Guinée : le président Condé doit assumer ses responsabilités...l'opposition aussi
Guinée : le président Condé doit assumer ses responsabilités...l'opposition aussi
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
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Op-Ed / Africa

Guinée : le président Condé doit assumer ses responsabilités...l'opposition aussi

A Conakry, au cours d'un mois  de mai inquiétant, l'opposition a multiplié les manifestations pour marquer son désaccord avec le pouvoir quant aux élections législatives en préparation.

Depuis, les négociations se sont engagées, et la tension a baissé. Mais des désaccords profonds subsistent quant au processus électoral. Les deux camps doivent trouver un compromis pour éviter une nouvelle phase de violence politique.

Onze ans après ses dernières élections législatives, deux ans et demi après l'élection d'Alpha Condé à la présidence de la République au terme d'un scrutin difficile, la Guinée n'a toujours pas d'Assemblée nationale. L'opposition, menée par Cellou Dalein Diallo, Sidya Touré et Lansana Kouyaté, et élargie progressivement à une bonne part des centristes, accuse le régime de n'être disposé à aller aux élections qu'avec un dispositif trafiqué qui lui assure la victoire à coup sûr.  Pour sa part, le camp présidentiel maintient que l'opposition ne veut pas d'un scrutin qu'elle va perdre et qu'elle préfère saboter le processus. Les accusations sont graves et le dialogue a été difficile. Au cours des manifestations initiées par l'opposition depuis 2011, plusieurs dizaines de partisans de l'opposition et quelques membres des forces de sécurité ont trouvé la mort.

Sur proposition d'une commission électorale nationale indépendante (CENI) au fonctionnement contesté par l'opposition, le président Condé a fixé le scrutin au 30 juin prochain. Il s'est dit prêt à aller aux urnes sans l'opposition, tandis que cette dernière, refusant de présenter ses candidats, a annoncé qu'elle « empêcherait » la tenue des élections. Dans un pays qui n'en est qu'au tout début de son expérience démocratique et qui trace une route délicate entre tradition de pouvoir militaire et montée de l'ethnicité politique, cette situation est lourde de risques.

Mais tout récemment, les acteurs guinéens semblent avoir arrêté la course à l'abîme.  Une bonne partie des personnes arrêtées lors des dernières manifestations ont été libérées. Un dialogue discret se poursuit. Les discussions sont aidées depuis mi-avril par le représentant spécial pour l'Afrique de l'Ouest du secrétaire général des Nations Unies, Saïd Djinnit. L'Organisation internationale de la Francophonie, le Programme des Nations unies pour le développement et l'Union européenne ont formé une troïka pour assurer un suivi sur la révision du fichier électoral. Un accord semble se dessiner sur certains points cruciaux, dont la fourniture par la compagnie sud-africaine Waymark de matériel pour la révision et le vote des Guinéens de l'étranger. Le débat se poursuit sur des détails apparemment techniques mais qui sont chargés de politique.

Le report du scrutin, que beaucoup d'acteurs internationaux jugent déjà inévitable pour des raisons techniques, doit être mis à profit pour construire un consensus minimal. Compte tenu de l'atmosphère en Guinée, il ne faut pas se faire d'illusions : quoiqu'il arrive, il y aura des controverses et des incidents. Mais il est encore temps de faire en sorte que ces tensions soient peu nombreuses et qu'elles ne débouchent pas sur un conflit à grande échelle.

Dans tout ceci, le président Condé porte une responsabilité particulière. D'abord parce qu'il a toujours insisté pour rester au-dessus du dialogue entre l'opposition, sa coalition et son gouvernement. Ensuite parce qu'il a trop souvent laissé sentir le peu d'estime dans lequel il tient son opposition. Enfin et surtout parce qu'après avoir refusé d'organiser les législatives dans la foulée de la présidentielle de 2010 et avec le même dispositif électoral, il a essayé d'imposer sa vision, sans concertation : la création d'un nouveau fichier électoral. Face au refus de l'opposition, il a ensuite concédé le maintien du fichier déjà existant mais a tenté d'imposer sa révision par des entreprises choisies selon des procédures non compétitives. Il n'a engagé le dialogue que bien tard, selon ses termes à lui, accompagnant chaque geste d'ouverture d'une attaque ou d'une humiliation. Ainsi de la demande faite à Ban Ki-moon de désigner un facilitateur, suivie immédiatement de la fixation le 15 avril  de la date des législatives : ce geste a été largement ressenti comme une manière de refermer le dialogue avant même l'avoir ouvert, et il aura fallu depuis presque deux mois de tensions pour relancer les contacts.

Pour clore le cycle et rendre confiance à l'opposition, le pouvoir va devoir faire des concessions. Il lui revient ainsi d'organiser avec la CENI le report du scrutin vers une date réaliste et de rouvrir les inscriptions sur les listes électorales pour faire place aux partisans de l'opposition qui auraient jusque-là refusé de participer à un processus que leurs partis rejetaient. Un accord ad hoc pour que la CENI fonctionne au consensus (plutôt qu'à la majorité simple) serait un geste d'apaisement appréciable.

Mais l'opposition n'est pas sans responsabilité. Elle devra étudier avec attention les dispositifs de sécurisation du fichier électoral proposés par la troïka internationale, formuler ses critiques et accepter les résultats d'une discussion raisonnable. Avec le pouvoir, les opposants devront également s'employer à créer un espace public apaisé – les accusations sans fondement démontré, les insultes, les sous-entendus communautaristes, tout cela doit cesser. Enfin, il faudra entamer dès maintenant une réflexion sur les révisions de la loi électorale et sur les évolutions techniques souhaitables en prévision de l'élection présidentielle de 2015.

Avec le scrutin législatif qui approche, les acteurs politiques guinéens hésitent devant l'abîme du conflit électoral. Il faut s'en féliciter. On sait bien qu'en Guinée, les conflits locaux et les identités ethniques tissent une toile de tensions qui peut vibrer puissamment en situation électorale. On sait aussi que les militaires guinéens ne rechignent pas au coup d'Etat et que la lutte contre l'impunité et la réforme du secteur de la sécurité initiées par le président Condé sont loin d'avoir exclu cette possibilité. Après la difficile élection de 2010 et avant que ne survienne la présidentielle de 2015, aux enjeux plus élevés encore, pouvoir et opposition doivent profiter de ces législatives pour s'apprivoiser et pour poser ensemble les bases d'une culture électorale solide.

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