icon caret Arrow Down Arrow Left Arrow Right Arrow Up Line Camera icon set icon set Ellipsis icon set Facebook Favorite Globe Hamburger List Mail Map Marker Map Microphone Minus PDF Play Print RSS Search Share Trash Crisiswatch Alerts and Trends Box - 1080/761 Copy Twitter Video Camera  copyview Whatsapp Youtube
Report 238 / Africa

Mali central : la fabrique d’une insurrection ?

Alors que toute l’attention est concentrée sur le Nord du Mali, le centre du pays est en proie à une montée inquiétante de la violence. Des groupes armés, y compris radicaux, se développent,​ et​ profite​nt du discrédit de l’Etat auprès​ d’une partie des populations locales. Le gouvernement d​o​it permettre le retour effectif de​s services publics​ sur ces territoires ​afin​ de rétablir ​l’autorité et la légitimité de l’Etat​​.​​

  • Share
  • Save
  • Print
  • Download PDF Full Report

Synthèse

Alors que toute l’attention est concentrée sur le Nord du Mali, le centre du pays, délaissé par l’Etat, est en proie à une montée inquiétante des violences armées. La gestion des ressources naturelles y suscite de multiples conflits que l’administration et les élites traditionnelles ne parviennent pas à réguler. Depuis plusieurs mois, une insurrection invoquant le jihad instrumentalise le discrédit qui frappe les pouvoirs publics pour étendre son influence. L’Etat et ses représentants sont chassés des zones rurales. Mais la violence prend aussi d’autres formes : les règlements de compte, le banditisme, et les milices d’autodéfense se développent. L’accord de paix signé à Bamako en juin 2015 concerne principalement les régions du Nord et néglige le centre du pays. Le gouvernement malien et ses principaux partenaires doivent permettre le retour effectif de l’Etat et la restauration de sa légitimité auprès de l’ensemble des populations du centre. En l’absence d’une réponse adaptée, cette zone plus peuplée que le Nord et vitale pour l’économie du pays pourrait devenir un foyer durable d’instabilité. 

Le centre est longtemps resté à l’écart des rébellions armées du Nord mais il en a subi le contrecoup à la suite de l’augmentation du brigandage massif et de la circulation accrue des armes depuis les années 2000. Les groupes marginalisés, dont une partie des éleveurs nomades, voient dans l’accès aux armes modernes un moyen de contester les hiérarchies en place. Ils remettent en cause les privilèges des élites urbanisées et des anciennes aristocraties locales. L’Etat, gangrené par la corruption et discrédité par la multiplication des brutalités des forces de sécurité, peine à assurer sa mission de médiation. Dans ce contexte, le repli communautaire s’accentue, en particulier parmi les populations peul, gagnées par un sentiment de victimisation ethnique. 

La crise malienne de 2012 a marqué un tournant pour le centre, dont une partie a été occupée par des groupes armés. La fuite des agents de l’Etat a un peu plus affaibli la puissance publique et laissé de vastes territoires à l’abandon. Face à l’insécurité, une partie de la population a cherché auprès des groupes armés, y compris radicaux, une forme de protection ou de justice. En 2013, l’opération militaire française Serval a repoussé ces groupes mais, dans son sillage, le redéploiement des forces de sécurité maliennes s’est accompagné de nombreux abus, en particulier à l’égard des nomades peul et tamasheq. Le retour de fonctionnaires corrompus a aussi suscité l’hostilité des populations. Le réinvestissement des régions centrales par l’Etat n’a pas permis de restaurer la sécurité ni d’améliorer la relation des autorités avec les administrés.

Sur ce terreau fertile, un groupe radical, nommé par les médias le Front de libération du Macina (FLM) et lié au mouvement jihadiste Ansar Eddine, s’est développé. Ce groupe aux contours encore flous et dont l’existence même fait débat s’est illustré par des attaques meurtrières contre les forces maliennes dans plusieurs localités du centre depuis le début de l’année 2015. Il serait dirigé par Hamadoun Kouffa, un prédicateur musulman peul rendu célèbre par ses critiques virulentes de l’Etat et des élites locales. Depuis son entrée en scène, les agents de l’Etat, eux aussi ciblés par ses actions ou discours, ont de nouveau quitté une grande partie des territoires du centre et la violence s’est amplifiée.

Il est aujourd’hui difficile de distinguer ce qui relève du banditisme, des vendettas locales et de l’action des groupes radicaux dans le centre du pays. Ces derniers forment un noyau déterminé mais encore minoritaire, inégalement structuré, moins armé et moins lié aux trafics que les groupes radicaux actifs au Nord. Ils se développent cependant dans les zones rurales, profitant du discrédit de l’Etat, des frustrations et des peurs d’une partie des populations locales. 

Le gouvernement malien a jusqu’ici privilégié une réponse sécuritaire qui donne quelques résultats mais ne permet pas à l’Etat de réinvestir l’ensemble des territoires du centre et contribue, par sa brutalité, à accentuer le divorce avec les populations. Surtout, les réponses politiques manquent de clarté et d’ambition. Le centre a été largement absent des pourparlers d’Alger qui ont permis la signature de l’accord de paix à Bamako en juin 2015. Les partenaires étrangers du Mali y restent également discrets. Ils sont plus présents à Bamako et plus impliqués dans le dossier du Nord. 

Une partie des élites locales et des autorités sont aujourd’hui tentées de répondre à l’insécurité en soutenant le développement de groupes d’autodéfense à base communautaire. Ces milices ne peuvent constituer une réponse efficace au problème réel d’insécurité locale et encore moins remédier au discrédit dont souffre l’Etat. Dans l’état actuel de tensions inter et intracommunautaires, elles favorisent des épisodes de violence de plus en plus inquiétants tels que les incidents entre groupes armés bambara et peul en mai 2016, dont le bilan pourrait dépasser 40 morts. 

Le centre du Mali est entré dans une zone de fortes turbulences mais les messages d’alerte précoce et les actions préventives peuvent encore empêcher la montée des mouvements extrémistes. Comme le souligne le rapport de Crisis Group Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda (14 mars 2016), résoudre les conflits locaux permet de contenir l’extrémisme violent beaucoup plus qu’endiguer l’extrémisme violent ne permet de résorber les crises locales.

La réponse des autorités maliennes ne devrait pas se concentrer uniquement sur les opérations antiterroristes qui contribuent au rejet de l’Etat, tout particulièrement quand des abus sont commis sur les populations. Le gouvernement, en s’appuyant sur les élites locales, la société civile et ses partenaires extérieurs, devrait au contraire se montrer plus ambitieux et reconstruire les services publics dans une zone trop longtemps délaissée. Pour cela, il devrait structurer ses interventions, hiérarchiser les priorités et reconnaitre que la restauration de son autorité n’est pas uniquement une question de maintien de l’ordre mais dépend aussi de sa capacité à mettre en place des programmes efficaces dans les domaines de la justice et de l’éducation, afin de démontrer son utilité et son impartialité. 

Recommandations

Pour enrayer la détérioration de la situation sécuritaire dans les régions centrales et permettre aux autorités publiques de rétablir une présence et une légitimité sur ces territoires

Au gouvernement du Mali :

  1. Développer une stratégie visant à assurer le retour effectif de l’Etat et à restaurer sa légitimité auprès de l’ensemble des populations et, pour cela, 
     
    1. Procéder à une réforme effective de la police territoriale, qui pourrait s’inspirer de projets récents menés au Niger ; en particulier, les forces de l’ordre devraient recruter des hommes et des femmes au sein des différentes communautés pour permettre un service efficace y compris dans les zones nomades. 
       
    2. Elaborer, de la façon la plus inclusive possible, un plan spécial pour coordonner les efforts de l’Etat dans les régions du centre et identifier les actions prioritaires à mener, notamment dans les domaines de la justice, de l’éducation et de la gestion des ressources naturelles. Dans ce dernier domaine, prévoir des mécanismes pour renforcer la cohabitation pacifique entre éleveurs et agriculteurs. 
       
    3. Nommer un haut représentant pour les régions du centre, pour incarner l’engagement de l’Etat, travailler en consultation avec les populations et les associations, et assurer la coordination avec les bailleurs qui se mobiliseront.
       
  2. Eviter le recours aux groupes d’autodéfense à base communautaire et renforcer les moyens donnés aux Forces de sécurité (FDS) tout en punissant sévèrement et publiquement les brutalités des FDS à l’égard des civils.

Aux élites locales représentants les différentes populations du centre :

  1. Jouer le rôle essentiel de relai entre les populations et l’Etat et, pour cela, dépasser les clivages communautaires et les querelles de personnes et accepter de coopérer avec de nouveaux représentants des populations, notamment les chefs nomades et les responsables religieux, y compris ceux qui ont sympathisé avec les groupes armés depuis 2012.
     
  2. Eviter de soutenir les mouvements armés ou les groupes d’autodéfense qui ne peuvent constituer qu’une réponse de court terme à l’insécurité et qui à plus longue échéance pourraient aggraver durablement les violences intercommunautaires au centre du pays. 
     
  3. Promouvoir à l’inverse, en partenariat avec l’Etat, le développement d’une police territoriale au service des populations, dans laquelle les différentes composantes ethniques et de genre sont représentées. 
     
  4. Encourager les initiatives locales de résolution des conflits, tout particulièrement celles portées par des associations suffisamment représentatives des populations du centre du Mali en termes d’âge, d’appartenance ethnique, d’activités socioprofessionnelles et de genre.

Aux principaux partenaires du Mali, tout particulièrement l’Union européenne : 

  1. Accompagner l’Etat dans son redéploiement concret au niveau local en mettant en place des programmes de soutien au développement des services publics dans les régions du centre. 
     
  2. Faire de Mopti une région pilote pour les politiques de coopération en matière de sécurité locale et plus particulièrement de police territoriale, dont les enseignements pourraient servir demain pour d’autres régions sahéliennes et notamment pour le Nord du Mali.

A la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma) :

  1. Etendre le bénéfice du programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) aux régions du centre sans déroger aux dispositions de l’accord de paix, en veillant à relier le DDR aux efforts de réforme de la police territoriale et en évitant de nourrir la constitution de groupes d’autodéfense échappant à une stricte régulation par les autorités publiques. 
     
  2. Soutenir la restauration de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire malien, conformément au mandat de la Minusma et, pour cela, adopter une approche fondée sur la restauration des services publics, y compris policiers, autant que sur le renforcement d’un dispositif militaire international.

Dakar/Bamako/Bruxelles, 6 juillet 2016

I. Introduction

Malgré la signature de l’accord de paix de Bamako en juin 2015 et la présence de forces internationales dans le pays depuis plus de trois ans, la crise au Mali est loin d’être résorbée. Les violences armées sont en augmentation dans certaines zones. Depuis le début de l’année 2015, des groupes armés mal identifiés, dont certains se revendiquent comme jihadistes, ont lancé des attaques contre plusieurs villes du centre du pays. Elles ont d’autant plus surpris que l’essentiel des incidents armés étaient jusqu’alors concentré au Nord. A la suite de ces attaques, de nombreux fonctionnaires ont fui plusieurs préfectures du centre. Les populations ont le sentiment que l’administration malienne les abandonne à leur sort. Des groupes radicaux en profitent pour s’implanter et diffuser des messages hostiles à l’Etat et à ses partenaires étrangers. Alors que les efforts se focalisent toujours sur le Nord, le centre du pays reste largement négligé par l’accord de Bamako issu des pourparlers de paix intermaliens.

Ce rapport analyse les dynamiques qui expliquent l’extension des zones d’insécurité au centre du Mali et décrit les groupes qui en sont responsables.

Ce rapport analyse les dynamiques qui expliquent l’extension des zones d’insécurité au centre du Mali et décrit les groupes qui en sont responsables. Cet espace central est organisé autour du delta intérieur du fleuve Niger, territoire inondable particulièrement fertile et donc objet de convoitise ; les zones exondées alentours sont partagées entre agriculteurs et éleveurs. Ce rapport se concentre sur les territoires les plus touchés par les violences armées, c’est-à-dire la région administrative de Mopti, principalement les cercles de Ténenkou, Youwarou et Douentza ainsi que le Nord de la région de Ségou, près de la frontière mauritanienne. Il prévient des risques qui menacent cette partie du Mali et formule des propositions concrètes pour endiguer le développement des violences armées. Il est le fruit de plusieurs séries d’entretiens avec les principaux acteurs politiques et militaires, des diplomates, des membres de la société civile et des responsables religieux à Bamako et dans la région de Mopti en février et octobre 2015 puis en janvier et mars 2016.

II. Un terreau fertile : la montée des violences 
armées au centre

Contrairement aux régions du Nord, la partie centrale du Mali n’a pas connu de rébellions armées dans les années 1990 et 2000. Elle en a néanmoins subi le contrecoup : le brigandage et la circulation des armes automatiques ont augmenté ; les vols de bétail sont devenus récurrents, en particulier dans les espaces frontaliers, et les Ntéréré, voleurs de bétail d’origine peul, se sont professionnalisés au fil des années.[fn]Le phénomène, parfois décrit comme un rituel de passage à l’âge adulte pour les jeunes hommes, prend une dimension nouvelle avec l’insécurité grandissante et l’accès facilité aux armes à feu.Hide Footnote Toutes les communautés d’éleveurs, en grande majorité des Peul dans le centre, ont été affectées par ces phénomènes.[fn]Courriels de Crisis Group, responsable politique tamasheq de Goundam, avril 2016. « Les razzias étaient de part et d’autres », résume un responsable peul évoquant la concurrence entre communautés peul et tamasheq autour des « terres salées », les plus propices à l’élevage. Entretien de Crisis Group, responsable politique peul, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote  

Le Mali central connait depuis plusieurs années une montée inquiétante des tensions sociales et politiques, marquées par des épisodes de violences collectives à répétition.

Certaines, en particulier peul, se sont senties oubliées par les accords de paix successifs, qui récompensaient à leurs yeux ceux qui avaient dérobé leurs troupeaux.[fn]Les Peul constituent un groupe très diversifié réparti sur l’ensemble du territoire malien. C’est dans le centre du pays qu’ils sont le plus nombreux. Ils vivent comme une injustice les avantages obtenus dans le domaine de l’élevage par les communautés arabes et tamasheq à la suite des rébellions des années 1990. La mise en valeur de l’espace via la construction de puits, par exemple, a paradoxalement accru les tensions. Ces projets gouvernementaux auraient bénéficié à certaines communautés plus proches des rébellions au détriment d’autres qui s’en étaient plutôt tenues à l’écart. Entretiens de Crisis Group, responsables politiques et religieux peul des régions du Méma et du Farimaké, Bamako, février et octobre 2015.Hide Footnote Peu après la signature en 1992 du Pacte national consacrant le statut particulier du Nord au Mali, le président d’une association des victimes de la rébellion de la région de Mopti, touchées par ces vols de bétail, a demandé des compensations à l’Etat malien.[fn]Entretien de Crisis Group, fonctionnaire peul, Bamako, février 2016. Selon ses archives, la demande de compensation atteignait alors 2,6 milliards de FCFA (environ 4 millions d’euros).Hide Footnote De telles revendications ont été nombreuses mais n’ont jamais été satisfaites, renforçant les sentiments d’impunité, d’injustice et une certaine animosité des Peul envers les populations tamasheq, autres communautés nomades avec lesquelles ils sont fréquemment en compétition pour le contrôle des mêmes territoires.[fn]Tamasheq ou Kel Tamasheq (littéralement ceux qui parlent la langue tamasheq) est une autre manière de désigner les Touareg. Ils sont peu nombreux dans la région de Mopti (30 000 locuteurs tamasheq sur une population de référence de plus d’1,5 million en 2009). Ils le sont davantage dans les territoires exondés, que ce soit dans le Gourma ou vers la frontière mauritanienne, dans le Méma et le Farimaké. « Recensement général de la population et de l’habitat du Mali », Institut national de la statistique (Instat), novembre 2011. Hide Footnote  

Le Mali central connait depuis plusieurs années une montée inquiétante des tensions sociales et politiques, marquées par des épisodes de violences collectives à répétition. La zone constitue un espace agropastoral riche.[fn]La région de Mopti se classe en tête du pays pour l’élevage des bovins et des ovins/caprins. Elle produit également à elle seul 40 pour cent du riz et 20 pour cent du mil et sorgho du pays. « Etude diagnostique des secteurs économiques porteurs », ministère de l’Administration territoriale et des Collectivités locales, mars 2012.Hide Footnote L’exploitation des ressources naturelles y suscite convoitises et disputes, aggravées par une importante pression sur le foncier.[fn]Les surfaces maraichères ont augmenté au détriment des espaces pastoraux alors que la pression pastorale s’accentue avec l’augmentation des troupeaux. Les tensions s’intensifient non pas du fait de la pauvreté mais d’une concurrence accrue et mal régulée autour de l’exploitation des ressources naturelles. Cette dynamique n’est pas nouvelle : dans les années 1970, les cultures exondées ont augmenté de 82 pour cent quand les superficies pâturables diminuaient de 29 pour cent. Olivier et Catherine Barrière, Un droit à inventer. Foncier et environnement dans le delta intérieur du Niger (Mali) (Paris, 2002), p. 62. Hide Footnote Les heurts entre éleveurs et agriculteurs y sont fréquents.[fn]Un droit à inventer, op. cit. Mirjam De Bruijn and Han Van Dijk, Arid Ways. Cultural Understandings of Insecurity in Fulbe Society, Central Mali (Amsterdam, 1995). Hide Footnote Les éleveurs, souvent des Peul, dénoncent une extension des territoires voués à l’agriculture et une réduction de ceux consacrés à l’élevage.[fn]Tous les Peul ne sont cependant pas des éleveurs nomades. En 2009, la région de Mopti comptait 400 000 locuteurs fulfuldé, la langue des Peul, soit environ 27 pour cent de la population. Les Dogon, majoritairement agriculteurs, constituent le groupe le plus important avec plus de 636 000 locuteurs, soit environ 42 pour cent de la population. « Recensement général de la population et de l’habitat au Mali », op. cit., p. 443.Hide Footnote  Inversement, les agriculteurs accusent les éleveurs de ne pas respecter les cycles agricoles ou de ne pas emprunter les pistes à bétail (burti) qui protègent les champs lors des déplacements de troupeaux. 

La plupart de ces conflits sont régulés de manière pacifique.[fn]Des dialogues communautaires sont organisés par les associations locales en présence de l’administration, pour réguler pacifiquement les différends liés à la transhumance, comme à Dioura en juin 2014. Journal de l’Office de Radiodiffusion télévision du Mali, 26 juin 2014.Hide Footnote  Certains provoquent cependant une violence préoccupante que les forces de l’ordre, absentes ou inefficaces, n’arrivent pas à contenir. Ainsi, en mai 2012, un litige foncier a conduit au massacre de seize pasteurs peul par des agriculteurs dogon à Sari (cercle de Koro), une localité où aucun agent de sécurité n’était présent. Cet épisode de violence, resté impuni, a joué un rôle direct dans la dynamique d’armement de groupes nomades peul dont une partie a d’ailleurs rejoint, la même année, les mouvements radicaux qui occupaient Gao.[fn]Entretien de Crisis Group, chef nomade de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote  

Dans le delta intérieur du fleuve Niger, les éleveurs s’affrontent parfois entre eux pour l’accès aux pâturages.[fn]Le delta intérieur du Niger est une zone particulièrement fertile lors des crues annuelles.Hide Footnote  Le conflit entre les éleveurs des villages Sosobe et Salsalbe, qui existe au moins depuis l’époque coloniale, est ainsi réapparu dans les années 1990, faisant 29 morts le 8 décembre 1993.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien maire du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Comme le résume un expert local de la sécurité, « il y a toujours des morts d’hommes autour de la gestion des bourgoutières ».[fn]Entretien de Crisis Group, expert local de la sécurité, Mopti, mars 2016. Les bourgoutières sont des plaines inondables, particulièrement fertiles après les crues.Hide Footnote  Ces différends sont aggravés par le manque de clarté juridique en matière de droits fonciers et par l’érosion des capacités des autorités coutumières à résoudre les contentieux.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien maire du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016. Leur létalité a considérablement augmenté avec la circulation accrue des armes depuis les années 1990.[fn]Outre les rébellions des années 1990 et 2000, certains mentionnent la guerre au Libéria comme un tournant dans la diffusion des armes à feu. L’un des principaux Ntéréré du centre en est un vétéran. L’accès aux armes de guerre demeure moins important au centre qu’au Nord du Mali. Entretiens de Crisis Group, spécialiste des conflits au Sahel, Dakar, avril 2016 ; membre d’une ONG internationale originaire de Douentza, Mopti, mars 2016. Hide Footnote Les disputes se règlent aujourd’
hui à la kalachnikov plutôt qu’au bâton ou au couteau.[fn]« Tout le monde s’est armé pour défendre ses animaux ces dernières années. On ne sent pas les autorités concernées par nos problèmes de vols de bétail. Cet armement de bergers a peut-être conduit à des dérives ». Entretien de Crisis Group, cadre peul, Bamako, février 2015.Hide Footnote Cela encourage la course à l’armement et le recours aux professionnels de la violence, qui peuvent donner l’avantage dans un conflit.[fn]Des groupes armés, y compris d’anciens Ntéréré ou des mouvements jihadistes comme le Mujao, offrent leur concours aux éleveurs peul pour faciliter et protéger la transhumance des prédations. Entretien de Crisis Group, expert régional de la sécurité, Dakar, avril 2016. Hide Footnote  

Une partie des violences actuelles, hâtivement attribuées à des groupes jihadistes, sont en réalité le résultat de litiges autour du foncier, y compris lorsque des agents de l’Etat sont les premières victimes.[fn]Entretiens Crisis Group, cadres d’origine peul, Bamako et Mopti, mars 2016 ; expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote Ces épisodes de violence locale se développent sur fond d’une profonde crise de confiance envers l’Etat, dont les représentants sont souvent accusés de corruption et de comportement prédateur envers les communautés, en particulier les éleveurs.[fn]La justice est ainsi perçue comme étant corrompue. Les Forces de sécurité (FDS), y compris les agents des eaux et forêts, sont accusées d’abuser de leurs prérogatives pour imposer de lourdes amendes. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, nomades de la région de Douentza et chercheur spécialiste du centre du Mali, Bamako et Mopti, février 2015 et mars 2016. Hide Footnote Ces derniers disposent en effet d’un capital mobile, le bétail, plus facile à monnayer que le foncier des paysans. 

Certains groupes, comme les pasteurs nomades, reprochent aussi à l’Etat de se laisser instrumentaliser par des élites locales urbanisées, qui utiliseraient les moyens de l’administration pour préserver leurs privilèges contestés. Lors d’un forum organisé en janvier 2016 à Mopti sous la tutelle du ministère de la Réconciliation nationale, les participants, pour beaucoup issus des notabilités locales et de la société civile, ont interpellé les autorités « sur le respect des principes d’impartialité et de désintéressement [de l’Etat] », les enjoignant d’« éviter les exactions sur les populations ».[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale du Mali, message posté le 29 janvier 2016.Hide Footnote  

A Mopti, tous les acteurs rencontrés critiquent l’Etat pour ses insuffisances et la corruption de ses agents : « si l’Etat ne fait rien pour nous, au moins qu’il nous laisse tranquille ».[fn]Entretien de Crisis Group, directeur peul d’une ONG, Mopti, mars 2016.Hide Footnote Une minorité grandissante le perçoit comme une nuisance dont il convient de se débarrasser. C’est le cas en particulier parmi certaines communautés comme les nomades peul ou les descendants d’esclaves se sentant particulièrement sous-représentés au sein de l’Etat et de son administration.[fn]Entretiens de Crisis Group, individu peul originaire du Méma et chef nomade originaire de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote Cela explique pourquoi certaines franges de la population ont accueilli favorablement le départ des agents de l’Etat à la suite des attaques de certains centres urbains début 2015.

Enfin, le climat de tensions dans le centre du Mali résulte aussi de la montée d’un sentiment de victimisation ethnique chez les Peul.[fn]Les Peuls ont développé dans la partie centrale du pays, avant la colonisation, des Etats théocratiques. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, nomades de Douentza et chercheur, Bamako et Mopti, février 2015 et mars 2016. Hide Footnote Certains se sentent stigmatisés, ce qui nourrit des tentatives d’organisation et de défense d’intérêts sur des bases ethniques.[fn]« Les Peul étaient une société hégémonique avant, les blancs ont renversé cela. Cela nourrit un sentiment de rancune ». Entretien de Crisis Group, directeur peul d’une ONG, Mopti, mars 2016. Les élites et les intellectuels peul, en particulier dans le centre, estiment parfois que leur communauté subit un traitement inique de la part de l’Etat, qui les abaisse au rang de citoyens de seconde zone.[fn]Il a fallu attendre plus d’un an avant que la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) et l’Etat malien envoient une mission pour enquêter sur le massacre de Peul à Doungoura en mars 2013. A l’inverse, des cadres peul notent que la Minusma et le gouvernement se sont déplacés dans les jours qui ont suivi le massacre de Tamasheq Imrad près de Tamkoutat en février 2014. « Il y a une inégalité de traitement », estiment certains cadres, qui y voient aussi le résultat d’une sous-représentation des Peul dans les forces de sécurité maliennes. Il y a cependant plusieurs officiers supérieurs peul au Mali, dont des généraux. Entretiens de Crisis Group, officier peul des forces de sécurité maliennes et directeur peul d’une ONG, Bamako et Mopti, mars 2016.Hide Footnote De fait, un imaginaire racial toujours fort, en partie hérité de la période coloniale, et qui classe les Peul dans une catégorie à part, subsiste au Mali.[fn]Roger Botte et Jean Schmitz, « L’archipel peul », numéro spécial des Cahiers d’études africaines, vol. 34, no. 133 (1994).Hide Footnote  

Selon les Peul, la montée des menaces terroristes a aggravé la situation, les autorités les y associant souvent.[fn]Selon les autorités françaises, la majorité des assaillants impliqués dans les attentats de Bassam, Bamako et Ouagadougou en 2015 et 2016 sont des Peul du Mali. Entretien de Crisis Group, conseiller français chargé de l’Afrique, Paris, mars 2016. Les Peul étant un groupe extrêmement composite, cette affirmation n’aide pourtant pas beaucoup à comprendre les liens entre une affiliation communautaire et un engagement jihadiste.Hide Footnote Des notables peul soulignent qu’« il n’y a pas de Peul terroristes, il n’y a que des Peul fâchés », tout en avertissant que si « les premiers révoltés étaient tamasheq, les seconds pourraient être des Peul ».[fn]Entretien de Crisis Group, commerçant peul du Farimaké, Bamako, octobre 2015. Hide Footnote Ils agitent ainsi le spectre d’une prise de conscience de leur groupe ethnique. Même si la mobilisation des Peul à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest reste timide et relève parfois du fantasme, elle inquiète les gouvernements soucieux d’empêcher l’exportation des violences sur leur territoire.[fn]Un « congrès mondial du Pulaaku » rassemblant des Peul d’Afrique et de la diaspora devrait se tenir en octobre 2016 à l’initiative d’anciens membres de l’association peul Tabital Pulaaku. Il s’agit avant tout d’une initiative culturelle et scientifique, même si à l’évidence des questions politiques devraient y être discutées dans un contexte régional marqué par la montée des violences armées affectant les communautés peul. Hide Footnote Dans le centre du Mali, l’impression d’être stigmatisé se double de l’idée que l’Etat moderne a renversé les anciennes hiérarchies au détriment des Peul et qu’il mène une politique agressive à l’égard des nomades, dont les Peul constituent une large part. 

Depuis les années 1990, des associations culturelles à base ethnique se sont développées et jouent un rôle politique important, notamment dans la gestion des conflits. C’est le cas de Tabital Pulaaku, association peul créée au début des années 1990, ou de Ginna Dogon, une autre association créée en 1992 et recrutant parmi les communautés dogon du centre. Souvent animées par des élites urbanisées, elles tentent de faire le lien entre les espaces locaux et l’Etat central. Elles témoignent d’une communautarisation grandissante des formes d’expression politique. Dans le sillage de la crise de 2012 et de la montée de l’insécurité, Tabital Pulaaku a été sollicité par une partie des notables locaux pour organiser une réponse, y compris par la création de groupes d’autodéfense. Pour des intellectuels peul consultés, il est temps que leurs communautés « prennent les armes pour se défendre » et « gagnent le respect » de l’Etat et des communautés rivales.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et mars 2016.Hide Footnote

Cette mobilisation fondée sur l’appartenance ethnique se heurte cependant à plusieurs obstacles. D’une part, certaines violences ne résultent pas des tensions intercommunautaires mais plutôt de tensions internes au monde peul.[fn]Roger Botte et Jean Schmitz, « Paradoxes identitaires », Cahiers d’études africaines, vol. 34, no. 133 (1994), p. 7-22.Hide Footnote Il existe ainsi un sentiment de méfiance envers des élites urbaines suspectées de se servir de la carte ethnique pour se créer une clientèle et conserver leurs positions au sein de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, nomades originaires de la région de Douentza, Bamako, février 2015 et mars 2016.Hide Footnote D’autre part, l’appartenance ethnique comme motif de mobilisation identitaire est aujourd’hui concurrencée par la religion et le jihad.[fn]Un milicien peul du Niger actif dans les années 1990 regrette que les Peul qui partagent des revendications communes à l’égard des Etats de la sous-région s’épuisent en se rangeant sous le drapeau des jihadistes. Leur lutte serait perdue d’avance car elle provoquerait l’hostilité des Occidentaux. Selon lui, les Peul gagneraient à renouer avec les mouvements armés à base ethnique. Entretien de Crisis Group, ancien membre des milices peul, Niamey, décembre 2015. Hide Footnote Les deux formes de mobilisations ne sont pas nécessairement incompatibles mais leurs agendas et les acteurs qui les portent diffèrent.[fn]Dans un enregistrement attribué à Hamadoun Kouffa, les Peul sont traités de « plus grand ‘cafres’ (païens) du pays ». Entretien de Crisis Group, officier malien, Bamako, mars 2016. Hide Footnote Dans le centre en particulier, les mobilisations sur une base ethnique s’inscrivent dans le cadre d’une négociation avec l’Etat pour l’accès à une représentation et aux ressources. La mobilisation jihadiste a lieu, pour le moment, en dehors de ou contre l’Etat.

III. Le centre du Mali dans la crise (2012-2013)

Le centre du Mali, qui marquait la séparation entre un Nord occupé par des groupes armés et un Sud resté sous le contrôle de l’Etat, a été affecté par la crise de 2012. Des parties de la région de Mopti comme le cercle de Douentza ont été occupées par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) ou le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), dont l’implantation est cependant restée faible en dehors des centres urbains situés sur la route Mopti-Gao. Le reste du centre n’a pas été occupé par les rebelles mais les agents de l’administration et une partie des élus ont malgré tout fui en 2012 à cause de l’insécurité et d’attaques sporadiques.[fn]La localité de Youwarou (région de Mopti) a par exemple été attaquée le 17 février 2012, et celle de Ténenkou l’a été le 2 mars 2012.Hide Footnote  L’économie du tourisme, florissante depuis une vingtaine d’années à Mopti et sur le plateau de Bandiagara, s’est effondrée. Au final, la situation s’est avé- rée particulièrement inconfortable pour la plupart des habitants du centre : ils ont vécu sous la menace d’attaques épisodiques, tout en étant soupçonnés par les Forces de sécurité (FDS) de pactiser avec les rebelles.[fn]Un résident de Nampala (région de Ségou, à proximité de la frontière avec la Mauritanie) raconte ainsi comment « le MNLA est venu de Léré piller l’école et la mairie [de Nampala]. Mais les militaires à Nioro, où on allait se ravitailler, nous soupçonnaient de soutenir les rebelles ». Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Bamako, février 2015.Hide Footnote

A. Rejoindre les groupes armés

Le centre du Mali a été en partie occupé par les groupes armés du Nord en 2012. Ces derniers ont recruté sur place pour former de petits contingents locaux ou pour encourager ces nouveaux affidés à partir suivre des formations militaires à Gao et Tombouctou, en particulier auprès du Mujao et d’Ansar Eddine, qui tenaient alors ces villes. Inversement, des milices progouvernementales du Nord et en particulier de Gao ont trouvé refuge dans le centre près de Sévaré, en zone gouvernementale, où elles recrutaient des locaux comme l’a fait le Ganda Izo.

La plupart de ces combattants étaient des jeunes hommes tentés par l’aventure et attirés dans les groupes armés tantôt par conviction, tantôt par opportunisme.[fn]Entretien de Crisis Group, fonctionnaire malien originaire du Dialloubé (région de Mopti), Mopti, octobre 2015.Hide Footnote  Des bandits armés actifs dans la zone se sont également ralliés à des groupes rebelles : des Ntéréré originaires du Macina se sont par exemple associés au MNLA puis au Mujao dans la région de Léré.[fn]Entretiens de Crisis Group, individu originaire de Nampala et ancien élu de la région de Mopti, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Enfin, face à l’insécurité, des communautés du Mali central se sont rangées sous la bannière d’un groupe armé pour bénéficier d’une protection ou se procurer des armes, parfois d’ailleurs après avoir tenté sans succès d’en obtenir auprès du gouvernement.[fn]Certains chefs des zones nomades peul sont allés à Bamako solliciter des armes du ministère de la Défense. Ce dernier aurait refusé, arguant qu’« il n’avait pas d’armes pour sa propre armée ». D’autres sources indiquent que le gouvernement craignait de voir les nomades peul rejoindre le camp de la rébellion une fois armés. Entretiens de Crisis Group, chef nomade peul, Bamako, février 2015 ; ancien fonctionnaire malien, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  

Ainsi, des nomades peul de la région de Douentza ont rejoint les camps d’entrainement des groupes armés du Mujao à Gao à la recherche d’une formation militaire et d’une protection contre des groupes tamasheq du MNLA qui harcelaient leurs campements. Ils cherchaient également à prendre le dessus sur les sédentaires dogon avec lesquels ils étaient en conflit au sujet des terres. Le Mujao a monnayé en partie sa protection ou accepté des compromis pour attirer de nouvelles recrues. Ce faisant, certains jeunes hommes ont quitté leur terroir et adhéré pleinement à la cause jihadiste.[fn]Plusieurs témoignages confirment la fuite, au début de l’opération Serval, de combattants peul du Mujao de la région de Douentza vers le bastion des groupes jihadistes dans le massif de Tigharghar (région de Kidal) et peut-être même vers le sud de l’Algérie. Entretiens de Crisis Group, ancien membre du Mujao de la région de Douentza, mars 2016 ; officier du MNLA, avril 2016.Hide Footnote  Mais la majorité semble plutôt avoir adopté une approche opportuniste, ralliant un camp pour bénéficier d’une protection ou se procurer des armes et peser dans les conflits locaux.

B. Un retour sous tension de l’Etat

En janvier 2013, l’avancée des groupes radicaux vers Konna et Diabaly, dans le centre, a entrainé la zone dans un nouvel épisode de violences.[fn]Les villes de Konna et Diabaly sont respectivement situées à 65 kilomètres au nord et 150 kilomètres à l’est de Mopti.Hide Footnote  L’opération Serval a repoussé l’offensive mais dans le sillage des Français, la remontée de l’armée malienne s’est accompagnée d’exactions contre des populations locales, dont un nombre indé- terminé d’exécutions sommaires.[fn]Les forces de sécurité maliennes, dont des membres ont été exécutés par des combattants islamistes à Konna, reprochent à une partie des nomades peul de la région de Mopti d’avoir soutenu le Mujao. En représailles, des responsables religieux et certains de leurs talibés (élèves) ont probablement été exécutés notamment à Konna et Nyaminiama. « Exactions des militaires maliens : l’urgence d’une commission d’enquête indépendante », communiqué, Fédération internationale des droits de l’homme, 23 janvier 2013. Sur l’opération Serval lancée en janvier 2013 par la France pour repousser les groupes jihadistes du Nord Mali, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°201, Mali : sécuriser, dialoguer et réformer en profondeur, 11 avril 2013.Hide Footnote  Ces événements ont creusé un peu plus le déficit de confiance entre les populations, en particulier des Peul, et les forces de sécurité. A partir du printemps 2013, l’administration malienne s’est redéployée dans la région de Mopti plus rapidement que dans les régions du Nord, encore soumises à la présence des groupes armés. Au-delà des chiffres officiels, l’absentéisme était néanmoins important au sein de l’administration.[fn]Selon un rapport des Nations unies de 2014, dans la région de Mopti, « 99 pour cent des agents de l’État ont été réaffectés, 50 pour cent à Gao et Tombouctou ». Selon ce même document, l’ensemble des préfets et la grande majorité des sous préfets étaient de retour en poste. « Rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) S/2014/403, 9 juin 2014, p. 4. En réalité, de nombreux cadres de l’administration territoriale habitent la capitale régionale et ne font que de courts séjours dans leur zone d’affectation. Ces passages deviennent d’ailleurs moins fréquents quand la sécurité se dégrade.Hide Footnote  Le retour de l’Etat a suscité des tensions avec les populations. La récupération, par les forces de l’ordre, des armes légères que certains groupes comme les nomades peul avaient acquises pour se protéger, a généré trafics, abus et incidents, en particulier dans le cercle de Douentza.[fn]« Le cercle de Douentza pendant la crise : une étude de cas », Délégation de l’Union européenne (UE) au Mali, novembre 2013. Entretien de Crisis Group, chef de communauté nomade de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Pour certains habitants du centre, le retrait de l’Etat en 2012 avait marqué la levée temporaire de taxations et de prédations diverses et constitué un soulagement.[fn]Entretiens de Crisis Group, chef nomade du cercle de Douentza, Bamako, février 2015 ; ancien élu du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote D’autres s’en étaient finalement accommodés malgré le sentiment d’avoir été abandonnés dans un moment difficile.

Dans de nombreuses zones du Mali central, le retour de l’Etat en 2013 n’a donc pas permis de rétablir la sécurité des biens et des personnes. Au contraire, des habitants de la zone affirment que la situation sécuritaire était meilleure sous les jihadistes ou quand l’Etat était absent en 2012.[fn]Entretiens de Crisis Group, nomade originaire de Douentza, Bamako, février 2015 ; ancien élu du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Des épisodes graves de violences collectives se sont en effet déroulés après son retour officiel. En mars 2013 à Doungoura, au moins une vingtaine de personnes, essentiellement des Peul, ont été tuées et jetées au fond d’un puits ; l’affaire n’a jamais été élucidée. Rapidement saisies par les représentants des victimes, les autorités ont attendu plus d’un an avant d’envoyer une délégation en soutien à la mission d’enquête du bureau des droits de l’homme de la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).[fn]Entretien de Crisis Group, membre de Tabital Pulaaku, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Face à l’insécurité persistante depuis 2013, ce sont des groupes armés non étatiques comme d’anciens Ntéréré, voire des éléments jihadistes, plus que les forces de sécurité maliennes, qui offrent leur concours aux éleveurs peul pour protéger la transhumance des prédations.[fn]Entretien de Crisis Group, expert régional de la sécurité, Dakar, avril 2016.Hide Footnote  Dans ce contexte, le retour de l’Etat dans le centre du Mali après 2013 semble plus théorique que réel. Sa présence est fragile dans de larges zones grises. Après la crise de Kidal en mai 2014, une partie de la zone est d’ailleurs retombée sous le contrôle de groupes armés, comme l’est de Douentza.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur spécialiste du centre du Mali, Mopti, mars 2016. En mai 2014, une visite à Kidal du premier ministre malien, Moussa Mara, a engendré des affrontements majeurs entre les groupes armés rebelles et les forces de sécurité maliennes, qui ont été vaincues et contraintes de se retirer à nouveau d’une grande partie du Nord du pays.Hide Footnote  C’est d’autant plus préoccupant que les principaux acteurs chargés du dossier malien négligent cette zone et se concentrent essentiellement sur les régions du Nord.

IV. Vers une nouvelle insurrection ?

Au début de l’année 2015, une série d’attaques visant les forces de sécurité maliennes stationnées dans de petites villes du centre du pays ont à nouveau attiré l’attention sur cette zone.[fn]Le 5 janvier, une trentaine de combattants ont par exemple attaqué la ville de Nampala (région de Ségou, près de la frontière mauritanienne) et tué au moins onze soldats maliens. La localité de Ténenkou a quant à elle été attaquée le 8 puis le 16 janvier. Document sécuritaire confidentiel sur les attaques attribuées au Front de libération du Macina transmis à Crisis Group. « Mali : attaque de bandits armés à Ténenkou dans la région de Mopti », Info Mali, 9 janvier 2015.Hide Footnote  Par la suite, une violence chronique mais de plus basse intensité s’est répandue dans les zones rurales. Des agents de l’Etat et des civils ré- putés proches des autorités ont fait l’objet de menaces ou d’assassinats ciblés.[fn]Il s’agit généralement de « corps habillés » (membres des forces de sécurité et de maintien de l’ordre, y compris les agents des eaux et forêts), d’élus locaux et de personnes suspectées de servir d’informateurs aux forces de sécurité. Les domiciles de représentants de l’Etat et des véhicules sont régulièrement brûlés, comme le 12 septembre 2015 près de Bankass après l’attaque du poste de gendarmerie. Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, responsables d’ONG et membres de la Minusma basés dans la région de Mopti, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Des attaques ont visé des convois de la Minusma.[fn]La première a eu lieu le 10 mai 2015 près de Ténenkou. Le 29 mai 2016, une mine a décimé un convoi de la Minusma près de Sévaré, provoquant la mort de cinq casques bleus togolais.Hide Footnote  Des villages ou de petites villes sans protection ont été occupées quelques heures, le temps pour les groupes armés de faire des prêches et de diffuser des messages, y compris des appels au jihad.

Il est souvent difficile de distinguer entre actes de banditisme, vendettas locales et attaques par des groupes radicalisés.

Les médias maliens et internationaux attribuent fréquemment ces violences au Front de libération du Macina (FLM), un mouvement créé en janvier 2015 et dont le dirigeant serait un prédicateur peul radical, Hamadoun Kouffa. Sur le terrain, la situation est en réalité confuse. Les motivations des auteurs de la violence sont plurielles, et le degré de coordination entre les groupes est incertain. Il est souvent difficile de distinguer entre actes de banditisme, vendettas locales et attaques par des groupes radicalisés. Il apparait que des groupes armés tentent d’instrumentaliser l’insécurité endémique, les tensions locales et la profonde défiance à l’égard de l’Etat pour atteindre leurs objectifs, d’ailleurs divers.

A. Des auteurs mal identifiés

Hamadoun Kouffa est un prédicateur peul relativement connu au Macina.[fn]Son nom complet serait Mohamed Alhassane Ahmadoun Barry ou Ahmadoun Diallo, selon les sources. Il aurait une soixantaine d’années et aurait grandi à Sirakoro d’un père lui-même originaire du village de Kouffa dans la région de Niafunké dans le centre du pays. Document confidentiel d’un service de sécurité national, septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans ayant fréquenté Kouffa, Mopti et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Après avoir, dans sa jeunesse, enregistré de la poésie amoureuse sur cassettes, il devient prédicateur dans la région de Mopti. Dans les années 2000, il se fait connaitre par des prêches en fulfuldé diffusés par les radios locales et dans lesquels il commente le Coran. Il y dénonce la corruption des mœurs et des fonctionnaires, les grandes familles maraboutiques de la région, les parlementaires qui ont soutenu le nouveau Code de la famille et le président Amadou Toumani Touré (ATT) qu’il nomme le « Pharaon de Koulouba ».[fn]Entretiens de Crisis Group, fonctionnaires peul du Méma et du Macina, Bamako, février 2015 et Mopti, octobre 2015 et mars 2016. Le président malien Amadou Toumani Touré (ATT), informé des critiques qui lui étaient directement adressées, aurait renoncé à le faire arrêter pour éviter d’en faire un « martyr ». Entretien de Crisis Group, haut cadre originaire du Macina, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Entre 2009 et 2011, il rejoint la Tabligh Jama’at, un mouvement de prédication né au Pakistan et localement connu sous le nom de Dawa.[fn]Au Mali, ce mouvement s’est implanté en particulier dans la région de Kidal et aurait été animé par Iyad ag Ghaly, devenu depuis le dirigeant d’Ansar Eddine. Voir David Gutelius, « Islam in Northern Mali and the War on Terror », Journal of Contemporary African Studies, vol. 25, no. 1, 2007. Des sources consultées par Crisis Group mettent en garde contre l’identification abusive de la Dawa au réseau de Kouffa ou d’Iyad ag Ghaly : « les adeptes de la Dawa ne s’identifient pas complètement à Kouffa, ils ont leur propre réseau ». Entretiens de Crisis Group, ancien membre de la Dawa originaire de Nampala et responsables religieux de la région de Mopti, Bamako, février 2015, Sévaré et Mopti, mars 2016.Hide Footnote  Il en devient le chef spirituel pour la région de Mopti, s’aliénant les familles maraboutiques et quelques compagnons de route qui critiquent dès lors ses choix radicaux.

Au moment de la crise de 2012, son groupe de fidèles périclitait.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable religieux d’origine peul, Bamako, février 2015. En décembre 2009, l’ambassade américaine à Bamako estimait que le recrutement de la Dawa au Mali restait faible. « Dawa meeting in Kidal not much to talk about », câble de l’ambassade américaine à Bamako, 21 décembre 2009, révélé par WikiLeaks.Hide Footnote  Il aurait alors rejoint Tombouctou pour soutenir Ansar Eddine.[fn]En 2012, lors de négociations concernant des soldats maliens détenus par Ansar Eddine, Iyad ag Ghaly aurait accepté, en vertu du droit islamique, leur libération à condition de les remettre à Hamadoun Kouffa, qu’il considérait comme un bon musulman, et non à la délégation du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM) avec laquelle il était en pourparlers. En janvier 2013, Kouffa a été vu au côté des combattants d’Ansar Eddine à Konna lors de leur offensive sur le centre du Mali. Il a conduit la prière et harangué les habitants de la ville en leur annonçant l’arrivée des « temps nouveaux ». Entretiens de Crisis Group, cadre peul de la région de Mopti originaire de Konna, Bamako, février 2016.Hide Footnote  On l’aurait vu galvaniser la population de Konna lors de l’offensive des groupes armés mais on perd sa trace au moment des frappes françaises. Son nom réapparait en janvier 2015 lorsque sont établis ses liens avec le FLM, le mouvement auquel on attribue la plupart des attaques armées dans le Macina.[fn]B. Daou, « Attaques de Ténenkou : l’ombre de Hammadoun Koufa avec un Mouvement de Libération du Macina plane », Le Républicain, 23 janvier 2015.Hide Footnote  

Contrairement aux groupes armés du Nord du Mali, le FLM n’a aucune chaine de commandement militaire ou politique connue.[fn]Plusieurs individus ont été faussement présentés par les forces de sécurité ou les médias comme des lieutenants de Kouffa. Entretiens de Crisis Group, officier de sécurité à Mopti, fonctionnaire du ministère malien de la Sécurité, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Les groupes armés qui occupent temporairement les villes du centre et y organisent des prêches ne se réclament d’ailleurs d’aucun groupe particulier. Les tracts distribués ou affichés dans les mosquées de la région de Mopti ne sont pas signés par le FLM mais par Ansar Eddine, ou sont établis au nom de la Dîna, théocratie peul datant du 19ème siècle.[fn]Sur Ansar Eddine, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°189, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012. Il est intéressant de noter qu’Iyad ag Ghaly, le dirigeant d’Ansar Eddine, fait référence aux combattants du centre du Mali dans un message audio de 2015 sans mentionner le FLM mais en encourageant « les lions du Macina et de Douentza ». Enregistrement audio de Iyad ag Ghaly, 19 octobre 2015 (traduction Crisis Group). Sur l’histoire de la Dîna du Macina, voir Ahmadou Hampâté Bâ et Jacques Daget, L’empire peul du Macina, 1818-1853 (Paris, 1962).Hide Footnote  La seule vidéo postée sur Internet par un groupe actif au centre du Mali, qui date du 18 mai 2016, est aussi signée par la « Katibat Macina » d’Ansar Eddine.[fn]« First Video of Katibat Macina », message de la Jamaat Ansar Eddine, Jihadology, 18 mai 2016.Hide Footnote  Le FLM, s’il existe réellement, revendique peu ses actions en dehors des deux grands coups d’éclat que sont les attaques d’un hôtel à Sévaré en août 2015 et de l’hôtel Radisson à Bamako en novembre 2015.[fn]En août 2015, Ali Hamma, un ancien combattant proche de Belmokhtar, l’un des principaux dirigeants jihadistes de la sous-région, émir du groupe al-Morabitoune créé en août 2013, revendique auprès du bureau de l’AFP à Bamako l’attaque de Sévaré en précisant que « le cheikh Hamadoun Kouffa a aussi donné sa bénédiction pour l’attaque ». Le même jour, Al Jazeera reçoit une revendication de la même attaque, cette fois par al-Morabitoune. « Attaque de Sévaré : les explications d’un lieutenant d’Amadou Kouffa », L’indicateur du Renouveau, 12 août 2015 ; « Un deuxième groupe djihadiste revendique l’attaque à Bamako », Le Monde, 20 novembre 2015.Hide Footnote  Enfin, il n’est pas clairement établi que Kouffa ait survécu aux bombardements français à Konna en janvier 2013.[fn]Il n’a pas fait circuler de vidéo récente même si des enregistrements sonores en fulfuldé datés de 2015 lui sont attribués par des personnes interrogées par Crisis Group. Entretien de Crisis Group, cadre originaire du Macina, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Vivant ou non, ses prêches continuent cependant de circuler et d’être écoutés.

On sait très peu de chose des gens qui se sont ralliés à Kouffa ou se battent en son nom.[fn]Selon la Direction générale de la sécurité d’Etat (DGSE) malienne, un Peul nommé Hassan Dicko et surnommé « Abou Leila » ferait le lien entre les groupes armés du centre et du sud Mali. Considéré comme le bras droit d’Hamadoun Kouffa, il a été arrêté le 5 septembre 2015. Document confidentiel des services de sécurité maliens remis à Crisis Group, Bamako, 2015.Hide Footnote  Son réseau attirerait surtout des individus issus des classes sociales défavorisées et des Peul des zones exondées séduits par sa critique des détenteurs traditionnels des droits fonciers dans le delta du Niger. Le financement du mouvement apparait essentiellement local, beaucoup moins lié aux grands trafics que celui des mouvements armés du Nord, par exemple.[fn]Le mouvement ne prélève pas de taxe sur la population mais il semble que des éleveurs et des commerçants sympathisant apportent une aide financière. Des responsables peul, y compris un imam réputé proche de Kouffa et un ancien membre du Mujao, ont fait ensemble le pèlerinage à la Mecque en 2015. Cette année là, beaucoup d’autres cadres peul ont fait le déplacement avec l’aide financière de la diaspora peul établie en Arabie saoudite. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, individu originaire du cercle de Douentza, cadre du ministère de l’Intérieur, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  

Plusieurs sources locales doutent aujourd’hui de l’existence du FLM ou refusent de lui attribuer la paternité de l’ensemble des violences qui frappent le centre du pays depuis le début de l’année 2015.[fn]Un fonctionnaire peul originaire de Mopti parle du « front imaginaire de libération du Macina ». Un directeur d’ONG originaire de la même région déclare : « Nous, les Peul, nous ne reconnaissons pas l’existence d’un front de libération du Macina ». Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire d’origine peul, Bamako, mars 2016 ; directeur d’ONG d’origine peul, Mopti, mars 2016.Hide Footnote  Il est clair qu’aucun groupe ne peut être tenu pour responsable de toutes les attaques contre l’Etat et ses alliés. Les différentes entités impliquées ne sont pas non plus clairement unifiées dans un mouvement doté d’un agenda commun. L’appellation Front de libération du Macina, popularisée par les médias, reflète mal une nébuleuse faite de petits groupes inégalement structurés.[fn]Selon les recherches de Crisis Group, l’existence de ce groupe a été rapportée le 16 janvier 2015 par un journal en langue arabe, hébergé par le site h-Azawad, qui a cessé de fonctionner au milieu de l’année 2015. L’information a été relayée par d’autres journaux comme Jeune Afrique puis par la presse malienne. Les journalistes maliens sont les premiers à évoquer Hamadoun Kouffa comme le dirigeant d’un mouvement responsable des attaques. Selon la presse, les assaillants de Ténenkou avaient sur eux des prêches de Kouffa. « Mali : au Nord, la mosaïque des acteurs complique la crise», Jeune Afrique, 16 janvier 2015 ; « Attaques de Ténenkou : l’ombre de Hammadoun Koufa avec un mouvement de Libération du Macina plane », op. cit.Hide Footnote  Le label FLM simplifie une violence armée aux racines complexes et générée par de multiples protagonistes.

B. Une juxtaposition de groupes armés

Plutôt qu’une organisation unique, des sources sécuritaires évoquent l’existence de plusieurs groupes prenant l’Etat pour cible. Leurs agendas ne sont pas nécessairement coordonnés même s’ils sont en contact les uns avec les autres.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts de la sécurité, Bamako et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Les attaques contre les villes du centre au début de l’année 2015 seraient ainsi l’œuvre d’un premier groupe, issu d’Ansar Eddine et constitué dans la zone frontalière entre la Mauritanie et le Mali. Il comprendrait des combattants peul et tamasheq, dont certains officiers proches d’Iyad ag Ghali.[fn]Un natif de Nampala témoigne de la présence de « peaux claires » et « noires » parmi les assaillants dont certains parlaient le fulfuldé. Entretien de Crisis Group, individu originaire de Nampala, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Il projetait de mener une série d’opérations destinées à impressionner les populations et à terrifier les autorités, probablement pour faciliter l’implantation d’un nouveau mouvement recrutant localement.[fn]Il faut d’ailleurs noter que la ville de Nampala avait fait l’objet d’une attaque similaire en 2009, qui avait provoqué la mort de seize militaires maliens. L’attaque avait été revendiquée par la rébellion organisée par Ibrahim ag Bahanga. Cependant, des sources locales évoquent des assaillants liés à al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), alors très présent dans la région frontalière. Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Ce premier groupe se serait depuis retiré vers la zone frontalière (se dispersant peut-être entre plusieurs destinations, comme Léré, les camps de réfugiés maliens de Mauritanie et la forêt du Wagadou). Il pourrait être en train de se réactiver sous le nom de Katibat Macina d’Ansar Eddine et a diffusé une première vidéo en mai 2016.

Un deuxième groupe s’est constitué dans le sillage des attaques de février 2015. Principalement actif dans les cercles de Ténenkou et Youwarou, il compte dans ses rangs des recrues locales plus récentes même si certaines avaient probablement rejoint le Mujao ou Ansar Eddine pendant la crise de 2012. Moins armé et rompu aux tactiques de guerre que le premier groupe, il n’est pas encore parvenu à s’emparer des villes défendues par l’armée.[fn]« Ce sont des gens qui ont jeté le bâton et pris l’arme. Ce ne sont pas des professionnels ». Entretien de Crisis Group, responsable d’ONG originaire de la région de Mopti, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Il se montre plutôt actif dans les campagnes, y diffusant ses messages auprès des populations, pourchassant les informateurs de l’Etat et les convois des forces de sécurité.

Plus à l’est se trouve un groupe similaire, dont certains membres avaient rejoint le Mujao pendant la crise de 2012 et qui se développe dans le cercle de Douentza, dans une moindre mesure dans celui de Bankass, et déborde occasionnellement sur le territoire burkinabé, en particulier dans les régions du Nord et du Sahel. Il est essentiellement constitué de Peul nomades, à savoir des Seedoobe (du Mali), des Djelgobe (venus du Burkina Faso) et surtout des Toleebe (venus du Niger). Ce groupe entretient des liens avec ceux du Macina et de la zone frontalière avec la Mauritanie, dont il est néanmoins difficile de déterminer l’importance et la solidité.[fn]Certaines sources évoquent même la possibilité qu’ils soient autant en contact avec le groupe du Macina qu’avec un bataillon (qatiba) d’AQMI qui circule dans le Gourma. Entretien de Crisis Group, expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Les sources militaires estimaient en 2015 les effectifs de chacun de ces groupes, dont le degré de coordination demeure incertain,[fn]Ces groupes circulent d’est en ouest, entre Méma, Farimaké, Macina et Hayre. Hamadoun Kouffa, relativement célèbre dans le Macina et dans une moindre mesure dans le Méma, est cependant moins connu dans la région du Hayre. Entretiens de Crisis Group, nomades du cercle de Douentza, Bamako, février 2015 et mars 2016.Hide Footnote  à quelques dizaines d’individus.

Selon des sources sécuritaires locales et françaises, ils seraient entre 150 et 200 hommes au total, équipés de moyens militaires assez rudimentaires : kalachnikovs, lance-grenades, motos pour se déplacer, quelques véhicules 4x4 avec mitrailleuses lourdes volés aux Forces armées et de sécurité du Mali (FAMA), et des capacités de poser des mines ou des engins explosifs improvisés.[fn]Document confidentiel d’un service de sécurité national, septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, journaliste et officier supérieur français, Paris, août 2015.Hide Footnote  Rien à voir donc avec les colonnes de véhicules 4x4 montés de mitrailleuses, de mortiers et de fusils de précision couramment utilisés au Nord. Cette différence s’explique par le fait que dans le Nord, on observe une socialisation guerrière plus forte et ancienne et des appareils militaires financés par des trafics, disposant d’un meilleur accès aux marchés des armes notamment libyen ou aux stocks d’armes volés à l’armée malienne en 2012.

C. Des violences aux logiques plurielles

Les violences qui frappent le Mali central ne sont pas le fait des seuls mouvements s’inspirant du jihad, mais sont également liées à des conflits locaux. La lutte antiterroriste ne saurait donc être le seul élément de réponse à une violence aux logiques plurielles.

Le banditisme armé est à l’origine d’un grand nombre d’incidents, notamment des attaques de foires ou de marchés, abusivement attribuées aux groupes jihadistes.[fn]Entretien de Crisis Group, expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Ces derniers et des bandes armées occupent les mêmes territoires. Ils ont sans doute des contacts, voire peut-être des liens de partenariat, mais ne se confondent pas.[fn]Dans le Méma et le Farimaké, des groupes de Ntéréré qui avaient rejoint le MNLA en 2012 se sont opportunément ralliés au Mujao après que ce dernier ait défait le premier à Gao. Il est difficile aujourd’hui de savoir ce qu’il reste de ces liens mais plusieurs sources sécuritaires évoquent des contacts entre ces groupes de bandits et des éléments jihadistes, voir même un possible partage des rôles. Entretiens de Crisis Group, membre de la Minusma, Sévaré, octobre 2015 ; expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Les bandits armés ont un statut ambigu au sein de la société locale : certaines communautés y voient des remparts contre les abus de l’Etat ou contre des communautés rivales, d’autres les dénoncent comme de simples prédateurs.[fn]Ils ont la réputation d’être des « bandits sociaux », au sens donné à cette expression par l’historien E.J. Hobsbawm. Ainsi des « hommes en armes » comme les frères Hima dans le cercle de Douentza ou Hama Foune Diallo originaire du Macina ont tantôt la réputation d’être des bandits tantôt des défenseurs de leur communauté. Entretiens de Crisis Group, notables, éleveurs et fonctionnaires d’origine peul, Bamako et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016. E.J. Hobsbawm, Social Bandits and Primitive Rebels: Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20th Centuries (Manchester, 1959).Hide Footnote  

Au-delà du banditisme, des règlements de compte participent à un état grandissant d’insécurité. Ainsi, le harcèlement d’agents de l’Etat et parfois leur assassinat serait, dans certains cas, moins le fait des jihadistes que d’acteurs locaux cherchant ainsi à se venger des exactions commises par les « porteurs d’uniforme ».[fn]En Afrique de l’Ouest, on désigne sous ce vocable les membres des forces de sécurité. Assassinat de garde forestier le 6 avril à Diafarabe, d’un informateur d’un agent des eaux et forêts le 9 mars 2016 à Mbesso, à 5 kilomètres au sud de Diabaly, etc. Dans chaque cas, il est difficile de savoir s’il s’agit de vengeances locales ou d’actes commis par des groupes radicaux pour chasser l’Etat. Liste des incidents sécuritaires dans la région de Mopti depuis 2015, document confidentiel malien transmis à Crisis Group.Hide Footnote  Ces actes révèlent un désir local de chasser l’Etat qui converge volontairement ou non avec l’agenda des éléments jihadistes. Il est d’ailleurs difficile de distinguer ce qui relève du règlement de compte local de ce qui constitue un acte « jihadiste ».[fn]Entretien de Crisis Group avec un travailleur humanitaire actif à Ténenkou, Sévaré, novembre 2015. Selon d’autres sources, les combattants réunis autour de Kouffa participeraient à des rè- glements de compte locaux visant des civils. « C’est après l’attaque de Dioura qu’on a soupçonné les gens de la Dawa. Peu après cette attaque, les assaillants sont allés à Sikéré Tielo, un petit hameau d’agriculteurs. Ils ont abattu quelqu’un qui avait eu un différend avec une personne de la Dawa. L’affaire avait été amenée à la Mairie de Dioura qui aurait demandé une amende de 500 000 FCFA (environ 750 euros). Or Kouffa était le responsable de la Dawa dans cette zone ». Entretien de Crisis Group, individu originaire de Nampala, Bamako, février 2015.Hide Footnote  

Certaines actions violentes ne sont cependant ni actes de banditisme, ni règlements de comptes. La destruction des mausolées d’Hamdallaye le 3 mai 2015 ou la tenue de prêches hostiles aux autorités et aux étrangers dénotent un agenda plus nettement jihadiste.81 Dans les villages qu’ils traversent, les partisans de Kouffa appellent à fermer les écoles françaises, voiler les femmes et imposer le port du pantalon court pour les hommes.[fn]Selon d’autres sources, ils interdisent également la noix de kola et le tabac. Ils font référence à l’histoire régionale, soulignant ainsi que « le temps de l’idolâtrie avant la théocratie du Macina est fini ». Ils opèrent cependant une relecture de ce passé, prestigieux pour les populations peul du centre. Kouffa critique avec véhémence les grandes familles maraboutiques dépositaires de l’hé- ritage de Cheikou Amadou, le fondateur de la Dîna. Par ailleurs, on attribue aux partisans de Kouffa la destruction de plusieurs mausolées de grandes personnalités de l’histoire de la Dîna, dont celui de Cheikou Amadou lui-même. Un geste que certains cadres peul de Bamako jugent impardonnable. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et responsables religieux peul, Bamako, Mopti et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  Dans le Hayre mais aussi autour de Ténenkou, des groupes similaires proscrivent les célébrations qui entourent les grandes cérémonies sociales, notamment les mariages dispendieux. Là encore, le discours n’est jamais exclusivement religieux. Ses dimensions sociale, politique et économique attirent la sympathie locale.[fn]Il s’inscrit en cela dans une tendance plus large des discours religieux à refléter les préoccupations sociales et politiques des Maliens. Voir Benjamin Soares, « Islam in Mali in the Neolibera Era », African Affairs, vol. 105, no. 418 (2005).Hide Footnote  

Les critiques de Kouffa contre les grandes familles maraboutiques, également détentrices de droits fonciers, peuvent séduire une partie de la jeunesse ou des caté- gories peu éduquées de la société, mêmes si ces familles restent très respectées.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus, membres de la société civile et responsables religieux peul, Bamako, Mopti et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  La contestation des Dioko, droits coutumiers d’exploitation des ressources naturelles, portée par Kouffa, est par exemple mise à profit par des groupes économiquement marginalisés.[fn]L’assassinat du maire de Dogo est un exemple. L’enquête est en cours mais ce meurtre semble lié à un conflit entre deux groupes peul pour l’accès aux pâturages. Dans cette lutte, les partisans de Kouffa sont venus appuyer le camp constitué de Peul tioki (transhumants) qui conteste les droits fonciers détenus par un autre groupe peul sédentarisé dans le Macina. Entretiens de Crisis Group, membres des deux communautés en conflit à Dogo et dans la commune du Diallube, Sévaré et Mopti, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Le discours religieux radical résonne ainsi avec une contestation plus ancienne des ordres politiques et sociaux locaux. De manière générale, les préoccupations locales sont utilisées pour justifier l’appel au jihad. Mais d’un terroir à l’autre, les enjeux sont différents et il n’y a pas forcément d’intérêt à mener une lutte commune. Et au niveau de l’individu, il est difficile de dire quand la préoccupation du jihad l’emporte sur des préoccupations plus locales.

V. Sécuriser le centre : opérations militaires, dialogue politique et groupes d’autodéfense

La réponse de l’Etat a jusqu’à présent été essentiellement sécuritaire. En dépit de quelques résultats, la violence continue à se répandre. Les communautés s’arment pour se défendre, avec le probable soutien d’une partie de l’appareil sécuritaire malien. Les milices armées se renforcent indéniablement et une importante vague de violences risque de déferler.

A. La réponse sécuritaire et ses limites

Après avoir subi des attaques en février 2015, les forces de sécurité ont renforcé leurs positions dans les principales villes du centre, en particulier Sévaré, Ténenkou et Douentza. Cela leur permet de mieux les tenir et d’éviter de nouvelles déconvenues. Elles restent cependant victimes de harcèlement dans les zones rurales. Pour y remédier, l’opération Seno a donné quelques résultats à l’automne 2015 dans le cercle de Bankass.[fn]L’opération Seno a été montée après des incidents ayant visé des notables de groupes sédentaires dogon de la région de Bankass. Bien que disposant d’un effectif réduit (équivalent d’une compagnie), les FAMA ont accroché et repoussé un groupe armé supposé proche du FLM. L’accrochage a eu lieu dans la forêt de Tiébanda, près de la frontière avec le Burkina Faso, où les islamistes tentaient d’installer une base. Entretiens de Crisis Group, membre des forces de sécurité maliennes, chercheur spécialiste du centre du Mali et membre de la Minusma, Sévaré, février 2016.Hide Footnote  Mais ce type d’intervention vise à contenir l’expansion des groupes armés plutôt qu’à agir sur les sources de l’insécurité.[fn]Entretien de Crisis Group, membre des forces de sécurité maliennes, Sévaré, février 2016.Hide Footnote  A l’instar de Seno, les opérations de ratissage organisées par les FAMA conduisent à des arrestations ; effectuées sur la base de dénonciations, elles sont parfois abusives. Cela génère des tensions avec la population et des abus graves ont été signalés.[fn]Les avis divergent sur les brutalités commises par les FAMA : certains les jugent inévitables étant donné le manque de moyens et soulignent qu’elles sont moindres aujourd’hui qu’en 2013 ; d’autres estiment que les exactions et les disparitions de suspects sont encore trop nombreuses. Entretiens de Crisis Group, experts de la sécurité, membres des FAMA et cadres peul, Bamako et Sévaré, février 2016. Voir aussi : “Mali : les abus s’étendent dans le sud du pays”, Human Right Watch, 19 février 2016.Hide Footnote  

Les partenaires militaires du Mali sont peu présents dans le centre. La Minusma dispose d’une présence limitée mais son nouveau mandat, voté le 29 juin 2016, prévoit de la renforcer.[fn]« Rapport du Secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », CSNU S/2016/498, 31 mai 2016, p.17. Dans la région de Mopti, la Minusma ne déploie qu’une unité de police à Sévaré et trois compagnies d’infanterie de l’armée togolaise à Douentza, à plus de 150 kilomètres (par la route) au nord-est de Mopti. « Rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », CSNU S/2016/281, 28 mars 2016. Le 29 juin 2016, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2295, augmentant le nombre des militaires de la Minusma de 2 049 (passant d’un total de 11 240 à 13 289 soldats déployés) et le nombre de policiers de 480 (de 1 440 à 1 920), et exigeant que la soit plus robuste et préventive. A la suite de l’examen stratégique de la Minusma, conduit par le Secrétariat de l’ONU, cette résolution demande aussi que la priorité stratégique de la mission soit la mise en œuvre concrète de l’accord de la paix, en particulier le rétablissement de l’autorité de l’Etat. « Résolution 2295 (2016) des Nations unies », CSNU S/RES/2295, 29 juin 2016.Hide Footnote  Le risque est cependant de reproduire la situation qui prévaut à Gao ou Kidal, c’est-à-dire une force plus importante mais recroquevillée sur sa propre protection, installée dans une forteresse en milieu urbain mais incapable de restaurer la sécurité dans les espaces ruraux délaissés.

B. Une zone négligée par les négociations d’Alger

Le processus de paix a laissé de côté le centre du Mali. Comme le résume un participant aux négociations intermaliennes qui ont eu lieu entre juin 2014 et février 2015 dans la capitale algérienne, « les Peul du centre ont été très peu vus à Alger ».[fn]Entretien de Crisis Group, ancien membre de l’équipe de médiation de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Aucun des mouvements armés n’avait de représentants d’importance originaires de cette zone.[fn]Des rencontres ont eu lieu entre Tabital Pulaaku et le Ganda Izo, un groupe armé recrutant surtout parmi les Peul de la région de Gao. Elles n’ont pas débouché sur une alliance durable, les Peul de la région de Gao restant mal représentés au sein de Tabital. Entretiens de Crisis Group, membres de Tabital Pulaaku, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Certaines personnalités de la zone ont approché la Minusma pour négocier une intégration officielle de leur groupe dans le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR).[fn]Dès le mois de décembre 2103, un cadre peul originaire de la région de Mopti a approché la cellule DDR de la Minusma avec une liste d’une vingtaine de combattants à démobiliser. Soupçonné de vouloir profiter des fonds du processus DDR, il a été renvoyé vers les groupes signataires de l’ac­cord de Ouagadougou, alors seuls interlocuteurs reconnus pour le processus de désarmement. Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Leur faible représentation au sein des mouvements armés signataires des accords de Ouagadougou (2013) puis de Bamako (2015) les a tenus à l’écart du processus de paix.[fn]La sous-représentation des groupes armés du centre reflète aussi leur manque de moyens et de forces militaires. Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote

L’accord de paix signé en juin 2015 à Bamako est consacré aux régions du Nord et ne contient que de rares références au centre.[fn]Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger, 20 juin 2015.Hide Footnote  Beaucoup de personnalités du centre, en particulier les Peul, ont le sentiment que l’histoire se répète : la paix s’écrit sans eux sinon contre eux. Beaucoup sont convaincus que « pour être écouté, il faut des armes ». Pour certains, le réseau armé qui soutient Kouffa émerge précisément parce qu’il n’y avait pas de groupe armé localement constitué pour mettre la zone au centre de l’attention. Dans ce contexte, les appels à la constitution de groupes d’au­to­défense se multiplient.

C. La tentation milicienne

La tentation du recours aux armes existe parmi les populations nomades du centre du Mali depuis plusieurs années.[fn]Certains cadres peul rencontrés rejettent cependant l’idée du recours aux armes ou à une hypothétique armée peul que d’autres appellent de leurs vœux. Entretiens de Crisis Group, cadres, responsable religieux et commerçants peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.  Pendant l’occupation en 2012, l’absence de l’Etat et l’insécurité ont accéléré cette dynamique. A Bamako, quelques cadres proches de l’Etat ont alors soutenu l’idée d’armer et d’encadrer des groupes d’autodéfense locaux.[fn]Djiguiba Keita, « Après Tenenkou, l’Etat va-t-il abandonner Macina ? », Maliweb, 20 janvier 2016.Hide Footnote  Les autorités de transition étaient réticentes parce qu’elles manquaient déjà d’équipement pour l’armée régulière mais aussi parce qu’elles craignaient de perdre le contrôle de ces groupes.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre peul et chef nomade originaire de Douentza, Bamako, février 2015 et février 2016.Hide Footnote

Tandis que le retour des agents civils de l’Etat dans le centre est le plus souvent théorique, l’insécurité persistante ravive aujourd’hui le désir de certaines communautés de former des groupes d’autodéfense. Dans le Macina, les chefs de village peul se sont réunis dès 2013 pour lever des fonds, mobiliser les jeunes et sensibiliser à l’idée les cadres de Bamako, afin d’obtenir le soutien de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres peul, Bamako et Sévaré, février 2o16.Hide Footnote  Une médiation de la Minusma les a réunis à Bamako et a contribué en mai 2014 à réduire provisoirement les tensions sans résoudre la question de la sécurité locale.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, mars 2016.Hide Footnote  En mai 2015, une délégation de chefs de villages s’est rendue une nouvelle fois à Bamako pour exiger la « sécurisation des personnes et de leurs biens dans le Delta central du Niger ». Ils ont publiquement soutenu la création de brigades locales d’autodéfense. Des réunions ont relayé ce message dans le centre. Certains notables, inquiets de voir ce désir d’armement aggraver les tensions locales et nourrir la contestation des hiérarchies en place, se sont montrés sceptiques.[fn]Une réunion s’est ainsi tenue ainsi à Bony (cercle de Douentza, à environ 100 kilomètres au nord-est de Mopti) dès août 2014, mais l’idée de constituer des groupes d’autodéfense heurte alors les élites peul de la ville qui encouragent au contraire le désarmement des Peul nomades Seedoobe avec lesquels ils sont en concurrence. Entretiens de Crisis Group, cadre peul et chercheur, Bamako, février 2016.Hide Footnote

Quelques officiers et hommes politiques maliens sont favorables à la constitution de groupes d’autodéfense dans le centre du pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres, responsable religieux et commerçants peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  Les forces de sécurité sont divisées sur l’intérêt d’avoir des groupes paramilitaires comme relais locaux de leurs opérations.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des FAMA et cadre du ministère de la Sécurité, Bamako et Sévaré, février 2016.Hide Footnote  De son côté, la Minusma n’est pas certaine de la capacité des élites du centre, en particulier des cadres peul de l’association Tabital Pulaaku, à s’entendre autour d’un projet commun de sécurisation du centre. Elle doute aussi de leur représentativité et de leur faculté à mobiliser des troupes qui leur font jusqu’à présent défaut. Comme le résume un membre de la Minusma, « les Peul n’ont pas trouvé leur Gamou », du nom du général malien perçu comme le principal défenseur de la cause des Touareg Imrad du Mali.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, février 2016.Hide Footnote

Les cadres originaires du centre ne partagent ni le même agenda, ni la même vision pour former un groupe d’autodéfense unifié. Pour certains, ces derniers peuvent surtout permettre de pallier l’incapacité des FAMA à sécuriser la zone : ils iraient là où les forces de la République ne vont pas par manque de moyens. D’autres cherchent à utiliser ces groupes pour se constituer une clientèle politique locale ou capter les ressources de l’aide (DDR, financement de la paix). Pour d’autres enfin, le combat est de plus long terme : il s’agit de permettre aux communautés peul du centre de faire front commun et d’instaurer un rapport de force pour retrouver leur place dans la mosaïque malienne.[fn]« Il faut rétablir le rapport de force et, dès lors, on n’aura pas besoin d’intermédiaires pour se protéger. Aucun Tamasheq ne nous respectera sinon ». Entretien de Crisis Group, cadre peul, Bamako, novembre 2015.Hide Footnote  Ces agendas ne sont pas nécessairement contradictoires mais ils ne servent pas les mêmes intérêts et ne partagent pas une même vision de la sécurité locale. De manière inquiétante, même les éléments les plus pacifiques paraissent aujourd’hui résignés au développement de groupes d’autodéfense pour endiguer les violences.[fn]Courriel de Crisis Group, intellectuel malien d’origine peul, mai 2016.Hide Footnote

Confronté à l’extension progressive des zones d’insécurité au centre, l’Etat hésite sur la réponse. Début 2016, des cadres peul de Bamako ont servi d’intermédiaires lors de rencontres entre des hauts responsables gouvernementaux et des cadres politico-militaires à la tête de petits groupes armés actifs au centre du pays.[fn]« Sous l’impulsion de certains membres de Tabital Pulaaku, un Conseil national de Sécurité dirigé par Modibo Sidibé, ex-gouverneur de la région de Ségou, a été mis en place pour identifier des Peul armés en vue de les insérer dans le processus de DDR. Cela sous-entend qu’après leur identification, ils seront cantonnés, désarmés et participeront à des patrouilles mixtes avec d’autres groupes armés ». Page Facebook de l’association Kisal. Les autorités maliennes auraient remis de l’argent à quelques chefs politico-militaires peul du centre venus à Bamako pour les aider à « rassembler leurs groupes ». Entretiens de Crisis Group, cadre peul ayant participé à ces réunions et haut cadre de l’appareil sécuritaire, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Peu après, la presse malienne a annoncé, avec l’exagération dont elle fait parfois preuve, « que plusieurs centaines d’éléments » du FLM étaient en passe d’intégrer le processus de DDR.[fn]Sékou Tamboura, « Situation sécuritaire dans le Macina et le Seno : 500 djihadistes d’Amadou Koufa rendent les armes », L’Aube, 7 mars 2016.Hide Footnote  Des listes de combattants ont été produites et centralisées par des ca­dres de Bamako qui ont rencontré la Minusma en février et mars 2016. Des négociations ont également eu lieu pour que ces groupes du centre puissent se rallier à la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) ou la Plateforme, les deux coalitions de groupes armés ayant signé l’accord de paix avec le gouvernement en 2015, et bénéficier ainsi du processus de DDR encadré par la Minusma. Le contrôle de ces groupes et la question de leur affiliation génèrent cependant des tensions inquiétantes.[fn]En juin, un rassemblement de combattants peul proches du Ganda Izo, se préparant pour le DDR, aurait été attaqué dans la région du Gourma, à l’est de Douentza, par des éléments du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia) qui n’acceptaient pas leur présence ou cherchaient à les absorber dans ses rangs. Derrière cet affrontement dont le bilan reste inconnu, on devine des luttes pour contrôler les groupes armés du centre et capter les ressources du DDR. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, membres du Ganda Izo, du Gatia et chercheur malien, juin 2016.Hide Footnote

Il est peu probable que les éléments concernés soient les plus ardents militants du réseau Kouffa.[fn]Des militants proches de Kouffa auraient d’ailleurs proféré des menaces à l’égard des jeunes désireux de participer au DDR. Entretiens de Crisis Group, expert de la sécurité et cadre peul, Sévaré et Bamako, février 2016.Hide Footnote  L’initiative peut cependant contribuer à assécher le recrutement des groupes radicaux et à en éloigner les éléments les plus opportunistes, responsables d’une partie des violences dans le centre.[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale, consulté en mars 2016.Hide Footnote  Mais elle porte en elle un risque de malentendu : certains y voient l’occasion d’étendre le DDR au centre et de procéder à des distributions de fonds susceptibles de racheter la paix locale ; d’autres y voient avec inquiétude une forme de reconnaissance qui va permettre à des milices de se constituer. A Mopti en janvier 2016, une réunion intercommunautaire soutenue par le ministère de la Réconciliation nationale relayait encore l’appel à « créer dans tou­tes les localités du pays des cellules de veille composées de jeunes et de chasseurs, ou, à défaut, créer dans les communes sensibles (accès difficile et délai d’ inter­vention longs) des brigades de vigilance ».[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale du Mali, message posté le 29 janvier 2016.Hide Footnote

En mai 2016, des incidents violents entre groupes armés bambara et peul ont provoqué la mort d’au moins 30 personnes et la fuite de centaines de nomades vers les camps de réfugiés de Mauritanie.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, expert en visite dans les camps de Mauritanie, juin 2016.Hide Footnote  Des membres de l’appareil sécuritaire auraient contribué à l’armement de chasseurs traditionnels bambara pour prévenir une avancée des jihadistes au centre. Peu après, des éléments armés peul, réputés Qproches des jihadistes, se sont rassemblés près de la frontière entre la Mauritanie et le Mali, laissant craindre un renforcement de leur implantation locale. A Bamako, les autorités, inquiètes, relancent le projet de groupes d’autodéfense peuls distincts de groupes jihadistes pour couper court à l’attraction qu’exercent ces derniers sur les nomades peul.[fn]Courriel de Crisis Group, membre d’une association peul du Mali, mai 2016.Hide Footnote  La montée des tensions actuelles cristallise la constitution de groupes armés plus ou moins contrôlés par les autorités.[fn]La création de l’Alliance nationale pour la sauvegarde de l’identité peule et la restauration de la justice (ANSIPRJ), nouveau mouvement politico-militaire revendiquant la défense des populations peul, a été annoncée le 18 juin 2016. Il est dirigé par Oumar Al-djana, un jeune enseignant peul qui se revendique comme ancien membre du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Il faut remettre la création, encore largement théorique, d’un nouveau mouvement armé dans le contexte plus large d’une compétition entre élites peul pour constituer et diriger une formation armée les représentant. « Oumar Aldjana : ‘Nous avons créé un mouvement pour mettre fin aux exactions contre les Peuls’», Jeune Afrique, 20 juin 2016.Hide Footnote

Faute de réponse à même d’apaiser ces tensions, le centre pourrait rapidement devenir le nouvel épicentre des violences au Mali.[fn]Selon l’expression du chercheur malien Boukary Sangaré. « Le Centre du Mali : épicentre du djihadisme ? », Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 20 mai 2016.Hide Footnote  Des éléments jihadistes profitent de ces troubles pour se rendre utiles à certaines communautés et mieux s’im­planter. Cependant, l’origine des tensions réside moins dans la radicalisation supposée d’une communauté que dans le manque de légitimité de l’Etat et l’incapacité des autorités à réguler pacifiquement les conflits locaux pour garantir la sécurité de tous.

VI. Au-delà du défi sécuritaire, un test pour les politiques de prévention et de gestion des crises

Des groupes affiliés aux mouvements terroristes existent déjà au centre du Mali, mais leur effectif reste encore faible et leur degré de coordination est indéterminé. Les politiques de lutte contre la radicalisation violente ne devraient pas se concentrer sur des opérations antiterroristes confiées aux seules forces de sécurité, dont les modes opératoires nourrissent d’ailleurs en partie le rejet de l’Etat. Elles devraient plutôt prendre en compte le contexte plus large qui nourrit la montée de cette violence armée et que le présent rapport a mis en exergue. Comme l’a récemment souligné Crisis Group, résoudre les conflits locaux permet de contenir l’extrémisme violent bien plus qu’endiguer l’extrémisme violent ne permet de résorber les crises locales.[fn]Rapport spécial de Crisis Group, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016. Version complète disponible en anglais seulement.Hide Footnote

Sans les violences armées qui affectent à nouveau le Nord depuis 2012, il est peu probable que le ressentiment dans le centre du pays aurait débouché aussi vite sur des mobilisations politico-militaires. Les deux espaces sont incontestablement liés mais de profondes différences les distinguent aussi. Ainsi, la socialisation par le métier des armes et la criminalisation de l’économie, notamment le trafic de drogue, sont bien moins développées au centre. Les réponses à apporter ne sont donc pas les mêmes. Pour cette raison, le gouvernement malien devrait concevoir un plan spécial pour répondre aux problèmes et aux formes de violences spécifiques qui frappent le centre. Cela éviterait de perdre beaucoup d’énergie à essayer d’étendre au centre les bénéfices d’un accord de paix négocié pour et par les représentants d’autres régions.

A. L’objectif : un Etat à la reconquête de sa légitimité dans les territoires

Le risque de développement de la violence armée dans le centre du Mali résulte moins de l’action d’organisations terroristes que d’années de négligence de la part des autorités et de politiques perçues comme injustes. La priorité est donc pour l’Etat, avec l’aide de ses partenaires, de réinvestir ces territoires afin de se rapprocher positivement des populations qui y vivent. Il doit prendre conscience du niveau de rejet dont il fait l’objet parmi celles-ci, et reconstruire sa légitimité non pas en misant sur le retour d’une puissance publique répressive, partiale et autoritaire mais, bien au contraire, en jouant son rôle de régulateur, en garantissant l’accès aux services de base, et en étant présent y compris auprès des populations nomades.

Cela requiert que plusieurs chantiers, déjà ouverts, aboutissent : la justice, trop souvent corrompue et au service des puissants, doit retrouver une forme d’in­dé­pen­dan­ce et d’autonomie face aux pouvoirs politiques et économiques. L’Etat doit garantir l’accès des populations aux services de base. Outre la justice et la sécurité, deux domaines d’intervention prioritaires, l’investissement de l’Etat est tout aussi nécessaire dans l’éducation et la gestion des ressources naturelles. Il devrait repenser sa présence auprès des populations, y compris les plus mobiles. Il est aujourd’hui essentiel, par exemple, de relancer les efforts pour la création d’écoles nomades.

En matière de sécurité, l’Etat doit rassurer les citoyens et restaurer l’ordre public. Comme le souligne Crisis Group, « la capacité des groupes jihadistes à offrir une protection […] explique leur succès, bien plus que l’attrait des idéologies dont ils sont porteurs ».[fn]Ibid.Hide Footnote  L’Etat doit démontrer à nouveau sa capacité à protéger. Cela nécessite d’abord que les forces de sécurité retrouvent une crédibilité auprès des populations. Pour rompre le cycle de prédation dont les porteurs d’uniforme se rendent coupables, leur hiérarchie doit punir les abus de façon ostensible.

Par ailleurs, le chantier de la sécurité locale doit être ouvert au plus vite : les forces de sécurité maliennes sont actuellement trop peu nombreuses pour couvrir l’en­sem­ble du territoire.[fn]La région de Mopti, grande comme deux fois la Belgique, ne disposerait que de 753 gendarmes, policiers et membres de la garde nationale pour assurer les missions de maintien de l’ordre. Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Une police territoriale ou communale, financée par les régions ou les collectivités territoriales, devrait être mise en place.[fn]Le Mali et ses partenaires pourraient utilement s’inspirer des efforts récents réalisés au Niger pour développer une police communale dans la région d’Agadez. Ce projet, toujours en cours d’éva­luation, a été développé avec le soutien de l’UE, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et de la coopération danoise. Entretien de Crisis Group, membre de la délégation l’UE au Niger, Niamey, mai 2016.Hide Footnote  Elle permettrait d’as­su­rer la sécurité là où les autres forces de l’ordre ne s’aventurent que rarement. Elle pourrait prendre en charge les affaires qui sont du ressort de la police. L’armée, qui n’a aucune capacité d’enquête, assure actuellement la sécurité, ce qui n’est pas son rôle.[fn]Les Forces de sécurité (FDS) maliennes comprennent à la fois les forces militaires (FAMA) sous responsabilité du ministère de la Défense, et les forces de sécurité intérieure (police nationale, gendarmerie et garde nationale) sous responsabilité du ministère de l’Intérieur et de la Protection civile.Hide Footnote  De plus, recrutée localement, cette police territoriale favoriserait la réconciliation des populations avec les forces chargées d’assurer leur sécurité. Ses prérogatives et les procédures de recrutement de ses agents devraient être clairement définies. L’objectif est de créer des polices représentatives au service des populations et non des milices communales au service de certaines communautés ou groupes d’intérêt.

L’Etat doit enfin résorber les divisions entre les élites locales, en les encourageant à prendre part au jeu politique plutôt qu’à recourir aux armes pour régler différends et rivalités. Il faut éviter que la compétition politique génère la formation de milices armées, comme c’est le cas aujourd’hui dans le Nord. Par ailleurs, la stigmatisation de certaines élites nomades en raison de leur récente association avec des groupes comme le Mujao est contre-productive à long terme. Il faut éviter que certains, se sentant exclus, soient tentés de rejoindre des groupes radicalisés pour se faire enten­dre. En partenariat avec l’Etat, les élites locales joueront un rôle central. Elles doivent reconnaitre leur part de responsabilité dans le malaise actuel, cesser de se blâmer mutuellement et d’instrumentaliser les désirs de vengeance.

B. Adopter une approche réaliste conforme aux moyens de l’Etat

Les espoirs que la crise de 2012 suscite un sursaut national et génère une réforme ambitieuse de la gouvernance ont été largement déçus. Les ressources publiques continuent souvent de disparaitre avant d’atteindre leurs bénéficiaires. Les partenaires du développement ont été largement incapables de réformer les politiques d’aide. Pire, du fait de l’insécurité, l’aide au développement atteint de moins en moins les bénéficiaires éloignés des bureaux de Bamako. L’Etat reste contraint par des ressources budgétaires limitées. Les investissements dans les secteurs sociaux pâtissent de la priorité donnée à la défense et la sécurité. Dans ce contexte, les recommandations visant à réformer le fonctionnement de l’Etat dans le centre du Mali ont peu de chances d’aboutir.

Cela impose d’adopter une approche réaliste, prenant en compte ce qui peut être fait dans une situation aussi contraignante. Plutôt que de concevoir de nouvelles grandes réformes, qui sortent rarement des ministères et des directions générales de Bamako, il faut se concentrer sur des actions concrètes de terrain. Pour cela, il est nécessaire d’identifier et de travailler avec tous les acteurs locaux, y compris les membres de la société civile ou ceux qui, par nécessité, ont pactisé avec les groupes jihadistes. La priorité est aujourd’hui de réinvestir les régions délaissées du centre.

Etant donnée l’étendue des besoins et la multiplicité des zones à couvrir dans un pays toujours fragile, le réinvestissement du centre doit trouver ses champions, par exemple une figure consensuelle capable de porter publiquement la cause des populations. L’Etat pourrait nommer un haut représentant pour les régions du centre chargé de coordonner les initiatives et de préparer un plan spécial. L’accord de paix a trop largement ignoré le centre pour pouvoir s’y appliquer.

Les différentes composantes civiles du centre du pays, et pas seulement les hommes en armes ou de pouvoir, devraient être associées étroitement à l’éla­bo­ra­tion d’un tel plan, pour rompre avec les accords trop élitistes. L’accord de paix signé à Bamako, plutôt favorable aux mouvements armés, n’est pas le fruit d’un processus inclusif.[fn]Voir Rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée ?, 22 mai 2015.Hide Footnote  Seul le processus de DDR, qui lui préexiste, pourrait être étendu aux régions du centre, dans les conditions prévues par l’accord, pour faciliter le désarmement et réduire la circulation des armes de guerre qui devient préoccupante.[fn]A l’inverse, il serait risqué d’étendre aux régions du centre la nomination d’autorités intérimaires prévue par l’accord de paix. Cela susciterait d’énormes tensions entre les groupes pouvant prétendre choisir ces autorités de transition. Par ailleurs, l’intégration de personnalités du centre au sein du Comité de suivi de l’accord (CSA) créerait sans nul doute de nombreuses controverses entre les parties signataires qui se sont déjà largement affrontées sur ces questions en 2015. Cela paralyserait un peu plus les organes chargés du suivi de l’accord.Hide Footnote

Pour leur part, les partenaires du Mali doivent s’entendre pour que ceux qui ont développé une connaissance approfondie de ces régions (Union européenne, Pays-Bas, etc.) portent et soutiennent le dossier du centre. Il faut éviter là aussi les doublons et les concurrences inutiles.

Ensemble, Etats et partenaires impliqués devraient identifier et se concentrer sur des causes prioritaires : la sécurité, la justice, l’éducation et la gestion des ressources naturelles constituent sans doute quelques-uns des domaines d’intervention stratégique dans l’immédiat. Il s’agit moins de développer l’économie de régions riches en ressources naturelles que d’y reconstruire une autorité publique capable de réguler les conflits et de garantir aux populations l’accès à un minimum de services. Enfin, il faut cesser de donner la priorité aux solutions sécuritaires dans la lutte contre les groupes radicaux. L’effort militaire est sans doute utile mais il ne doit plus constituer l’essentiel de la réponse. Le véritable défi est de rétablir la présence d’un Etat dont la légitimité est reconnue par les populations.

VII. Conclusion

Les groupes extrémistes violents prospèrent dans les zones de tensions où l’Etat est absent, contesté, ou lorsque sa présence ne se manifeste que par l’action, et parfois les abus, des forces de sécurité. Ils se développent quand les conflits intercommunautaires pour l’accès aux ressources naturelles s’aggravent et quand leur gestion pacifiée n’est plus assurée ni par l’Etat, défaillant, ni par des autorités traditionnelles contestées. Dans ces espaces, les groupes radicaux savent trouver leur place en se rendant utiles et en soutenant certains groupes contre d’autres. Ils apportent une forme de protection, des armes et un savoir-faire militaire, mais aussi une réponse à une forte demande locale de justice, de sécurité et plus largement de moralisation du politique. Le centre du Mali offre un terrain particulièrement propice à la mise en œuvre de leur stratégie d’implantation. Ils évitent les coups d’éclat mais chassent l’Etat et ses agents de larges portions du territoire pour progressivement se substituer à lui.

Il est encore temps de prévenir et d’endiguer ce phénomène. L’Etat est contesté mais pas complètement rejeté, y compris par certains sympathisants des groupes radicaux. Ces derniers sont d’ailleurs encore mal coordonnés et minoritaires. Une grande partie des violences est encore le fait de simples prédateurs sans agenda politique cohérent, et manipulant parfois l’argument religieux. En intervenant dans le centre, l’Etat et ses partenaires ne doivent cependant pas se tromper d’objectif. Le but n’est pas de venir à bout de quelques dizaines d’individus armés. L’enjeu est ailleurs : il faut restaurer la crédibilité de l’Etat par une action juste et utile au plus près des populations, même nomades.

Il importe de montrer à l’ensemble des citoyens que l’Etat est à leur service et que le système politique est suffisamment ouvert pour leur permettre de participer à la gestion de leurs propres affaires et à leur propre sécurité. Le centre du Mali peut devenir un exemple pour l’application de politiques gouvernementales locales et d’actions précoces destinées à éviter le délitement des Etats nationaux et l’im­plan­tation de groupes radicaux violents. Pour cela, il ne doit plus être négligé.

Dakar/Bamako/Bruxelles, 6 juillet 2016

Colonel Assimi Goita, leader of two military coups, is sworn in as interim president during his inauguration ceremony in Bamako, Mali, 7 June 2021. REUTERS/Amadou Keita
Report 304 / Africa

Transition au Mali : préserver l’aspiration au changement

Les deux coups d’Etats d’août 2020 et mai 2021 ont plongé le Mali, toujours en proie aux violences armées, dans l’instabilité. Malgré un bilan jusqu’ici décevant, les autorités de la transition malienne peuvent encore concrétiser l’aspiration au changement et organiser des élections générales transparentes en 2022.

Que se passe-t-il? En neuf mois, deux coups d’Etat ont plongé le Mali dans l’instabilité tandis que la violence persiste dans l’intérieur du pays. Ni les acteurs maliens ni les partenaires internationaux n’ont profité de la transition ouverte par la chute du président Keïta pour remettre le pays sur de bons rails. 

En quoi est-ce significatif? Le second coup d’Etat du 24 mai 2021 a conforté la mainmise des militaires sur le pouvoir et marqué le début d’une période qui nourrit plus de craintes que d’espoirs. La nouvelle coalition au pouvoir apparait fragile et peu en mesure de mener à bien des réformes pourtant nécessaires.

Comment agir? Les dirigeants maliens doivent sauver ce qui peut l’être du projet de transition, notamment en menant une réforme du système électoral qui permettra la tenue d’élections proposant aux citoyens de réelles alternatives. L’incertitude actuelle ne devrait pas empêcher les partenaires étrangers d’œuvrer sur le long terme, afin d’aider l’Etat malien à se reconstruire.

Synthèse

Près de dix ans après le putsch de 2012, le Mali, dont les zones rurales sont toujours en proie aux violences armées, a subi deux coups d’Etat en moins d’un an. Le premier, mené par des officiers le 18 août 2020, a abouti au renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Pendant les neuf premiers mois d’une période de transition qui doit en durer dix-huit, les tensions entre civils et militaires et la fragilité de sa base politique ont paralysé le gouvernement. Un second coup, le 24 mai 2021, a conforté le pouvoir des militaires, mais ouvert une nouvelle période d’incertitudes. Malgré une présence massive, les partenaires internationaux, qui continuent de privilégier la lutte anti-terroriste plutôt que le soutien aux réformes de gouvernance, ont montré les limites de leur action. Pour tirer le meilleur parti de cette transition, les forces politiques peuvent encore entamer des réformes électorales, clôturer cette période par des élections transparentes, rassembler les acteurs politiques et de la société civile et lancer des consultations nationales soucieuses d’identifier et dépasser les facteurs de blocages.

Dans la foulée du coup d’Etat du 18 août 2020, les militaires du Conseil national pour le salut du peuple (CNSP), la junte qui a renversé IBK, ont habilement manœuvré pour conserver des postes clés au sein des nouvelles autorités de transition. Ils ont parallèlement affaibli leurs rivaux, en particulier le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), la principale coalition civile anti-IBK. La transition a, du fait de ces manœuvres politiques, accouché d’un premier gouvernement fragile, sans base politique et sociale solide pour s’atteler aux réformes promises. Malgré une feuille de route ambitieuse adoptée en septembre 2020, aucune action d’envergure n’a été réalisée durant les neuf mois du gouvernement dirigé par Moctar Ouane. Alors que la situation sécuritaire dans le pays ne connaissait pas d’amélioration significative, le gouvernement de transition est rapidement apparu en panne, paralysé par des luttes d’influence avec le CNSP, officiellement dissous mais toujours très actif en coulisses.

Dans ce contexte, un remaniement ministériel opéré en mai 2021 a mis au jour les tensions qui paralysaient l’action gouvernementale et créé les conditions d’un second coup d’Etat opéré par les militaires de l’ex-CNSP. Pendant des mois, le gouvernement Ouane avait cherché à s’affranchir des interférences des militaires et à élargir sa base politique par des consultations avec les forces sociales et politiques. En mai 2021, le remaniement ministériel opéré par le gouvernement, qui écartait plusieurs ministres proches ou membres de l’ex-CNSP, s’est brutalement retourné contre les principales autorités civiles. Les militaires les ont mises aux arrêts.

Quelques jours plus tard, le colonel Assimi Goïta, chef de l’ex-CNSP et jusque-là vice-président, est investi président de la transition. Ne pouvant gouverner seuls, les militaires de l’ex-CNSP, putschistes pour la seconde fois, ont chargé Choguel Maïga, porte-parole du M5-RFP, de former un nouveau gouvernement. Cette nouvelle alliance entre civils et militaires est cependant fragile : le M5-RFP est divisé et a perdu son autorité morale, l’imam Mahmoud Dicko, ancien dirigeant du Haut conseil islamique du Mali. L’alliance avec les militaires semble même contre nature si l’on se souvient que, pendant les mois qui ont suivi le coup d’Etat d’août 2020, Choguel Maïga a dénoncé la militarisation du pouvoir. La composition du gouvernement formé en juin 2021 ne laisse aucun doute sur le fait que les putschistes conservent la réalité du pouvoir. Ils gardent la main sur l’exécutif et les marges d’action des autorités civiles seront limitées. Neuf ans après le renversement du président Touré et un an après celui d’IBK, le pays donne à nouveau le sentiment d’un inquiétant retour à la case départ. 

Après le coup d’Etat de mai 2021, les principaux partenaires du Mali, cherchant avant tout à éviter l’effondrement total du pays, ont tenté d’influencer le cours de la transition, mais leurs actions ont montré leurs limites. S’ils ont fait pression, avec un succès relatif, pour éviter la confiscation complète du pouvoir par les militaires, leurs priorités restaient d’accélérer la mise en œuvre de l’accord de paix de 2015 et de pousser vers une transition courte de dix-huit mois. Malgré la présence de milliers de soldats étrangers et la dépendance financière du pays envers les bailleurs, les partenaires internationaux n’ont pas su aider les autorités civiles à poser les bases d’un changement vertueux de la gouvernance au Mali. Beaucoup estimaient que celles-ci n’avaient ni le temps ni la légitimité d’engager de telles réformes de fond.

Le contexte actuel de forte instabilité politique à Bamako rend la plupart des observateurs pessimistes sur l’évolution de la situation dans les semaines et mois à venir.

Le contexte actuel de forte instabilité politique à Bamako, conjuguée à la crise sécuritaire, notamment dans les espaces ruraux, rend la plupart des observateurs pessimistes sur l’évolution de la situation dans les semaines et mois à venir. Les tensions au sein de l’appareil sécuritaire ont pour le moment été maitrisées, mais elles représentent un risque réel pour la stabilité du pays. De nouveaux équilibres politiques sont en construction à la tête de l’Etat, mais ils s’annoncent fragiles.

Il reste cependant possible de tirer quelques bénéfices de la période de transition et, avant tout, d’éviter une nouvelle sortie de route. Si les partenaires extérieurs ont leur rôle à jouer, c’est aux forces politiques et sociales maliennes qu’il revient en premier lieu de se ressaisir et de sortir le Mali de la crise sécuritaire et de la dépendance dans lesquelles le pays est enfermé. Lors des évènements de mai 2021, les Maliens se sont peu mobilisés, donnant le sentiment d’une forte lassitude face à ceux qui se disputent les oripeaux du pouvoir. Les nouvelles autorités maliennes devraient œuvrer à clôturer la transition par des élections transparentes et équitables, permettant surtout aux citoyens d’élire ceux qui proposent de réelles solutions de sortie de crise. Les acteurs maliens et les partenaires internationaux devraient inscrire leurs actions sur le long terme pour remettre la démocratie malienne sur de bons rails et assainir la gouvernance.

Pour prévenir une nouvelle sortie de route de la transition, les forces politiques et sociales maliennes et les partenaires internationaux devraient

  • Poursuivre les efforts entrepris par le précédent président de la transition visant à rassembler davantage les acteurs politiques et de la société civile autour des priorités de la transition. Le choix des réformes à opérer nécessite un large consensus des acteurs maliens pour éviter les blocages préjudiciables à la bonne marche de la transition ;
     
  • Continuer de faire pression sur les autorités de transition, et le président Goïta en particulier, qui ont promis une réduction du train de vie de l’Etat et une meilleure gestion des deniers publics, notamment dans les secteurs de la défense et de la sécurité, qui ont été émaillés de scandales financiers ces dernières années ;
     
  • Créer les conditions de l’adoption consensuelle d’une nouvelle loi électorale et d’une nouvelle charte des partis – deux objectifs encore réalisables de la feuille de route – afin d’assainir le jeu électoral, notamment en réduisant le contrôle de l’administration territoriale sur l’organisation des élections et en remédiant à la multiplication de partis politiques sans programme réel ;
     
  • Encourager les autorités de transition, dans le cadre des réformes plus ambitieuses contenues dans la feuille de route – notamment la révision constitutionnelle – à mettre en place un processus national de consultations soucieux d’identifier les facteurs de blocages et à laisser à des autorités démocratiquement élues le soin de soumettre à référendum un projet de nouvelle constitution ;
     
  • Rester vigilants et se montrer fermes en cas d’usage de la violence contre les oppositions politiques, ce dont les putschistes se sont jusqu’ici abstenus.


Par ailleurs, les partenaires internationaux devraient moins se préoccuper de mettre un terme à la transition dans les délais convenus que de chercher à préserver et à concrétiser l’engouement pour la refondation de l’Etat, né après la chute d’IBK. Ils devraient inscrire leurs actions dans le plus long terme et tenter dès aujourd’hui de mieux identifier et soutenir les forces porteuses du changement. Les partenaires internationaux devraient moins imposer un modèle extérieur d’Etat vertueux que faire plus de place aux initiatives locales visant, à l’intérieur de l’administration, à produire des services plus efficaces et adaptés.  

Bamako/Dakar/Bruxelles, 21 septembre 2021

I. Introduction

Huit ans après le putsch de mars 2012, l’éviction du président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) par un coup d’Etat militaire le 18 août 2020 a replongé le Mali dans une zone de turbulence politique sur fond d’insurrections rurales et de violences persistantes.[fn]Jean-Hervé Jezequel, « Mali : défaire le coup d’Etat sans revenir en arrière », commentaire de Crisis Group, 21 août 2020 ; et rapport Afrique de Crisis Group N°299, Réordonner les stratégies de stabilisation du Sahel, 1er février 2021. Au sujet du coup d’Etat de 2012, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°189, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012.Hide Footnote  Cet évènement a aussi alimenté l’espoir de changement dans un pays qui semblait paralysé par la corruption et la mauvaise gouvernance. Dès son arrivée au pouvoir, le Conseil national pour le salut du peuple (CNSP), la junte militaire dirigée par de jeunes colonels qui a renversé IBK, a promis de lutter contre la corruption et de restaurer l’unité nationale. Neuf mois plus tard, à mi-parcours d’une transition prévue pour durer dix-huit mois, les nouvelles autorités maliennes avaient multiplié les promesses ambitieuses et ouvert une pléthore de chantiers sans en concrétiser aucun.

Les 24 et 25 mai 2021, les colonels du CNSP, organe en théorie dissous depuis janvier, ont organisé un nouveau coup d’Etat militaire, et se sont débarrassés des civils avec lesquels ils étaient contraints de partager le pouvoir depuis septembre 2020.[fn]Jean-Hervé Jezequel, « Mali, un coup dans le coup », commentaire de Crisis Group, 27 mai 2021.Hide Footnote Bien qu’ils aient ensuite nommé un nouveau Premier ministre civil issu de la coalition qui avait été le fer de lance du mouvement anti-IBK, les nouveaux maitres de Bamako semblent se préoccuper davantage de conforter leur mainmise actuelle sur l’Etat que des réformes à mettre en œuvre.

Ce rapport analyse la première année de la transition malienne et plus particulièrement l’incapacité des dirigeants maliens et de leurs principaux partenaires à remettre le pays sur de bons rails. Dans un contexte marqué par le pessimisme des partenaires et la reconfiguration en cours de la présence militaire internationale au Mali, il identifie les principaux risques qui pèsent sur une transition qui a déjà fait fausse route une première fois. Il formule des recommandations pour tirer le meilleur parti possible de cette période d’exception et de ce qui suivra. Cette analyse repose sur plusieurs dizaines d’entretiens effectués au Mali entre septembre 2020 et juin 2021 lors de trois séjours d’enquête, ainsi que sur de nombreuses communications électroniques au long de l’année 2021.

II. Une transition mal aiguillée

Pour justifier le renversement d’IBK en août 2020, les colonels du CNSP l’ont accusé, ainsi que ses proches, d’être les principaux responsables de l’état de délabrement du pays. Dans un premier temps, ils ont appelé la société civile et les mouvements sociopolitiques à les rejoindre pour constituer une « transition politique civile » et jeter les bases de la reconstruction du pays. Mais en réalité, les militaires du CNSP se sont surtout attelés à écarter la génération de responsables politiques qui accaparaient jusqu’alors le pouvoir afin de consolider leur propre mainmise sur l’Etat. Ils ont négocié leur présence à des postes clés de la transition avec les partenaires internationaux tout en affaiblissant leurs rivaux potentiels, en particulier la coalition civile du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), fer de lance des manifestations anti-IBK entre juin et août 2020. Dans ce contexte, les premiers mois de la transition ont accouché d’un gouvernement fragile et divisé, privé de base politique solide et incapable, malgré son volontarisme, de s’atteler aux réformes promises.

A. Les militaires dans l’ombre du pouvoir

Dès le départ, la mise en place des institutions de transition a généré d’importantes tensions entre, d’une part, le CNSP, qui entendait garder la main sur ces organes et, d’autre part, le M5-RFP, qui suspectait les militaires de vouloir confisquer le pouvoir, et les partenaires internationaux, notamment la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), qui faisaient pression pour une transition de courte durée.

Le CNSP a étroitement contrôlé les journées de concertation nationale organisées début septembre, qui ont abouti à la création des organes de transition, à savoir le président et son vice-président, le Conseil national de transition (CNT), composé de 121 membres issus des forces de défense et de sécurité, du M5-RFP, des partis et regroupements politiques et d’un large éventail d’organisations de la société civile, et le Premier ministre, à la tête d’un gouvernement de 25 membres. Le CNSP a notamment mis en place un comité d’une vingtaine d’experts, pour convaincre les forces sociales et politiques de participer à cette concertation et pour légitimer ces organes de transition aux yeux des partenaires internationaux.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens membres du comité d’experts, Bamako, novembre 2020 et janvier 2021.Hide Footnote

La charte de la transition, instaurant des institutions provisoires pour gérer le pays jusqu’au retour à l’ordre constitutionnel, a fait l’objet d’âpres négociations. Adoptée par acclamation le 12 septembre devant une assemblée populaire acquise au CNSP et signée par le colonel Assimi Goïta, alors président du CNSP, la charte a accordé quelques concessions symboliques au M5-RFP.[fn]Le rôle du M5-RFP dans la chute du président IBK est reconnu dans le préambule de la charte.Hide Footnote Des membres du M5-RFP ont protesté en vain lors de la lecture du texte, n’y retrouvant pas une grande partie des amendements qu’ils proposaient.[fn]La création d’un mécanisme de veille de la transition composé de 25 membres, conjointement désignés par le CNSP et le M5-RFP, a notamment été écartée. Entretien téléphonique de Crisis Group, participant aux journées de concertation nationale, mars 2021.Hide Footnote Des concessions plus substantielles ont été faites aux partenaires internationaux qui ont obtenu que la durée de la transition soit de dix-huit mois et non trois ans comme proposé par le CNSP.[fn]Des changements ont été apportés à la charte à la suite des négociations avec la Cedeao, la version adoptée le 12 septembre 2020 diffère sur quelques points de celle finalement promulguée par Bah N’Daw et publiée dans le Journal officiel du 1er octobre 2020. L’article 6 a notamment été amputé de deux passages dans la version officielle, d’une part : « Le vice-président remplace le président en cas d’empêchement temporaire ou définitif » (phrase supprimée), et d’autre part : « Le vice-président est chargé des questions de défense, de sécurité et de la refondation de l’Etat » (passage souligné supprimé). Horont-TV, « CICB : Lecture de la charte de la transition », vidéo, Youtube, 13 septembre 2020 ; et Journal officiel de la République du Mali, 12 septembre 2020.Hide Footnote La Cedeao a aussi obtenu qu’un civil soit nommé à la tête de la transition. Le CNSP a cependant imposé son choix, en l’occurrence Bah N’Daw, un colonel-major retraité, brièvement ministre de la Défense d’IBK en 2014.[fn]Outre le fait qu’il soit un ancien militaire, le choix de Bah N’Daw s’expliquerait par sa réputation de probité et selon certains, par sa proximité, ou celle d’un de ses fils, avec des membres du CNSP. Entretien de Crisis Group, chercheur malien, Bamako, novembre 2020. Hide Footnote N’Daw a été nommé président de la transition le 21 septembre par un collège de désignation, réuni par le CNSP et mis devant le fait accompli.[fn]Lors des journées de concertation, le CNSP avait refusé de préciser la composition de ce collège de nomination. Entretien de Crisis Group, membre du groupe d’experts de la transition, Bamako, mars 2021.Hide Footnote

La charte offre suffisamment de marge de manœuvre au CNSP pour maintenir un contrôle important sur le pouvoir sans cependant l’assumer entièrement. Assimi Goïta est nommé vice-président, un poste inédit dans l’histoire du Mali, que les militaires du CNSP ont imposé à l’ensemble des acteurs. En théorie, ses prérogatives se réduisent aux questions de défense et de sécurité.[fn]Journal officiel de la République du Mali, op. cit.Hide Footnote Dans la pratique, il s’agit d’un président bis, qui part en voyage officiel et reçoit les ambassadeurs. Un décret du 9 novembre 2020, signé par le président N’Daw, lui donne également le pouvoir de sélectionner et nommer les membres du CNT, l’organe législatif qui remplace l’Assemblée nationale, une prérogative sans grand rapport avec les questions de sécurité.[fn]Assimi Goïta a cependant perdu le pouvoir de signature des actes officiels que lui attribuait l’Acte fondamental de la transition, un texte adopté quelques jours après le coup d’Etat du 18 août. C’est lui qui a signé la charte le 12 septembre, mais c’est Bah N’Daw qui a signé les textes officiels par la suite, dont le décret de promulgation de la charte. Ce pouvoir de signature est considéré comme une des prérogatives qui réduit la dépendance de Bah N’Daw vis-à-vis du CNSP et lui offre une certaine marge de manœuvre. Entretien de Crisis Group, juriste malien, Bamako, janvier 2021.   Hide Footnote

Le 27 septembre 2020, Moctar Ouane, diplomate et ancien ministre des Affaires étrangères de l’ancien président Amadou Toumani Touré, est nommé Premier ministre. Le gouvernement qu’il compose le 5 octobre réserve plusieurs postes importants aux militaires. Quatre officiers, dont trois membres du CNSP, se voient offrir des ministères clés, dont celui de la défense et celui de la réconciliation nationale.[fn]Le colonel Sadio Camara, deuxième vice-président du CNSP, est ministre de la Défense nationale et des Anciens combattants ; Modibo Koné, troisième vice-président du CNSP, est ministre de la Sécurité et de la Protection civile ; Ismaël Wague, porte-parole du CNSP, est ministre de la Réconciliation nationale. Enfin, le lieutenant-colonel Abdoulaye Maïga, qui a travaillé un temps au siège de la Cedeao à Abuja, prend la direction du ministère de l’Administration territoriale.Hide Footnote A l’inverse, le M5-RFP semble mis à l’écart.[fn]Quelques ministres sont réputés proches de dirigeants du M5-RFP ou de son autorité morale, l’imam Dicko. Mohamed Salia Touré, membre de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants (CMAS), créé par le gendre de l’imam Dicko, Issa Kaou Djim, est ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle. Mohamed Coulibaly, ancien ingénieur, un temps journaliste satirique, est proche de Cheikh Oumar Sissoko, le dirigeant d’Espoir Mali Koura, un mouvement de la société civile créé en mai 2020 et qui est l’une des trois composantes principales du M5-RFP. Hamadoun Touré, le nouveau ministre de la Communication et de l’Economie numérique, est un ancien membre du M5-RFP.   Hide Footnote Ses dirigeants dénoncent alors « les tentatives répétées de marginalisation » et rejoignent l’opposition en déclarant ne pas se sentir représentés par le nouveau gouvernement.[fn]« Déclaration n°9 du CS/M5RFP sur la formation du gouvernement de transition », 6 octobre 2020. Les dirigeants du M5-RFP sont d’autant plus mécontents que la veille de la nomination de Moctar Ouane, le CNSP les aurait sollicités pour le dépôt de candidatures pour le poste de Premier ministre qui, selon eux, leur avait été promis lors des concertations. Entretien de Crisis Group, membre du M5-RFP, novembre 2020.Hide Footnote

La composition du CNT illustre également la forte influence du CNSP sur les nouvelles institutions. D’après la charte de la transition, le CNT est une assemblée inclusive. Mais un décret de Bah N’Daw, signé le 9 novembre, stipule que les candidatures individuelles sont envoyées au vice-président Goïta, qui en nomme les membres.[fn]Assimi Goïta aurait également reçu les candidatures au poste de Premier ministre, dont quatorze étaient issues du M5-RFP. Si le décret de nomination de Moctar Ouane est signé par le président N’Daw, la décision serait en réalité celle du vice-président, le colonel Goïta, et du CNSP. Voir « Bah N’Daw ou Assimi Goïta, qui dirige vraiment le Mali ? », Jeune Afrique, 9 mars 2021 ; et entretien de Crisis Group, membre du M5-RFP, Bamako, novembre 2020.Hide Footnote Le CNSP aurait chargé plusieurs personnes de démarcher individuellement les candidats pour s’assurer qu’ils soient fidèles aux « jeunes colonels » autant qu’à l’organisation dont ils émanaient.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien membre du comité d’experts, Bamako, janvier 2021.Hide Footnote Symbole de cette influence, les membres du CNT élisent le colonel Malick Diaw, premier vice-président du CNSP, comme président de leur assemblée à une très large majorité.

Parallèlement, une série de décrets nomment des militaires membres ou proches du CNSP à des postes d’influence au sein de l’Etat. Dans les premières semaines qui suivent le coup d’Etat du 18 août, Assimi Goïta renouvelle la hiérarchie de l’appareil de défense et de sécurité du pays.[fn]Le général Oumar Diarra est nommé chef d’état-major général des armées, le colonel Lassana Doumbia est nommé directeur général de la sécurité d’Etat et le colonel Jean Dao prend la tête de la garde nationale, composante de l’armée. Voir « Au Mali, la junte nomme de nouveaux hommes à des postes stratégiques », Le Monde, 3 septembre 2020.Hide Footnote Un mois après la formation du gouvernement, le conseil des ministres approuve la nomination de dix-sept nouveaux gouverneurs (sur dix-neuf), dont onze militaires, souvent membres ou proches du CNSP.[fn]Adam Sandor, « Elite Bargains and Political Deals in Mali’s Transition », United Kingdom Foreign, Commonwealth & Development Office, février 2021.Hide Footnote Enfin, plusieurs militaires sont nommés à des postes à responsabilités, habituellement détenus par des civils.[fn]Le médecin général de brigade Boubacar Dembelé a été nommé à la tête de la Caisse nationale d’assurance maladie et le colonel Ousmane Dembelé a pris la direction de l’Office des produits agricoles du Mali. Deux médecins militaires ont été nommés l’un à la tête de l’Institut national de la santé publique et l’autre à la direction du principal hôpital public de Bamako, suscitant la colère d’une partie du personnel. Communiqué du conseil des ministres, 5 mai 2021.Hide Footnote

L’octroi de postes à des militaires permet au CNSP de récompenser des alliés pour leur fidélité au moment du coup d’Etat.

Comme le souligne un observateur malien de la vie politique, « les membres du CNSP ont pris le pouvoir, maintenant ils veulent prendre l’Etat ».[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur malien, Bamako, janvier 2021.Hide Footnote L’octroi de postes à des militaires permet au CNSP de récompenser des alliés pour leur fidélité au moment du coup d’Etat.[fn]Voir « Elite Bargains and Political Deals in Mali’s Transition », op.cit. Voir également Boubacar Haïdara, « Militarisation du pouvoir et politisation des militaires au Mali », Benbere.org, 4 février 2021.Hide Footnote Il consolide sa base à l’intérieur d’une armée qui, par le passé, a révélé de graves et violentes divisions. La nomination de militaires à des postes clés permet également au CNSP d’étendre son influence au sein de l’appareil d’Etat et de moins dépendre des civils.

Plus généralement, la présence d’officiers supérieurs ou de personnalités nommées par leur entremise au sein des deux centres névralgiques de l’Etat malien – le palais présidentiel de Koulouba et la cité ministérielle – leur offre une influence décisive sur toutes les décisions qui y sont prises.[fn]Les ministres des Finances et de l’Economie et celui des Mines sont ainsi des militaires, que le remaniement de mai 2021 essaiera en vain d’écarter. Entretien de Crisis Group, chercheur malien, Bamako, juin 2021.Hide Footnote Enfin, les militaires, très présents au niveau du ministère de l’Administration territoriale et des gouvernorats, se positionnent pour orienter l’organisation et donc l’issue des élections qui doivent mettre un terme à la transition.

Les militaires du CNSP ont témoigné d’une indéniable habileté politique pour garder une grande influence sur les organes de la transition et affaiblir la coalition du M5-RFP.[fn]Cette habileté s’explique en partie par l’entourage des militaires du CNSP, composé de jeunes conseillers civils, souvent eux-mêmes issus de familles de militaires ou originaires de Kati, ville où est située la principale garnison de l’armée malienne. Beaucoup d’observateurs estiment par ailleurs que les militaires ont bénéficié des conseils de responsables politiques expérimentés désireux de gagner leur faveur et de marginaliser leurs rivaux du M5-RFP. Entretiens de Crisis Group, responsable politique malien et membre du comité d’experts, Bamako, janvier 2021.Hide Footnote Un décret daté du 18 janvier 2021 dissout officiellement le CNSP, une exigence posée par la Cedeao dès le mois d’août 2020. Mais il ne faut pas se méprendre sur la portée de ce décret : cette dissolution survient à l’issue d’un processus qui a permis aux membres du CNSP de s’installer aux commandes de l’Etat malien. Si la pression des acteurs internes et externes a forcé à un minimum de partage des responsabilités, les cinq principaux membres du CNSP apparus dans la nuit du 18 au 19 août sur les écrans de la télévision publique malienne influencent fortement toutes les décisions importantes prises par les autorités de transition.

Cependant, en se préoccupant surtout d’affaiblir leurs rivaux civils et de conserver leur influence, les militaires du CNSP ont empêché la constitution d’un vaste mouvement de soutien à la transition parmi les forces politiques et sociales. Le gouvernement de Moctar Ouane s’en est trouvé affaibli, sans base politique forte.

B. Une transition rapidement en panne d’actions

La mobilisation populaire qui a débouché sur l’éviction du président Ibrahim Boubacar Keïta et de son gouvernement était porteuse d’une vaste aspiration au changement, qui n’a que très peu été entendue. Les autorités de transition avaient promis de répondre à cette aspiration en posant les jalons d’un nouveau Mali, le « Mali Koura » que les manifestations anti-IBK de l’été 2020 appelaient de leurs vœux. La feuille de route de la transition, adoptée en même temps que la charte, comportait six axes ambitieux, eux-mêmes déclinés en sous-objectifs.[fn]Ces six axes sont : le renforcement de la sécurité sur l’ensemble du territoire national, la promotion de la bonne gouvernance, la refondation du système éducatif, les réformes politiques et institutionnelles, l’adoption d’un pacte de stabilité sociale et l’organisation des élections générales. Feuille de route de la transition, non signée, 12 septembre 2020.Hide Footnote Mais le premier gouvernement de transition n’est pas parvenu à concrétiser les grandes propositions de cette feuille de route.

Les élites dirigeantes ont peu d’intérêt à traduire en actes concrets l’aspiration à une gestion plus vertueuse des fonds publics.

Ni le président N’Daw ni le Premier ministre Ouane n’ont su ou voulu poser les bases d’un assainissement des finances publiques. N’Daw avait pourtant annoncé, dès le départ, un combat sans concession contre le « fléau de la corruption », une promesse également formulée par le président IBK lors de sa première année de mandat.[fn]Il a promis « l’imprescriptibilité du crime d’atteinte aux deniers publics ». « Lettre d’orientation du chef de l’Etat, S.E.M. Bah N’Daw, au Premier ministre et au gouvernement de transition », Bamako, 9 octobre 2020.Hide Footnote En neuf mois de transition, rien de substantiel n’a été réalisé ni même entamé dans ce domaine.[fn]En vertu de l’article 10 de la charte de la transition, tous les membres des organes de transition ont l’obligation de déclarer leurs biens par écrit au président de la Cour suprême, dans un délai de 48 heures après leur entrée en fonction. Au moment de la publication de ce rapport, aucun n’avait respecté cet engagement. De même, les autorités de transition avaient promis des audits des administrations publiques, notamment dans les domaines de la défense, de la sécurité intérieure et de la justice (axe 2.5 du Plan d’action du gouvernement), mais aucun n’a été réalisé.Hide Footnote Le pays ne manque pourtant pas de mécanismes de lutte contre la grande corruption et le détournement des biens publics.[fn]On peut citer la Cellule d’appui aux structures de contrôle de l’administration (Casca), le Contrôle général des services publics, les inspections ministérielles, la Cour des comptes, la Cellule nationale de traitement des informations financières (Centif), le bureau du vérificateur général, l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite (Oclei), le Pôle économique et financier, et enfin le Pôle judiciaire spécialisé. « Contre la corruption : Le gouvernement à la traîne », maliactu.net, 1er mars 2021.Hide Footnote Mais les élites dirigeantes ont peu d’intérêt à traduire en actes concrets l’aspiration à une gestion plus vertueuse des fonds publics. Le faire risquerait d’aller à l’encontre de puissants intérêts politiques et économiques.

De même, le premier gouvernement de transition s’était engagé à rouvrir le chantier des réformes des institutions politiques, en particulier la loi électorale, la loi sur les partis politiques et l’épineuse question de la révision de la Constitution de 1992, mais il n’a pas beaucoup avancé sur ces dossiers. Après des mois d’hésitations, le président N’Daw et son Premier ministre ont réalisé qu’il leur manquait une base politique solide pour soutenir un projet aussi vaste qu’une révision constitutionnelle. La création en avril 2021 d’un Comité d’orientation stratégique, comprenant cinquante membres issus des partis politiques, de la société civile et des autorités coutumières et religieuses, constituait un pas positif vers un processus de consultation visant à établir une telle base de soutien. Mais ce processus s’est avéré très lent et le calendrier fixé par le gouvernement excessivement ambitieux (dépôt d’un nouveau projet de constitution auprès du CNT le 2 juillet 2021 et organisation d’un référendum populaire le 31 octobre 2021).[fn]La base légale d’un changement de constitution en période de transition peut faire l’objet de contestations dans un contexte marqué par l’absence d’un président ou d’une Assemblée nationale élus, les deux seules institutions en droit de proposer une révision constitutionnelle selon la Constitution malienne. Voir Constitution de la République du Mali, article 118, 12 janvier 1992.Hide Footnote

Sous la pression des partenaires internationaux pour tenir la période d’exception dans un délai de dix-huit mois, les autorités de transition ont, malgré ce temps court, l’ambition de réformer le système électoral. Ce système a en effet été la source d’importantes tensions politiques ces dernières années, dont, notamment, la crise électorale qui a conduit à l’émergence du M5-RFP. Dès 2019, le Dialogue national inclusif avait recommandé la mise en place d’un « organe unique et indépendant chargé de l’organisation des élections », une recommandation relayée ensuite par le M5-RFP.

La question électorale a suscité de nombreuses tensions entre les militaires et les forces politiques, mais aussi de la défiance entre autorités civiles et militaires de la transition. Le dossier avançait très mal malgré un effort de consultation des forces politiques et sociales déployé par le président N’Daw début 2021.[fn]Ainsi les tentatives d’enregistrer les nouveaux jeunes électeurs ont été mal et hâtivement organisées au niveau des organes en charge de l’enregistrement. Elles ont donné des résultats très décevants, peu susceptibles de renforcer la crédibilité du fichier électoral. Entretien de Crisis Group, membre d’une institution internationale suivant le dossier électoral, mars 2021.Hide Footnote N’Daw s’est pourtant toujours montré soucieux, en public, de respecter ses engagements et de tenir les délais imposés par la charte de la transition. Le 16 avril 2021, le ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation a annoncé le calendrier électoral. Le référendum sur la révision de la Constitution était prévu le 31 octobre 2021. Il devait être suivi des élections présidentielles et législatives dont le premier tour devait se dérouler le 27 février 2022. Même avant le second coup des 24 et 25 mai, de nombreux observateurs jugeaient ce calendrier irréaliste. Les militaires du CNSP, dont beaucoup rappellent qu’ils voulaient une transition de trois ans, semblent moins pressés de se rendre aux urnes et aspirent peut-être à trouver la meilleure manière d’asseoir leur pouvoir dans la durée. 

Dans le domaine sécuritaire, en revanche, les autorités de transition ont pris des mesures plus courageuses. Elles ont notamment accéléré l’adoption, le 18 décembre 2020, d’une feuille de route actualisée pour la mise en œuvre de l’accord de paix signé en 2015, puis la tenue à Kidal d’une session ministérielle du Comité de suivi de l’accord (CSA), l’organe chargé de suivre la mise en œuvre de l’accord, le 11 février 2021. Le gouvernement malien y était représenté par le colonel-major Wagué, membre de l’ex-CNSP et ministre de la Réconciliation nationale. L’intégration, dès octobre, de ministres issus des deux coalitions de groupes signataires de l’accord de paix avait constitué un geste remarqué, en rupture avec l’attitude plus timorée des précédents gouvernements.

Les autorités de transition n’ont pas su améliorer de façon substantielle la situation sécuritaire ni rétablir la présence de l’Etat dans les territoires affectés par les insurrections armées.

Pour autant, les autorités de transition n’ont pas su améliorer de façon substantielle la situation sécuritaire ni rétablir la présence de l’Etat dans les territoires affectés par les insurrections armées.[fn]Du côté du retour de l’Etat dans les territoires frappés par les violences, les résultats se révèlent toujours aussi faibles après des années d’investissement : dans le nord et le centre, à peine 17 pour cent des administrateurs territoriaux étaient en poste début 2021, une proportion qui tombe à 10 pour cent pour la catégorie des sous-préfets, la plus proche des zones rurales où l’Etat n’arrive toujours pas à reprendre pied. « La situation au Mali », Rapport du secrétaire-général des Nations unies, S2021/299, 26 mars 2021.Hide Footnote La tenue de la session du CSA à Kidal n’a pas débouché sur des décisions majeures susceptibles d’accélérer réellement la mise en œuvre de l’accord de paix de 2015. En avril 2021, l’assassinat dans des conditions non élucidées de Sidi Brahim Ould Sidat, président de la principale coalition rebelle, la Coordination des mouvements de l’Azawad, a d’ailleurs jeté le trouble sur la mise en œuvre de l’accord.

Enfin, même au niveau de la réforme de l’outil sécuritaire, des gestes forts restent attendus, comme la mise en place d’une base de données permettant la gestion informatisée des ressources humaines au sein des forces de défense et de sécurité que les partenaires internationaux réclament depuis des années. Des épisodes de violences armées dans des zones jusque-là plutôt épargnées, comme la région de Bougouni, au sud-est de Bamako, ont même suscité des interrogations sur la capacité réelle des militaires de l’ex-CNSP à endiguer l’expansion des jihadistes.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur malien, mai 2021.Hide Footnote

Neuf mois après le coup d’Etat d’août 2020, la transition semblait faire du sur place alors que la situation sécuritaire ne connaissait pas d’amélioration significative. C’est dans ce contexte qu’en mai, un remaniement ministériel révèle les tensions qui paralysent l’action gouvernementale et donne aux militaires de l’ex-CNSP l’occasion d’une nouvelle intervention brutale sur la scène politique.

III. Le coup dans le coup

L’action du gouvernement Ouane a été paralysée par la rivalité, au sein des autorités de transition, entre les civils – essentiellement l’équipe directement nommée par Ouane – et les militaires de l’ex-CNSP. La méfiance s’est progressivement installée entre ces deux camps.

Les jeunes colonels ont soupçonné le président N’Daw et Moctar Ouane de chercher à les marginaliser. Dès le départ, ils leur ont reproché de ne pas tenir suffisamment tête à la Cedeao sur plusieurs points majeurs, stipulés dans la charte lue et adoptée le 12 septembre, mais finalement retirés de la version écrite publiée au journal officiel après les négociations avec l’organisation régionale. Le vice-président Assimi Goïta se serait également plaint que le président N’Daw ne le conviait pas systématiquement aux conseils des ministres où se décidaient les nominations aux hautes fonctions administratives.[fn]Le Premier ministre Ouane pouvait user de son pouvoir de co-signature des actes ministériels pour bloquer ou retarder des propositions de nomination soumises par les ministères contrôlés par des proches de l’ex-CNSP.Hide Footnote De leur côté, les membres du gouvernement proches d’Ouane s’agaçaient que des ministres choisis, selon eux, non pour leurs compétences, mais pour leur proximité avec le CNSP, témoignent d’une faible solidarité gouvernementale ou entravent par leur inertie la conception puis la mise en œuvre du Plan d’action du gouvernement.[fn]Le ministère de la Défense semblait, à leurs yeux, bloquer des dossiers importants sur lesquels les partenaires internationaux faisaient pression, notamment la bancarisation des salaires de l’armée et le début de l’audit général. Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur, juin 2021.Hide Footnote

A. Du coup de force politique au coup d’Etat militaire

Alors que son action patinait, le gouvernement Ouane a cherché à s’affranchir progressivement des interférences des militaires sur son action et à élargir, par des consultations avec les forces sociales et politiques du pays, la base politique sur laquelle il pouvait s’appuyer. Le président N’Daw, pourtant choisi par les militaires, est alors devenu un allié de circonstance. Visiblement peu favorable à la militarisation du pouvoir politique, N’Daw était désireux de tenir son engagement d’une transition de dix-huit mois. Il a, pour cette raison, soutenu les efforts visant à débloquer l’action du gouvernement et à respecter les délais fixés, en particulier les échéances électorales.

Face aux difficultés rencontrées par le gouvernement, les autorités de transition se sont entendues pour procéder à un remaniement ministériel. Pour poursuivre les efforts d’ouverture aux forces politiques, le président N’Daw a reconduit son Premier ministre tout juste démissionnaire et lui a demandé de reformer un gouvernement le 14 mai 2021. Cette décision a d’emblée créé des tensions avec les militaires de l’ex-CNSP, dont une partie espérait se débarrasser de Moctar Ouane et de son équipe, avec lesquels ils n’entretenaient pas de bonnes relations.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur malien, juin 2021.Hide Footnote A cette occasion, Ouane et N’Daw tentent leur va-tout en utilisant la part de prérogatives qui échappe encore aux militaires : le pouvoir de nommer officiellement les ministres et de les défaire. 

Le second gouvernement de Moctar Ouane est nommé le 24 mai. Comme attendu, les représentants des grands partis politiques font leur entrée. En revanche, deux des trois membres du CNSP, les colonels Sadio Camara (ministre de la Défense du premier gouvernement Ouane) et Modibo Koné (ministre de la Sécurité intérieure), tous deux membres de la garde nationale, sont absents et remplacés par deux généraux, l’un de l’armée de l’air et l’autre de l’armée de terre. Par ailleurs, les ministres de l’Economie et celui des Mines, deux postes stratégiques dont les titulaires sont réputés très proches de l’ex-CNSP, sortent également du gouvernement.

A la manœuvre politique du président N’Daw, les militaires de l’ex-CNSP répondent par un second coup d’Etat.[fn]La virulence de leur réaction s’explique en partie par le souvenir du sort réservé aux putschistes de 2012 qui, rapidement écartés du jeu politique et mis aux arrêts comme le général Sanogo, ont été les grands perdants du retour au pouvoir des autorités civiles en 2013.Hide Footnote Dans les heures qui suivent l’annonce du gouvernement, le président N’Daw et son Premier ministre sont mis aux arrêts avec d’autres personnalités dont les nouveaux ministres de la Défense et de la Sécurité intérieure, le secrétaire général de la présidence, le chef de la sécurité d’Etat et son prédécesseur, exilé depuis la chute d’IBK et de retour à Bamako pour une affaire privée.

Dans un discours télévisé lu le 25 mai, le vice-président Goïta assume la responsabilité de ces arrestations et annonce avoir placé le président et son Premier ministre « hors de leurs prérogatives ».[fn]Journal de l’ORTM, « Communiqué du vice-président Assimi Goïta sur les arrestations de Bah N’Daw & Moctar Ouane », vidéo, Youtube, 25 mai 2021.Hide Footnote Leur démission, sans nul doute obtenue sous la contrainte, est rendue publique dans les heures qui suivent. Le 28 mai, la Cour constitutionnelle, constatant la vacance du pouvoir, déclare Assimi Goïta chef de l’Etat et président de la transition. L’arrêt de la cour, qui feint d’ignorer les conditions de la démission du président, décrédibilise un peu plus des institutions maliennes soumises aux coups de force des militaires.

 Quelques zones d’ombre entourent ces évènements et laissent planer des doutes sur l’état des forces en présence. Le président Bah N’Daw aurait reçu plusieurs avertissements des chancelleries occidentales comme de ses pairs ouest-africains, l’informant que les jeunes colonels, à la tête de la junte ayant renversé le président IBK en août 2020, étaient mécontents du remaniement à venir.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, juin 2021.Hide Footnote Beaucoup l’invitaient à ménager de jeunes militaires qui ne s’étaient jusqu’alors pas montrés brutaux.

Bah N’Daw, convaincu selon certaines sources d’avoir le soutien d’une partie de l’armée, a néanmoins décidé de procéder à ce remaniement controversé.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, juin 2021.Hide Footnote Anticipant que l’éviction de ministres de l’ex-CNSP allait créer de fortes tensions, Ouane aurait proposé, sans succès, aux ministres Koné et Camara de reprendre d’autres fonctions (Camara devait passer à la Sécurité intérieure et Koné aux Transports). Plusieurs sources mentionnent également des divisions au sein des forces de sécurité et en particulier au sein de l’ex-CNSP autour de ce remaniement.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, mai et juin 2021.Hide Footnote Le 24 mai, pendant quelques heures, des rumeurs jamais confirmées ont couru, laissant entendre que des éléments de la garde nationale auraient également tenté d’arrêter le vice-président Goïta.[fn]Un officier supérieur de la garde nationale aurait été approché pour prendre le ministère de l’Intérieur en remplacement de Modibo Koné, mais aurait fait défaut au dernier moment, nourrissant le sentiment que la garde nationale était écartée du gouvernement. En réalité, des éléments de la garde nationale sont associés au président N’Daw et le soutiennent, à commencer par son chef d’état-major particulier, remplacé peu après le second coup. Les corps de défense et de sécurité ne sont pas homogènes, mais traversés par des sous-groupes d’officiers mus par des intérêts communs.Hide Footnote

B. Retour à la case départ

A l’exception de petites manifestations peu spontanées en soutien à l’action des militaires, la rue malienne ne s’est pas mobilisée face aux évènements des 24 et 25 mai. Ces derniers ont été abondamment commentés sur les réseaux sociaux, mais aucun mouvement populaire d’envergure ne s’est formé pour soutenir ni les autorités civiles déchues ni les jeunes colonels. L’absence de mobilisation profite finalement aux acteurs qui emploient la force. Ces acteurs se sont cependant gardés, jusqu’ici, d’en faire un usage excessif à l’égard des civils. Les coups d’Etat d’août 2020 et de mai 2021 ont en effet en commun d’avoir fait un nombre très limité de victimes.

Les militaires ne peuvent cependant pas gouverner seuls le pays. Non seulement les acteurs internationaux exigent le retour d’un civil à la primature (voir section suivante) mais les forces politiques maliennes, sans imposer le retour de N’Daw et Ouane, ne sont pas disposées à laisser l’exercice entier du pouvoir aux « jeunes colonels ».

Investi président le 7 juin, Assimi Goïta n’a donc guère eu d’autres choix que de nommer un civil, Choguel Maïga, vieux routier de la politique malienne et membre du comité directeur du M5-RFP, au poste de Premier ministre. L’alliance apparait fragile, presque contre nature. Après le 18 août 2020, Choguel Maïga avait dénoncé la « militarisation » du régime de transition. Mais Maïga et les jeunes colonels ont un adversaire en commun : la génération des responsables politiques de 1991, qui a longtemps tenu sans partage les rênes du pouvoir. Il est difficile de savoir si cela suffira à maintenir uni cet attelage politico-militaire.

Les militaires de l’ex-CNSP ont désormais publiquement démontré qu’ils étaient les véritables maitres du jeu politique. Ils aspirent probablement à consolider durablement leur présence même si, officiellement, ils se réfèrent toujours à la transition de dix-huit mois se terminant, en principe, fin février 2022. Dans ce contexte, la marge de manœuvre du Premier ministre civil est limitée. La composante civile de la transition sert principalement de bouclier permettant aux militaires d’éviter les sanctions et de ne pas s’exposer en assumant directement la gestion des affaires publiques. Le M5-RFP ne semble pas faire bloc derrière le nouveau Premier ministre, et l’ancienne autorité morale du mouvement, l’imam Dicko, sans avoir perdu toute son influence, n’est plus aussi central dans le jeu politique qu’il l’a été entre juin et août 2020.[fn]L’imam Dicko, après être arrivé au terme de ses deux mandats à la tête du Haut conseil de l’islam au Mali, a laissé se créer autour de lui la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Dicko (CMAS) dirigée par son gendre, Issa Kaou Djim. La CMAS a été l’une des principales chevilles ouvrières du M5-RFP alors que l’imam Dicko est apparu comme la grande figure morale soutenant les manifestations contre IBK de juin à août 2020. Cependant, quelques jours après le coup d‘Etat du 18 août, et peu après avoir reçu une visite du CNSP, l’imam Dicko déclarait publiquement que le départ d’IBK marquait la fin de sa mission et qu’il retournait dans sa mosquée. L’imam Dicko a, par la suite, enregistré la défection de proches qui se sont alliés au CNSP. Issa Kaou Djim, devenu quatrième vice-président du CNT, a par exemple été officieusement désavoué par l’imam Dicko pour le soutien trop direct qu’il apporte au colonel Assimi Goïta, l’encourageant notamment à se porter candidat en 2022.  Voir « Issa Kaou Djim : de l’imam Dicko à Assimi Goïta, portrait d’un « affranchi », Jeune Afrique, 16 avril 2021.Hide Footnote

Le cabinet formé par Choguel Maïga témoigne de l’influence des militaires sur l’exécutif malien. S’il intègre des membres issus du M5-RFP, il reconduit surtout dans leurs fonctions les principaux membres et alliés de l’ex-CNSP qui avaient été évincés du second gouvernement Ouane.[fn]Les ministres de la Défense, de l’Economie et des Mines ont été remis en place. Seul Modibo Koné, ancien ministre de l’Intérieur, n’a pas été reconduit, mais il est pressenti pour prendre la tête de la Sécurité d’Etat, un poste sans doute tout aussi stratégique pour la stabilité de la junte au pouvoir.Hide Footnote Le 30 juillet 2021, le Premier ministre a présenté un nouveau Plan d’action gouvernemental (PAG) devant les membres du CNT, dont il dénonçait le manque de légitimité jusqu’à sa nomination. Organisé autour de quatre axes au lieu des six du précédent gouvernement, ce plan apparait cependant bien ambitieux pour les sept mois qui restent avant la tenue d’élections présidentielles dont Choguel Maiga assure qu’il veut respecter le calendrier.[fn]Les quatre axes sont : « 1. Le renforcement de la sécurité sur l’ensemble du territoire national ; 2. Les réformes politiques et institutionnelles ; 3. L’organisation des élections générales ; 4. La promotion de la bonne gouvernance et l’adoption d’un pacte de stabilité ». Yama Diallo, « Présentation du PAG : Choguel Maïga prudent mais ambitieux », Malikilé, no. 903 (2 août 2021). Voir aussi les débats entre le Premier ministre et les membres du CNT qui ont suivi la présentation. « CNT : débat sur le PAG du Premier ministre », vidéo, Youtube, 2 août 2021.Hide Footnote Malgré la bonne volonté affichée, cette nouvelle version du PAG apparait peu réaliste dans un délai aussi court et nourrit le sentiment que la transition fait toujours du sur place.

Dans une réunion avec le corps diplomatique le 9 septembre 2021, le Premier ministre a souligné « la nécessité d’organiser, tout d’abord, les Assises nationales de la refondation, afin de se mettre d’accord sur un large consensus national, assorti d’un chronogramme précis et détaillé devant conduire aux élections générales dans les plus brefs délais ».[fn]« Discours du Docteur Choguel Kokalla Maïga, Premier ministre, chef du Gouvernement, à l’occasion de la Réunion d’échange avec le corps diplomatique », Bamako, 9 septembre 2021.Hide Footnote Alors que ces assises, qui devaient se tenir entre juillet et août 2021 d’après le chronogramme du gouvernement, ont pris du retard, cette déclaration revient à justifier le report de facto des élections générales.[fn]« Plan d’action du gouvernement de transition 2021-2022 », juillet 2021 ; et « Mali : pour le Premier Ministre de la transition, les élections ne sont pas une priorité », RFI, 10 septembre 2021.Hide Footnote Dans la foulée, une partie de la classe politique a exprimé son refus de participer aux assises et a exigé la tenue des élections en février 2022.[fn]« Communiqué de presse du cadre d’échange des partis et regroupements des partis politiques pour une transition réussie au Mali », Bamako, 13 septembre 2021.Hide Footnote La question du report des élections divise la classe politique et la société civile. Elle va sans doute constituer l’un des principaux enjeux de la fin de l’année 2021 même si au moment de la publication de ce rapport, aucun camp ne semblait désireux ou même capable de mobiliser la rue malienne pour faire peser la balance en son sens.

IV. Les ambitions à la baisse des partenaires régionaux et internationaux

A. Les partenaires internationaux et le coup d’Etat d’août 2020

Au moment du renversement du président IBK, les principaux partenaires engagés au Mali ont fait preuve d’une certaine ambivalence à l’égard des autorités de transition et des militaires du CNSP en particulier. D’un côté, la plupart ont, dès le départ, condamné le renversement du président IBK et fait pression, plus ou moins selon les acteurs, pour un retour à l’ordre constitutionnel à l’issue d’une transition que tous souhaitaient courte.[fn]Dès le 18 août, la communauté internationale (Cedeao, ONU, Union africaine, Union européenne, France et Etats-Unis) condamne unanimement la prise de pouvoir par les militaires maliens et demande le rétablissement de l’ordre constitutionnel ainsi que la libération du président, du Premier ministre et des autres personnalités politiques arrêtées. Voir Jezequel, « Mali : défaire le coup d’Etat sans revenir en arrière », op. cit.Hide Footnote D’un autre côté, des Etats ou des organisations partenaires comme la France se sont voulus pragmatiques, estimant, sans le dire publiquement, que les militaires offraient une alternative possible à une classe politique corrompue.[fn]Entretien de Crisis Group, officiel français, Paris, août 2020.Hide Footnote  Ils espéraient que la nouvelle configuration serait porteuse de changement sur les dossiers qu’ils jugeaient prioritaires, comme la sécurité.

La Cedeao a d’abord incarné la fermeté à l’égard des militaires et de la transition.[fn]Suite au coup d’Etat du 18 août, la Cedeao suspend le Mali de tous ses organes de décision et appelle ses membres à fermer leurs frontières et à arrêter tous les flux et transactions économiques avec le Mali. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine suspend également le Mali jusqu’au retour de l’ordre constitutionnel. Tous les Etats membres de la Cedeao n’adoptent cependant pas la même position de fermeté, des pays comme le Togo, la Guinée-Bissau et, dans une moindre mesure, le Burkina Faso ont plutôt tenté de renouer les liens avec les nouvelles autorités et celles issues du CNSP en particulier. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, diplomate ouest-africain, octobre 2020 et mai 2021.Hide Footnote Les sanctions qu’elle a imposées dès le mois d’août 2020 ont réellement pesé sur les négociations avec le CNSP, permettant d’arracher plusieurs concessions aux militaires. L’organisation a obtenu la nomination d’un civil comme président de la transition et l’engagement que celle-ci ne dure pas plus de dix-huit mois, tandis que le CNSP voulait la prolonger sur trois ans. Néanmoins, le CNSP a également su manœuvrer pour préserver une influence centrale sur la transition. Pour contrebalancer l’influence des militaires, la Cedeao aurait pu s’appuyer plus solidement sur des forces internes comme le M5-RFP, mais les relations avec celui-ci s’étaient trop dégradées depuis le mois de juillet.[fn]Le M5-RFP jugeait que la Cedeao agissait comme une sorte de club des présidents ouest-africains et qu’elle cherchait surtout à protéger le régime IBK. Voir Choguel Maïga, « Déclaration n°3 du CS/M5-RFP sur le communiqué de la mission de médiation de la Cedeao », 20 juillet 2020.Hide Footnote

En octobre, après l’adoption de la charte de la transition et la nomination des autorités civiles de transition, la Cedeao a levé ses sanctions.[fn]« Mali : la Cedeao lève les sanctions imposées depuis le coup d’État du 18 août », RFI, 6 octobre 2020.Hide Footnote Un Groupe de suivi et de soutien à la transition (GST) au Mali, présidé par l’Union africaine, la Cedeao et la mission des Nations unies au Mali (Minusma), a été créé pour maintenir une forme de pression sur les autorités et s’assurer du respect de leurs engagements. Ce groupe continue de donner la priorité à l’accélération de la mise en œuvre de l’accord de paix issu du processus d’Alger et au retour à l’ordre constitutionnel, à l’issue d’une transition de dix-huit mois. Mais le rôle du GST dans l’accompagnement des autorités de transition vers un changement vertueux de la gouvernance au Mali, par exemple à travers un meilleur contrôle des finances publiques, reste minime.

D’autres partenaires, essentiellement parmi les Européens, voulaient voir dans la transition une occasion de rompre avec l’inertie de l’ère IBK et ont adopté une attitude plus ouverte à l’égard des nouvelles autorités.[fn]Des partenaires comme la France ont condamné le coup, mais des officiels français ont fait très rapidement savoir, de manière informelle et non publique, que les autorités françaises considéraient les militaires du CNSP comme des officiers éduqués et bien différents des putschistes de 2012. Entretiens de Crisis Group, officiels français, Paris, août 2020 ; Bamako, janvier 2021.Hide Footnote Alors que le partenariat était souvent difficile avec les précédents gouvernements, les autorités de transition – et plus précisément les militaires issus du CNSP – ont d’abord été considérées comme des acteurs proactifs, notamment sur les dossiers prioritaires aux yeux des partenaires comme la sécurité et l’application de l’accord de paix.

La France, par exemple, a évalué dans une large mesure les progrès de la transition à l’aune des critères qui lui importaient, le premier étant une meilleure coopération sur les dossiers sécuritaires.[fn]Interrogé sur le bilan des premiers mois de la transition, un représentant de la diplomatie française l’estime positif à l’aune des avancées sur des dossiers essentiellement sécuritaires : génération plus rapide de forces militaires pour les opérations conjointes, visite conjointe du vice-président Goïta, du commandant de la force Barkhane et de l’ambassadeur de France sur le terrain dans le Gourma malien, plus grande ouverture à la présence de militaires de la mission de formation des forces maliennes de l’Union européenne au sein de l’état-major des Forces armées maliennes, meilleure communication sur la coopération avec les forces internationales, reprise des assises militaires à Sévaré. En revanche, sur les dossiers liés à la gouvernance ou au déploiement de l’Etat, la même source concède ne pouvoir constater que quelques timides « frémissements », des rumeurs de retour de fonctionnaires au nord et, en tout cas, aucune action décisive de la part des nouvelles autorités. Entretien de Crisis Group, diplomates français, Bamako, janvier 2021.  Hide Footnote Lors du sommet de N’Djaména en février 2021, le président français Emmanuel Macron a ainsi déclaré : « En quelques mois, je dois bien dire que ces autorités de transition ont donné plus de gages que les autorités précédentes en trois ans. Ce réalignement avec les nouvelles autorités de transition maliennes […] ouvre une fenêtre d’opportunité pour effectuer des percées militaires, civiles et politiques ».[fn]« Déclaration d’Emmanuel Macron, président de la République, sur la lutte contre le terrorisme au Sahel », 16 février 2021.Hide Footnote Les autorités françaises ont félicité des autorités de transition qui n’avaient pourtant pas beaucoup avancé sur les dossiers liés à la gouvernance ou à la lutte contre la corruption.

Les dirigeants maliens de la transition préfèrent risquer de perdre une partie de l’aide, parfois plusieurs dizaines de millions d’euros, que d’entreprendre certaines ré-formes.

Des partenaires comme l’Union européenne ou la Banque mondiale ont poursuivi leurs efforts pour développer à l’égard des autorités maliennes une approche dite « transactionnelle » qui, de l’aveu même de ses promoteurs, n’a guère porté ses fruits jusqu’ici.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomate européen, Bamako, février 2021.Hide Footnote Ce terme récent correspond en réalité à une pratique ancienne : il s’agit de conditionner le soutien financier au respect d’un certain nombre de critères censés mesurer les progrès accomplis notamment dans le domaine de la gouvernance. Mais les dirigeants maliens de la transition préfèrent risquer de perdre une partie de l’aide, parfois plusieurs dizaines de millions d’euros, que d’entreprendre certaines réformes.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomate occidental, membre des institutions financières internationales, Bamako, janvier 2021.Hide Footnote Cette attitude est difficile à comprendre pour les bailleurs. Aux yeux des autorités maliennes, le risque est modéré, car les partenaires finissent généralement par décaisser l’essentiel de l’aide pour soutenir un Etat dont ils craignent l’effondrement préjudiciable à la stabilité régionale et également porteur de lourdes conséquences pour la population malienne.[fn]Ce fut le cas en juin 2014 lorsque, suite à de graves affaires de malversations sur des fonds publics, le Fonds monétaire international et, par la suite, la Banque mondiale ont suspendu ses programmes au Mali. Ils les ont vite rétablis quelques mois plus tard sous la pression d’autres partenaires internationaux sans que la gouvernance financière du pays n’ait vraiment changé. « Mali : après le FMI, la Banque mondiale repousse le versement de son aide », Jeune Afrique, 26 juin 2014.Hide Footnote

Lors du coup d’Etat d’août 2020, la grande majorité des partenaires semblaient se résoudre à baisser leurs ambitions à l’égard de la transition et à se concentrer sur le soutien à l’organisation d’élections dans un délai de dix-huit mois.[fn]Le rapport du 26 mars 2021 au secrétaire-général des Nations unies sur la situation au Mali reflète bien la priorité donnée à l’organisation des élections et les positions plus vagues concernant les autres chantiers de la transition : « En coordination avec d’autres représentants de la communauté internationale au Mali, le Représentant spécial du Secrétaire-général a continué d’appeler de ses vœux une transition pacifique et inclusive et d’appuyer des initiatives favorisant la tenue d’élections libres, équitables et crédibles. Il a encouragé les autorités, les dirigeants politiques et les acteurs de la société civile à se concentrer sur des objectifs réalisables et sur les réformes à privilégier pendant la période de transition ». « La situation au Mali », op. cit. p. 3.Hide Footnote Beaucoup avaient accepté que les autorités de transition, dominées par les militaires, n’avaient ni la marge de manœuvre ni la légitimité suffisante pour engager des réformes de fond en matière de gouvernance. Le coup d’Etat de mai 2021 a dégradé à nouveau les relations avec les partenaires et douché les espoirs de ceux qui souhaitaient une transition courte. 

B. Les partenaires internationaux et le coup d’Etat de mai 2021

Comparé à celui d’août 2020, le coup d’Etat de mai 2021 a donné lieu à des sanctions plus modérées de la part des partenaires internationaux et en particulier de la Cedeao.[fn]Plusieurs raisons peuvent l’expliquer. En août, des pays comme la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et la Guinée, en période électorale, avaient plus intérêt à condamner fermement un coup d’Etat militaire. Par ailleurs, le bras de fer entre la Cedeao et la junte a consommé beaucoup d’énergie pour des résultats finalement très faibles au vu des évènements de mai 2021. Cela a pu décourager les pays de la Cedeao de se lancer dans un nouveau bras de fer diplomatique risquant de mettre à l’épreuve la solidarité des Etats membres. En effet, les sanctions économiques qui ont permis en août-septembre de peser sur le CNSP n’ont pas été respectées par tous les Etats de la Cedeao, la Côte d’Ivoire en particulier se serait plainte à l’époque que des pays en auraient profité pour lui faire une concurrence commerciale déloyale. Hide Footnote Certes, ils ont unanimement condamné les évènements des 24 et 25 mai. Mais ils se sont contentés de réclamer la nomination d’un Premier ministre civil et de réitérer l’exigence d’une transition de dix-huit mois maximum à compter du premier coup d’Etat de 2020, une perspective pourtant de plus en plus improbable.[fn]Trois élections sensibles (en Côte d’Ivoire, Guinée et Burkina Faso) étaient prévues pour fin 2020. En août 2020, les présidents en exercice de la Cedeao ont condamné avec plus de fermeté l’irruption de militaires dans la vie politique au Mali qui pouvait inspirer d’autres aventures dans un contexte électoral chargé. A l’inverse, en mai 2021, ces élections étaient derrière les protagonistes et s’étaient globalement déroulées dans le calme. Dans ce nouveau contexte, la Cedeao s’est montrée moins ferme envers des militaires qu’elle avait par ailleurs appris à fréquenter et connaître depuis presque un an. Entretien téléphonique de Crisis Group, diplomate ouest-africain, juin 2021. Hide Footnote Dès le 27 mai, la mission de l’Union européenne consacrée à la formation des forces armées maliennes annonçait qu’elle maintenait ses activités en dépit du coup d’Etat, faisant une distinction peu convaincante entre les évènements politiques et la formation des forces de défense au moment où celles-ci renversaient pour la deuxième fois en neuf mois des autorités civiles. Des partenaires comme la France ou les Etats-Unis ont provisoirement suspendu tout ou partie de leur coopération militaire.[fn]Le fait que la France n’ait pas condamné la prise du pouvoir par des militaires au Tchad après la mort du Président Déby en avril 2021 a pu influencer la décision des membres de l’ex-CNSP de renverser Bah N’Daw un mois après. La France a cependant plus fermement condamné les évènements de mai 2021 à Bamako, donnant d’ailleurs l’impression d’un « deux poids deux mesures » entre le Mali et le Tchad. Pour une analyse des évènements au Tchad, voir « Tchad : quels risques après la mort d’Idriss Déby », commentaire de Crisis Group, 22 avril 2021.Hide Footnote Dès le 2 juillet, la France a néanmoins annoncé qu’elle reprenait la coopération militaire avec le Mali suspendue depuis le 3 juin.[fn]« Reprise de la coopération opérationnelle entre l’opération Barkhane et les Forces armées maliennes », communiqué du ministère des Armées français, 2 juillet 2021.Hide Footnote Il était à l’évidence difficile de maintenir des troupes françaises au Mali sans relation avec les troupes du pays hôte.

Au niveau des sanctions économiques, peu de décisions fermes ont été prises jusqu’ici.

Au niveau des sanctions économiques, peu de décisions fermes ont été prises jusqu’ici. Dès le 4 juin, la Banque mondiale a annoncé que, conformément à ses procédures, elle suspendait provisoirement les décaissements sur ses programmes au Mali, le temps de procéder à un examen de la situation comme elle l’avait déjà fait après le coup d’Etat d’août 2021, avant de reprendre ses activités.[fn]La Banque mondiale a annoncé au gouvernement malien la reprise de ses activités par lettre du 7 septembre 2021. « Courrier de la directrice des opérations de la Banque mondiale pour le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad au ministre de l'Economie et des Finances », 7 septembre 2021.Hide Footnote L’Union européenne avait annoncé le déboursement d’une nouvelle tranche d’aide budgétaire dont le devenir reste aujourd’hui bien incertain, bien qu’elle ne soit pas encore officiellement suspendue. 

La position de la Russie a suscité de nombreux commentaires.[fn]Le rôle de la Turquie intrigue également. L’ambassadeur de la Turquie a, en effet, été l’un des tout premiers visiteurs des nouvelles autorités militaires en août 2020. Pour le rôle de la Turquie au Mali et plus largement au Sahel, voir Hannah Armstrong, « La Turquie au Sahel », commentaire de Crisis Group, 27 juillet 2021.Hide Footnote Fin mai, des soutiens du CNSP ont organisé de petites manifestations prorusses pour demander au président Poutine de déployer des troupes et de remplacer la France. De telles manifestations ne sont pas nouvelles, mais elles ont une résonnance particulière alors qu’Emmanuel Macron a annoncé l’allégement du dispositif Barkhane. La diplomatie russe s’est activée et a organisé une visite ministérielle en juin à Bamako. Des négociations seraient en cours entre le gouvernement de transition et la société Wagner, une société de mercenariat russe proche du Kremlin, pour la venue d’instructeurs militaires dont les missions pourraient inclure la protection de sites ou  de personnes sensibles et la formation des militaires.[fn]« Deal allowing Russian mercenaries into Mali is close », Reuters, 13 septembre 2021.Hide Footnote Si une telle relation se concrétise, elle inaugurerait un changement majeur d’alliances pour le Mali.[fn]La Russie s’est également récemment investie en République centrafricaine, démontrant un activisme en Afrique subsaharienne qui pourrait présager d’un engagement plus fort au Mali. « Des mercenaires russes en Centrafrique », Deutsche Welle, 15 avril 2021.Hide Footnote Cette annonce, faite au moment où les autorités maliennes essayent de faire accepter un prolongement de la transition, constitue peut-être une manière de forcer la main des partenaires occidentaux.

Côté français, le président Macron semble avoir saisi le second coup d’Etat comme une opportunité de justifier la reconfiguration de la présence militaire française préparée depuis des mois. Cet évènement a en effet permis à la France de rejeter en partie la responsabilité de l’échec de la communauté internationale à stabiliser le Mali sur les autorités de ce pays, qui seraient plus occupées à se disputer le pouvoir qu’à résoudre la crise sécuritaire.

Dans les faits, les acteurs internationaux ont renoncé à exercer la même pression qu’en août-septembre dernier. Ils semblent avoir accepté la mainmise de Goïta et du CNSP sur le pouvoir. Si les partenaires reconnaissent par là qu’ils ont finalement des capacités limitées pour contraindre des acteurs comme le CNSP à quitter le pouvoir, ils se posent aujourd’hui beaucoup plus de questions sur le niveau d’engagement qu’ils doivent maintenir dans un pays en proie à une grave crise sécuritaire à la portée régionale.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, diplomate occidental, partenaire européen du Mali et membre des institutions financières internationales, juin 2021.Hide Footnote

Alors que les pressions et sanctions internationales s’amenuisent avec le temps, les partenaires internationaux ont, sans le vouloir, envoyé un mauvais signal aux autorités militaires. En dépit de leurs déclarations, les partenaires du Mali n’ont guère de levier pour empêcher les militaires de s’inscrire durablement au pouvoir s’ils tentent de le faire. Quelques jours après l’arrestation de Bah N’Daw et de Moctar Ouane, un proche conseiller du colonel Goïta faisait déjà savoir à mots voilés que la crise de mai 2021 rendrait sans doute difficile le respect scrupuleux du calendrier électoral tel qu’il avait été décidé quelques mois auparavant.[fn]« Le délai est très serré. Le chantier est très grand. Il y a un nouveau découpage territorial qui est annoncé, un référendum constitutionnel aussi est annoncé. Il y a la question de la création du Sénat. Donc toutes ces choses vont nous permettre d’analyser si c’est possible de respecter oui ou non le délai ». Entretien avec Youssouf Coulibaly, RFI, 28 mai 2021.Hide Footnote

V. Agir dans une période de doute

Beaucoup de partenaires étrangers du Mali confient leur désarroi face à une élite politique et militaire qui n’apparait toujours pas en mesure d’apporter une réponse efficace à la crise que traverse le Mali. Après le second coup d’Etat, cette élite semble s’enfermer un peu plus dans des querelles intestines autour des privilèges que confère le contrôle de l’Etat central.

Les partenaires internationaux portent également une part de responsabilité dans les errements qu’a connus la transition jusqu’ici. Ils ont trop longtemps maintenu leur assistance malgré les hauts niveaux de corruption. Ces dernières années, ils ont toujours privilégié les approches sécuritaires qui, selon eux, auraient dû permettre de stabiliser le pays, plutôt qu’investir dans des actions qui auraient pu contribuer à l’assainissement de la gestion des affaires publiques.

Dans ce contexte, beaucoup sont tentés d’assurer le service minimum, à savoir pour l’essentiel de continuer à décaisser les fonds d’aide pour éviter l’effondrement complet de l’Etat malien. Il existe cependant encore des leviers pour tirer quelques bénéfices de la période de transition et, avant tout, pour éviter une nouvelle sortie de route brutale.

Le gouvernement de transition devrait laisser aux autorités élues de manière démocratique le soin de soumettre à référendum un projet de nouvelle constitution et se concentrer sur le lancement d’un processus de consultations nationales sur la Constitution. Les nouvelles autorités maliennes devraient reconnaitre qu’elles n’ont ni la capacité ni la légitimité suffisante pour mener à bien de telles réformes. Les assises nationales de la refondation, annoncées par le Premier ministre en juillet 2021, sont en ce sens un pas dans la bonne direction, à condition que ces rencontres ne se bornent pas à énumérer une série de vœux pieux. Elles devraient se donner pour objectif d’identifier les obstacles qui ont jusqu’ici anéanti les initiatives de réformes d’envergure et discuter des moyens de les contourner.

Comme l’a laissé entendre le Premier ministre, ces assises vont entrainer le report des élections. Plutôt que de s’y opposer, les forces politiques comme les partenaires du Mali devraient demander en contrepartie que l’actuel président de la transition prenne l’engagement solennel que ce report ne dépassera pas quelques mois et confirmer qu’il ne s’y présentera pas, comme le veut la charte de la transition. Cela n’exclut en revanche pas une candidature d’un ancien militaire aux élections présidentielles, à condition que ce dernier ait quitté ses fonctions six mois avant le début de la campagne, conformément à la loi électorale de 2016.[fn]« Tout membre des forces armées ou de sécurité qui désire être candidat aux fonctions de président de la République doit démissionner six mois avant l’ouverture de la campagne ». Article 146 de la loi électorale du 17 octobre 2016, consulté sur le site de l’assemblée nationale du Mali.Hide Footnote

La période de la transition ne doit pas se résumer à l’organisation de nouvelles élections, elle peut servir à poser les jalons d’un changement plus durable dans la gestion des affaires politiques et publiques.

La période de la transition ne doit pas se résumer à l’organisation de nouvelles élections, elle peut servir à poser les jalons d’un changement plus durable dans la gestion des affaires politiques et publiques. De ce point de vue, les autorités actuelles devraient poursuivre les efforts entrepris par Bah N’Daw, le précédent président de la transition, visant à rassembler davantage les acteurs politiques et de la société civile autour des priorités de la transition. Le choix des réformes à opérer nécessite en effet un large consensus des acteurs maliens pour éviter les blocages préjudiciables à la bonne marche de la transition.

Parmi ces priorités, deux chantiers restent possibles et réalisables dans les délais impartis. En premier lieu, les forces politiques et sociales maliennes devraient prendre au mot les autorités de transition, et en particulier le président Goïta, qui a promis une meilleure gestion des deniers publics qui passerait par une réduction du train de vie de l’Etat.[fn]« Mali : le président Assimi Goïta s’engage à réduire le train de vie de l’Etat », maliweb.net, 7 juin 2021.Hide Footnote Certes, cette promesse a été faite maintes fois sans grand résultat par le passé, mais la multiplication d’organisations de lutte contre la corruption au sein de la société civile – comme la Plateforme contre la corruption et le chômage de Clément Dembélé – est une dynamique qu’il convient d’encourager. Les partenaires bilatéraux, mais aussi les partis politiques maliens, devraient soutenir ces organisations et s’appuyer sur leurs travaux pour faire de nouvelles propositions aux citoyens.

En second lieu, alors que des élections doivent théoriquement être organisées fin février 2022, l’adoption d’une nouvelle loi électorale et une révision consensuelle de la charte des partis pourraient aider à assainir le jeu électoral. D’une part, la réforme électorale, qui passe notamment par la création d’un organe unique de gestion des élections, fait partie des priorités de l’actuel plan d’action gouvernemental. L’indépendance de cet organe unique doit être garantie afin de réduire la mainmise trop forte de l’administration territoriale malienne sur l’organisation des élections.

D’autre part, une révision de la charte des partis, que le gouvernement envisage mais sur laquelle il ne s’est pas encore clairement engagé, pourrait remédier à l’inflation et l’éparpillement des formations politiques dans un pays qui compte plus de 200 partis officiels. Sur ce point, les autorités devraient d’abord exiger une application plus stricte de l’article 30 de la charte des partis politiques, qui définit les obligations imposées aux partis en échange du financement public.[fn]Loi n°05-047/ du 18 aout 2005 portant charte des partis politiques, consultée sur le site de l’Electoral Institute for Sustainable Democracy in Africa.Hide Footnote Elles pourraient également réviser cette charte, en accordant par exemple une aide substantielle aux formations politiques qui consacrent une part réelle de leurs activités à la formation des citoyens, et augmenter l’aide aux formations qui comptent non seulement des femmes élues (comme le prévoit l’article 29) mais également de jeunes élus.

Dans les mois à venir, les forces politiques et sociales maliennes et les partenaires internationaux doivent rappeler aux autorités de transition qu’elles ne disposent pas d’un blanc-seing pour gouverner seules le Mali. Les partenaires internationaux peuvent poursuivre leur pression sur les autorités, en particulier en continuant d’insister sur le calendrier électoral – en conditionnant un éventuel report à un engagement ferme du président de la transition – et sur le respect des règles de droit à l’égard des forces d’opposition. La société civile et les partenaires internationaux devront dénoncer les cas de dérapage et d’usage de la violence à l’égard des oppositions politiques, ce dont les putschistes se sont jusqu’ici abstenus. L’action des partenaires internationaux restera cependant limitée si, en premier lieu, les forces politiques et sociales maliennes ne se mobilisent pas elles-mêmes pour exercer un minimum de contrôle sur le pouvoir actuel, notamment à travers la prise de parole dans l’espace public, comme le font des organisations telles que l’Association malienne des droits de l’homme (AMDH).

Les partenaires internationaux devraient aider à réduire la politisation de l’armée et garder un œil sur les tensions internes aux forces de sécurité maliennes.

Les partenaires internationaux devraient aider à réduire la politisation de l’armée et garder un œil sur les tensions internes aux forces de sécurité maliennes pour contribuer à les prévenir et tenter, le cas échéant, de les désamorcer par le jeu des pressions diplomatiques.[fn]Ces tensions internes aux forces des sécurité restent vives. Elle se signalent à nouveau en septembre 2021, quand des dizaines de policiers marchent sur la Maison centrale d’arrêt de Bamako pour forcer la libération du commissaire Oumar Samaké, chef de la Forsat, l’unité antiterroriste de la police, pourtant inculpé de meurtres dans la répression sanglante des manifestations du M5-RFP en juillet 2020. Voir « Mali : le commandant de la Forsat inculpé pour “meurtres” mais libéré sous la pression des policiers », Jeune Afrique, 4 septembre 2021.Hide Footnote Jusqu’à présent les membres de l’ex-CNSP, issus des rangs intermédiaires des officiers de l’armée, ont su s’attacher la fidélité de l’appareil sécuritaire, en partie par la distribution de postes d’influence à d’autres militaires. Mais tous n’en profitent pas, et certains généraux ont perdu l’influence qu’ils avaient sous la présidence d’IBK. Les coups d’Etat d’août 2020 et de mai 2021 accentuent dangereusement la politisation de l’appareil sécuritaire. L’exemple de la Guinée ou du Burkina Faso voisins montre qu’un coup d’Etat ouvre souvent la voie à des dissensions violentes au sein des appareils sécuritaires. Dans ce contexte, la tentative d’assassinat dont a été victime le nouveau président de la transition le 20 juillet reste difficile à expliquer mais est un signal inquiétant.[fn]« Mort suspecte de l’agresseur du président de la transition : des zones d’ombre à élucider », Malikilé, no. 899 (27 juillet 2021).Hide Footnote

Enfin, si la grande majorité des acteurs politiques maliens et des partenaires étrangers gardent actuellement les yeux rivés sur le temps court de la transition, ils ne doivent pas oublier que le système politique malien nécessite des réformes profondes qui prendront du temps à se mettre en place. Les autorités maliennes de transition se doivent de préparer le terrain pour le prochain gouvernement qui sera issu des élections à venir. De leur côté, les partenaires internationaux, qui ne pourront pas être les principaux acteurs du changement dont le Mali à besoin, devraient consacrer plus d’énergie à mieux identifier et soutenir les forces susceptibles de nourrir le changement, y compris lorsqu’une partie de ces forces sont issues de l’islam politique, ce qu’ils rechignent à faire jusqu’ici.

VI. Conclusion

Le Mali souffre de graves problèmes structurels dont l’insécurité qui touche principalement les territoires ruraux n’est que l’une des conséquences les plus visibles. La transition ouverte pour une durée de dix-huit mois après le coup d’Etat du 18 août 2020 ne pouvait certes pas résoudre à elle seule l’ensemble des problèmes que rencontre le pays. Cependant, beaucoup de Maliens et de partenaires extérieurs espéraient sans doute qu’elle poserait les bases de véritables changements. En ce sens, les nouvelles autorités maliennes ont jusqu’ici déçu et la transition s’annonce comme une nouvelle occasion manquée.

Cependant, tout n’est pas perdu. Les nouvelles autorités maliennes peuvent encore œuvrer à clôturer la transition par des élections transparentes et équitables, qui permettent surtout aux citoyens de choisir les candidats qui leur proposent de réelles solutions de sortie de crise. Par ailleurs, la chute du président IBK a coïncidé avec un fort engouement populaire pour la refondation de l’Etat. Il appartient aux forces politiques et sociales maliennes de veiller à ce que cet élan ne retombe pas et de le maintenir au-delà des élections de février 2022 en appliquant les programmes sur lesquels ils se présentent. De leur côté, les partenaires internationaux, souvent désabusés devant les blocages du système politique, ne peuvent cependant pas être les principales forces motrices de la réforme de l’Etat. Ils devraient mieux identifier et soutenir les acteurs maliens en mesure de répondre à l’aspiration populaire pour un Etat plus vertueux et capables de mettre un terme à la crise.

Bamako/Dakar/Bruxelles, 21 septembre 2021

Annexe A: Carte du Mali