Guinée: alerte de crise
Guinée: alerte de crise
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Alert / Africa

Guinée: alerte de crise

Les responsables politiques et militaires guinéens et la communauté internationale doivent prendre des mesures urgentes afin de mettre fin aux attaques dont sont actuellement victimes des civils sans défense et afin d’éviter que les tensions politiques actuelles ne dégénèrent en violences ethniques généralisées. Une telle éventualité serait terrible pour la Guinée et porterait aussi atteinte à la stabilité de ses voisins.

Depuis l’annonce des résultats de l’élection présidentielle du 15 novembre, qui a vu Alpha Condé l’emporter sur son rival Cellou Dalein Diallo, le pays s’est enfoncé dans une crise violente. Durant deux jours, de graves affrontements se sont déroulés à Conakry et dans d’autres villes du pays, particulièrement dans la plupart des grands centres urbains de la région du Fouta. Les Forces de défense et de sécurité s’en sont systématiquement prises à des partisans du parti de Cellou Diallo, l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG), majoritairement soutenu par les Peuls. Précédemment, des militants de l’UFDG ont quant à eux attaqué et détruit des biens appartenant à des membres du groupe malinké et à des Peuls, favorables au parti d’Alpha Condé, le Rassemblement du Peuple de Guinée (RPG).

La campagne électorale avait déjà été l’occasion de violences sporadiques, mais aujourd’hui celles-ci ont pris un tour beaucoup plus inquiétant. La dynamique de la violence a changé. Les militaires prennent une part active dans ces exactions, battant, molestant et tirant sur des civils sans défense et détruisant leurs propriétés. Un témoin installé dans la ville septentrionale de Labé a indiqué à Crisis Group que des soldats armés patrouillaient dans les quartiers de cette localité et menaçaient ouvertement les civils. D’autres témoignages indiquent que les Bérets rouges, connus pour leur propension à violer les Droits de l’Homme, ont ratissé les quartiers peuls de Conakry et s’en sont systématiquement pris aux hommes d’affaires de cette ethnie. Selon plusieurs sources fiables, au moins 12 personnes ont déjà été tuées à Conakry et des coups de feu ont été tirés dans plusieurs autres villes.

Si les forces de sécurité guinéennes n’imposent pas plus de discipline dans leurs rangs, le pays pourrait rapidement s’enfoncer dans le chaos. La possibilité que les brutalités actuelles puissent provoquer des tensions ethniques au sein même de l’armée n’est pas à exclure. Le président par intérim, le général Sékouba Konaté, et le premier ministre, Jean-Marie Doré, doivent reconnaître que les brutalités commises contre des Peuls sans défense, entament leur crédibilité et ouvrent la voie à un conflit ethnique. La poursuite des violences en Guinée peut en outre briser le processus de transition et remettre en cause les promesses d’investissements internationaux qui doivent aider à la stabilisation du pays.

La proposition d’Alpha Condé de constituer un gouvernement d’union nationale afin de réconcilier les Guinéens, si la Cour suprême reconnaît sa victoire, est certes de nature à diminuer les tensions.

Mais cela ne suffira pas à transformer une situation qui va en se détériorant et qui dépasse désormais le simple cadre d’une protestation contre les résultats d’une élection. Le général Konaté a décrété huit jours d’état d’urgence à compter du 17 novembre, le temps que la Cour suprême examine les résultats de l’élection. Cela n’est pas suffisant pour mettre fin à la violence, particulièrement s’il continue à laisser faire les forces de défenses et de sécurité. Konaté doit faire pression sur les militaires pour les empêcher de s’en prendre à la  population civile. L’ensemble des leaders politiques et militaires sera tenu pour responsable si cet objectif n’est pas atteint.

De plus, les deux candidats à la présidentielle doivent appeler leurs partisans à laisser la Cour suprême travailler sereinement et les informer des conséquences à poursuivre les violences. Condé et Diallo doivent maintenant s’atteler à régler la tension ethnique et la polarisation politique qui ont miné le second tour. Les deux candidats et le gouvernement doivent lancer un appel commun au calme et au rétablissement de la paix durant la période d’état d’urgence afin que la Cour suprême puisse se concentrer sur les défis posés par cette élection.

Les mesures suivantes doivent être prises en urgence:

  • Le Président par intérim et le Premier ministre doivent imposer la discipline au sein de l’armée. Le général Konaté doit donner l’ordre immédiat d’arrêter les violences contre les civils. Les officiers doivent être tenus pour responsables s’ils n’arrivent pas à contrôler leurs troupes.
     
  • Le Conseil de sécurité des Nations unies doit envoyer un message clair aux responsables militaires en leur indiquant qu’ils feront l’objet d’une enquête pour tous les crimes commis sur des civils durant leur commandement.
     
  • La Cour pénale internationale doit publier un communiqué rappelant aux autorités guinéennes leur obligation de protéger les civils et d’éviter les violations massives des droits humains dans leur pays.
     
  • Le bureau des Nation unies pour les droits de l’Homme à Conakry doit mettre en place un mécanisme d’évaluation et de suivi des violences et des atteintes aux Droits de l’Homme.
     
  • Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo doivent continuer à travailler afin de désamorcer les tensions ethniques observées durant le second tour de l’élection.


Dakar/Bruxelles

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Ebola Treatment Centre in Nzérékoré, Guinea, 9 January 2015. UN PHOTO/Martine Perret
Commentary / Africa

Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?

Alors que l’épidémie d’Ebola apparue fin 2013 en Guinée semble se terminer, il est intéressant de revenir sur l’un de ses aspects les plus troublants : l’hostilité avec laquelle les équipes impliquées dans la lutte contre la maladie ont par endroit été reçues par la population. Elle ne trouve pas une explication satisfaisante dans la « primitivité » volontiers prêtée à la population par les observateurs occidentaux et les élites urbaines guinéennes, ni même dans la faiblesse de l’information des citoyens concernés ou dans la manipulation éventuelle de rumeurs par l’opposition.

Cette hostilité est révélatrice du rapport entre les citoyens et l’Etat. Ebola aura été un puissant indicateur de la mauvaise santé de l’Etat, de la faiblesse de son système sanitaire mais aussi, plus largement, de la faiblesse de sa légitimité et de sa capacité à susciter la confiance et l’adhésion. Alors que la Guinée s’approche d’un nouveau moment de tension politique, avec l’élection présidentielle du 11 octobre prochain, dont les conditions d’organisation suscitent encore aujourd’hui un vif débat, il y a là des leçons à tirer.

La peur du médecin ?

Le 16 septembre 2014, à Womey, dans le sud-est de la Guinée, le sous-préfet, plusieurs médecins et agents de santé, des journalistes et un employé d’une organisation évangélique en mission de sensibilisation Ebola sont tués par des villageois. Quelques mois plus tard, le 23 février 2015, une équipe de Médecins Sans Frontières venue au village de Wéndébèdou, dans le sud-est guinéen, sensibiliser les habitants à l’épidémie d’Ebola est accueillie à coup de pierres. Trois membres de l’équipe sont blessés et leur véhicule est très endommagé.

A Womey comme à Wéndébèdou, les logiques des incidents se ressemblent. A chaque fois, c’est l’intervention impromptue de personnes extérieures (agents de l’Etat, agents de santé, policiers, missionnaires chrétiens ou représentants d’organisations de développement), souvent peu préparée, qui suscite une réaction dans une communauté fermée. Dans bien des cas, des gens se sont demandés ce qu’étaient vraiment venus faire ces visiteurs et ont craint que, loin de venir soigner, ils venaient en réalité diffuser Ebola, ou bien diverses substances mortelles. L’arsenal sanitaire, pulvérisations, vaccination, solutions chlorées pour les puits ou le lavage des mains, ou thermomètres infrarouges, était souvent perçu comme des instruments visant à diffuser la maladie. Dans certaines interprétations, centres de traitement et funérailles sécurisées étaient même soupçonnés de couvrir des trafics d’organes.

Pour comprendre ce qui a pu se passer, peut-être convient-il d’abord de souligner que c’est partout qu’Ebola, maladie à la létalité élevée et à la symptomatique spectaculaire et pour laquelle il n’existe encore aucun traitement curatif, a provoqué des réactions fortes. Les tensions suscitées aux Etats-Unis et en Espagne de la simple évacuation médicale, très contrôlée, d’une poignée de malades l’ont montré. Ainsi, est-ce totalement déraisonnable qu’un citoyen pense que l’ouverture dans sa communauté d’un centre de traitement pose un risque ?

En Guinée, les réactions ont été d’autant plus fortes que l’épidémie a été violente, que le système de santé n’a pas souligné tout de suite que les centres d’isolement pouvaient augmenter les chances de survie des personnes contaminées et que les conséquences sociales d’une contamination étaient incalculables. Le fort risque de mortalité du fait de l’absence de protocole thérapeutique au début de l’épidémie, ainsi que celui d’un ostracisme immédiat et de la misère socioéconomique ont poussé les gens au déni et à la recherche de boucs émissaires. Mais de l’avis des intervenants médicaux rencontrés par Crisis Group, les incidents ont été plus fréquents en Guinée qu’au Liberia et en Sierra Leone et se sont prolongés plus longtemps, pourquoi ?

Le « complotisme » guinéen

La vraie énigme est ailleurs : il s’agit de savoir comment des segments non négligeables de la population guinéenne ont pu penser que l’Etat et ses partenaires internationaux pouvaient être impliqués dans des projets d’extermination de masse.

Le premier facteur à prendre en compte est sans doute le complotisme aigu qui marque la Guinée depuis l’indépendance. On sait comment, sous son premier président, Ahmed Sékou Touré, le pays a vécu dans les complots, réels et imaginaires. Cette vision a survécu à la mort de Touré, et chaque revirement politique est en Guinée l’objet d’interprétations infinies, certaines franchement délirantes, empruntant à la numérologie islamique ou aux obsessions mondialisées du complot juif ou franc-maçon. Les luttes de la décennie passée autour des ressources minières considérables du pays ont fourni bien des occasions aux lectures complotistes. Beaucoup de citoyens guinéens considèrent que les événements politiques majeurs, interventions des militaires, assassinats ou élections contestées, ont été organisés par tel ou tel segment de l’armée ou de la classe politique aux ordres de tel ou tel grand investisseur minier. Le « complot » semble pour beaucoup de Guinéens la meilleure réponse à l’apparente énigme de l’absence de développement du pays, « scandale » géologique et agricole, selon l’expression consacrée.

Par ailleurs, l’idée que, par des moyens mystérieux et violents, un petit nombre de privilégiés prospèrent de la misère des autres est un trait caractéristique de la croyance, forte en Afrique de l’Ouest, et pas seulement dans les campagnes reculées, en la sorcellerie. Cette idée résonne d’ailleurs fortement avec l’obsession complotiste mondialisée circulant sur internet. Ainsi, des sites internet locaux ont repris un article venant d’un site italien d’extrême-droite, anti-globalisation et complotiste qui accuse les milliardaires Bill Gates et George Soros d’être responsables de l’épidémie d’Ebola, au travers d’un programme de recherche d’armes bactériologiques qu’ils auraient financé en Sierra Leone, à la frontière avec la Guinée. Ces visions nourrissent une sorte de populisme réflexe, de colère irréductible qui, compte tenu des rapports de force, ne trouve à s’exprimer que très épisodiquement, dans des émeutes et des lynchages.

Il faut également tenir compte de l’histoire longue d’une biomédecine d’origine occidentale et qui n’a pas toujours été sans ambiguïté dans son déploiement dans les pays du sud. L’historien Matthew Connelly a montré comment la biomédecine a pu être liée à des projets de contrôle des populations qui, un temps au moins, n’étaient pas exempt de réflexes coercitifs, voire d’une ingénierie démographique malthusienne franchement raciste. Mais en Guinée, à la différence de ce qui a pu se passer lors de certaines campagnes de vaccination au nord du Nigéria, c’est au moins autant l’Etat que l’Occident qui a semblé mis en doute.

Un Etat mal accepté

Il faut également mentionner un contexte politique extrêmement tendu qui continue de prévaloir en Guinée, l’opposition refusant toujours, plus ou moins explicitement, de reconnaitre la validité des élections de 2010 et 2013 et s’inquiétant des conditions de préparation de l’élection présidentielle, prévue pour le 11 octobre prochain. La controverse porte d’ailleurs maintenant sur la mise en œuvre de l’accord signé entre pouvoir et opposition le 20 août dernier pour tenter de renforcer la crédibilité du processus électoral.

Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à Womey que l’incident le plus violent a eu lieu, précisément dans la région de Nzérékoré qui avait été secouée par de violentes émeutes inter-communautaires en juillet 2013 et par une controverse intense lors des législatives de septembre 2013, avec l’annulation inexpliquée des résultats de plus de 180 bureaux de vote. Rappelons aussi que l’élection présidentielle de 2010 avait été marquée par des rumeurs sur l’empoisonnement de l’eau distribuée lors d’un rassemblement organisé à Conakry par le parti de l’actuel président, Alpha Condé, rumeurs qui avaient entrainé des violences en différents points du pays. L’idée que l’action politique peut passer par la maladie ou l’empoisonnement n’est donc pas nouvelle en Guinée.

Beaucoup de Guinéens ont d’ailleurs une vision très politique de l’épidémie d’Ebola. Du côté du pouvoir, on a prêté volontiers des sources politiques aux rumeurs, on a traqué les « réseaux malveillants », et on a accusé parfois explicitement des opposants. L’opposition a démenti toute implication. Certains de ses chefs ont participé à un clip de sensibilisation préparé par la télévision publique en octobre 2014, et la justice n’a jusqu’à présent pas confirmé l’implication de responsables de l’opposition dans les incidents. Mais certains ont été plus loin : un responsable local du RPG a ainsi publiquement dénoncé dans l’épidémie d’Ebola « un complot bactériologique contre la Guinée », « une manière de bloquer les grands projets du pays ».

Pour leur part, l’opposition et la presse qui en est proche affirment que les sensibilisations à Ebola ont permis au pouvoir de faire campagne, de dynamiser ses réseaux et de recruter et rémunérer ses jeunes militants avec l’argent des partenaires internationaux alors que les opposants étaient interdits de mobilisation pour des raisons sanitaires. L’opposition affirme que le pouvoir a obtenu de ses partenaires internationaux des ressources importantes, dons et annulation de dette, et soutient que ces ressources n’auraient pas été gérées dans la transparence. Tout ceci aide à comprendre pourquoi, dans un contexte si malsain, acteurs politiques et simples citoyens peuvent avoir le sentiment que quelque chose se cache derrière Ebola, que du pouvoir et de la richesse se nourrissent du malheur et de la mort. Les soupçons sont parfois très directs. En juin dernier, lors d’une rencontre de Crisis Group avec des responsables d’un parti d’opposition influent parmi la communauté soussou de Basse Côte, ces derniers s’étonnaient que l’épidémie, qui frappait alors fort en Basse Côte, touchait les villages soussou et pas les autres. Pour eux, c’était la conséquence logique d’une malveillance – celle du pouvoir en place.

Il faut enfin prendre en compte un effet de seuil. La brutalité fondatrice de l’épisode de Womey a alimenté aussi bien les rumeurs quant à la réalité d’Ebola et aux intentions de l’Etat que l’inquiétude des agents publics. Interventions sanitaires, enquêtes sur les contacts ou visites lors des décès suspects, se sont souvent déroulées sous protection policière. Il s’agit d’une solution pour le moins ambiguë, étant donné l’impunité quasi absolue dont bénéficient les forces de l’ordre, encore assez timidement remise en cause par le régime du président Condé, et l’habitude prise par la population de répondre par la violence aux violences policières.

Quelles leçons ?

Ebola n’a donc pas été seulement un problème sanitaire. De multiples dimensions politiques en ont compliqué la gestion, et elles compliqueront la gestion de menaces sanitaires futures. Si les autorités guinéennes veulent gagner la confiance des citoyens, elles doivent renforcer la transparence dans la gestion des fonds publics et lutter contre l’impunité, y compris quand des agents de l’Etat sont impliqués dans des violences. Elles ne doivent pas non plus perdre de vue l’autre urgence guinéenne : apaiser la sphère politique. Alors que les élections sont imminentes mais que le cadre en reste contesté, une collaboration de bonne foi entre l’opposition, le pouvoir et les partenaires internationaux sur les questions électorales est indispensable.

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