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Narcotrafic, violence et politique au Nord du Mali
Report 238 / Africa

Mali central : la fabrique d’une insurrection ?

Alors que toute l’attention est concentrée sur le Nord du Mali, le centre du pays est en proie à une montée inquiétante de la violence. Des groupes armés, y compris radicaux, se développent,​ et​ profite​nt du discrédit de l’Etat auprès​ d’une partie des populations locales. Le gouvernement d​o​it permettre le retour effectif de​s services publics​ sur ces territoires ​afin​ de rétablir ​l’autorité et la légitimité de l’Etat​​.​​

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Synthèse

Alors que toute l’attention est concentrée sur le Nord du Mali, le centre du pays, délaissé par l’Etat, est en proie à une montée inquiétante des violences armées. La gestion des ressources naturelles y suscite de multiples conflits que l’administration et les élites traditionnelles ne parviennent pas à réguler. Depuis plusieurs mois, une insurrection invoquant le jihad instrumentalise le discrédit qui frappe les pouvoirs publics pour étendre son influence. L’Etat et ses représentants sont chassés des zones rurales. Mais la violence prend aussi d’autres formes : les règlements de compte, le banditisme, et les milices d’autodéfense se développent. L’accord de paix signé à Bamako en juin 2015 concerne principalement les régions du Nord et néglige le centre du pays. Le gouvernement malien et ses principaux partenaires doivent permettre le retour effectif de l’Etat et la restauration de sa légitimité auprès de l’ensemble des populations du centre. En l’absence d’une réponse adaptée, cette zone plus peuplée que le Nord et vitale pour l’économie du pays pourrait devenir un foyer durable d’instabilité. 

Le centre est longtemps resté à l’écart des rébellions armées du Nord mais il en a subi le contrecoup à la suite de l’augmentation du brigandage massif et de la circulation accrue des armes depuis les années 2000. Les groupes marginalisés, dont une partie des éleveurs nomades, voient dans l’accès aux armes modernes un moyen de contester les hiérarchies en place. Ils remettent en cause les privilèges des élites urbanisées et des anciennes aristocraties locales. L’Etat, gangrené par la corruption et discrédité par la multiplication des brutalités des forces de sécurité, peine à assurer sa mission de médiation. Dans ce contexte, le repli communautaire s’accentue, en particulier parmi les populations peul, gagnées par un sentiment de victimisation ethnique. 

La crise malienne de 2012 a marqué un tournant pour le centre, dont une partie a été occupée par des groupes armés. La fuite des agents de l’Etat a un peu plus affaibli la puissance publique et laissé de vastes territoires à l’abandon. Face à l’insécurité, une partie de la population a cherché auprès des groupes armés, y compris radicaux, une forme de protection ou de justice. En 2013, l’opération militaire française Serval a repoussé ces groupes mais, dans son sillage, le redéploiement des forces de sécurité maliennes s’est accompagné de nombreux abus, en particulier à l’égard des nomades peul et tamasheq. Le retour de fonctionnaires corrompus a aussi suscité l’hostilité des populations. Le réinvestissement des régions centrales par l’Etat n’a pas permis de restaurer la sécurité ni d’améliorer la relation des autorités avec les administrés.

Sur ce terreau fertile, un groupe radical, nommé par les médias le Front de libération du Macina (FLM) et lié au mouvement jihadiste Ansar Eddine, s’est développé. Ce groupe aux contours encore flous et dont l’existence même fait débat s’est illustré par des attaques meurtrières contre les forces maliennes dans plusieurs localités du centre depuis le début de l’année 2015. Il serait dirigé par Hamadoun Kouffa, un prédicateur musulman peul rendu célèbre par ses critiques virulentes de l’Etat et des élites locales. Depuis son entrée en scène, les agents de l’Etat, eux aussi ciblés par ses actions ou discours, ont de nouveau quitté une grande partie des territoires du centre et la violence s’est amplifiée.

Il est aujourd’hui difficile de distinguer ce qui relève du banditisme, des vendettas locales et de l’action des groupes radicaux dans le centre du pays. Ces derniers forment un noyau déterminé mais encore minoritaire, inégalement structuré, moins armé et moins lié aux trafics que les groupes radicaux actifs au Nord. Ils se développent cependant dans les zones rurales, profitant du discrédit de l’Etat, des frustrations et des peurs d’une partie des populations locales. 

Le gouvernement malien a jusqu’ici privilégié une réponse sécuritaire qui donne quelques résultats mais ne permet pas à l’Etat de réinvestir l’ensemble des territoires du centre et contribue, par sa brutalité, à accentuer le divorce avec les populations. Surtout, les réponses politiques manquent de clarté et d’ambition. Le centre a été largement absent des pourparlers d’Alger qui ont permis la signature de l’accord de paix à Bamako en juin 2015. Les partenaires étrangers du Mali y restent également discrets. Ils sont plus présents à Bamako et plus impliqués dans le dossier du Nord. 

Une partie des élites locales et des autorités sont aujourd’hui tentées de répondre à l’insécurité en soutenant le développement de groupes d’autodéfense à base communautaire. Ces milices ne peuvent constituer une réponse efficace au problème réel d’insécurité locale et encore moins remédier au discrédit dont souffre l’Etat. Dans l’état actuel de tensions inter et intracommunautaires, elles favorisent des épisodes de violence de plus en plus inquiétants tels que les incidents entre groupes armés bambara et peul en mai 2016, dont le bilan pourrait dépasser 40 morts. 

Le centre du Mali est entré dans une zone de fortes turbulences mais les messages d’alerte précoce et les actions préventives peuvent encore empêcher la montée des mouvements extrémistes. Comme le souligne le rapport de Crisis Group Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda (14 mars 2016), résoudre les conflits locaux permet de contenir l’extrémisme violent beaucoup plus qu’endiguer l’extrémisme violent ne permet de résorber les crises locales.

La réponse des autorités maliennes ne devrait pas se concentrer uniquement sur les opérations antiterroristes qui contribuent au rejet de l’Etat, tout particulièrement quand des abus sont commis sur les populations. Le gouvernement, en s’appuyant sur les élites locales, la société civile et ses partenaires extérieurs, devrait au contraire se montrer plus ambitieux et reconstruire les services publics dans une zone trop longtemps délaissée. Pour cela, il devrait structurer ses interventions, hiérarchiser les priorités et reconnaitre que la restauration de son autorité n’est pas uniquement une question de maintien de l’ordre mais dépend aussi de sa capacité à mettre en place des programmes efficaces dans les domaines de la justice et de l’éducation, afin de démontrer son utilité et son impartialité. 

Recommandations

Pour enrayer la détérioration de la situation sécuritaire dans les régions centrales et permettre aux autorités publiques de rétablir une présence et une légitimité sur ces territoires

Au gouvernement du Mali :

  1. Développer une stratégie visant à assurer le retour effectif de l’Etat et à restaurer sa légitimité auprès de l’ensemble des populations et, pour cela, 
     
    1. Procéder à une réforme effective de la police territoriale, qui pourrait s’inspirer de projets récents menés au Niger ; en particulier, les forces de l’ordre devraient recruter des hommes et des femmes au sein des différentes communautés pour permettre un service efficace y compris dans les zones nomades. 
       
    2. Elaborer, de la façon la plus inclusive possible, un plan spécial pour coordonner les efforts de l’Etat dans les régions du centre et identifier les actions prioritaires à mener, notamment dans les domaines de la justice, de l’éducation et de la gestion des ressources naturelles. Dans ce dernier domaine, prévoir des mécanismes pour renforcer la cohabitation pacifique entre éleveurs et agriculteurs. 
       
    3. Nommer un haut représentant pour les régions du centre, pour incarner l’engagement de l’Etat, travailler en consultation avec les populations et les associations, et assurer la coordination avec les bailleurs qui se mobiliseront.
       
  2. Eviter le recours aux groupes d’autodéfense à base communautaire et renforcer les moyens donnés aux Forces de sécurité (FDS) tout en punissant sévèrement et publiquement les brutalités des FDS à l’égard des civils.

Aux élites locales représentants les différentes populations du centre :

  1. Jouer le rôle essentiel de relai entre les populations et l’Etat et, pour cela, dépasser les clivages communautaires et les querelles de personnes et accepter de coopérer avec de nouveaux représentants des populations, notamment les chefs nomades et les responsables religieux, y compris ceux qui ont sympathisé avec les groupes armés depuis 2012.
     
  2. Eviter de soutenir les mouvements armés ou les groupes d’autodéfense qui ne peuvent constituer qu’une réponse de court terme à l’insécurité et qui à plus longue échéance pourraient aggraver durablement les violences intercommunautaires au centre du pays. 
     
  3. Promouvoir à l’inverse, en partenariat avec l’Etat, le développement d’une police territoriale au service des populations, dans laquelle les différentes composantes ethniques et de genre sont représentées. 
     
  4. Encourager les initiatives locales de résolution des conflits, tout particulièrement celles portées par des associations suffisamment représentatives des populations du centre du Mali en termes d’âge, d’appartenance ethnique, d’activités socioprofessionnelles et de genre.

Aux principaux partenaires du Mali, tout particulièrement l’Union européenne : 

  1. Accompagner l’Etat dans son redéploiement concret au niveau local en mettant en place des programmes de soutien au développement des services publics dans les régions du centre. 
     
  2. Faire de Mopti une région pilote pour les politiques de coopération en matière de sécurité locale et plus particulièrement de police territoriale, dont les enseignements pourraient servir demain pour d’autres régions sahéliennes et notamment pour le Nord du Mali.

A la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma) :

  1. Etendre le bénéfice du programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) aux régions du centre sans déroger aux dispositions de l’accord de paix, en veillant à relier le DDR aux efforts de réforme de la police territoriale et en évitant de nourrir la constitution de groupes d’autodéfense échappant à une stricte régulation par les autorités publiques. 
     
  2. Soutenir la restauration de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire malien, conformément au mandat de la Minusma et, pour cela, adopter une approche fondée sur la restauration des services publics, y compris policiers, autant que sur le renforcement d’un dispositif militaire international.

Dakar/Bamako/Bruxelles, 6 juillet 2016

I. Introduction

Malgré la signature de l’accord de paix de Bamako en juin 2015 et la présence de forces internationales dans le pays depuis plus de trois ans, la crise au Mali est loin d’être résorbée. Les violences armées sont en augmentation dans certaines zones. Depuis le début de l’année 2015, des groupes armés mal identifiés, dont certains se revendiquent comme jihadistes, ont lancé des attaques contre plusieurs villes du centre du pays. Elles ont d’autant plus surpris que l’essentiel des incidents armés étaient jusqu’alors concentré au Nord. A la suite de ces attaques, de nombreux fonctionnaires ont fui plusieurs préfectures du centre. Les populations ont le sentiment que l’administration malienne les abandonne à leur sort. Des groupes radicaux en profitent pour s’implanter et diffuser des messages hostiles à l’Etat et à ses partenaires étrangers. Alors que les efforts se focalisent toujours sur le Nord, le centre du pays reste largement négligé par l’accord de Bamako issu des pourparlers de paix intermaliens.

Ce rapport analyse les dynamiques qui expliquent l’extension des zones d’insécurité au centre du Mali et décrit les groupes qui en sont responsables.

Ce rapport analyse les dynamiques qui expliquent l’extension des zones d’insécurité au centre du Mali et décrit les groupes qui en sont responsables. Cet espace central est organisé autour du delta intérieur du fleuve Niger, territoire inondable particulièrement fertile et donc objet de convoitise ; les zones exondées alentours sont partagées entre agriculteurs et éleveurs. Ce rapport se concentre sur les territoires les plus touchés par les violences armées, c’est-à-dire la région administrative de Mopti, principalement les cercles de Ténenkou, Youwarou et Douentza ainsi que le Nord de la région de Ségou, près de la frontière mauritanienne. Il prévient des risques qui menacent cette partie du Mali et formule des propositions concrètes pour endiguer le développement des violences armées. Il est le fruit de plusieurs séries d’entretiens avec les principaux acteurs politiques et militaires, des diplomates, des membres de la société civile et des responsables religieux à Bamako et dans la région de Mopti en février et octobre 2015 puis en janvier et mars 2016.

II. Un terreau fertile : la montée des violences 
armées au centre

Contrairement aux régions du Nord, la partie centrale du Mali n’a pas connu de rébellions armées dans les années 1990 et 2000. Elle en a néanmoins subi le contrecoup : le brigandage et la circulation des armes automatiques ont augmenté ; les vols de bétail sont devenus récurrents, en particulier dans les espaces frontaliers, et les Ntéréré, voleurs de bétail d’origine peul, se sont professionnalisés au fil des années.[fn]Le phénomène, parfois décrit comme un rituel de passage à l’âge adulte pour les jeunes hommes, prend une dimension nouvelle avec l’insécurité grandissante et l’accès facilité aux armes à feu.Hide Footnote Toutes les communautés d’éleveurs, en grande majorité des Peul dans le centre, ont été affectées par ces phénomènes.[fn]Courriels de Crisis Group, responsable politique tamasheq de Goundam, avril 2016. « Les razzias étaient de part et d’autres », résume un responsable peul évoquant la concurrence entre communautés peul et tamasheq autour des « terres salées », les plus propices à l’élevage. Entretien de Crisis Group, responsable politique peul, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote  

Le Mali central connait depuis plusieurs années une montée inquiétante des tensions sociales et politiques, marquées par des épisodes de violences collectives à répétition.

Certaines, en particulier peul, se sont senties oubliées par les accords de paix successifs, qui récompensaient à leurs yeux ceux qui avaient dérobé leurs troupeaux.[fn]Les Peul constituent un groupe très diversifié réparti sur l’ensemble du territoire malien. C’est dans le centre du pays qu’ils sont le plus nombreux. Ils vivent comme une injustice les avantages obtenus dans le domaine de l’élevage par les communautés arabes et tamasheq à la suite des rébellions des années 1990. La mise en valeur de l’espace via la construction de puits, par exemple, a paradoxalement accru les tensions. Ces projets gouvernementaux auraient bénéficié à certaines communautés plus proches des rébellions au détriment d’autres qui s’en étaient plutôt tenues à l’écart. Entretiens de Crisis Group, responsables politiques et religieux peul des régions du Méma et du Farimaké, Bamako, février et octobre 2015.Hide Footnote Peu après la signature en 1992 du Pacte national consacrant le statut particulier du Nord au Mali, le président d’une association des victimes de la rébellion de la région de Mopti, touchées par ces vols de bétail, a demandé des compensations à l’Etat malien.[fn]Entretien de Crisis Group, fonctionnaire peul, Bamako, février 2016. Selon ses archives, la demande de compensation atteignait alors 2,6 milliards de FCFA (environ 4 millions d’euros).Hide Footnote De telles revendications ont été nombreuses mais n’ont jamais été satisfaites, renforçant les sentiments d’impunité, d’injustice et une certaine animosité des Peul envers les populations tamasheq, autres communautés nomades avec lesquelles ils sont fréquemment en compétition pour le contrôle des mêmes territoires.[fn]Tamasheq ou Kel Tamasheq (littéralement ceux qui parlent la langue tamasheq) est une autre manière de désigner les Touareg. Ils sont peu nombreux dans la région de Mopti (30 000 locuteurs tamasheq sur une population de référence de plus d’1,5 million en 2009). Ils le sont davantage dans les territoires exondés, que ce soit dans le Gourma ou vers la frontière mauritanienne, dans le Méma et le Farimaké. « Recensement général de la population et de l’habitat du Mali », Institut national de la statistique (Instat), novembre 2011. Hide Footnote  

Le Mali central connait depuis plusieurs années une montée inquiétante des tensions sociales et politiques, marquées par des épisodes de violences collectives à répétition. La zone constitue un espace agropastoral riche.[fn]La région de Mopti se classe en tête du pays pour l’élevage des bovins et des ovins/caprins. Elle produit également à elle seul 40 pour cent du riz et 20 pour cent du mil et sorgho du pays. « Etude diagnostique des secteurs économiques porteurs », ministère de l’Administration territoriale et des Collectivités locales, mars 2012.Hide Footnote L’exploitation des ressources naturelles y suscite convoitises et disputes, aggravées par une importante pression sur le foncier.[fn]Les surfaces maraichères ont augmenté au détriment des espaces pastoraux alors que la pression pastorale s’accentue avec l’augmentation des troupeaux. Les tensions s’intensifient non pas du fait de la pauvreté mais d’une concurrence accrue et mal régulée autour de l’exploitation des ressources naturelles. Cette dynamique n’est pas nouvelle : dans les années 1970, les cultures exondées ont augmenté de 82 pour cent quand les superficies pâturables diminuaient de 29 pour cent. Olivier et Catherine Barrière, Un droit à inventer. Foncier et environnement dans le delta intérieur du Niger (Mali) (Paris, 2002), p. 62. Hide Footnote Les heurts entre éleveurs et agriculteurs y sont fréquents.[fn]Un droit à inventer, op. cit. Mirjam De Bruijn and Han Van Dijk, Arid Ways. Cultural Understandings of Insecurity in Fulbe Society, Central Mali (Amsterdam, 1995). Hide Footnote Les éleveurs, souvent des Peul, dénoncent une extension des territoires voués à l’agriculture et une réduction de ceux consacrés à l’élevage.[fn]Tous les Peul ne sont cependant pas des éleveurs nomades. En 2009, la région de Mopti comptait 400 000 locuteurs fulfuldé, la langue des Peul, soit environ 27 pour cent de la population. Les Dogon, majoritairement agriculteurs, constituent le groupe le plus important avec plus de 636 000 locuteurs, soit environ 42 pour cent de la population. « Recensement général de la population et de l’habitat au Mali », op. cit., p. 443.Hide Footnote  Inversement, les agriculteurs accusent les éleveurs de ne pas respecter les cycles agricoles ou de ne pas emprunter les pistes à bétail (burti) qui protègent les champs lors des déplacements de troupeaux. 

La plupart de ces conflits sont régulés de manière pacifique.[fn]Des dialogues communautaires sont organisés par les associations locales en présence de l’administration, pour réguler pacifiquement les différends liés à la transhumance, comme à Dioura en juin 2014. Journal de l’Office de Radiodiffusion télévision du Mali, 26 juin 2014.Hide Footnote  Certains provoquent cependant une violence préoccupante que les forces de l’ordre, absentes ou inefficaces, n’arrivent pas à contenir. Ainsi, en mai 2012, un litige foncier a conduit au massacre de seize pasteurs peul par des agriculteurs dogon à Sari (cercle de Koro), une localité où aucun agent de sécurité n’était présent. Cet épisode de violence, resté impuni, a joué un rôle direct dans la dynamique d’armement de groupes nomades peul dont une partie a d’ailleurs rejoint, la même année, les mouvements radicaux qui occupaient Gao.[fn]Entretien de Crisis Group, chef nomade de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote  

Dans le delta intérieur du fleuve Niger, les éleveurs s’affrontent parfois entre eux pour l’accès aux pâturages.[fn]Le delta intérieur du Niger est une zone particulièrement fertile lors des crues annuelles.Hide Footnote  Le conflit entre les éleveurs des villages Sosobe et Salsalbe, qui existe au moins depuis l’époque coloniale, est ainsi réapparu dans les années 1990, faisant 29 morts le 8 décembre 1993.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien maire du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Comme le résume un expert local de la sécurité, « il y a toujours des morts d’hommes autour de la gestion des bourgoutières ».[fn]Entretien de Crisis Group, expert local de la sécurité, Mopti, mars 2016. Les bourgoutières sont des plaines inondables, particulièrement fertiles après les crues.Hide Footnote  Ces différends sont aggravés par le manque de clarté juridique en matière de droits fonciers et par l’érosion des capacités des autorités coutumières à résoudre les contentieux.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien maire du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016. Leur létalité a considérablement augmenté avec la circulation accrue des armes depuis les années 1990.[fn]Outre les rébellions des années 1990 et 2000, certains mentionnent la guerre au Libéria comme un tournant dans la diffusion des armes à feu. L’un des principaux Ntéréré du centre en est un vétéran. L’accès aux armes de guerre demeure moins important au centre qu’au Nord du Mali. Entretiens de Crisis Group, spécialiste des conflits au Sahel, Dakar, avril 2016 ; membre d’une ONG internationale originaire de Douentza, Mopti, mars 2016. Hide Footnote Les disputes se règlent aujourd’
hui à la kalachnikov plutôt qu’au bâton ou au couteau.[fn]« Tout le monde s’est armé pour défendre ses animaux ces dernières années. On ne sent pas les autorités concernées par nos problèmes de vols de bétail. Cet armement de bergers a peut-être conduit à des dérives ». Entretien de Crisis Group, cadre peul, Bamako, février 2015.Hide Footnote Cela encourage la course à l’armement et le recours aux professionnels de la violence, qui peuvent donner l’avantage dans un conflit.[fn]Des groupes armés, y compris d’anciens Ntéréré ou des mouvements jihadistes comme le Mujao, offrent leur concours aux éleveurs peul pour faciliter et protéger la transhumance des prédations. Entretien de Crisis Group, expert régional de la sécurité, Dakar, avril 2016. Hide Footnote  

Une partie des violences actuelles, hâtivement attribuées à des groupes jihadistes, sont en réalité le résultat de litiges autour du foncier, y compris lorsque des agents de l’Etat sont les premières victimes.[fn]Entretiens Crisis Group, cadres d’origine peul, Bamako et Mopti, mars 2016 ; expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote Ces épisodes de violence locale se développent sur fond d’une profonde crise de confiance envers l’Etat, dont les représentants sont souvent accusés de corruption et de comportement prédateur envers les communautés, en particulier les éleveurs.[fn]La justice est ainsi perçue comme étant corrompue. Les Forces de sécurité (FDS), y compris les agents des eaux et forêts, sont accusées d’abuser de leurs prérogatives pour imposer de lourdes amendes. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, nomades de la région de Douentza et chercheur spécialiste du centre du Mali, Bamako et Mopti, février 2015 et mars 2016. Hide Footnote Ces derniers disposent en effet d’un capital mobile, le bétail, plus facile à monnayer que le foncier des paysans. 

Certains groupes, comme les pasteurs nomades, reprochent aussi à l’Etat de se laisser instrumentaliser par des élites locales urbanisées, qui utiliseraient les moyens de l’administration pour préserver leurs privilèges contestés. Lors d’un forum organisé en janvier 2016 à Mopti sous la tutelle du ministère de la Réconciliation nationale, les participants, pour beaucoup issus des notabilités locales et de la société civile, ont interpellé les autorités « sur le respect des principes d’impartialité et de désintéressement [de l’Etat] », les enjoignant d’« éviter les exactions sur les populations ».[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale du Mali, message posté le 29 janvier 2016.Hide Footnote  

A Mopti, tous les acteurs rencontrés critiquent l’Etat pour ses insuffisances et la corruption de ses agents : « si l’Etat ne fait rien pour nous, au moins qu’il nous laisse tranquille ».[fn]Entretien de Crisis Group, directeur peul d’une ONG, Mopti, mars 2016.Hide Footnote Une minorité grandissante le perçoit comme une nuisance dont il convient de se débarrasser. C’est le cas en particulier parmi certaines communautés comme les nomades peul ou les descendants d’esclaves se sentant particulièrement sous-représentés au sein de l’Etat et de son administration.[fn]Entretiens de Crisis Group, individu peul originaire du Méma et chef nomade originaire de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote Cela explique pourquoi certaines franges de la population ont accueilli favorablement le départ des agents de l’Etat à la suite des attaques de certains centres urbains début 2015.

Enfin, le climat de tensions dans le centre du Mali résulte aussi de la montée d’un sentiment de victimisation ethnique chez les Peul.[fn]Les Peuls ont développé dans la partie centrale du pays, avant la colonisation, des Etats théocratiques. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, nomades de Douentza et chercheur, Bamako et Mopti, février 2015 et mars 2016. Hide Footnote Certains se sentent stigmatisés, ce qui nourrit des tentatives d’organisation et de défense d’intérêts sur des bases ethniques.[fn]« Les Peul étaient une société hégémonique avant, les blancs ont renversé cela. Cela nourrit un sentiment de rancune ». Entretien de Crisis Group, directeur peul d’une ONG, Mopti, mars 2016. Les élites et les intellectuels peul, en particulier dans le centre, estiment parfois que leur communauté subit un traitement inique de la part de l’Etat, qui les abaisse au rang de citoyens de seconde zone.[fn]Il a fallu attendre plus d’un an avant que la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) et l’Etat malien envoient une mission pour enquêter sur le massacre de Peul à Doungoura en mars 2013. A l’inverse, des cadres peul notent que la Minusma et le gouvernement se sont déplacés dans les jours qui ont suivi le massacre de Tamasheq Imrad près de Tamkoutat en février 2014. « Il y a une inégalité de traitement », estiment certains cadres, qui y voient aussi le résultat d’une sous-représentation des Peul dans les forces de sécurité maliennes. Il y a cependant plusieurs officiers supérieurs peul au Mali, dont des généraux. Entretiens de Crisis Group, officier peul des forces de sécurité maliennes et directeur peul d’une ONG, Bamako et Mopti, mars 2016.Hide Footnote De fait, un imaginaire racial toujours fort, en partie hérité de la période coloniale, et qui classe les Peul dans une catégorie à part, subsiste au Mali.[fn]Roger Botte et Jean Schmitz, « L’archipel peul », numéro spécial des Cahiers d’études africaines, vol. 34, no. 133 (1994).Hide Footnote  

Selon les Peul, la montée des menaces terroristes a aggravé la situation, les autorités les y associant souvent.[fn]Selon les autorités françaises, la majorité des assaillants impliqués dans les attentats de Bassam, Bamako et Ouagadougou en 2015 et 2016 sont des Peul du Mali. Entretien de Crisis Group, conseiller français chargé de l’Afrique, Paris, mars 2016. Les Peul étant un groupe extrêmement composite, cette affirmation n’aide pourtant pas beaucoup à comprendre les liens entre une affiliation communautaire et un engagement jihadiste.Hide Footnote Des notables peul soulignent qu’« il n’y a pas de Peul terroristes, il n’y a que des Peul fâchés », tout en avertissant que si « les premiers révoltés étaient tamasheq, les seconds pourraient être des Peul ».[fn]Entretien de Crisis Group, commerçant peul du Farimaké, Bamako, octobre 2015. Hide Footnote Ils agitent ainsi le spectre d’une prise de conscience de leur groupe ethnique. Même si la mobilisation des Peul à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest reste timide et relève parfois du fantasme, elle inquiète les gouvernements soucieux d’empêcher l’exportation des violences sur leur territoire.[fn]Un « congrès mondial du Pulaaku » rassemblant des Peul d’Afrique et de la diaspora devrait se tenir en octobre 2016 à l’initiative d’anciens membres de l’association peul Tabital Pulaaku. Il s’agit avant tout d’une initiative culturelle et scientifique, même si à l’évidence des questions politiques devraient y être discutées dans un contexte régional marqué par la montée des violences armées affectant les communautés peul. Hide Footnote Dans le centre du Mali, l’impression d’être stigmatisé se double de l’idée que l’Etat moderne a renversé les anciennes hiérarchies au détriment des Peul et qu’il mène une politique agressive à l’égard des nomades, dont les Peul constituent une large part. 

Depuis les années 1990, des associations culturelles à base ethnique se sont développées et jouent un rôle politique important, notamment dans la gestion des conflits. C’est le cas de Tabital Pulaaku, association peul créée au début des années 1990, ou de Ginna Dogon, une autre association créée en 1992 et recrutant parmi les communautés dogon du centre. Souvent animées par des élites urbanisées, elles tentent de faire le lien entre les espaces locaux et l’Etat central. Elles témoignent d’une communautarisation grandissante des formes d’expression politique. Dans le sillage de la crise de 2012 et de la montée de l’insécurité, Tabital Pulaaku a été sollicité par une partie des notables locaux pour organiser une réponse, y compris par la création de groupes d’autodéfense. Pour des intellectuels peul consultés, il est temps que leurs communautés « prennent les armes pour se défendre » et « gagnent le respect » de l’Etat et des communautés rivales.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et mars 2016.Hide Footnote

Cette mobilisation fondée sur l’appartenance ethnique se heurte cependant à plusieurs obstacles. D’une part, certaines violences ne résultent pas des tensions intercommunautaires mais plutôt de tensions internes au monde peul.[fn]Roger Botte et Jean Schmitz, « Paradoxes identitaires », Cahiers d’études africaines, vol. 34, no. 133 (1994), p. 7-22.Hide Footnote Il existe ainsi un sentiment de méfiance envers des élites urbaines suspectées de se servir de la carte ethnique pour se créer une clientèle et conserver leurs positions au sein de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, nomades originaires de la région de Douentza, Bamako, février 2015 et mars 2016.Hide Footnote D’autre part, l’appartenance ethnique comme motif de mobilisation identitaire est aujourd’hui concurrencée par la religion et le jihad.[fn]Un milicien peul du Niger actif dans les années 1990 regrette que les Peul qui partagent des revendications communes à l’égard des Etats de la sous-région s’épuisent en se rangeant sous le drapeau des jihadistes. Leur lutte serait perdue d’avance car elle provoquerait l’hostilité des Occidentaux. Selon lui, les Peul gagneraient à renouer avec les mouvements armés à base ethnique. Entretien de Crisis Group, ancien membre des milices peul, Niamey, décembre 2015. Hide Footnote Les deux formes de mobilisations ne sont pas nécessairement incompatibles mais leurs agendas et les acteurs qui les portent diffèrent.[fn]Dans un enregistrement attribué à Hamadoun Kouffa, les Peul sont traités de « plus grand ‘cafres’ (païens) du pays ». Entretien de Crisis Group, officier malien, Bamako, mars 2016. Hide Footnote Dans le centre en particulier, les mobilisations sur une base ethnique s’inscrivent dans le cadre d’une négociation avec l’Etat pour l’accès à une représentation et aux ressources. La mobilisation jihadiste a lieu, pour le moment, en dehors de ou contre l’Etat.

III. Le centre du Mali dans la crise (2012-2013)

Le centre du Mali, qui marquait la séparation entre un Nord occupé par des groupes armés et un Sud resté sous le contrôle de l’Etat, a été affecté par la crise de 2012. Des parties de la région de Mopti comme le cercle de Douentza ont été occupées par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) ou le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), dont l’implantation est cependant restée faible en dehors des centres urbains situés sur la route Mopti-Gao. Le reste du centre n’a pas été occupé par les rebelles mais les agents de l’administration et une partie des élus ont malgré tout fui en 2012 à cause de l’insécurité et d’attaques sporadiques.[fn]La localité de Youwarou (région de Mopti) a par exemple été attaquée le 17 février 2012, et celle de Ténenkou l’a été le 2 mars 2012.Hide Footnote  L’économie du tourisme, florissante depuis une vingtaine d’années à Mopti et sur le plateau de Bandiagara, s’est effondrée. Au final, la situation s’est avé- rée particulièrement inconfortable pour la plupart des habitants du centre : ils ont vécu sous la menace d’attaques épisodiques, tout en étant soupçonnés par les Forces de sécurité (FDS) de pactiser avec les rebelles.[fn]Un résident de Nampala (région de Ségou, à proximité de la frontière avec la Mauritanie) raconte ainsi comment « le MNLA est venu de Léré piller l’école et la mairie [de Nampala]. Mais les militaires à Nioro, où on allait se ravitailler, nous soupçonnaient de soutenir les rebelles ». Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Bamako, février 2015.Hide Footnote

A. Rejoindre les groupes armés

Le centre du Mali a été en partie occupé par les groupes armés du Nord en 2012. Ces derniers ont recruté sur place pour former de petits contingents locaux ou pour encourager ces nouveaux affidés à partir suivre des formations militaires à Gao et Tombouctou, en particulier auprès du Mujao et d’Ansar Eddine, qui tenaient alors ces villes. Inversement, des milices progouvernementales du Nord et en particulier de Gao ont trouvé refuge dans le centre près de Sévaré, en zone gouvernementale, où elles recrutaient des locaux comme l’a fait le Ganda Izo.

La plupart de ces combattants étaient des jeunes hommes tentés par l’aventure et attirés dans les groupes armés tantôt par conviction, tantôt par opportunisme.[fn]Entretien de Crisis Group, fonctionnaire malien originaire du Dialloubé (région de Mopti), Mopti, octobre 2015.Hide Footnote  Des bandits armés actifs dans la zone se sont également ralliés à des groupes rebelles : des Ntéréré originaires du Macina se sont par exemple associés au MNLA puis au Mujao dans la région de Léré.[fn]Entretiens de Crisis Group, individu originaire de Nampala et ancien élu de la région de Mopti, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Enfin, face à l’insécurité, des communautés du Mali central se sont rangées sous la bannière d’un groupe armé pour bénéficier d’une protection ou se procurer des armes, parfois d’ailleurs après avoir tenté sans succès d’en obtenir auprès du gouvernement.[fn]Certains chefs des zones nomades peul sont allés à Bamako solliciter des armes du ministère de la Défense. Ce dernier aurait refusé, arguant qu’« il n’avait pas d’armes pour sa propre armée ». D’autres sources indiquent que le gouvernement craignait de voir les nomades peul rejoindre le camp de la rébellion une fois armés. Entretiens de Crisis Group, chef nomade peul, Bamako, février 2015 ; ancien fonctionnaire malien, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  

Ainsi, des nomades peul de la région de Douentza ont rejoint les camps d’entrainement des groupes armés du Mujao à Gao à la recherche d’une formation militaire et d’une protection contre des groupes tamasheq du MNLA qui harcelaient leurs campements. Ils cherchaient également à prendre le dessus sur les sédentaires dogon avec lesquels ils étaient en conflit au sujet des terres. Le Mujao a monnayé en partie sa protection ou accepté des compromis pour attirer de nouvelles recrues. Ce faisant, certains jeunes hommes ont quitté leur terroir et adhéré pleinement à la cause jihadiste.[fn]Plusieurs témoignages confirment la fuite, au début de l’opération Serval, de combattants peul du Mujao de la région de Douentza vers le bastion des groupes jihadistes dans le massif de Tigharghar (région de Kidal) et peut-être même vers le sud de l’Algérie. Entretiens de Crisis Group, ancien membre du Mujao de la région de Douentza, mars 2016 ; officier du MNLA, avril 2016.Hide Footnote  Mais la majorité semble plutôt avoir adopté une approche opportuniste, ralliant un camp pour bénéficier d’une protection ou se procurer des armes et peser dans les conflits locaux.

B. Un retour sous tension de l’Etat

En janvier 2013, l’avancée des groupes radicaux vers Konna et Diabaly, dans le centre, a entrainé la zone dans un nouvel épisode de violences.[fn]Les villes de Konna et Diabaly sont respectivement situées à 65 kilomètres au nord et 150 kilomètres à l’est de Mopti.Hide Footnote  L’opération Serval a repoussé l’offensive mais dans le sillage des Français, la remontée de l’armée malienne s’est accompagnée d’exactions contre des populations locales, dont un nombre indé- terminé d’exécutions sommaires.[fn]Les forces de sécurité maliennes, dont des membres ont été exécutés par des combattants islamistes à Konna, reprochent à une partie des nomades peul de la région de Mopti d’avoir soutenu le Mujao. En représailles, des responsables religieux et certains de leurs talibés (élèves) ont probablement été exécutés notamment à Konna et Nyaminiama. « Exactions des militaires maliens : l’urgence d’une commission d’enquête indépendante », communiqué, Fédération internationale des droits de l’homme, 23 janvier 2013. Sur l’opération Serval lancée en janvier 2013 par la France pour repousser les groupes jihadistes du Nord Mali, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°201, Mali : sécuriser, dialoguer et réformer en profondeur, 11 avril 2013.Hide Footnote  Ces événements ont creusé un peu plus le déficit de confiance entre les populations, en particulier des Peul, et les forces de sécurité. A partir du printemps 2013, l’administration malienne s’est redéployée dans la région de Mopti plus rapidement que dans les régions du Nord, encore soumises à la présence des groupes armés. Au-delà des chiffres officiels, l’absentéisme était néanmoins important au sein de l’administration.[fn]Selon un rapport des Nations unies de 2014, dans la région de Mopti, « 99 pour cent des agents de l’État ont été réaffectés, 50 pour cent à Gao et Tombouctou ». Selon ce même document, l’ensemble des préfets et la grande majorité des sous préfets étaient de retour en poste. « Rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) S/2014/403, 9 juin 2014, p. 4. En réalité, de nombreux cadres de l’administration territoriale habitent la capitale régionale et ne font que de courts séjours dans leur zone d’affectation. Ces passages deviennent d’ailleurs moins fréquents quand la sécurité se dégrade.Hide Footnote  Le retour de l’Etat a suscité des tensions avec les populations. La récupération, par les forces de l’ordre, des armes légères que certains groupes comme les nomades peul avaient acquises pour se protéger, a généré trafics, abus et incidents, en particulier dans le cercle de Douentza.[fn]« Le cercle de Douentza pendant la crise : une étude de cas », Délégation de l’Union européenne (UE) au Mali, novembre 2013. Entretien de Crisis Group, chef de communauté nomade de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Pour certains habitants du centre, le retrait de l’Etat en 2012 avait marqué la levée temporaire de taxations et de prédations diverses et constitué un soulagement.[fn]Entretiens de Crisis Group, chef nomade du cercle de Douentza, Bamako, février 2015 ; ancien élu du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote D’autres s’en étaient finalement accommodés malgré le sentiment d’avoir été abandonnés dans un moment difficile.

Dans de nombreuses zones du Mali central, le retour de l’Etat en 2013 n’a donc pas permis de rétablir la sécurité des biens et des personnes. Au contraire, des habitants de la zone affirment que la situation sécuritaire était meilleure sous les jihadistes ou quand l’Etat était absent en 2012.[fn]Entretiens de Crisis Group, nomade originaire de Douentza, Bamako, février 2015 ; ancien élu du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Des épisodes graves de violences collectives se sont en effet déroulés après son retour officiel. En mars 2013 à Doungoura, au moins une vingtaine de personnes, essentiellement des Peul, ont été tuées et jetées au fond d’un puits ; l’affaire n’a jamais été élucidée. Rapidement saisies par les représentants des victimes, les autorités ont attendu plus d’un an avant d’envoyer une délégation en soutien à la mission d’enquête du bureau des droits de l’homme de la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).[fn]Entretien de Crisis Group, membre de Tabital Pulaaku, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Face à l’insécurité persistante depuis 2013, ce sont des groupes armés non étatiques comme d’anciens Ntéréré, voire des éléments jihadistes, plus que les forces de sécurité maliennes, qui offrent leur concours aux éleveurs peul pour protéger la transhumance des prédations.[fn]Entretien de Crisis Group, expert régional de la sécurité, Dakar, avril 2016.Hide Footnote  Dans ce contexte, le retour de l’Etat dans le centre du Mali après 2013 semble plus théorique que réel. Sa présence est fragile dans de larges zones grises. Après la crise de Kidal en mai 2014, une partie de la zone est d’ailleurs retombée sous le contrôle de groupes armés, comme l’est de Douentza.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur spécialiste du centre du Mali, Mopti, mars 2016. En mai 2014, une visite à Kidal du premier ministre malien, Moussa Mara, a engendré des affrontements majeurs entre les groupes armés rebelles et les forces de sécurité maliennes, qui ont été vaincues et contraintes de se retirer à nouveau d’une grande partie du Nord du pays.Hide Footnote  C’est d’autant plus préoccupant que les principaux acteurs chargés du dossier malien négligent cette zone et se concentrent essentiellement sur les régions du Nord.

IV. Vers une nouvelle insurrection ?

Au début de l’année 2015, une série d’attaques visant les forces de sécurité maliennes stationnées dans de petites villes du centre du pays ont à nouveau attiré l’attention sur cette zone.[fn]Le 5 janvier, une trentaine de combattants ont par exemple attaqué la ville de Nampala (région de Ségou, près de la frontière mauritanienne) et tué au moins onze soldats maliens. La localité de Ténenkou a quant à elle été attaquée le 8 puis le 16 janvier. Document sécuritaire confidentiel sur les attaques attribuées au Front de libération du Macina transmis à Crisis Group. « Mali : attaque de bandits armés à Ténenkou dans la région de Mopti », Info Mali, 9 janvier 2015.Hide Footnote  Par la suite, une violence chronique mais de plus basse intensité s’est répandue dans les zones rurales. Des agents de l’Etat et des civils ré- putés proches des autorités ont fait l’objet de menaces ou d’assassinats ciblés.[fn]Il s’agit généralement de « corps habillés » (membres des forces de sécurité et de maintien de l’ordre, y compris les agents des eaux et forêts), d’élus locaux et de personnes suspectées de servir d’informateurs aux forces de sécurité. Les domiciles de représentants de l’Etat et des véhicules sont régulièrement brûlés, comme le 12 septembre 2015 près de Bankass après l’attaque du poste de gendarmerie. Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, responsables d’ONG et membres de la Minusma basés dans la région de Mopti, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Des attaques ont visé des convois de la Minusma.[fn]La première a eu lieu le 10 mai 2015 près de Ténenkou. Le 29 mai 2016, une mine a décimé un convoi de la Minusma près de Sévaré, provoquant la mort de cinq casques bleus togolais.Hide Footnote  Des villages ou de petites villes sans protection ont été occupées quelques heures, le temps pour les groupes armés de faire des prêches et de diffuser des messages, y compris des appels au jihad.

Il est souvent difficile de distinguer entre actes de banditisme, vendettas locales et attaques par des groupes radicalisés.

Les médias maliens et internationaux attribuent fréquemment ces violences au Front de libération du Macina (FLM), un mouvement créé en janvier 2015 et dont le dirigeant serait un prédicateur peul radical, Hamadoun Kouffa. Sur le terrain, la situation est en réalité confuse. Les motivations des auteurs de la violence sont plurielles, et le degré de coordination entre les groupes est incertain. Il est souvent difficile de distinguer entre actes de banditisme, vendettas locales et attaques par des groupes radicalisés. Il apparait que des groupes armés tentent d’instrumentaliser l’insécurité endémique, les tensions locales et la profonde défiance à l’égard de l’Etat pour atteindre leurs objectifs, d’ailleurs divers.

A. Des auteurs mal identifiés

Hamadoun Kouffa est un prédicateur peul relativement connu au Macina.[fn]Son nom complet serait Mohamed Alhassane Ahmadoun Barry ou Ahmadoun Diallo, selon les sources. Il aurait une soixantaine d’années et aurait grandi à Sirakoro d’un père lui-même originaire du village de Kouffa dans la région de Niafunké dans le centre du pays. Document confidentiel d’un service de sécurité national, septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans ayant fréquenté Kouffa, Mopti et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Après avoir, dans sa jeunesse, enregistré de la poésie amoureuse sur cassettes, il devient prédicateur dans la région de Mopti. Dans les années 2000, il se fait connaitre par des prêches en fulfuldé diffusés par les radios locales et dans lesquels il commente le Coran. Il y dénonce la corruption des mœurs et des fonctionnaires, les grandes familles maraboutiques de la région, les parlementaires qui ont soutenu le nouveau Code de la famille et le président Amadou Toumani Touré (ATT) qu’il nomme le « Pharaon de Koulouba ».[fn]Entretiens de Crisis Group, fonctionnaires peul du Méma et du Macina, Bamako, février 2015 et Mopti, octobre 2015 et mars 2016. Le président malien Amadou Toumani Touré (ATT), informé des critiques qui lui étaient directement adressées, aurait renoncé à le faire arrêter pour éviter d’en faire un « martyr ». Entretien de Crisis Group, haut cadre originaire du Macina, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Entre 2009 et 2011, il rejoint la Tabligh Jama’at, un mouvement de prédication né au Pakistan et localement connu sous le nom de Dawa.[fn]Au Mali, ce mouvement s’est implanté en particulier dans la région de Kidal et aurait été animé par Iyad ag Ghaly, devenu depuis le dirigeant d’Ansar Eddine. Voir David Gutelius, « Islam in Northern Mali and the War on Terror », Journal of Contemporary African Studies, vol. 25, no. 1, 2007. Des sources consultées par Crisis Group mettent en garde contre l’identification abusive de la Dawa au réseau de Kouffa ou d’Iyad ag Ghaly : « les adeptes de la Dawa ne s’identifient pas complètement à Kouffa, ils ont leur propre réseau ». Entretiens de Crisis Group, ancien membre de la Dawa originaire de Nampala et responsables religieux de la région de Mopti, Bamako, février 2015, Sévaré et Mopti, mars 2016.Hide Footnote  Il en devient le chef spirituel pour la région de Mopti, s’aliénant les familles maraboutiques et quelques compagnons de route qui critiquent dès lors ses choix radicaux.

Au moment de la crise de 2012, son groupe de fidèles périclitait.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable religieux d’origine peul, Bamako, février 2015. En décembre 2009, l’ambassade américaine à Bamako estimait que le recrutement de la Dawa au Mali restait faible. « Dawa meeting in Kidal not much to talk about », câble de l’ambassade américaine à Bamako, 21 décembre 2009, révélé par WikiLeaks.Hide Footnote  Il aurait alors rejoint Tombouctou pour soutenir Ansar Eddine.[fn]En 2012, lors de négociations concernant des soldats maliens détenus par Ansar Eddine, Iyad ag Ghaly aurait accepté, en vertu du droit islamique, leur libération à condition de les remettre à Hamadoun Kouffa, qu’il considérait comme un bon musulman, et non à la délégation du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM) avec laquelle il était en pourparlers. En janvier 2013, Kouffa a été vu au côté des combattants d’Ansar Eddine à Konna lors de leur offensive sur le centre du Mali. Il a conduit la prière et harangué les habitants de la ville en leur annonçant l’arrivée des « temps nouveaux ». Entretiens de Crisis Group, cadre peul de la région de Mopti originaire de Konna, Bamako, février 2016.Hide Footnote  On l’aurait vu galvaniser la population de Konna lors de l’offensive des groupes armés mais on perd sa trace au moment des frappes françaises. Son nom réapparait en janvier 2015 lorsque sont établis ses liens avec le FLM, le mouvement auquel on attribue la plupart des attaques armées dans le Macina.[fn]B. Daou, « Attaques de Ténenkou : l’ombre de Hammadoun Koufa avec un Mouvement de Libération du Macina plane », Le Républicain, 23 janvier 2015.Hide Footnote  

Contrairement aux groupes armés du Nord du Mali, le FLM n’a aucune chaine de commandement militaire ou politique connue.[fn]Plusieurs individus ont été faussement présentés par les forces de sécurité ou les médias comme des lieutenants de Kouffa. Entretiens de Crisis Group, officier de sécurité à Mopti, fonctionnaire du ministère malien de la Sécurité, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Les groupes armés qui occupent temporairement les villes du centre et y organisent des prêches ne se réclament d’ailleurs d’aucun groupe particulier. Les tracts distribués ou affichés dans les mosquées de la région de Mopti ne sont pas signés par le FLM mais par Ansar Eddine, ou sont établis au nom de la Dîna, théocratie peul datant du 19ème siècle.[fn]Sur Ansar Eddine, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°189, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012. Il est intéressant de noter qu’Iyad ag Ghaly, le dirigeant d’Ansar Eddine, fait référence aux combattants du centre du Mali dans un message audio de 2015 sans mentionner le FLM mais en encourageant « les lions du Macina et de Douentza ». Enregistrement audio de Iyad ag Ghaly, 19 octobre 2015 (traduction Crisis Group). Sur l’histoire de la Dîna du Macina, voir Ahmadou Hampâté Bâ et Jacques Daget, L’empire peul du Macina, 1818-1853 (Paris, 1962).Hide Footnote  La seule vidéo postée sur Internet par un groupe actif au centre du Mali, qui date du 18 mai 2016, est aussi signée par la « Katibat Macina » d’Ansar Eddine.[fn]« First Video of Katibat Macina », message de la Jamaat Ansar Eddine, Jihadology, 18 mai 2016.Hide Footnote  Le FLM, s’il existe réellement, revendique peu ses actions en dehors des deux grands coups d’éclat que sont les attaques d’un hôtel à Sévaré en août 2015 et de l’hôtel Radisson à Bamako en novembre 2015.[fn]En août 2015, Ali Hamma, un ancien combattant proche de Belmokhtar, l’un des principaux dirigeants jihadistes de la sous-région, émir du groupe al-Morabitoune créé en août 2013, revendique auprès du bureau de l’AFP à Bamako l’attaque de Sévaré en précisant que « le cheikh Hamadoun Kouffa a aussi donné sa bénédiction pour l’attaque ». Le même jour, Al Jazeera reçoit une revendication de la même attaque, cette fois par al-Morabitoune. « Attaque de Sévaré : les explications d’un lieutenant d’Amadou Kouffa », L’indicateur du Renouveau, 12 août 2015 ; « Un deuxième groupe djihadiste revendique l’attaque à Bamako », Le Monde, 20 novembre 2015.Hide Footnote  Enfin, il n’est pas clairement établi que Kouffa ait survécu aux bombardements français à Konna en janvier 2013.[fn]Il n’a pas fait circuler de vidéo récente même si des enregistrements sonores en fulfuldé datés de 2015 lui sont attribués par des personnes interrogées par Crisis Group. Entretien de Crisis Group, cadre originaire du Macina, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Vivant ou non, ses prêches continuent cependant de circuler et d’être écoutés.

On sait très peu de chose des gens qui se sont ralliés à Kouffa ou se battent en son nom.[fn]Selon la Direction générale de la sécurité d’Etat (DGSE) malienne, un Peul nommé Hassan Dicko et surnommé « Abou Leila » ferait le lien entre les groupes armés du centre et du sud Mali. Considéré comme le bras droit d’Hamadoun Kouffa, il a été arrêté le 5 septembre 2015. Document confidentiel des services de sécurité maliens remis à Crisis Group, Bamako, 2015.Hide Footnote  Son réseau attirerait surtout des individus issus des classes sociales défavorisées et des Peul des zones exondées séduits par sa critique des détenteurs traditionnels des droits fonciers dans le delta du Niger. Le financement du mouvement apparait essentiellement local, beaucoup moins lié aux grands trafics que celui des mouvements armés du Nord, par exemple.[fn]Le mouvement ne prélève pas de taxe sur la population mais il semble que des éleveurs et des commerçants sympathisant apportent une aide financière. Des responsables peul, y compris un imam réputé proche de Kouffa et un ancien membre du Mujao, ont fait ensemble le pèlerinage à la Mecque en 2015. Cette année là, beaucoup d’autres cadres peul ont fait le déplacement avec l’aide financière de la diaspora peul établie en Arabie saoudite. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, individu originaire du cercle de Douentza, cadre du ministère de l’Intérieur, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  

Plusieurs sources locales doutent aujourd’hui de l’existence du FLM ou refusent de lui attribuer la paternité de l’ensemble des violences qui frappent le centre du pays depuis le début de l’année 2015.[fn]Un fonctionnaire peul originaire de Mopti parle du « front imaginaire de libération du Macina ». Un directeur d’ONG originaire de la même région déclare : « Nous, les Peul, nous ne reconnaissons pas l’existence d’un front de libération du Macina ». Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire d’origine peul, Bamako, mars 2016 ; directeur d’ONG d’origine peul, Mopti, mars 2016.Hide Footnote  Il est clair qu’aucun groupe ne peut être tenu pour responsable de toutes les attaques contre l’Etat et ses alliés. Les différentes entités impliquées ne sont pas non plus clairement unifiées dans un mouvement doté d’un agenda commun. L’appellation Front de libération du Macina, popularisée par les médias, reflète mal une nébuleuse faite de petits groupes inégalement structurés.[fn]Selon les recherches de Crisis Group, l’existence de ce groupe a été rapportée le 16 janvier 2015 par un journal en langue arabe, hébergé par le site h-Azawad, qui a cessé de fonctionner au milieu de l’année 2015. L’information a été relayée par d’autres journaux comme Jeune Afrique puis par la presse malienne. Les journalistes maliens sont les premiers à évoquer Hamadoun Kouffa comme le dirigeant d’un mouvement responsable des attaques. Selon la presse, les assaillants de Ténenkou avaient sur eux des prêches de Kouffa. « Mali : au Nord, la mosaïque des acteurs complique la crise», Jeune Afrique, 16 janvier 2015 ; « Attaques de Ténenkou : l’ombre de Hammadoun Koufa avec un mouvement de Libération du Macina plane », op. cit.Hide Footnote  Le label FLM simplifie une violence armée aux racines complexes et générée par de multiples protagonistes.

B. Une juxtaposition de groupes armés

Plutôt qu’une organisation unique, des sources sécuritaires évoquent l’existence de plusieurs groupes prenant l’Etat pour cible. Leurs agendas ne sont pas nécessairement coordonnés même s’ils sont en contact les uns avec les autres.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts de la sécurité, Bamako et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Les attaques contre les villes du centre au début de l’année 2015 seraient ainsi l’œuvre d’un premier groupe, issu d’Ansar Eddine et constitué dans la zone frontalière entre la Mauritanie et le Mali. Il comprendrait des combattants peul et tamasheq, dont certains officiers proches d’Iyad ag Ghali.[fn]Un natif de Nampala témoigne de la présence de « peaux claires » et « noires » parmi les assaillants dont certains parlaient le fulfuldé. Entretien de Crisis Group, individu originaire de Nampala, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Il projetait de mener une série d’opérations destinées à impressionner les populations et à terrifier les autorités, probablement pour faciliter l’implantation d’un nouveau mouvement recrutant localement.[fn]Il faut d’ailleurs noter que la ville de Nampala avait fait l’objet d’une attaque similaire en 2009, qui avait provoqué la mort de seize militaires maliens. L’attaque avait été revendiquée par la rébellion organisée par Ibrahim ag Bahanga. Cependant, des sources locales évoquent des assaillants liés à al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), alors très présent dans la région frontalière. Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Ce premier groupe se serait depuis retiré vers la zone frontalière (se dispersant peut-être entre plusieurs destinations, comme Léré, les camps de réfugiés maliens de Mauritanie et la forêt du Wagadou). Il pourrait être en train de se réactiver sous le nom de Katibat Macina d’Ansar Eddine et a diffusé une première vidéo en mai 2016.

Un deuxième groupe s’est constitué dans le sillage des attaques de février 2015. Principalement actif dans les cercles de Ténenkou et Youwarou, il compte dans ses rangs des recrues locales plus récentes même si certaines avaient probablement rejoint le Mujao ou Ansar Eddine pendant la crise de 2012. Moins armé et rompu aux tactiques de guerre que le premier groupe, il n’est pas encore parvenu à s’emparer des villes défendues par l’armée.[fn]« Ce sont des gens qui ont jeté le bâton et pris l’arme. Ce ne sont pas des professionnels ». Entretien de Crisis Group, responsable d’ONG originaire de la région de Mopti, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Il se montre plutôt actif dans les campagnes, y diffusant ses messages auprès des populations, pourchassant les informateurs de l’Etat et les convois des forces de sécurité.

Plus à l’est se trouve un groupe similaire, dont certains membres avaient rejoint le Mujao pendant la crise de 2012 et qui se développe dans le cercle de Douentza, dans une moindre mesure dans celui de Bankass, et déborde occasionnellement sur le territoire burkinabé, en particulier dans les régions du Nord et du Sahel. Il est essentiellement constitué de Peul nomades, à savoir des Seedoobe (du Mali), des Djelgobe (venus du Burkina Faso) et surtout des Toleebe (venus du Niger). Ce groupe entretient des liens avec ceux du Macina et de la zone frontalière avec la Mauritanie, dont il est néanmoins difficile de déterminer l’importance et la solidité.[fn]Certaines sources évoquent même la possibilité qu’ils soient autant en contact avec le groupe du Macina qu’avec un bataillon (qatiba) d’AQMI qui circule dans le Gourma. Entretien de Crisis Group, expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Les sources militaires estimaient en 2015 les effectifs de chacun de ces groupes, dont le degré de coordination demeure incertain,[fn]Ces groupes circulent d’est en ouest, entre Méma, Farimaké, Macina et Hayre. Hamadoun Kouffa, relativement célèbre dans le Macina et dans une moindre mesure dans le Méma, est cependant moins connu dans la région du Hayre. Entretiens de Crisis Group, nomades du cercle de Douentza, Bamako, février 2015 et mars 2016.Hide Footnote  à quelques dizaines d’individus.

Selon des sources sécuritaires locales et françaises, ils seraient entre 150 et 200 hommes au total, équipés de moyens militaires assez rudimentaires : kalachnikovs, lance-grenades, motos pour se déplacer, quelques véhicules 4x4 avec mitrailleuses lourdes volés aux Forces armées et de sécurité du Mali (FAMA), et des capacités de poser des mines ou des engins explosifs improvisés.[fn]Document confidentiel d’un service de sécurité national, septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, journaliste et officier supérieur français, Paris, août 2015.Hide Footnote  Rien à voir donc avec les colonnes de véhicules 4x4 montés de mitrailleuses, de mortiers et de fusils de précision couramment utilisés au Nord. Cette différence s’explique par le fait que dans le Nord, on observe une socialisation guerrière plus forte et ancienne et des appareils militaires financés par des trafics, disposant d’un meilleur accès aux marchés des armes notamment libyen ou aux stocks d’armes volés à l’armée malienne en 2012.

C. Des violences aux logiques plurielles

Les violences qui frappent le Mali central ne sont pas le fait des seuls mouvements s’inspirant du jihad, mais sont également liées à des conflits locaux. La lutte antiterroriste ne saurait donc être le seul élément de réponse à une violence aux logiques plurielles.

Le banditisme armé est à l’origine d’un grand nombre d’incidents, notamment des attaques de foires ou de marchés, abusivement attribuées aux groupes jihadistes.[fn]Entretien de Crisis Group, expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Ces derniers et des bandes armées occupent les mêmes territoires. Ils ont sans doute des contacts, voire peut-être des liens de partenariat, mais ne se confondent pas.[fn]Dans le Méma et le Farimaké, des groupes de Ntéréré qui avaient rejoint le MNLA en 2012 se sont opportunément ralliés au Mujao après que ce dernier ait défait le premier à Gao. Il est difficile aujourd’hui de savoir ce qu’il reste de ces liens mais plusieurs sources sécuritaires évoquent des contacts entre ces groupes de bandits et des éléments jihadistes, voir même un possible partage des rôles. Entretiens de Crisis Group, membre de la Minusma, Sévaré, octobre 2015 ; expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Les bandits armés ont un statut ambigu au sein de la société locale : certaines communautés y voient des remparts contre les abus de l’Etat ou contre des communautés rivales, d’autres les dénoncent comme de simples prédateurs.[fn]Ils ont la réputation d’être des « bandits sociaux », au sens donné à cette expression par l’historien E.J. Hobsbawm. Ainsi des « hommes en armes » comme les frères Hima dans le cercle de Douentza ou Hama Foune Diallo originaire du Macina ont tantôt la réputation d’être des bandits tantôt des défenseurs de leur communauté. Entretiens de Crisis Group, notables, éleveurs et fonctionnaires d’origine peul, Bamako et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016. E.J. Hobsbawm, Social Bandits and Primitive Rebels: Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20th Centuries (Manchester, 1959).Hide Footnote  

Au-delà du banditisme, des règlements de compte participent à un état grandissant d’insécurité. Ainsi, le harcèlement d’agents de l’Etat et parfois leur assassinat serait, dans certains cas, moins le fait des jihadistes que d’acteurs locaux cherchant ainsi à se venger des exactions commises par les « porteurs d’uniforme ».[fn]En Afrique de l’Ouest, on désigne sous ce vocable les membres des forces de sécurité. Assassinat de garde forestier le 6 avril à Diafarabe, d’un informateur d’un agent des eaux et forêts le 9 mars 2016 à Mbesso, à 5 kilomètres au sud de Diabaly, etc. Dans chaque cas, il est difficile de savoir s’il s’agit de vengeances locales ou d’actes commis par des groupes radicaux pour chasser l’Etat. Liste des incidents sécuritaires dans la région de Mopti depuis 2015, document confidentiel malien transmis à Crisis Group.Hide Footnote  Ces actes révèlent un désir local de chasser l’Etat qui converge volontairement ou non avec l’agenda des éléments jihadistes. Il est d’ailleurs difficile de distinguer ce qui relève du règlement de compte local de ce qui constitue un acte « jihadiste ».[fn]Entretien de Crisis Group avec un travailleur humanitaire actif à Ténenkou, Sévaré, novembre 2015. Selon d’autres sources, les combattants réunis autour de Kouffa participeraient à des rè- glements de compte locaux visant des civils. « C’est après l’attaque de Dioura qu’on a soupçonné les gens de la Dawa. Peu après cette attaque, les assaillants sont allés à Sikéré Tielo, un petit hameau d’agriculteurs. Ils ont abattu quelqu’un qui avait eu un différend avec une personne de la Dawa. L’affaire avait été amenée à la Mairie de Dioura qui aurait demandé une amende de 500 000 FCFA (environ 750 euros). Or Kouffa était le responsable de la Dawa dans cette zone ». Entretien de Crisis Group, individu originaire de Nampala, Bamako, février 2015.Hide Footnote  

Certaines actions violentes ne sont cependant ni actes de banditisme, ni règlements de comptes. La destruction des mausolées d’Hamdallaye le 3 mai 2015 ou la tenue de prêches hostiles aux autorités et aux étrangers dénotent un agenda plus nettement jihadiste.81 Dans les villages qu’ils traversent, les partisans de Kouffa appellent à fermer les écoles françaises, voiler les femmes et imposer le port du pantalon court pour les hommes.[fn]Selon d’autres sources, ils interdisent également la noix de kola et le tabac. Ils font référence à l’histoire régionale, soulignant ainsi que « le temps de l’idolâtrie avant la théocratie du Macina est fini ». Ils opèrent cependant une relecture de ce passé, prestigieux pour les populations peul du centre. Kouffa critique avec véhémence les grandes familles maraboutiques dépositaires de l’hé- ritage de Cheikou Amadou, le fondateur de la Dîna. Par ailleurs, on attribue aux partisans de Kouffa la destruction de plusieurs mausolées de grandes personnalités de l’histoire de la Dîna, dont celui de Cheikou Amadou lui-même. Un geste que certains cadres peul de Bamako jugent impardonnable. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et responsables religieux peul, Bamako, Mopti et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  Dans le Hayre mais aussi autour de Ténenkou, des groupes similaires proscrivent les célébrations qui entourent les grandes cérémonies sociales, notamment les mariages dispendieux. Là encore, le discours n’est jamais exclusivement religieux. Ses dimensions sociale, politique et économique attirent la sympathie locale.[fn]Il s’inscrit en cela dans une tendance plus large des discours religieux à refléter les préoccupations sociales et politiques des Maliens. Voir Benjamin Soares, « Islam in Mali in the Neolibera Era », African Affairs, vol. 105, no. 418 (2005).Hide Footnote  

Les critiques de Kouffa contre les grandes familles maraboutiques, également détentrices de droits fonciers, peuvent séduire une partie de la jeunesse ou des caté- gories peu éduquées de la société, mêmes si ces familles restent très respectées.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus, membres de la société civile et responsables religieux peul, Bamako, Mopti et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  La contestation des Dioko, droits coutumiers d’exploitation des ressources naturelles, portée par Kouffa, est par exemple mise à profit par des groupes économiquement marginalisés.[fn]L’assassinat du maire de Dogo est un exemple. L’enquête est en cours mais ce meurtre semble lié à un conflit entre deux groupes peul pour l’accès aux pâturages. Dans cette lutte, les partisans de Kouffa sont venus appuyer le camp constitué de Peul tioki (transhumants) qui conteste les droits fonciers détenus par un autre groupe peul sédentarisé dans le Macina. Entretiens de Crisis Group, membres des deux communautés en conflit à Dogo et dans la commune du Diallube, Sévaré et Mopti, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Le discours religieux radical résonne ainsi avec une contestation plus ancienne des ordres politiques et sociaux locaux. De manière générale, les préoccupations locales sont utilisées pour justifier l’appel au jihad. Mais d’un terroir à l’autre, les enjeux sont différents et il n’y a pas forcément d’intérêt à mener une lutte commune. Et au niveau de l’individu, il est difficile de dire quand la préoccupation du jihad l’emporte sur des préoccupations plus locales.

V. Sécuriser le centre : opérations militaires, dialogue politique et groupes d’autodéfense

La réponse de l’Etat a jusqu’à présent été essentiellement sécuritaire. En dépit de quelques résultats, la violence continue à se répandre. Les communautés s’arment pour se défendre, avec le probable soutien d’une partie de l’appareil sécuritaire malien. Les milices armées se renforcent indéniablement et une importante vague de violences risque de déferler.

A. La réponse sécuritaire et ses limites

Après avoir subi des attaques en février 2015, les forces de sécurité ont renforcé leurs positions dans les principales villes du centre, en particulier Sévaré, Ténenkou et Douentza. Cela leur permet de mieux les tenir et d’éviter de nouvelles déconvenues. Elles restent cependant victimes de harcèlement dans les zones rurales. Pour y remédier, l’opération Seno a donné quelques résultats à l’automne 2015 dans le cercle de Bankass.[fn]L’opération Seno a été montée après des incidents ayant visé des notables de groupes sédentaires dogon de la région de Bankass. Bien que disposant d’un effectif réduit (équivalent d’une compagnie), les FAMA ont accroché et repoussé un groupe armé supposé proche du FLM. L’accrochage a eu lieu dans la forêt de Tiébanda, près de la frontière avec le Burkina Faso, où les islamistes tentaient d’installer une base. Entretiens de Crisis Group, membre des forces de sécurité maliennes, chercheur spécialiste du centre du Mali et membre de la Minusma, Sévaré, février 2016.Hide Footnote  Mais ce type d’intervention vise à contenir l’expansion des groupes armés plutôt qu’à agir sur les sources de l’insécurité.[fn]Entretien de Crisis Group, membre des forces de sécurité maliennes, Sévaré, février 2016.Hide Footnote  A l’instar de Seno, les opérations de ratissage organisées par les FAMA conduisent à des arrestations ; effectuées sur la base de dénonciations, elles sont parfois abusives. Cela génère des tensions avec la population et des abus graves ont été signalés.[fn]Les avis divergent sur les brutalités commises par les FAMA : certains les jugent inévitables étant donné le manque de moyens et soulignent qu’elles sont moindres aujourd’hui qu’en 2013 ; d’autres estiment que les exactions et les disparitions de suspects sont encore trop nombreuses. Entretiens de Crisis Group, experts de la sécurité, membres des FAMA et cadres peul, Bamako et Sévaré, février 2016. Voir aussi : “Mali : les abus s’étendent dans le sud du pays”, Human Right Watch, 19 février 2016.Hide Footnote  

Les partenaires militaires du Mali sont peu présents dans le centre. La Minusma dispose d’une présence limitée mais son nouveau mandat, voté le 29 juin 2016, prévoit de la renforcer.[fn]« Rapport du Secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », CSNU S/2016/498, 31 mai 2016, p.17. Dans la région de Mopti, la Minusma ne déploie qu’une unité de police à Sévaré et trois compagnies d’infanterie de l’armée togolaise à Douentza, à plus de 150 kilomètres (par la route) au nord-est de Mopti. « Rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », CSNU S/2016/281, 28 mars 2016. Le 29 juin 2016, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2295, augmentant le nombre des militaires de la Minusma de 2 049 (passant d’un total de 11 240 à 13 289 soldats déployés) et le nombre de policiers de 480 (de 1 440 à 1 920), et exigeant que la soit plus robuste et préventive. A la suite de l’examen stratégique de la Minusma, conduit par le Secrétariat de l’ONU, cette résolution demande aussi que la priorité stratégique de la mission soit la mise en œuvre concrète de l’accord de la paix, en particulier le rétablissement de l’autorité de l’Etat. « Résolution 2295 (2016) des Nations unies », CSNU S/RES/2295, 29 juin 2016.Hide Footnote  Le risque est cependant de reproduire la situation qui prévaut à Gao ou Kidal, c’est-à-dire une force plus importante mais recroquevillée sur sa propre protection, installée dans une forteresse en milieu urbain mais incapable de restaurer la sécurité dans les espaces ruraux délaissés.

B. Une zone négligée par les négociations d’Alger

Le processus de paix a laissé de côté le centre du Mali. Comme le résume un participant aux négociations intermaliennes qui ont eu lieu entre juin 2014 et février 2015 dans la capitale algérienne, « les Peul du centre ont été très peu vus à Alger ».[fn]Entretien de Crisis Group, ancien membre de l’équipe de médiation de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Aucun des mouvements armés n’avait de représentants d’importance originaires de cette zone.[fn]Des rencontres ont eu lieu entre Tabital Pulaaku et le Ganda Izo, un groupe armé recrutant surtout parmi les Peul de la région de Gao. Elles n’ont pas débouché sur une alliance durable, les Peul de la région de Gao restant mal représentés au sein de Tabital. Entretiens de Crisis Group, membres de Tabital Pulaaku, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Certaines personnalités de la zone ont approché la Minusma pour négocier une intégration officielle de leur groupe dans le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR).[fn]Dès le mois de décembre 2103, un cadre peul originaire de la région de Mopti a approché la cellule DDR de la Minusma avec une liste d’une vingtaine de combattants à démobiliser. Soupçonné de vouloir profiter des fonds du processus DDR, il a été renvoyé vers les groupes signataires de l’ac­cord de Ouagadougou, alors seuls interlocuteurs reconnus pour le processus de désarmement. Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Leur faible représentation au sein des mouvements armés signataires des accords de Ouagadougou (2013) puis de Bamako (2015) les a tenus à l’écart du processus de paix.[fn]La sous-représentation des groupes armés du centre reflète aussi leur manque de moyens et de forces militaires. Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote

L’accord de paix signé en juin 2015 à Bamako est consacré aux régions du Nord et ne contient que de rares références au centre.[fn]Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger, 20 juin 2015.Hide Footnote  Beaucoup de personnalités du centre, en particulier les Peul, ont le sentiment que l’histoire se répète : la paix s’écrit sans eux sinon contre eux. Beaucoup sont convaincus que « pour être écouté, il faut des armes ». Pour certains, le réseau armé qui soutient Kouffa émerge précisément parce qu’il n’y avait pas de groupe armé localement constitué pour mettre la zone au centre de l’attention. Dans ce contexte, les appels à la constitution de groupes d’au­to­défense se multiplient.

C. La tentation milicienne

La tentation du recours aux armes existe parmi les populations nomades du centre du Mali depuis plusieurs années.[fn]Certains cadres peul rencontrés rejettent cependant l’idée du recours aux armes ou à une hypothétique armée peul que d’autres appellent de leurs vœux. Entretiens de Crisis Group, cadres, responsable religieux et commerçants peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.  Pendant l’occupation en 2012, l’absence de l’Etat et l’insécurité ont accéléré cette dynamique. A Bamako, quelques cadres proches de l’Etat ont alors soutenu l’idée d’armer et d’encadrer des groupes d’autodéfense locaux.[fn]Djiguiba Keita, « Après Tenenkou, l’Etat va-t-il abandonner Macina ? », Maliweb, 20 janvier 2016.Hide Footnote  Les autorités de transition étaient réticentes parce qu’elles manquaient déjà d’équipement pour l’armée régulière mais aussi parce qu’elles craignaient de perdre le contrôle de ces groupes.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre peul et chef nomade originaire de Douentza, Bamako, février 2015 et février 2016.Hide Footnote

Tandis que le retour des agents civils de l’Etat dans le centre est le plus souvent théorique, l’insécurité persistante ravive aujourd’hui le désir de certaines communautés de former des groupes d’autodéfense. Dans le Macina, les chefs de village peul se sont réunis dès 2013 pour lever des fonds, mobiliser les jeunes et sensibiliser à l’idée les cadres de Bamako, afin d’obtenir le soutien de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres peul, Bamako et Sévaré, février 2o16.Hide Footnote  Une médiation de la Minusma les a réunis à Bamako et a contribué en mai 2014 à réduire provisoirement les tensions sans résoudre la question de la sécurité locale.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, mars 2016.Hide Footnote  En mai 2015, une délégation de chefs de villages s’est rendue une nouvelle fois à Bamako pour exiger la « sécurisation des personnes et de leurs biens dans le Delta central du Niger ». Ils ont publiquement soutenu la création de brigades locales d’autodéfense. Des réunions ont relayé ce message dans le centre. Certains notables, inquiets de voir ce désir d’armement aggraver les tensions locales et nourrir la contestation des hiérarchies en place, se sont montrés sceptiques.[fn]Une réunion s’est ainsi tenue ainsi à Bony (cercle de Douentza, à environ 100 kilomètres au nord-est de Mopti) dès août 2014, mais l’idée de constituer des groupes d’autodéfense heurte alors les élites peul de la ville qui encouragent au contraire le désarmement des Peul nomades Seedoobe avec lesquels ils sont en concurrence. Entretiens de Crisis Group, cadre peul et chercheur, Bamako, février 2016.Hide Footnote

Quelques officiers et hommes politiques maliens sont favorables à la constitution de groupes d’autodéfense dans le centre du pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres, responsable religieux et commerçants peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  Les forces de sécurité sont divisées sur l’intérêt d’avoir des groupes paramilitaires comme relais locaux de leurs opérations.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des FAMA et cadre du ministère de la Sécurité, Bamako et Sévaré, février 2016.Hide Footnote  De son côté, la Minusma n’est pas certaine de la capacité des élites du centre, en particulier des cadres peul de l’association Tabital Pulaaku, à s’entendre autour d’un projet commun de sécurisation du centre. Elle doute aussi de leur représentativité et de leur faculté à mobiliser des troupes qui leur font jusqu’à présent défaut. Comme le résume un membre de la Minusma, « les Peul n’ont pas trouvé leur Gamou », du nom du général malien perçu comme le principal défenseur de la cause des Touareg Imrad du Mali.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, février 2016.Hide Footnote

Les cadres originaires du centre ne partagent ni le même agenda, ni la même vision pour former un groupe d’autodéfense unifié. Pour certains, ces derniers peuvent surtout permettre de pallier l’incapacité des FAMA à sécuriser la zone : ils iraient là où les forces de la République ne vont pas par manque de moyens. D’autres cherchent à utiliser ces groupes pour se constituer une clientèle politique locale ou capter les ressources de l’aide (DDR, financement de la paix). Pour d’autres enfin, le combat est de plus long terme : il s’agit de permettre aux communautés peul du centre de faire front commun et d’instaurer un rapport de force pour retrouver leur place dans la mosaïque malienne.[fn]« Il faut rétablir le rapport de force et, dès lors, on n’aura pas besoin d’intermédiaires pour se protéger. Aucun Tamasheq ne nous respectera sinon ». Entretien de Crisis Group, cadre peul, Bamako, novembre 2015.Hide Footnote  Ces agendas ne sont pas nécessairement contradictoires mais ils ne servent pas les mêmes intérêts et ne partagent pas une même vision de la sécurité locale. De manière inquiétante, même les éléments les plus pacifiques paraissent aujourd’hui résignés au développement de groupes d’autodéfense pour endiguer les violences.[fn]Courriel de Crisis Group, intellectuel malien d’origine peul, mai 2016.Hide Footnote

Confronté à l’extension progressive des zones d’insécurité au centre, l’Etat hésite sur la réponse. Début 2016, des cadres peul de Bamako ont servi d’intermédiaires lors de rencontres entre des hauts responsables gouvernementaux et des cadres politico-militaires à la tête de petits groupes armés actifs au centre du pays.[fn]« Sous l’impulsion de certains membres de Tabital Pulaaku, un Conseil national de Sécurité dirigé par Modibo Sidibé, ex-gouverneur de la région de Ségou, a été mis en place pour identifier des Peul armés en vue de les insérer dans le processus de DDR. Cela sous-entend qu’après leur identification, ils seront cantonnés, désarmés et participeront à des patrouilles mixtes avec d’autres groupes armés ». Page Facebook de l’association Kisal. Les autorités maliennes auraient remis de l’argent à quelques chefs politico-militaires peul du centre venus à Bamako pour les aider à « rassembler leurs groupes ». Entretiens de Crisis Group, cadre peul ayant participé à ces réunions et haut cadre de l’appareil sécuritaire, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Peu après, la presse malienne a annoncé, avec l’exagération dont elle fait parfois preuve, « que plusieurs centaines d’éléments » du FLM étaient en passe d’intégrer le processus de DDR.[fn]Sékou Tamboura, « Situation sécuritaire dans le Macina et le Seno : 500 djihadistes d’Amadou Koufa rendent les armes », L’Aube, 7 mars 2016.Hide Footnote  Des listes de combattants ont été produites et centralisées par des ca­dres de Bamako qui ont rencontré la Minusma en février et mars 2016. Des négociations ont également eu lieu pour que ces groupes du centre puissent se rallier à la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) ou la Plateforme, les deux coalitions de groupes armés ayant signé l’accord de paix avec le gouvernement en 2015, et bénéficier ainsi du processus de DDR encadré par la Minusma. Le contrôle de ces groupes et la question de leur affiliation génèrent cependant des tensions inquiétantes.[fn]En juin, un rassemblement de combattants peul proches du Ganda Izo, se préparant pour le DDR, aurait été attaqué dans la région du Gourma, à l’est de Douentza, par des éléments du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia) qui n’acceptaient pas leur présence ou cherchaient à les absorber dans ses rangs. Derrière cet affrontement dont le bilan reste inconnu, on devine des luttes pour contrôler les groupes armés du centre et capter les ressources du DDR. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, membres du Ganda Izo, du Gatia et chercheur malien, juin 2016.Hide Footnote

Il est peu probable que les éléments concernés soient les plus ardents militants du réseau Kouffa.[fn]Des militants proches de Kouffa auraient d’ailleurs proféré des menaces à l’égard des jeunes désireux de participer au DDR. Entretiens de Crisis Group, expert de la sécurité et cadre peul, Sévaré et Bamako, février 2016.Hide Footnote  L’initiative peut cependant contribuer à assécher le recrutement des groupes radicaux et à en éloigner les éléments les plus opportunistes, responsables d’une partie des violences dans le centre.[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale, consulté en mars 2016.Hide Footnote  Mais elle porte en elle un risque de malentendu : certains y voient l’occasion d’étendre le DDR au centre et de procéder à des distributions de fonds susceptibles de racheter la paix locale ; d’autres y voient avec inquiétude une forme de reconnaissance qui va permettre à des milices de se constituer. A Mopti en janvier 2016, une réunion intercommunautaire soutenue par le ministère de la Réconciliation nationale relayait encore l’appel à « créer dans tou­tes les localités du pays des cellules de veille composées de jeunes et de chasseurs, ou, à défaut, créer dans les communes sensibles (accès difficile et délai d’ inter­vention longs) des brigades de vigilance ».[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale du Mali, message posté le 29 janvier 2016.Hide Footnote

En mai 2016, des incidents violents entre groupes armés bambara et peul ont provoqué la mort d’au moins 30 personnes et la fuite de centaines de nomades vers les camps de réfugiés de Mauritanie.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, expert en visite dans les camps de Mauritanie, juin 2016.Hide Footnote  Des membres de l’appareil sécuritaire auraient contribué à l’armement de chasseurs traditionnels bambara pour prévenir une avancée des jihadistes au centre. Peu après, des éléments armés peul, réputés Qproches des jihadistes, se sont rassemblés près de la frontière entre la Mauritanie et le Mali, laissant craindre un renforcement de leur implantation locale. A Bamako, les autorités, inquiètes, relancent le projet de groupes d’autodéfense peuls distincts de groupes jihadistes pour couper court à l’attraction qu’exercent ces derniers sur les nomades peul.[fn]Courriel de Crisis Group, membre d’une association peul du Mali, mai 2016.Hide Footnote  La montée des tensions actuelles cristallise la constitution de groupes armés plus ou moins contrôlés par les autorités.[fn]La création de l’Alliance nationale pour la sauvegarde de l’identité peule et la restauration de la justice (ANSIPRJ), nouveau mouvement politico-militaire revendiquant la défense des populations peul, a été annoncée le 18 juin 2016. Il est dirigé par Oumar Al-djana, un jeune enseignant peul qui se revendique comme ancien membre du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Il faut remettre la création, encore largement théorique, d’un nouveau mouvement armé dans le contexte plus large d’une compétition entre élites peul pour constituer et diriger une formation armée les représentant. « Oumar Aldjana : ‘Nous avons créé un mouvement pour mettre fin aux exactions contre les Peuls’», Jeune Afrique, 20 juin 2016.Hide Footnote

Faute de réponse à même d’apaiser ces tensions, le centre pourrait rapidement devenir le nouvel épicentre des violences au Mali.[fn]Selon l’expression du chercheur malien Boukary Sangaré. « Le Centre du Mali : épicentre du djihadisme ? », Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 20 mai 2016.Hide Footnote  Des éléments jihadistes profitent de ces troubles pour se rendre utiles à certaines communautés et mieux s’im­planter. Cependant, l’origine des tensions réside moins dans la radicalisation supposée d’une communauté que dans le manque de légitimité de l’Etat et l’incapacité des autorités à réguler pacifiquement les conflits locaux pour garantir la sécurité de tous.

VI. Au-delà du défi sécuritaire, un test pour les politiques de prévention et de gestion des crises

Des groupes affiliés aux mouvements terroristes existent déjà au centre du Mali, mais leur effectif reste encore faible et leur degré de coordination est indéterminé. Les politiques de lutte contre la radicalisation violente ne devraient pas se concentrer sur des opérations antiterroristes confiées aux seules forces de sécurité, dont les modes opératoires nourrissent d’ailleurs en partie le rejet de l’Etat. Elles devraient plutôt prendre en compte le contexte plus large qui nourrit la montée de cette violence armée et que le présent rapport a mis en exergue. Comme l’a récemment souligné Crisis Group, résoudre les conflits locaux permet de contenir l’extrémisme violent bien plus qu’endiguer l’extrémisme violent ne permet de résorber les crises locales.[fn]Rapport spécial de Crisis Group, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016. Version complète disponible en anglais seulement.Hide Footnote

Sans les violences armées qui affectent à nouveau le Nord depuis 2012, il est peu probable que le ressentiment dans le centre du pays aurait débouché aussi vite sur des mobilisations politico-militaires. Les deux espaces sont incontestablement liés mais de profondes différences les distinguent aussi. Ainsi, la socialisation par le métier des armes et la criminalisation de l’économie, notamment le trafic de drogue, sont bien moins développées au centre. Les réponses à apporter ne sont donc pas les mêmes. Pour cette raison, le gouvernement malien devrait concevoir un plan spécial pour répondre aux problèmes et aux formes de violences spécifiques qui frappent le centre. Cela éviterait de perdre beaucoup d’énergie à essayer d’étendre au centre les bénéfices d’un accord de paix négocié pour et par les représentants d’autres régions.

A. L’objectif : un Etat à la reconquête de sa légitimité dans les territoires

Le risque de développement de la violence armée dans le centre du Mali résulte moins de l’action d’organisations terroristes que d’années de négligence de la part des autorités et de politiques perçues comme injustes. La priorité est donc pour l’Etat, avec l’aide de ses partenaires, de réinvestir ces territoires afin de se rapprocher positivement des populations qui y vivent. Il doit prendre conscience du niveau de rejet dont il fait l’objet parmi celles-ci, et reconstruire sa légitimité non pas en misant sur le retour d’une puissance publique répressive, partiale et autoritaire mais, bien au contraire, en jouant son rôle de régulateur, en garantissant l’accès aux services de base, et en étant présent y compris auprès des populations nomades.

Cela requiert que plusieurs chantiers, déjà ouverts, aboutissent : la justice, trop souvent corrompue et au service des puissants, doit retrouver une forme d’in­dé­pen­dan­ce et d’autonomie face aux pouvoirs politiques et économiques. L’Etat doit garantir l’accès des populations aux services de base. Outre la justice et la sécurité, deux domaines d’intervention prioritaires, l’investissement de l’Etat est tout aussi nécessaire dans l’éducation et la gestion des ressources naturelles. Il devrait repenser sa présence auprès des populations, y compris les plus mobiles. Il est aujourd’hui essentiel, par exemple, de relancer les efforts pour la création d’écoles nomades.

En matière de sécurité, l’Etat doit rassurer les citoyens et restaurer l’ordre public. Comme le souligne Crisis Group, « la capacité des groupes jihadistes à offrir une protection […] explique leur succès, bien plus que l’attrait des idéologies dont ils sont porteurs ».[fn]Ibid.Hide Footnote  L’Etat doit démontrer à nouveau sa capacité à protéger. Cela nécessite d’abord que les forces de sécurité retrouvent une crédibilité auprès des populations. Pour rompre le cycle de prédation dont les porteurs d’uniforme se rendent coupables, leur hiérarchie doit punir les abus de façon ostensible.

Par ailleurs, le chantier de la sécurité locale doit être ouvert au plus vite : les forces de sécurité maliennes sont actuellement trop peu nombreuses pour couvrir l’en­sem­ble du territoire.[fn]La région de Mopti, grande comme deux fois la Belgique, ne disposerait que de 753 gendarmes, policiers et membres de la garde nationale pour assurer les missions de maintien de l’ordre. Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Une police territoriale ou communale, financée par les régions ou les collectivités territoriales, devrait être mise en place.[fn]Le Mali et ses partenaires pourraient utilement s’inspirer des efforts récents réalisés au Niger pour développer une police communale dans la région d’Agadez. Ce projet, toujours en cours d’éva­luation, a été développé avec le soutien de l’UE, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et de la coopération danoise. Entretien de Crisis Group, membre de la délégation l’UE au Niger, Niamey, mai 2016.Hide Footnote  Elle permettrait d’as­su­rer la sécurité là où les autres forces de l’ordre ne s’aventurent que rarement. Elle pourrait prendre en charge les affaires qui sont du ressort de la police. L’armée, qui n’a aucune capacité d’enquête, assure actuellement la sécurité, ce qui n’est pas son rôle.[fn]Les Forces de sécurité (FDS) maliennes comprennent à la fois les forces militaires (FAMA) sous responsabilité du ministère de la Défense, et les forces de sécurité intérieure (police nationale, gendarmerie et garde nationale) sous responsabilité du ministère de l’Intérieur et de la Protection civile.Hide Footnote  De plus, recrutée localement, cette police territoriale favoriserait la réconciliation des populations avec les forces chargées d’assurer leur sécurité. Ses prérogatives et les procédures de recrutement de ses agents devraient être clairement définies. L’objectif est de créer des polices représentatives au service des populations et non des milices communales au service de certaines communautés ou groupes d’intérêt.

L’Etat doit enfin résorber les divisions entre les élites locales, en les encourageant à prendre part au jeu politique plutôt qu’à recourir aux armes pour régler différends et rivalités. Il faut éviter que la compétition politique génère la formation de milices armées, comme c’est le cas aujourd’hui dans le Nord. Par ailleurs, la stigmatisation de certaines élites nomades en raison de leur récente association avec des groupes comme le Mujao est contre-productive à long terme. Il faut éviter que certains, se sentant exclus, soient tentés de rejoindre des groupes radicalisés pour se faire enten­dre. En partenariat avec l’Etat, les élites locales joueront un rôle central. Elles doivent reconnaitre leur part de responsabilité dans le malaise actuel, cesser de se blâmer mutuellement et d’instrumentaliser les désirs de vengeance.

B. Adopter une approche réaliste conforme aux moyens de l’Etat

Les espoirs que la crise de 2012 suscite un sursaut national et génère une réforme ambitieuse de la gouvernance ont été largement déçus. Les ressources publiques continuent souvent de disparaitre avant d’atteindre leurs bénéficiaires. Les partenaires du développement ont été largement incapables de réformer les politiques d’aide. Pire, du fait de l’insécurité, l’aide au développement atteint de moins en moins les bénéficiaires éloignés des bureaux de Bamako. L’Etat reste contraint par des ressources budgétaires limitées. Les investissements dans les secteurs sociaux pâtissent de la priorité donnée à la défense et la sécurité. Dans ce contexte, les recommandations visant à réformer le fonctionnement de l’Etat dans le centre du Mali ont peu de chances d’aboutir.

Cela impose d’adopter une approche réaliste, prenant en compte ce qui peut être fait dans une situation aussi contraignante. Plutôt que de concevoir de nouvelles grandes réformes, qui sortent rarement des ministères et des directions générales de Bamako, il faut se concentrer sur des actions concrètes de terrain. Pour cela, il est nécessaire d’identifier et de travailler avec tous les acteurs locaux, y compris les membres de la société civile ou ceux qui, par nécessité, ont pactisé avec les groupes jihadistes. La priorité est aujourd’hui de réinvestir les régions délaissées du centre.

Etant donnée l’étendue des besoins et la multiplicité des zones à couvrir dans un pays toujours fragile, le réinvestissement du centre doit trouver ses champions, par exemple une figure consensuelle capable de porter publiquement la cause des populations. L’Etat pourrait nommer un haut représentant pour les régions du centre chargé de coordonner les initiatives et de préparer un plan spécial. L’accord de paix a trop largement ignoré le centre pour pouvoir s’y appliquer.

Les différentes composantes civiles du centre du pays, et pas seulement les hommes en armes ou de pouvoir, devraient être associées étroitement à l’éla­bo­ra­tion d’un tel plan, pour rompre avec les accords trop élitistes. L’accord de paix signé à Bamako, plutôt favorable aux mouvements armés, n’est pas le fruit d’un processus inclusif.[fn]Voir Rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée ?, 22 mai 2015.Hide Footnote  Seul le processus de DDR, qui lui préexiste, pourrait être étendu aux régions du centre, dans les conditions prévues par l’accord, pour faciliter le désarmement et réduire la circulation des armes de guerre qui devient préoccupante.[fn]A l’inverse, il serait risqué d’étendre aux régions du centre la nomination d’autorités intérimaires prévue par l’accord de paix. Cela susciterait d’énormes tensions entre les groupes pouvant prétendre choisir ces autorités de transition. Par ailleurs, l’intégration de personnalités du centre au sein du Comité de suivi de l’accord (CSA) créerait sans nul doute de nombreuses controverses entre les parties signataires qui se sont déjà largement affrontées sur ces questions en 2015. Cela paralyserait un peu plus les organes chargés du suivi de l’accord.Hide Footnote

Pour leur part, les partenaires du Mali doivent s’entendre pour que ceux qui ont développé une connaissance approfondie de ces régions (Union européenne, Pays-Bas, etc.) portent et soutiennent le dossier du centre. Il faut éviter là aussi les doublons et les concurrences inutiles.

Ensemble, Etats et partenaires impliqués devraient identifier et se concentrer sur des causes prioritaires : la sécurité, la justice, l’éducation et la gestion des ressources naturelles constituent sans doute quelques-uns des domaines d’intervention stratégique dans l’immédiat. Il s’agit moins de développer l’économie de régions riches en ressources naturelles que d’y reconstruire une autorité publique capable de réguler les conflits et de garantir aux populations l’accès à un minimum de services. Enfin, il faut cesser de donner la priorité aux solutions sécuritaires dans la lutte contre les groupes radicaux. L’effort militaire est sans doute utile mais il ne doit plus constituer l’essentiel de la réponse. Le véritable défi est de rétablir la présence d’un Etat dont la légitimité est reconnue par les populations.

VII. Conclusion

Les groupes extrémistes violents prospèrent dans les zones de tensions où l’Etat est absent, contesté, ou lorsque sa présence ne se manifeste que par l’action, et parfois les abus, des forces de sécurité. Ils se développent quand les conflits intercommunautaires pour l’accès aux ressources naturelles s’aggravent et quand leur gestion pacifiée n’est plus assurée ni par l’Etat, défaillant, ni par des autorités traditionnelles contestées. Dans ces espaces, les groupes radicaux savent trouver leur place en se rendant utiles et en soutenant certains groupes contre d’autres. Ils apportent une forme de protection, des armes et un savoir-faire militaire, mais aussi une réponse à une forte demande locale de justice, de sécurité et plus largement de moralisation du politique. Le centre du Mali offre un terrain particulièrement propice à la mise en œuvre de leur stratégie d’implantation. Ils évitent les coups d’éclat mais chassent l’Etat et ses agents de larges portions du territoire pour progressivement se substituer à lui.

Il est encore temps de prévenir et d’endiguer ce phénomène. L’Etat est contesté mais pas complètement rejeté, y compris par certains sympathisants des groupes radicaux. Ces derniers sont d’ailleurs encore mal coordonnés et minoritaires. Une grande partie des violences est encore le fait de simples prédateurs sans agenda politique cohérent, et manipulant parfois l’argument religieux. En intervenant dans le centre, l’Etat et ses partenaires ne doivent cependant pas se tromper d’objectif. Le but n’est pas de venir à bout de quelques dizaines d’individus armés. L’enjeu est ailleurs : il faut restaurer la crédibilité de l’Etat par une action juste et utile au plus près des populations, même nomades.

Il importe de montrer à l’ensemble des citoyens que l’Etat est à leur service et que le système politique est suffisamment ouvert pour leur permettre de participer à la gestion de leurs propres affaires et à leur propre sécurité. Le centre du Mali peut devenir un exemple pour l’application de politiques gouvernementales locales et d’actions précoces destinées à éviter le délitement des Etats nationaux et l’im­plan­tation de groupes radicaux violents. Pour cela, il ne doit plus être négligé.

Dakar/Bamako/Bruxelles, 6 juillet 2016

Soldiers from the Tuareg rebel group MNLA drive in a convoy of pickup trucks in the northeastern town of Kidal on 4 February 2013. REUTERS/Cheick Diouara
Report 267 / Africa

Narcotrafic, violence et politique au Nord du Mali

Dans le Nord du Mali, un trafic de drogue particulièrement concurrentiel suscite de graves violences et entrave l’application de l’accord de paix de 2015. Le Mali et ses partenaires devraient chercher à réduire les effets les plus délétères du narcotrafic en démilitarisant ses acteurs.

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Que se passe-t-il ? La drogue qui transite par le Nord du Mali génère dans cette zone des violences sans équivalent dans la sous-région. La plupart des groupes armés du Nord dépendent financièrement et logistiquement du narcotrafic, qui leur permet notamment d’acquérir des armes et des véhicules.

En quoi est-ce significatif ? Les rivalités entre narcotrafiquants nuisent à la bonne application de l’accord de paix inter-malien de 2015. Elles sont à l’origine d’une partie des affrontements entre groupes signataires. Le recours à des moyens militaires pour protéger les convois de drogue des interceptions retarde aussi le processus de désarmement.

Comment agir ? Plutôt que de concentrer leurs efforts sur l’éradication du narcotrafic, irréaliste à court terme, le Mali et ses partenaires devraient soutenir des mécanismes de régulation allant du dialogue local aux sanctions, pour permettre aux parties prenantes de s’entendre sur les conditions d’une démilitarisation du narcotrafic au Nord du Mali.

Synthèse

Le trafic de drogue au Nord du Mali cause des niveaux de violence sans équivalent dans la sous-région. L’incapacité de l’Etat malien à contrôler cette zone a rendu le narcotrafic particulièrement concurrentiel, tandis que la circulation d’armes de guerre, liée aux rébellions des deux dernières décennies, a contribué à sa militarisation. Les rivalités entre trafiquants alimentent les tensions politiques et communautaires dans la région. Le trafic est à la fois une source de financement des groupes armés de toute nature et une cause d’affrontements. Alors que les politiques de lutte contre le trafic de drogue ont jusqu’ici été inefficaces, les autorités maliennes et leurs partenaires internationaux devraient adopter des mécanismes de régulation pour démilitariser les acteurs du narcotrafic au Nord du Mali et réduire ainsi la violence associée. Cela implique de soutenir les pactes régionaux de stabilité, qui régulent le trafic de façon informelle, de désarmer les groupes signataires de l’accord de paix de juin 2015 (dont ceux liés aux trafiquants) et de recourir à la coercition (notamment aux sanctions ciblées) contre ceux qui s’y refusent.

L’arrivée au Nord du Mali de produits stupéfiants (haschich dans les années 1990, cocaïne dans les années 2000) a bouleversé l’économie locale. D’abord monopolisés par des fractions arabes, les profits de la drogue ont, depuis le milieu des années 2000, aiguisé l’appétit de commerçants issus d’autres communautés. La compétition – et la circulation d’armes au Sahel – a dès lors nourri une dynamique de militarisation des acteurs criminels et le développement de groupes armés pour protéger ou intercepter les convois. Les revenus de la drogue ont aussi perturbé les relations intercommunautaires et remis en cause les hiérarchies anciennes. La drogue suscite des affrontements entre bandes rivales, qui dégénèrent en conflits plus larges parce que celles-ci vont chercher du soutien au sein de leurs communautés. De son côté, même s’il ne le reconnait pas officiellement, l’Etat malien, incapable d’empêcher ou de réguler le narcotrafic, a soutenu certains groupes armés contre d’autres pour tenter de capter les ressources du trafic et d’en priver les rébellions.

Les rivalités entre trafiquants entrainent parfois les groupes armés dans des affrontements qu’ils n’ont pas voulus.

La crise malienne de 2012 a aggravé des dynamiques initiées au cours de la décennie précédente. La débandade de l’Etat au Nord a amené les trafiquants à se rapprocher des différents groupes armés, y compris parfois jihadistes (même si la relation entre jihadisme et narcotrafic au Sahel a tendance à être exagérée), pour que la drogue continue de circuler. Les grands trafiquants entretiennent des liens à la fois avec les autorités maliennes – celles-ci le démentent – et avec les groupes politico-militaires du Nord du pays ; bien souvent en effet, les réseaux trafiquants sont intégrés dans ou se confondent avec ces groupes, qui eux-mêmes dépendent du narcotrafic pour leur financement et l’accès aux armes. Cela dit, les tensions entre groupes armés et réseaux trafiquants sont récurrentes car leurs intérêts ne s’alignent pas parfaitement. Les rivalités entre trafiquants entrainent parfois les groupes armés dans des affrontements qu’ils n’ont pas voulus.

Pourtant, alors que le narcotrafic joue un rôle certain dans les violences armées, cette question est restée assez marginale lors des négociations inter-maliennes engagées à Ouagadougou en 2013, puis à Alger en 2014 et 2015. Discutée en coulisses, elle est peu évoquée dans l’accord de paix de juin 2015. Par contre, des initiatives locales connues sous le nom de processus d’Anéfis 1 (octobre 2015) et 2 (octobre 2017) ont cherché à réguler le narcotrafic. Ces rencontres, auxquelles ont participé des personnalités impliquées dans le narcotrafic, ont tenté de pacifier les routes en diminuant les interceptions et de réduire les risques que les rivalités entre trafiquants dégénèrent en affrontements entre groupes signataires de l’accord de paix. Les acteurs internationaux, réticents à discuter ouvertement de la régulation du narcotrafic, continuent de considérer ces efforts avec suspicion.

La lutte contre le trafic de drogue dans le Nord du Mali reste limitée et inefficace. La plupart des acteurs publics nationaux et internationaux reconnaissent qu’elle est nécessaire, mais beaucoup se déchargent de cette responsabilité au motif – souvent recevable – qu’elle ne relève pas de leurs compétences. Sur le terrain, la lutte contre le narcotrafic apparait comme un enjeu secondaire que les acteurs internationaux font passer bien après la mise en œuvre de l’accord de paix, les opérations antiterroristes et la lutte contre les filières de migration clandestine. La réticence à s’engager plus résolument contre les narcotrafiquants s’explique en partie par la complexité des réseaux et la crainte d’interférer avec des intérêts d’affaires qui remontent potentiellement jusqu’au sommet de certains Etats de la région. Par ailleurs, pour les Casques bleus de l’ONU, déjà pris pour cible par les jihadistes, se lancer dans un autre combat créerait de nouveaux dangers, en particulier parce que de nombreux groupes armés participent aux trafics.

Au niveau mondial, la lutte contre le trafic de drogue connait peu d’exemples de succès probants. Pour être efficace, elle devrait être globale, coordonnée et s’étendre aux pays de production, de transit et de destination, dont les intérêts sont souvent contradictoires. En même temps, le Mali, comme d’autres pays de transit touchés par une concurrence violente autour du trafic, a besoin d’une stratégie adaptée à ses besoins qui prenne en compte le contexte régional. Les efforts doivent se concentrer sur les conséquences les plus déstabilisatrices du trafic de drogue. Les autorités maliennes et leurs partenaires devraient chercher à démilitariser le narcotrafic au Nord du Mali en vue de réduire la violence associée et faciliter l’application de l’accord de paix. Pour cela, ils devraient privilégier trois axes interdépendants :

  • encourager les pactes locaux de sécurité comme ceux d’Anéfis, qui sont complémentaires du processus de paix inter-malien ; répliquer de telles initiatives dans d’autres zones du Nord ; et, sans cautionner le narcotrafic, accepter que ses acteurs participent aux discussions pour établir des pactes de non-agression autour des routes de transit et s’assurer que les combats liés au trafic ne dégénèrent pas en violences entre les principaux groupes armés du Nord signataires de l’accord de paix de 2015.
     
  • utiliser les mécanismes de sécurité instaurés par l’accord de paix – en particulier la Commission technique de sécurité (CTS) créée pour aider à la mise en œuvre de l’accord et dont font partie la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) et les forces françaises de l’opération Barkhane – pour réduire la circulation des armes lourdes et réguler l’usage des moyens roulants par tous les groupes armés signataires dans le Nord – y compris ceux qui sont liés aux trafiquants. La CTS dispose d’un mécanisme qui autorise les Casques bleus de l’ONU et les forces françaises à surveiller les convois armés ; renforcer ces efforts pourrait accélérer le désarmement et faciliter ainsi la démilitarisation du narcotrafic ;
     
  • prendre des mesures coercitives, comme des sanctions et la confiscation des armes lourdes, afin de pénaliser les narcotrafiquants les plus violents qui continuent d'utiliser les moyens militaires des groupes signataires. Le Conseil de sécurité de l’ONU, sur la base des conclusions de son groupe d’experts, peut déjà adopter des sanctions contre ceux qui enfreignent l’accord de paix de 2015. De son côté, la commission de sécurité instaurée par ce même accord peut confisquer les armes lourdes aux convois armés non autorisés des groupes signataires. Ces mandats pourraient constituer une base suffisante pour agir contre ceux qui refusent le désarmement.

Dakar/Bruxelles, 13 décembre 2018

I. Introduction

Le 23 février 2013, des avions de l’opération française Serval, lancée au Mali le mois précédent, bombardent un convoi armé qui s’apprête à prendre la petite ville d’In-Khalil, à la frontière avec l’Algérie. L’opération est motivée par la présence supposée de combattants jihadistes dans le convoi et a aussi pour but, plus officieux, de protéger des éléments du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), un groupe séparatiste qui a ponctuellement combattu aux côtés des troupes françaises, déployés peu avant dans cette ville.[fn]Entretien de Crisis Group, officier de l’armée française ayant participé à l’opération Serval, 2016. Formé le 16 octobre 2011, le MNLA déclenche la quatrième rébellion de l’histoire du Mali le 17 janvier 2012. Le MNLA a bénéficié du retour en 2011 de plusieurs centaines d’anciens soldats touareg ayant opéré dans les rangs de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, dont Mohamed Najim, devenu chef d’état-major du mouvement. Certains éléments du MNLA ont combattu aux côtés de troupes françaises de l’opération Serval en 2013 à des fins antiterroristes.Hide Footnote Une autre version des faits circule rapidement : les éléments ciblés étaient au service de commerçants arabes qui voulaient récupérer des biens pillés par des trafiquants et coupeurs de route touareg, en particulier issus de la tribu idnan, avec lesquels ils se disputent le contrôle du point de passage entre l’Algérie et le Mali dans la zone d’In-Khalil et Bordj Badji Mokhtar (Algérie).[fn]Entretiens de Crisis Group, commerçant arabe, membre de l’opération Serval et membre de la Minusma, Bamako, mai et octobre 2013. Voir également « Mali : des Arabes maliens comptent les dégâts et indexent les Idnanes », maliactu.net, 31 mars 2013.Hide Footnote Ces commerçants estiment leurs pertes à plusieurs milliards de francs CFA (plusieurs millions d’euros), pour l’essentiel des véhicules mais aussi, selon des sources proches de ces milieux, des cargaisons de drogue.[fn]Ibid.Hide Footnote

Pendant plusieurs années, le non-règlement de l’épisode d’In-Khalil a empoisonné les relations entre groupes armés, en particulier entre le MNLA et le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), du moins l’aile proche de l’Etat malien, provoquant des tensions et des affrontements localisés.[fn]Créé fin 2012, le MAA regroupe la plupart des tribus arabes de Tombouctou et Gao et réclame initialement plus d’autonomie pour le Nord du Mali. En 2014, le mouvement connait une scission entre une aile majoritairement composée d’Arabes lamhar du Tilemsi, qui soutient l’Etat malien, et une autre majoritairement composée d’Arabes bérabiche de Tombouctou mais qui compte aussi quelques Arabes de Gao comme les Mechdouf, qui fait alliance avec la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), une alliance de groupes rebelles. Cette division est aussi favorisée par des rivalités entre figures trafiquantes au sein de chaque aile du MAA.
 Hide Footnote
Il s’est immiscé dans les discussions entre l’Etat malien et les groupes armés lors de plusieurs rencontres internationales à Nouakchott (Mauritanie) et Ouagadougou (Burkina Faso) en 2013, des négociations de paix d’Alger en 2014 et 2015 ou encore de l’initiative locale de médiation d’Anéfis (Nord du Mali) en octobre 2015. Cette dernière a d’ailleurs débouché sur un document de réconciliation entre des tribus idnan et arabes portant en partie sur le conflit ouvert entre elles depuis l’épisode d’In-Khalil. Cette affaire illustre les liens qui se sont établis entre les groupes politico-militaires, les communautés et les narcotrafiquants, et montre qu’ils jouent parfois un rôle décisif dans les épisodes de violence armée.

Le Nord du Mali n’est pas une zone de production de drogue, ni même la seule zone de transit dans l’espace ouest-africain. Pourtant, les conséquences du narcotrafic sur le pays sont sans équivalent dans la région. Depuis les années 2000, le narcotrafic a joué un rôle dans le développement de formes et de niveaux de violence armée inédits. Dans un contexte d’affaiblissement de l’Etat central et de montée des insurrections armées, y compris jihadistes, les trafics de drogue sont devenus à la fois un enjeu central et une ressource essentielle des luttes qui redéfinissent les rapports de force politiques dans le Nord du pays.

Le trafic de drogue est aujourd’hui une cause majeure de violences armées au Nord du Mali et constitue une ressource essentielle pour y faire de la politique.

La violence armée dans cette zone est souvent réduite de manière schématique à la compétition entre trafiquants, ou même à la notion équivoque de narco-jihadisme, confondant les figures du jihadiste et du narcotrafiquant qui entretiennent en réalité des relations complexes. Ce rapport analyse la manière dont le trafic de drogue (ou narcotrafic) est aujourd’hui une cause majeure de violences armées au Nord du Mali et constitue une ressource essentielle pour y faire de la politique. Il étudie son rôle précis dans l’économie politique du Nord du Mali, y compris dans le développement des groupes armés, aujourd’hui tant du côté de l’alliance de mouvements progouvernementaux Plateforme que de l’alliance de groupes rebelles Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA).[fn]La Plateforme des mouvements du 14 juin 2014 d’Alger est une alliance de groupes armés maliens progouvernementaux, dont les principaux sont le Groupe autodéfense Imghad et alliés (Gatia), une branche du MAA, et une branche de la Coordination des mouvements et Forces patriotiques de résistance (CM-FPR). La Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) est une alliance de groupes rebelles formée en octobre 2014, constituée principalement du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), d’une branche du MAA et d’une branche du CM-FPR.Hide Footnote Les recommandations formulées n’ont pas pour ambition de mettre un terme aux trafics – objectif irréaliste à court terme – mais en appelant à revoir la hiérarchie des priorités, elles suggèrent des pistes concrètes pour juguler la violence liée au narcotrafic et donc atténuer ses effets les plus délétères.

Ce rapport repose sur plusieurs dizaines d’entretiens au Mali et au Niger avec des membres de tous les groupes armés signataires de l’accord de paix inter-malien de juin 2015, des diplomates, des acteurs économiques du Nord du Mali, des responsables sécuritaires maliens et internationaux ainsi que des responsables communautaires. La plupart ont été menés à Bamako et à Niamey en mars, avril et mai 2018. Quelques-uns ont été réalisés au Nord du Mali et dans la région de Gao au moment des signatures de l’accord de paix et de l’accord d’Anéfis en 2015. Quelques entretiens ont aussi eu lieu en Mauritanie.

Une grande prudence est de mise dans le recueil et le traitement des données sur les réseaux criminels et leurs liens avec les groupes politico-militaires. Ce rapport n’étudie pas toutes les formes de trafics et d’échanges commerciaux au Nord du Mali. Il se concentre sur le trafic de drogue du fait du nombre important d’acteurs qui y sont engagés (à la différence du trafic d’armes), des liens très spécifiques entre narcotrafic et violence armée dans cette région (bien plus par exemple que le trafic de migrants, qui implique d’autres acteurs) et, enfin, de son influence sur les rapports de force politiques au Mali (en particulier lors des négociations de paix puis de l’application de l’accord).

II. Des trafics plus concurrentiels et militarisés au Nord du Mali

Vieux de plusieurs millénaires, le commerce transsaharien n’est pas une économie statique. Les trafics, qui se sont notamment développés avec l’émergence des Etats-nations et des frontières à partir des années 1960, ont ainsi connu différentes phases. La circulation illicite de produits subventionnés venus d’Algérie a longtemps été centrale pour la survie des sociétés du Nord du Mali. A partir des années 1990 et surtout 2000, la circulation de nouveaux produits à la fois illégaux et à forte valeur ajoutée, notamment les armes et la drogue, a ouvert une nouvelle phase, caractérisée par une militarisation progressive. A la figure du petit passeur rusé se jouant du douanier, en vogue dans les années 1970-1980, se substitue aujourd’hui celle du grand trafiquant de drogue à la tête de réseaux criminels voire de véritables armées privées qui protègent les convois et leurs cargaisons. Cette militarisation d’une partie de l’économie, relativement récente, a des conséquences très importantes sur les relations politiques dans le Nord du Mali.

A. Le développement du narcotrafic : entre ruptures et continuités

Le commerce transsaharien dépend depuis longtemps d’une économie de protection indispensable à la traversée du Sahara. Le négoce caravanier suscitait en effet la convoitise d’acteurs armés qui s’adonnaient régulièrement à des razzias (ou rezzous), obligeant les commerçants à recruter des escortes pour protéger leurs marchandises (esclaves, bétail, céréales, sel).[fn]Le terme razzia viendrait du terme arabe ghazi qui signifie expédition guerrière, et plus précisément de la variante du mot en arabe algérien, gaziya.Hide Footnote Ces razzias, qui survenaient partout dans la bande sahélo-saharienne, étaient particulièrement répandues au milieu du dix-neuvième siècle, en partie en raison de l’arrivée d’armes européennes au Sahara. L’administration coloniale française a progressivement réduit ces prédations sans jamais complètement y mettre un terme.[fn]Julien Brachet, « Le négoce caravanier au Sahara central : histoire, évolution des pratiques et enjeux chez les Touaregs Kel Aïr (Niger) », Cahiers d’Outre-Mer, N°57, avril-septembre 2004.Hide Footnote La pratique ancienne des rezzous dans l’Aïr (Niger) et dans l’Adagh (actuelle région de Kidal, au Mali) ainsi que le développement des goumiers, sorte de police chargée par les forces coloniales de contrer les rezzous, marquent encore les représentations collectives.[fn]Gerd Spittler, Les Touaregs face aux sécheresses et aux famines : les Kel Ewey de l’Aïr (Niger) (Paris, 1993). Pierre Boiley, Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain (Paris, 1999).Hide Footnote Aujourd’hui, les interceptions rapides et violentes de cargaisons constituent à certains égards une forme nouvelle de rezzous.

La résine de cannabis, puis la cocaïne donnent une nouvelle dimension à cette économie criminelle .

Mais l’économie criminelle qui prévaut actuellement au Nord du Mali ne s’inscrit que partiellement dans la continuité de ces formes anciennes de prédation. Depuis la fin des années 1990, la résine de cannabis (ou haschich), puis la cocaïne donnent une nouvelle dimension à cette économie : à quantité égale, la cocaïne est 25 fois plus rentable que le haschich, lui-même douze fois plus rentable que les cigarettes.[fn]Les profits ont été calculés à quantités équivalentes sur la base du prix d’achat et de vente entre la zone des trois frontières Algérie-Mauritanie-Mali et Kidal. Courriel de Crisis Group, acteur économique de Kidal, juillet 2018.Hide Footnote La circulation du haschich au Sahel s’explique par la hausse de la production marocaine au début des années 1990 et par le fait que les voies directes de passage vers l’Europe, davantage surveillées, deviennent alors risquées.[fn]Pierre-Arnaud Chouvy, « Production de cannabis et de haschich au Maroc : contexte et enjeux », L’Espace politique, N°4, 2008.Hide Footnote Au début des années 2000, des trafiquants se spécialisent dans la filière de la cocaïne, qui connait un âge d’or entre 2006 et 2009. En novembre 2009, l’atterrissage d’un Boeing venu d’Amérique latine rempli de cocaïne à Tarkint (région de Gao) met ce trafic en évidence.[fn]« Criminalité transfrontalière organisée en Afrique de l’Ouest », Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), février 2013. La pression médiatique et diplomatique a eu raison des pressions politiques exercées pour étouffer cette affaire, conduisant à l’arrestation et l’incarcération en 2010 de Mohamed Ould Aweinat, commerçant de la tribu des Mechdouf originaire du Tilemsi. Il sera libéré début 2012 en échange de la mobilisation d’une partie de la communauté arabe contre la rébellion menée par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).Hide Footnote Depuis la fin des années 2000 apparaissent d’autres produits, destinés surtout à la consommation locale, comme la méthamphétamine et les médicaments détournés de leur usage curatif (tramadol, rivotril).[fn]« Criminalité transfrontalière organisée en Afrique de l’Ouest », op. cit.Hide Footnote

Les estimations des volumes de drogue transitant par le Nord du Mali sont approximatives car principalement fondées sur les saisies, très rares dans la bande sahélo-saharienne. Au niveau mondial, la tendance est à l’augmentation des productions de cocaïne et de haschich, tirées par une demande, notamment européenne, en croissance continue.[fn]Après avoir chuté de 70 pour cent entre 2000 et 2013, la production mondiale de cocaïne a triplé depuis 2013. Le Maroc reste quant à lui le premier producteur mondial de haschich. « World Drug Report 2018 », ONUDC, 2018.Hide Footnote En 2018, seulement 5 pour cent de la cocaïne produite en Amérique latine aurait transité par l’Afrique de l’Ouest, selon les estimations de l’ONU.[fn]« World Drug Report 2018 », op. cit.Hide Footnote Mais selon l’Institut français des relations internationales (IFRI), près d’un tiers de la production marocaine de haschich, soit 300 tonnes, aurait transité par le Sahel en 2010, dont probablement une très grande partie par le Nord du Mali.[fn]Jean-Luc Peduzzi, « Physionomie et enjeux des trafics dans la bande sahélo-saharienne », Note de l’IFRI, janvier 2010.Hide Footnote Depuis, la proportion de haschich marocain transitant par le Sahel a vraisemblablement augmenté du fait de la sécurisation renforcée de la route maritime entre ce pays du Maghreb et l’Espagne.

La drogue transitant par le Nord du Mali suit des axes régionaux relativement stables, même si les parcours peuvent être ajustés. Tous les flux de haschich viennent du Maroc pour rejoindre la Libye et le Tchad, puis l’Egypte, via le Niger ou le Sud de l’Algérie ; la cocaïne quitte les ports d’Afrique de l’Ouest pour rejoindre ceux du Maghreb.[fn]Des flux de chanvre indien produit au Ghana et au Nigéria transitent par le Sud du Mali pour rejoindre le Sénégal, mais ces flux ne remontent pas jusqu’au Nord du Mali pour l’instant.Hide Footnote La localité d’In-Khalil, située à quelques kilomètres de la localité algérienne de Bordj Badji Mokhtar, était dans les années 2000 la principale plaque tournante du trafic de drogue et d’armes au Nord du Mali.[fn]Elle est sortie du sable au début des années 2000 à la faveur d’une forte poussée de la contrebande de produits subventionnés algériens. Le prix des produits de première nécessité au Nord du Mali est souvent inférieur au prix des produits commercialisés au Sud du pays qui viennent généralement des ports d’Afrique de l’Ouest. Voir Judith Scheele, Smugglers and Saints of the Sahara (Cambridge, 2012) ; Sami Bensassi, Anne Brockmeyer, Mathieu Pellerin, et Gaël Raballand, « Algeria-Mali Trade: The Normality of Informality », Middle East Development Journal, vol. 9, 2017.Hide Footnote Le désengagement de l’Etat en 2012 a contribué à la diversification des routes au Nord et a favorisé ou suscité l’émergence de nouvelles plaques tournantes comme Tabankort (vallée du Tilemsi au nord de la région de Gao), Ber ou Lerneb (respectivement à l’est et à l’ouest de Tombouctou). Les routes empruntées entre ces lieux varient en fonction de la situation sécuritaire, de la pression exercée par les Etats de la sous-région ou les acteurs internationaux.[fn]Il n’est pas rare que l’approvisionnement soit interrompu pendant quelques mois, en particulier concernant le haschich marocain. Ainsi, entre novembre 2017 et avril 2018, très peu de cargaisons de haschich venues du Maroc auraient transité par le Mali. Cela peut tenir à un renforcement des mesures de sécurité dans les pays frontaliers ou à l’arrestation d’un acteur clé. Entretien de Crisis Group, membre d’un groupe armé signataire de l’accord de paix de juin 2015, Bamako, avril 2018. Après l’arrestation en 2010 de Bubo Na Tchuto, vice-amiral de l’armée de Guinée-Bissau, par l’Agence américaine de lutte contre le trafic de drogue (Drug Enforcement Administration, DEA), l’approvisionnement en cocaïne de partenaires maliens aurait été interrompu pendant plusieurs mois. Entretien de Crisis Group, acteur économique originaire de Gao, Niamey, juin 2015.Hide Footnote Un officier supérieur malien souligne : « dans le désert, tout est route … mais certaines sont plus sûres que d’autres ».[fn]Entretien de Crisis Group, Bamako, mai 2016.Hide Footnote

La sociologie des acteurs s’est également complexifiée depuis le milieu des années 2000. Traditionnellement, les tribus arabes, notamment lamhar du Tilemsi (région de Gao) et bérabiche (principalement à Tombouctou et Taoudénit) détenaient un quasi-monopole sur le trafic de drogue. Ils employaient comme gardes et convoyeurs des hommes issus d’autres groupes mais gardaient le contrôle sur les flux de marchandises. Les revenus générés par la drogue ont encouragé un nombre croissant d’individus à se spécialiser soit dans la capture des convois, soit dans leur protection. Le narcotrafic, notamment celui du haschich, s’est relativement « démocratisé » à la fin des années 2000 et de nouveaux acteurs sont apparus, issus des principales communautés du Nord. Même s’ils restent parmi les seuls à être propriétaires des cargaisons de drogue, les trafiquants lamhar et bérabiche partagent aujourd’hui le marché avec de nombreux autres acteurs.[fn]A la veille de la crise de 2012, des Touareg idnan, jusqu’ici chargés de l’acheminement des convois des Arabes lamhar, ont tenté et partiellement réussi à prendre le contrôle des flux de drogue dans la région d’In-Khalil. Entretien de Crisis Group, commerçant lamhar, Bamako, mai 2015.Hide Footnote

B. Le narcotrafic et la violence armée

Pour se développer, le trafic de drogue a besoin d’un Etat indifférent, complice, tolérant ou incapable d’y mettre un terme. Il peut néanmoins pâtir d’une absence totale de l’Etat et du désordre que cela génère. L’inaptitude des forces de sécurité maliennes à contrôler de vastes territoires désertiques, à l’inverse de la Mauritanie et surtout de l’Algérie, a favorisé le développement de réseaux trafiquants plus autonomes et surtout concurrents. Dans le Nord du Mali, les trafiquants doivent protéger leurs cargaisons des interceptions. Dotés d’importants moyens financiers, ils s’appuient sur des services d’escorte utilisant généralement des pick-ups équipés de mitrailleuses lourdes (souvent de calibre 12,7 mm ou 14,5 mm).

La sécurisation des routes entre les différentes plaques tournantes du trafic de drogue génère une importante activité économique. De nouveaux acteurs issus des rébellions apportent aux réseaux de trafiquants le savoir-faire militaire dont ils ont besoin. Si les filières sont souvent tenues par des commerçants, les acteurs qui assurent le transport et la sécurisation des convois ont le profil de combattants. Faute de processus de désarmement abouti, des armes utilisées lors des deux dernières rébellions survenues au Mali (1990-1996 ; 2006-2009) continuent de circuler. La crise libyenne de 2011 a amplifié cette dynamique avec le retour dans le Nord du Mali de plusieurs centaines de combattants touareg jadis sous les ordres de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. Pour ces hommes dont le capital principal est le maniement des armes, la reconversion dans l’économie des narcotrafics (convoyage ou interception) est attractive.[fn]Certains étaient déjà impliqués dans divers trafics lorsqu’ils vivaient en Libye.Hide Footnote

Au Sahel comme ailleurs, le niveau de violence généré par le trafic de drogue fluctue selon les produits, les lieux et les moments. Dans le Nord du Mali, différents facteurs – affaiblissement de l’Etat malien dans son septentrion, circulation des armes de guerre dans le sillage des rébellions arabo-touareg des années 1990, caractère concurrentiel du marché accentué par le jeu des rivalités entre tribus – se conjuguent pour nourrir une militarisation inédite de ces trafics. Le cas d’In-Khalil est symptomatique : échappant au contrôle de l’Etat, cette plaque tournante du trafic de drogue a peu à peu suscité une rivalité entre plusieurs réseaux distincts sur le plan communautaire, qui se sont affiliés à des groupes armés lors de la rébellion de 2012 et se sont affrontés. Pour s’imposer sur le marché de la drogue ou protéger les convois, les trafiquants sont entrés dans une logique de militarisation progressive que l’Etat malien n’a pas su endiguer et qu’il a même pu stimuler en soutenant certains trafiquants contre d’autres – les autorités démentent de telles pratiques.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote

C. Trafics et communautés

Le narcotrafic a un effet important sur les rapports de force locaux, notamment sur les relations entre communautés.

Même si les règlements de comptes entre trafiquants n’affectent pas directement les populations civiles, le narcotrafic a un effet important sur les rapports de force locaux, notamment sur les relations entre communautés. Les grands trafiquants ou coupeurs de route ont acquis une influence politique locale, voire nationale, et ont investi dans leurs communautés pour se constituer une « clientèle ». Ils sont ainsi devenus des « notables locaux », néanmoins controversés.[fn]Tous les narcotrafiquants n’adoptent pas la même stratégie. Certains préfèrent rester dans l’ombre alors que d’autres ont cherché à obtenir des postes de maires, de députés ou de chefs de fraction tribale. Judith Scheele a noté le rapport complexe que les trafiquants entretiennent avec leurs communautés, soulignant que certains avaient tendance à s’en émanciper en constituant leurs réseaux personnels sur des bases plus personnelles que tribales ou claniques. Judith Scheele, « Tribus, Etats et fraude : la région transfrontalière algéro-malienne », Etudes rurales, N°184, 2009. Cette analyse est juste mais le raidissement des oppositions entre communautés observé depuis le début de la crise de 2012 a conduit les narcotrafiquants, comme d’autres acteurs politiques, à se replier (de manière non exclusive) sur leur communauté d’origine.Hide Footnote

De nombreux trafiquants ont acquis un statut de « bandit social », s’en prenant aux tribus rivales mais redistribuant une partie de leurs gains à leurs proches, reproduisant des pratiques similaires aux anciennes razzias.[fn]Eric Hobsbawm, Primitive Rebels: Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20th Centuries (Manchester, 1959). Voir aussi Les Touaregs face aux sécheresses et aux famines, op. cit.Hide Footnote A Kidal par exemple, un trafiquant de premier plan investit beaucoup dans son village d’origine (construction de digue et de puits, achat de groupes électrogènes) et prend en charge les soins de santé de sa communauté ; il peut arriver que certains financent même des festivals religieux ou la construction de mosquées.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs communautaires originaires du Nord du Mali, Bamako, 2012-2018.Hide Footnote Ils sont l’une des incarnations de la réussite économique et sociale au Nord du Mali, en dépit de la réprobation morale qui entoure parfois leur activité criminelle.[fn]« D’ailleurs, dit-on, tout mariage conclu avec l’argent de la drogue restera forcément stérile et ne vaut guère mieux que la prostitution ». « Tribus, Etats et fraude : la région transfrontalière algéro-malienne », op. cit.Hide Footnote

La plupart des autorités traditionnelles et religieuses ont condamné la circulation de la drogue, produit haram (impur selon les préceptes de l’islam), ce qui a pu retenir certaines tribus réputées pieuses de participer à ces trafics, comme les Touareg Kel Ansar ou Kel Essouk.[fn]« Tribus, Etats et fraude : la région transfrontalière algéro-malienne », op. cit.Hide Footnote Mais d’autres sont passées outre et ont pris part à cette activité particulièrement lucrative. Le trafic de drogue est progressivement devenu une source importante d’emplois et surtout de redistribution au sein des familles et des fractions tribales.[fn]Une fraction, en zone nomade, est un regroupement de familles, généralement issues d’un ou plusieurs villages d’une commune et appartenant à une tribu. Une tribu est donc composée de plusieurs fractions.Hide Footnote

Alors que le trafic de stupéfiants fait naitre de nouvelles élites économiques, une partie des anciennes notabilités est elle aussi tentée d’accéder, d’une manière ou d’une autre, à l’argent de la drogue. Encourager ou tolérer que des proches parents, souvent des cadets, s’impliquent dans les trafics constitue pour certains chefs traditionnels un moyen de consolider leur position. Par exemple, dans la région de Kidal, de jeunes Kounta ou Ifogha, deux tribus dont l’assise est liée à leur prestige politique et religieux, s’engagent dans le trafic ou la prédation au profit plus ou moins direct de leurs aînés.

L’émergence de grands trafiquants modifie la sociologie des élites au Nord du Mali. Elle accentue un processus de fractionnement tribal, engagé avec la politique de décentralisation initiée en 1993, et s’avère corrosive pour les formes d’autorité dites « traditionnelles ».[fn]La loi n°93-008/PM-RM du 11 février 1993 détermine les conditions de la libre administration des collectivités territoriales.Hide Footnote Ceux qui réussissent dans la drogue utilisent leurs moyens financiers pour consolider leur assise territoriale et certains créent leur propre fraction tribale.[fn]La création d’une fraction tribale est soumise à délibération du conseil municipal avant d’être avalisée par la préfecture.Hide Footnote Cette dynamique est particulièrement prégnante dans la région de Tombouctou. Ainsi, les Oulad Ehich et Oulad Oumrane, deux fractions de la tribu arabe bérabiche composées chacune de deux sous-fractions en 1994, en comptent respectivement dix-huit et quinze aujourd’hui.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), Bamako, avril 2018.Hide Footnote Si le trafic de drogue n’explique pas à lui seul la tendance au « fractionnement » des tribus (et parfois à la création de nouveaux districts administratifs, appelés « cercles »), il en est l’un des moteurs car l’enrichissement de nouveaux acteurs les pousse à s’autonomiser et à réclamer le contrôle de cercles. L’autorité des chefs de tribus s’en trouve affaiblie, fragilisant ainsi les mécanismes traditionnels de résolution des conflits.

Les rivalités entre trafiquants, qui organisent une partie de leurs réseaux sur les solidarités familiales et tribales, dégénèrent parfois en conflits ouverts. Ainsi, le conflit qui oppose les tribus arabes des Mechdouf et des Lamhar est directement lié à des rivalités entre quelques grands trafiquants. Alliées jusqu’en 2005, notamment face aux Arabes de la tribu des Kounta, un différend entre réseaux de trafiquants de ces deux tribus de la vallée du Tilemsi a provoqué une division, aggravée ensuite par l’influence politique acquise par la tribu des Mechdouf auprès du président Amadou Toumani Touré (ATT) en 2007.[fn]Entretiens de Crisis Group, Arabes du Tilemsi, Bamako, avril 2018.Hide Footnote Cette rivalité s’est transformée en conflit armé dans le cadre de la rébellion de 2012 puisqu’elle a joué un rôle important dans la scission du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) en deux branches en 2014, dont l’une a rejoint la Plateforme et l’autre la CMA.

Cette concurrence entre narcotrafiquants issus de communautés différentes vient exacerber des tensions intercommunautaires préexistantes, notamment entre tribus « nobles » et « vassales ».[fn]Ces rivalités ont pour substrat commun des rapports sociaux construits historiquement sur une supposée domination statutaire des premiers sur les seconds. Les Touareg Kel Adagh, du dix-neuvième siècle jusqu’au début du vingtième siècle payaient le tribut aux Ouillimiden Kel Ataram qui dominaient alors l’Adagh. Voir Georg Klute, « Hostilités et alliances. Archéologie de la dissidence des Touaregs au Mali », Cahiers d’études africaines, N°137, 1995.Hide Footnote Les tensions entre les Kounta et des tribus arabes « vassales » ont ainsi dégénéré en conflits ouverts en 1999 puis après 2002.[fn]« Tribus, Etats et fraude : la région transfrontalière algéro-malienne », op. cit. Les Kounta sont une tribu arabe détentrice d’un grand prestige social et religieux. La plupart des autres tribus arabes des régions de Gao et Kidal lui étaient historiquement tributaires.Hide Footnote De même, les conflits récurrents entre Ifogha et Imghad se sont accentués à partir du milieu des années 1990, parallèlement à la mise en place de la décentralisation et à l’organisation des premières élections locales.[fn]La rébellion de 1990 a conduit à la scission du Mouvement populaire de libération de l’Azawad (MPLA), dominé par les Ifogha, et à la création de l’Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad (ARLA), majoritairement imghad. Voir Les Touaregs Kel Adagh, op. cit., p. 513-517.Hide Footnote A la faveur du développement de la contrebande, puis du narcotrafic, les tribus dites « vassales » se sont renforcées commercialement, militairement et politiquement jusqu’à s’émanciper de leurs anciennes tutelles.[fn]Ce renversement des ordres sociaux n’est pas propre au Mali. On le retrouve dans d’autres contextes marqués par le développement du narcotrafic, comme en Colombie. Diana Villegas, « Le pouvoir de la mafia colombienne des années 1980 et 1990 », Pouvoirs, N°132, 2010.Hide Footnote

Ces luttes entre tribus – ou ceux qui prétendent les représenter – sont à la fois politiques et économiques : les revenus générés par les trafics deviennent un enjeu car ils permettent de financer l’appareil guerrier de chaque tribu et d’affaiblir celui de la tribu ennemie.[fn]Par exemple, en janvier 2010, l’interception par les Ifogha et les Kounta d’une cargaison de cocaïne transportée par des Lamhar et des Imghad ont poussé les Lamhar à enlever le chef des Kounta de la région de Gao. Voir Wolfram Lacher, « Organized Crime and Conflict in Sahel Sahara Region», Carnegie Endowment for International Peace, 13 septembre 2012.Hide Footnote Les tensions entre Touareg de la tribu des Idnan et Arabes de la tribu des Lamhar, qui se sont accentuées sur le plan politique lors des élections législatives de 2007, s’expliquent aussi par les rivalités entre groupes trafiquants issus de ces deux tribus pour le contrôle d’un territoire dans la région de Kidal.

D. Les trafiquants entre l’Etat et les rebelles

Le trafic de drogue perturbe les dynamiques communautaires locales, mais interfère aussi avec les dynamiques politiques locales et nationales. En effet, les ressources générées par les trafics constituent désormais un capital précieux, voire indispensable, pour faire de la politique au Nord du Mali. Le contrôle des trafics est donc devenu un enjeu central pour qui veut affirmer des liens privilégiés avec l’Etat ou au contraire se rebeller contre lui. Ainsi, l’économie des trafics, les appartenances communautaires et les intérêts de l’Etat entretiennent des liens étroits.

Les grands trafiquants deviennent des entrepreneurs politiques dont l’influence se fait sentir dans les campagnes électorales du Nord du Mali. Certains se lancent dans une carrière politique en se présentant aux élections locales ou législatives. D’autres préfèrent rester dans l’ombre et financent les campagnes électorales de leurs protégés ou de leurs parents. L’accès au pouvoir politique est à la fois source d’enrichissement direct (accès aux marchés publics) et d’avantages politiques et administratifs : immunité parlementaire, passeport et valise diplomatique, accès aux plus hautes institutions de l’Etat, établissement d’actes administratifs.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs associés au narcotrafic, Bamako, Nouakchott, Niamey, 2013-2018.Hide Footnote Ces réseaux politiques nationaux sont des gages indispensables d’influence et de protection des trafics. Ils se doublent d’appuis politiques au plus haut niveau dans la sous-région.

L’élément nouveau des années 2000 est la présence de grands narcotrafiquants parmi les tribus touareg et arabes sur lesquelles s’appuie l’Etat.

Les trafiquants sont aussi liés aux Etats à travers leurs investissements dans l’économie légale, visant à diversifier leurs activités et à blanchir leur argent (secteurs du transport, de la construction et de l’immobilier). Cette pénétration économique s’opère au Mali, mais aussi et surtout dans la sous-région (principalement au Maroc, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie et en Algérie).[fn]Un important trafiquant lamhar du Mali a ainsi la réputation d’avoir un accès direct aux présidents de pays voisins et de faire des déplacements réguliers dans les capitales régionales à bord de son avion privé. Entretien de Crisis Group, officier de sécurité, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Cette influence politico-économique permet aux trafiquants de s’imposer progressivement comme des acteurs politiques incontournables à différents niveaux d’un Etat ouvert à ces relations. Soucieux de contrôler son septentrion, l’Etat malien a noué des alliances avec des tribus jugées « loyalistes » depuis les années 1990.[fn]Cette politique de préférence communautaire avait déjà aiguisé les tensions entre Ifogha et Imghad en 1994. Le MPLA d’Iyad ag Ghali (dominé par les Ifogha) aurait alors servi de force paramilitaire à l’armée malienne pour contrer les mouvements n’ayant pas signé les accords de Tamanrasset en 1991, dont l’Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad (ARLA) dirigée par Elhadji Gamou (dominée par les Imghad).Hide Footnote L’élément nouveau des années 2000 est la présence de grands narcotrafiquants parmi les tribus touareg et arabes sur lesquelles s’appuie l’Etat. En laissant ces acteurs former des milices armées en 2008, l’Etat entend trouver des soutiens locaux pour combattre la rébellion d’Ibrahim ag Bahanga.[fn]Ibrahim ag Bahanga a poursuivi la rébellion lancée par l’Alliance démocratique pour le changement (ADC) en 2006 après la signature de l’accord d’Alger en 2007. Il était à la tête de l’Alliance nationale des Touareg du Mali (ANTM) jusqu’à sa mort en août 2011.Hide Footnote De leur côté, les figures de ces milices ont pour préoccupation première de reprendre le contrôle des routes de trafic.[fn]« Organized Crime and Conflict in Sahel Sahara Region », op. cit. Voir « Prominent Tuareg’s View of Arab Militias, Rebellion, and AQIM », câble de l’ambassade américaine à Bamako, 18 mars 2009, révélé par WikiLeaks.Hide Footnote

A la même époque, des connexions s’établissent également entre narcotrafiquants et groupes rebelles. En 2006, début d’une nouvelle rébellion touareg, le principal mouvement rebelle, l’Alliance démocratique pour le changement (ADC), sollicite les quelques réseaux trafiquants actifs dans la région de Kidal pour participer à l’effort de guerre.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables et membres de groupes armés de la région de Kidal, Bamako, 2013-2018. Voir aussi « Organized Crime and Conflict in Sahel Sahara Region », op. cit.Hide Footnote Ces derniers sont donc pressés de choisir un camp, ce qui accentue un peu plus la militarisation des réseaux visant notamment à faire face aux interceptions de plus en plus fréquentes des convois.[fn]Les interceptions s’opéraient entre trafiquants de la tribu des Ifogha et de la tribu des Kounta, mais aussi entre Arabes bérabiche et trafiquants originaires de Kidal (fractions idnan, ifergoumessen, taghat malet notamment). Entretiens de Crisis Group, chefs bérabiche et touareg, Nouakchott, juillet 2012. Voir « Tuaregs and Arabs clash over drugs and cash in northern Mali », câble de l’ambassade américaine à Bamako, 31 août 2007, révélé par WikiLeaks.Hide Footnote

III. Les trafics au cœur de la crise malienne

Le lien entre trafics, conflits communautaires et intérêts étatiques s’est donc noué au milieu des années 2000. Avec la crise de 2012, cependant, les connexions entre économie, violence et politique au Nord du Mali prennent une nouvelle dimension. Les réseaux trafiquants organisés en partie sur une base communautaire ont infiltré la rébellion de 2012 plus que les précédentes. Les trafiquants utilisent leurs liens avec les groupes armés pour poursuivre, voire développer leurs activités. La rébellion de 2012 ne peut néanmoins se résumer à l’engagement d’acteurs du narcotrafic.

A. En 2012, un lien affaibli des narcotrafiquants avec l’Etat

Début 2012, l’Etat central et ses représentants évacuent précipitamment le Nord du pays alors qu’une coalition souple de groupes armés s’empare de la zone. Le groupe séparatiste Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) est progressivement supplanté par des groupes jihadistes qui prennent le contrôle des trois principales villes du Nord dès juin 2012 : le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) à Gao, Ansar Eddine à Kidal et al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) à Tombouctou. La débandade de l’Etat est telle que les réseaux trafiquants doivent non seulement composer avec les nouveaux « hommes forts » de la région, comme en 2006, mais aussi s’en rapprocher.

Les allégeances varient. A Kidal, dès fin 2011, de nombreux trafiquants soutiennent voire rejoignent le MNLA, comme ils avaient appuyé en 2006 le mouvement rebelle d’Ibrahim ag Bahanga. Par ailleurs, plusieurs tribus de la région basculent en faveur du mouvement séparatiste, et les trafiquants issus de ces communautés sont sollicités pour le soutenir. Les groupes paramilitaires issus des communautés touareg imghad et arabe bérabiche, proches de l’Etat depuis la rébellion de 2006 et dont certains ont été intégrés aux forces armées maliennes, demeurent globalement fidèles à l’Etat. Menacés par l’émergence de ces groupes séparatistes, ils combattent la rébellion début 2012 mais finissent comme l’Etat par reculer.[fn]La composante imghad, dirigée par le colonel Elhadji Gamou, se retrouve largement isolée et se réfugie au Niger à partir d’avril 2012 pour se réorganiser, en attendant que l’Etat malien soit en mesure de les soutenir à nouveau. Les autorités nigériennes accueillent ces éléments considérés comme loyalistes et parmi lesquels figurent des militaires maliens, après les avoir officiellement désarmés à la frontière nigéro-malienne, puis les cantonne à la périphérie de Niamey. Entretien de Crisis Group via Whatsapp, officier nigérien, 28 juillet 2018.Hide Footnote De leur côté, les trafiquants arabes lamhar, qui avaient vu leur influence auprès de la présidence malienne décroitre après les élections législatives de 2007, se tournent opportunément vers le MNLA fin 2011 avant de s’allier au Mujao à Gao dès les premiers mois de 2012.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la communauté arabe du Tilemsi, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote

Les choix d’alliances divisent parfois les narcotrafiquants, comme les communautés. Confrontés au retrait soudain de l’Etat, les trafiquants bérabiche hésitent : faut-il maintenir l’alliance avec une autorité centrale qui leur a fait d’importantes concessions (dont la création par le président de l’époque Amadou Toumani Touré (ATT)) de la région à forte majorité arabe de Taoudénit) ? Faut-il pencher au contraire du côté des rebelles dont certains pensent qu’ils vont durablement contrôler les routes du Nord ? Face aux incertitudes de la crise, les rôles sont parfois répartis au sein d’une même famille ou d’un même groupe pour conserver des attaches dans des camps opposés.

Pendant la crise de 2012, préserver des liens avec l’Etat, qui a perdu le contrôle du Nord du territoire, n’apparait plus aussi essentiel pour protéger ses affaires. La rupture entre les narcotrafiquants et l’Etat est cependant incomplète. Des trafiquants disposent toujours à Bamako de biens immobiliers où loge une partie de leur famille, et d’entreprises, bien que la plupart de leurs bénéfices soient investis au Maroc, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie ou en Algérie.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs proches des milieux narcotrafiquants, mars et avril 2018.
 Hide Footnote
Ils maintiennent donc des rapports avec les autorités maliennes, alors que leur faible niveau de bancarisation les protège en partie d’éventuelles pressions politiques ou fiscales.[fn]Ibid. Hide Footnote Seuls les narcotrafiquants de Kidal ont peut-être rompu tout lien avec les autorités.[fn]Ibid. Hide Footnote

Depuis le retour progressif de l’Etat au Nord, les jeux d’influence qui y entourent à nouveau les nominations à des postes clés au sein des douanes, de la gendarmerie ou de l’armée, confirment que les réseaux narcotrafiquants restent vigilants et souhaitent maintenir un lien avec l’Etat.[fn]Certains officiers en poste à Gao et à Tombouctou servent de relais avec le Sud du pays d’où proviennent certaines marchandises. L’un d’eux a récemment été tué à Tombouctou dans un règlement de compte. Entretiens de Crisis Group, membres du MAA et du MNLA, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Les autorités maliennes actuelles reconnaissent volontiers la proximité entre certains responsables politiques et des narcotrafiquants à l’époque de l’ancien président Amadou Toumani Touré mais soulignent que ces liens ont été rompus sous le président actuel.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, Bamako octobre 2015.Hide Footnote

B. Trafiquants et jihadistes : des relations complexes

La supposée alliance entre narcotrafiquants et jihadistes, résumée par le label « narcoterroriste » fréquemment utilisé pour caractériser la menace au Sahel, donne lieu à de nombreux fantasmes.[fn]Wolfram Lacher, « Challenging the Myth of the Drug-Terror Nexus in the Sahel », West Africa Commission on Drugs (WACD), juillet 2013 ; Mathieu Pellerin, « Narcoterrorism: Beyond the Myth », dans « Re-mapping the Sahel: Transnational Security Challenges and International Responses », Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (IESUE), juin 2014.Hide Footnote Jusqu’en 2012, les liens étaient limités, et des jihadistes comme l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, qui a occupé de hautes fonctions au sein d’AQMI au Nord du Mali, n’ont à priori jamais versé dans le trafic de drogue, contrairement à une idée reçue et entretenue.[fn]Mokhtar Belmokhtar a souvent été présenté comme un trafiquant de cigarettes, ce qui lui a valu le surnom de « Mister Marlboro ». Selon le journaliste Lemine Ould Mohamed Salem, qui lui a consacré une longue enquête, Belmokhtar n’a jamais versé dans le trafic de cigarettes et encore moins de stupéfiants. Lemine Ould Mohamed Salem, Le Ben Laden du Sahara. Sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar (Paris, 2014).Hide Footnote Si des liens existent, ils doivent faire l’objet d’une analyse plus fine.

En 2012, trafiquants et jihadistes apprennent à s’accommoder les uns des autres, comprenant qu’entrer en conflit ne servirait pas leurs intérêts immédiats, voire qu’une collaboration pourrait s’avérer bénéfique. Ce rapprochement de circonstance est à priori contre-nature du point de vue du dogme religieux. Plusieurs éléments suggèrent ainsi une forme de désapprobation voire d’hostilité des jihadistes à l’égard des narcotrafiquants.[fn]Des rumeurs évoquent des fatwa contre le trafic de drogue émises par al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) au milieu des années 2000 et Ansar Eddine en 2012, mais il n’a pas été possible de vérifier leur existence.Hide Footnote Tandis qu’ils occupaient les principales villes du Nord en 2012, les jihadistes auraient brûlé des cargaisons de cigarettes et de haschich à Gao et In-Khalil.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire originaire du Nord, membres du MAA et du MLNA, Bamako, mars-avril 2018.Hide Footnote Mais, au-delà de condamnations ponctuelles, aucun des trois mouvements jihadistes présents dans la zone – al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), Ansar Eddine et le Mujao – n’a manifesté son opposition au trafic de drogue, et aucun ne semble avoir mené de lutte active et continue contre les trafics, que ce soit avant ou après 2012.

Paradoxalement, le lancement de l’opération Serval début 2013 a peut-être favorisé un rapprochement entre les groupes jihadistes et certains trafiquants.

A Gao, le Mujao et les Arabes du Tilemsi, acteurs clés des trafics de drogue, ont même entretenu des liens étroits sans que la direction idéologique du mouvement jihadiste soit nécessairement directement impliquée. Bien que certains Arabes se soient engagés au Mujao pour des raisons idéologiques, la majorité des opérateurs lamhar ont soutenu le mouvement (par des dons de véhicules et de carburant notamment) pour poursuivre leurs activités commerciales et se protéger du MNLA – en particulier de sa composante idnan, rivale des Lamhars dans les trafics – avec lequel ils sont en conflit ouvert jusqu’à la prise de Gao en juin 2012.[fn]Entretiens de Crisis Group, Arabes du Tilemsi, Bamako, mars et avril 2018. Après que le MNLA a refusé de s’allier à Ansar Eddine au printemps 2012, le Mujao et AQMI ont attaqué le MNLA, dont le siège était situé dans le gouvernorat de Gao. Le 26 juin 2012, une coalition du Mujao appuyée de Lamhar et de Songhaï a délogé par la force le MNLA du gouvernorat, blessant son secrétaire général, Bilal ag Cherif.Hide Footnote

Paradoxalement, le lancement de l’opération Serval début 2013 a peut-être favorisé un rapprochement entre les groupes jihadistes et certains trafiquants. La pression militaire exercée contre les jihadistes les pousse à chercher le soutien des trafiquants. Des solidarités seraient nées dès le déclenchement de l’opération Serval : des combattants d’AQMI et d’Ansar Eddine auraient pu profiter de l’appui logistique offert, par solidarité tribale, par certains trafiquants pour échapper aux traques françaises.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de groupes armés originaires de Kidal, Bamako et Niamey, 2016-2018.Hide Footnote A Kidal, la fermeté dont aurait fait preuve Ansar Eddine envers certains trafiquants en 2012 s’étiole à partir de 2013 lorsque le mouvement se réfugie dans la clandestinité.[fn]Ibid.Hide Footnote Par ailleurs, le tarissement de l’argent des rançons encourage les groupes jihadistes à une plus grande tolérance à l’égard des trafics. Laisser une partie des combattants poursuivre leurs trafics permet de ne pas avoir à les payer.

Enfin, l’enracinement local des groupes jihadistes et l’influence grandissante en leur sein de dirigeants arabo-touareg originaires du Nord du Mali – en particulier en ce qui concerne le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), une coalition des groupes jihadistes basés au Nord du Mali formée en mars 2017 – semblent influencer la manière dont ces groupes se positionnent vis-à-vis du narcotrafic. Ainsi, les combattants maliens qui composent la majorité des contingents du GSIM et ne s’engagent pas uniquement sur des fondements religieux, conservent parfois de leur engagement passé des relations voire des intérêts dans le narcotrafic.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de groupes armés originaires de Kidal, Niamey et Bamako, mars et avril 2018. Pour les fondements religieux, voir Mathieu Pellerin, « Les trajectoires de radicalisation religieuse au Sahel », IFRI, février 2017 ; voir aussi « Si les victimes deviennent bourreaux », International Alert, juin 2018.Hide Footnote

Aucun témoignage recueilli n’indique que les principaux dirigeants du GSIM, y compris son émir Iyad ag Ghali, soient directement impliqués dans le narcotrafic. En revanche, certains évoquent la participation de membres du second cercle et de parents proches des dirigeants du groupe.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des groupes armés signataires de l’accord de paix de juin 2015 et fonctionnaires internationaux, Bamako et Niamey, avril et mai 2018. Courriels de Crisis Group, membres des groupes armés à Gao et Kidal, mai et juin 2018.Hide Footnote Les réseaux trafiquants au sein ou dans l’entourage du GSIM et/ou des groupes jihadistes qui ont participé à sa création ont probablement pris plus d’importance ces dernières années. Cela n’est guère étonnant dans une région où la fluidité des allégeances entre groupes amène les individus à passer successivement de la cause séparatiste au combat jihadiste puis au convoyage de drogue (ou vice versa). Il n’y a pas de frontières étanches entre ces différentes activités.

C. Les trafiquants : ressource et contrainte pour les groupes armés signataires de l’accord de paix

Le narcotrafic constitue probablement l’une des principales ressources disponibles pour les groupes armés membres de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) et de la Plateforme.[fn]Le financement des groupes armés est une question complexe et difficile à analyser avec précision. Beaucoup sollicitent un soutien financier et/ou matériel auprès des communautés des zones qu’ils occupent ou dont ils sont proches. La cotisation tribale serait ainsi régulière au sein des différentes branches du MAA, tandis qu’elle serait ponctuelle pour le HCUA, le Congrès pour la justice dans l’Azawad (CJA), le Gatia ou le MNLA. Dans ce système, on attend plus de ceux qui ont des moyens importants et notamment des trafiquants. Entretiens de Crisis Group, acteurs de groupes armés originaires de Kidal, Gao et Tombouctou, Niamey et Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Il s’agit d’une activité non seulement convoitée mais qu’il est aussi dangereux de laisser à l’adversaire. Plusieurs groupes politico-militaires ont ainsi tissé des liens d’intérêt avec les narcotrafiquants à la fois pour bénéficier des dividendes de la drogue et pour en priver leurs rivaux.[fn]Crisis Group avait cité en 2015 le secrétaire général d’un mouvement armé : « si tu ne prends pas la drogue, c’est elle qui finit par te tuer ». Briefing Afrique de Crisis Group N°115, Mali : la paix venue d’en bas ?, 14 décembre 2015, p. 6.Hide Footnote Un haut responsable de la Plateforme reconnait que « si on ne les laisse pas faire leur trafic, ils peuvent créer leur propre groupe ou rejoindre la CMA ».[fn]Entretien de Crisis Group, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Les groupes les moins bien armés sont également ceux qui paraissent peu impliqués dans le trafic de drogue, comme la Coordination des mouvements et Forces patriotiques de résistance (CM-FPR).

En plus de leurs contributions financières, les trafiquants soutiennent matériellement une partie des opérations militaires, en fournissant ou en prêtant du carburant, des munitions et surtout des véhicules.[fn]Ce soutien logistique peut ensuite faire l’objet d’un remboursement. Entretiens de Crisis Group, membres du MNLA, des MAA, du HCUA et du Gatia, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Ils le font d’autant plus volontiers qu’ils y ont un intérêt personnel, dont la nature varie. Ainsi, lorsque les tensions entre les deux ailes du Mouvement arabe de l’Azawad étaient à leur paroxysme entre 2013 et 2015, un important commerçant arabe du Tilemsi aurait soutenu l’effort de guerre de la CMA contre les narcotrafiquants lamhar du MAA avec lesquels il était en conflit.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du MAA, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Plusieurs sources indiquent qu’un autre acteur important du narcotrafic, sans affiliation initiale, aurait rejoint le Groupe autodéfense Imghad et alliés (Gatia), membre de la Plateforme, après la mort de son frère dans des combats contre la CMA à Ménaka, à l’Est, en 2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du MNLA, des MAA, du HCUA et du Gatia, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote

Mais les trafiquants constituent aussi une contrainte pour les groupes armés, car leurs intérêts ne coïncident pas toujours. Ils peuvent rechigner à cotiser ou à fournir une aide pour une opération précise.[fn]Lors d’une réunion des tribus arabes dans le cadre de l’organisation du MAA en 2013, il a été décidé que les sept opérateurs économiques les plus riches présents à la réunion allaient cotiser à hauteur de 3 millions de francs CFA par mois (4 585 euros). Dès le troisième mois, ces opérateurs ont décidé de ne plus honorer leur engagement après avoir observé que le point de contrôle établi à Ber permettait au groupe d’engranger suffisamment de recettes. Entretiens de Crisis Group, membres du MAA, Bamako, avril 2018.Hide Footnote Un cadre de la CMA explique : « parfois vous avez besoin de mobiliser des véhicules pour faire la guerre, alors qu’ils appartiennent à un trafiquant qui les utilise pour sécuriser un convoi, c’est problématique ».[fn]Entretien de Crisis Group, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Les combattants de groupes comme le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), le Gatia et le MNLA, généralement non rémunérés, cherchent parfois à trafiquer ou à intercepter les convois des trafiquants de drogue. Lorsqu’ils réussissent, ils peuvent fournir plus de ressources à leur mouvement mais sont aussi tentés de s’en émanciper pour faire passer leurs intérêts commerciaux au premier plan.[fn]Cela se produit peu au niveau des différentes branches du MAA, en partie parce que ces dernières rémunèrent leurs combattants. Entretiens de Crisis Group, cadres de la CMA et de la Plateforme, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Certains désertent même le champ de bataille pour se réfugier en Algérie ou en Mauritanie.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la CMA et de la Plateforme, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote A la veille de combats avec la Plateforme en 2017, la CMA a dû remobiliser des trafiquants désengagés du mouvement en soulignant qu’en cas de défaite, tous perdraient accès à la ville de Kidal où vivent une partie de leurs familles.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la CMA, Bamako, mars 2018.Hide Footnote

Enfin, les rivalités entre trafiquants peuvent nuire à la cohésion interne des mouvements armés. En effet, la « démocratisation » de l’accès au trafic peut parfois mener à des tensions et des règlements de compte au sein d’un même mouvement. Lors de la prise de Ménaka en mai 2015, une cargaison de drogue escortée par des acteurs proches du MNLA (membre de la CMA) a été interceptée par les membres d’une autre tribu également affiliée au MNLA.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du MNLA, des MAA, du HCUA et du Gatia, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote En mars 2018, le convoi d’un important trafiquant affilié au MNLA a été intercepté par un autre acteur affilié au même groupe.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du MNLA, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Ces tensions peuvent aussi survenir au sein d’une même tribu. Fin 2016, deux réseaux de trafiquants d’une fraction ifogha du Tamesna (est de la région de Kidal), affiliés au même mouvement, sont entrés en conflit autour d’une cargaison de drogue.[fn]Entretien de Crisis Group, membre d’un groupe armé basé à Kidal, Niamey, mai 2018.Hide Footnote

La plupart des acteurs internationaux présents au Mali savent que les trafics permettent de financer la majorité des groupes armés.

Les groupes armés ne se sont pas construits autour d’intérêts narcotrafiquants, mais les trafics constituent l’une des principales ressources leur permettant d’atteindre leurs objectifs politiques ou de se défendre contre un groupe armé rival. En situation de conflit, les relations avec les narcotrafiquants sont donc vitales pour les groupes armés. Au contraire, à mesure que la situation politique se stabilise au Nord du Mali, ces liens pourraient s’étioler.

D. Les trafics : cause des affrontements entre groupes armés ?

La plupart des acteurs internationaux présents au Mali savent que les trafics permettent de financer la majorité des groupes armés. Certains estiment aussi que les rivalités entre trafiquants sont à l’origine d’une grande partie des affrontements militaires dans le Nord du pays. La réalité est plus nuancée.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la Minusma, Bamako, mai 2017 et avril 2018.Hide Footnote La compétition pour le contrôle des trafics explique certains épisodes de violence mais n’est pas la motivation unique des affrontements entre groupes armés. Elle vient s’ajouter à d’autres facteurs de tension relevant d’intérêts politiques (et souvent communautaires) divergents.

Une partie des affrontements survenus entre 2013 et 2015 avait pour objet le contrôle de carrefours commerciaux stratégiques comme In-Khalil, Tabankort, Ber et Lerneb, qui serviraient aussi d’entrepôts temporaires dans le cadre du trafic de drogue.[fn]La bataille d’In-Khalil de février 2013 a cristallisé les tensions entre la composante idnan du MNLA, et les Arabes lamhar représentés au sein du MAA. Le cas d’In-Khalil fera l’objet d’un accord de libre accès dans le cadre du dialogue d’Anéfis d’octobre 2015. Plusieurs conflits armés se sont déroulés à Tabankort entre groupes armés en mai et juillet 2014, puis en janvier 2015 entre la CMA et la Plateforme. Cette cuvette située au sud-est d’Anéfis constitue à la fois un point de passage commercial important, un verrou stratégique entre les régions de Kidal, Gao et Ménaka, et donc une démarcation naturelle entre la CMA et la Plateforme (et les tribus qui les composent). Dans la région de Tombouctou, si Ber a constitué le bastion du Mouvement arabe de l’Azawad dès le mois d’avril 2013, la division du MAA en deux branches a poussé celle dite « pro-Bamako » à se replier sur Lerneb. Cette scission s’explique principalement par des rivalités communautaires et commerciales au sein de la communauté bérabiche.Hide Footnote Ces combats ont renforcé l’idée que les conflits armés étaient surtout motivés par des intérêts liés au narcotrafic. Par ailleurs, la rumeur attribue aux chefs militaires de certains des principaux mouvements armés (ou à leurs proches) un rôle de premier plan dans le trafic de drogue.[fn]La rumeur est parfois fondée. Ainsi, le gendre du chef d’un important mouvement politico-militaire du Nord du Mali a récemment été arrêté pour trafic de haschich au Niger. « Rapport final du Groupe d’experts créé en application de la résolution 2374 (2017) du Conseil de sécurité sur le Mali », Conseil de sécurité des Nations unies S/2018/581, 9 août 2018.Hide Footnote

En mai 2015, la Plateforme, soutenue par l’armée malienne, a repris la ville de Ménaka, en violation d’un accord de cessez-le-feu signé en février et prévoyant le gel des positions occupées. La prise de Ménaka, bastion historique des rébellions avec Kidal, représente une victoire politique pour l’Etat et pour la Plateforme, quelques semaines avant la signature de l’accord de paix inter-malien de juin 2015, qui prévoit de faire de cette ville le chef-lieu d’une nouvelle région.

Dans le même temps, la prise de Ménaka intéresse aussi des trafiquants liés à la Plateforme qui voient en elle un point d’appui utile pour éviter la région de Kidal, sous le contrôle des Ifogha de la CMA. L’offensive sur Ménaka coïncide d’ailleurs avec la présence dans la ville d’un camion contenant une importante cargaison de haschich escorté par des acteurs affiliés à la CMA et convoité par des membres de la Plateforme.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables de la Plateforme et de la CMA, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Les intérêts trafiquants s’entremêlent étroitement aux considérations politiques, la présence d’un chargement de drogue ayant sans doute facilité la mobilisation de combattants de la Plateforme motivés par les gains potentiels. Les principaux trafiquants peuvent être influents au sein des groupes armés signataires de l’accord de paix, mais ils y occupent rarement des positions de haut rang. Les intérêts de ces trafiquants et des dirigeants de ces groupes peuvent converger mais ne se superposent pas systématiquement.

Ainsi, une situation trop chaotique est préjudiciable aux intérêts des trafiquants, l’insécurité pouvant faire obstacle au passage des convois. Lors des phases de conflit entre groupes armés, de nombreux trafiquants s’arrangent pour maintenir des contacts dans chaque camp, ceux auxquels ils appartiennent comme leurs adversaires du moment. Ainsi, entre 2013 et 2015, alors que les tensions entre CMA et Plateforme – et plus particulièrement entre Ifogha et Imghad – étaient fortes, des trafiquants liés à chaque camp se sont entendus pour assurer conjointement la sécurité de convois de drogue.[fn]Ce fut notamment le cas lors des combats de Tabankort en 2015. Entretien de Crisis Group, responsable de la Plateforme, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Dans la région de Kidal, des trafiquants ont refusé de se laisser entrainer dans les conflits entre CMA et Plateforme et se sont proclamés « non alignés » pour protéger leurs intérêts commerciaux.[fn]Courriel de Crisis Group, commerçant basé à Kidal, novembre 2017.Hide Footnote Plusieurs trafiquants officiellement affiliés au MNLA (membre de la CMA) travaillent avec des partenaires arabes et imghad affiliés à la Plateforme.[fn]Lorsque le Gatia a tenté de s’emparer de Kidal en 2015, un trafiquant proche du MNLA aurait fait livrer des moutons aux combattants du mouvement pour s’assurer de leur future coopération. Entretien de Crisis Group, membre du Gatia, Bamako, mars 2018.Hide Footnote

La très grande majorité des accrochages entre trafiquants ne sont pas médiatisés et n’ont pas de conséquences sur l’équilibre des forces entre groupes armés. Ils sont réglés avec l’implication de « médiateurs locaux » liés ou non aux groupes armés.[fn]Ainsi, Cheikh ag Aoussa, chef d’état-major du HCUA (membre de la CMA), était réputé pour intervenir dans les conflits opposant des trafiquants rivaux dans la région de Kidal, et même parfois au-delà du fait des relations historiques qu’il entretenait avec les Arabes du Tilemsi. Entretien de Crisis Group, opérateur économique de la région de Kidal, Niamey, mai 2018. Autre exemple suggérant cette fois le rôle de médiateurs liés à l’Etat, en août 2007, à la suite de l’interception par des trafiquants bérabiche d’un convoi escorté par des Ifogha en territoire mauritanien, un officier bérabiche de la sécurité d’Etat malienne aurait négocié avec les deux parties pour la restitution monnayée de la marchandise. Cet officier fut ensuite au cœur de la création du groupe paramilitaire bérabiche soutenu par le président ATT. « Tuaregs and Arabs clash over drugs and cash in northern Mali », op. cit.Hide Footnote Ils n’évoluent vers des conflits entre groupes armés que lorsque certains facteurs sont réunis, parmi lesquels la présence parmi les trafiquants d’un haut responsable d’un groupe armé, un contexte de tension extrême entre les groupes armés, ou des enjeux liés au contrôle d’axes stratégiques pour ces derniers. L’insécurité portant préjudice à la circulation des convois, et donc aux intérêts des trafiquants, ils peuvent avoir intérêt à favoriser une forme de stabilisation du Nord du Mali, à condition que celle-ci ne se fasse pas contre eux.

E. Les trafiquants et le processus de paix inter-malien : acteurs et/ou obstacles ?

Bien que nombre d’acteurs maliens et internationaux reconnaissent que le trafic de drogue contribue fortement à l’instabilité actuelle du Mali, la question n’a été abordée que de manière marginale et officieuse au cours du processus de paix, qui s’est déroulé pour l’essentiel à Alger entre 2014 et 2015.[fn]Pour une analyse du processus de paix depuis 2012, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée ?, 22 mai 2015 et le briefing Afrique de Crisis Group N°104, Mali : dernière chance à Alger, 18 novembre 2014.Hide Footnote En revanche, des processus locaux de médiation, initiés par les acteurs du conflit, ont cherché des moyens de réguler les tensions entre trafiquants.

Le sujet des trafics a été au cœur de plusieurs initiatives locales de médiation intercommunautaire.

La question des trafics a fait l’objet de discussions dans les coulisses des négociations à Ouagadougou en juin 2013 et à Alger en 2014-2015. Peu après la rencontre de Ouagadougou, l’Etat malien a levé les mandats d’arrêt émis contre plusieurs acteurs de la rébellion, dont certains étaient désignés comme narcotrafiquants, au titre des mesures de confiance destinées à favoriser les négociations.[fn]Huit des trente acteurs de la rébellion dont le mandat d’arrêt a été levé en octobre 2013 seraient aussi des narcotrafiquants. « Levée de mandats d’arrêts contre des chefs rebelles : le prix de la paix ? », maliactu.net, 22 octobre 2013.Hide Footnote Les diplomates à Alger ont rechigné à aborder de manière ouverte une question taboue du fait des implications politiques de haut niveau dans ces différents trafics. Mais le sujet a fait partie des « discussions de couloir » qui ont rythmé les négociations.[fn]Entretiens de Crisis Group, participants au processus d’Alger, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Il s’agissait pour les principaux trafiquants ou leurs proches, membres des délégations officielles, de s’assurer que leurs intérêts n’étaient pas menacés et que ceux de leurs rivaux n’étaient pas favorisés.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate présent lors des négociations d’Alger, Bamako, avril 2015.Hide Footnote Au final, la lutte contre les trafics n’est que très brièvement mentionnée dans l’Accord de paix inter-malien de juin 2015, dans ses articles 1, 29 et 30, ce dernier prévoyant « la mise en place […] d’unités spéciales aux fins de lutter contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée ».[fn]A son alinéa h, l’article 1 stipule que les parties réitèrent leur attachement à la « lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et les autres formes de criminalité transnationale organisée ». L’article 29 précise que cette lutte peut se faire « y compris à travers les stratégies et mécanismes régionaux existants ». « Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger », Bamako, juin 2015, disponible en ligne, https://photos.state.gov/libraries/mali/328671/peace-accord-translations/1-accord-paix-et-reconciliation-francais.pdf.Hide Footnote

Le sujet des trafics a en revanche été au cœur de plusieurs initiatives locales de médiation intercommunautaire, en particulier des deux processus de paix « par le bas » qui ont eu lieu en octobre 2015 puis en octobre 2017 à Anéfis, dans le Nord du Mali.[fn]Briefing de Crisis Group, Mali : la paix venue d’en bas ?, op. cit.Hide Footnote Comme l’a noté Crisis Group, Anéfis 1 a cherché à réduire la violence et à apaiser les conflits entre les chefs communautaires de la région de Kidal, parmi lesquels figurent des trafiquants.[fn]Ibid. Hide Footnote Les pactes d’honneur conclus à cette occasion entre Arabes du Tilemsi (autour d’In-Khalil) ou entre Idnan et Arabes du Tilemsi ont notamment rétabli la liberté de circulation des hommes et des marchandises dans la région.[fn]Les pactes d’Anéfis permettaient notamment de sécuriser le retour des commerçants arabes proches de la Plateforme dans la localité d’In-Khalil dont ils avaient été chassés en 2013. Pour une analyse plus substantielle, voir le briefing de Crisis Group, Mali : la paix venue d’en bas ?, op. cit.Hide Footnote Si ce processus a surtout réuni les groupes armés, des acteurs économiques et les chefs communautaires, l’Etat malien a dépêché une mission de trois ministres le premier jour de la rencontre, et la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma) l’a facilitée. Cela a permis une mise en relation, certes discrète et limitée, entre le processus politique inter-malien supervisé depuis Bamako et des initiatives locales qui peuvent lui être très complémentaires.

Le pacte d’Anéfis 2, conclu en octobre 2017, cherchait aussi à renforcer la sécurité dans la région de Kidal, en particulier en réduisant l’impact déstabilisateur du narcotrafic. Des représentants des groupes armés signataires de l’accord de paix ont cherché à isoler les affrontements entre trafiquants pour qu’ils n’impliquent plus ni la CMA ni la Plateforme. A ce titre, la commission de cadis (juges islamiques), créée par Anéfis 2 et chargée d’aider à la réconciliation entre les groupes signataires en cas de conflit, s’est déclarée incompétente pour s’occuper des incidents liés aux trafics.[fn]Quatre commissions ont été mises en place pour se pencher sur les questions de sécurité, de justice, de politique et de réconciliation. Les débats ont beaucoup porté sur les questions de justice et de réparation après que des attaques contre des civils à Kidal par un cadre militaire du Gatia au printemps 2017 ont été vivement condamnées par la CMA. Entretiens de Crisis Group, membres de la CMA et de la Plateforme, mars et avril 2018.Hide Footnote De fait, plusieurs conflits survenus après Anéfis 2 entre trafiquants affiliés à la CMA et à la Plateforme n’ont pas engendré d’escalade ni de représailles entre groupes. De son côté, la commission de cadis n’aurait pas donné suite aux plaintes déposées par des trafiquants dont la cargaison avait été interceptée.[fn]Les trafiquants en question ont probablement cherché à obtenir réparation du groupe auquel les intercepteurs étaient affiliés. Entretiens de Crisis Group, membres de la CMA et de la Plateforme, mars et avril 2018.Hide Footnote En tentant de réduire le risque que les rivalités entre trafiquants dégénèrent en affrontements entre CMA et Plateforme, Anéfis 2 s’inscrit dans la continuité d’Anéfis 1.

Contrairement à Anéfis 1 qui n’avait pas empêché une reprise des conflits dix mois après sa signature, Anéfis 2 semble plus durable et mieux respecté. Rien ne garantit cependant que ce mécanisme local de gestion des conflits survive à un regain de tensions entre CMA et Plateforme, et à l’intensité des heurts entre trafiquants, surtout que de nombreux réseaux trafiquants échappent à l’autorité ou au contrôle des représentants de la CMA et de la Plateforme. Par ailleurs, s’il limite l’effet déstabilisateur des conflits entre trafiquants, l’accord d’Anéfis 2 ne met pas en place de mécanisme pour les prévenir. Il constitue néanmoins à ce stade la seule réponse acceptée par les groupes signataires permettant de réduire la violence associée au trafic de drogue.

IV. Lutte contre le narcotrafic : de faibles résultats

Les mesures de lutte contre le narcotrafic au Mali restent limitées et peu efficaces. La plupart des acteurs publics nationaux et internationaux reconnaissent la nécessité de combattre la criminalité organisée, mais beaucoup d’entre eux se déchargent de cette responsabilité au motif que cela ne relève pas de leurs compétences. 

A. Des saisies en quantités limitées

Les autorités maliennes ne sont pas inactives dans la lutte contre le narcotrafic, largement encouragées en ce sens par l’Union européenne, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) ou encore la coopération policière française. L’Office central des stupéfiants (OCS) a ainsi été créé en 2010, avec pour ambition de couvrir tout le territoire, tandis que les activités de la brigade des stupéfiants de la police se limitent à Bamako. L’OCS disposait à ses débuts de représentants à Tombouctou, Gao et Kidal, mais souffrait d’un manque de moyens chronique l’empêchant de mener des opérations d’envergure. Il a récemment renommé quelques agents au Nord, mais l’essentiel de ses effectifs et de ses opérations se concentrent désormais au Sud du pays.

La majorité des saisies de l’OCS ont été réalisées dans le Sud et plus particulièrement à Bamako. Un certain nombre de saisies sont par ailleurs à mettre à l’actif de la douane malienne (notamment dans la région de Kayes, au Sud-Ouest du pays), principalement des cargaisons de chanvre indien produit au Ghana ou au Nigéria et destinées au Sénégal, et de cargaisons de cocaïne.[fn]On peut noter la saisie exceptionnelle de 500kg de haschich en provenance du Maroc à Kayes en décembre 2015. « Kayes : 500kg de cannabis saisis à Nioro du Sahel », Studio Tamani, 29 décembre 2015.Hide Footnote La dernière saisie importante de cocaïne dans le Sud a eu lieu en 2010 à Nara (région de Koulikoro), près de la frontière avec la Mauritanie ; la drogue saisie a ensuite disparu.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable malien des services de sécurité, Bamako, mai 2014.Hide Footnote Depuis, seules des petites quantités de cocaïne, transportées depuis l’Amérique latine par avion via des « mules » (passeurs individuels), ont été saisies à Bamako ou à Mopti (centre du pays).[fn]Les pays voisins comme la Mauritanie ou le Niger procèdent à des saisies plus importantes, notamment de haschich. Ainsi, une opération policière musclée menée en juin dernier au Niger a abouti à l’incinération de 2,5 tonnes de haschich ayant transité par le Mali et à l’incarcération de plusieurs trafiquants maliens proches de la Plateforme. « Lutte contre la drogue au Niger : Incinération de 2,5 tonnes de résine de cannabis à la périphérie de Niamey », tamtaminfo.com, 25 juin 2018. Toutefois, cette opération résulte peut-être moins d’une volonté durable que d’un règlement de comptes entre réseaux de trafiquants nigériens. Le cas échéant, si la lutte anti-drogue devenait l’instrument de rivalités entre réseaux trafiquants, elle pourrait même accentuer la violence associée aux trafics. Entretiens et courriel de Crisis Group, officier nigérien, agent d’une agence internationale de lutte contre la criminalité organisée, Bamako, avril et juin 2018.Hide Footnote La faiblesse des saisies s’explique sans doute autant par le manque de moyens que par la crainte des policiers d’interférer avec des réseaux auxquels les rumeurs attribuent de hautes connexions avec les autorités politiques, bien que celles-ci les démentent.[fn]Au sujet de l’inefficacité, voire des effets contre-productifs de l’accompagnement international de la politique de lutte contre la criminalité organisée au Sahel, voir Adam Sandor, Assemblages of Intervention: Politics, Security, and Drug Trafficking in West Africa (Ottawa, 2016). Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote

Dans le Nord du pays, les saisies sont rares et la lutte anti-drogue fait souvent l’objet d’une instrumentalisation politique locale. Ainsi, en 2008, le colonel Gamou, alors commandant des opérations de l’armée à Kidal et homme fort de la communauté Imghad sur lequel la présidence malienne s’appuyait, a réalisé une importante saisie de cocaïne à Kidal. Elle a conduit à l’arrestation de plusieurs trafiquants issus des communautés ifogha et kounta, alors rivales des Imghad et des Arabes du Tilemsi soutenus par l’Etat.[fn]La drogue saisie aurait disparu. Entretiens et courriel de Crisis Group, élu de Kidal, membre d’un groupe armé, Bamako, mars 2016 et juillet 2018.Hide Footnote Depuis 2012, aucune saisie majeure de drogue n’a eu lieu au Nord, si ce ne sont quelques saisies de tramadol, un puissant antalgique, en partie destiné à la consommation locale.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant de l’OCS, Bamako, mars 2018.Hide Footnote Aucune saisie importante de haschich n’aurait été réalisée dans le Nord du Mali depuis la fin des années 2000, voire avant.

Les agents des services de défense et de sécurité de l’Etat ne pourront être efficaces tant qu’ils ne seront pas pleinement redéployés au Nord, que le rapport de force restera à l’avantage des groupes trafiquants et que les influences politiques entraveront les enquêtes. Dépourvus de moyens suffisants, ils s’aventurent peu en zone rurale pour intercepter les convois de trafiquants lourdement armés et qui bénéficieraient souvent de la protection soit de groupes armés signataires soit d’acteurs publics à haut niveau – ce que démentent les autorités.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du ministère de la Sécurité intérieure, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote Plusieurs cas de pressions sur des agents de l’Etat à Gao et Tombouctou, notamment entre 2010 et 2012, ont été rapportés.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien agent de l’OCS basé au Nord du Mali, Nouakchott, juin 2015.Hide Footnote

Le cas de la région de Ménaka, à l’Est du pays, devenue depuis 2015 une des zones de passage de la drogue entre le Mali et le Niger, illustre actuellement cette situation. Aucune saisie n’y a été effectuée récemment en dépit du déploiement progressif de près de 500 agents des forces de défense et de sécurité depuis 2015.[fn]Entretien de Crisis Group, gouverneur de Ménaka, Bamako, mars 2018.Hide Footnote La région reste largement sous le contrôle de groupes armés, qu’ils soient signataires de l’Accord de paix (MSA, Gatia) ou jihadistes (Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans).

B. Les acteurs internationaux dans la lutte contre le narcotrafic : politique de la « patate chaude »

Il existe un important décalage entre les ambitions stratégiques et la réalité opérationnelle.

La plupart des stratégies des acteurs internationaux au Sahel font de la lutte contre la criminalité organisée une priorité.[fn]C’est par exemple le cas de la stratégie Sahel adoptée par l’Union européenne en 2011, ou plus récemment des axes d’intervention fixés par l’Envoyé spécial français pour le Sahel, Jean-Marc Châtaigner, au nom de l’Alliance Sahel.Hide Footnote De son côté, le G5-Sahel, une initiative conjointe de cinq Etats de la région (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), a dans son mandat la lutte contre le crime organisé transfrontalier, dont le trafic de drogue est une composante essentielle.[fn]Pour plus d’information sur le G5 Sahel et son mandat, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°258, Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire, 12 décembre 2017.Hide Footnote Les principaux partenaires du Mali soulignent par ailleurs que le trafic de drogue influence fortement les niveaux de violence au Nord du pays et qu’il constitue une source de financement des groupes terroristes.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants de la Minusma et de l’Union européenne, Bamako, mai 2018. Le ministre français des Affaires étrangères en poste au déclenchement de l’opération Serval, Laurent Fabius, avait évoqué la menace « narcoterroriste ». « Fabius pointe la ‘‘menace narcoterroriste’’ », Le Figaro, 9 décembre 2012.Hide Footnote

Pourtant, il existe un important décalage entre les ambitions stratégiques et la réalité opérationnelle.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables maliens, représentants des acteurs internationaux, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Dans l’ensemble, et à quelques rares exceptions près comme la mission de l’Union européenne pour le renforcement des capacités des forces de sécurité intérieures maliennes (EUCAP Sahel Mali), la lutte contre le narcotrafic est considérée sur le terrain comme un enjeu secondaire et qui réclamerait pour être efficace et quadriller le territoire concerné des moyens trop importants.[fn]La Grande-Bretagne, via sa Serious Crime Unit, se distingue des autres partenaires par un intérêt prononcé pour les problématiques liées à la criminalité organisée, bien que ces efforts se concentrent surtout sur les réseaux migratoires, les trafics d’êtres humains et d’armes.Hide Footnote Au Mali, elle passe bien après le soutien apporté à la mise en œuvre de l’Accord de paix, aux opérations antiterroristes et à la lutte contre les filières de migration clandestine.

Déployée depuis janvier 2015, la mission de l’Union européenne EUCAP Sahel Mali intègre dans son mandat le renforcement de la lutte contre la criminalité organisée.[fn]Voir la page internet du Service européen pour l’action extérieure consacrée à la mission EUCAP Sahel Mali : https://eeas.europa.eu/csdp-missions-operations/eucap-sahel-mali/40878/%C3%A0-propos_fr.Hide Footnote Ses activités concernent principalement le conseil stratégique, la formation et la coordination entre acteurs sécuritaires. A ce titre, elle peut jouer un rôle utile dans la réorganisation générale des services de sécurité intérieure impulsée par le ministère de la Sécurité. Mais, sur le terrain, son action, essentiellement concentrée à Bamako, a jusqu’ici très peu pesé dans la lutte contre le narcotrafic au Nord du pays où les forces maliennes sont très faiblement redéployées.

La réticence des partenaires internationaux s’explique notamment par la complexité des réseaux de narcotrafic et la crainte d’interférer avec des intérêts d’affaires qui vont potentiellement jusqu’au sommet de certains Etats de la région.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs internationaux, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Ces liens, souvent suggérés mais difficiles à mettre en évidence, rendent les interventions policières particulièrement sensibles. Ainsi, plusieurs grands trafiquants du Nord du Mali ont continué à voyager librement, y compris en passant par les aéroports de la sous-région, alors que l’Etat malien avait émis des mandats d’arrêt internationaux contre eux en janvier 2013.[fn]Entretien Crisis Group, officier de sécurité nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote La plupart des acteurs internationaux disent ne pas savoir sur qui s’appuyer au sein de l’appareil d’Etat malien pour agir contre le narcotrafic.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs internationaux, Bamako, mars et avril 2018.Hide Footnote Sans une ferme volonté des gouvernants de s’engager dans la lutte contre le narcotrafic, celle-ci restera difficile.

Ni l’opération Barkhane menée depuis 2014 par l’armée française, ni la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) n’ont de mandat pour lutter contre les trafics de drogue. Toutefois, le mandat renouvelé de la Minusma en 2018 accorde une plus grande attention « aux sources financières des conflits au Mali », parmi lesquelles le trafic de drogue est nommément cité, « afin de contribuer à définir des stratégies intégrées et efficaces » avec l’Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (UNOWAS).[fn]« Résolution 2423 (2018) du Conseil de Sécurité des Nations Unies adoptée le 28 juin 2018 », Conseil de sécurité des Nations unies S/RES/2423, 28 juin 2018.Hide Footnote Au Mali, les opérations de Barkhane visant les flux logistiques des groupes jihadistes permettent parfois d’intercepter incidemment des cargaisons de drogues.[fn]« Rapport final du Groupe d’experts créé en application de la résolution 2374 (2017) du Conseil de sécurité sur le Mali », op. cit.Hide Footnote Dans le Nord du Niger, Barkhane a déjà intercepté des cargaisons de haschich au cours d’opérations qui n’avaient pas pour objectif la lutte contre les trafics.[fn]Lors d’une opération menée vers la passe de Salvador (frontière Niger-Libye) du 9 au 10 mai 2015, la force Barkhane a saisi 1,5 tonne de haschich. « La force Barkhane a saisi 1,5 tonne de drogue dans le Nord du Niger », Opex360.com, 19 mai 2015.Hide Footnote Mais l’opération militaire française n’a pas vocation, du moins pour le moment, à multiplier ce type de saisies.

Les forces internationales et notamment françaises se trouvent toutefois dans des situations ambigües lorsqu’elles collaborent pour les besoins de la lutte antiterroriste avec des groupes armés qu’elles savent par ailleurs liés à des réseaux trafiquants. Des militaires français reconnaissent fermer les yeux sur les trafics de leurs alliés,[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers français, février et juin 2018.Hide Footnote quand d’autres, y compris des diplomates, estiment même qu’à défaut d’interrompre ces flux, il vaut mieux aider à les diriger vers des alliés plutôt que vers des groupes liés aux jihadistes ou à d’autres pays de la sous-région.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate français, juillet 2017.Hide Footnote Il est difficile de savoir si ces prises de position ne sont que personnelles ou si elles reflètent une stratégie politique officieuse. Certaines interventions militaires françaises influencent de facto l’économie et la géographie du narcotrafic, sans qu’il soit possible d’affirmer le caractère intentionnel de ces effets.[fn]Les frappes françaises sur In-Khalil le 23 février 2013 ont forcé le MAA à se retirer de ce carrefour stratégique au profit du MNLA, suspecté alors d’être l’allié de la France. « Mali : bombardements français sur une base d’un groupe armé, quatre blessés », Agence France-Presse (AFP), 25 février 2013. De même, l’appui apporté par Barkhane au Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) et au Gatia à Ménaka depuis 2017 permet aux trafiquants liés à ces deux groupes de renforcer leur contrôle sur les axes stratégiques de cette région au détriment de réseaux concurrents, notamment ceux liés à la CMA.Hide Footnote

V. Vers une « démilitarisation » du narcotrafic

La lutte contre le trafic de drogue connait peu d’exemples de succès probants et reste un défi pour tous les Etats qui y sont confrontés.[fn]Pierre-Arnaud Chouvy, « L’échec de la guerre contre la drogue », Après-demain, vol. 44, 2017.Hide Footnote Pour être efficace, elle devrait être globale et coordonnée entre les autorités des pays de production, de transit et de destination. Dans le même temps, les stratégies devraient être élaborées au cas par cas en fonction des contextes régionaux et nationaux. Au Sahel, les efforts doivent se concentrer sur les conséquences les plus déstabilisatrices du trafic de drogue pour la région et le Mali en particulier. Si ce n’est la violence spécifique que produit le narcotrafic au Nord du Mali, il n’y a pas de raison d’y mener une lutte frontale plus forte que dans les pays voisins qui sont également des zones de transit voire de production. Le trafic porte d’ailleurs majoritairement sur un seul produit, la résine de cannabis dont un nombre grandissant d’Etats légalise un usage réglementé.[fn]En 2018, 35 pays ont déjà procédé à une dépénalisation partielle ou totale de l’usage du cannabis. Pierre Breteau et Maxime Vaudano, « Légalisé, dépénalisé, prescrit… le cannabis dans le monde en neuf graphiques », lemonde.fr, 6 janvier 2018. Le dernier en date est le Canada en octobre 2018.Hide Footnote

Au Nord du Mali, la politique de prohibition est peu réaliste dans l’immédiat.

Au Nord du Mali, la politique de prohibition est peu réaliste dans l’immédiat. Les autorités maliennes et leurs partenaires internationaux devraient d’abord tenter de démilitariser le narcotrafic et ainsi de réduire la violence associée. Pour cela, ils doivent aller au-delà de la répression policière et s’appuyer sur une large palette d’outils. Pour réduire les capacités militaires des groupes qui supervisent le trafic de drogue, ils devraient privilégier trois axes interdépendants : soutenir les processus de négociations politiques locaux, comme celui d’Anéfis, qui permettent de réduire la conflictualité associée au narcotrafic ; renforcer, dans le cadre du processus de paix, le mécanisme de désarmement (portant en priorité sur l’armement lourd et le contrôle des convois armés) en intégrant l’ensemble des groupes armés qui ont des liens avec le narcotrafic ; enfin, utiliser des mesures coercitives, notamment le régime de sanctions des Nations unies, contre les narcotrafiquants auteurs ou commanditaires des violences les plus graves.

Par démilitarisation, il faut comprendre ici la réduction des capacités des narcotrafiquants à mobiliser un grand nombre de combattants lourdement armés et mobiles. Au terme de ce processus, les groupes criminels subsisteraient au Nord du Mali mais leur capacité à susciter une violence déstabilisatrice serait drastiquement affaiblie. L’objectif peut sembler modeste et heurter des institutions policières qui s’accommodent mal du maintien de groupes criminels dans la région.[fn]Entretien et courriel de Crisis Group, membre de l’ONUDC, Dakar, octobre et novembre 2018.Hide Footnote Pourtant, dans le rapport de force actuel, la démilitarisation est un enjeu central, peut-être le seul objectif réaliste à court terme, d’autant plus que nombre de grands trafiquants et chefs de groupes politico-militaires ont aussi intérêt à pacifier la circulation de marchandises, licites ou non, au Nord du Mali.

A. Intégrer la problématique du narcotrafic dans les pactes régionaux de sécurité

L’accord de paix signé à Bamako en 2015 a délibérément ignoré le rôle du narcotrafic dans les violences armées. Il s’est ainsi privé de mettre en place des outils pour en limiter les effets déstabilisateurs. En revanche, des pactes locaux initiés et animés par des acteurs influents du Nord du Mali, comme à Anéfis depuis 2015, pourraient placer le narcotrafic et son rôle dans les violences au centre des discussions. Cela est d’autant plus envisageable que la plupart des groupes armés comme des trafiquants sont à la recherche de mécanismes d’arbitrage locaux. L’échec relatif d’Anéfis 1 à endiguer durablement les violences montre cependant que les pactes locaux ne sont pas une solution miracle.

La logique souvent informelle de ces pactes est adaptée aux pratiques des acteurs locaux mais est plus difficilement compatible avec la logique institutionnelle de l’Etat malien et plus encore des acteurs internationaux.[fn]Courriels et entretien téléphonique de Crisis Group, membre des forces internationales présentes au Mali, novembre 2018.Hide Footnote Pourtant, tous ont un intérêt provisoire à s’en accommoder : il faut concevoir ces pactes locaux comme des outils temporaires, adaptés à l’extrême faiblesse actuelle de l’Etat malien au Nord du territoire. Ils constituent des instances de dialogue, de concertation et d’arbitrage incluant les acteurs locaux les plus influents. Les commissions mises en place par ces pactes n’ont pas vocation à se voir confier des missions de maintien de l’ordre. En revanche, elles devraient pouvoir saisir les instances sécuritaires créées par l’accord de paix de juin 2015, à commencer par la Commission technique de sécurité (CTS) instaurée pour superviser la mise en œuvre du cessez-le-feu et enquêter sur d’éventuelles violations, en lui rapportant les cas graves d’affrontements entre trafiquants qu’elles sont impuissantes à résoudre.[fn]La CTS est l’une des principales mesures sécuritaires intérimaires instaurées par l’accord de paix de juin 2015. Présidée par la Minusma, elle comprend des représentants des forces armées du Mali et des groupes signataires ainsi que deux représentants de la Minusma et un représentant de chacun des membres de l’équipe de Médiation internationale et de l’opération Barkhane). « Accord pour la paix et la réconciliation au Mali », op. cit., p. 20.Hide Footnote

A défaut d’apporter leur appui aux instances de concertation qui incluent – entre autres – des éléments criminels, les partenaires internationaux du Mali devraient tolérer les pactes régionaux, qui sont complémentaires du processus de paix inter-malien. Sans les soutenir officiellement ni financièrement, ils pourraient les inciter à mettre en place des mécanismes d’arbitrage dans chacune des cinq régions du Nord du Mali pour réduire les violences causées par le narcotrafic. Pour cela, les acteurs locaux devront réaffirmer – en les approfondissant – les termes d’Anéfis 1, en particulier les principes de non-agression et de libre accès pour tous aux principaux carrefours commerciaux. Une fois ces règles établies, il s’agira, en consolidant cette fois les acquis d’Anéfis 2, d’encourager à travers ces mécanismes d’arbitrage une condamnation systématique des interceptions violentes de convois, forme de prédation qui constitue l’un des principaux moteurs de la militarisation de l’économie.

B. Réduire la circulation des armes lourdes et contrôler les déplacements de convois armés

Limiter l’accès aux armes, qui déstabilise le Nord et nourrit des projets guerriers en mesure de concurrencer un Etat affaibli, et en particulier aux armements lourds, devrait constituer une priorité pour l’Etat malien et l’ensemble des acteurs internationaux.[fn]Dans le contexte malien, il s’agit notamment de mitrailleuses de calibre 12,7 mm, 14,5 mm, et de canons ZU 23 mm. Ces armements sont montés sur des véhicules roulants 4x4 pour protéger ou attaquer les convois.Hide Footnote Les efforts visant à stabiliser le Mali sont en effet intrinsèquement liés à la réduction des capacités de nuisance des narcotrafiquants. Autrement dit, des forces comme la Minusma, Barkhane et le G5 Sahel n’ont d’autres choix que d’œuvrer activement à la démilitarisation du narcotrafic pour remplir leur mandat, que ce dernier mentionne ou non la lutte contre le crime organisé.

Deux outils complémentaires mis en place par l’accord de paix de 2015 peuvent être utilisés pour démilitariser le narcotrafic : la commission technique de sécurité (CTS) et le programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR). Sous l’impulsion de Barkhane et de la Minusma, la CTS a ainsi mis l’accent depuis août 2017 sur le contrôle des convois avec armes lourdes et l’enregistrement systématique des convois de plus de cinq véhicules. Ces mesures qui visent les groupes armés signataires ont également un impact important sur les moyens militaires que peuvent mobiliser les narcotrafiquants. Mais cette mission de la CTS n’est pas pleinement reconnue par l’ensemble des groupes armés qui en sont membres.

Les forces internationales devraient résister à la tentation de favoriser certains groupes armés impliqués dans les trafics parce qu’ils participent à la lutte contre la violence jihadiste

Par ailleurs, la réduction des effets délétères du narcotrafic dépend aussi du lancement effectif du DDR prévu dans les accords de paix. Sans viser explicitement les narcotrafiquants, le DDR les affectera en les privant des moyens militaires dont disposent les groupes signataires. Le DDR a cependant pris beaucoup de retard en raison des désaccords entre parties signataires, notamment sur le nombre de combattants réintégrés et leurs grades. Les résistances au DDR sont également liées aux bénéfices que les détenteurs d’armes tirent du travail effectué pour les narcotrafiquants. Là encore, les problématiques du DDR et du narcotrafic ne peuvent être séparées. Comme le montre Anéfis 1, les narcotrafiquants peuvent avoir intérêt à la pacification du Nord mais ils n’accepteront le désarmement, même partiel, des convois de drogue que s’ils sont convaincus que cela ne les expose pas à la prédation de leurs rivaux. A ce titre, pour avoir une chance de réussir, le DDR doit porter en priorité et de manière simultanée sur le plus grand nombre possible de groupes armés ayant des intérêts dans le narcotrafic.

Les forces internationales, et Barkhane en particulier, devraient enfin résister à la tentation de favoriser certains groupes armés impliqués dans les trafics parce qu’ils participent à la lutte contre la violence jihadiste.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°261, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, 12 juin 2018.Hide Footnote Si elles n’y prennent pas garde, elles risquent de répéter l’erreur, commise par l’Etat malien dans les années 2000, de favoriser une coalition de groupes armés liés au narcotrafic contre une autre. Cela aurait pour effet de militariser un peu plus les composantes trafiquantes de ces groupes et de dissuader les groupes rivaux de désarmer, voire de les encourager à s’armer davantage. La solution viendra plutôt d’une démilitarisation du plus grand nombre de réseaux trafiquants. Celle-ci n’éradiquera certes pas le problème de la circulation de la drogue au Sahel mais en limitera les effets les plus délétères pour la stabilité du Nord du Mali.

C. Sanctionner les narcotrafiquants les plus violents

La démilitarisation progressive des trafics repose donc d’une part sur des mécanismes locaux d’arbitrage des conflits qui associent les narcotrafiquants et d’autre part sur un processus effectif de DDR. Il faut ajouter à cette double approche un ensemble de moyens coercitifs permettant de sanctionner les narcotrafiquants qui refuseraient de s’engager sur la voie de la démilitarisation.

La commission technique de sécurité mise en place par l’Accord de paix inter-malien pourrait imposer des sanctions pour accentuer la pression sur ces acteurs. Elle devrait condamner les violations répétées des règles d’enregistrement des convois et confisquer les armes lourdes aux convois non autorisés appartenant aux groupes armés signataires. Cette sanction, la seule prévue par la CTS, peine pour l’instant à être mise en œuvre. Par le passé, les groupes signataires ont boycotté la CTS dès lors qu’elle dénonçait leurs manquements ou le non-respect des règles.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, membre d’une organisation internationale siégeant à la CTS, novembre 2018.Hide Footnote S’ils conservent la même attitude, il ne faudra pas craindre d’engager un bras de fer et d’impliquer le Comité de suivi de l’accord (CSA), qui veille à son application, d’autant que la médiation internationale qui y siège est dotée d’un plus fort pouvoir d’arbitrage entre les parties depuis la signature du Pacte pour la paix le 15 octobre 2018, censé relancer la mise en œuvre de l’accord.[fn]Le Comité de suivi de l’accord, placé sous la présidence de l’Algérie, regroupe les membres de l’équipe de médiation internationale (comprenant notamment l’Algérie, la Cédéao, l’Union africaine, l’Union européenne, la Minusma) ainsi que les parties signataires. Il veille à la bonne application de l’Accord pour la paix et la réconciliation de juin 2015. Le Pacte de pour la paix d’octobre 2018 renforce les attributions de la médiation internationale en lui confiant une capacité d’arbitrage avec décisions exécutoires en cas de divergences entre le gouvernement et les parties signataires. « Pacte pour la paix au Mali », 15 octobre 2018.Hide Footnote

Du fait de la faiblesse ou de l’absence des forces de sécurité maliennes dans les zones concernées, la Minusma, présidente de la CTS et acteur impartial, devrait agir contre ceux qui font circuler des convois armés non enregistrés ou s’adonnent à des interceptions violentes de convois. Ces activités, parce qu’elles impliquent souvent des combattants affiliés aux groupes signataires, s’apparentent en effet à des violations du cessez-le-feu que la Minusma a pour mandat de prévenir. Le mandat de la Minusma devrait prévoir de façon plus explicite la mise en œuvre des décisions de la CTS, dans laquelle siège le commandant de la force. Il faudrait par exemple que les contingents de la Minusma adaptent leurs règles d’engagement pour procéder à la saisie des armes lourdes dans les cas prévus par la CTS. Les membres les plus influents de la CTS, en particulier la France et la Minusma, doivent renforcer leur coopération pour limiter de manière effective la circulation des convois lourdement armés.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, membre d’une organisation siégeant à la CTS, novembre et décembre 2018.Hide Footnote Ils ne doivent pas se contenter d’édicter des règles utiles, mais également agir contre les éventuels contrevenants.

Ce rôle, relativement inédit pour une mission de stabilisation, suscite des réticences de la part de la Minusma, aujourd’hui occupée à déjouer les attaques des groupes jihadistes et à mieux protéger les populations civiles au centre du Mali.[fn]Entretien de Crisis Group, représentants des Nations unies, New York, novembre 2018.Hide Footnote Renforcer le rôle de la Minusma dans le contrôle des convois armés comporte des risques, notamment une augmentation des attaques dont elle est déjà la cible et qui la contraignent à une attitude défensive. Des responsables onusiens soulignent aussi que toute mesure coercitive contre les groupes signataires pourrait compromettre le rôle de bons offices de l’ONU et nuire à la crédibilité de la mission.[fn]Ibid. Un rapport interne de l’ONU évoque les craintes que l’incapacité de la Minusma à faire respecter les décisions de la CTS en raison d’un manque de moyens et de l’adversité au risque des pays contributeurs de troupes ne mine sa crédibilité. « Rapport interne de l’ONU », janvier 2018.Hide Footnote Mais dès lors que le processus de paix ne peut progresser sans réduire les affrontements entre narcotrafiquants, la Minusma devrait se saisir de cette problématique en jouant un rôle concret dans la réduction des violences associées au narcotrafic.[fn]Arthur Boutellis et Stéphanie Tiélès, “Peace Operations and Organised Crime: Still Foggy?”, in C. de Coning and M. Peter (eds.), United Nations Peace Operations in a Changing Global Order, 2018, p. 169-190.Hide Footnote De fait, le mandat révisé de la Minusma depuis juin 2018 accorde plus d’attention au narcotrafic comme source financière des conflits au Mali.[fn]Résolution 2 423 du Conseil de sécurité des Nations unies, S/RES/2423 (2018), article 31, 28 juin 2018.Hide Footnote

A terme, la force conjointe du G5 Sahel, dont le mandat comprend la lutte contre la criminalité transfrontalière, pourrait relayer la Minusma ou compléter son action. De son côté, l’opération Barkhane pourrait envisager de réviser son mandat pour soutenir la Minusma dans le contrôle de la circulation des armes lourdes et des moyens roulants, car elle a également intérêt à la bonne application des décisions de la CTS en la matière. Il ne s’agit pas d’inclure explicitement dans le mandat de Barkhane la lutte contre le crime organisé, objectif démesuré au Sahel, mais plutôt de prévoir des opérations de soutien à la Minusma ou au G5 lors d’opérations ponctuelles contre les groupes armés engagés dans le narcotrafic et réfractaires aux décisions de la CTS.

Les militaires des forces internationales présentes au Mali rechignent à engager la lutte contre le narcotrafic en soulignant qu’elle demande des moyens militaires de surveillance et d’intervention trop importants.[fn]Courriels et entretien téléphonique de Crisis Group, membre des forces internationales présentes au Mali, novembre 2018.Hide Footnote Il ne s’agit pourtant pas d’organiser le quadrillage d’un territoire immense pour empêcher la circulation des produits illicites, mais de mener des opérations militaires certes musclées mais ponctuelles qui peuvent avoir un effet dissuasif sur les autres groupes concernés.

Le régime de sanctions instauré par la résolution 2374 des Nations unies du 5 septembre 2017 contre ceux qui entravent l’application de l’accord de paix constitue un autre outil de lutte contre les narcotrafiquants les plus violents. Un des membres du groupe d’experts créé en application de cette résolution est chargé de la problématique des trafics, et cible entre autres les acteurs du narcotrafic qui nuisent à l’application de l’accord de paix.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable onusien, Niamey, avril 2018.Hide Footnote Les sanctions, et notamment l’interdiction de voyager qui gênera les hommes d’affaires impliqués, devraient viser en priorité les trafiquants ou les groupes criminels qui ont recours à des armes lourdes pour intercepter ou protéger les convois, mais aussi ceux dont le soutien ou le financement de groupes terroristes est avéré. Les sanctions ne doivent pas servir à éliminer des acteurs économiques influents au risque de raviver le conflit, mais plutôt inciter ces derniers à concilier leurs intérêts commerciaux avec l’impératif de démilitarisation au Nord du Mali, étape cruciale pour stabiliser durablement la région.

La lutte contre le narcotrafic, y compris à travers le régime de sanctions, n’est pas sans risque. Etant donné l’importance des trafics pour les groupes armés, s’en prendre aux trafiquants au Nord du Mali pourrait perturber l’équilibre qui prévaut entre CMA et Plateforme depuis la signature du pacte d’Anéfis 2. Ce risque peut être atténué par un ciblage simultané des deux groupes rivaux. Au vu des personnalités incriminées par le premier rapport du groupe d’experts onusien sur le Mali, cet équilibre n’est pour l’instant que partiellement assuré.[fn]Le groupe d’experts des Nations unies sur le Mali a ainsi choisi de ne cibler qu’Ahmoudou Ag Asriw, un officier du Gatia, mentionnant notamment un accrochage survenu à Amassin (région de Kidal) en avril 2018 où son véhicule a été attaqué et intercepté par un autre groupe. Il aurait sans doute été judicieux de cibler également ce dernier. En effet, l’interception constitue le moteur de la militarisation des trafics au Nord du Mali. « Rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur le Mali », 8 août 2018.Hide Footnote

VI. Conclusion

Dans le Nord du Mali, la relation entre intérêts narcotrafiquants et violence armée n’a jamais été aussi forte que depuis 2012. Les trafics ne peuvent expliquer à eux seuls la situation de conflit qui prévaut actuellement dans cette région, mais ils contribuent d’une part à aggraver les fractures intra- et intercommunautaires et aiguisent d’autre part les tensions rentre réseaux progouvernementaux et prorebelles. Dans le même temps, la compétition accrue entre les réseaux rend les trafiquants de moins en moins contrôlables, même par les groupes politico-militaires pour lesquels ils sont une ressource mais aussi un sujet de préoccupation.

De ce point de vue, la volonté des groupes armés exprimée à Anéfis 2 de se tenir à l’écart des conflits entre trafiquants constitue une opportunité pour réduire les violences armées et les causes d’affrontements associées au narcotrafic. C’est en œuvrant à la démilitarisation des trafics que les acteurs internationaux peuvent à court terme limiter leurs effets négatifs. La lutte plus globale contre le narcotrafic, quant à elle, se joue moins au Nord du Mali que dans les pays de production et de consommation.

Dakar/Bruxelles, 13 décembre 2018

Annexe A : Carte des principales localités du Mali citées dans le rapport

Crisis Group

Annexe B : Cartographie des mouvements politico-militaires signataires et alliés

Crisis Group

Annexe C : Acronymes

Annexe C : Acronymes

ADC                 Alliance démocratique pour le changement

ANTM              Alliance nationale des Touareg du Mali

AQMI               Al-Qaeda au Maghreb islamique

ARLA               Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad

ATT                  Amadou Toumani Touré

CJA                  Congrès pour la justice dans l’Azawad

CMA                Coordination des mouvements de l’Azawad

CM-FPR          Coordination des mouvements et Forces patriotiques de résistance

CSA                 Comité de suivi de l’accord

CTS                 Commission technique de sécurité créée par l’accord de paix de juin 2015

DDR                 Désarmement, démobilisation et réintégration

EIGS                Etat islamique dans le Grand Sahara

EUCAP           Mission de l’Union européenne pour le renforcement des capacités

Gatia                Groupe autodéfense Imghad et alliés

GSIM               Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans

HCUA              Haut conseil pour l’unité de l’Azawad

IESUE             Institut d’études de sécurité de l’Union européenne

IFRI                  Institut français des relations internationales

MAA                 Mouvement arabe de l’Azawad

Minusma        Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour
la stabilisation au Mali

MNLA              Mouvement de libération de l’Azawad

MPLA              Mouvement populaire de libération de l’Azawad

Mujao              Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest

OCS                 Office central des stupéfiants

ONU                Organisation des Nations unies

ONUDC          Office des Nations unies contre la drogue et le crime

UNOWAS       Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel

WACD             West Africa Commission on Drugs