Trois jalons pour la paix en Côte d'Ivoire
Trois jalons pour la paix en Côte d'Ivoire
Côte d’Ivoire: Defusing Electoral Tensions Amid Polarised Politics
Côte d’Ivoire: Defusing Electoral Tensions Amid Polarised Politics
Op-Ed / Africa

Trois jalons pour la paix en Côte d'Ivoire

Avec plus de 4 000 de ses soldats engagés en Côte d'Ivoire, dans un conflit particulièrement imprévisible, la France devra oeuvrer à ce que la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies (ONU), jeudi 13 octobre, prenne des mesures concrètes et coercitives. Les Nations unies doivent absolument renforcer par trois mesures claires la décision que vient de prendre le Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine (UA) : assigner la date du 30 octobre 2006 comme terme de la présidence de transition de Laurent Gbagbo, annoncer aux autorités qu'elles seront mises à l'écart après cette date, si elles n'ont pas réussi alors à organiser des élections reconnues et à régler la "question de la nationalité".

Le courage dont a fait preuve Paris en déployant le dispositif Licorne, il y a deux ans, a contribué à éviter un bain de sang en Côte d'Ivoire. Malheureusement, aujourd'hui, rien n'est réglé : le pays s'est pratiquement vidé de sa communauté européenne expatriée et la séparation Nord-Sud s'est transformée en fossé politique infranchissable. Les médiations successives, quant à elles, ont contribué à diviser les chefs d'Etat de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) et à aiguiser les tensions entre l'Afrique du Sud et ses partenaires d'Afrique de l'Ouest, sans parvenir à mettre au pas les irresponsables d'Abidjan ou de Bouaké.

A la fin d'octobre, le mandat présidentiel de Laurent Gbagbo touche à sa fin. Evidemment, les élections programmées n'auront pas été organisées. La légitimité du président ivoirien sera remise en question de toutes parts. Que se passera-t-il alors ? Gbagbo fonde déjà sa future légitimité sur une interprétation fallacieuse des articles 38 et 39 de la Constitution, que tous les membres de l'opposition, au Sud, réfutent. Quant aux Forces nouvelles (FN), qui contrôlent plus de la moitié du territoire et n'ont jamais initié le moindre désarmement ­ – contrairement à tous les accords signés ­–, elles font monter les enchères en exigeant désormais une transition sans Gbagbo, qui s'achèverait avec l'organisation d'élections libres et transparentes. Après avoir accordé un soutien sans faille à la médiation sud-africaine, Paris semble être à bout d'options.

Le président sud-africain, Thabo Mbéki, a pu enregistrer quelques succès de taille depuis son arrivée sur le terrain ivoirien, en novembre 2004. Le plus remarqué a été probablement l'admission à la course à la présidence d'Alassane Ouattara, écarté jusqu'alors pour cause de "nationalité douteuse", mais la situation ne s'est pas débloquée pour autant.

Le 6 octobre, le Conseil de paix et de sécurité de l'UA a édicté une décision importante : accorder un délai de douze mois à la présidence de Gbagbo, avec un changement de gouvernement. Le nouveau premier ministre de transition devra être "acceptable par toutes les parties" et composer un cabinet comprenant des représentants des parties signataires des accords de Marcoussis.

Par cette décision, les chefs d'Etat africains ont eu le mérite de sortir les parties du débat stérile sur la légitimité de Gbagbo, après le 30 octobre, et de préciser la durée de son maintien au pouvoir. Ils auront ainsi probablement contribué à éviter, dans l'immédiat, que les arguments sur la légitimité présidentielle, à la fin du mois, ne dégénèrent en affrontements sanglants. Pourtant, fixer la date butoir du 30 octobre 2006 comme terme de la transition serait une formulation plus efficace qu'annoncer une prolongation de douze mois, éventuellement prolongeable...

Cette déclaration de l'Union africaine pèche aussi par excès d'optimisme. On voit mal ce qui pousserait les factions ivoiriennes, bien installées désormais dans leur pillage organisé des sections du pays qu'elles contrôlent, à mettre en place tous les points des accords successifs de Linas-Marcoussis, d'Accra III et de Pretoria dans les douze mois à venir. Leur capacité à faire capoter tous les efforts internationaux n'est plus à démontrer.

C'est pourquoi le Conseil de sécurité des Nations unies, en se saisissant à nouveau du dossier ivoirien, jeudi, se doit de fixer une date précise pour la fin de la transition gouvernementale ; d'avertir les autorités actuelles qu'elles ne pourront en aucun cas se maintenir si des élections n'ont pas été organisées avant cette date butoir ; de régler, enfin, la lancinante "question de la nationalité" . Le Conseil devrait pour cela donner mandat au Portugais Antonio Monteiro, haut représentant de l'ONU pour les élections en Côte d'Ivoire, de constituer et diriger une équipe mixte de fonctionnaires ivoiriens et internationaux chargée de faire appliquer les lois sur la nationalité. M. Monteiro aura besoin de moyens importants pour, enfin, conduire un processus d'identification de la population ivoirienne et créer un fichier électoral incontestable. Les textes de lois actuels relatifs à l'appartenance nationale ne sont pas mauvais, mais ils sont restés lettre morte, car les autorités préfèrent maintenir des pratiques abusives et discriminatoires à l'égard des populations "nordistes", soupçonnées de vouloir usurper la nationalité ivoirienne. L'intervention d'une équipe mixte d'Ivoiriens et de fonctionnaires internationaux, sous l'autorité exclusive d'Antonio Monteiro, pourrait résoudre ce problème épineux et ôter, ainsi, tout nouveau prétexte aux Forces nouvelles pour ne pas désarmer.

Les coûts d'une telle opération seraient beaucoup moins élevés pour la communauté internationale que ceux de la gestion d'une crise humanitaire majeure en Afrique de l'Ouest ­ inévitable si la Côte d'Ivoire bascule dans la guerre. L'égratignure que cette opération infligerait à l'orgueil de l'Etat ivoirien, seul habilité à reconnaître et à octroyer la citoyenneté, devrait être largement compensée par la perspective de neutraliser enfin ce venin qui nourrit la crise ivoirienne.

Une reprise des combats entraînerait la mission de l'ONU (Onuci) et les soldats français du dispositif "Licorne" dans un fiasco majeur. Le conflit serait ingérable non seulement par les probables assauts sur la "zone de confiance", mais aussi par les massacres interethniques qui éclateraient sur tout le territoire. Il est à espérer que l'Elysée et le Quai d'Orsay aient pris la juste mesure du danger, et que les diplomates français à New York travaillent d'arrache-pied ces jours-ci afin d'obtenir, jeudi, une résolution du Conseil de sécurité, qui renforce, dans le sens proposé ici, la déclaration de l'Union africaine.

Commentary / Africa

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