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Le golfe de Guinée : la nouvelle zone à haut risque
Le golfe de Guinée : la nouvelle zone à haut risque
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?
Report 195 / Africa

Le golfe de Guinée : la nouvelle zone à haut risque

Pour endiguer la piraterie et éviter que le golfe de Guinée, qui fournit 40 pour cent du pétrole européen et 29 pour cent du pétrole américain, ne devienne un nouveau golfe d’Aden, une véritable coopération régionale en matière de sécurité et une meilleure gouvernance économique sont indispensables.

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Synthèse

En l’espace d’une décennie, le golfe de Guinée est devenu l’une des zones maritimes les plus dangereuses du monde. L’insécurité maritime est un véritable problème régional qui menace, à court terme, le commerce et, à long terme, la stabilité des pays riverains en compromettant le développement de cette zone économique stratégique. Initialement pris au dépourvu, les Etats de la région ont pris conscience du problème et un sommet international sur ce sujet doit être prochainement organisé. Afin d’éviter que, comme sur les côtes est-africaines, cette criminalité transnationale ne prenne une ampleur déstabilisatrice, les gouvernements concernés doivent mettre fin au vide sécuritaire et apporter une réponse collective à ce danger. Grâce à une coopération dynamique entre la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale (CEEAC) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), les pays du golfe de Guinée doivent devenir les premiers acteurs de leur sécurité et mettre en œuvre une nouvelle approche fondée sur l’amélioration de leur sécurité maritime mais aussi de leur gouvernance économique.

Les découvertes récentes de gisements offshore d’hydro­carbures ont accru l’intérêt géostratégique du golfe de Guinée. Après avoir longtemps négligé leur domaine maritime, les Etats riverains sont désormais conscients de leur défaillance. Au plan international, le regain d’intérêt des puissances occidentales s’accompagne maintenant de celui des nations émergentes. Dans ce contexte, la montée de la criminalité maritime suscite l’inquiétude collective dans une région où, pendant des décennies, les problèmes de souveraineté et de contrôle territorial ne se sont posés que sur la terre ferme.

La région du delta du Niger, au Nigéria, était l’épicentre initial de cette criminalité. Pendant des décennies, l’ex­ploitation pétrolière a paradoxalement créé une situation de pauvreté. Alors que les tensions sociales augmentaient et que l’environnement se détériorait, la rente pétrolière n’a, en grande partie, bénéficié qu’aux pouvoirs centraux, aux compagnies pétrolières et aux élites locales. Les exclus du système de redistribution ont fini par basculer dans la contestation violente. Contraints de contourner l’Etat pour accéder à une fraction de la rente, ces derniers ont développé des activités illicites parallèles aux circuits officiels : siphonage du brut, raffinage clandestin, trafic du carburant, entre autres. L’augmentation constante des enjeux financiers a permis à ces activités de prospérer et à la criminalisation de l’économie de s’étendre.

La faiblesse ou l’inadéquation générale des politiques maritimes des Etats du golfe de Guinée, ainsi que l’absence de coopération entre eux, ont permis à ces réseaux criminels de diversifier leurs activités et de s’étendre peu à peu au-delà du périmètre des côtes nigérianes et en haute mer. La criminalité ne vise plus le seul secteur pétrolier, elle est devenue un phénomène diversifié incluant la piraterie maritime et des raids de plus en plus audacieux et perfectionnés menés depuis la mer. Par effet d’imitation ou mettant à profit certaines conjonctures sociopolitiques troublées, des groupes criminels se sont manifestés sur les côtes camerounaises, en Guinée équatoriale, au large de São Tomé-et-Principe, du Bénin et du Togo.

Au-delà de l’effet de surprise, les Etats du golfe de Guinée et les pays occidentaux s’interrogent désormais sur la meilleure manière d’endiguer ce problème avant qu’il ne prenne une ampleur déstabilisatrice. Au niveau national ou au sein des organisations régionales, des opérations ponctuelles ont été lancées et des stratégies de sécurisation sont en voie de formulation. Les Etats les plus touchés s’efforcent de se doter d’une marine et renforcent leurs moyens répressifs près des côtes dans l’espoir de dissuader les criminels.

Au plan régional, dans le cadre de son mandat de paix et de sécurité, la CEEAC a créé un centre régional de sécurité maritime et organisé des exercices d’entrainement conjoints. Cependant, le financement des efforts de coopération et la coordination demeurent un défi pour les Etats riverains. Par ailleurs, les politiques maritimes restent encore embryonnaires et symboliques sans une présence continue en mer. Au sein de la Cedeao, la coopération dans ce domaine en est encore à ses débuts et elle est ralentie par les tensions politiques et la méfiance des Etats voisins vis-à-vis du Nigéria.

Au niveau interrégional, la collaboration entre la CEEAC et la Cedeao actuellement à l’étude permettrait aux patrouilles régionales d’exercer un droit de poursuite au-delà des frontières maritimes. Cependant, les discussions interrégionales n’en sont qu’à leurs débuts et les modalités d’opérationnalisation de cette collaboration sont elles aussi ralenties par des tensions politiques. Enfin, de leur côté, les puissances occidentales présentes dans la région (Etats-Unis, France, Royaume-Uni) et les nations émergentes qui y ont des intérêts économiques (Afrique du Sud, Brésil, Chine, Inde) entendent désormais soutenir ces différentes initiatives et fournir appui financier et expertise sécuritaire.

L’institutionnalisation de la coopération régionale ainsi que la multiplication des initiatives internationales ne doivent cependant pas faire oublier que la montée de la criminalité dans le golfe de Guinée est surtout la conséquence d’un certain déficit de gouvernance. Dans leur grande majorité, les Etats de la région ont échoué à contrôler les activités économiques dans leurs domaines maritimes ainsi que dans les eaux internationales et à assurer le développement de leurs espaces côtiers. Cette défaillance collective a constitué une véritable opportunité pour les réseaux criminels qui jouent sur les besoins et les ressentiments des communautés locales. Inverser cette tendance négative requiert des mesures urgentes à différents niveaux : des réformes pour améliorer la gouvernance économique et sécuritaire, des politiques publiques maritimes intégrées et efficaces et une coopération régionale qui dépasse les simples déclarations d’intention. Ces mesures doivent s’inscrire dans la durée car, si la piraterie est un phénomène récent dans cette région, ses causes sont anciennes.

Dakar/Nairobi/Bruxelles, 12 décembre 2012

Ebola Treatment Centre in Nzérékoré, Guinea, 9 January 2015. UN PHOTO/Martine Perret
Commentary / Africa

Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?

Alors que l’épidémie d’Ebola apparue fin 2013 en Guinée semble se terminer, il est intéressant de revenir sur l’un de ses aspects les plus troublants : l’hostilité avec laquelle les équipes impliquées dans la lutte contre la maladie ont par endroit été reçues par la population. Elle ne trouve pas une explication satisfaisante dans la « primitivité » volontiers prêtée à la population par les observateurs occidentaux et les élites urbaines guinéennes, ni même dans la faiblesse de l’information des citoyens concernés ou dans la manipulation éventuelle de rumeurs par l’opposition.

Cette hostilité est révélatrice du rapport entre les citoyens et l’Etat. Ebola aura été un puissant indicateur de la mauvaise santé de l’Etat, de la faiblesse de son système sanitaire mais aussi, plus largement, de la faiblesse de sa légitimité et de sa capacité à susciter la confiance et l’adhésion. Alors que la Guinée s’approche d’un nouveau moment de tension politique, avec l’élection présidentielle du 11 octobre prochain, dont les conditions d’organisation suscitent encore aujourd’hui un vif débat, il y a là des leçons à tirer.

La peur du médecin ?

Le 16 septembre 2014, à Womey, dans le sud-est de la Guinée, le sous-préfet, plusieurs médecins et agents de santé, des journalistes et un employé d’une organisation évangélique en mission de sensibilisation Ebola sont tués par des villageois. Quelques mois plus tard, le 23 février 2015, une équipe de Médecins Sans Frontières venue au village de Wéndébèdou, dans le sud-est guinéen, sensibiliser les habitants à l’épidémie d’Ebola est accueillie à coup de pierres. Trois membres de l’équipe sont blessés et leur véhicule est très endommagé.

A Womey comme à Wéndébèdou, les logiques des incidents se ressemblent. A chaque fois, c’est l’intervention impromptue de personnes extérieures (agents de l’Etat, agents de santé, policiers, missionnaires chrétiens ou représentants d’organisations de développement), souvent peu préparée, qui suscite une réaction dans une communauté fermée. Dans bien des cas, des gens se sont demandés ce qu’étaient vraiment venus faire ces visiteurs et ont craint que, loin de venir soigner, ils venaient en réalité diffuser Ebola, ou bien diverses substances mortelles. L’arsenal sanitaire, pulvérisations, vaccination, solutions chlorées pour les puits ou le lavage des mains, ou thermomètres infrarouges, était souvent perçu comme des instruments visant à diffuser la maladie. Dans certaines interprétations, centres de traitement et funérailles sécurisées étaient même soupçonnés de couvrir des trafics d’organes.

Pour comprendre ce qui a pu se passer, peut-être convient-il d’abord de souligner que c’est partout qu’Ebola, maladie à la létalité élevée et à la symptomatique spectaculaire et pour laquelle il n’existe encore aucun traitement curatif, a provoqué des réactions fortes. Les tensions suscitées aux Etats-Unis et en Espagne de la simple évacuation médicale, très contrôlée, d’une poignée de malades l’ont montré. Ainsi, est-ce totalement déraisonnable qu’un citoyen pense que l’ouverture dans sa communauté d’un centre de traitement pose un risque ?

En Guinée, les réactions ont été d’autant plus fortes que l’épidémie a été violente, que le système de santé n’a pas souligné tout de suite que les centres d’isolement pouvaient augmenter les chances de survie des personnes contaminées et que les conséquences sociales d’une contamination étaient incalculables. Le fort risque de mortalité du fait de l’absence de protocole thérapeutique au début de l’épidémie, ainsi que celui d’un ostracisme immédiat et de la misère socioéconomique ont poussé les gens au déni et à la recherche de boucs émissaires. Mais de l’avis des intervenants médicaux rencontrés par Crisis Group, les incidents ont été plus fréquents en Guinée qu’au Liberia et en Sierra Leone et se sont prolongés plus longtemps, pourquoi ?

Le « complotisme » guinéen

La vraie énigme est ailleurs : il s’agit de savoir comment des segments non négligeables de la population guinéenne ont pu penser que l’Etat et ses partenaires internationaux pouvaient être impliqués dans des projets d’extermination de masse.

Le premier facteur à prendre en compte est sans doute le complotisme aigu qui marque la Guinée depuis l’indépendance. On sait comment, sous son premier président, Ahmed Sékou Touré, le pays a vécu dans les complots, réels et imaginaires. Cette vision a survécu à la mort de Touré, et chaque revirement politique est en Guinée l’objet d’interprétations infinies, certaines franchement délirantes, empruntant à la numérologie islamique ou aux obsessions mondialisées du complot juif ou franc-maçon. Les luttes de la décennie passée autour des ressources minières considérables du pays ont fourni bien des occasions aux lectures complotistes. Beaucoup de citoyens guinéens considèrent que les événements politiques majeurs, interventions des militaires, assassinats ou élections contestées, ont été organisés par tel ou tel segment de l’armée ou de la classe politique aux ordres de tel ou tel grand investisseur minier. Le « complot » semble pour beaucoup de Guinéens la meilleure réponse à l’apparente énigme de l’absence de développement du pays, « scandale » géologique et agricole, selon l’expression consacrée.

Par ailleurs, l’idée que, par des moyens mystérieux et violents, un petit nombre de privilégiés prospèrent de la misère des autres est un trait caractéristique de la croyance, forte en Afrique de l’Ouest, et pas seulement dans les campagnes reculées, en la sorcellerie. Cette idée résonne d’ailleurs fortement avec l’obsession complotiste mondialisée circulant sur internet. Ainsi, des sites internet locaux ont repris un article venant d’un site italien d’extrême-droite, anti-globalisation et complotiste qui accuse les milliardaires Bill Gates et George Soros d’être responsables de l’épidémie d’Ebola, au travers d’un programme de recherche d’armes bactériologiques qu’ils auraient financé en Sierra Leone, à la frontière avec la Guinée. Ces visions nourrissent une sorte de populisme réflexe, de colère irréductible qui, compte tenu des rapports de force, ne trouve à s’exprimer que très épisodiquement, dans des émeutes et des lynchages.

Il faut également tenir compte de l’histoire longue d’une biomédecine d’origine occidentale et qui n’a pas toujours été sans ambiguïté dans son déploiement dans les pays du sud. L’historien Matthew Connelly a montré comment la biomédecine a pu être liée à des projets de contrôle des populations qui, un temps au moins, n’étaient pas exempt de réflexes coercitifs, voire d’une ingénierie démographique malthusienne franchement raciste. Mais en Guinée, à la différence de ce qui a pu se passer lors de certaines campagnes de vaccination au nord du Nigéria, c’est au moins autant l’Etat que l’Occident qui a semblé mis en doute.

Un Etat mal accepté

Il faut également mentionner un contexte politique extrêmement tendu qui continue de prévaloir en Guinée, l’opposition refusant toujours, plus ou moins explicitement, de reconnaitre la validité des élections de 2010 et 2013 et s’inquiétant des conditions de préparation de l’élection présidentielle, prévue pour le 11 octobre prochain. La controverse porte d’ailleurs maintenant sur la mise en œuvre de l’accord signé entre pouvoir et opposition le 20 août dernier pour tenter de renforcer la crédibilité du processus électoral.

Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à Womey que l’incident le plus violent a eu lieu, précisément dans la région de Nzérékoré qui avait été secouée par de violentes émeutes inter-communautaires en juillet 2013 et par une controverse intense lors des législatives de septembre 2013, avec l’annulation inexpliquée des résultats de plus de 180 bureaux de vote. Rappelons aussi que l’élection présidentielle de 2010 avait été marquée par des rumeurs sur l’empoisonnement de l’eau distribuée lors d’un rassemblement organisé à Conakry par le parti de l’actuel président, Alpha Condé, rumeurs qui avaient entrainé des violences en différents points du pays. L’idée que l’action politique peut passer par la maladie ou l’empoisonnement n’est donc pas nouvelle en Guinée.

Beaucoup de Guinéens ont d’ailleurs une vision très politique de l’épidémie d’Ebola. Du côté du pouvoir, on a prêté volontiers des sources politiques aux rumeurs, on a traqué les « réseaux malveillants », et on a accusé parfois explicitement des opposants. L’opposition a démenti toute implication. Certains de ses chefs ont participé à un clip de sensibilisation préparé par la télévision publique en octobre 2014, et la justice n’a jusqu’à présent pas confirmé l’implication de responsables de l’opposition dans les incidents. Mais certains ont été plus loin : un responsable local du RPG a ainsi publiquement dénoncé dans l’épidémie d’Ebola « un complot bactériologique contre la Guinée », « une manière de bloquer les grands projets du pays ».

Pour leur part, l’opposition et la presse qui en est proche affirment que les sensibilisations à Ebola ont permis au pouvoir de faire campagne, de dynamiser ses réseaux et de recruter et rémunérer ses jeunes militants avec l’argent des partenaires internationaux alors que les opposants étaient interdits de mobilisation pour des raisons sanitaires. L’opposition affirme que le pouvoir a obtenu de ses partenaires internationaux des ressources importantes, dons et annulation de dette, et soutient que ces ressources n’auraient pas été gérées dans la transparence. Tout ceci aide à comprendre pourquoi, dans un contexte si malsain, acteurs politiques et simples citoyens peuvent avoir le sentiment que quelque chose se cache derrière Ebola, que du pouvoir et de la richesse se nourrissent du malheur et de la mort. Les soupçons sont parfois très directs. En juin dernier, lors d’une rencontre de Crisis Group avec des responsables d’un parti d’opposition influent parmi la communauté soussou de Basse Côte, ces derniers s’étonnaient que l’épidémie, qui frappait alors fort en Basse Côte, touchait les villages soussou et pas les autres. Pour eux, c’était la conséquence logique d’une malveillance – celle du pouvoir en place.

Il faut enfin prendre en compte un effet de seuil. La brutalité fondatrice de l’épisode de Womey a alimenté aussi bien les rumeurs quant à la réalité d’Ebola et aux intentions de l’Etat que l’inquiétude des agents publics. Interventions sanitaires, enquêtes sur les contacts ou visites lors des décès suspects, se sont souvent déroulées sous protection policière. Il s’agit d’une solution pour le moins ambiguë, étant donné l’impunité quasi absolue dont bénéficient les forces de l’ordre, encore assez timidement remise en cause par le régime du président Condé, et l’habitude prise par la population de répondre par la violence aux violences policières.

Quelles leçons ?

Ebola n’a donc pas été seulement un problème sanitaire. De multiples dimensions politiques en ont compliqué la gestion, et elles compliqueront la gestion de menaces sanitaires futures. Si les autorités guinéennes veulent gagner la confiance des citoyens, elles doivent renforcer la transparence dans la gestion des fonds publics et lutter contre l’impunité, y compris quand des agents de l’Etat sont impliqués dans des violences. Elles ne doivent pas non plus perdre de vue l’autre urgence guinéenne : apaiser la sphère politique. Alors que les élections sont imminentes mais que le cadre en reste contesté, une collaboration de bonne foi entre l’opposition, le pouvoir et les partenaires internationaux sur les questions électorales est indispensable.