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Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Guinée : les élections communales d'abord
Guinée : les élections communales d'abord
Ebola Treatment Centre in Nzérékoré, Guinea, 9 January 2015. UN PHOTO/Martine Perret
Commentary / Africa

Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?

Alors que l’épidémie d’Ebola apparue fin 2013 en Guinée semble se terminer, il est intéressant de revenir sur l’un de ses aspects les plus troublants : l’hostilité avec laquelle les équipes impliquées dans la lutte contre la maladie ont par endroit été reçues par la population. Elle ne trouve pas une explication satisfaisante dans la « primitivité » volontiers prêtée à la population par les observateurs occidentaux et les élites urbaines guinéennes, ni même dans la faiblesse de l’information des citoyens concernés ou dans la manipulation éventuelle de rumeurs par l’opposition.

Cette hostilité est révélatrice du rapport entre les citoyens et l’Etat. Ebola aura été un puissant indicateur de la mauvaise santé de l’Etat, de la faiblesse de son système sanitaire mais aussi, plus largement, de la faiblesse de sa légitimité et de sa capacité à susciter la confiance et l’adhésion. Alors que la Guinée s’approche d’un nouveau moment de tension politique, avec l’élection présidentielle du 11 octobre prochain, dont les conditions d’organisation suscitent encore aujourd’hui un vif débat, il y a là des leçons à tirer.

La peur du médecin ?

Le 16 septembre 2014, à Womey, dans le sud-est de la Guinée, le sous-préfet, plusieurs médecins et agents de santé, des journalistes et un employé d’une organisation évangélique en mission de sensibilisation Ebola sont tués par des villageois. Quelques mois plus tard, le 23 février 2015, une équipe de Médecins Sans Frontières venue au village de Wéndébèdou, dans le sud-est guinéen, sensibiliser les habitants à l’épidémie d’Ebola est accueillie à coup de pierres. Trois membres de l’équipe sont blessés et leur véhicule est très endommagé.

A Womey comme à Wéndébèdou, les logiques des incidents se ressemblent. A chaque fois, c’est l’intervention impromptue de personnes extérieures (agents de l’Etat, agents de santé, policiers, missionnaires chrétiens ou représentants d’organisations de développement), souvent peu préparée, qui suscite une réaction dans une communauté fermée. Dans bien des cas, des gens se sont demandés ce qu’étaient vraiment venus faire ces visiteurs et ont craint que, loin de venir soigner, ils venaient en réalité diffuser Ebola, ou bien diverses substances mortelles. L’arsenal sanitaire, pulvérisations, vaccination, solutions chlorées pour les puits ou le lavage des mains, ou thermomètres infrarouges, était souvent perçu comme des instruments visant à diffuser la maladie. Dans certaines interprétations, centres de traitement et funérailles sécurisées étaient même soupçonnés de couvrir des trafics d’organes.

Pour comprendre ce qui a pu se passer, peut-être convient-il d’abord de souligner que c’est partout qu’Ebola, maladie à la létalité élevée et à la symptomatique spectaculaire et pour laquelle il n’existe encore aucun traitement curatif, a provoqué des réactions fortes. Les tensions suscitées aux Etats-Unis et en Espagne de la simple évacuation médicale, très contrôlée, d’une poignée de malades l’ont montré. Ainsi, est-ce totalement déraisonnable qu’un citoyen pense que l’ouverture dans sa communauté d’un centre de traitement pose un risque ?

En Guinée, les réactions ont été d’autant plus fortes que l’épidémie a été violente, que le système de santé n’a pas souligné tout de suite que les centres d’isolement pouvaient augmenter les chances de survie des personnes contaminées et que les conséquences sociales d’une contamination étaient incalculables. Le fort risque de mortalité du fait de l’absence de protocole thérapeutique au début de l’épidémie, ainsi que celui d’un ostracisme immédiat et de la misère socioéconomique ont poussé les gens au déni et à la recherche de boucs émissaires. Mais de l’avis des intervenants médicaux rencontrés par Crisis Group, les incidents ont été plus fréquents en Guinée qu’au Liberia et en Sierra Leone et se sont prolongés plus longtemps, pourquoi ?

Le « complotisme » guinéen

La vraie énigme est ailleurs : il s’agit de savoir comment des segments non négligeables de la population guinéenne ont pu penser que l’Etat et ses partenaires internationaux pouvaient être impliqués dans des projets d’extermination de masse.

Le premier facteur à prendre en compte est sans doute le complotisme aigu qui marque la Guinée depuis l’indépendance. On sait comment, sous son premier président, Ahmed Sékou Touré, le pays a vécu dans les complots, réels et imaginaires. Cette vision a survécu à la mort de Touré, et chaque revirement politique est en Guinée l’objet d’interprétations infinies, certaines franchement délirantes, empruntant à la numérologie islamique ou aux obsessions mondialisées du complot juif ou franc-maçon. Les luttes de la décennie passée autour des ressources minières considérables du pays ont fourni bien des occasions aux lectures complotistes. Beaucoup de citoyens guinéens considèrent que les événements politiques majeurs, interventions des militaires, assassinats ou élections contestées, ont été organisés par tel ou tel segment de l’armée ou de la classe politique aux ordres de tel ou tel grand investisseur minier. Le « complot » semble pour beaucoup de Guinéens la meilleure réponse à l’apparente énigme de l’absence de développement du pays, « scandale » géologique et agricole, selon l’expression consacrée.

Par ailleurs, l’idée que, par des moyens mystérieux et violents, un petit nombre de privilégiés prospèrent de la misère des autres est un trait caractéristique de la croyance, forte en Afrique de l’Ouest, et pas seulement dans les campagnes reculées, en la sorcellerie. Cette idée résonne d’ailleurs fortement avec l’obsession complotiste mondialisée circulant sur internet. Ainsi, des sites internet locaux ont repris un article venant d’un site italien d’extrême-droite, anti-globalisation et complotiste qui accuse les milliardaires Bill Gates et George Soros d’être responsables de l’épidémie d’Ebola, au travers d’un programme de recherche d’armes bactériologiques qu’ils auraient financé en Sierra Leone, à la frontière avec la Guinée. Ces visions nourrissent une sorte de populisme réflexe, de colère irréductible qui, compte tenu des rapports de force, ne trouve à s’exprimer que très épisodiquement, dans des émeutes et des lynchages.

Il faut également tenir compte de l’histoire longue d’une biomédecine d’origine occidentale et qui n’a pas toujours été sans ambiguïté dans son déploiement dans les pays du sud. L’historien Matthew Connelly a montré comment la biomédecine a pu être liée à des projets de contrôle des populations qui, un temps au moins, n’étaient pas exempt de réflexes coercitifs, voire d’une ingénierie démographique malthusienne franchement raciste. Mais en Guinée, à la différence de ce qui a pu se passer lors de certaines campagnes de vaccination au nord du Nigéria, c’est au moins autant l’Etat que l’Occident qui a semblé mis en doute.

Un Etat mal accepté

Il faut également mentionner un contexte politique extrêmement tendu qui continue de prévaloir en Guinée, l’opposition refusant toujours, plus ou moins explicitement, de reconnaitre la validité des élections de 2010 et 2013 et s’inquiétant des conditions de préparation de l’élection présidentielle, prévue pour le 11 octobre prochain. La controverse porte d’ailleurs maintenant sur la mise en œuvre de l’accord signé entre pouvoir et opposition le 20 août dernier pour tenter de renforcer la crédibilité du processus électoral.

Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à Womey que l’incident le plus violent a eu lieu, précisément dans la région de Nzérékoré qui avait été secouée par de violentes émeutes inter-communautaires en juillet 2013 et par une controverse intense lors des législatives de septembre 2013, avec l’annulation inexpliquée des résultats de plus de 180 bureaux de vote. Rappelons aussi que l’élection présidentielle de 2010 avait été marquée par des rumeurs sur l’empoisonnement de l’eau distribuée lors d’un rassemblement organisé à Conakry par le parti de l’actuel président, Alpha Condé, rumeurs qui avaient entrainé des violences en différents points du pays. L’idée que l’action politique peut passer par la maladie ou l’empoisonnement n’est donc pas nouvelle en Guinée.

Beaucoup de Guinéens ont d’ailleurs une vision très politique de l’épidémie d’Ebola. Du côté du pouvoir, on a prêté volontiers des sources politiques aux rumeurs, on a traqué les « réseaux malveillants », et on a accusé parfois explicitement des opposants. L’opposition a démenti toute implication. Certains de ses chefs ont participé à un clip de sensibilisation préparé par la télévision publique en octobre 2014, et la justice n’a jusqu’à présent pas confirmé l’implication de responsables de l’opposition dans les incidents. Mais certains ont été plus loin : un responsable local du RPG a ainsi publiquement dénoncé dans l’épidémie d’Ebola « un complot bactériologique contre la Guinée », « une manière de bloquer les grands projets du pays ».

Pour leur part, l’opposition et la presse qui en est proche affirment que les sensibilisations à Ebola ont permis au pouvoir de faire campagne, de dynamiser ses réseaux et de recruter et rémunérer ses jeunes militants avec l’argent des partenaires internationaux alors que les opposants étaient interdits de mobilisation pour des raisons sanitaires. L’opposition affirme que le pouvoir a obtenu de ses partenaires internationaux des ressources importantes, dons et annulation de dette, et soutient que ces ressources n’auraient pas été gérées dans la transparence. Tout ceci aide à comprendre pourquoi, dans un contexte si malsain, acteurs politiques et simples citoyens peuvent avoir le sentiment que quelque chose se cache derrière Ebola, que du pouvoir et de la richesse se nourrissent du malheur et de la mort. Les soupçons sont parfois très directs. En juin dernier, lors d’une rencontre de Crisis Group avec des responsables d’un parti d’opposition influent parmi la communauté soussou de Basse Côte, ces derniers s’étonnaient que l’épidémie, qui frappait alors fort en Basse Côte, touchait les villages soussou et pas les autres. Pour eux, c’était la conséquence logique d’une malveillance – celle du pouvoir en place.

Il faut enfin prendre en compte un effet de seuil. La brutalité fondatrice de l’épisode de Womey a alimenté aussi bien les rumeurs quant à la réalité d’Ebola et aux intentions de l’Etat que l’inquiétude des agents publics. Interventions sanitaires, enquêtes sur les contacts ou visites lors des décès suspects, se sont souvent déroulées sous protection policière. Il s’agit d’une solution pour le moins ambiguë, étant donné l’impunité quasi absolue dont bénéficient les forces de l’ordre, encore assez timidement remise en cause par le régime du président Condé, et l’habitude prise par la population de répondre par la violence aux violences policières.

Quelles leçons ?

Ebola n’a donc pas été seulement un problème sanitaire. De multiples dimensions politiques en ont compliqué la gestion, et elles compliqueront la gestion de menaces sanitaires futures. Si les autorités guinéennes veulent gagner la confiance des citoyens, elles doivent renforcer la transparence dans la gestion des fonds publics et lutter contre l’impunité, y compris quand des agents de l’Etat sont impliqués dans des violences. Elles ne doivent pas non plus perdre de vue l’autre urgence guinéenne : apaiser la sphère politique. Alors que les élections sont imminentes mais que le cadre en reste contesté, une collaboration de bonne foi entre l’opposition, le pouvoir et les partenaires internationaux sur les questions électorales est indispensable.

Op-Ed / Africa

Guinée : les élections communales d'abord

Originally published in Jeune Afrique

La Guinée n’en a peut-être pas fini avec son histoire de violence électorale. La tension monte autour de la date des élections présidentielle (octobre 2015) et communales (premier trimestre 2016). L’opposition se dit préoccupée par les risques de fraude. Comme les incidents survenus lors de sa tentative de manifestation à Conakry, le 13 avril (un mort et de nombreux blessés), l’ont montré, l’opposition est capable de mobiliser. Elle en est capable malgré ou peut-être à cause des lourdes pertes subies lors de la dernière phase de controverse électorale, en 2012-2013, au cours de laquelle plus de 50 personnes, essentiellement des partisans de l’opposition, avaient trouvé la mort. Le pays doit échapper à la spirale entre répression et mobilisation.

Pour permettre un dialogue global sur le système électoral, la première chose à faire est de reprogrammer les élections communales pour cette année, avant le scrutin présidentiel. Ensuite, les acteurs internationaux, et en particulier le bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest (Unowa) et l’Union européenne (UE), doivent travailler ensemble dans le soutien au dialogue et dans la mise en œuvre de ses résultats.

En Guinée, à la différence d’autres pays africains qui souffrent de processus électoraux controversés, le problème n’est pas que le président sortant veut retarder le scrutin, ou bien s’essayer à un mandat supplémentaire en violation de la Constitution. L’opposition conteste l’ordre dans lequel les deux scrutins sont organisés car elle est convaincue que les autorités locales, dont le mandat officiel a pris fin en 2010, sont sous le contrôle du président de la République.

Les élus locaux, dont certains, dans des circonscriptions peuplées où l’opposition a du poids, ont été remplacés par des administrateurs désignés par le pouvoir exécutif, sont supposés avoir été impliqués lors des élections législatives de 2013 dans une série de manipulations électorales visant à décourager le vote dans les zones favorables à l’opposition et à le renforcer dans celles qui soutiennent le pouvoir. L’opposition craint que cela ne se reproduise lors de la présidentielle et compte sur des élections communales préalables pour rétablir un peu d’équité.

Avant d’accepter de participer aux législatives de 2013, l’opposition avait insisté sur le fait que les élections communales devaient avoir lieu avant le scrutin présidentiel, dès le début de l’année 2014. Cette disposition était inscrite dans l’annexe de l’accord qui avait résulté du dialogue politique de 2013, mais le pouvoir n’avait pas signé cette annexe et conteste aujourd’hui la validité de cet engagement.

Les partisans du pouvoir se déclarent hostiles à l’inversion du calendrier électoral (et à un éventuel retard de la présidentielle), arguant que l’opposition pourrait proclamer une situation de vacance institutionnelle. Certains opposants ont d’ailleurs déjà menacé de le faire. Mais la Guinée a connu tellement de situations d’exception – les législatives et les communales ont connu des délais de trois et cinq ans respectivement. Un délai ne provoquerait pas une crise de régime. Dans des discussions informelles, certains responsables de l’opposition s’affirment prêts à accepter un report raisonnable de l’élection présidentielle si cela devait s’avérer nécessaire pour organiser les communales en premier.

Le débat, cependant, dépasse de beaucoup la seule question du calendrier. L’opposition met en cause depuis longtemps de nombreux aspects du processus, entre autres le fichier et le découpage électoral, la composition et le fonctionnement de la commission électorale et de la Cour constitutionnelle, les conditions du vote de la diaspora, la neutralité des préfets et des gouverneurs. Même le récent recensement de la population est contesté : l’opposition affirme que le pouvoir a gonflé les résultats dans les zones qui lui sont favorables afin de se préparer à justifier une augmentation de son électorat.

Les missions d’observation électorale les plus fiables (en particulier celles de l’UE) ont souligné une longue série de problèmes dans l’organisation des élections en 2010 et en 2013. En 2013, par exemple, le nombre d’électeurs âgés de tout juste dix-huit ans était particulièrement élevé dans certaines zones fidèles au pouvoir, tout comme la participation et le nombre de bureaux de vote ; dans ces zones, il y a eu très peu de voix ou de bureaux annulés pour des raisons de procédure. À l’inverse, en Guinée forestière, une région très disputée, les résultats de plus de 180 bureaux de vote ont été annulés sans explication.

Les affirmations de l’opposition sont peut-être fausses ou exagérées, en totalité ou en partie. Quand bien même, pourquoi risquer une crise pour une modification de quelques mois du calendrier électoral ? Comme Crisis Group l’écrivait en décembre dernier, un consensus sur les préparatifs électoraux est la meilleure manière d’éviter une éventuelle escalade à partir d’incidents locaux, alimentée par des alignements politiques qui fonctionnent en bonne part selon des clivages ethniques.

Un consensus serait d’autant plus précieux que les rumeurs et les soupçons se nourrissent déjà d’autres éléments, y compris de l’épidémie d’Ebola et d'une poignée d’assassinats ou de tentatives d’assassinat contre des responsables politiques et administratifs. Le porte-parole de l’opposition, Aboubacar Sylla, affirme ainsi qu’on lui a tiré dessus le 4 avril. Le président Alpha Condé a réussi à garder le contrôle sur les forces de défense et de sécurité, mais des troubles prolongés pourraient mettre en cause cet appréciable succès et, plus largement, contribuer à détériorer les relations entre les différentes communautés du pays.

Le pouvoir a lancé un appel au dialogue, le 26 mars. L’opposition a répondu que deux phases de dialogue avaient déjà eu lieu en 2013 et en 2014, et que les autorités n’avaient qu’à mettre en œuvre les conclusions atteintes alors. Il revient au pouvoir de faire le premier pas et de commencer à rétablir la confiance en demandant à la commission électorale de repenser le calendrier et de prévoir l’organisation des élections communales avant la présidentielle (avec un intervalle raisonnable entre les deux, entre trois et six mois). Ceci devrait être la première étape d’un dialogue couvrant les autres questions électorales en attentes. L’opposition devra alors s’engager dans le dialogue et produire une évaluation détaillée et réaliste des étapes qu’elle considère comme indispensables.

Dans tout ceci, l’engagement international est essentiel. En 2013, les observateurs électoraux européens avaient passé plusieurs nuits devant un centre de compilation des résultats à Conakry pour garantir la probité des résultats. Ceci indique bien à quel point la situation électorale est tendue, et à quel point la présence internationale est décisive. Le président Condé avait d’abord exclu toute implication internationale pour les scrutins à venir, mais il a changé de position : les autorités ont sollicité l’UE pour une mission d’observation et les Nations unies doivent envoyer ce mois-ci une mission pour évaluer les préparatifs électoraux. La nouvelle secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie s’est rendue à Conakry dernièrement. Ces interventions sont bienvenues. Les partenaires internationaux vont cependant devoir construire un mécanisme de coordination solide afin d’éviter que les acteurs guinéens jouent les uns contre les autres.