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Guinée : pour en finir avec le pouvoir militaire
Guinée : pour en finir avec le pouvoir militaire
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Briefing 66 / Africa

Guinée : pour en finir avec le pouvoir militaire

La tuerie qui a fait au moins 160 morts parmi les manifestants, le viol de nombreuses femmes et l’arrestation de dirigeants politiques par les forces de sécurité lors d’une manifestation pacifique à Conakry le 28 septembre 2009 ont mis en évidence les dangers que représente le maintien au pouvoir des militaires pour la stabilité de la Guinée et d’une sous-région dont trois Etats fragiles commencent tout juste à se remettre de guerres civiles.

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Synthèse

La tuerie qui a fait au moins 160 morts parmi les manifestants, le viol de nombreuses femmes et l’arrestation de dirigeants politiques par les forces de sécurité lors d’une manifestation pacifique à Conakry le 28 septembre 2009 ont mis en évidence les dangers que représente le maintien au pouvoir des militaires pour la stabilité de la Guinée et d’une sous-région dont trois Etats fragiles commencent tout juste à se remettre de guerres civiles. La junte, le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), nie ses responsabilités pourtant évidentes dans le massacre et tente de gagner du temps en proposant aux partis d’opposition ce qu’elle appelle un « gouvernement d’union nationale ». Mais, alors que dans la rue, la patience vis-à-vis de la junte s’amenuise, l’instabilité risque d’augmenter à moins que toutes les forces politiques nationales et la communauté internationale n’exercent une pression commune pour forcer la junte à quitter le pouvoir.

La communauté internationale a rapidement condamné les assassinats du 28 septembre et demandé une enquête immédiate. Le 2 octobre, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a nommé le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, pour jouer le rôle de médiateur dans la crise. La tuerie est survenue dix jours à peine après l’annonce par l’Union africaine (UA) de son intention d’appliquer des sanctions contre la junte si son chef, Dadis Camara, ne confirmait pas par écrit, d’ici le 17 octobre, que ni lui ni aucun membre du CNDD ne se présenterait aux élections présidentielles qui sont actuellement prévues pour le 31 janvier 2010.

Les violences du 28 septembre sont survenues alors que l’apparente détermination de Dadis Camara à se présenter aux élections avait accru les tensions et que le dialogue sur le processus de transition démocratique venait d’être rompu. La junte avait bloqué la création d’un Conseil national de transition (CNT), le grand corps consultatif qui devait être un élément-clé du processus de transition adopté en mars, et provisoirement interdit les débats politiques dans les médias d’Etat. Les dirigeants des partis politiques et de la société civile étaient devenus la cible de manœuvres d’intimidation et de harcèlement de la part des militaires. La rupture du dialogue n’a fait que renforcer le sentiment, parmi la population, que la rue était le seul espace qu’il lui restait pour exprimer son opinion sur le processus de transition.

Depuis sa prise de pouvoir en décembre 2008, dans les heures qui ont suivi le décès de l’autocrate au long règne, Lansana Conté, l’armée a progressivement renforcé son emprise sur les institutions de l’Etat. Elle a militarisé l’administration publique, utilisé les ressources de l’Etat pour mettre en place des groupes de soutien au CNDD à travers tout le pays et formé des milices ethniques. Elle a attisé les tensions, en particulier dans la région déjà instable du Sud, la Guinée forestière, où elle a rassemblé des milliers d’anciens combattants et volontaires qui ont l’expérience du combat armé. Tandis que l’armée a un intérêt collectif à rester au pouvoir, le recrutement de milices témoigne de la méfiance qui prévaut entre les dirigeants de la junte et certaines autres sections de l’armée. Cette situation est particulièrement inquiétante puisque tout conflit au sein de l’armée pourrait rapidement se transformer en guerre civile pour la Guinée et déstabiliser ses voisins en provoquant le départ de vagues de réfugiés vers le Mali, le Sénégal et la Guinée-Bissau, la circulation d’armes vers la Côte d’Ivoire, et la mobilisation d’anciens combattants le long des frontières avec le Libéria et la Sierra Léone.

Les événements tragiques du 28 septembre soulignent la nécessité de mettre au point une stratégie de départ du pouvoir pour la junte afin de préserver la transition démocratique et d’établir les conditions nécessaires à la tenue d’élections libres et équitables. Les mesures suivantes devraient ainsi être prises :

  • La junte doit prendre en compte le fait qu’une large majorité de la population n’acceptera pas un autre régime militaire, et que sa tentative de maintien au pouvoir risque fort de plonger le pays dans une guerre civile ou dans l’anarchie. Elle doit se retirer maintenant et laisser la place à un gouvernement civil de transition qui inclue une large représentation des Forces Vives – le groupe de coordination des partis d’opposition et de la société civile – et accepter l’offre de la CEDEAO de servir de médiateur dans les négociations qui lui permettront de quitter le pouvoir dignement.
     
  • Les membres de la junte doivent explicitement et définitivement renoncer à tout projet de participer aux élections de quelque façon que ce soit et accepter les conditions d’un processus global de réforme du secteur de la sécurité. Cela devra inclure en tout premier lieu un retour aux casernes et l’application de mesures pour faire respecter la discipline et mettre fin à l’impunité au sein des troupes. Ces mesures seraient un premier pas vers une réforme plus globale du secteur de la sécurité qui comprendrait la professionnalisation de l’armée et la création d’une force de police civile plus efficace.
     
  • La médiation du président Compaoré au nom de la CEDEAO devrait s’appliquer à faire admettre au CNDD l’ultimatum électoral de l’UA et à mettre au point les conditions de départ du pouvoir de ses plus hauts dirigeants.
     
  • La CEDEAO devrait envisager l’envoi d’une mission militaire en Guinée, éventuellement conduite par des chefs d’état-major, pour déterminer les mesures à prendre pour stabiliser le pays, désarmer toutes les milices, assurer la sécurité pendant les élections et lancer un programme global de réforme du secteur de la sécurité. Cette mission pourrait également inclure un élément civil de suivi politique.
     
  • Le Rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires devrait envisager une mission urgente en Guinée afin d’entamer une enquête criminelle des événements du 28 septembre, tandis que d’autres partenaires internationaux devraient soutenir financièrement et politiquement les organisations guinéennes des droits de l’homme qui rassemblent sur le terrain des informations sur les crimes commis.
     
  • Si la junte s’obstine, la communauté internationale devrait isoler le régime en commençant par imposer des sanctions sévères et ciblées contre les membres du CNDD et leurs soutiens-clés. L’UA et les partenaires concernés tels que la France, les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) devraient simultanément offrir leur soutien aux pays voisins pour la mise en place de sanctions et la préparation, avec les forces de la CEDEAO, d’une intervention militaire régionale rapide si jamais la Guinée devait connaître de nouvelles violences.

 

Dakar/Bruxelles, 16 octobre 2009

Ebola Treatment Centre in Nzérékoré, Guinea, 9 January 2015. UN PHOTO/Martine Perret
Commentary / Africa

Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?

Alors que l’épidémie d’Ebola apparue fin 2013 en Guinée semble se terminer, il est intéressant de revenir sur l’un de ses aspects les plus troublants : l’hostilité avec laquelle les équipes impliquées dans la lutte contre la maladie ont par endroit été reçues par la population. Elle ne trouve pas une explication satisfaisante dans la « primitivité » volontiers prêtée à la population par les observateurs occidentaux et les élites urbaines guinéennes, ni même dans la faiblesse de l’information des citoyens concernés ou dans la manipulation éventuelle de rumeurs par l’opposition.

Cette hostilité est révélatrice du rapport entre les citoyens et l’Etat. Ebola aura été un puissant indicateur de la mauvaise santé de l’Etat, de la faiblesse de son système sanitaire mais aussi, plus largement, de la faiblesse de sa légitimité et de sa capacité à susciter la confiance et l’adhésion. Alors que la Guinée s’approche d’un nouveau moment de tension politique, avec l’élection présidentielle du 11 octobre prochain, dont les conditions d’organisation suscitent encore aujourd’hui un vif débat, il y a là des leçons à tirer.

La peur du médecin ?

Le 16 septembre 2014, à Womey, dans le sud-est de la Guinée, le sous-préfet, plusieurs médecins et agents de santé, des journalistes et un employé d’une organisation évangélique en mission de sensibilisation Ebola sont tués par des villageois. Quelques mois plus tard, le 23 février 2015, une équipe de Médecins Sans Frontières venue au village de Wéndébèdou, dans le sud-est guinéen, sensibiliser les habitants à l’épidémie d’Ebola est accueillie à coup de pierres. Trois membres de l’équipe sont blessés et leur véhicule est très endommagé.

A Womey comme à Wéndébèdou, les logiques des incidents se ressemblent. A chaque fois, c’est l’intervention impromptue de personnes extérieures (agents de l’Etat, agents de santé, policiers, missionnaires chrétiens ou représentants d’organisations de développement), souvent peu préparée, qui suscite une réaction dans une communauté fermée. Dans bien des cas, des gens se sont demandés ce qu’étaient vraiment venus faire ces visiteurs et ont craint que, loin de venir soigner, ils venaient en réalité diffuser Ebola, ou bien diverses substances mortelles. L’arsenal sanitaire, pulvérisations, vaccination, solutions chlorées pour les puits ou le lavage des mains, ou thermomètres infrarouges, était souvent perçu comme des instruments visant à diffuser la maladie. Dans certaines interprétations, centres de traitement et funérailles sécurisées étaient même soupçonnés de couvrir des trafics d’organes.

Pour comprendre ce qui a pu se passer, peut-être convient-il d’abord de souligner que c’est partout qu’Ebola, maladie à la létalité élevée et à la symptomatique spectaculaire et pour laquelle il n’existe encore aucun traitement curatif, a provoqué des réactions fortes. Les tensions suscitées aux Etats-Unis et en Espagne de la simple évacuation médicale, très contrôlée, d’une poignée de malades l’ont montré. Ainsi, est-ce totalement déraisonnable qu’un citoyen pense que l’ouverture dans sa communauté d’un centre de traitement pose un risque ?

En Guinée, les réactions ont été d’autant plus fortes que l’épidémie a été violente, que le système de santé n’a pas souligné tout de suite que les centres d’isolement pouvaient augmenter les chances de survie des personnes contaminées et que les conséquences sociales d’une contamination étaient incalculables. Le fort risque de mortalité du fait de l’absence de protocole thérapeutique au début de l’épidémie, ainsi que celui d’un ostracisme immédiat et de la misère socioéconomique ont poussé les gens au déni et à la recherche de boucs émissaires. Mais de l’avis des intervenants médicaux rencontrés par Crisis Group, les incidents ont été plus fréquents en Guinée qu’au Liberia et en Sierra Leone et se sont prolongés plus longtemps, pourquoi ?

Le « complotisme » guinéen

La vraie énigme est ailleurs : il s’agit de savoir comment des segments non négligeables de la population guinéenne ont pu penser que l’Etat et ses partenaires internationaux pouvaient être impliqués dans des projets d’extermination de masse.

Le premier facteur à prendre en compte est sans doute le complotisme aigu qui marque la Guinée depuis l’indépendance. On sait comment, sous son premier président, Ahmed Sékou Touré, le pays a vécu dans les complots, réels et imaginaires. Cette vision a survécu à la mort de Touré, et chaque revirement politique est en Guinée l’objet d’interprétations infinies, certaines franchement délirantes, empruntant à la numérologie islamique ou aux obsessions mondialisées du complot juif ou franc-maçon. Les luttes de la décennie passée autour des ressources minières considérables du pays ont fourni bien des occasions aux lectures complotistes. Beaucoup de citoyens guinéens considèrent que les événements politiques majeurs, interventions des militaires, assassinats ou élections contestées, ont été organisés par tel ou tel segment de l’armée ou de la classe politique aux ordres de tel ou tel grand investisseur minier. Le « complot » semble pour beaucoup de Guinéens la meilleure réponse à l’apparente énigme de l’absence de développement du pays, « scandale » géologique et agricole, selon l’expression consacrée.

Par ailleurs, l’idée que, par des moyens mystérieux et violents, un petit nombre de privilégiés prospèrent de la misère des autres est un trait caractéristique de la croyance, forte en Afrique de l’Ouest, et pas seulement dans les campagnes reculées, en la sorcellerie. Cette idée résonne d’ailleurs fortement avec l’obsession complotiste mondialisée circulant sur internet. Ainsi, des sites internet locaux ont repris un article venant d’un site italien d’extrême-droite, anti-globalisation et complotiste qui accuse les milliardaires Bill Gates et George Soros d’être responsables de l’épidémie d’Ebola, au travers d’un programme de recherche d’armes bactériologiques qu’ils auraient financé en Sierra Leone, à la frontière avec la Guinée. Ces visions nourrissent une sorte de populisme réflexe, de colère irréductible qui, compte tenu des rapports de force, ne trouve à s’exprimer que très épisodiquement, dans des émeutes et des lynchages.

Il faut également tenir compte de l’histoire longue d’une biomédecine d’origine occidentale et qui n’a pas toujours été sans ambiguïté dans son déploiement dans les pays du sud. L’historien Matthew Connelly a montré comment la biomédecine a pu être liée à des projets de contrôle des populations qui, un temps au moins, n’étaient pas exempt de réflexes coercitifs, voire d’une ingénierie démographique malthusienne franchement raciste. Mais en Guinée, à la différence de ce qui a pu se passer lors de certaines campagnes de vaccination au nord du Nigéria, c’est au moins autant l’Etat que l’Occident qui a semblé mis en doute.

Un Etat mal accepté

Il faut également mentionner un contexte politique extrêmement tendu qui continue de prévaloir en Guinée, l’opposition refusant toujours, plus ou moins explicitement, de reconnaitre la validité des élections de 2010 et 2013 et s’inquiétant des conditions de préparation de l’élection présidentielle, prévue pour le 11 octobre prochain. La controverse porte d’ailleurs maintenant sur la mise en œuvre de l’accord signé entre pouvoir et opposition le 20 août dernier pour tenter de renforcer la crédibilité du processus électoral.

Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à Womey que l’incident le plus violent a eu lieu, précisément dans la région de Nzérékoré qui avait été secouée par de violentes émeutes inter-communautaires en juillet 2013 et par une controverse intense lors des législatives de septembre 2013, avec l’annulation inexpliquée des résultats de plus de 180 bureaux de vote. Rappelons aussi que l’élection présidentielle de 2010 avait été marquée par des rumeurs sur l’empoisonnement de l’eau distribuée lors d’un rassemblement organisé à Conakry par le parti de l’actuel président, Alpha Condé, rumeurs qui avaient entrainé des violences en différents points du pays. L’idée que l’action politique peut passer par la maladie ou l’empoisonnement n’est donc pas nouvelle en Guinée.

Beaucoup de Guinéens ont d’ailleurs une vision très politique de l’épidémie d’Ebola. Du côté du pouvoir, on a prêté volontiers des sources politiques aux rumeurs, on a traqué les « réseaux malveillants », et on a accusé parfois explicitement des opposants. L’opposition a démenti toute implication. Certains de ses chefs ont participé à un clip de sensibilisation préparé par la télévision publique en octobre 2014, et la justice n’a jusqu’à présent pas confirmé l’implication de responsables de l’opposition dans les incidents. Mais certains ont été plus loin : un responsable local du RPG a ainsi publiquement dénoncé dans l’épidémie d’Ebola « un complot bactériologique contre la Guinée », « une manière de bloquer les grands projets du pays ».

Pour leur part, l’opposition et la presse qui en est proche affirment que les sensibilisations à Ebola ont permis au pouvoir de faire campagne, de dynamiser ses réseaux et de recruter et rémunérer ses jeunes militants avec l’argent des partenaires internationaux alors que les opposants étaient interdits de mobilisation pour des raisons sanitaires. L’opposition affirme que le pouvoir a obtenu de ses partenaires internationaux des ressources importantes, dons et annulation de dette, et soutient que ces ressources n’auraient pas été gérées dans la transparence. Tout ceci aide à comprendre pourquoi, dans un contexte si malsain, acteurs politiques et simples citoyens peuvent avoir le sentiment que quelque chose se cache derrière Ebola, que du pouvoir et de la richesse se nourrissent du malheur et de la mort. Les soupçons sont parfois très directs. En juin dernier, lors d’une rencontre de Crisis Group avec des responsables d’un parti d’opposition influent parmi la communauté soussou de Basse Côte, ces derniers s’étonnaient que l’épidémie, qui frappait alors fort en Basse Côte, touchait les villages soussou et pas les autres. Pour eux, c’était la conséquence logique d’une malveillance – celle du pouvoir en place.

Il faut enfin prendre en compte un effet de seuil. La brutalité fondatrice de l’épisode de Womey a alimenté aussi bien les rumeurs quant à la réalité d’Ebola et aux intentions de l’Etat que l’inquiétude des agents publics. Interventions sanitaires, enquêtes sur les contacts ou visites lors des décès suspects, se sont souvent déroulées sous protection policière. Il s’agit d’une solution pour le moins ambiguë, étant donné l’impunité quasi absolue dont bénéficient les forces de l’ordre, encore assez timidement remise en cause par le régime du président Condé, et l’habitude prise par la population de répondre par la violence aux violences policières.

Quelles leçons ?

Ebola n’a donc pas été seulement un problème sanitaire. De multiples dimensions politiques en ont compliqué la gestion, et elles compliqueront la gestion de menaces sanitaires futures. Si les autorités guinéennes veulent gagner la confiance des citoyens, elles doivent renforcer la transparence dans la gestion des fonds publics et lutter contre l’impunité, y compris quand des agents de l’Etat sont impliqués dans des violences. Elles ne doivent pas non plus perdre de vue l’autre urgence guinéenne : apaiser la sphère politique. Alors que les élections sont imminentes mais que le cadre en reste contesté, une collaboration de bonne foi entre l’opposition, le pouvoir et les partenaires internationaux sur les questions électorales est indispensable.