Guinée: Résister à la séduction des 'bons' coups d'Etats
Guinée: Résister à la séduction des 'bons' coups d'Etats
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Op-Ed / Africa

Guinée: Résister à la séduction des 'bons' coups d'Etats

Samedi dernier, le Président guinéen Lansana Conté, gravement malade, était évacué de Conakry vers Genève.

22 ans plus tôt, en mars 1984, le premier Président de la République de Guinée, Ahmed Sékou Touré, dans un état similaire, était évacué de Conakry vers Cleveland aux Etats-Unis où il décéda. Une semaine plus tard, un groupe d'officiers, avec Lansana Conté à sa tête, prit le pouvoir par un coup d?Etat. Les Guinéens, heureux de s'être débarrassés d'un dictateur, dansèrent dans les rues de Conakry.

Aujourd'hui, des officiers de l'armée prépareraient, à Conakry, un nouveau coup d'Etat. S'ils prennent le pouvoir, la Guinée se sera encore une fois débarrassée d'un dictateur et les Guinéens danseront dans les rues.

De tels événements doivent être pris pour ce qu'ils sont et pas pour ce que nous voudrions qu'ils soient. Des populations qui vivent dans des conditions extrêmement difficiles et sous des régimes oppressifs, dansent dans les rues, non pas parce que les putschistes d'aujourd'hui sont bons, mais parce que ceux qu'ils remplacent étaient mauvais.

L'Afrique a connu plus de cent coups d'Etats depuis les années 1960. Jusqu'en 2005, seul un coup d'Etat, celui intervenu au Mali en 1991, était considéré comme un « succès». Cependant, les moeurs politiques changent et les coups d'Etats sont soudainement revenus « à la mode ».

Ceci est en grande partie la conséquence du coup d'Etat d'août 2005 en Mauritanie. Le Colonel Ely Ould Mohamed Vall qui l'a mené présente bien, il est direct et crédité d'une moralité irréprochable, autant de qualités qui plaisent aux chancelleries occidentales. Même l'Union africaine, héritière de l'Organisation de l'unité africaine dont le rejet des coups d'Etats était le premier article de foi, semble impatiente de voir se tenir les premières élections de la transition pour pouvoir accorder sa bénédiction au nouveau régime.

L'euphorie qui a suivi le putsch à Nouakchott, de même que le silence cynique face au coup d'Etat de facto qui a eu lieu au Togo l'an passé, n'a pas échappé aux officiers de Conakry. Au lendemain du coup d'Etat en Mauritanie, la presse guinéenne appelait l'armée de son pays à suivre l'exemple. Ils avaient oublié que Conté, en 1984, avait dirigé le « Comité militaire du redressement national » censé mettre fin à la culture de la peur, de la torture et de la répression qui s'était développée durant les 26 ans du régime de Sékou Touré.

Si les Guinéens ne réussissent pas à tirer les conclusions de ce passé, et nourrissent le fol espoir de voir une confiscation illégale et autoritaire du pouvoir se muer en une restauration de la bonne gouvernance et de l'Etat de droit, ils auront une bonne raison : la plupart des familles à Conakry ne mangent, au mieux, qu'une fois par jour. Dans un tel contexte de désespoir et de faim, ils pourraient souhaiter la bienvenue au premier venu qui se présenterait en "sauveur".

Pourtant les Guinéens demeurent beaucoup mieux placés que tous ceux qui pensent pouvoir faire leur bien malgré eux, pour savoir ce qui est dans l'intérêt de leur pays. Fin février - début mars, Conakry était paralysée pendant cinq jours par une grève générale rigoureusement respectée. Malgré leurs conditions économiques déplorables, les Guinéens ont sacrifié à cette occasion des revenus vitaux.

Les partis d'opposition guinéens, jusque-là divisés et aveuglés par la politique du tout ou rien ont subitement réalisé qu'ils se faisaient marginaliser par l'efficacité de la mobilisation syndicale contre le régime Conté. Ils ont décidé d'organiser une « Concertation nationale » rassemblant les partis politiques, les syndicats, les groupes de femmes et de jeunes, ainsi que d'autres organisations de la société civile.

C'est au moment où, pour la première fois, les représentants de toutes les composantes de la société guinéenne discutaient ensemble de l'avenir du pays que le Président se faisait évacuer. Au terme de leurs travaux, ils ont proposé la mise en place d'un gouvernement d'union nationale chargé de diriger une transition de 18 mois, sous le regard et l'accompagnement d'un "observatoire international" comprenant les représentants de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), de l'Union africaine et des Nations unies.

La majorité de ceux qui font discrètement l'apologie des « bons coups d'Etat » en Afrique estiment, par exemple, qu'il est évident que l'occupation de l'Irak n'est pas la bonne façon de promouvoir la démocratie. Pourquoi les coups d'Etat seraient-ils par contre la voie recommandée pour installer la démocratie? Il ne peut y avoir des normes différentes pour l'Afrique.

Les Guinéens méritent une succession légale et démocratique. Certains Guinéens, aussi bien des militaires que des figures politiques qui doutent de leurs chances dans une compétition réellement démocratique, aimeraient se voir offrir le pouvoir sur un plateau. Aucun de ces groupes ne parle au nom de la masse des Guinéens. Ceux-ci ont montré dans les dernières semaines leur volonté de prendre des risques pour pouvoir contrôler leur propre destinée.

Dans ce processus, il est de notre devoir de les soutenir.

Contributors

Former President & CEO
Former Project Director, West Africa
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Ebola Treatment Centre in Nzérékoré, Guinea, 9 January 2015. UN PHOTO/Martine Perret
Commentary / Africa

Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?

Alors que l’épidémie d’Ebola apparue fin 2013 en Guinée semble se terminer, il est intéressant de revenir sur l’un de ses aspects les plus troublants : l’hostilité avec laquelle les équipes impliquées dans la lutte contre la maladie ont par endroit été reçues par la population. Elle ne trouve pas une explication satisfaisante dans la « primitivité » volontiers prêtée à la population par les observateurs occidentaux et les élites urbaines guinéennes, ni même dans la faiblesse de l’information des citoyens concernés ou dans la manipulation éventuelle de rumeurs par l’opposition.

Cette hostilité est révélatrice du rapport entre les citoyens et l’Etat. Ebola aura été un puissant indicateur de la mauvaise santé de l’Etat, de la faiblesse de son système sanitaire mais aussi, plus largement, de la faiblesse de sa légitimité et de sa capacité à susciter la confiance et l’adhésion. Alors que la Guinée s’approche d’un nouveau moment de tension politique, avec l’élection présidentielle du 11 octobre prochain, dont les conditions d’organisation suscitent encore aujourd’hui un vif débat, il y a là des leçons à tirer.

La peur du médecin ?

Le 16 septembre 2014, à Womey, dans le sud-est de la Guinée, le sous-préfet, plusieurs médecins et agents de santé, des journalistes et un employé d’une organisation évangélique en mission de sensibilisation Ebola sont tués par des villageois. Quelques mois plus tard, le 23 février 2015, une équipe de Médecins Sans Frontières venue au village de Wéndébèdou, dans le sud-est guinéen, sensibiliser les habitants à l’épidémie d’Ebola est accueillie à coup de pierres. Trois membres de l’équipe sont blessés et leur véhicule est très endommagé.

A Womey comme à Wéndébèdou, les logiques des incidents se ressemblent. A chaque fois, c’est l’intervention impromptue de personnes extérieures (agents de l’Etat, agents de santé, policiers, missionnaires chrétiens ou représentants d’organisations de développement), souvent peu préparée, qui suscite une réaction dans une communauté fermée. Dans bien des cas, des gens se sont demandés ce qu’étaient vraiment venus faire ces visiteurs et ont craint que, loin de venir soigner, ils venaient en réalité diffuser Ebola, ou bien diverses substances mortelles. L’arsenal sanitaire, pulvérisations, vaccination, solutions chlorées pour les puits ou le lavage des mains, ou thermomètres infrarouges, était souvent perçu comme des instruments visant à diffuser la maladie. Dans certaines interprétations, centres de traitement et funérailles sécurisées étaient même soupçonnés de couvrir des trafics d’organes.

Pour comprendre ce qui a pu se passer, peut-être convient-il d’abord de souligner que c’est partout qu’Ebola, maladie à la létalité élevée et à la symptomatique spectaculaire et pour laquelle il n’existe encore aucun traitement curatif, a provoqué des réactions fortes. Les tensions suscitées aux Etats-Unis et en Espagne de la simple évacuation médicale, très contrôlée, d’une poignée de malades l’ont montré. Ainsi, est-ce totalement déraisonnable qu’un citoyen pense que l’ouverture dans sa communauté d’un centre de traitement pose un risque ?

En Guinée, les réactions ont été d’autant plus fortes que l’épidémie a été violente, que le système de santé n’a pas souligné tout de suite que les centres d’isolement pouvaient augmenter les chances de survie des personnes contaminées et que les conséquences sociales d’une contamination étaient incalculables. Le fort risque de mortalité du fait de l’absence de protocole thérapeutique au début de l’épidémie, ainsi que celui d’un ostracisme immédiat et de la misère socioéconomique ont poussé les gens au déni et à la recherche de boucs émissaires. Mais de l’avis des intervenants médicaux rencontrés par Crisis Group, les incidents ont été plus fréquents en Guinée qu’au Liberia et en Sierra Leone et se sont prolongés plus longtemps, pourquoi ?

Le « complotisme » guinéen

La vraie énigme est ailleurs : il s’agit de savoir comment des segments non négligeables de la population guinéenne ont pu penser que l’Etat et ses partenaires internationaux pouvaient être impliqués dans des projets d’extermination de masse.

Le premier facteur à prendre en compte est sans doute le complotisme aigu qui marque la Guinée depuis l’indépendance. On sait comment, sous son premier président, Ahmed Sékou Touré, le pays a vécu dans les complots, réels et imaginaires. Cette vision a survécu à la mort de Touré, et chaque revirement politique est en Guinée l’objet d’interprétations infinies, certaines franchement délirantes, empruntant à la numérologie islamique ou aux obsessions mondialisées du complot juif ou franc-maçon. Les luttes de la décennie passée autour des ressources minières considérables du pays ont fourni bien des occasions aux lectures complotistes. Beaucoup de citoyens guinéens considèrent que les événements politiques majeurs, interventions des militaires, assassinats ou élections contestées, ont été organisés par tel ou tel segment de l’armée ou de la classe politique aux ordres de tel ou tel grand investisseur minier. Le « complot » semble pour beaucoup de Guinéens la meilleure réponse à l’apparente énigme de l’absence de développement du pays, « scandale » géologique et agricole, selon l’expression consacrée.

Par ailleurs, l’idée que, par des moyens mystérieux et violents, un petit nombre de privilégiés prospèrent de la misère des autres est un trait caractéristique de la croyance, forte en Afrique de l’Ouest, et pas seulement dans les campagnes reculées, en la sorcellerie. Cette idée résonne d’ailleurs fortement avec l’obsession complotiste mondialisée circulant sur internet. Ainsi, des sites internet locaux ont repris un article venant d’un site italien d’extrême-droite, anti-globalisation et complotiste qui accuse les milliardaires Bill Gates et George Soros d’être responsables de l’épidémie d’Ebola, au travers d’un programme de recherche d’armes bactériologiques qu’ils auraient financé en Sierra Leone, à la frontière avec la Guinée. Ces visions nourrissent une sorte de populisme réflexe, de colère irréductible qui, compte tenu des rapports de force, ne trouve à s’exprimer que très épisodiquement, dans des émeutes et des lynchages.

Il faut également tenir compte de l’histoire longue d’une biomédecine d’origine occidentale et qui n’a pas toujours été sans ambiguïté dans son déploiement dans les pays du sud. L’historien Matthew Connelly a montré comment la biomédecine a pu être liée à des projets de contrôle des populations qui, un temps au moins, n’étaient pas exempt de réflexes coercitifs, voire d’une ingénierie démographique malthusienne franchement raciste. Mais en Guinée, à la différence de ce qui a pu se passer lors de certaines campagnes de vaccination au nord du Nigéria, c’est au moins autant l’Etat que l’Occident qui a semblé mis en doute.

Un Etat mal accepté

Il faut également mentionner un contexte politique extrêmement tendu qui continue de prévaloir en Guinée, l’opposition refusant toujours, plus ou moins explicitement, de reconnaitre la validité des élections de 2010 et 2013 et s’inquiétant des conditions de préparation de l’élection présidentielle, prévue pour le 11 octobre prochain. La controverse porte d’ailleurs maintenant sur la mise en œuvre de l’accord signé entre pouvoir et opposition le 20 août dernier pour tenter de renforcer la crédibilité du processus électoral.

Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à Womey que l’incident le plus violent a eu lieu, précisément dans la région de Nzérékoré qui avait été secouée par de violentes émeutes inter-communautaires en juillet 2013 et par une controverse intense lors des législatives de septembre 2013, avec l’annulation inexpliquée des résultats de plus de 180 bureaux de vote. Rappelons aussi que l’élection présidentielle de 2010 avait été marquée par des rumeurs sur l’empoisonnement de l’eau distribuée lors d’un rassemblement organisé à Conakry par le parti de l’actuel président, Alpha Condé, rumeurs qui avaient entrainé des violences en différents points du pays. L’idée que l’action politique peut passer par la maladie ou l’empoisonnement n’est donc pas nouvelle en Guinée.

Beaucoup de Guinéens ont d’ailleurs une vision très politique de l’épidémie d’Ebola. Du côté du pouvoir, on a prêté volontiers des sources politiques aux rumeurs, on a traqué les « réseaux malveillants », et on a accusé parfois explicitement des opposants. L’opposition a démenti toute implication. Certains de ses chefs ont participé à un clip de sensibilisation préparé par la télévision publique en octobre 2014, et la justice n’a jusqu’à présent pas confirmé l’implication de responsables de l’opposition dans les incidents. Mais certains ont été plus loin : un responsable local du RPG a ainsi publiquement dénoncé dans l’épidémie d’Ebola « un complot bactériologique contre la Guinée », « une manière de bloquer les grands projets du pays ».

Pour leur part, l’opposition et la presse qui en est proche affirment que les sensibilisations à Ebola ont permis au pouvoir de faire campagne, de dynamiser ses réseaux et de recruter et rémunérer ses jeunes militants avec l’argent des partenaires internationaux alors que les opposants étaient interdits de mobilisation pour des raisons sanitaires. L’opposition affirme que le pouvoir a obtenu de ses partenaires internationaux des ressources importantes, dons et annulation de dette, et soutient que ces ressources n’auraient pas été gérées dans la transparence. Tout ceci aide à comprendre pourquoi, dans un contexte si malsain, acteurs politiques et simples citoyens peuvent avoir le sentiment que quelque chose se cache derrière Ebola, que du pouvoir et de la richesse se nourrissent du malheur et de la mort. Les soupçons sont parfois très directs. En juin dernier, lors d’une rencontre de Crisis Group avec des responsables d’un parti d’opposition influent parmi la communauté soussou de Basse Côte, ces derniers s’étonnaient que l’épidémie, qui frappait alors fort en Basse Côte, touchait les villages soussou et pas les autres. Pour eux, c’était la conséquence logique d’une malveillance – celle du pouvoir en place.

Il faut enfin prendre en compte un effet de seuil. La brutalité fondatrice de l’épisode de Womey a alimenté aussi bien les rumeurs quant à la réalité d’Ebola et aux intentions de l’Etat que l’inquiétude des agents publics. Interventions sanitaires, enquêtes sur les contacts ou visites lors des décès suspects, se sont souvent déroulées sous protection policière. Il s’agit d’une solution pour le moins ambiguë, étant donné l’impunité quasi absolue dont bénéficient les forces de l’ordre, encore assez timidement remise en cause par le régime du président Condé, et l’habitude prise par la population de répondre par la violence aux violences policières.

Quelles leçons ?

Ebola n’a donc pas été seulement un problème sanitaire. De multiples dimensions politiques en ont compliqué la gestion, et elles compliqueront la gestion de menaces sanitaires futures. Si les autorités guinéennes veulent gagner la confiance des citoyens, elles doivent renforcer la transparence dans la gestion des fonds publics et lutter contre l’impunité, y compris quand des agents de l’Etat sont impliqués dans des violences. Elles ne doivent pas non plus perdre de vue l’autre urgence guinéenne : apaiser la sphère politique. Alors que les élections sont imminentes mais que le cadre en reste contesté, une collaboration de bonne foi entre l’opposition, le pouvoir et les partenaires internationaux sur les questions électorales est indispensable.

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