ont pas permis de renverser la tendance. Dans certaines zones, ils ont même profondément fragilisé la cohésion sociale et aggravé l’insécurité.

De septembre 2020 à mars 2021, une trêve nationale conclue entre le Burkina Faso et l’un des deux groupes jihadistes opérant dans le pays, le Groupe de soutien à l’islam et au musulmans (JNIM), a entrainé une réelle accalmie accompagnée d’une cessation quasi-totale des attaques entre ce groupe et l’armée. Des accords locaux ont ensuite été conclus entre le JNIM et les communautés locales dans plusieurs communes des provinces du Soum, du Loroum et du Yatenga, et ce avec l’assentiment des autorités locales et représentants locaux de l’Etat. La fin de cette trêve nationale fin mars 2021 a entrainé une reprise brutale des attaques de la part du JNIM, en plus de celles jamais interrompues menées par l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) contre l’armée et les VDP. Les groupes jihadistes avaient mis à profit la trêve pour consolider leur ancrage dans de nombreux territoires et même pour l’étendre plus au sud, notamment dans la région des Cascades. La reprise des attaques de grande ampleur en juin 2021 a conduit le président Kaboré à tenter un énième plan de restructuration à la tête des forces armées, avec cette fois sa propre nomination au ministère de la défense. Ce nouveau remaniement n’a pas empêché l’attaque d’Inata, pas plus que les changements opérés en décembre dernier pour empêcher le renouvellement d’une telle attaque n’ont permis d’éviter le putsch du MPSR.

La priorité du MPSR dans les prochains mois sera de consolider l’unité des forces armées.

La priorité du MPSR dans les prochains mois sera de consolider l’unité des forces armées afin d’obtenir rapidement une amélioration de la sécurité pour les populations. Une des premières actions du lieutenant-colonel Damiba a été de rencontrer, le mardi 25 janvier, la hiérarchie militaire et les corps paramilitaires, la police, les douanes et les eaux et forêts. Il a en outre affirmé dans son premier discours télévisé du 27 janvier : « Si les priorités sont nombreuses, il est clair que la priorité principale demeure la sécurité ». Pour unifier l’armée, il devra trouver des réponses à des questions urgentes : répartition des postes au sein du MPSR ; représentation équitable entre gendarmerie et armée ; ajustements à apporter dans la lutte anti-terroriste et contre la corruption au sein des forces armées. Les décisions du lieutenant-colonel Damiba vis-à-vis des militaires issus de l’ancien régime de Blaise Compaoré, de leur réintégration et de leur rôle dans un appareil de sécurité réformé seront déterminantes dans ces efforts d’unification de l’armée. Rien n’a encore filtré sur l’identité des personnalités politiques et civiles avec lesquelles le MPSR entend gouverner le pays. Sans une amélioration rapide de la situation sécuritaire, le MPSR risque de perdre rapidement le soutien d’une partie de la population qui a, pour le moment, placé dans la junte ses espoirs d’un retour à une vie normale.

Quelles sont les conséquences régionales et internationales de ce putsch ?

Ce coup confirme le retour des hommes en treillis dans la vie politique de l’Afrique de l’Ouest et marque un certain échec des gouvernements élus démocratiquement. Désormais, trois des Etats importants de la région – le Burkina Faso, la Guinée et le Mali – sont dirigés par des militaires arrivés au pouvoir par la force. La Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) semble incapable d’enrayer cette tendance profonde. L’organisation régionale a en effet prononcé, le 9 janvier dernier, des sanctions lourdes contre le Mali, notamment sa mise sous embargo, en espérant freiner l’épidémie de coups d’Etat qui frappe la région. Mais trois semaines après ces sanctions, et après ce nouveau coup d’Etat cette fois au Burkina Faso, force est de constater que ces mesures n’ont aucun effet dissuasif et que l’autorité de la Cedeao est contestée.  Plus encore, l’arrivée au pouvoir d’une junte à Ouagadougou pourrait permettre de former un axe de régimes militaires qui, en s’entraidant, pourraient résister à la pression de l’organisation régionale et des partenaires extérieurs. Le fait que la Guinée du lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya ait décidé de ne pas fermer sa frontière avec le Mali, en dépit de l’embargo décrété par la Cedeao, est un premier signe de la constitution d’un tel axe.   

Les partenaires internationaux, tout particulièrement la France, les Etats Unis et l’Union européenne, sont tiraillés entre positions de principe et souci de composer avec une réalité qui s’impose à eux et sur laquelle ils ne peuvent pas ou peu influer. D’un côté, ils doivent veiller au respect de l’ordre constitutionnel et certains, comme l’Union européenne, suivent traditionnellement l’approche de la Cedeao, y compris pour les sanctions. De l’autre, ils cherchent à conserver des relations constructives avec les nouvelles autorités afin de ne pas mettre en péril leur propre approche sécuritaire, souvent centrée sur une coopération civile et militaire dans le pays, comme au Mali et au Burkina Faso où leurs engagements sont considérables.

La réaction des partenaires internationaux au coup d’Etat du 24 janvier pourra difficilement s’appuyer sur l’approche rigide mise en place suite au coup d’Etat au Mali. La posture de fermeté, affichée par des partenaires importants comme la France, a eu pour effet de renforcer les relations des autorités de transition avec des partenaires alternatifs, comme la Russie, et a dressé beaucoup de maliens contre Paris et la Cedeao. La population s’oppose en effet aux sanctions des partenaires internationaux, en premier lieu parce qu’elle soutient largement les autorités de transition, mais aussi parce qu’elle est la première victime des sanctions économiques.

Les partenaires internationaux gagneraient à ne pas se heurter frontalement au MPSR et à accompagner au mieux cette transition.

Une posture moins dogmatique et plus en nuance devrait donc être adoptée au Burkina Faso. Si le coup d’Etat est condamnable et ne constitue en rien une solution à ce stade, il répond à une situation sécuritaire chaotique du pays et bénéficie d’un soutien non négligeable d’une partie de l’opinion publique burkinabé qui aspirait au changement. Faute de levier d’action permettant de faire plier le MPSR, les partenaires internationaux gagneraient à ne pas se heurter frontalement au MPSR et à accompagner au mieux cette transition afin qu’elle profite à la stabilisation du pays. Tout en appelant la junte à un retour à l’ordre constitutionnel et à tenir ses promesses en matière de respect des droits humains, la Cedeao devrait entamer un dialogue avec le MPSR en envoyant, au plus vite, un émissaire à Ouagadougou, afin de prendre connaissance des projets du nouveau régime et d’explorer avec lui les voies d’une collaboration future. Les États-Unis et l’Union européenne, deux importants partenaires qui jouissent d’une réputation de neutralité au Burkina Faso, devraient appuyer cette initiative de dialogue entres les nouvelles autorités et les pays de la région et insister sur la nécessité d’un retour, dans un délai raisonnable, à l’ordre constitutionnel.

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