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Report 238 / Africa

Mali central : la fabrique d’une insurrection ?

Alors que toute l’attention est concentrée sur le Nord du Mali, le centre du pays est en proie à une montée inquiétante de la violence. Des groupes armés, y compris radicaux, se développent,​ et​ profite​nt du discrédit de l’Etat auprès​ d’une partie des populations locales. Le gouvernement d​o​it permettre le retour effectif de​s services publics​ sur ces territoires ​afin​ de rétablir ​l’autorité et la légitimité de l’Etat​​.​​

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Synthèse

Alors que toute l’attention est concentrée sur le Nord du Mali, le centre du pays, délaissé par l’Etat, est en proie à une montée inquiétante des violences armées. La gestion des ressources naturelles y suscite de multiples conflits que l’administration et les élites traditionnelles ne parviennent pas à réguler. Depuis plusieurs mois, une insurrection invoquant le jihad instrumentalise le discrédit qui frappe les pouvoirs publics pour étendre son influence. L’Etat et ses représentants sont chassés des zones rurales. Mais la violence prend aussi d’autres formes : les règlements de compte, le banditisme, et les milices d’autodéfense se développent. L’accord de paix signé à Bamako en juin 2015 concerne principalement les régions du Nord et néglige le centre du pays. Le gouvernement malien et ses principaux partenaires doivent permettre le retour effectif de l’Etat et la restauration de sa légitimité auprès de l’ensemble des populations du centre. En l’absence d’une réponse adaptée, cette zone plus peuplée que le Nord et vitale pour l’économie du pays pourrait devenir un foyer durable d’instabilité. 

Le centre est longtemps resté à l’écart des rébellions armées du Nord mais il en a subi le contrecoup à la suite de l’augmentation du brigandage massif et de la circulation accrue des armes depuis les années 2000. Les groupes marginalisés, dont une partie des éleveurs nomades, voient dans l’accès aux armes modernes un moyen de contester les hiérarchies en place. Ils remettent en cause les privilèges des élites urbanisées et des anciennes aristocraties locales. L’Etat, gangrené par la corruption et discrédité par la multiplication des brutalités des forces de sécurité, peine à assurer sa mission de médiation. Dans ce contexte, le repli communautaire s’accentue, en particulier parmi les populations peul, gagnées par un sentiment de victimisation ethnique. 

La crise malienne de 2012 a marqué un tournant pour le centre, dont une partie a été occupée par des groupes armés. La fuite des agents de l’Etat a un peu plus affaibli la puissance publique et laissé de vastes territoires à l’abandon. Face à l’insécurité, une partie de la population a cherché auprès des groupes armés, y compris radicaux, une forme de protection ou de justice. En 2013, l’opération militaire française Serval a repoussé ces groupes mais, dans son sillage, le redéploiement des forces de sécurité maliennes s’est accompagné de nombreux abus, en particulier à l’égard des nomades peul et tamasheq. Le retour de fonctionnaires corrompus a aussi suscité l’hostilité des populations. Le réinvestissement des régions centrales par l’Etat n’a pas permis de restaurer la sécurité ni d’améliorer la relation des autorités avec les administrés.

Sur ce terreau fertile, un groupe radical, nommé par les médias le Front de libération du Macina (FLM) et lié au mouvement jihadiste Ansar Eddine, s’est développé. Ce groupe aux contours encore flous et dont l’existence même fait débat s’est illustré par des attaques meurtrières contre les forces maliennes dans plusieurs localités du centre depuis le début de l’année 2015. Il serait dirigé par Hamadoun Kouffa, un prédicateur musulman peul rendu célèbre par ses critiques virulentes de l’Etat et des élites locales. Depuis son entrée en scène, les agents de l’Etat, eux aussi ciblés par ses actions ou discours, ont de nouveau quitté une grande partie des territoires du centre et la violence s’est amplifiée.

Il est aujourd’hui difficile de distinguer ce qui relève du banditisme, des vendettas locales et de l’action des groupes radicaux dans le centre du pays. Ces derniers forment un noyau déterminé mais encore minoritaire, inégalement structuré, moins armé et moins lié aux trafics que les groupes radicaux actifs au Nord. Ils se développent cependant dans les zones rurales, profitant du discrédit de l’Etat, des frustrations et des peurs d’une partie des populations locales. 

Le gouvernement malien a jusqu’ici privilégié une réponse sécuritaire qui donne quelques résultats mais ne permet pas à l’Etat de réinvestir l’ensemble des territoires du centre et contribue, par sa brutalité, à accentuer le divorce avec les populations. Surtout, les réponses politiques manquent de clarté et d’ambition. Le centre a été largement absent des pourparlers d’Alger qui ont permis la signature de l’accord de paix à Bamako en juin 2015. Les partenaires étrangers du Mali y restent également discrets. Ils sont plus présents à Bamako et plus impliqués dans le dossier du Nord. 

Une partie des élites locales et des autorités sont aujourd’hui tentées de répondre à l’insécurité en soutenant le développement de groupes d’autodéfense à base communautaire. Ces milices ne peuvent constituer une réponse efficace au problème réel d’insécurité locale et encore moins remédier au discrédit dont souffre l’Etat. Dans l’état actuel de tensions inter et intracommunautaires, elles favorisent des épisodes de violence de plus en plus inquiétants tels que les incidents entre groupes armés bambara et peul en mai 2016, dont le bilan pourrait dépasser 40 morts. 

Le centre du Mali est entré dans une zone de fortes turbulences mais les messages d’alerte précoce et les actions préventives peuvent encore empêcher la montée des mouvements extrémistes. Comme le souligne le rapport de Crisis Group Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda (14 mars 2016), résoudre les conflits locaux permet de contenir l’extrémisme violent beaucoup plus qu’endiguer l’extrémisme violent ne permet de résorber les crises locales.

La réponse des autorités maliennes ne devrait pas se concentrer uniquement sur les opérations antiterroristes qui contribuent au rejet de l’Etat, tout particulièrement quand des abus sont commis sur les populations. Le gouvernement, en s’appuyant sur les élites locales, la société civile et ses partenaires extérieurs, devrait au contraire se montrer plus ambitieux et reconstruire les services publics dans une zone trop longtemps délaissée. Pour cela, il devrait structurer ses interventions, hiérarchiser les priorités et reconnaitre que la restauration de son autorité n’est pas uniquement une question de maintien de l’ordre mais dépend aussi de sa capacité à mettre en place des programmes efficaces dans les domaines de la justice et de l’éducation, afin de démontrer son utilité et son impartialité. 

Recommandations

Pour enrayer la détérioration de la situation sécuritaire dans les régions centrales et permettre aux autorités publiques de rétablir une présence et une légitimité sur ces territoires

Au gouvernement du Mali :

  1. Développer une stratégie visant à assurer le retour effectif de l’Etat et à restaurer sa légitimité auprès de l’ensemble des populations et, pour cela, 
     
    1. Procéder à une réforme effective de la police territoriale, qui pourrait s’inspirer de projets récents menés au Niger ; en particulier, les forces de l’ordre devraient recruter des hommes et des femmes au sein des différentes communautés pour permettre un service efficace y compris dans les zones nomades. 
       
    2. Elaborer, de la façon la plus inclusive possible, un plan spécial pour coordonner les efforts de l’Etat dans les régions du centre et identifier les actions prioritaires à mener, notamment dans les domaines de la justice, de l’éducation et de la gestion des ressources naturelles. Dans ce dernier domaine, prévoir des mécanismes pour renforcer la cohabitation pacifique entre éleveurs et agriculteurs. 
       
    3. Nommer un haut représentant pour les régions du centre, pour incarner l’engagement de l’Etat, travailler en consultation avec les populations et les associations, et assurer la coordination avec les bailleurs qui se mobiliseront.
       
  2. Eviter le recours aux groupes d’autodéfense à base communautaire et renforcer les moyens donnés aux Forces de sécurité (FDS) tout en punissant sévèrement et publiquement les brutalités des FDS à l’égard des civils.

Aux élites locales représentants les différentes populations du centre :

  1. Jouer le rôle essentiel de relai entre les populations et l’Etat et, pour cela, dépasser les clivages communautaires et les querelles de personnes et accepter de coopérer avec de nouveaux représentants des populations, notamment les chefs nomades et les responsables religieux, y compris ceux qui ont sympathisé avec les groupes armés depuis 2012.
     
  2. Eviter de soutenir les mouvements armés ou les groupes d’autodéfense qui ne peuvent constituer qu’une réponse de court terme à l’insécurité et qui à plus longue échéance pourraient aggraver durablement les violences intercommunautaires au centre du pays. 
     
  3. Promouvoir à l’inverse, en partenariat avec l’Etat, le développement d’une police territoriale au service des populations, dans laquelle les différentes composantes ethniques et de genre sont représentées. 
     
  4. Encourager les initiatives locales de résolution des conflits, tout particulièrement celles portées par des associations suffisamment représentatives des populations du centre du Mali en termes d’âge, d’appartenance ethnique, d’activités socioprofessionnelles et de genre.

Aux principaux partenaires du Mali, tout particulièrement l’Union européenne : 

  1. Accompagner l’Etat dans son redéploiement concret au niveau local en mettant en place des programmes de soutien au développement des services publics dans les régions du centre. 
     
  2. Faire de Mopti une région pilote pour les politiques de coopération en matière de sécurité locale et plus particulièrement de police territoriale, dont les enseignements pourraient servir demain pour d’autres régions sahéliennes et notamment pour le Nord du Mali.

A la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma) :

  1. Etendre le bénéfice du programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) aux régions du centre sans déroger aux dispositions de l’accord de paix, en veillant à relier le DDR aux efforts de réforme de la police territoriale et en évitant de nourrir la constitution de groupes d’autodéfense échappant à une stricte régulation par les autorités publiques. 
     
  2. Soutenir la restauration de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire malien, conformément au mandat de la Minusma et, pour cela, adopter une approche fondée sur la restauration des services publics, y compris policiers, autant que sur le renforcement d’un dispositif militaire international.

Dakar/Bamako/Bruxelles, 6 juillet 2016

I. Introduction

Malgré la signature de l’accord de paix de Bamako en juin 2015 et la présence de forces internationales dans le pays depuis plus de trois ans, la crise au Mali est loin d’être résorbée. Les violences armées sont en augmentation dans certaines zones. Depuis le début de l’année 2015, des groupes armés mal identifiés, dont certains se revendiquent comme jihadistes, ont lancé des attaques contre plusieurs villes du centre du pays. Elles ont d’autant plus surpris que l’essentiel des incidents armés étaient jusqu’alors concentré au Nord. A la suite de ces attaques, de nombreux fonctionnaires ont fui plusieurs préfectures du centre. Les populations ont le sentiment que l’administration malienne les abandonne à leur sort. Des groupes radicaux en profitent pour s’implanter et diffuser des messages hostiles à l’Etat et à ses partenaires étrangers. Alors que les efforts se focalisent toujours sur le Nord, le centre du pays reste largement négligé par l’accord de Bamako issu des pourparlers de paix intermaliens.

Ce rapport analyse les dynamiques qui expliquent l’extension des zones d’insécurité au centre du Mali et décrit les groupes qui en sont responsables.

Ce rapport analyse les dynamiques qui expliquent l’extension des zones d’insécurité au centre du Mali et décrit les groupes qui en sont responsables. Cet espace central est organisé autour du delta intérieur du fleuve Niger, territoire inondable particulièrement fertile et donc objet de convoitise ; les zones exondées alentours sont partagées entre agriculteurs et éleveurs. Ce rapport se concentre sur les territoires les plus touchés par les violences armées, c’est-à-dire la région administrative de Mopti, principalement les cercles de Ténenkou, Youwarou et Douentza ainsi que le Nord de la région de Ségou, près de la frontière mauritanienne. Il prévient des risques qui menacent cette partie du Mali et formule des propositions concrètes pour endiguer le développement des violences armées. Il est le fruit de plusieurs séries d’entretiens avec les principaux acteurs politiques et militaires, des diplomates, des membres de la société civile et des responsables religieux à Bamako et dans la région de Mopti en février et octobre 2015 puis en janvier et mars 2016.

II. Un terreau fertile : la montée des violences 
armées au centre

Contrairement aux régions du Nord, la partie centrale du Mali n’a pas connu de rébellions armées dans les années 1990 et 2000. Elle en a néanmoins subi le contrecoup : le brigandage et la circulation des armes automatiques ont augmenté ; les vols de bétail sont devenus récurrents, en particulier dans les espaces frontaliers, et les Ntéréré, voleurs de bétail d’origine peul, se sont professionnalisés au fil des années.[fn]Le phénomène, parfois décrit comme un rituel de passage à l’âge adulte pour les jeunes hommes, prend une dimension nouvelle avec l’insécurité grandissante et l’accès facilité aux armes à feu.Hide Footnote Toutes les communautés d’éleveurs, en grande majorité des Peul dans le centre, ont été affectées par ces phénomènes.[fn]Courriels de Crisis Group, responsable politique tamasheq de Goundam, avril 2016. « Les razzias étaient de part et d’autres », résume un responsable peul évoquant la concurrence entre communautés peul et tamasheq autour des « terres salées », les plus propices à l’élevage. Entretien de Crisis Group, responsable politique peul, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote  

Le Mali central connait depuis plusieurs années une montée inquiétante des tensions sociales et politiques, marquées par des épisodes de violences collectives à répétition.

Certaines, en particulier peul, se sont senties oubliées par les accords de paix successifs, qui récompensaient à leurs yeux ceux qui avaient dérobé leurs troupeaux.[fn]Les Peul constituent un groupe très diversifié réparti sur l’ensemble du territoire malien. C’est dans le centre du pays qu’ils sont le plus nombreux. Ils vivent comme une injustice les avantages obtenus dans le domaine de l’élevage par les communautés arabes et tamasheq à la suite des rébellions des années 1990. La mise en valeur de l’espace via la construction de puits, par exemple, a paradoxalement accru les tensions. Ces projets gouvernementaux auraient bénéficié à certaines communautés plus proches des rébellions au détriment d’autres qui s’en étaient plutôt tenues à l’écart. Entretiens de Crisis Group, responsables politiques et religieux peul des régions du Méma et du Farimaké, Bamako, février et octobre 2015.Hide Footnote Peu après la signature en 1992 du Pacte national consacrant le statut particulier du Nord au Mali, le président d’une association des victimes de la rébellion de la région de Mopti, touchées par ces vols de bétail, a demandé des compensations à l’Etat malien.[fn]Entretien de Crisis Group, fonctionnaire peul, Bamako, février 2016. Selon ses archives, la demande de compensation atteignait alors 2,6 milliards de FCFA (environ 4 millions d’euros).Hide Footnote De telles revendications ont été nombreuses mais n’ont jamais été satisfaites, renforçant les sentiments d’impunité, d’injustice et une certaine animosité des Peul envers les populations tamasheq, autres communautés nomades avec lesquelles ils sont fréquemment en compétition pour le contrôle des mêmes territoires.[fn]Tamasheq ou Kel Tamasheq (littéralement ceux qui parlent la langue tamasheq) est une autre manière de désigner les Touareg. Ils sont peu nombreux dans la région de Mopti (30 000 locuteurs tamasheq sur une population de référence de plus d’1,5 million en 2009). Ils le sont davantage dans les territoires exondés, que ce soit dans le Gourma ou vers la frontière mauritanienne, dans le Méma et le Farimaké. « Recensement général de la population et de l’habitat du Mali », Institut national de la statistique (Instat), novembre 2011. Hide Footnote  

Le Mali central connait depuis plusieurs années une montée inquiétante des tensions sociales et politiques, marquées par des épisodes de violences collectives à répétition. La zone constitue un espace agropastoral riche.[fn]La région de Mopti se classe en tête du pays pour l’élevage des bovins et des ovins/caprins. Elle produit également à elle seul 40 pour cent du riz et 20 pour cent du mil et sorgho du pays. « Etude diagnostique des secteurs économiques porteurs », ministère de l’Administration territoriale et des Collectivités locales, mars 2012.Hide Footnote L’exploitation des ressources naturelles y suscite convoitises et disputes, aggravées par une importante pression sur le foncier.[fn]Les surfaces maraichères ont augmenté au détriment des espaces pastoraux alors que la pression pastorale s’accentue avec l’augmentation des troupeaux. Les tensions s’intensifient non pas du fait de la pauvreté mais d’une concurrence accrue et mal régulée autour de l’exploitation des ressources naturelles. Cette dynamique n’est pas nouvelle : dans les années 1970, les cultures exondées ont augmenté de 82 pour cent quand les superficies pâturables diminuaient de 29 pour cent. Olivier et Catherine Barrière, Un droit à inventer. Foncier et environnement dans le delta intérieur du Niger (Mali) (Paris, 2002), p. 62. Hide Footnote Les heurts entre éleveurs et agriculteurs y sont fréquents.[fn]Un droit à inventer, op. cit. Mirjam De Bruijn and Han Van Dijk, Arid Ways. Cultural Understandings of Insecurity in Fulbe Society, Central Mali (Amsterdam, 1995). Hide Footnote Les éleveurs, souvent des Peul, dénoncent une extension des territoires voués à l’agriculture et une réduction de ceux consacrés à l’élevage.[fn]Tous les Peul ne sont cependant pas des éleveurs nomades. En 2009, la région de Mopti comptait 400 000 locuteurs fulfuldé, la langue des Peul, soit environ 27 pour cent de la population. Les Dogon, majoritairement agriculteurs, constituent le groupe le plus important avec plus de 636 000 locuteurs, soit environ 42 pour cent de la population. « Recensement général de la population et de l’habitat au Mali », op. cit., p. 443.Hide Footnote  Inversement, les agriculteurs accusent les éleveurs de ne pas respecter les cycles agricoles ou de ne pas emprunter les pistes à bétail (burti) qui protègent les champs lors des déplacements de troupeaux. 

La plupart de ces conflits sont régulés de manière pacifique.[fn]Des dialogues communautaires sont organisés par les associations locales en présence de l’administration, pour réguler pacifiquement les différends liés à la transhumance, comme à Dioura en juin 2014. Journal de l’Office de Radiodiffusion télévision du Mali, 26 juin 2014.Hide Footnote  Certains provoquent cependant une violence préoccupante que les forces de l’ordre, absentes ou inefficaces, n’arrivent pas à contenir. Ainsi, en mai 2012, un litige foncier a conduit au massacre de seize pasteurs peul par des agriculteurs dogon à Sari (cercle de Koro), une localité où aucun agent de sécurité n’était présent. Cet épisode de violence, resté impuni, a joué un rôle direct dans la dynamique d’armement de groupes nomades peul dont une partie a d’ailleurs rejoint, la même année, les mouvements radicaux qui occupaient Gao.[fn]Entretien de Crisis Group, chef nomade de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote  

Dans le delta intérieur du fleuve Niger, les éleveurs s’affrontent parfois entre eux pour l’accès aux pâturages.[fn]Le delta intérieur du Niger est une zone particulièrement fertile lors des crues annuelles.Hide Footnote  Le conflit entre les éleveurs des villages Sosobe et Salsalbe, qui existe au moins depuis l’époque coloniale, est ainsi réapparu dans les années 1990, faisant 29 morts le 8 décembre 1993.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien maire du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Comme le résume un expert local de la sécurité, « il y a toujours des morts d’hommes autour de la gestion des bourgoutières ».[fn]Entretien de Crisis Group, expert local de la sécurité, Mopti, mars 2016. Les bourgoutières sont des plaines inondables, particulièrement fertiles après les crues.Hide Footnote  Ces différends sont aggravés par le manque de clarté juridique en matière de droits fonciers et par l’érosion des capacités des autorités coutumières à résoudre les contentieux.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien maire du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016. Leur létalité a considérablement augmenté avec la circulation accrue des armes depuis les années 1990.[fn]Outre les rébellions des années 1990 et 2000, certains mentionnent la guerre au Libéria comme un tournant dans la diffusion des armes à feu. L’un des principaux Ntéréré du centre en est un vétéran. L’accès aux armes de guerre demeure moins important au centre qu’au Nord du Mali. Entretiens de Crisis Group, spécialiste des conflits au Sahel, Dakar, avril 2016 ; membre d’une ONG internationale originaire de Douentza, Mopti, mars 2016. Hide Footnote Les disputes se règlent aujourd’
hui à la kalachnikov plutôt qu’au bâton ou au couteau.[fn]« Tout le monde s’est armé pour défendre ses animaux ces dernières années. On ne sent pas les autorités concernées par nos problèmes de vols de bétail. Cet armement de bergers a peut-être conduit à des dérives ». Entretien de Crisis Group, cadre peul, Bamako, février 2015.Hide Footnote Cela encourage la course à l’armement et le recours aux professionnels de la violence, qui peuvent donner l’avantage dans un conflit.[fn]Des groupes armés, y compris d’anciens Ntéréré ou des mouvements jihadistes comme le Mujao, offrent leur concours aux éleveurs peul pour faciliter et protéger la transhumance des prédations. Entretien de Crisis Group, expert régional de la sécurité, Dakar, avril 2016. Hide Footnote  

Une partie des violences actuelles, hâtivement attribuées à des groupes jihadistes, sont en réalité le résultat de litiges autour du foncier, y compris lorsque des agents de l’Etat sont les premières victimes.[fn]Entretiens Crisis Group, cadres d’origine peul, Bamako et Mopti, mars 2016 ; expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote Ces épisodes de violence locale se développent sur fond d’une profonde crise de confiance envers l’Etat, dont les représentants sont souvent accusés de corruption et de comportement prédateur envers les communautés, en particulier les éleveurs.[fn]La justice est ainsi perçue comme étant corrompue. Les Forces de sécurité (FDS), y compris les agents des eaux et forêts, sont accusées d’abuser de leurs prérogatives pour imposer de lourdes amendes. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, nomades de la région de Douentza et chercheur spécialiste du centre du Mali, Bamako et Mopti, février 2015 et mars 2016. Hide Footnote Ces derniers disposent en effet d’un capital mobile, le bétail, plus facile à monnayer que le foncier des paysans. 

Certains groupes, comme les pasteurs nomades, reprochent aussi à l’Etat de se laisser instrumentaliser par des élites locales urbanisées, qui utiliseraient les moyens de l’administration pour préserver leurs privilèges contestés. Lors d’un forum organisé en janvier 2016 à Mopti sous la tutelle du ministère de la Réconciliation nationale, les participants, pour beaucoup issus des notabilités locales et de la société civile, ont interpellé les autorités « sur le respect des principes d’impartialité et de désintéressement [de l’Etat] », les enjoignant d’« éviter les exactions sur les populations ».[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale du Mali, message posté le 29 janvier 2016.Hide Footnote  

A Mopti, tous les acteurs rencontrés critiquent l’Etat pour ses insuffisances et la corruption de ses agents : « si l’Etat ne fait rien pour nous, au moins qu’il nous laisse tranquille ».[fn]Entretien de Crisis Group, directeur peul d’une ONG, Mopti, mars 2016.Hide Footnote Une minorité grandissante le perçoit comme une nuisance dont il convient de se débarrasser. C’est le cas en particulier parmi certaines communautés comme les nomades peul ou les descendants d’esclaves se sentant particulièrement sous-représentés au sein de l’Etat et de son administration.[fn]Entretiens de Crisis Group, individu peul originaire du Méma et chef nomade originaire de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote Cela explique pourquoi certaines franges de la population ont accueilli favorablement le départ des agents de l’Etat à la suite des attaques de certains centres urbains début 2015.

Enfin, le climat de tensions dans le centre du Mali résulte aussi de la montée d’un sentiment de victimisation ethnique chez les Peul.[fn]Les Peuls ont développé dans la partie centrale du pays, avant la colonisation, des Etats théocratiques. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, nomades de Douentza et chercheur, Bamako et Mopti, février 2015 et mars 2016. Hide Footnote Certains se sentent stigmatisés, ce qui nourrit des tentatives d’organisation et de défense d’intérêts sur des bases ethniques.[fn]« Les Peul étaient une société hégémonique avant, les blancs ont renversé cela. Cela nourrit un sentiment de rancune ». Entretien de Crisis Group, directeur peul d’une ONG, Mopti, mars 2016. Les élites et les intellectuels peul, en particulier dans le centre, estiment parfois que leur communauté subit un traitement inique de la part de l’Etat, qui les abaisse au rang de citoyens de seconde zone.[fn]Il a fallu attendre plus d’un an avant que la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) et l’Etat malien envoient une mission pour enquêter sur le massacre de Peul à Doungoura en mars 2013. A l’inverse, des cadres peul notent que la Minusma et le gouvernement se sont déplacés dans les jours qui ont suivi le massacre de Tamasheq Imrad près de Tamkoutat en février 2014. « Il y a une inégalité de traitement », estiment certains cadres, qui y voient aussi le résultat d’une sous-représentation des Peul dans les forces de sécurité maliennes. Il y a cependant plusieurs officiers supérieurs peul au Mali, dont des généraux. Entretiens de Crisis Group, officier peul des forces de sécurité maliennes et directeur peul d’une ONG, Bamako et Mopti, mars 2016.Hide Footnote De fait, un imaginaire racial toujours fort, en partie hérité de la période coloniale, et qui classe les Peul dans une catégorie à part, subsiste au Mali.[fn]Roger Botte et Jean Schmitz, « L’archipel peul », numéro spécial des Cahiers d’études africaines, vol. 34, no. 133 (1994).Hide Footnote  

Selon les Peul, la montée des menaces terroristes a aggravé la situation, les autorités les y associant souvent.[fn]Selon les autorités françaises, la majorité des assaillants impliqués dans les attentats de Bassam, Bamako et Ouagadougou en 2015 et 2016 sont des Peul du Mali. Entretien de Crisis Group, conseiller français chargé de l’Afrique, Paris, mars 2016. Les Peul étant un groupe extrêmement composite, cette affirmation n’aide pourtant pas beaucoup à comprendre les liens entre une affiliation communautaire et un engagement jihadiste.Hide Footnote Des notables peul soulignent qu’« il n’y a pas de Peul terroristes, il n’y a que des Peul fâchés », tout en avertissant que si « les premiers révoltés étaient tamasheq, les seconds pourraient être des Peul ».[fn]Entretien de Crisis Group, commerçant peul du Farimaké, Bamako, octobre 2015. Hide Footnote Ils agitent ainsi le spectre d’une prise de conscience de leur groupe ethnique. Même si la mobilisation des Peul à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest reste timide et relève parfois du fantasme, elle inquiète les gouvernements soucieux d’empêcher l’exportation des violences sur leur territoire.[fn]Un « congrès mondial du Pulaaku » rassemblant des Peul d’Afrique et de la diaspora devrait se tenir en octobre 2016 à l’initiative d’anciens membres de l’association peul Tabital Pulaaku. Il s’agit avant tout d’une initiative culturelle et scientifique, même si à l’évidence des questions politiques devraient y être discutées dans un contexte régional marqué par la montée des violences armées affectant les communautés peul. Hide Footnote Dans le centre du Mali, l’impression d’être stigmatisé se double de l’idée que l’Etat moderne a renversé les anciennes hiérarchies au détriment des Peul et qu’il mène une politique agressive à l’égard des nomades, dont les Peul constituent une large part. 

Depuis les années 1990, des associations culturelles à base ethnique se sont développées et jouent un rôle politique important, notamment dans la gestion des conflits. C’est le cas de Tabital Pulaaku, association peul créée au début des années 1990, ou de Ginna Dogon, une autre association créée en 1992 et recrutant parmi les communautés dogon du centre. Souvent animées par des élites urbanisées, elles tentent de faire le lien entre les espaces locaux et l’Etat central. Elles témoignent d’une communautarisation grandissante des formes d’expression politique. Dans le sillage de la crise de 2012 et de la montée de l’insécurité, Tabital Pulaaku a été sollicité par une partie des notables locaux pour organiser une réponse, y compris par la création de groupes d’autodéfense. Pour des intellectuels peul consultés, il est temps que leurs communautés « prennent les armes pour se défendre » et « gagnent le respect » de l’Etat et des communautés rivales.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et mars 2016.Hide Footnote

Cette mobilisation fondée sur l’appartenance ethnique se heurte cependant à plusieurs obstacles. D’une part, certaines violences ne résultent pas des tensions intercommunautaires mais plutôt de tensions internes au monde peul.[fn]Roger Botte et Jean Schmitz, « Paradoxes identitaires », Cahiers d’études africaines, vol. 34, no. 133 (1994), p. 7-22.Hide Footnote Il existe ainsi un sentiment de méfiance envers des élites urbaines suspectées de se servir de la carte ethnique pour se créer une clientèle et conserver leurs positions au sein de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, nomades originaires de la région de Douentza, Bamako, février 2015 et mars 2016.Hide Footnote D’autre part, l’appartenance ethnique comme motif de mobilisation identitaire est aujourd’hui concurrencée par la religion et le jihad.[fn]Un milicien peul du Niger actif dans les années 1990 regrette que les Peul qui partagent des revendications communes à l’égard des Etats de la sous-région s’épuisent en se rangeant sous le drapeau des jihadistes. Leur lutte serait perdue d’avance car elle provoquerait l’hostilité des Occidentaux. Selon lui, les Peul gagneraient à renouer avec les mouvements armés à base ethnique. Entretien de Crisis Group, ancien membre des milices peul, Niamey, décembre 2015. Hide Footnote Les deux formes de mobilisations ne sont pas nécessairement incompatibles mais leurs agendas et les acteurs qui les portent diffèrent.[fn]Dans un enregistrement attribué à Hamadoun Kouffa, les Peul sont traités de « plus grand ‘cafres’ (païens) du pays ». Entretien de Crisis Group, officier malien, Bamako, mars 2016. Hide Footnote Dans le centre en particulier, les mobilisations sur une base ethnique s’inscrivent dans le cadre d’une négociation avec l’Etat pour l’accès à une représentation et aux ressources. La mobilisation jihadiste a lieu, pour le moment, en dehors de ou contre l’Etat.

III. Le centre du Mali dans la crise (2012-2013)

Le centre du Mali, qui marquait la séparation entre un Nord occupé par des groupes armés et un Sud resté sous le contrôle de l’Etat, a été affecté par la crise de 2012. Des parties de la région de Mopti comme le cercle de Douentza ont été occupées par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) ou le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), dont l’implantation est cependant restée faible en dehors des centres urbains situés sur la route Mopti-Gao. Le reste du centre n’a pas été occupé par les rebelles mais les agents de l’administration et une partie des élus ont malgré tout fui en 2012 à cause de l’insécurité et d’attaques sporadiques.[fn]La localité de Youwarou (région de Mopti) a par exemple été attaquée le 17 février 2012, et celle de Ténenkou l’a été le 2 mars 2012.Hide Footnote  L’économie du tourisme, florissante depuis une vingtaine d’années à Mopti et sur le plateau de Bandiagara, s’est effondrée. Au final, la situation s’est avé- rée particulièrement inconfortable pour la plupart des habitants du centre : ils ont vécu sous la menace d’attaques épisodiques, tout en étant soupçonnés par les Forces de sécurité (FDS) de pactiser avec les rebelles.[fn]Un résident de Nampala (région de Ségou, à proximité de la frontière avec la Mauritanie) raconte ainsi comment « le MNLA est venu de Léré piller l’école et la mairie [de Nampala]. Mais les militaires à Nioro, où on allait se ravitailler, nous soupçonnaient de soutenir les rebelles ». Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Bamako, février 2015.Hide Footnote

A. Rejoindre les groupes armés

Le centre du Mali a été en partie occupé par les groupes armés du Nord en 2012. Ces derniers ont recruté sur place pour former de petits contingents locaux ou pour encourager ces nouveaux affidés à partir suivre des formations militaires à Gao et Tombouctou, en particulier auprès du Mujao et d’Ansar Eddine, qui tenaient alors ces villes. Inversement, des milices progouvernementales du Nord et en particulier de Gao ont trouvé refuge dans le centre près de Sévaré, en zone gouvernementale, où elles recrutaient des locaux comme l’a fait le Ganda Izo.

La plupart de ces combattants étaient des jeunes hommes tentés par l’aventure et attirés dans les groupes armés tantôt par conviction, tantôt par opportunisme.[fn]Entretien de Crisis Group, fonctionnaire malien originaire du Dialloubé (région de Mopti), Mopti, octobre 2015.Hide Footnote  Des bandits armés actifs dans la zone se sont également ralliés à des groupes rebelles : des Ntéréré originaires du Macina se sont par exemple associés au MNLA puis au Mujao dans la région de Léré.[fn]Entretiens de Crisis Group, individu originaire de Nampala et ancien élu de la région de Mopti, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Enfin, face à l’insécurité, des communautés du Mali central se sont rangées sous la bannière d’un groupe armé pour bénéficier d’une protection ou se procurer des armes, parfois d’ailleurs après avoir tenté sans succès d’en obtenir auprès du gouvernement.[fn]Certains chefs des zones nomades peul sont allés à Bamako solliciter des armes du ministère de la Défense. Ce dernier aurait refusé, arguant qu’« il n’avait pas d’armes pour sa propre armée ». D’autres sources indiquent que le gouvernement craignait de voir les nomades peul rejoindre le camp de la rébellion une fois armés. Entretiens de Crisis Group, chef nomade peul, Bamako, février 2015 ; ancien fonctionnaire malien, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  

Ainsi, des nomades peul de la région de Douentza ont rejoint les camps d’entrainement des groupes armés du Mujao à Gao à la recherche d’une formation militaire et d’une protection contre des groupes tamasheq du MNLA qui harcelaient leurs campements. Ils cherchaient également à prendre le dessus sur les sédentaires dogon avec lesquels ils étaient en conflit au sujet des terres. Le Mujao a monnayé en partie sa protection ou accepté des compromis pour attirer de nouvelles recrues. Ce faisant, certains jeunes hommes ont quitté leur terroir et adhéré pleinement à la cause jihadiste.[fn]Plusieurs témoignages confirment la fuite, au début de l’opération Serval, de combattants peul du Mujao de la région de Douentza vers le bastion des groupes jihadistes dans le massif de Tigharghar (région de Kidal) et peut-être même vers le sud de l’Algérie. Entretiens de Crisis Group, ancien membre du Mujao de la région de Douentza, mars 2016 ; officier du MNLA, avril 2016.Hide Footnote  Mais la majorité semble plutôt avoir adopté une approche opportuniste, ralliant un camp pour bénéficier d’une protection ou se procurer des armes et peser dans les conflits locaux.

B. Un retour sous tension de l’Etat

En janvier 2013, l’avancée des groupes radicaux vers Konna et Diabaly, dans le centre, a entrainé la zone dans un nouvel épisode de violences.[fn]Les villes de Konna et Diabaly sont respectivement situées à 65 kilomètres au nord et 150 kilomètres à l’est de Mopti.Hide Footnote  L’opération Serval a repoussé l’offensive mais dans le sillage des Français, la remontée de l’armée malienne s’est accompagnée d’exactions contre des populations locales, dont un nombre indé- terminé d’exécutions sommaires.[fn]Les forces de sécurité maliennes, dont des membres ont été exécutés par des combattants islamistes à Konna, reprochent à une partie des nomades peul de la région de Mopti d’avoir soutenu le Mujao. En représailles, des responsables religieux et certains de leurs talibés (élèves) ont probablement été exécutés notamment à Konna et Nyaminiama. « Exactions des militaires maliens : l’urgence d’une commission d’enquête indépendante », communiqué, Fédération internationale des droits de l’homme, 23 janvier 2013. Sur l’opération Serval lancée en janvier 2013 par la France pour repousser les groupes jihadistes du Nord Mali, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°201, Mali : sécuriser, dialoguer et réformer en profondeur, 11 avril 2013.Hide Footnote  Ces événements ont creusé un peu plus le déficit de confiance entre les populations, en particulier des Peul, et les forces de sécurité. A partir du printemps 2013, l’administration malienne s’est redéployée dans la région de Mopti plus rapidement que dans les régions du Nord, encore soumises à la présence des groupes armés. Au-delà des chiffres officiels, l’absentéisme était néanmoins important au sein de l’administration.[fn]Selon un rapport des Nations unies de 2014, dans la région de Mopti, « 99 pour cent des agents de l’État ont été réaffectés, 50 pour cent à Gao et Tombouctou ». Selon ce même document, l’ensemble des préfets et la grande majorité des sous préfets étaient de retour en poste. « Rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) S/2014/403, 9 juin 2014, p. 4. En réalité, de nombreux cadres de l’administration territoriale habitent la capitale régionale et ne font que de courts séjours dans leur zone d’affectation. Ces passages deviennent d’ailleurs moins fréquents quand la sécurité se dégrade.Hide Footnote  Le retour de l’Etat a suscité des tensions avec les populations. La récupération, par les forces de l’ordre, des armes légères que certains groupes comme les nomades peul avaient acquises pour se protéger, a généré trafics, abus et incidents, en particulier dans le cercle de Douentza.[fn]« Le cercle de Douentza pendant la crise : une étude de cas », Délégation de l’Union européenne (UE) au Mali, novembre 2013. Entretien de Crisis Group, chef de communauté nomade de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Pour certains habitants du centre, le retrait de l’Etat en 2012 avait marqué la levée temporaire de taxations et de prédations diverses et constitué un soulagement.[fn]Entretiens de Crisis Group, chef nomade du cercle de Douentza, Bamako, février 2015 ; ancien élu du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote D’autres s’en étaient finalement accommodés malgré le sentiment d’avoir été abandonnés dans un moment difficile.

Dans de nombreuses zones du Mali central, le retour de l’Etat en 2013 n’a donc pas permis de rétablir la sécurité des biens et des personnes. Au contraire, des habitants de la zone affirment que la situation sécuritaire était meilleure sous les jihadistes ou quand l’Etat était absent en 2012.[fn]Entretiens de Crisis Group, nomade originaire de Douentza, Bamako, février 2015 ; ancien élu du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Des épisodes graves de violences collectives se sont en effet déroulés après son retour officiel. En mars 2013 à Doungoura, au moins une vingtaine de personnes, essentiellement des Peul, ont été tuées et jetées au fond d’un puits ; l’affaire n’a jamais été élucidée. Rapidement saisies par les représentants des victimes, les autorités ont attendu plus d’un an avant d’envoyer une délégation en soutien à la mission d’enquête du bureau des droits de l’homme de la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).[fn]Entretien de Crisis Group, membre de Tabital Pulaaku, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Face à l’insécurité persistante depuis 2013, ce sont des groupes armés non étatiques comme d’anciens Ntéréré, voire des éléments jihadistes, plus que les forces de sécurité maliennes, qui offrent leur concours aux éleveurs peul pour protéger la transhumance des prédations.[fn]Entretien de Crisis Group, expert régional de la sécurité, Dakar, avril 2016.Hide Footnote  Dans ce contexte, le retour de l’Etat dans le centre du Mali après 2013 semble plus théorique que réel. Sa présence est fragile dans de larges zones grises. Après la crise de Kidal en mai 2014, une partie de la zone est d’ailleurs retombée sous le contrôle de groupes armés, comme l’est de Douentza.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur spécialiste du centre du Mali, Mopti, mars 2016. En mai 2014, une visite à Kidal du premier ministre malien, Moussa Mara, a engendré des affrontements majeurs entre les groupes armés rebelles et les forces de sécurité maliennes, qui ont été vaincues et contraintes de se retirer à nouveau d’une grande partie du Nord du pays.Hide Footnote  C’est d’autant plus préoccupant que les principaux acteurs chargés du dossier malien négligent cette zone et se concentrent essentiellement sur les régions du Nord.

IV. Vers une nouvelle insurrection ?

Au début de l’année 2015, une série d’attaques visant les forces de sécurité maliennes stationnées dans de petites villes du centre du pays ont à nouveau attiré l’attention sur cette zone.[fn]Le 5 janvier, une trentaine de combattants ont par exemple attaqué la ville de Nampala (région de Ségou, près de la frontière mauritanienne) et tué au moins onze soldats maliens. La localité de Ténenkou a quant à elle été attaquée le 8 puis le 16 janvier. Document sécuritaire confidentiel sur les attaques attribuées au Front de libération du Macina transmis à Crisis Group. « Mali : attaque de bandits armés à Ténenkou dans la région de Mopti », Info Mali, 9 janvier 2015.Hide Footnote  Par la suite, une violence chronique mais de plus basse intensité s’est répandue dans les zones rurales. Des agents de l’Etat et des civils ré- putés proches des autorités ont fait l’objet de menaces ou d’assassinats ciblés.[fn]Il s’agit généralement de « corps habillés » (membres des forces de sécurité et de maintien de l’ordre, y compris les agents des eaux et forêts), d’élus locaux et de personnes suspectées de servir d’informateurs aux forces de sécurité. Les domiciles de représentants de l’Etat et des véhicules sont régulièrement brûlés, comme le 12 septembre 2015 près de Bankass après l’attaque du poste de gendarmerie. Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, responsables d’ONG et membres de la Minusma basés dans la région de Mopti, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Des attaques ont visé des convois de la Minusma.[fn]La première a eu lieu le 10 mai 2015 près de Ténenkou. Le 29 mai 2016, une mine a décimé un convoi de la Minusma près de Sévaré, provoquant la mort de cinq casques bleus togolais.Hide Footnote  Des villages ou de petites villes sans protection ont été occupées quelques heures, le temps pour les groupes armés de faire des prêches et de diffuser des messages, y compris des appels au jihad.

Il est souvent difficile de distinguer entre actes de banditisme, vendettas locales et attaques par des groupes radicalisés.

Les médias maliens et internationaux attribuent fréquemment ces violences au Front de libération du Macina (FLM), un mouvement créé en janvier 2015 et dont le dirigeant serait un prédicateur peul radical, Hamadoun Kouffa. Sur le terrain, la situation est en réalité confuse. Les motivations des auteurs de la violence sont plurielles, et le degré de coordination entre les groupes est incertain. Il est souvent difficile de distinguer entre actes de banditisme, vendettas locales et attaques par des groupes radicalisés. Il apparait que des groupes armés tentent d’instrumentaliser l’insécurité endémique, les tensions locales et la profonde défiance à l’égard de l’Etat pour atteindre leurs objectifs, d’ailleurs divers.

A. Des auteurs mal identifiés

Hamadoun Kouffa est un prédicateur peul relativement connu au Macina.[fn]Son nom complet serait Mohamed Alhassane Ahmadoun Barry ou Ahmadoun Diallo, selon les sources. Il aurait une soixantaine d’années et aurait grandi à Sirakoro d’un père lui-même originaire du village de Kouffa dans la région de Niafunké dans le centre du pays. Document confidentiel d’un service de sécurité national, septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans ayant fréquenté Kouffa, Mopti et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Après avoir, dans sa jeunesse, enregistré de la poésie amoureuse sur cassettes, il devient prédicateur dans la région de Mopti. Dans les années 2000, il se fait connaitre par des prêches en fulfuldé diffusés par les radios locales et dans lesquels il commente le Coran. Il y dénonce la corruption des mœurs et des fonctionnaires, les grandes familles maraboutiques de la région, les parlementaires qui ont soutenu le nouveau Code de la famille et le président Amadou Toumani Touré (ATT) qu’il nomme le « Pharaon de Koulouba ».[fn]Entretiens de Crisis Group, fonctionnaires peul du Méma et du Macina, Bamako, février 2015 et Mopti, octobre 2015 et mars 2016. Le président malien Amadou Toumani Touré (ATT), informé des critiques qui lui étaient directement adressées, aurait renoncé à le faire arrêter pour éviter d’en faire un « martyr ». Entretien de Crisis Group, haut cadre originaire du Macina, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Entre 2009 et 2011, il rejoint la Tabligh Jama’at, un mouvement de prédication né au Pakistan et localement connu sous le nom de Dawa.[fn]Au Mali, ce mouvement s’est implanté en particulier dans la région de Kidal et aurait été animé par Iyad ag Ghaly, devenu depuis le dirigeant d’Ansar Eddine. Voir David Gutelius, « Islam in Northern Mali and the War on Terror », Journal of Contemporary African Studies, vol. 25, no. 1, 2007. Des sources consultées par Crisis Group mettent en garde contre l’identification abusive de la Dawa au réseau de Kouffa ou d’Iyad ag Ghaly : « les adeptes de la Dawa ne s’identifient pas complètement à Kouffa, ils ont leur propre réseau ». Entretiens de Crisis Group, ancien membre de la Dawa originaire de Nampala et responsables religieux de la région de Mopti, Bamako, février 2015, Sévaré et Mopti, mars 2016.Hide Footnote  Il en devient le chef spirituel pour la région de Mopti, s’aliénant les familles maraboutiques et quelques compagnons de route qui critiquent dès lors ses choix radicaux.

Au moment de la crise de 2012, son groupe de fidèles périclitait.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable religieux d’origine peul, Bamako, février 2015. En décembre 2009, l’ambassade américaine à Bamako estimait que le recrutement de la Dawa au Mali restait faible. « Dawa meeting in Kidal not much to talk about », câble de l’ambassade américaine à Bamako, 21 décembre 2009, révélé par WikiLeaks.Hide Footnote  Il aurait alors rejoint Tombouctou pour soutenir Ansar Eddine.[fn]En 2012, lors de négociations concernant des soldats maliens détenus par Ansar Eddine, Iyad ag Ghaly aurait accepté, en vertu du droit islamique, leur libération à condition de les remettre à Hamadoun Kouffa, qu’il considérait comme un bon musulman, et non à la délégation du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM) avec laquelle il était en pourparlers. En janvier 2013, Kouffa a été vu au côté des combattants d’Ansar Eddine à Konna lors de leur offensive sur le centre du Mali. Il a conduit la prière et harangué les habitants de la ville en leur annonçant l’arrivée des « temps nouveaux ». Entretiens de Crisis Group, cadre peul de la région de Mopti originaire de Konna, Bamako, février 2016.Hide Footnote  On l’aurait vu galvaniser la population de Konna lors de l’offensive des groupes armés mais on perd sa trace au moment des frappes françaises. Son nom réapparait en janvier 2015 lorsque sont établis ses liens avec le FLM, le mouvement auquel on attribue la plupart des attaques armées dans le Macina.[fn]B. Daou, « Attaques de Ténenkou : l’ombre de Hammadoun Koufa avec un Mouvement de Libération du Macina plane », Le Républicain, 23 janvier 2015.Hide Footnote  

Contrairement aux groupes armés du Nord du Mali, le FLM n’a aucune chaine de commandement militaire ou politique connue.[fn]Plusieurs individus ont été faussement présentés par les forces de sécurité ou les médias comme des lieutenants de Kouffa. Entretiens de Crisis Group, officier de sécurité à Mopti, fonctionnaire du ministère malien de la Sécurité, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Les groupes armés qui occupent temporairement les villes du centre et y organisent des prêches ne se réclament d’ailleurs d’aucun groupe particulier. Les tracts distribués ou affichés dans les mosquées de la région de Mopti ne sont pas signés par le FLM mais par Ansar Eddine, ou sont établis au nom de la Dîna, théocratie peul datant du 19ème siècle.[fn]Sur Ansar Eddine, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°189, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012. Il est intéressant de noter qu’Iyad ag Ghaly, le dirigeant d’Ansar Eddine, fait référence aux combattants du centre du Mali dans un message audio de 2015 sans mentionner le FLM mais en encourageant « les lions du Macina et de Douentza ». Enregistrement audio de Iyad ag Ghaly, 19 octobre 2015 (traduction Crisis Group). Sur l’histoire de la Dîna du Macina, voir Ahmadou Hampâté Bâ et Jacques Daget, L’empire peul du Macina, 1818-1853 (Paris, 1962).Hide Footnote  La seule vidéo postée sur Internet par un groupe actif au centre du Mali, qui date du 18 mai 2016, est aussi signée par la « Katibat Macina » d’Ansar Eddine.[fn]« First Video of Katibat Macina », message de la Jamaat Ansar Eddine, Jihadology, 18 mai 2016.Hide Footnote  Le FLM, s’il existe réellement, revendique peu ses actions en dehors des deux grands coups d’éclat que sont les attaques d’un hôtel à Sévaré en août 2015 et de l’hôtel Radisson à Bamako en novembre 2015.[fn]En août 2015, Ali Hamma, un ancien combattant proche de Belmokhtar, l’un des principaux dirigeants jihadistes de la sous-région, émir du groupe al-Morabitoune créé en août 2013, revendique auprès du bureau de l’AFP à Bamako l’attaque de Sévaré en précisant que « le cheikh Hamadoun Kouffa a aussi donné sa bénédiction pour l’attaque ». Le même jour, Al Jazeera reçoit une revendication de la même attaque, cette fois par al-Morabitoune. « Attaque de Sévaré : les explications d’un lieutenant d’Amadou Kouffa », L’indicateur du Renouveau, 12 août 2015 ; « Un deuxième groupe djihadiste revendique l’attaque à Bamako », Le Monde, 20 novembre 2015.Hide Footnote  Enfin, il n’est pas clairement établi que Kouffa ait survécu aux bombardements français à Konna en janvier 2013.[fn]Il n’a pas fait circuler de vidéo récente même si des enregistrements sonores en fulfuldé datés de 2015 lui sont attribués par des personnes interrogées par Crisis Group. Entretien de Crisis Group, cadre originaire du Macina, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Vivant ou non, ses prêches continuent cependant de circuler et d’être écoutés.

On sait très peu de chose des gens qui se sont ralliés à Kouffa ou se battent en son nom.[fn]Selon la Direction générale de la sécurité d’Etat (DGSE) malienne, un Peul nommé Hassan Dicko et surnommé « Abou Leila » ferait le lien entre les groupes armés du centre et du sud Mali. Considéré comme le bras droit d’Hamadoun Kouffa, il a été arrêté le 5 septembre 2015. Document confidentiel des services de sécurité maliens remis à Crisis Group, Bamako, 2015.Hide Footnote  Son réseau attirerait surtout des individus issus des classes sociales défavorisées et des Peul des zones exondées séduits par sa critique des détenteurs traditionnels des droits fonciers dans le delta du Niger. Le financement du mouvement apparait essentiellement local, beaucoup moins lié aux grands trafics que celui des mouvements armés du Nord, par exemple.[fn]Le mouvement ne prélève pas de taxe sur la population mais il semble que des éleveurs et des commerçants sympathisant apportent une aide financière. Des responsables peul, y compris un imam réputé proche de Kouffa et un ancien membre du Mujao, ont fait ensemble le pèlerinage à la Mecque en 2015. Cette année là, beaucoup d’autres cadres peul ont fait le déplacement avec l’aide financière de la diaspora peul établie en Arabie saoudite. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, individu originaire du cercle de Douentza, cadre du ministère de l’Intérieur, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  

Plusieurs sources locales doutent aujourd’hui de l’existence du FLM ou refusent de lui attribuer la paternité de l’ensemble des violences qui frappent le centre du pays depuis le début de l’année 2015.[fn]Un fonctionnaire peul originaire de Mopti parle du « front imaginaire de libération du Macina ». Un directeur d’ONG originaire de la même région déclare : « Nous, les Peul, nous ne reconnaissons pas l’existence d’un front de libération du Macina ». Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire d’origine peul, Bamako, mars 2016 ; directeur d’ONG d’origine peul, Mopti, mars 2016.Hide Footnote  Il est clair qu’aucun groupe ne peut être tenu pour responsable de toutes les attaques contre l’Etat et ses alliés. Les différentes entités impliquées ne sont pas non plus clairement unifiées dans un mouvement doté d’un agenda commun. L’appellation Front de libération du Macina, popularisée par les médias, reflète mal une nébuleuse faite de petits groupes inégalement structurés.[fn]Selon les recherches de Crisis Group, l’existence de ce groupe a été rapportée le 16 janvier 2015 par un journal en langue arabe, hébergé par le site h-Azawad, qui a cessé de fonctionner au milieu de l’année 2015. L’information a été relayée par d’autres journaux comme Jeune Afrique puis par la presse malienne. Les journalistes maliens sont les premiers à évoquer Hamadoun Kouffa comme le dirigeant d’un mouvement responsable des attaques. Selon la presse, les assaillants de Ténenkou avaient sur eux des prêches de Kouffa. « Mali : au Nord, la mosaïque des acteurs complique la crise», Jeune Afrique, 16 janvier 2015 ; « Attaques de Ténenkou : l’ombre de Hammadoun Koufa avec un mouvement de Libération du Macina plane », op. cit.Hide Footnote  Le label FLM simplifie une violence armée aux racines complexes et générée par de multiples protagonistes.

B. Une juxtaposition de groupes armés

Plutôt qu’une organisation unique, des sources sécuritaires évoquent l’existence de plusieurs groupes prenant l’Etat pour cible. Leurs agendas ne sont pas nécessairement coordonnés même s’ils sont en contact les uns avec les autres.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts de la sécurité, Bamako et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Les attaques contre les villes du centre au début de l’année 2015 seraient ainsi l’œuvre d’un premier groupe, issu d’Ansar Eddine et constitué dans la zone frontalière entre la Mauritanie et le Mali. Il comprendrait des combattants peul et tamasheq, dont certains officiers proches d’Iyad ag Ghali.[fn]Un natif de Nampala témoigne de la présence de « peaux claires » et « noires » parmi les assaillants dont certains parlaient le fulfuldé. Entretien de Crisis Group, individu originaire de Nampala, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Il projetait de mener une série d’opérations destinées à impressionner les populations et à terrifier les autorités, probablement pour faciliter l’implantation d’un nouveau mouvement recrutant localement.[fn]Il faut d’ailleurs noter que la ville de Nampala avait fait l’objet d’une attaque similaire en 2009, qui avait provoqué la mort de seize militaires maliens. L’attaque avait été revendiquée par la rébellion organisée par Ibrahim ag Bahanga. Cependant, des sources locales évoquent des assaillants liés à al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), alors très présent dans la région frontalière. Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Ce premier groupe se serait depuis retiré vers la zone frontalière (se dispersant peut-être entre plusieurs destinations, comme Léré, les camps de réfugiés maliens de Mauritanie et la forêt du Wagadou). Il pourrait être en train de se réactiver sous le nom de Katibat Macina d’Ansar Eddine et a diffusé une première vidéo en mai 2016.

Un deuxième groupe s’est constitué dans le sillage des attaques de février 2015. Principalement actif dans les cercles de Ténenkou et Youwarou, il compte dans ses rangs des recrues locales plus récentes même si certaines avaient probablement rejoint le Mujao ou Ansar Eddine pendant la crise de 2012. Moins armé et rompu aux tactiques de guerre que le premier groupe, il n’est pas encore parvenu à s’emparer des villes défendues par l’armée.[fn]« Ce sont des gens qui ont jeté le bâton et pris l’arme. Ce ne sont pas des professionnels ». Entretien de Crisis Group, responsable d’ONG originaire de la région de Mopti, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Il se montre plutôt actif dans les campagnes, y diffusant ses messages auprès des populations, pourchassant les informateurs de l’Etat et les convois des forces de sécurité.

Plus à l’est se trouve un groupe similaire, dont certains membres avaient rejoint le Mujao pendant la crise de 2012 et qui se développe dans le cercle de Douentza, dans une moindre mesure dans celui de Bankass, et déborde occasionnellement sur le territoire burkinabé, en particulier dans les régions du Nord et du Sahel. Il est essentiellement constitué de Peul nomades, à savoir des Seedoobe (du Mali), des Djelgobe (venus du Burkina Faso) et surtout des Toleebe (venus du Niger). Ce groupe entretient des liens avec ceux du Macina et de la zone frontalière avec la Mauritanie, dont il est néanmoins difficile de déterminer l’importance et la solidité.[fn]Certaines sources évoquent même la possibilité qu’ils soient autant en contact avec le groupe du Macina qu’avec un bataillon (qatiba) d’AQMI qui circule dans le Gourma. Entretien de Crisis Group, expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Les sources militaires estimaient en 2015 les effectifs de chacun de ces groupes, dont le degré de coordination demeure incertain,[fn]Ces groupes circulent d’est en ouest, entre Méma, Farimaké, Macina et Hayre. Hamadoun Kouffa, relativement célèbre dans le Macina et dans une moindre mesure dans le Méma, est cependant moins connu dans la région du Hayre. Entretiens de Crisis Group, nomades du cercle de Douentza, Bamako, février 2015 et mars 2016.Hide Footnote  à quelques dizaines d’individus.

Selon des sources sécuritaires locales et françaises, ils seraient entre 150 et 200 hommes au total, équipés de moyens militaires assez rudimentaires : kalachnikovs, lance-grenades, motos pour se déplacer, quelques véhicules 4x4 avec mitrailleuses lourdes volés aux Forces armées et de sécurité du Mali (FAMA), et des capacités de poser des mines ou des engins explosifs improvisés.[fn]Document confidentiel d’un service de sécurité national, septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, journaliste et officier supérieur français, Paris, août 2015.Hide Footnote  Rien à voir donc avec les colonnes de véhicules 4x4 montés de mitrailleuses, de mortiers et de fusils de précision couramment utilisés au Nord. Cette différence s’explique par le fait que dans le Nord, on observe une socialisation guerrière plus forte et ancienne et des appareils militaires financés par des trafics, disposant d’un meilleur accès aux marchés des armes notamment libyen ou aux stocks d’armes volés à l’armée malienne en 2012.

C. Des violences aux logiques plurielles

Les violences qui frappent le Mali central ne sont pas le fait des seuls mouvements s’inspirant du jihad, mais sont également liées à des conflits locaux. La lutte antiterroriste ne saurait donc être le seul élément de réponse à une violence aux logiques plurielles.

Le banditisme armé est à l’origine d’un grand nombre d’incidents, notamment des attaques de foires ou de marchés, abusivement attribuées aux groupes jihadistes.[fn]Entretien de Crisis Group, expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Ces derniers et des bandes armées occupent les mêmes territoires. Ils ont sans doute des contacts, voire peut-être des liens de partenariat, mais ne se confondent pas.[fn]Dans le Méma et le Farimaké, des groupes de Ntéréré qui avaient rejoint le MNLA en 2012 se sont opportunément ralliés au Mujao après que ce dernier ait défait le premier à Gao. Il est difficile aujourd’hui de savoir ce qu’il reste de ces liens mais plusieurs sources sécuritaires évoquent des contacts entre ces groupes de bandits et des éléments jihadistes, voir même un possible partage des rôles. Entretiens de Crisis Group, membre de la Minusma, Sévaré, octobre 2015 ; expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Les bandits armés ont un statut ambigu au sein de la société locale : certaines communautés y voient des remparts contre les abus de l’Etat ou contre des communautés rivales, d’autres les dénoncent comme de simples prédateurs.[fn]Ils ont la réputation d’être des « bandits sociaux », au sens donné à cette expression par l’historien E.J. Hobsbawm. Ainsi des « hommes en armes » comme les frères Hima dans le cercle de Douentza ou Hama Foune Diallo originaire du Macina ont tantôt la réputation d’être des bandits tantôt des défenseurs de leur communauté. Entretiens de Crisis Group, notables, éleveurs et fonctionnaires d’origine peul, Bamako et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016. E.J. Hobsbawm, Social Bandits and Primitive Rebels: Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20th Centuries (Manchester, 1959).Hide Footnote  

Au-delà du banditisme, des règlements de compte participent à un état grandissant d’insécurité. Ainsi, le harcèlement d’agents de l’Etat et parfois leur assassinat serait, dans certains cas, moins le fait des jihadistes que d’acteurs locaux cherchant ainsi à se venger des exactions commises par les « porteurs d’uniforme ».[fn]En Afrique de l’Ouest, on désigne sous ce vocable les membres des forces de sécurité. Assassinat de garde forestier le 6 avril à Diafarabe, d’un informateur d’un agent des eaux et forêts le 9 mars 2016 à Mbesso, à 5 kilomètres au sud de Diabaly, etc. Dans chaque cas, il est difficile de savoir s’il s’agit de vengeances locales ou d’actes commis par des groupes radicaux pour chasser l’Etat. Liste des incidents sécuritaires dans la région de Mopti depuis 2015, document confidentiel malien transmis à Crisis Group.Hide Footnote  Ces actes révèlent un désir local de chasser l’Etat qui converge volontairement ou non avec l’agenda des éléments jihadistes. Il est d’ailleurs difficile de distinguer ce qui relève du règlement de compte local de ce qui constitue un acte « jihadiste ».[fn]Entretien de Crisis Group avec un travailleur humanitaire actif à Ténenkou, Sévaré, novembre 2015. Selon d’autres sources, les combattants réunis autour de Kouffa participeraient à des rè- glements de compte locaux visant des civils. « C’est après l’attaque de Dioura qu’on a soupçonné les gens de la Dawa. Peu après cette attaque, les assaillants sont allés à Sikéré Tielo, un petit hameau d’agriculteurs. Ils ont abattu quelqu’un qui avait eu un différend avec une personne de la Dawa. L’affaire avait été amenée à la Mairie de Dioura qui aurait demandé une amende de 500 000 FCFA (environ 750 euros). Or Kouffa était le responsable de la Dawa dans cette zone ». Entretien de Crisis Group, individu originaire de Nampala, Bamako, février 2015.Hide Footnote  

Certaines actions violentes ne sont cependant ni actes de banditisme, ni règlements de comptes. La destruction des mausolées d’Hamdallaye le 3 mai 2015 ou la tenue de prêches hostiles aux autorités et aux étrangers dénotent un agenda plus nettement jihadiste.81 Dans les villages qu’ils traversent, les partisans de Kouffa appellent à fermer les écoles françaises, voiler les femmes et imposer le port du pantalon court pour les hommes.[fn]Selon d’autres sources, ils interdisent également la noix de kola et le tabac. Ils font référence à l’histoire régionale, soulignant ainsi que « le temps de l’idolâtrie avant la théocratie du Macina est fini ». Ils opèrent cependant une relecture de ce passé, prestigieux pour les populations peul du centre. Kouffa critique avec véhémence les grandes familles maraboutiques dépositaires de l’hé- ritage de Cheikou Amadou, le fondateur de la Dîna. Par ailleurs, on attribue aux partisans de Kouffa la destruction de plusieurs mausolées de grandes personnalités de l’histoire de la Dîna, dont celui de Cheikou Amadou lui-même. Un geste que certains cadres peul de Bamako jugent impardonnable. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et responsables religieux peul, Bamako, Mopti et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  Dans le Hayre mais aussi autour de Ténenkou, des groupes similaires proscrivent les célébrations qui entourent les grandes cérémonies sociales, notamment les mariages dispendieux. Là encore, le discours n’est jamais exclusivement religieux. Ses dimensions sociale, politique et économique attirent la sympathie locale.[fn]Il s’inscrit en cela dans une tendance plus large des discours religieux à refléter les préoccupations sociales et politiques des Maliens. Voir Benjamin Soares, « Islam in Mali in the Neolibera Era », African Affairs, vol. 105, no. 418 (2005).Hide Footnote  

Les critiques de Kouffa contre les grandes familles maraboutiques, également détentrices de droits fonciers, peuvent séduire une partie de la jeunesse ou des caté- gories peu éduquées de la société, mêmes si ces familles restent très respectées.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus, membres de la société civile et responsables religieux peul, Bamako, Mopti et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  La contestation des Dioko, droits coutumiers d’exploitation des ressources naturelles, portée par Kouffa, est par exemple mise à profit par des groupes économiquement marginalisés.[fn]L’assassinat du maire de Dogo est un exemple. L’enquête est en cours mais ce meurtre semble lié à un conflit entre deux groupes peul pour l’accès aux pâturages. Dans cette lutte, les partisans de Kouffa sont venus appuyer le camp constitué de Peul tioki (transhumants) qui conteste les droits fonciers détenus par un autre groupe peul sédentarisé dans le Macina. Entretiens de Crisis Group, membres des deux communautés en conflit à Dogo et dans la commune du Diallube, Sévaré et Mopti, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Le discours religieux radical résonne ainsi avec une contestation plus ancienne des ordres politiques et sociaux locaux. De manière générale, les préoccupations locales sont utilisées pour justifier l’appel au jihad. Mais d’un terroir à l’autre, les enjeux sont différents et il n’y a pas forcément d’intérêt à mener une lutte commune. Et au niveau de l’individu, il est difficile de dire quand la préoccupation du jihad l’emporte sur des préoccupations plus locales.

V. Sécuriser le centre : opérations militaires, dialogue politique et groupes d’autodéfense

La réponse de l’Etat a jusqu’à présent été essentiellement sécuritaire. En dépit de quelques résultats, la violence continue à se répandre. Les communautés s’arment pour se défendre, avec le probable soutien d’une partie de l’appareil sécuritaire malien. Les milices armées se renforcent indéniablement et une importante vague de violences risque de déferler.

A. La réponse sécuritaire et ses limites

Après avoir subi des attaques en février 2015, les forces de sécurité ont renforcé leurs positions dans les principales villes du centre, en particulier Sévaré, Ténenkou et Douentza. Cela leur permet de mieux les tenir et d’éviter de nouvelles déconvenues. Elles restent cependant victimes de harcèlement dans les zones rurales. Pour y remédier, l’opération Seno a donné quelques résultats à l’automne 2015 dans le cercle de Bankass.[fn]L’opération Seno a été montée après des incidents ayant visé des notables de groupes sédentaires dogon de la région de Bankass. Bien que disposant d’un effectif réduit (équivalent d’une compagnie), les FAMA ont accroché et repoussé un groupe armé supposé proche du FLM. L’accrochage a eu lieu dans la forêt de Tiébanda, près de la frontière avec le Burkina Faso, où les islamistes tentaient d’installer une base. Entretiens de Crisis Group, membre des forces de sécurité maliennes, chercheur spécialiste du centre du Mali et membre de la Minusma, Sévaré, février 2016.Hide Footnote  Mais ce type d’intervention vise à contenir l’expansion des groupes armés plutôt qu’à agir sur les sources de l’insécurité.[fn]Entretien de Crisis Group, membre des forces de sécurité maliennes, Sévaré, février 2016.Hide Footnote  A l’instar de Seno, les opérations de ratissage organisées par les FAMA conduisent à des arrestations ; effectuées sur la base de dénonciations, elles sont parfois abusives. Cela génère des tensions avec la population et des abus graves ont été signalés.[fn]Les avis divergent sur les brutalités commises par les FAMA : certains les jugent inévitables étant donné le manque de moyens et soulignent qu’elles sont moindres aujourd’hui qu’en 2013 ; d’autres estiment que les exactions et les disparitions de suspects sont encore trop nombreuses. Entretiens de Crisis Group, experts de la sécurité, membres des FAMA et cadres peul, Bamako et Sévaré, février 2016. Voir aussi : “Mali : les abus s’étendent dans le sud du pays”, Human Right Watch, 19 février 2016.Hide Footnote  

Les partenaires militaires du Mali sont peu présents dans le centre. La Minusma dispose d’une présence limitée mais son nouveau mandat, voté le 29 juin 2016, prévoit de la renforcer.[fn]« Rapport du Secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », CSNU S/2016/498, 31 mai 2016, p.17. Dans la région de Mopti, la Minusma ne déploie qu’une unité de police à Sévaré et trois compagnies d’infanterie de l’armée togolaise à Douentza, à plus de 150 kilomètres (par la route) au nord-est de Mopti. « Rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », CSNU S/2016/281, 28 mars 2016. Le 29 juin 2016, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2295, augmentant le nombre des militaires de la Minusma de 2 049 (passant d’un total de 11 240 à 13 289 soldats déployés) et le nombre de policiers de 480 (de 1 440 à 1 920), et exigeant que la soit plus robuste et préventive. A la suite de l’examen stratégique de la Minusma, conduit par le Secrétariat de l’ONU, cette résolution demande aussi que la priorité stratégique de la mission soit la mise en œuvre concrète de l’accord de la paix, en particulier le rétablissement de l’autorité de l’Etat. « Résolution 2295 (2016) des Nations unies », CSNU S/RES/2295, 29 juin 2016.Hide Footnote  Le risque est cependant de reproduire la situation qui prévaut à Gao ou Kidal, c’est-à-dire une force plus importante mais recroquevillée sur sa propre protection, installée dans une forteresse en milieu urbain mais incapable de restaurer la sécurité dans les espaces ruraux délaissés.

B. Une zone négligée par les négociations d’Alger

Le processus de paix a laissé de côté le centre du Mali. Comme le résume un participant aux négociations intermaliennes qui ont eu lieu entre juin 2014 et février 2015 dans la capitale algérienne, « les Peul du centre ont été très peu vus à Alger ».[fn]Entretien de Crisis Group, ancien membre de l’équipe de médiation de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Aucun des mouvements armés n’avait de représentants d’importance originaires de cette zone.[fn]Des rencontres ont eu lieu entre Tabital Pulaaku et le Ganda Izo, un groupe armé recrutant surtout parmi les Peul de la région de Gao. Elles n’ont pas débouché sur une alliance durable, les Peul de la région de Gao restant mal représentés au sein de Tabital. Entretiens de Crisis Group, membres de Tabital Pulaaku, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Certaines personnalités de la zone ont approché la Minusma pour négocier une intégration officielle de leur groupe dans le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR).[fn]Dès le mois de décembre 2103, un cadre peul originaire de la région de Mopti a approché la cellule DDR de la Minusma avec une liste d’une vingtaine de combattants à démobiliser. Soupçonné de vouloir profiter des fonds du processus DDR, il a été renvoyé vers les groupes signataires de l’ac­cord de Ouagadougou, alors seuls interlocuteurs reconnus pour le processus de désarmement. Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Leur faible représentation au sein des mouvements armés signataires des accords de Ouagadougou (2013) puis de Bamako (2015) les a tenus à l’écart du processus de paix.[fn]La sous-représentation des groupes armés du centre reflète aussi leur manque de moyens et de forces militaires. Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote

L’accord de paix signé en juin 2015 à Bamako est consacré aux régions du Nord et ne contient que de rares références au centre.[fn]Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger, 20 juin 2015.Hide Footnote  Beaucoup de personnalités du centre, en particulier les Peul, ont le sentiment que l’histoire se répète : la paix s’écrit sans eux sinon contre eux. Beaucoup sont convaincus que « pour être écouté, il faut des armes ». Pour certains, le réseau armé qui soutient Kouffa émerge précisément parce qu’il n’y avait pas de groupe armé localement constitué pour mettre la zone au centre de l’attention. Dans ce contexte, les appels à la constitution de groupes d’au­to­défense se multiplient.

C. La tentation milicienne

La tentation du recours aux armes existe parmi les populations nomades du centre du Mali depuis plusieurs années.[fn]Certains cadres peul rencontrés rejettent cependant l’idée du recours aux armes ou à une hypothétique armée peul que d’autres appellent de leurs vœux. Entretiens de Crisis Group, cadres, responsable religieux et commerçants peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.  Pendant l’occupation en 2012, l’absence de l’Etat et l’insécurité ont accéléré cette dynamique. A Bamako, quelques cadres proches de l’Etat ont alors soutenu l’idée d’armer et d’encadrer des groupes d’autodéfense locaux.[fn]Djiguiba Keita, « Après Tenenkou, l’Etat va-t-il abandonner Macina ? », Maliweb, 20 janvier 2016.Hide Footnote  Les autorités de transition étaient réticentes parce qu’elles manquaient déjà d’équipement pour l’armée régulière mais aussi parce qu’elles craignaient de perdre le contrôle de ces groupes.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre peul et chef nomade originaire de Douentza, Bamako, février 2015 et février 2016.Hide Footnote

Tandis que le retour des agents civils de l’Etat dans le centre est le plus souvent théorique, l’insécurité persistante ravive aujourd’hui le désir de certaines communautés de former des groupes d’autodéfense. Dans le Macina, les chefs de village peul se sont réunis dès 2013 pour lever des fonds, mobiliser les jeunes et sensibiliser à l’idée les cadres de Bamako, afin d’obtenir le soutien de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres peul, Bamako et Sévaré, février 2o16.Hide Footnote  Une médiation de la Minusma les a réunis à Bamako et a contribué en mai 2014 à réduire provisoirement les tensions sans résoudre la question de la sécurité locale.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, mars 2016.Hide Footnote  En mai 2015, une délégation de chefs de villages s’est rendue une nouvelle fois à Bamako pour exiger la « sécurisation des personnes et de leurs biens dans le Delta central du Niger ». Ils ont publiquement soutenu la création de brigades locales d’autodéfense. Des réunions ont relayé ce message dans le centre. Certains notables, inquiets de voir ce désir d’armement aggraver les tensions locales et nourrir la contestation des hiérarchies en place, se sont montrés sceptiques.[fn]Une réunion s’est ainsi tenue ainsi à Bony (cercle de Douentza, à environ 100 kilomètres au nord-est de Mopti) dès août 2014, mais l’idée de constituer des groupes d’autodéfense heurte alors les élites peul de la ville qui encouragent au contraire le désarmement des Peul nomades Seedoobe avec lesquels ils sont en concurrence. Entretiens de Crisis Group, cadre peul et chercheur, Bamako, février 2016.Hide Footnote

Quelques officiers et hommes politiques maliens sont favorables à la constitution de groupes d’autodéfense dans le centre du pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres, responsable religieux et commerçants peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  Les forces de sécurité sont divisées sur l’intérêt d’avoir des groupes paramilitaires comme relais locaux de leurs opérations.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des FAMA et cadre du ministère de la Sécurité, Bamako et Sévaré, février 2016.Hide Footnote  De son côté, la Minusma n’est pas certaine de la capacité des élites du centre, en particulier des cadres peul de l’association Tabital Pulaaku, à s’entendre autour d’un projet commun de sécurisation du centre. Elle doute aussi de leur représentativité et de leur faculté à mobiliser des troupes qui leur font jusqu’à présent défaut. Comme le résume un membre de la Minusma, « les Peul n’ont pas trouvé leur Gamou », du nom du général malien perçu comme le principal défenseur de la cause des Touareg Imrad du Mali.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, février 2016.Hide Footnote

Les cadres originaires du centre ne partagent ni le même agenda, ni la même vision pour former un groupe d’autodéfense unifié. Pour certains, ces derniers peuvent surtout permettre de pallier l’incapacité des FAMA à sécuriser la zone : ils iraient là où les forces de la République ne vont pas par manque de moyens. D’autres cherchent à utiliser ces groupes pour se constituer une clientèle politique locale ou capter les ressources de l’aide (DDR, financement de la paix). Pour d’autres enfin, le combat est de plus long terme : il s’agit de permettre aux communautés peul du centre de faire front commun et d’instaurer un rapport de force pour retrouver leur place dans la mosaïque malienne.[fn]« Il faut rétablir le rapport de force et, dès lors, on n’aura pas besoin d’intermédiaires pour se protéger. Aucun Tamasheq ne nous respectera sinon ». Entretien de Crisis Group, cadre peul, Bamako, novembre 2015.Hide Footnote  Ces agendas ne sont pas nécessairement contradictoires mais ils ne servent pas les mêmes intérêts et ne partagent pas une même vision de la sécurité locale. De manière inquiétante, même les éléments les plus pacifiques paraissent aujourd’hui résignés au développement de groupes d’autodéfense pour endiguer les violences.[fn]Courriel de Crisis Group, intellectuel malien d’origine peul, mai 2016.Hide Footnote

Confronté à l’extension progressive des zones d’insécurité au centre, l’Etat hésite sur la réponse. Début 2016, des cadres peul de Bamako ont servi d’intermédiaires lors de rencontres entre des hauts responsables gouvernementaux et des cadres politico-militaires à la tête de petits groupes armés actifs au centre du pays.[fn]« Sous l’impulsion de certains membres de Tabital Pulaaku, un Conseil national de Sécurité dirigé par Modibo Sidibé, ex-gouverneur de la région de Ségou, a été mis en place pour identifier des Peul armés en vue de les insérer dans le processus de DDR. Cela sous-entend qu’après leur identification, ils seront cantonnés, désarmés et participeront à des patrouilles mixtes avec d’autres groupes armés ». Page Facebook de l’association Kisal. Les autorités maliennes auraient remis de l’argent à quelques chefs politico-militaires peul du centre venus à Bamako pour les aider à « rassembler leurs groupes ». Entretiens de Crisis Group, cadre peul ayant participé à ces réunions et haut cadre de l’appareil sécuritaire, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Peu après, la presse malienne a annoncé, avec l’exagération dont elle fait parfois preuve, « que plusieurs centaines d’éléments » du FLM étaient en passe d’intégrer le processus de DDR.[fn]Sékou Tamboura, « Situation sécuritaire dans le Macina et le Seno : 500 djihadistes d’Amadou Koufa rendent les armes », L’Aube, 7 mars 2016.Hide Footnote  Des listes de combattants ont été produites et centralisées par des ca­dres de Bamako qui ont rencontré la Minusma en février et mars 2016. Des négociations ont également eu lieu pour que ces groupes du centre puissent se rallier à la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) ou la Plateforme, les deux coalitions de groupes armés ayant signé l’accord de paix avec le gouvernement en 2015, et bénéficier ainsi du processus de DDR encadré par la Minusma. Le contrôle de ces groupes et la question de leur affiliation génèrent cependant des tensions inquiétantes.[fn]En juin, un rassemblement de combattants peul proches du Ganda Izo, se préparant pour le DDR, aurait été attaqué dans la région du Gourma, à l’est de Douentza, par des éléments du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia) qui n’acceptaient pas leur présence ou cherchaient à les absorber dans ses rangs. Derrière cet affrontement dont le bilan reste inconnu, on devine des luttes pour contrôler les groupes armés du centre et capter les ressources du DDR. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, membres du Ganda Izo, du Gatia et chercheur malien, juin 2016.Hide Footnote

Il est peu probable que les éléments concernés soient les plus ardents militants du réseau Kouffa.[fn]Des militants proches de Kouffa auraient d’ailleurs proféré des menaces à l’égard des jeunes désireux de participer au DDR. Entretiens de Crisis Group, expert de la sécurité et cadre peul, Sévaré et Bamako, février 2016.Hide Footnote  L’initiative peut cependant contribuer à assécher le recrutement des groupes radicaux et à en éloigner les éléments les plus opportunistes, responsables d’une partie des violences dans le centre.[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale, consulté en mars 2016.Hide Footnote  Mais elle porte en elle un risque de malentendu : certains y voient l’occasion d’étendre le DDR au centre et de procéder à des distributions de fonds susceptibles de racheter la paix locale ; d’autres y voient avec inquiétude une forme de reconnaissance qui va permettre à des milices de se constituer. A Mopti en janvier 2016, une réunion intercommunautaire soutenue par le ministère de la Réconciliation nationale relayait encore l’appel à « créer dans tou­tes les localités du pays des cellules de veille composées de jeunes et de chasseurs, ou, à défaut, créer dans les communes sensibles (accès difficile et délai d’ inter­vention longs) des brigades de vigilance ».[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale du Mali, message posté le 29 janvier 2016.Hide Footnote

En mai 2016, des incidents violents entre groupes armés bambara et peul ont provoqué la mort d’au moins 30 personnes et la fuite de centaines de nomades vers les camps de réfugiés de Mauritanie.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, expert en visite dans les camps de Mauritanie, juin 2016.Hide Footnote  Des membres de l’appareil sécuritaire auraient contribué à l’armement de chasseurs traditionnels bambara pour prévenir une avancée des jihadistes au centre. Peu après, des éléments armés peul, réputés Qproches des jihadistes, se sont rassemblés près de la frontière entre la Mauritanie et le Mali, laissant craindre un renforcement de leur implantation locale. A Bamako, les autorités, inquiètes, relancent le projet de groupes d’autodéfense peuls distincts de groupes jihadistes pour couper court à l’attraction qu’exercent ces derniers sur les nomades peul.[fn]Courriel de Crisis Group, membre d’une association peul du Mali, mai 2016.Hide Footnote  La montée des tensions actuelles cristallise la constitution de groupes armés plus ou moins contrôlés par les autorités.[fn]La création de l’Alliance nationale pour la sauvegarde de l’identité peule et la restauration de la justice (ANSIPRJ), nouveau mouvement politico-militaire revendiquant la défense des populations peul, a été annoncée le 18 juin 2016. Il est dirigé par Oumar Al-djana, un jeune enseignant peul qui se revendique comme ancien membre du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Il faut remettre la création, encore largement théorique, d’un nouveau mouvement armé dans le contexte plus large d’une compétition entre élites peul pour constituer et diriger une formation armée les représentant. « Oumar Aldjana : ‘Nous avons créé un mouvement pour mettre fin aux exactions contre les Peuls’», Jeune Afrique, 20 juin 2016.Hide Footnote

Faute de réponse à même d’apaiser ces tensions, le centre pourrait rapidement devenir le nouvel épicentre des violences au Mali.[fn]Selon l’expression du chercheur malien Boukary Sangaré. « Le Centre du Mali : épicentre du djihadisme ? », Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 20 mai 2016.Hide Footnote  Des éléments jihadistes profitent de ces troubles pour se rendre utiles à certaines communautés et mieux s’im­planter. Cependant, l’origine des tensions réside moins dans la radicalisation supposée d’une communauté que dans le manque de légitimité de l’Etat et l’incapacité des autorités à réguler pacifiquement les conflits locaux pour garantir la sécurité de tous.

VI. Au-delà du défi sécuritaire, un test pour les politiques de prévention et de gestion des crises

Des groupes affiliés aux mouvements terroristes existent déjà au centre du Mali, mais leur effectif reste encore faible et leur degré de coordination est indéterminé. Les politiques de lutte contre la radicalisation violente ne devraient pas se concentrer sur des opérations antiterroristes confiées aux seules forces de sécurité, dont les modes opératoires nourrissent d’ailleurs en partie le rejet de l’Etat. Elles devraient plutôt prendre en compte le contexte plus large qui nourrit la montée de cette violence armée et que le présent rapport a mis en exergue. Comme l’a récemment souligné Crisis Group, résoudre les conflits locaux permet de contenir l’extrémisme violent bien plus qu’endiguer l’extrémisme violent ne permet de résorber les crises locales.[fn]Rapport spécial de Crisis Group, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016. Version complète disponible en anglais seulement.Hide Footnote

Sans les violences armées qui affectent à nouveau le Nord depuis 2012, il est peu probable que le ressentiment dans le centre du pays aurait débouché aussi vite sur des mobilisations politico-militaires. Les deux espaces sont incontestablement liés mais de profondes différences les distinguent aussi. Ainsi, la socialisation par le métier des armes et la criminalisation de l’économie, notamment le trafic de drogue, sont bien moins développées au centre. Les réponses à apporter ne sont donc pas les mêmes. Pour cette raison, le gouvernement malien devrait concevoir un plan spécial pour répondre aux problèmes et aux formes de violences spécifiques qui frappent le centre. Cela éviterait de perdre beaucoup d’énergie à essayer d’étendre au centre les bénéfices d’un accord de paix négocié pour et par les représentants d’autres régions.

A. L’objectif : un Etat à la reconquête de sa légitimité dans les territoires

Le risque de développement de la violence armée dans le centre du Mali résulte moins de l’action d’organisations terroristes que d’années de négligence de la part des autorités et de politiques perçues comme injustes. La priorité est donc pour l’Etat, avec l’aide de ses partenaires, de réinvestir ces territoires afin de se rapprocher positivement des populations qui y vivent. Il doit prendre conscience du niveau de rejet dont il fait l’objet parmi celles-ci, et reconstruire sa légitimité non pas en misant sur le retour d’une puissance publique répressive, partiale et autoritaire mais, bien au contraire, en jouant son rôle de régulateur, en garantissant l’accès aux services de base, et en étant présent y compris auprès des populations nomades.

Cela requiert que plusieurs chantiers, déjà ouverts, aboutissent : la justice, trop souvent corrompue et au service des puissants, doit retrouver une forme d’in­dé­pen­dan­ce et d’autonomie face aux pouvoirs politiques et économiques. L’Etat doit garantir l’accès des populations aux services de base. Outre la justice et la sécurité, deux domaines d’intervention prioritaires, l’investissement de l’Etat est tout aussi nécessaire dans l’éducation et la gestion des ressources naturelles. Il devrait repenser sa présence auprès des populations, y compris les plus mobiles. Il est aujourd’hui essentiel, par exemple, de relancer les efforts pour la création d’écoles nomades.

En matière de sécurité, l’Etat doit rassurer les citoyens et restaurer l’ordre public. Comme le souligne Crisis Group, « la capacité des groupes jihadistes à offrir une protection […] explique leur succès, bien plus que l’attrait des idéologies dont ils sont porteurs ».[fn]Ibid.Hide Footnote  L’Etat doit démontrer à nouveau sa capacité à protéger. Cela nécessite d’abord que les forces de sécurité retrouvent une crédibilité auprès des populations. Pour rompre le cycle de prédation dont les porteurs d’uniforme se rendent coupables, leur hiérarchie doit punir les abus de façon ostensible.

Par ailleurs, le chantier de la sécurité locale doit être ouvert au plus vite : les forces de sécurité maliennes sont actuellement trop peu nombreuses pour couvrir l’en­sem­ble du territoire.[fn]La région de Mopti, grande comme deux fois la Belgique, ne disposerait que de 753 gendarmes, policiers et membres de la garde nationale pour assurer les missions de maintien de l’ordre. Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Une police territoriale ou communale, financée par les régions ou les collectivités territoriales, devrait être mise en place.[fn]Le Mali et ses partenaires pourraient utilement s’inspirer des efforts récents réalisés au Niger pour développer une police communale dans la région d’Agadez. Ce projet, toujours en cours d’éva­luation, a été développé avec le soutien de l’UE, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et de la coopération danoise. Entretien de Crisis Group, membre de la délégation l’UE au Niger, Niamey, mai 2016.Hide Footnote  Elle permettrait d’as­su­rer la sécurité là où les autres forces de l’ordre ne s’aventurent que rarement. Elle pourrait prendre en charge les affaires qui sont du ressort de la police. L’armée, qui n’a aucune capacité d’enquête, assure actuellement la sécurité, ce qui n’est pas son rôle.[fn]Les Forces de sécurité (FDS) maliennes comprennent à la fois les forces militaires (FAMA) sous responsabilité du ministère de la Défense, et les forces de sécurité intérieure (police nationale, gendarmerie et garde nationale) sous responsabilité du ministère de l’Intérieur et de la Protection civile.Hide Footnote  De plus, recrutée localement, cette police territoriale favoriserait la réconciliation des populations avec les forces chargées d’assurer leur sécurité. Ses prérogatives et les procédures de recrutement de ses agents devraient être clairement définies. L’objectif est de créer des polices représentatives au service des populations et non des milices communales au service de certaines communautés ou groupes d’intérêt.

L’Etat doit enfin résorber les divisions entre les élites locales, en les encourageant à prendre part au jeu politique plutôt qu’à recourir aux armes pour régler différends et rivalités. Il faut éviter que la compétition politique génère la formation de milices armées, comme c’est le cas aujourd’hui dans le Nord. Par ailleurs, la stigmatisation de certaines élites nomades en raison de leur récente association avec des groupes comme le Mujao est contre-productive à long terme. Il faut éviter que certains, se sentant exclus, soient tentés de rejoindre des groupes radicalisés pour se faire enten­dre. En partenariat avec l’Etat, les élites locales joueront un rôle central. Elles doivent reconnaitre leur part de responsabilité dans le malaise actuel, cesser de se blâmer mutuellement et d’instrumentaliser les désirs de vengeance.

B. Adopter une approche réaliste conforme aux moyens de l’Etat

Les espoirs que la crise de 2012 suscite un sursaut national et génère une réforme ambitieuse de la gouvernance ont été largement déçus. Les ressources publiques continuent souvent de disparaitre avant d’atteindre leurs bénéficiaires. Les partenaires du développement ont été largement incapables de réformer les politiques d’aide. Pire, du fait de l’insécurité, l’aide au développement atteint de moins en moins les bénéficiaires éloignés des bureaux de Bamako. L’Etat reste contraint par des ressources budgétaires limitées. Les investissements dans les secteurs sociaux pâtissent de la priorité donnée à la défense et la sécurité. Dans ce contexte, les recommandations visant à réformer le fonctionnement de l’Etat dans le centre du Mali ont peu de chances d’aboutir.

Cela impose d’adopter une approche réaliste, prenant en compte ce qui peut être fait dans une situation aussi contraignante. Plutôt que de concevoir de nouvelles grandes réformes, qui sortent rarement des ministères et des directions générales de Bamako, il faut se concentrer sur des actions concrètes de terrain. Pour cela, il est nécessaire d’identifier et de travailler avec tous les acteurs locaux, y compris les membres de la société civile ou ceux qui, par nécessité, ont pactisé avec les groupes jihadistes. La priorité est aujourd’hui de réinvestir les régions délaissées du centre.

Etant donnée l’étendue des besoins et la multiplicité des zones à couvrir dans un pays toujours fragile, le réinvestissement du centre doit trouver ses champions, par exemple une figure consensuelle capable de porter publiquement la cause des populations. L’Etat pourrait nommer un haut représentant pour les régions du centre chargé de coordonner les initiatives et de préparer un plan spécial. L’accord de paix a trop largement ignoré le centre pour pouvoir s’y appliquer.

Les différentes composantes civiles du centre du pays, et pas seulement les hommes en armes ou de pouvoir, devraient être associées étroitement à l’éla­bo­ra­tion d’un tel plan, pour rompre avec les accords trop élitistes. L’accord de paix signé à Bamako, plutôt favorable aux mouvements armés, n’est pas le fruit d’un processus inclusif.[fn]Voir Rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée ?, 22 mai 2015.Hide Footnote  Seul le processus de DDR, qui lui préexiste, pourrait être étendu aux régions du centre, dans les conditions prévues par l’accord, pour faciliter le désarmement et réduire la circulation des armes de guerre qui devient préoccupante.[fn]A l’inverse, il serait risqué d’étendre aux régions du centre la nomination d’autorités intérimaires prévue par l’accord de paix. Cela susciterait d’énormes tensions entre les groupes pouvant prétendre choisir ces autorités de transition. Par ailleurs, l’intégration de personnalités du centre au sein du Comité de suivi de l’accord (CSA) créerait sans nul doute de nombreuses controverses entre les parties signataires qui se sont déjà largement affrontées sur ces questions en 2015. Cela paralyserait un peu plus les organes chargés du suivi de l’accord.Hide Footnote

Pour leur part, les partenaires du Mali doivent s’entendre pour que ceux qui ont développé une connaissance approfondie de ces régions (Union européenne, Pays-Bas, etc.) portent et soutiennent le dossier du centre. Il faut éviter là aussi les doublons et les concurrences inutiles.

Ensemble, Etats et partenaires impliqués devraient identifier et se concentrer sur des causes prioritaires : la sécurité, la justice, l’éducation et la gestion des ressources naturelles constituent sans doute quelques-uns des domaines d’intervention stratégique dans l’immédiat. Il s’agit moins de développer l’économie de régions riches en ressources naturelles que d’y reconstruire une autorité publique capable de réguler les conflits et de garantir aux populations l’accès à un minimum de services. Enfin, il faut cesser de donner la priorité aux solutions sécuritaires dans la lutte contre les groupes radicaux. L’effort militaire est sans doute utile mais il ne doit plus constituer l’essentiel de la réponse. Le véritable défi est de rétablir la présence d’un Etat dont la légitimité est reconnue par les populations.

VII. Conclusion

Les groupes extrémistes violents prospèrent dans les zones de tensions où l’Etat est absent, contesté, ou lorsque sa présence ne se manifeste que par l’action, et parfois les abus, des forces de sécurité. Ils se développent quand les conflits intercommunautaires pour l’accès aux ressources naturelles s’aggravent et quand leur gestion pacifiée n’est plus assurée ni par l’Etat, défaillant, ni par des autorités traditionnelles contestées. Dans ces espaces, les groupes radicaux savent trouver leur place en se rendant utiles et en soutenant certains groupes contre d’autres. Ils apportent une forme de protection, des armes et un savoir-faire militaire, mais aussi une réponse à une forte demande locale de justice, de sécurité et plus largement de moralisation du politique. Le centre du Mali offre un terrain particulièrement propice à la mise en œuvre de leur stratégie d’implantation. Ils évitent les coups d’éclat mais chassent l’Etat et ses agents de larges portions du territoire pour progressivement se substituer à lui.

Il est encore temps de prévenir et d’endiguer ce phénomène. L’Etat est contesté mais pas complètement rejeté, y compris par certains sympathisants des groupes radicaux. Ces derniers sont d’ailleurs encore mal coordonnés et minoritaires. Une grande partie des violences est encore le fait de simples prédateurs sans agenda politique cohérent, et manipulant parfois l’argument religieux. En intervenant dans le centre, l’Etat et ses partenaires ne doivent cependant pas se tromper d’objectif. Le but n’est pas de venir à bout de quelques dizaines d’individus armés. L’enjeu est ailleurs : il faut restaurer la crédibilité de l’Etat par une action juste et utile au plus près des populations, même nomades.

Il importe de montrer à l’ensemble des citoyens que l’Etat est à leur service et que le système politique est suffisamment ouvert pour leur permettre de participer à la gestion de leurs propres affaires et à leur propre sécurité. Le centre du Mali peut devenir un exemple pour l’application de politiques gouvernementales locales et d’actions précoces destinées à éviter le délitement des Etats nationaux et l’im­plan­tation de groupes radicaux violents. Pour cela, il ne doit plus être négligé.

Dakar/Bamako/Bruxelles, 6 juillet 2016

A Fulani man tries to insulate his tent from water after flooding an Internally Displaced People's (IDP) camp in Faladie, where nearly 800 IDPs have found refuge after fleeing inter-communal violence in central Mali, on 16 May 2019. MICHELE CATTANI / AFP
Report 293 / Africa

Enrayer la communautarisation de la violence au centre du Mali

Au Mali, les violences dans la zone située aux sud et sud-est de Mopti prennent un caractère de plus en plus communautaire. Les autorités de transition devraient harmoniser les initiatives de dialogue, renforcer la présence étatique et traiter les problèmes de fonds, notamment les conflits fonciers.

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Que se passe-t-il ? Depuis 2016, la zone située aux sud et sud-est de la région de Mopti est le théâtre d’une escalade inédite de violences ciblant particulièrement des civils peul et dogon. Des groupes armés à base communautaire s’installent durablement et contribuent à donner une dimension ethnique aux violences. 

En quoi est-ce significatif? A mesure que les violences prennent un caractère communautaire, les civils sont plus fréquemment ciblés sur une base ethnique, sans distinction d’âge ou de sexe. Alors que groupes armés jihadistes et groupes d’autodéfense prennent progressivement le contrôle des territoires, la présence de l’Etat s’amoindrit dangereusement. 

Comment agir? Les autorités de transition, issues du coup d’Etat du 18 août, devraient harmoniser les efforts pour négocier des cessez-le-feu et reconstruire la présence locale de l’Etat. Elles devraient encourager la démobilisation des milices en alliant incitation et contrainte, et s’atteler au règlement des conflits fonciers souvent à l’origine des violences.

Synthèse

Depuis 2016, les violences contre les civils s’amplifient dans la zone située aux sud et sud-est de la région de Mopti. Inédites au Mali, ces violences – qu’elles soient perpétrées par des jihadistes, des groupes d’autodéfense mobilisés contre eux ou les forces de sécurité – associent tueries de masse, vols et destruction de biens. D’abord localisées et sporadiques, elles prennent une dimension communautaire de plus en plus marquée. Ces violences facilitent le recrutement de combattants par les groupes jihadistes et d’autodéfense au centre du pays. Le gouvernement malien a sa part de responsabilité ; il s’est concentré sur la lutte antiterroriste sans suffisamment soutenir la réconciliation intercommunautaire ni reconstruire la légitimité de l’Etat. Les autorités de transition, issues du coup d’Etat du 18 août, devraient harmoniser et consolider les efforts des services de l’Etat ou des ONG de médiation pour négocier des cessez-le-feu locaux et y impliquer les élites régionales, le gouvernement central et les forces de sécurité. A plus long terme, elles devraient réunir les conditions d’une réconciliation durable en préparant une réforme ambitieuse des modes d’accès aux ressources naturelles, notamment foncières, qui pourra être adoptée après la transition.

Un coup d’Etat a renversé le président le 18 août 2020, après plusieurs mois de manifestations contre le régime du président Ibrahim Boubacar Keïta, animées par une coalition de partis d’opposition et de mouvements de la société civile. Un Comité national de salut du peuple (CNSP), composé d’officiers, a d’abord pris le pouvoir. Moins d’un mois plus tard, des autorités de transition ont été mises en place au sein desquelles le CNSP conserve une influence importante. Il est trop tôt pour savoir si ces autorités de transition, mises en place pour dix-huit mois, sauront réformer la gouvernance ou si elles engendreront les mêmes dérives que le régime précédent. Quoi qu’il en soit, ces autorités héritent des problèmes auxquels le régime était confronté. Au-delà de la grogne sociale et de la mise en œuvre délicate de l’accord de paix inter-malien signé en 2015, qui concerne surtout le nord du pays, les autorités de transition doivent également mettre un terme aux violences contre les civils et arrêter l’expansion des groupes armés jihadistes ou d’autodéfense dans le centre du pays.

Les autorités de transition devront apporter une attention toute particulière à la zone exondée, à savoir la partie non inondée par la crue annuelle du fleuve Niger, située aux sud et sud-est de la région de Mopti. Cette partie du Mali est, en effet, le théâtre de flambées de violence à caractère communautaire dont sont victimes des civils principalement issus des communautés peul et dogon, majoritaires dans la zone. Cette zone, représentant moins de cinq pour cent du territoire malien, concentre l’essentiel des violences contre les civils. L’arrivée de groupes jihadistes en 2015-2016 enclenche une spirale meurtrière. Leurs attaques contre des personnalités dogon accusées de collaborer avec l’Etat ont amené des membres de la communauté dogon à créer un mouvement d’autodéfense, Dana Ambassagou (« les chasseurs qui se confient à Dieu »), qui se déclare en guerre contre les jihadistes. Certains de ses combattants s’attaquent à des civils, peul pour la plupart, accusés de collaborer avec l’ennemi. En représailles, des groupes armés peul, jihadistes ou non, s’en prennent à des Dogon. Les cessez-le-feu localisés et sporadiques n’ont pas réussi à enrayer durablement cette spirale. 

L’engrenage de la violence est récent, mais le conflit s’ancre dans des rivalités anciennes entre communautés.

L’engrenage de la violence est récent, mais le conflit s’ancre dans des rivalités anciennes entre communautés. Celles-ci se sont exacerbées au cours des dernières décennies sous l’effet d’une crise du pastoralisme ayant appauvri les Peul nomades, de la pression sur les ressources naturelles, notamment foncières, et de l’incapacité des pouvoirs publics et autorités traditionnelles à apporter des réponses crédibles à ces enjeux. Ce contexte de tensions a créé un terreau fertile à l’émergence des groupes armés, qu’il s’agisse de groupes d’autodéfense ou de groupes jihadistes. L’implantation de ces groupes armés recrutant souvent sur une base ethnique a exacerbé la dimension communautaire du conflit. Celle-ci est également aggravée par l’implication d’activistes à Bamako, par celle de membres des diasporas peul et dogon, et, enfin, par l’instrumentalisation politique du conflit, en particulier lors des élections présidentielles de 2018 et des législatives de mars et avril 2020.

Face aux flambées de violence, le gouvernent malien et ses partenaires internationaux ont lancé de multiples initiatives d’abord centrées sur la lutte contre le terrorisme. Prenant ensuite acte de la dimension intercommunautaire des tensions, ils ont développé une approche articulée autour de quatre axes : dialogue entre les parties en conflit et leurs communautés ; sécurisation et protection des civils ; désarmement, démobilisation et réintégration des combattants ; et, enfin, lutte contre l’impunité. En 2019, le gouvernement a créé un cadre politique de gestion de la crise au centre du Mali pour coordonner les efforts politiques et militaires. Cependant, la mise en œuvre de ces mesures se révèle jusqu’ici inadéquate. Les initiatives de dialogue, en particulier, sont intermittentes et se chevauchent sans parvenir à obtenir des cessez-le-feu durables. Les efforts de sécurisation mettent beaucoup plus l’accent sur la lutte contre le terrorisme que sur la protection des civils. Les forces maliennes n’ont été capables ni de désarmer les groupes d’autodéfense ni de repousser la menace des groupes jihadistes.

Pour rendre les mesures de dialogue et de sécurisation plus efficaces, les autorités maliennes devraient les harmoniser et mieux les séquencer, tout en envisageant d’employer des outils complémentaires. Les autorités pourraient envisager une réponse en trois phases. 

Sur le court terme, les autorités doivent arrêter la spirale des violences, d’abord en accentuant et en harmonisant les efforts de dialogue en vue de négocier des cessez-le-feu locaux, notamment à travers la mise en place de comités de paix locaux coiffés par un comité régional. L’Etat malien et ses partenaires, notamment la Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali, devraient amplifier leurs efforts de sécurisation tout en facilitant ces initiatives de dialogue et en veillant au respect de trêves qui en découleraient. Les forces de sécurité devraient également donner la priorité aux efforts de protection des personnes et des biens, notamment en misant sur une augmentation des troupes et de leurs capacités d’intervention rapide dans les principaux foyers de violence. Le redéploiement des forces devrait se faire en coordination avec les avancées réalisées dans le cadre des initiatives de dialogue lancées à travers les comités de paix.

S’il ne veut pas perdre complètement pied dans la région, l’Etat ne doit pas tant miser sur la force que démontrer son utilité.

Ensuite, pour pérenniser les interventions de stabilisation à court terme, les autorités maliennes et leurs partenaires internationaux devraient envisager une réponse structurée visant à restaurer la présence et la crédibilité de l’Etat ainsi qu’à promouvoir le désarmement. Sur le moyen terme, ces autorités devraient œuvrer à la stabilisation de la zone, notamment en facilitant le retour d’un Etat régulateur. S’il ne veut pas perdre complètement pied dans la région, l’Etat ne doit pas tant miser sur la force que démontrer son utilité. Il devrait en particulier veiller à une distribution des biens et services adaptée aux besoins et sanctionner sévèrement la corruption et le favoritisme pour marquer une rupture avec les pratiques du passé. Afin de démobiliser les milices armées, l’Etat pourrait à la fois accentuer la pression sur les milices en engageant des poursuites judiciaires contre les miliciens qui ont du sang sur les mains et offrir des sorties honorables aux dirigeants qui n’ont pas commis d’atrocités contre les civils, en encourageant par exemple leur reconversion dans le jeu politique.

A plus long terme, lorsque les violences prendront fin, l’Etat devrait tenter de créer les conditions d’une réconciliation durable en s’attaquant à certaines causes structurelles profondes du conflit dans cette partie du centre du Mali, en particulier la gestion de l’accès aux ressources naturelles. Les mécanismes de régulation des conflits fonciers manquent d’efficacité et de légitimité. Alors que les mécanismes coutumiers apparaissent obsolètes, dépassés par les transformations de l’espace et des sociétés, le droit foncier étatique est quant à lui incohérent et donne lieu à diverses interprétations souvent contradictoires. Dans ce cadre, les autorités devraient engager une réflexion approfondie sur la gestion du foncier dans la zone exondée en impliquant les acteurs concernés et en tirant les leçons des insuffisances des mécanismes actuels avant de réformer le droit foncier et d’harmoniser son application.

Bamako/Nairobi/Bruxelles, 9 novembre 2020

I. Introduction

Depuis 2016, un conflit d’une rare intensité secoue le centre du Mali, en particulier le sud et le sud-est de la région de Mopti, considérée aujourd’hui comme l’épicentre de la violence dans ce pays. A la différence de ce que l’on observe ailleurs dans le pays et en particulier au nord, ces violences ciblent des civils notamment peul et dogon et se caractérisent par des tueries de masse, des incendies de maisons et des vols ou massacres de bétail.[fn]Au nord et en particulier dans la région de Kidal, ce sont des groupes armés qui s’affrontent entre eux. La plupart des victimes sont des combattants. On recense des cas de victimes civiles en nombre non négligeable, mais, à l’exception de la zone frontalière Mali-Niger, les affrontements n’ont pas dégénéré en violences collectives à base communautaire. Voir Ibrahim Yahaya Ibrahim et Mollie Zapata, « Regions at risk: preventing mass atrocities in Mali », Simon-Skjodt Center for the Prevention of Genocide, avril 2018.Hide Footnote Elles sont perpétrées par des groupes armés à base communautaire et des groupes jihadistes. L’attaque la plus meurtrière s’est produite dans la nuit du 23 au 24 mars 2019, lorsqu’un groupe armé a pris d’assaut le village peul d’Ogossagou, situé à environ 15 kilomètres à l’est de la ville de Bankass. Le groupe a tué au moins 157 personnes, dont des femmes, des enfants et des personnes âgées, massacré le bétail et brûlé au moins 220 habitations ainsi que des dizaines de greniers.[fn]Voir « Conclusions préliminaires de la mission d’enquête spéciale sur les graves atteintes aux droits de l’homme commis à Ogossagou le 23 mars 2019 », communiqué de presse, Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma), 2 mai 2019. En 2019, d’autres massacres ont eu lieu, notamment à Koulogon en janvier (37 morts) et à Sobane Da en juin (35 morts).Hide Footnote Depuis lors, des massacres similaires mais de moindre ampleur affectent périodiquement la région et les assassinats ciblés sont devenus presque quotidiens.

Dogon et Peul sont les deux groupes ethniques majoritaires de la zone exondée ; ils représentent respectivement environ 6 et 9 pour cent de la population du Mali. Le premier pratique en majorité l’agriculture et le second, l’élevage.[fn]En 2009, la région de Mopti comptait 43 pour cent de Dogon (dont le dogon est la langue maternelle), dont une grande majorité vivaient dans la zone exondée, 26 pour cent de Peul, 10 pour cent de Bozo et 9 pour cent de Bambara. Voir « 4ème Recensement général de la population et de l’habitat du Mali (RGPH) : résultats définitifs, Tome 1 : série démographique », Institut national de la statistique, novembre 2011.Hide Footnote Des tensions politiques et économiques, notamment celles liées à l’accès aux ressources naturelles, les opposent depuis des décennies, voire des siècles. Mais celles-ci n’ont jamais atteint le niveau de violence observé ces dernières années. 

Il convient de distinguer plusieurs zones à l’intérieur de la région de Mopti. Dans la partie inondée du delta intérieur du fleuve Niger, le cœur du Macina historique, les groupes jihadistes sont solidement implantés. Le contrôle territorial qu’ils exercent dans cette zone étant peu contesté, les niveaux de violence contre les civils y ont jusqu’ici été limités. En revanche, la zone exondée, en particulier les quatre cercles (districts) situés au sud et à l’est de la ville de Mopti (voir annexe A) est beaucoup plus disputée par des groupes armés jihadistes et d’autodéfense.[fn]Il s’agit des cercles de Koro, Bankass, Bandiagara et Douentza. En 2009, ces quatre cercles comptaient une population d’environ 1,19 million d’habitants et un taux annuel de croissance démographique de 3 pour cent. Sur la base de ces données, l’auteur du rapport a estimé la population de cette zone en 2019 à 1,6 million d’habitants. Voir « 4ème Recensement général de la population et de l’habitat du Mali », op.cit.Hide Footnote C’est dans cette zone, de taille relativement réduite (environ 54 000 kilomètres carrés, soit 4,35 pour cent de la superficie du Mali) et avec une population estimée en 2019 à environ 1,6 million d’habitants, que se concentre l’essentiel des violences à l’encontre des civils.[fn]Depuis 2015, Armed conflict locations and Events data (ACLED) a recensé près de 500 attaques contre des civils dans la zone exondée, dont une trentaine ont couté la vie à plus de dix personnes chacune. Base de données ACLED.Hide Footnote En 2019, cette zone a enregistré près de 60 pour cent du nombre total de morts pour cause de conflit au Mali.[fn]En 2019, ACLED a recensé 1 881 morts liées au conflit au Mali, dont 1 130 dans les quatre cercles de la zone exondée. Le premier semestre de l’année 2020 a été le plus violent depuis le début de la crise dans cette zone, avec en moyenne dix attaques par semaine et un total de 877 personnes tuées, soit plus du double du nombre de morts enregistré le semestre précédent (416 morts). Base de données ACLED.Hide Footnote L’ampleur des violences y augmente sans cesse. L’Etat, les partenaires internationaux et la société civile se sont mobilisés pour apaiser la situation, mais celle-ci reste volatile et marquée par de fréquents épisodes de violences de masse.[fn]Au début du mois de juillet 2020, des assaillants suspectés d’être des Peul ont attaqué quatre villages dogon dans le cercle de Bankass, tuant 32 personnes, dont des femmes et des enfants. « Nouveau massacre dans des villages dogon dans le centre du Mali », Le Monde, 4 juillet 2020.Hide Footnote

Ce rapport analyse les dynamiques de la violence dans les quatre cercles de la zone exondée où la violence contre les civils fait rage. Il formule des recommandations concrètes pour enrayer à court terme cette spirale ainsi que des actions à plus long terme visant à stabiliser durablement la région. Crisis Group a déjà publié deux rapports (en 2016 et 2019) sur le centre du Mali, portant sur la problématique des groupes jihadistes.[fn]Rapports Afrique de Crisis Group N°238, Mali central : la fabrique d’une insurrection, 6 juillet 2016 ; et N°276, Parler aux jihadistes au centre du Mali : le dialogue est-il possible?, 28 mai 2019.Hide Footnote Le présent rapport complète ces deux documents en analysant les nouvelles dynamiques et les nouveaux acteurs de la violence au-delà de ces seuls groupes jihadistes, même si ceux-ci continuent de jouer un rôle important. La recherche pour ce rapport s’est étalée sur plus de six mois, au cours desquels plus de 60 entretiens ont été réalisés, y compris à Mopti et à Bamako.

II. L’engrenage de la violence contre les civils

Le scénario qui a produit l’engrenage des violences dans la zone exondée est connu. La région, principalement occupée par les communautés dogon et peul, était depuis plusieurs décennies une poudrière, minée par de nombreux clivages sociaux, contentieux fonciers et des affrontements, parfois violents, entre éleveurs et agriculteurs. L’implantation, à partir de 2015, de combattants jihadistes originaires de la zone et de ses alentours met le feu aux poudres et alimente une spirale de violences locales à base communautaire. 

Pour s’imposer, ces jihadistes s’en prennent à ceux qu’ils estiment hostiles à leur cause, en particulier les agents de l’Etat, les forces de défense et de sécurité, et des civils qu’ils accusent de collaborer avec les autorités. Ils s’attaquent également à des personnalités dogon – mais aussi à des notables peul – et à des symboles et lieux de culte dogon qu’ils considèrent comme des fétiches prohibés par l’islam. Ainsi, en octobre 2012, à Douentza, les jihadistes ont détruit le Toguna, lieu de rassemblement des Dogon.[fn]Il ne s’agit pourtant pas d’un conflit religieux opposant des Dogon animistes à des Peul musulmans. Une grande partie des communautés dogon est de confession musulmane. Par ailleurs, les jihadistes se sont aussi attaqués à des mausolées de marabouts, considérés comme sacrés par de nombreux musulmans. Pour plus de détails sur la destruction du Toguna, voir Abdoulaye Diarra « Douentza : Les islamistes détruisent le Toguna de la ville », L’Indépendant, 10 octobre 2012.Hide Footnote L’assassinat en 2016 et 2017 de deux personnalités de la confrérie des chasseurs dogon a également marqué les esprits.[fn]Le 13 octobre 2016, Théodore Somboro, un chasseur dogon de renom qui servait de guide à l’armée malienne pour traquer les jihadistes, est assassiné par des présumés jihadistes. Son assassinat pousse certains chasseurs à créer le groupe armé Dana Ambassagou. Plusieurs mois plus tard, le 16 juin 2017, l’assassinat de Souleymane Guindo, un autre célèbre chasseur, déclenche les hostilités entre Peul et Dogon, au nord du cercle de Koro. Entretien de Crisis Group, ancien membre du bureau politique de Dana Ambassagou, Bamako, septembre 2019.Hide Footnote Ces agressions nourrissent un sentiment de frustration au sein des communautés dogon et poussent une partie de leurs membres à créer un mouvement d’autodéfense, Dana Ambassagou, recrutant principalement parmi la confrérie des chasseurs et aujourd’hui constitué principalement de Dogon.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste dogon défenseur de Dana Ambassagou, Bamako, août 2019.Hide Footnote Ce mouvement joue un rôle prépondérant dans l’escalade de la violence.

La présence de groupes armés non étatiques, de groupes jihadistes et de mouvements d’autodéfense nourrit une escalade graduelle de la violence envers les civils.

La présence de groupes armés non étatiques, de groupes jihadistes et de mouvements d’autodéfense nourrit une escalade graduelle de la violence envers les civils. En représailles aux attaques jihadistes contre des membres de la communauté dogon, les miliciens de Dana Ambassagou s’en prennent aux civils peul qu’ils accusent de soutenir et de protéger les jihadistes, dont la majorité sont d’ethnie peul. A Koro, où s’est amorcé l’engrenage, des affrontements se sont intensifiés dès mi-2017, notamment dans des zones où les communautés peul et dogon s’opposent sur des questions d’accès et d’utilisation des terres.[fn]Entretiens de Crisis Group, notable peul issu de la chefferie de Mbana, activiste dogon membre de Guina Dogon, tous deux originaires du nord de Koro, août 2019.Hide Footnote C’est dans ces zones que s’installent les jihadistes, tout comme les premiers camps de Dana Ambassagou. En 2018, les violences s’étendent aux cercles voisins, souvent avec l’arrivée de déplacés issus des deux communautés en provenance de Koro. Dans les villages où, la plupart du temps, les deux communautés se côtoient ou vivent à proximité l’une de l’autre, l’arrivée de déplacés d’une communauté transmet la peur chez l’autre, d’autant que ces déplacés viennent souvent animés d’un désir de vengeance.

Dès 2018, le cercle de Bankass – au sud-ouest du cercle de Koro, où vivent les mêmes communautés – plonge à son tour dans la violence peu après l’arrivée de réfugiés issus de Koro. Des camps de la milice Dana Ambassagou se multiplient, y compris sur les falaises de Bandiagara, situées au nord de Koro et Bankass, le cœur historique de la communauté dogon, resté largement à l’abri de la violence jusqu’en 2019. Dès qu’un groupe armé s’installe dans une zone, des membres de la communauté adverse s’organisent pour se protéger ou riposter à d’éventuelles attaques, ce qui contribue à diffuser les violences locales.[fn]Selon un élu de Sangha, une commune majoritairement dogon située sur la falaise : « Nos ennuis ont commencé avec l’installation du camp de Dana Ambassagou. Au début, les villageois se sont opposés à l’implantation du camp, mais les chasseurs ont insisté. Maintenant, on est devenu une cible privilégiée, comme le montre l’attaque de Sobane Da, en juin 2019, au cours de laquelle au moins 35 Dogon ont été tués ». Entretien de Crisis Group, Bamako, novembre 2019.Hide Footnote

Les violences tendent également à catalyser la séparation des communautés sur une base ethnique. Le groupe armé Dana Ambassagou interdit ainsi aux Peul de se rendre dans certains villages à majorité dogon, les privant d’accès aux marchés, aux écoles et aux centres de santé.[fn]A Koro, ces mesures affectent aussi des élèves peul du Lycée Abiré Goro qui, depuis la rentrée scolaire 2017, ont du mal à trouver des logeurs à cause du blocus imposé par Dana Ambassagou. Dans la zone de Mondoro, au moins cinq villages dogon ont fait l’objet de blocus par les groupes armés peul. Entretiens de Crisis Group, ancien élu de Koro, activiste dogon, Bamako, août 2019.Hide Footnote Le groupe armé interdit également aux Dogon de confier leur bétail aux bergers peul ou d’héberger des Peul chez eux. En représailles, les groupes armés peul imposent des blocus sur certains villages dogon, interdisant aux populations de ces villages de sortir dans la brousse, les privant d’accès aux cultures.[fn]Non seulement ces mesures creusent davantage le fossé entre les deux communautés, mais elles affectent négativement l’économie locale, y compris les sources de revenus des femmes des deux communautés. Les femmes peul viennent au marché vendre ou troquer du lait contre des céréales alors que les femmes dogon se chargent généralement de la collecte et de la vente du bois de chauffe. Entretien de Crisis Group, activistes peul et dogon, Bamako, août et septembre 2019.Hide Footnote La dynamique de la peur et de la vengeance oblige chacun à se positionner en faveur de son camp. Des communautés peul et dogon se replient dans leurs zones d’influence respectives sous la protection de leurs groupes armés, établissant ainsi une séparation de fait entre communautés. Par ailleurs, le vol massif des animaux de part et d’autre devient une arme de guerre.[fn]Moïse Keïta, « Vols de bétails et destruction de greniers en pays dogon : Guina Dogon tire la sonnette d’alarme ! », Le Sursaut, 21 octobre 2019.Hide Footnote

Les violences ont provoqué une crise humanitaire de grande ampleur.

Enfin, les violences ont provoqué une crise humanitaire de grande ampleur. En plus des tueries, l’insécurité alimentaire s’aggrave de façon préoccupante dans la zone exondée. Les violences ont engendré un déplacement massif des populations, y compris des villages et hameaux entiers qui ont été rasés ou obligés de fuir. En février 2020, on comptait plus de 56 000 personnes déplacées internes dans la zone, pour une population totale estimée à environ 1,6 million de personnes.[fn]Voir « Mali: rapport sur les mouvements des populations », Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), février 2020.Hide Footnote

Depuis juin 2020, les niveaux de violence ont significativement baissé.[fn]Avec seulement 28 morts, le mois d’août 2020 a été le mois le moins violent depuis presque deux ans. Alors que la fin de l’année 2019 a été marquée par des pics inégalés de violence, le dernier trimestre (juillet 2020-septembre 2020) a été beaucoup moins violent. Base de données ACLED.Hide Footnote Ceci s’explique, en partie, par la saison des pluies, qui correspond habituellement à une période d’accalmie. Les jihadistes ont également pris le dessus dans plusieurs communes et imposé leurs propres initiatives de paix (voir Section V), que les communautés ont généralement acceptées pour être en mesure de lancer la saison des cultures qui s’étend de juin à octobre.

III. Un espace en crise : causes profondes et évolutions récentes

Pour comprendre comment de tels niveaux de violence contre les civils sont devenus possibles, il faut saisir les profondes mutations sociales, économiques et politiques qui affectent cette partie de la zone exondée du Mali.

A. Une cohabitation difficile

La coexistence sur un même espace des communautés peul et dogon donne lieu depuis longtemps à un mélange de confrontations et de collaborations. Au XIXe siècle, des Etats théocratiques dominés par les Peul islamisés ont imposé leur domination sur une grande partie de la région et engendré des relations difficiles avec les populations dogon. Une partie de celles-ci a été soumise, mais la majorité s’est installée sur les falaises de Bandiagara pour se protéger.[fn]Les alliances militaires traversaient les groupes ethniques. Ainsi, le conquérant El Hadj Oumar Tall – d’ethnie toucouleur, sous-groupe peul – a été vaincu en 1864 par une coalition unissant des Peul du Macina et des Dogon de la région de Bandiagara. Voir D. Robinson, La Guerre sainte d'Al-Hajj Umar: le Soudan occidental au milieu du XIXe siècle (Paris, 1988).Hide Footnote La colonisation française a défait les Etats théocratiques, bouleversé les relations de pouvoir et clos l’ère de la domination exclusive des Peul. La période coloniale ouvre aussi une longue période de migrations infrarégionales qui permettent aux groupes dogon qui occupent la falaise de Bandiagara de descendre dans les plaines, où ils s’installent soit avec l’appui de l’administration coloniale soit avec l’accord de propriétaires autochtones, notamment peul. 

L’appartenance à un même terroir a créé des solidarités économiques et sociales qui primaient sur l’appartenance ethnique.[fn]Entretiens de Crisis Group, interlocuteurs peul et dogon, Bamako, août-septembre 2019.Hide Footnote Des alliances locales ont souvent lié des familles d’agriculteurs dogon à des pasteurs peul sur la base de complémentarités économiques locales. Une maxime locale voulait que « chaque dogon a son peul, de même que chaque peul a son dogon », soulignant le caractère fraternel et complémentaire des liens qui unissaient aussi les deux communautés.

La période de confrontations au XIXe siècle a laissé des blessures profondes dans les mémoires locales, qui nourrissent encore le ressentiment.

Cependant, la période de confrontations au XIXe siècle a laissé des blessures profondes dans les mémoires locales, qui nourrissent encore le ressentiment.[fn]Pour justifier son entrée en guerre, Youssouf Toloba déclarait : « Tant que je suis en vie, le pays dogon ne sera pas réduit en esclavage ! », faisant référence à la période de domination peul où de nombreux Dogon étaient capturés et réduits en esclavage. Du côté peul, il y a des nostalgiques des Etats théocratiques peul du XIXesiècle, considérés comme une période de gloire à laquelle la colonisation a mis fin. Pour plus de détails sur la déclaration de Toloba, voir Aïssatou Diallo, « Mali : accusé du pire, le chef de milice Youssouf Toloba ne désarme pas », Jeune Afrique, 14 mai 2019.Hide Footnote Après des décennies de relative accalmie, les équilibres locaux sont à nouveau mis à rude épreuve aujourd’hui. Des changements environnementaux et socioéconomiques, dont beaucoup se jouent autour de la terre et de son exploitation, soumettent les sociétés locales à de fortes tensions et réveillent des antagonismes anciens à base communautaire. Les sécheresses récurrentes et la croissance démographique alimentent une pression sans cesse croissante sur les ressources naturelles, en particulier la terre, l’eau et le pâturage. Cette pression se traduit par une difficile articulation des différents types d’activités de production, surtout l’agriculture et l’élevage, sur le même espace. Ces tensions alimentent depuis la fin du XXe siècle des conflits latents qui dégénèrent en violences ouvertes ces dernières années.[fn]Selon les données sur les cas de conflits fonciers traités par la Cour d’appel régionale de Mopti entre 1992-2009, les conflits les plus fréquents opposent des agriculteurs entre eux, avec 573 cas, soit 69,9 pour cent. Ensuite, viennent les conflits opposant agriculteurs et éleveurs, 100 cas (12,2 pour cent). Puis les conflits entre pécheurs et agriculteurs, 63 cas (7,7 pour cent), etc. Les conflits entre agriculteurs et éleveurs se traduisent souvent par des conflits entre communautés dogon et peul, ou bambara et peul. Tor Arve Benjaminsen, Koffi Alinon, Halvard Buhaug et Jill Tove Buseth, « Does climate change drive land-use conflicts in the Sahel? », Journal of Peace Research, vol. 49, no. 1 (2012).Hide Footnote

B. La crise du pastoralisme

Si toutes les communautés de la zone exondée souffrent des conséquences des changements environnementaux, les éleveurs – majoritairement peul – sont les plus affectés. Ils ont subi, plus que les autres, les conséquences des sécheresses des années 1970-1980 qui ont décimé une grande partie du cheptel de la zone exondée. L’absence de politique adéquate de soutien de la part de l’Etat a rendu la reconstitution du cheptel à la fois longue et complexe. De leur côté, les agriculteurs – dont beaucoup de Dogon – ont également souffert des sécheresses, mais depuis les années 1990, la tendance globale est à la hausse des niveaux de production.[fn]Briefing Afrique de Crisis Group N° 154, Le Sahel central, théâtre d’une nouvelle guerre climatique ?, 24 avril 2020.Hide Footnote D’ailleurs, les autorités ont eu tendance à appuyer des politiques de développement favorables aux agriculteurs sédentaires plutôt qu’aux éleveurs nomades, souvent assimilés à un monde obsolète et figé sur la pratique d’une transhumance transfrontalière moins compatible avec les lois et règlements des Etats.[fn]Selon une étude de l’Association pour la promotion de l’élevage au Sahel et en Savane (APESS) au Mali entre 2000 et 2010, le sous-secteur de l’élevage a reçu moins de 8 pour cent des dépenses budgétaires allouées au secteur agricole. Pourtant, l’élevage constitue entre 25 et 33 pour cent du PIB agricole selon les années. « Élément de bilan du soutien public à l’élevage au Mali depuis Maputo », APESS, 2014.Hide Footnote

Cette absence de soutien de la part du gouvernement et des bailleurs internationaux s’explique également par la faible représentation des éleveurs nomades à l’échelle locale et nationale.[fn]Les populations peul de la zone exondée ont été très peu représentées à l’Assemblée nationale malienne. Entre 2013 et 2019, un seul député sur les douze que compte la zone avait un patronyme peul. Lors de l’élection législative de 2020, aucun candidat peul n’a été élu dans la zone exondée. Parmi les douze députés élus, dix ont des patronymes dogon, et les deux autres ont des patronymes touareg et songhai. Voir Arrêt n° 2020-04/CC-EL du 30 avril 2020 portant proclamation des résultats définitifs du deuxième tour de l’élection des députés. Cependant, le manque de soutien à l’élevage est tout de même relatif. Plusieurs projets de développement ont soutenu l’élevage dans la région de Mopti, y compris l’Opération de développement de l’élevage dans la région de Mopti (ODEM), et le Projet de développement de l’élevage au Liptako-Gourma (PDELG). Mais ces projets n’ont pas suffi à inverser l’impact négatif de la sécheresse. Pour plus de détails sur les échecs de l’ODEM, voir Mirjam de Bruijn et Han van Djik, Arid Ways: Cultural Understandings of Insecurity in Fulbe Society (Wageningen, 1995).Hide Footnote Même s’ils ont développé divers mécanismes d’adaptation face à la crise, tels que la sédentarisation, la pratique de l’agro-pastoralisme et une transhumance sur de longues distances, la situation économique d’une grande partie des nomades, largement peul, dans la région, s’est précarisée.[fn]Pour une analyse détaillée de la précarisation des nomades, voir Mirjam de Bruijn, « Rapports interethniques et identité. L’exemple des pasteurs peul et des cultivateurs hummbeebe au Mali central » in Y. Diallo & G. Schlee, L’ethnicité peule dans des contextes nouveaux (Paris, 2000).Hide Footnote Dépouillés d’une grande partie de leur bétail, beaucoup sont devenus de simples bergers salariés élevant les troupeaux des sédentaires qui, à la faveur du surplus agricole et de la diversification de leur économie, ont investi dans le cheptel.

Alors qu’ils étaient la force politique et économique dominante de la région au XXe siècle, les Peul en sont devenus le segment le plus marginalisé. Moins scolarisées que les communautés sédentaires, notamment dogon, les communautés d’éleveurs nomades ont moins profité des opportunités professionnelles offertes par la diversification des économies et le développement de la fonction publique.[fn]En milieu nomade, l’école est souvent boudée, en partie parce qu’elle s’adapte mal aux exigences du style de vie nomade, notamment le calendrier de transhumance. Entretiens de Crisis Group, personnes issues de la zone exondée, Bamako, août et septembre 2019.Hide Footnote Ces évolutions ont creusé le fossé entre communautés nomades et sédentaires et suscité un climat local de rancœur.

C. La ruée vers la terre

La compétition pour l’accès au foncier s’est intensifiée à partir des années 1980, notamment autour des plaines du Seeno-Gondo, vastes espaces propices à l’agriculture et à l’élevage qui s’étendent des pieds de la falaise de Bandiagara jusqu’au Burkina Faso.[fn]Pour plus de détails sur certains des premiers cas de conflit foncier, voir « Arid ways : Cultural understandings of insecurity in Fulbe society », op.cit., p. 94-95.Hide Footnote Ces plaines ont toujours suscité la convoitise à cause de leur richesse en pâturages et en espace agricole. Par le passé, l’abondance des terres facilitait une cohabitation plus ou moins pacifique. Cependant, sous l’effet combiné de l’accroissement démographique, de l’immigration des Dogon de la falaise vers la plaine, de la mécanisation de l’agriculture et de la sédentarisation d’anciens nomades appauvris, la demande foncière s’est considérablement accentuée au cours de ces dernières décennies.[fn]Par exemple, de nombreux habitants de Sangha, sur la falaise, sont descendus depuis des décennies sur la plaine du Gondo, à la recherche de terres à cultiver. Un habitant de Sangha décrit : « Nous, les gens de Sangha, avions des terres tout au long du pied de la falaise. Mais ce n’était pas suffisant. Nous avons donc essayé d’avoir plus. Dans les années 1960, mon père a donné quatre greniers à un esclave des Peul, un Guindo, en échange de 45 hectares dans la plaine, dans ce qui est aujourd’hui la commune de Madougou (cercle de Koro) ».  Entretien de Crisis Group, Bamako, novembre 2019.Hide Footnote

Cette course à la terre a des effets déstabilisateurs, notamment l’accentuation des tensions entre agriculteurs et éleveurs.[fn]Il faut noter qu’il y a de plus en plus de Dogon qui investissent dans l’élevage de bétail et deviennent « éleveurs » de facto, alors qu’un nombre croissant de Peul s’adonnent à l’agriculture. Entretiens de Crisis Group, personnes issues de la zone exondée, Bamako, août et septembre 2019.Hide Footnote La recherche de nouveaux espaces à cultiver a poussé des agriculteurs à occuper des réserves pastorales, des couloirs de passages des animaux et les alentours des puits. Leurs champs gênent le mouvement du bétail et l’accès aux pâturages et aux points d’eau. Cette pression foncière menace les pactes qui lient des communautés autochtones propriétaires des terres et des communautés allochtones non propriétaires, mais qui exploitent les terres des premières.[fn]Selon le droit coutumier, la terre appartient à la personne ou au groupe qui s’est installé en premier (ou est considéré comme tel). Toute personne qui s’installe par la suite doit demander l’autorisation auprès du premier venu pour occuper et cultiver la terre sous forme de prêts, souvent en échange d’une part symbolique des récoltes. Entretien de Crisis Group, expert en droit foncier malien, Bamako, août 2019.Hide Footnote Ainsi, dans la zone exondée, un nombre croissant de propriétaires autochtones demandent – souvent devant la justice – le déguerpissement des communautés allochtones qui occupent leurs terres depuis des générations.

Ces tensions foncières nourrissent des violences qui tendent aujourd’hui à prendre une dimension nouvelle avec la présence de groupes en armes rendant les conflits plus létaux.

Ces tensions foncières nourrissent des violences qui tendent aujourd’hui à prendre une dimension nouvelle avec la présence de groupes en armes rendant les conflits plus létaux. Le conflit entre le village peul de Sari et des Dogon de Dinangourou (cercle de Koro) est l’un des conflits fonciers les plus connus. En 2012, il a provoqué le massacre de plus de 40 Peul, la destruction complète du village et l’exil de plus de 200 Peul au Burkina Faso. D’autres conflits au centre de Koro, notamment à Karakindé et Bembé/Anagadia, dans la commune de Madougou, ont aussi alimenté la violence actuelle.[fn]Ces conflits, dont certains datent de plusieurs décennies, ont fait l’objet de procédures judiciaires mais n’ont pas trouvé de solutions pérennes. Guina Dogon, association qui œuvre pour la promotion de la culture dogon, a établi une liste des conflits fonciers les plus connus de la zone exondée, dont Crisis Group a obtenu une copie.Hide Footnote

Au nord du cercle de Koro, un conflit oppose depuis des décennies les Dogon de Gondogourou aux Peul de Mbana. Dans cette zone, l’occupation par des agriculteurs dogon d’une réserve pastorale appelée Tolodié, sous contrôle peul, suscite des tensions entre les deux communautés. En 2002, ces tensions dégénèrent, poussant des Dogon à s’attaquer au village peul de Mbana, tuant au moins cinq personnes, y compris le chef du village.[fn]Entretien de Crisis Group, notable de la chefferie peul de Mbana, août 2019.Hide Footnote Malgré plusieurs décisions de justice, le conflit n’est pas réglé. En 2017, les tensions resurgissent après l’implantation de groupes armés, composés principalement de Peul et de Dogon, qui donnent lieu à de nouveaux affrontements au cours desquels le chasseur Souleymane Guindo, fervent défenseur des « intérêts dogon » dans la zone, est assassiné. Sa mort contribue au déclenchement de violences qui finissent par embraser toute la région.[fn]Entretien de Crisis Group, membres de Dana Ambassagou, août et octobre 2019.Hide Footnote

D. La crise de gouvernance

Si les tensions autour de la terre et des ressources naturelles dégénèrent, c’est aussi parce que les mécanismes de régulation des conflits – aussi bien coutumiers qu’étatiques – souffrent d’un manque d’efficacité et de légitimité. Par ailleurs, sans parvenir à réguler les contentieux liés à l’accès aux ressources ni à fournir d’autres services publics de façon adéquate, l’Etat s’est, en revanche, souvent illustré par des abus d’autorité. 

Les mécanismes coutumiers de gestion des contentieux existent mais se révèlent souvent obsolètes dans un contexte d’intenses transformations de l’espace et des sociétés. Constitué de règles non écrites soumises à diverses interprétations, parfois imprécis dans la délimitation du foncier, le droit coutumier repose en outre sur des principes comme la propriété communautaire de la terre qui discriminent les catégories les plus jeunes ou vulnérables, les migrants et les femmes.[fn]Moussa Djiré et Amadou Keita, « Cadre d’Analyse de la gouvernance foncière au Mali : rapport final », Bamako, novembre 2016.Hide Footnote

De leur côté, les autorités centrales tentent aussi de réglementer l’accès à la terre, mais leurs interventions se révèlent souvent incohérentes et en inadéquation avec la réalité de l’appropriation foncière.[fn]Le droit foncier public ne reconnait que les propriétaires détenteurs de titre foncier, alors qu’une grande majorité des terres est acquise selon les règles coutumières. Très peu de propriétaires ont un titre foncier car la procédure d’acquisition est longue et compliquée. Les droits de la grande majorité de propriétaires fonciers sont uniquement garantis par la coutume, d’où le recours assez systématique aux autorités coutumières en cas de litige, au détriment de la justice publique. Entretien de Crisis Group, expert en droit foncier malien, Bamako, août 2019.Hide Footnote Entre droit public et droit coutumier, le dualisme juridique crée de multiples problèmes qui rendent le jugement des contentieux fonciers particulièrement difficile. En 2006, le gouvernement a adopté une loi d’orientation agricole (LOA) qui a tenté d’harmoniser les deux sources de droit à travers la création des commissions foncières locales chargées de régler les contentieux fonciers. Ces commissions ont un impact mitigé, car, en leur sein, c’est toujours le droit coutumier, caractérisé par tous les manquements cités plus haut, qui prévaut.[fn]Téssougué Moussa et Dembélé N’dji, « Les organisations foncières coutumières à l’épreuve de la décentralisation : le cas du pays Dogon dans le cercle de Bankass (Mali) », Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique, septembre 2017. Hide Footnote

La présence de l’Etat malien a toujours été insuffisante dans les zones rurales périphériques.

De manière plus générale, la présence de l’Etat malien a toujours été insuffisante dans les zones rurales périphériques, y compris dans la zone exondée. Les services publics, tels que les écoles, les centres de santé et les tribunaux sont en quantité largement insuffisante par rapport aux besoins. En outre, les populations locales font peu confiance aux agents et institutions étatiques, qu’ils perçoivent comme prédateurs et corrompus.[fn]Mamadou Bodian et al., « The Challenges of Governance, Development and Security in the Central Regions of Mali », SIPRI, mars 2020; « 6e tour de l’Afrobaromètre, Enquête au Mali 2014 : Résumé et Résultats », Afrobaromètre et Groupe de Recherche en Economie Appliquée et Théorique (GREAT), 2014. Hide Footnote

La justice est sans doute l’un des domaines où la mauvaise gouvernance est la plus décriée. Son dysfonctionnement est autant attribuable aux comportements prédateurs de certains magistrats qu’au manque de moyens et à la complexité de certaines législations, notamment en droit foncier.[fn]Chacun des quatre cercles de la zone exondée ne dispose que d’instances de justice de paix à compétence étendue, où un seul juge assure les fonctions d’instruction, de poursuite et de jugement, avec des ressources humaines et matérielles de fonctionnement très limitées. Entretien de Crisis Group, ancien juge de paix à Koro, septembre 2019.Hide Footnote Ainsi, l’ambiguïté des textes explique parfois les décisions contradictoires des juges, que les justiciables locaux assimilent à de la corruption.

Non seulement l’Etat peine à convaincre de son utilité, mais ses représentants, notamment les porteurs d’uniforme (gendarmes et agents des eaux et forêts), sont à l’origine de nombreux abus contre les populations. Dans leur fonction de maintien de l’ordre, de police des marchés ruraux et de protection de l’environnement, ces « corps habillés » sont souvent accusés de collecter indûment taxes et amendes. Ils sont également accusés d’abus dans l’application de la loi, qui du reste demeure mal connue des populations locales. Le mécontentement né de ces abus est à la base de la mauvaise réputation de l’Etat et parfois de son rejet.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste peul originaire de Dioungani au nord de Koro, acteur politique local de Baye au sud de Bankass, Bamako, juillet et septembre 2019.Hide Footnote

Depuis le début de la crise de 2012 et plus encore depuis l’embrasement des violences après 2017, la présence de l’Etat semble s’amoindrir un peu plus dans la zone exondée. Dans les régions rurales où l’Etat est, sinon absent, du moins apathique, différents groupes armés locaux étendent leurs prérogatives en matière de sécurité, de justice et même de fiscalité. Les chefs des villages, les maires, les préfets et sous-préfets sont présents, mais leur autorité est réduite ou assujettie à celle des « hommes en armes ». A mesure que la situation perdure, les populations s’habituent à la présence de nouveaux acteurs de gouvernance et, par conséquent, à l’absence de l’Etat, dont l’éventuel retour apparait de plus en plus compliqué.[fn]Comme l’affirme un ancien Premier ministre : « Le constat est qu’avec la crise actuelle, l’Etat est en train de s’effacer progressivement aux yeux des populations locales, tout comme à mesure que la crise perdure, les autorités à Bamako s’éloignent et perdent le sens des réalités du terrain, qui évoluent constamment ». Entretien de Crisis Group, Bamako, décembre 2019.Hide Footnote

IV. Militarisation et communautarisation du conflit

La montée des tensions dans la zone exondée a créé un terreau fertile à l’émergence de groupes armés : les groupes affiliés aux mouvements jihadistes du centre du Mali, notamment la Katiba Macina ; le mouvement d’autodéfense dogon Dana Ambassagou ; et des groupes d’autodéfense peul. 

Si, à l’origine, ces groupes commettent des violences localisées, celles-ci évoluent vers des affrontements de grande échelle opposant des communautés entières de Peul et de Dogon. Les groupes armés contribuent à nourrir la dimension communautaire du conflit par leur discours et leurs pratiques. De chaque côté, ils tendent à isoler les communautés les unes des autres en imposant des embargos sur la communauté adverse. Ils exercent de plus en plus une violence ciblée selon l’ethnicité, sans distinction d’âge ou de sexe. Ils s’en prennent même à ceux qui, parmi leurs communautés, s’opposent à la communautarisation du conflit, les accusant de collusion avec l’ennemi.[fn]Par exemple quand le village dogon de Sogou, dans la commune de Kassa, a refusé l’implantation d’un camp de Dana Ambassagou, la milice a imposé un embargo sur le village pendant une période de 29 jours et une rançon de 1 800 millions de FCFA (3 000 dollars). Entretien de Crisis Group, activiste dogon originaire de la commune de Kassa, septembre 2019.Hide Footnote

Le degré de communautarisation du conflit varie pourtant d’une zone à l’autre. Elle apparait plus forte au nord et au centre de Koro, à Mondoro, commune située au sud de Douentza, au centre et au sud de Bankass et dans certaines zones autour de Bandiagara. Dans ces zones, des personnes sont souvent exécutées sur la base de leur appartenance ethnique peul ou dogon.[fn]Voir « Combien de sang doit encore couler ? », Human Rights Watch, février 2020.Hide Footnote La majorité des communautés de ces zones se sont retirées dans leurs zones d’influence respectives.

A. Les jihadistes : du discours rassembleur à la violence communautaire

Dès 2012, alors que des jihadistes venus du nord du Mali se dirigent vers le centre du pays, de nombreux Peul nomades de la zone exondée se joignent à eux. Plusieurs raisons l’expliquent : le sentiment de frustration vis-à-vis de l’Etat, les tensions avec d’autres groupes nomades, notamment des touareg qui ont rejoint le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), ainsi que le désir de renverser une tendance économique et politique qui les marginalise au profit des populations sédentaires.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien jihadiste du cercle de Douentza, Bamako, 2016. Hide Footnote

A partir de 2015, la création du groupe jihadiste Katiba Macina donne un coup d’accélérateur à l’enrôlement des Peul de la zone exondée.[fn]Pour plus de détails sur l’implantation des jihadistes au centre du Mali et en particulier sur la Katiba Macina, voir le rapport de Crisis Group, Parler aux jihadistes au centre du Mali, op. cit.Hide Footnote Solidement implantée dans la région du delta intérieur du fleuve Niger, à forte dominance peul, la Katiba Macina attire des sympathisants issus de la zone exondée, en particulier parmi les nomades peul, en jouant de dynamiques très locales : tensions intracommunautaires, conflits fonciers entre communautés nomades et sédentaires, et instrumentalisation de groupes allochtones appauvris depuis les grandes sécheresses sahéliennes.[fn]Entretiens de Crisis Group, personnes originaires de Mondoro, Koro et Bankass, août, septembre et novembre 2019, Bamako.Hide Footnote Si la majorité des jihadistes de la zone exondée sont issus des populations peul, un certain nombre de Dogon les rejoignent également.[fn]En avril 2020, une vidéo est relayée sur les réseaux sociaux et dans les médias, dans laquelle un jihadiste identifié sous le nom de Oumar Ongoiba, entouré d’autres militants armés, prêche auprès de dizaines de civils en dialecte dogon. Voir « Mali : Oumar Ongoiba, le nouveau visage dogon des djihadistes liés à Al-Qaeda dans le centre », Nord-Sud Journal, 24 avril 2020.Hide Footnote

Pourtant, en instrumentalisant les logiques locales, les groupes jihadistes sont également entraînés dans des conflits qui ne figurent pas nécessairement parmi leurs priorités.[fn]Rapport de Crisis group, Parler aux jihadistes, op. cit.Hide Footnote Ainsi, des combattants de la zone exondée qui avaient rejoint le fondateur de la Katiba Macina, Hamadoun Koufa, dans le delta intérieur ont fait pression sur lui pour que son groupe protège leurs communautés quand celles-ci étaient menacées par les groupes de chasseurs dogon. Certains jihadistes peul, notamment ceux originaires du Seeno (plaines sableuses à l’est et au sud-est du plateau de Bandiagara, entre Bankass et le sud de Koro) ont quitté, au moins provisoirement, le fief de la Katiba Macina dans le delta depuis 2019 pour aller combattre les groupes de chasseurs qui menacent leurs communautés.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables communautaires et associatifs peul issus du Macina et de Bankass, Bamako, août, septembre et novembre 2019.Hide Footnote

Si les dirigeants jihadistes se disent opposés à la violence intercommunautaire, ils sont, en pratique, contraints de s’y impliquer de plus en plus.

Si les dirigeants jihadistes se disent opposés à la violence intercommunautaire, ils sont, en pratique, contraints de s’y impliquer de plus en plus. Au départ, ils rejetaient clairement le discours ethnique et les violences entre communautés, soulignant que leur objectif premier était l’instauration de la Charia pour tous.[fn]Rapport de Crisis Group, Parler aux jihadistes, op. cit.Hide Footnote Cependant, ils n'exercent pas un plein contrôle sur ceux qui, parmi leurs combattants, participent à ces violences, soit pour protéger leurs communautés, soit pour s’attaquer aux villages dogon. Par conséquent, le discours des dirigeants jihadistes a évolué.[fn]Entre 2015 et 2018, les premiers messages de Koufa et de ses partisans visaient à dépasser les clivages ethniques pour former une large coalition des communautés du centre du Mali autour de l’objectif du jihad et de la Charia. En septembre 2018, Koufa rompt avec ces messages pour adopter un discours à teneur ethnique, sans doute sous l’influence du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM) qui semblait à ce moment-là chercher à attirer davantage de combattants issus de ces groupes, et appelle tous les Peul d’Afrique à rejoindre le jihad. Depuis mars 2019, il soutient un engagement de plus en plus prononcé des jihadistes dans le conflit local à caractère communautaire au centre du Mali. Rapport de Crisis Group, Parler aux jihadistes, op. cit.Hide Footnote Il assume aujourd’hui plus clairement une identité peul et s’engage davantage dans la défense de ces communautés contre les attaques des chasseurs, par ailleurs accusés par les jihadistes de se ranger du côté de l’Etat malien.[fn]Dans un message audio, Koufa justifie ainsi l’engagement des jihadistes contre les chasseurs : « L’Etat a armé les chasseurs traditionnels pour nous faire la guerre à sa place. Lorsque ceux-ci ont échoué, ils se sont attaqués à la communauté peul pour nous exterminer, selon eux, sachant que la majeure partie de nos combattants viennent de ces communautés… C’est les chasseurs qui se sont attaqués aux villages peul, et nous avons décidé de soutenir ces derniers parce qu’ils sont victimes d’injustice ». Il ajoute : « Nous assistons les Peul parce que c’est à cause de nous qu’ils sont massacrés ». Enregistrement audio en possession de Crisis Group, septembre 2019.Hide Footnote

Plus récemment, les conflits locaux ont également pesé dans la recomposition des groupes jihadistes présents dans la zone exondée. Au départ, la majorité des jihadistes de la zone exondée opérait au sein de la Katiba Macina, affiliée au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM) et donc au réseau al-Qaeda.[fn]D’autres jihadistes dans cette zone opèrent au sein de la Katiba Serma et de Ansaroul Islam, deux mouvements jihadistes affiliés au GSIM ou proches de lui et dont les bases respectives se trouvent au sud de Douentza et au nord du Burkina Faso, à la frontière sud de la zone exondée.Hide Footnote Mais, depuis quelques mois, des divergences autour de l’accès au bourgou (pâturage spécial qui pousse dans le delta et qui est très convoité par les éleveurs) entre les jihadistes autochtones du delta et ceux issus des communautés allochtones, notamment du Seeno, ont amené une partie de ces derniersà se désolidariser de la Katiba Macina pour se rapprocher d’un réseau affilié à l’Etat islamique. Ce dernier bénéficie des luttes d’influence entre dirigeants des branches locales de la Katiba Macina et affirme, par conséquent, sa présence dans la zone. Il séduit également des miliciens locaux impliqués dans les attaques contre des civils dogon et dans le vol de bétail.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes peul originaires de Koro et Bankass, Bamako, novembre 2019 ; via messagerie Whatsapp, avril 2020.Hide Footnote

B. Le groupe d’autodéfense Dana Ambassagou

Le groupe d’autodéfense dogon Dana Ambassagou a joué un rôle central dans l’escalade de la violence dans la zone exondée. Créé fin 2016, Dana Ambassagou se présente comme une force d’autoprotection de la communauté dogon contre les attaques de groupes armés, au départ essentiellement jihadistes.[fn]Entre septembre et octobre 2015, plusieurs villages dogon du cercle de Koro, dont Douna-Pen, Saberé et Bih, sont attaqués par des jihadistes qui visaient principalement les forces de défenses et de sécurité mais aussi leurs collaborateurs locaux. Voyant la menace jihadiste grandir, les villages environnants dont Am, Bonto, Bondo, Omo et Kiri ont décidé d’installer des camps de vigilance. Ce sont les premiers camps qui plus tard constitueront Dana Ambassagou. Entretiens de Crisis Group, membre de Dana Ambassagou, Bamako, août et septembre 2019.Hide Footnote Il s’agit d’une fédération de camps de défense installés à proximité des villes et des villages où se concentrent les communautés dogon. Elle recrute principalement les dozo ou chasseurs traditionnels, considérés dans la culture dogon comme les « maitres de la brousse », détenteurs de pouvoirs occultes et protecteurs de la communauté. Mais elle a aussi accueilli de nombreux autres combattants issus d’horizons divers, y compris des bandits et des miliciens dogon venus de la sous-région, en particulier de Côte d’Ivoire.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de Dana Ambassagou et de Dana Atem, août et septembre 2019.Hide Footnote Tout en critiquant l’incapacité des forces maliennes à assurer la protection des populations civiles, Dana Ambassagou se positionne au départ comme un allié de l’Etat contre les groupes jihadistes.[fn]La carte que Dana Ambassagou délivre à chacun de ses membres porte l’emblème et la devise de la République du Mali, même si ces cartes ne sont pas officiellement reconnues par les autorités maliennes. Entretien de Crisis, membre de Dana Ambassagou, août et septembre 2019.Hide Footnote

La création de Dana Ambassagou fait plus précisément suite à l’assassinat par les jihadistes d’un chasseur dogon de grande renommée, Théodore Somboro, en octobre 2016.[fn]Dans un enregistrement audio attribué à Théodore Somboro, ce dernier déclare qu’il agonise suite à une attaque : « Je suis mort pour le pays, surtout pour les Dogon, les Dafing, les Bobo, les Bambara, tous les noirs. Mes parents chasseurs, vengez-vous ! Rentrez dans les villages peul, tuez tout le monde. C’est eux les complices. C’est eux qui m’ont tué. Je me confie à vous ». Enregistrement audio en possession de Crisis Group, octobre 2016.Hide Footnote A l’époque, un groupe de Dogon résidant à Sévaré, parmi lesquels des hommes d’affaires et d’anciens miliciens issus de Ganda Izo (un groupe armé né vers 2008 dans la région de Gao et qui a activement participé aux côtés de l’armée malienne à la lutte contre l’insurrection jihadiste de 2012), entreprennent de réunir les chasseurs dogon sous la bannière d’un seul mouvement, se donnant pour mission de protéger ce qu’ils appellent « le pays dogon ».[fn]L’appellation « pays dogon » fait référence à la zone de concentration de la population dogon, notamment les quatre cercles de la zone exondée (Bandiagara, Bankass, Douentza et Koro). Utilisée dans les ouvrages d’anthropologie, cette appellation est aujourd’hui source de controverses. Des Dogon l’utilisent pour justifier leurs droits historiques sur le territoire. Les Peul la rejettent, considérant qu’elle n’a pas fondement historique et qu’elle nie l’appartenance de leur communauté au même territoire. Un Peul de Bankass estime qu’« en insistant sur ce nom, “ pays dogon ”, les Dogon veulent faire de notre territoire ce que les Touareg ont fait de l’Azawad ». Entretien de Crisis Group, Bamako, septembre 2019. Hide Footnote Cependant, Dana Ambassagou ne fait pas l’unanimité au sein des communautés et villages dogon.[fn]Certains villages marqués par des tensions foncières entre sous-groupes dogon ont refusé d’adhérer à Dana Ambassagou. C’est le cas par exemple de certains villages de Koporo-Pen, au sud de Koro. Entretien de Crisis Group, ancien élu de Koro, Bamako, avril 2019. Hide Footnote

A partir de 2018, les organisations de la société civile peul, mais aussi plusieurs rapports d’organisations de défense des droits humains, accusent Dana Ambassagou d’être responsable d’attaques meurtrières visant des civils peul.

Initialement, Dana Ambassagou se dit opposé uniquement aux jihadistes accusés de semer la terreur en milieu dogon. Cependant, le fait que les jihadistes soient en majorité d’ethnie peul conduit les membres de Dana Ambassagou à dénoncer la complicité des civils peul avec les jihadistes et à pratiquer l’amalgame. A partir de 2018, les organisations de la société civile peul, mais aussi plusieurs rapports d’organisations de défense des droits humains, accusent Dana Ambassagou d’être responsable d’attaques meurtrières visant des civils peul.[fn]« Dans le centre du Mali, les populations prises au piège du terrorisme et du contre-terrorisme », Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), novembre 2018 ; « Avant, nous étions des frères : exactions commises par des groupes d’autodéfense au centre du Mali », Human Rights Watch (HRW), décembre 2018 ; « Rapport de l’Expert indépendant sur la situation des droits de l’homme au Mali », Assemblée générale des Nations unies, janvier 2019.Hide Footnote

La direction du mouvement est scindée en deux : une branche militaire, dont l’état-major est dirigé par Youssouf Toloba, un chasseur dozo et ancien milicien de Ganda Izo ; et une branche politique censée servir d’interface avec le monde extérieur, dirigée par Mamadou Goudienkilé, un ancien militaire. Les deux branches, politique et militaire, sont basées près de Bandiagara.[fn]Youssouf Toloba est issu d’une famille de chasseurs traditionnels. Il a appartenu à Ganda Izo, un groupe armé particulièrement actif lors de la crise de 2012. Mamadou Goudienkilé est un capitaine de l’armée malienne à la retraite. Il est chef politique et président de la coordination nationale du mouvement. Jusqu’à récemment, Marcelin Guenguéré, un ancien dirigeant du mouvement estudiantin, était le porte-parole du mouvement. Mais une décision de Youssouf Toloba en date du 6 janvier 2020 l’a démis de sa fonction de porte-parole. Crisis Group est en possession d’une copie de la décision de Dana Amassagou. Hide Footnote La branche militaire concentre l’essentiel du pouvoir. La relation avec la branche politique est souvent tendue.[fn]Ainsi, une tension entre les branches politique et militaire en 2018 a conduit à la scission du mouvement et à l’émergence de Dana Atem, un autre groupe d’autodéfense dogon de moindre envergure. Entretien de Crisis Group, membre fondateur de Dana Atem, Bamako, août 2020.Hide Footnote Dana Ambassagou a réussi à fédérer la majorité des camps de défense villageois, même si le degré de contrôle que le groupe exerce sur chacun varie d’un camp à l’autre. 

Dana Ambassagou finance ses activités en grande partie grâce aux taxes et rançons que le mouvement prélève auprès des villageois et, sans doute, grâce aux pillages des villages et hameaux qu’ils attaquent. Le mouvement fixe fréquemment les montants et la quantité de vivres que chaque village doit fournir en échange de sa protection.[fn]Selon un villageois de la commune de Kassa, entre 2017 et 2019, Dana Ambassagou a exigé de son village le paiement d’un montant équivalent à 7 millions de francs CFA en espèces et en nature. Selon lui, la dernière contribution était de 250 000 francs CFA, cinq sacs de mil et un sac de riz. Un ancien dirigeant de Dana Ambassagou justifie ces réquisitions : « Il faut que les populations comprennent que la gestion d’une guerre est très couteuse. Il faut nourrir les combattants, et les soigner en cas de blessure, leur acheter les minutions… Le rôle des combattants c’est d’accepter de mourir pour protéger la communauté. Il appartient à cette communauté de soutenir les combattants financièrement et matériellement. » Entretiens de Crisis Group, Bamako, juillet et septembre 2019.Hide Footnote Il reçoit aussi des dons de la part des Dogon résidant dans les grandes villes du Mali ou de la diaspora. Au-delà des missions de protection, le mouvement exerce une forme de gouvernance rudimentaire en assurant des formes de justice locale et parfois la distribution d’aide humanitaire.[fn]Entretien de Crisis Group, élu local de Bandiagara, Bamako, novembre 2019.Hide Footnote

Des liens existent entre les autorités maliennes et Dana Ambassagou, mais ce dernier n’est pas une création du gouvernement ni un simple auxiliaire des forces de sécurité. La relation avec les autorités est passée par plusieurs phases. Jusqu’en 2018, elle est faite de collaborations de plus en plus étroites.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien dirigeant de Dana Ambassagou, Bamako, septembre 2019. Crisis Group n’a pas corroboré les allégations selon lesquelles l’Etat a joué un rôle dans la création de Dana Ambassagou. Au contraire, plusieurs membres de la milice et des hauts cadres de l’Etat nient toute implication des autorités dans la création du mouvement. Entretiens de Crisis Group, ancien ministre, ancien membre du bureau politique de Dana Ambassagou, et ancien Premier ministre, Bamako, respectivement janvier, septembre, et décembre 2019.Hide Footnote Des chasseurs dogon servent d’éclaireurs et d’informateurs aux militaires maliens opérant dans la zone. La coopération s’est ensuite faite plus ambitieuse. Il semble que le gouvernement de l’ancien Premier ministre Soumeylou Boubèye Maiga (décembre 2017-avril 2019) ait élaboré un plan associant Dana Ambassagou aux efforts de sécurisation et de lutte contre le terrorisme. Ce plan n’a jamais été rendu public, mais Youssouf Toloba a reconnu son existence.[fn]Dans un entretien récent, Youssouf Toloba regrette l’abandon par le gouvernement actuel de l’accord que son mouvement a signé avec le gouvernement précédent de Soumeylou Boubèye pour lutter contre le terrorisme et sécuriser la zone exondée. Bréhima Sogoba « L’accord entre nous et Soumeylou Boubèye Maiga n’a pas été respecté », Indicateur du Renouveau, 4 mai 2020.Hide Footnote

A partir du début de l’année 2018, la dénonciation par des organisations internationales des abus commis par Dana Ambassagou contre des civils crée des tensions entre le mouvement et le gouvernement. Dès juillet 2018, des militaires brûlent des dizaines de motos appartenant aux combattants de Dana Ambassagou, les accusant de ne pas respecter l’interdiction de port d’armes et de circulation à moto décrétée par l’Etat.[fn]« Communiqué du mouvement Dan Na Amba Sagou », 14 juillet 2018, signé par Youssouf Toloba, fait à Toungoulou, cercle de Bandiagara.Hide Footnote Les relations entre Dana Ambassagou et le gouvernement se tendent davantage au lendemain du massacre du village peul d’Ogossagou en mars 2020, dans lequel le mouvement serait, selon certains, impliqué.[fn]« Conclusions préliminaires de la mission d’enquête spéciale sur les graves atteintes aux droits de l’homme commis à Ogossagou, 23 mars 2019 », communiqué, Minusma, 2 mai 2019.Hide Footnote Sous la pression des partenaires internationaux et des associations peul, le gouvernement dissout le mouvement. Dana Ambassagou nie toute responsabilité dans ces attaques et refuse la dissolution tant que l’Etat malien ne sera pas en mesure de sécuriser les communautés dogon.[fn]Mohamed Naman Keita, « Dissolution de Dana Ambassagou : la réplique de Youssouf Toloba », Le 22 Septembre, 28 mars 2019.Hide Footnote Le mouvement accuse même l’armée malienne d’avoir bombardé ses positions à trois reprises en 2018 et 2019.[fn]F. Coulibaly, « Mali: le bombardement de sa base, le Dan Na Ambassagou accuse le gouvernement », Le Fondement, 16 septembre 2019. Hide Footnote

Paradoxalement, la pression du gouvernement malien et de la communauté internationale sur le groupe suscite un vaste mouvement de soutien à Dana Ambassagou de la part des mouvements associatifs dogon. Dana Ambassagou prend prétexte des attaques contre des villages dogon par de présumés assaillants peul, dont celle de Sobane Dah en juin 2019, pour justifier la continuation de son existence et consolider un peu plus son ancrage populaire.[fn]Dans un communiqué rendu public le 10 juin 2019, le jour de l’attaque, Dana Ambassagou considère l’attaque de Sobane Dah comme « une déclaration de guerre » dont il prend acte, « rassure les populations de sa disponibilité à assurer davantage leur sécurité » et « invite tous les fils du pays dogon à la solidarité pour réussir… la survie de nos populations et de la liberté du pays dogon ». « Mali : communiqué Dan Na Ambassagou », Maliactu.net, 10 juin 2019. Hide Footnote

Milicien Dozo, dans le village de Sangha, en pays Dogon, Le 19 Novembre 2019, regions de Mopti, Mali. Amaury Blin / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

C. Les groupes d’autodéfense peul

La violence perpétrée par Dana Ambassagou contre des civils peul pousse certains d’entre eux à s’organiser en groupes de vigilance pour protéger leurs villages, mais non sans difficulté.[fn]D’anciens miliciens tels que Oumar Aldjanna ou Hama Foune ont affirmé avoir constitué des milices peul au centre du Mali, mais ils peinent à donner la preuve de leur existence sur le terrain.Hide Footnote En effet, les jeunes peul voulant rejoindre ces groupes d’autodéfense se trouvent pris entre deux feux. D’une part, les militaires maliens sont accusés d’assimiler tout peul portant une arme aux jihadistes, les rendant passibles d’arrestation, de désarmement forcé et parfois d’exécution extrajudiciaire.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste peul, Bamako, novembre 2019.Hide Footnote D’autre part, pour les jihadistes, tout peul en arme qui vit dans leurs zones de contrôle et qui ne les rejoint pas constitue un danger potentiel, un éventuel ennemi qui pourrait collaborer avec l’armée ou les forces antiterroristes pour les combattre. Des personnalités peul influentes ont engagé des initiatives pour soutenir d’anciens miliciens ayant combattu au sein des groupes armés au Mali et à l’extérieur dans le but de constituer des groupes d’autodéfense peul non jihadistes.[fn]La seule milice peul non jihadiste présente dans la zone exondée est celle dirigée par Sékou Allaye Bolly, membre du Mouvement de salut de l’Azawad, mouvement signataire de l’accord d’Alger, qu’il représente dans la région de Mopti. Le chef de file de ce mouvement définit ses objectifs en lien avec le processus de désarmement, démobilisation et réintégration et refuse d’engager des offensives contre Dana Ambassagou ou pour la protection des Peul. Entretien de Crisis Group, dirigeant d’une milice peul du centre du Mali, Bamako, août 2019.Hide Footnote

On constate de plus en plus la présence de personnes en armes dans les villages peul qui s’organisent pour protéger leurs communautés ou s’attaquer aux villages dogon.

Depuis les attaques d’Ogossagou en mars 2019, des dirigeants locaux de la communauté peul négocient à la fois avec les militaires et les jihadistes pour qu’ils acceptent la présence de groupes d’autodéfense dans les campements ou villages peul.[fn]Entretien de Crisis Group, chef de file communautaire peul originaire du sud de Bankass, impliqué dans ces négociations entre jihadistes et militaires, Bamako, novembre 2019.Hide Footnote On constate de plus en plus la présence de personnes en armes dans les villages peul qui s’organisent pour protéger leurs communautés ou s’attaquer aux villages dogon. Les groupes jihadistes, qui s’impliquent aussi davantage dans les conflits locaux de la zone exondée, tolèrent de plus en plus leur présence. Les deux opèrent souvent côte à côte, au point qu’il est parfois difficile de faire la différence entre eux.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste peul originaire de Koro, Bamako, novembre 2020.Hide Footnote Ces groupes armés peul sont aussi souvent considérés comme responsables de plusieurs attaques visant des civils dogon. Leur montée en puissance, à partir de 2019, a coïncidé avec une augmentation substantielle des attaques de grande ampleur ciblant des villages dogon.[fn]Un activiste peul impliqué dans la mise en place des groupes de vigilance assume et justifie les attaques contre les civils dogon : « Nous avons dit à nos jeunes de faire exactement comme les miliciens dogon ; de s’attaquer aux femmes et enfants dogon de la même façon que Dana Ambassagou tue nos femmes et nos enfants ». Il ajoute : « Tant que les Dogon ne ressentent pas la douleur que nous ressentons en perdant les nôtres, ils n’arrêteront pas de nous attaquer ». Entretien de Crisis Group, Bamako, novembre 2019.Hide Footnote

En d’autres termes, les groupes armés non jihadistes recrutant parmi les populations peul sont moins structurés et constituent une force moins importante que les jihadistes ou Dana Ambassagou. Il est difficile d’anticiper la manière dont ils pourraient évoluer, et leur avenir dans un éventuel processus de désarmement est incertain.

D. Le rôle de la diaspora et des acteurs politiques

L’intervention d’acteurs extérieurs au conflit, qu’il s’agisse d’acteurs politiques, de membres de la société civile, ou de membres des diasporas peul et dogon à l’étranger a contribué à renforcer une interprétation communautaire du conflit. Par ailleurs, l’instrumentalisation politique des violences, en particulier lors des élections présidentielles de 2018 et législatives de 2020, a polarisé les discours politiques et accentué la communautarisation du conflit.[fn]Dans les zones concernées, les populations locales sont généralement capables de faire la différence entre les membres de la communauté adverse avec qui ils sont en conflit et ceux qui ne sont pas impliqués ou même ceux avec qui ils sont amis. Ces nuances disparaissent au fur et à mesure que des acteurs plus éloignés du conflit s’y impliquent, via les réseaux sociaux notamment. Entretien de Crisis Group, représentant de Tapital Pulaaku à Mopti, Sévaré, janvier 2019.Hide Footnote

Des membres de Tapital Pulaaku et Guina Dogon, deux organisations de promotion des cultures peul et dogon respectivement, ont joué un rôle controversé. Si les deux organisations prônent officiellement la retenue et la réconciliation entre Peul et Dogon, le discours de leurs dirigeants s’est souvent polarisé sous l’influence de leurs branches jeunes et plus fougueuses.[fn]Les responsables de Tapital Pulaaku ont accusé la milice Dana Ambassagou de perpétrer un « génocide » contre la communauté peul. De son côté, un chef de file de Guina Dogon confie à Crisis Group : « La vérité c’est que le problème vient d’eux [les Peul]. Ce sont eux qui sont contre les Bambara à Djenné, contre les Bozo au Macina, contre les Tamashek à Ménaka». Entretien de Crisis Group, Bamako, août 2019.Hide Footnote De même, des associations de jeunes Peul ou Dogon ont fortement contribué à polariser le débat à travers les réseaux sociaux, en ouvrant notamment des forums sur Facebook où des participants commentent sans filtre chaque attaque perpétrée.[fn]On en trouve des exemples sur des pages Facebook comme « Jeunesse Tapital Pulaaku-Mali » ou encore « Le Pays Dogon ».Hide Footnote Des discussions houleuses et des messages de haine y prolifèrent quotidiennement. Ceux qui participent à ces débats ne sont pas nécessairement originaires de la zone exondée. Eloignés du conflit et s’informant largement à travers les réseaux sociaux, certains d’entre eux prônent un discours va-t-en-guerre sur une base ethnique.[fn]Dans un enregistrement audio largement partagé sur les réseaux sociaux, un Dogon, se présentant comme Ibrahima Guindo, basé à Abidjan en Côte d’Ivoire, dit ceci : « Depuis le début du conflit, j’avais dit qu’il fallait exterminer les Peul du pays dogon. Il n’y aura jamais de paix sans cela… Tant qu’on n’exterminera pas les Peul du pays dogon il n’y aura jamais la paix… Tant qu’il restera un seul hameau peul dans le pays dogon, la paix vous sera haram [interdite]. Il faut le savoir et le comprendre ». Enregistrement audio en possession de Crisis Group.Hide Footnote

Des acteurs politiques ont également joué la carte communautaire sur le terrain à des fins électorales. Lors de la campagne présidentielle de 2018, des responsables politiques locaux ont instrumentalisé les identités ethniques des candidats pour mobiliser les votes.[fn]Ainsi lors du second tour qui a opposé Ibrahim Boubacar Keïta et Soumaila Cissé, des soutiens des candidats ont fait jouer le fait que Soumaila Cissé a un patronyme peul alors qu’Ibrahim Boubacar Keïta porte un nom manding, perçu comme plus proche des Dogon. Entretien de Crisis Group, ancien membre du bureau politique de Dana Ambassagou, Bamako, septembre 2019.Hide Footnote Plus récemment, lors des élections législatives de mars et avril 2020, des membres influents de Dana Ambassagou, dont l’ancien porte-parole Marcelin Guenguéré et l’activiste Hamidou Djimdé, fervent défenseur du mouvement dans les médias et sur les réseaux sociaux, se sont portés candidats aux élections dans la circonscription de Koro au nom d’une liste indépendante appelée « Le Mali qui bouge, Alliance Ama-Kéné ». Au cours de leur campagne, ces candidats ont joué sur l’antagonisme entre Dogon et Peul pour mobiliser le vote, en se présentant comme des chasseurs protecteurs des Dogon contre les Peul.[fn]Dans une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux, on voit Marcelin Guenguéré dire en langue dogon lors d’un meeting électoral : « C’est vrai que les chasseurs sont vos défenseurs, votez la liste que voici. Cet épervier [en référence à l’emblème de leur liste] n’est pas un épervier qui prend les poussins, mais un épervier qui prend les Peul.… Votez l’épervier ! Si vous votez autre chose, vous êtes peul, et les chasseurs savent ce qu’ils doivent faire des Peul, que Dieu vous préserve ». Enregistrement vidéo en possession de Crisis Group, traduction obtenue dans Mamadou Sagara, « Appel au meurtre des peuls à Koro », Jeunesse Tapital Pulaaku-Mali, 25 avril 2020. Hide Footnote Ce discours a eu du succès ; la liste du « Mali qui bouge » a été élue dans le cercle de Koro à l’issue du second tour des législatives tenu en avril 2020.[fn]Arrêt n° 2020-04/CC-EL du 30 Avril 2020 portant proclamation des résultats définitifs du deuxième tour de l’élection des députés à l’Assemblée nationale.Hide Footnote

Un nombre grandissant de villages peul et dogon refusent de céder à la rhétorique communautaire du conflit.

En même temps, un nombre grandissant de villages peul et dogon refusent de céder à la rhétorique communautaire du conflit.[fn]Certains villages dogon qui avaient connu un conflit communautaire d’ordre foncier dogon-dogon ont refusé d’adhérer à Dana Ambassagou. C’est le cas par exemple de certains villages de Koporo-Pen, au sud de Koro. Entretiens de Crisis Group, ancien élu de Koro, activiste dogon originaire de Kassa, janvier et août 2019. Par ailleurs, des villages tels que Berdossou et Sogou (cercle de Koro) et Borko (cercle de Bandiagara) ont ouvertement refusé d’adhérer à Dana Ambassagou. En réaction, le mouvement a imposé des amendes et même attaqué des villageois. En juillet 2020, à Berdossou, des affrontements armés ont eu lieu entre Dana Ambassagou et des villageois dogon. Entretien de Crisis Group, activiste peul originaire de Diankabou, via messagerie Whatsapp, avril 2020.Hide Footnote Non seulement, il existe des zones où Peul et Dogon continuent de cohabiter, mais on trouve davantage de villages dogon qui refusent l’implantation de camps de Dana Ambassagou et qui, pour se protéger des représailles de celui-ci, vont jusqu’à recourir aux combattants peul pour se protéger.[fn]A Borko, les villageois ont refusé de payer les amendes de Dana Ambassagou. Face aux menaces du mouvement, les villageois dogon ont eu recours aux groupes armés jihadistes majoritairement peul pour les protéger. Un accrochage entre les deux groupes armés près du village en mars 2020 a fait plus de 100 morts. Entretien téléphonique de Crisis Group, habitant du nord de Koro, avril 2020.Hide Footnote On assiste aussi à des cas de retours de villageois peul installés en milieu dogon et qui avaient fui suite aux violences.[fn]Dans le village de Deh (cercle de Bandiagara), la population peul a fui les violences. Récemment, elle est revenue s’installer sous la protection de la communauté dogon du village. Entretien téléphonique, habitant du nord de Koro, avril 2020.Hide Footnote

L’importance de la dimension communautaire de la violence continue de faire débat : certains analystes la rejettent en soulignant que la violence n’est pas liée à un antagonisme entre les communautés. Des acteurs locaux répètent souvent que « les communautés n’ont pas de problèmes entre elles ».[fn]Entretien de Crisis Group, responsables de Guina Dogon et Tapital Pulaaku, Bamako, août 2019.Hide Footnote Pourtant, l’appartenance communautaire joue bien un rôle central dans la manière dont se mobilisent les groupes violents ainsi que dans la cristallisation de violences spécifiques à l’égard des civils. Alors qu’au début beaucoup rejetaient les discours bellicistes à base communautaire, la dynamique de communautarisation du conflit s’est progressivement imposée à un grand nombre d’acteurs.

V. Initiatives gouvernementales et internationales pour sortir de la crise

Le gouvernement du Mali et ses partenaires internationaux, notamment la Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma) déployée dans le centre du Mali, ne sont pas restés inactifs face à la montée des violences dans la zone exondée. Leurs actions se sont articulées autour de quatre axes majeurs : dialogue inclusif ; sécurisation et redéploiement de l’Etat ; désarmement et démobilisation et réhabilitation des groupes d’autodéfense et de tous les éléments armés souhaitant rejoindre le processus ; et enfin,lutte contre l’impunité. Afin d’apporter une réponse appropriée, le gouvernement a notamment créé un service administratif, le cadre politique de gestion de la crise au centre du Mali, dirigé par le Premier ministre, pour coordonner les efforts politiques et militaires du gouvernement comme des partenaires internationaux.[fn]Décret n°2019-0423/PM-RM du 19 juin 2019.Hide Footnote Cependant, ces efforts ont jusqu’ici été peu concluants.

A. Le dialogue au cœur du dispositif

La promotion du dialogue entre communautés et entre groupes armés est depuis 2017 un élément central des initiatives de sortie de crise dans la zone exondée. Plusieurs acteurs, dont le gouvernement, des ONG de médiation, des organisations locales et des associations de ressortissants du centre du Mali, soutiennent de telles initiatives de dialogue en vue de promouvoir la paix. Cependant, mal coordonnées et souvent en concurrence, ces initiatives peinent à être efficaces.

Au sein du gouvernement, plusieurs ministères, y compris la primature, le ministère de la Réconciliation nationale et celui de l’Administration territoriale, ont engagé des actions de dialogue afin de trouver une issue aux conflits locaux dans la zone exondée. Dès 2017, le ministère de la Réconciliation nationale a mis en place la Mission d’appui à la réconciliation nationale (MARN), chargée de mettre fin au conflit et de faciliter un retour à la paix. Dans la région de Mopti, la MARN, à travers son équipe régionale d’appui à la réconciliation (ERAR) et des comités locaux, intervient dans les villages où se produisent des attaques pour apaiser les tensions entre groupes belligérants et entre leurs communautés.[fn]En mars 2018, l’ERAR de Mopti a mené plusieurs missions à Koro et Bankass pour promouvoir la paix et la cohésion entre Peul et Dogon. Entretien de Crisis Group, membre de l’ERAR de Mopti, Bamako, septembre 2019. Hide Footnote Le ministère de l’Administration territoriale (MAT), à travers le gouverneur et les préfets, organise de son côté des forums pour la paix, la réconciliation et le dialogue intercommunautaire. Entre avril et mai 2019, une quarantaine de rencontres de ce type ont été organisées dans les cercles et les communes de la région.[fn]Entretien de Crisis Group, haut cadre du ministère de l’Administration territoriale, Bamako, octobre 2019.Hide Footnote

De son côté, l’ancien Premier ministre Boubou Cissé (avril 2019-août 2020), à l’instar de son prédécesseur Soumeylou Boubèye Maiga, a multiplié les séjours dans la zone exondée en vue de faire avancer la paix grâce au dialogue intercommunautaire. Son approche est différente de celles des ministères. Il a notamment initié des missions de réconciliation s’appuyant sur les élites issues de la zone mais basées à Bamako, ainsi que des personnalités locales. A partir de juillet 2019, ces missions ont sillonné les cercles de Koro, Bankass, Bandiagara et Douentza afin de chercher des pistes concrètes de sortie de crise dans les zones où le conflit local à base communautaire fait rage.[fn]Les missions de réconciliation du Premier ministre Boubou Cissé se sont déroulées entre juillet et août 2019. Elles étaient pilotées par deux personnalités influentes de la zone exondée : l’opérateur économique Saydou Natoumé, côté dogon, et le banquier Babaly Bah, côté peul. Elles ont mobilisé des équipes mixtes dogon et peul composées d’élus locaux et nationaux, d’acteurs de la société civile et de notables des communautés. Ces équipes ont séjourné dans les localités de la zone exondée pour lancer une dynamique de dialogue intercommunautaire. Mais, n’ayant duré que quelques jours et n’étant pas suivies d’actions concrètes, ces missions n’ont pas eu d’impact durable sur la violence. Entretiens de Crisis Group, membres des missions de réconciliation, Bamako, janvier, août et septembre 2019.Hide Footnote Une période d’accalmie temporaire en juillet et août 2019 a fait suite au passage de ces missions, mais elle semble être due en grande partie à la saison des pluies, qui correspond habituellement à une période d’apaisement. D’ailleurs, dès novembre, les violences ont repris.

Le gouvernement a aussi mandaté des ONG spécialisées dans la médiation pour faciliter le dialogue entre les communautés et entre les groupes armés.

Le gouvernement a aussi mandaté des ONG spécialisées dans la médiation pour faciliter le dialogue entre les communautés et entre les groupes armés. En particulier, le Centre pour le dialogue humanitaire (HD, selon le sigle anglais) a organisé plusieurs forums et réunions de concertation, dont certains ont débouché sur la signature d’accords de cessez-le-feu entre milices peul (non jihadistes) et dogon, ainsi que des accords entre chefs de villages peul et dogon du cercle de Koro.[fn]Rapport de Crisis Group, Parler aux jihadistes, op. cit.Hide Footnote Certaines de ces initiatives conduites par HD sont très localisées et demeurent souvent à l’échelle communale. Elles permettent aux acteurs locaux de s’investir durablement jusqu’à aboutir à des signatures de cessez-le-feu locaux entre groupes belligérants. C’est le cas par exemple des accords de paix de Baye et Ouenkoro (cercle de Bankass) signés respectivement en juillet et août 2019. D’autres acteurs internationaux, dont la Minusma ou encore l’ONG Search for Common Ground, ont des équipes sur le terrain qui contribuent aux efforts de médiation entre les parties en conflit.[fn]La Minusma, en collaboration avec les ERAR, a conduit des processus de médiation dans la zone, notamment à Diankabou et Dioungani dans le cercle de Koro. Entretien de Crisis Group, agent de la Minusma, octobre 2019.Hide Footnote

Des personnalités influentes originaires de la zone exondée ont créé la Commission d’organisation de la concertation familiale et sociale sur la crise du centre du Mali, à travers laquelle ils ont engagé des actions de médiation entre groupes armés peul et dogon. Grâce à leurs efforts, un accord de cessez-le-feu a été signé en juillet 2019 entre le porte-parole de Dana Ambassagou à l’époque, Marcelin Guenguéré, et le chef de milice peul Sékou Bolly.[fn]Communiqué conjoint de Marcelin Guenguéré et Sékou Bolly, le 1er juillet 2019 à Sévaré.Hide Footnote Cependant, cet accord a aussitôt été rejeté par le chef militaire de Dana Ambassagou, Youssouf Toloba, qui n’y était pas associé. Il n’a donc pas eu d’effet concret sur le terrain.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la commission d’organisation de la concertation familiale et sociale sur la crise du centre du Mali, Bamako, août 2019.Hide Footnote

Malgré l’implication de différentes parties prenantes dans les actions en faveur du dialogue, celles-ci font face à plusieurs obstacles et leur impact global reste mitigé. D’abord, les initiatives de dialogue sont censées être complémentaires, mais elles sont engagées par divers acteurs ayant des visées différentes. Elles souffrent d’un manque de coordination et semblent souvent se faire concurrence.[fn]Selon un membre de l’équipe régionale de la MARN basé à Mopti : « Le dialogue est devenu un véritable marché public. Beaucoup d’acteurs se ruent dessus, parfois sans mandat et sans aucune légitimité, parce qu’il y a des financements, donc “il y a à boire et manger” là-dedans. Aujourd’hui, chaque rencontre communautaire se fait au nom du dialogue et de la réconciliation ». Entretien de Crisis Group, septembre 2019.Hide Footnote Par exemple, les initiatives engagées par la MARN et le MAT se déroulent souvent dans les mêmes localités et s’appuient sur les mêmes acteurs locaux, mais avec un niveau de coordination minimal entre elles. Souvent, il semble que ces initiatives cherchent à servir les visées politiques concurrentielles des ministres en charge de ces deux départements plutôt qu’à insuffler une réelle dynamique de dialogue local.[fn]Un haut cadre de la primature déclare : « Chaque ministre veut briller. Chacun veut être associé à telle ou telle action d’éclat ». Entretien de Crisis Group, Bamako, septembre 2019.Hide Footnote Conscient de ces difficultés de coordination, le gouvernement, à travers le cadre politique de la gestion de la crise au centre du Mali, tente de reprendre la main sur ces initiatives de dialogue, afin de les harmoniser. Mais les résultats de ces efforts se font toujours attendre.

Ensuite, ces initiatives se limitent, en général, à des discussions entre les acteurs en conflit en vue de parvenir à une accalmie. Elles sont souvent épisodiques et rarement suivies d’actions concrètes visant à s’attaquer aux causes profondes du conflit. Par conséquent, même lorsqu’elles débouchent effectivement sur un cessez-le-feu, elles peinent à avoir un effet durable.

Depuis janvier 2020, le gouvernement a ouvert la porte à un dialogue avec les jihadistes maliens, mais il est encore trop tôt pour en déterminer l’impact sur le terrain.

Enfin, la plupart des accords excluent les jihadistes ou ne les associent qu’indirectement. Les rares accords localisés, comme ceux de Baye et Ouenkoro, qui impliquent — quoiqu’indirectement — les jihadistes, semblent avoir permis de réduire la violence, au moins temporairement, contrairement aux accords qui les excluent.[fn]Les niveaux de violence ont significativement baissé dans la zone de Baye et Ouenkoro, au deuxième semestre de l’année 2019, à la suite de la signature des accords. Entretien de Crisis Group, membre d’une ONG de médiation, septembre 2019.Hide Footnote Jusqu’à récemment, le gouvernement rejetait officiellement la possibilité de dialoguer avec les jihadistes, et la communauté internationale se montre quant à elle réticente à soutenir de telles initiatives.[fn]Rapport de Crisis Group, Parler aux jihadistes, op. cit.Hide Footnote Depuis janvier 2020, le gouvernement a ouvert la porte à un dialogue avec les jihadistes maliens, mais il est encore trop tôt pour en déterminer l’impact sur le terrain.[fn]Ces accords visent, en général, à trouver un modus vivendi autour duquel les belligérants peuvent s’accorder pour cesser la violence, mais ils ne traitent pas des problèmes de fond. Les ONG de médiation critiquent les autorités maliennes, qui ne s’investissent pas dans le soutien à ces accords, alors qu’en redéployant les services de l’Etat et en garantissant l’impartialité et la probité de ses fonctionnaires après l’obtention de trêves locales, les autorités maliennes pourraient contribuer à pérenniser les processus de réconciliation entre les communautés. Entretien de Crisis Group, dirigeant d’une ONG de médiation, Niamey, février 2020. Pour la déclaration du président Keïta sur le dialogue avec les jihadistes, voir Christophe Boisbouvier et Marc Perelman, « Le président malien IBK annonce un dialogue avec des chefs jihadistes », RFI, 10 février 2020.Hide Footnote

De leur côté, les jihadistes n’attendent pas que l’Etat fasse le premier pas pour mettre en place leurs propres initiatives. Après avoir pris le dessus sur les chasseurs de Dana Ambassagou, notamment au nord de Koro, ils ont initié des discussions avec les notables locaux de la communauté dogon en vue du rétablissement d’une paix locale. Pour cela, les jihadistes posent leurs conditions aux villageois dogon, notamment : ne pas interférer dans le combat qui oppose les jihadistes à l’Etat malien ; déposer leurs armes ; renoncer aux actes de vengeance liés aux violences passées ; et ne pas réclamer la restitution des biens volés, en particulier le bétail. Plusieurs villages dogon des cercles de Koro et de Bandiagara ont accepté ces conditions qui permettent de lancer la saison des cultures, mais beaucoup d’autres rejettent encore ce qu’ils considèrent comme un diktat des jihadistes.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes peul originaires du cercle de Koro, via messagerie Whatsapp, septembre 2020. Pour plus de détails sur les initiatives de paix conduites par les jihadistes, voir Célian Macé, « Au Mali, les jihadistes se font parrains de la paix », Libération, 21 septembre 2020.Hide Footnote

B. Efforts de sécurisation

Alors que le gouvernement poursuit le dialogue, il a fait de la sécurisation un axe prioritaire de sa stratégie de sortie de crise. Cette stratégie, incarnée dans le Plan de sécurisation intégrée des régions du centre (PSIRC), a été élaborée en 2017 et mise en œuvre à partir de février 2018. Elle vise à associer efforts de sécurisation, retour des services publics et actions de développement dans les régions du centre. Dès 2018, dans le cadre de cette stratégie, des forces de défense et de sécurité ont installé des bases avancées dans les zones les plus affectées par les violences, y compris à Diankabou, Dioungani et Dinangourou dans le cercle de Koro ; Sokoura, Baye et Diallasagou à Bankass ; et Mondoro à Douentza.[fn]Entretien de Crisis Group, cadre du gouvernorat de Mopti, Mopti, janvier 2019.Hide Footnote Ces nouvelles bases s’ajoutent à celles déjà existantes, notamment dans les chefs-lieux de cercles. 

Cette dynamique de sécurisation se poursuit et s’intensifie. En juillet 2019, le gouvernement a annoncé un déploiement supplémentaire de 3 500 membres des forces de défense et de sécurité dans la zone.[fn]« Mali : Boubou Cissé annonce des mesures sécuritaires dans le centre »,  RFI, 8 juillet 2019. En novembre 2019, le président Keïta a annoncé qu’il était nécessaire d’opérer un changement stratégique dans l’action militaire pour privilégier l’action offensive. Voir Aissatou Diallo, « Mali : la nouvelle stratégie militaire annoncée est-elle à la hauteur des enjeux ? », Jeune Afrique, 15 novembre 2019.Hide Footnote En outre, en janvier 2020, le gouvernement a lancé une nouvelle opération militaire intitulée « Maliko », qui a pour objectif de reprendre le contrôle des territoires et d’imposer l’Etat de droit, notamment au centre du pays. Cependant, le renforcement des opérations militaires s’accompagne d’accusations d’exactions extrajudiciaires visant des civils, notamment peul. Les militaires assimilent souvent ces derniers à des jihadistes ou à des personnes qui collaborent avec les jihadistes.[fn]L’organisation HRW et la FIDH ont documenté plusieurs cas d’exactions extrajudiciaires commises par les forces de sécurité maliennes. Pour plus de détails, voir « Combien de sang doit encore couler ? », HRW, février 2020 ; et « Dans le centre du Mali les populations prises au piège du terrorisme et du contre-terrorisme », FIDH, novembre 2018.Hide Footnote

Par ailleurs, depuis le lancement de cette opération, les forces armées ont abandonné plusieurs positions avancées pour se replier progressivement vers de grandes garnisons, y compris dans la zone exondée.[fn]Fin janvier, les forces de défense et de sécurité se sont notamment retirées de leurs positions à Diankabou et Dioungani, deux zones où les violences contre les civils ont été importantes. En février 2020, le retrait de l’armée du village d’Ogossagou a permis à des assaillants suspectés d’être peul d’y commettre un second massacre. Voir « Le village d’Ogossagou dans le centre du Mali, cible d’une nouvelle attaque », Le Monde et AFP, 14 février 2020. D’ailleurs, le repli des forces de défense et de sécurité concerne aussi bien des postes avancés au centre que ceux du nord. Hide Footnote Ce repli signale sans doute un changement stratégique de la part d’un gouvernement qui choisit de ne plus disperser ses forces sur des positions immobiles difficiles à défendre, privilégiant plutôt une action militaire mobile et offensive à partir de bases plus importantes.[fn]En novembre 2019, le président Keïta a annoncé la nécessité d’un changement stratégique dans l’action militaire pour privilégier l’action offensive. Voir Aissatou Diallo, « Mali : la nouvelle stratégie militaire annoncée est-elle à la hauteur des enjeux ? », Jeune Afrique, 15 novembre 2019.Hide Footnote Si les forces armées maliennes tentent de revenir dans certaines des zones qu’ils ont abandonnées, ce changement de stratégie est une tentative de s’adapter à la pression des insurgés jihadistes, qui multiplient les attaques meurtrières contre des camps militaires avancés. 

D’autre part, le plan de sécurisation s’est révélé inadapté à la crise dans la zone exondée. Elaboré pour faire face à la violence jihadiste, notamment dans le Macina (la partie inondée du delta intérieur du fleuve Niger), il ne tient pas suffisamment compte de la problématique des violences à base communautaire. Ce plan, censé constituer la réponse intégrée du gouvernement, est critiqué, y compris par une partie des autorités civiles en charge de le mettre en œuvre, qui déplorent l’accent trop fort mis sur les réponses sécuritaires dans le contexte d’une crise multidimensionnelle.[fn]Entretien de Crisis Group, haut cadre de la primature, Bamako, septembre 2019.Hide Footnote Les autres ministères qui devaient aussi intervenir pour améliorer la gouvernance et promouvoir le développement local ont été incapables de mettre en œuvre et de coordonner leurs actions locales en vue de mettre en place les volets non sécuritaires de la stratégie.[fn]Selon un haut cadre de la primature, le PSIRC est plus un programme qu’une stratégie. Mais le problème le plus important est qu’il met trop l’accent sur l’aspect sécuritaire, et que son objectif prioritaire est la lutte contre le terrorisme. C’est pourquoi le ministère de la Sécurité était au cœur de sa mise en œuvre. Entretien de Crisis Group, Bamako, septembre 2019.Hide Footnote

La SSCM met notamment l’accent sur l’amélioration de la gouvernance afin d’établir un nouveau lien de confiance entre l’Etat et les populations.

Conscient de ces limites, le gouvernement a élaboré en décembre 2019, à travers le cadre politique de la gestion de la crise au centre du Mali, une nouvelle stratégie, la stratégie de stabilisation du centre du Mali (SSCM). Celle-ci se démarque du PSIRC en donnant plus d’importance aux dimensions politiques de la crise. Elle met notamment l’accent sur l’amélioration de la gouvernance afin d’établir un nouveau lien de confiance entre l’Etat et les populations.[fn]« Stratégie de stabilisation du centre du Mali », Secrétariat permanent du cadre politique de gestion de la crise au centre du Mali, décembre 2019.Hide Footnote Contrairement au PSIRC, elle se concentre moins sur l’aspect sécuritaire. La SSCM offre de meilleures perspectives que le PSIRC, mais, au vu du passé récent et des multiples engagements des autorités à redéployer les services de ce dernier sans concrétiser ses promesses, de fortes incertitudes demeurent quant à la capacité du gouvernement à traduire la nouvelle stratégie en actions concrètes. 

Les nouvelles autorités de transition, issues du coup d’Etat du 18 août, n’ont pas encore dévoilé de plan particulier pour leur action dans le centre du pays.[fn]Après plusieurs mois de manifestations contre le régime du président Keïta animées par une coalition de partis d’opposition et de mouvements de la société civile, un coup d’Etat a renversé le président le 18 août 2020. Un Comité national de salut du peuple (CNSP), composé d’officiers, a d’abord pris le pouvoir. Moins d’un mois plus tard, des autorités de transition ont été mises en place au sein desquelles le CNSP conserve une influence importante.Hide Footnote Elles se sont limitées pour le moment à des déclarations générales contenues dans la feuille de route de la transition qui prévoit, pour les régions du centre et du nord du pays, de désarmer les milices d’autodéfense, de redéployer l’Etat, de promouvoir le dialogue entre les communautés, mais aussi d’engager un dialogue avec les « groupes radicaux maliens ».[fn]« Feuille de route de la transition », 12 septembre 2020, document consulté par Crisis Group.Hide Footnote Ces déclarations ont déjà été faites par les précédents gouvernements. Il est encore trop tôt pour savoir quelles directions concrètes les autorités de transition vont suivre, d’autant que l’attention est encore largement concentrée sur le partage des responsabilités politiques à Bamako. Les autorités de transition ont l’occasion d’amorcer un virage ; pour cela, elles devraient rapidement consacrer une attention accrue à la région du centre, et à la zone exondée en particulier, où les violences sont certes moins importantes qu’il y a quelques mois, mais où rien n’est réglé durablement.

Du côté des forces internationales, la force onusienne de stabilisation a renforcé sa présence dans la zone exondée.[fn]Depuis juin 2019, la Minusma a créé un Secteur Centre dans la région de Mopti. Ainsi la région de Mopti, au même titre que Gao, Tombouctou et Kidal, dispose d’un commandement propre ayant pour but d’améliorer la coordination des opérations de protection de civils. Voir « La force de la Minusma crée le Secteur Centre pour rendre efficace sa présence dans la région de Mopti », Minusma, 25 juin 2019.Hide Footnote En 2019, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté un mandat pour la Minusma dont une des priorités est la protection des civils au centre du Mali. Au cours de l’année 2019, la Minusma a lancé plusieurs opérations qui ont couvert les cercles de Bandiagara, Bankass et Koro, souvent en coordination avec l’armée malienne.[fn]Il s’agit notamment des opérations Folon 1 (janvier-mars 2019), Oryx 1 (mars-juin 2019), Oryx 2 (lancée en juillet 2019) et Buffalo (depuis décembre 2019). Pour plus d’informations, voir le site web de la Minusma.Hide Footnote Ces opérations combinent installation de bases opérationnelles temporaires et patrouilles mobiles. Elles visent à apaiser les tensions locales, décourager les belligérants, riposter en cas d’attaques et protéger les escortes de convois, notamment humanitaires. 

Les responsables de la Minusma estiment que leurs efforts ont débouché sur une accalmie relative dans les zones concernées.[fn]Entretien de Crisis Group, haut responsable de la Minusma, Bamako, septembre 2019.Hide Footnote Cependant, si le deuxième semestre de 2019 a été moins violent que le premier, cet apaisement ne semble pas dû exclusivement à la Minusma. Les opérations lancées par celle-ci ont certes eu des effets dissuasifs sur les milices armées, mais d’autres facteurs, comme les missions de réconciliation lancées par le Premier ministre Boubou Cissé ou la restriction des mouvements imposée par la saison des pluies (allant de juin à septembre), ont sans doute également contribué à ce calme relatif et temporaire.

Si la pandémie devait durer, elle pourrait compromettre la capacité des forces onusiennes à maintenir leur niveau de déploiement à l’intérieur du pays.

L’action de la Minusma est compliquée à plus d’un titre. Elle est d’abord contestée dans les zones dogon, en particulier depuis la publication de ses rapports d’enquête judiciaire sur les massacres d’Ogossagou, qui en imputent en partie la responsabilité aux combattants de Dana Ambassagou. En janvier 2020, plusieurs associations de Bandiagara et de Bankass demandent à la Minusma d’évacuer son personnel de la région.[fn]« Lettre du conseil local et communal de la jeunesse du cercle de Bankass au préfet du cercle de Bankass », 3 janvier 2020. Voir aussi « Manifestation contre les Casques bleus au Mali : le gouvernement appelle au calme », RFI, 4 janvier 2020.Hide Footnote Ces associations accusent les forces onusiennes de jouer un double jeu, d’être responsables de viols et de collusion avec les jihadistes, mais elles ne fournissent pas de preuves crédibles étayant ces accusations.[fn]Ces manifestations contre la présence de la Minusma apparaissent dans un contexte général caractérisé par une montée en puissance du sentiment anti-français qui se propage partout au Mali et dans la sous-région. Voir Paul Lorgerie, « Au Mali le sentiment anti-français gagne du terrain », Le Monde Afrique, 10 janvier 2020.Hide Footnote Ensuite, la récente pandémie de Covid-19 limite les capacités de rotation de la Minusma. Si la pandémie devait durer, elle pourrait compromettre la capacité des forces onusiennes à maintenir leur niveau de déploiement à l’intérieur du pays.  

Dernier acteur sécuritaire majeur : l’opération Barkhane. Menée par l’armée française, elle conduit des opérations antiterroristes ponctuelles dans la zone exondée, mais n’y dispose d’aucune base.[fn]La base la plus proche de l’opération Barkhane se trouve à Gossi, dans le Gourma, qui est une zone limitrophe de Douentza. Non seulement la zone exondée est en dehors de la zone d’intervention de Barkhane, mais il semble que les autorités maliennes aient longtemps souhaité limiter l’intervention de forces étrangères au centre du Mali. Entretien de Crisis Group, membre de l’opération Barkhane, Dakar, novembre 2018.Hide Footnote Seules ou en appui des forces maliennes et burkinabé, les forces françaises ont mené plusieurs opérations au cours desquelles des dizaines de jihadistes présumés ont été éliminés, mais cela n’a toutefois pas mis fin à la présence jihadiste ni aux violences locales qui y sont liées.[fn]« Barkhane : Opérations dans la région de Mopti », Ministère des Armées français, 20 février 2020.Hide Footnote Barkhane intervient uniquement dans le cadre du mandat de lutte contre le terrorisme que s’est donné la France et qui identifie les jihadistes comme le seul ennemi à combattre.[fn]La mission Barkhane consiste aussi à appuyer les forces maliennes dans leur combat contre les groupes jihadistes. Entretien de Crisis Group, ancien cadre français en service au Sahel, via messagerie Whatsapp, septembre 2020.Hide Footnote Cela limite délibérément l’implication de la force française dans des conflits d’ordre communautaire. Dans un contexte où tous les groupes armés se rendent coupables de violences à l’égard des civils, un tel positionnement est cependant difficile à tenir. 

Ainsi, la non-implication de Barkhane vis-à-vis de Dana Ambassagou est interprétée par certains comme un parti pris contre les Peul.[fn]Un activiste peul perçoit l’intervention française contre le jihadiste comme une tentative d’affaiblir les Peul en faveur des milices dogon. « Si les Français luttent contre les terroristes, y a-t-il vraiment plus terroriste que Dana Ambassagou, qui massacre femmes, enfants et vieillards » ? Entretien téléphonique de Crisis Group, activiste peul, mai 2019.Hide Footnote La France tient à rester à distance de conflits intercommunautaires qu’elle sait particulièrement difficiles à régler et qui dépassent le cadre du mandat antiterroriste de Barkhane. Cependant, si les violences de grande ampleur reprennent, la France pourrait avoir du mal à justifier le déploiement d’une force se préoccupant uniquement de mener des opérations antiterroristes à proximité d’une région où d’importants massacres de civils sont commis par d’autres acteurs.

C. Désarmer les milices

En dehors des efforts de dialogue et de redéploiement des forces de sécurité, le gouvernement a également engagé des efforts pour désarmer les groupes combattants, sans réel succès jusqu’ici. En décembre 2018, le gouvernement a demandé aux milices et aux chefs traditionnels d’enregistrer les combattants susceptibles de désarmer. Trois mois plus tard, le gouvernement a annoncé que 5 000 combattants issus des différents groupes armés du centre du Mali s’étaient déclarés disposés à désarmer et que, parmi eux, près de 400 avaient déposé les armes.[fn]« Mali: 5000 combattants enrôlés dans le DDR », RFI, 7 février 2019.Hide Footnote Beaucoup ont été cantonnés dans le camp de Soufouroulaye à 15 kilomètres de la ville de Sévaré, dans l’attente du lancement du processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) qui n’a débuté qu’en février 2020, plus d’un an après le lancement de l’opération. Ce retard a poussé nombre de ceux qui avaient déposé les armes à les reprendre et à réintégrer les groupes armés.[fn]D’autres combattants, majoritairement peul, sous la direction de Sékou Bolly, se sont installés à Douentza, Diallassagou et Ogossagou dans le cercle de Bankass. Entretien de Crisis Group, dirigeant d’un groupe armé peul ayant participé au processus de DDR, Bamako, octobre 2019.Hide Footnote

Dans le contexte d’insécurité persistante où ni les forces de sécurité nationales ni les forces internationales ne semblaient en mesure de garantir la sécurité des personnes et des biens, les groupes armés refusaient de désarmer.

En octobre 2019, le gouvernement a lancé un programme de réhabilitation communautaire visant à accueillir des personnes prêtes à désarmer volontairement. Son objectif était d’accueillir 3 387 combattants ou personnes armées susceptibles de rejoindre les milices.[fn]« Situation au Mali : rapport du Secrétaire général », Conseil de sécurité des Nations unies, S/2019/983, décembre 2019.Hide Footnote Cependant, dans le contexte d’insécurité persistante où ni les forces de sécurité nationales ni les forces internationales ne semblaient en mesure de garantir la sécurité des personnes et des biens, les groupes armés refusaient de désarmer, se positionnant comme seuls protecteurs de leurs communautés. Par conséquent, à la fin novembre 2019, alors que la première phase du programme arrivait à son terme, seules 352 personnes s’étaient inscrites pour bénéficier des mesures de réinsertion.[fn]Entretien de Crisis Group, cadre de la Commission nationale de désarmement, démobilisation et réinsertion, Bamako, août 2019.Hide Footnote

En outre, au lendemain des attaques d’Ogossagou, en mars 2019, le gouvernement a ordonné le désarmement de toutes les milices, y compris, si nécessaire, par la force.[fn]Morgane le Cam, « Au Mali, le difficile désarmement des milices », Le Monde, 10 avril 2019.Hide Footnote Il s’est abstenu de le faire jusqu’à présent, en grande partie par crainte des tensions, voire des affrontements que cela pourrait créer avec les groupes refusant de désarmer. L’inaction du gouvernement est en partie compréhensible, mais elle apparait aussi comme un aveu d’impuissance. 

Le gouvernement n’a pas précisé le sort qu’il réservait aux combattants désarmés. Il envisage de proposer des mesures de soutien économique pour permettre aux anciens combattants d’opérer une reconversion professionnelle. Il envisage également d’en intégrer une partie dans les forces de sécurité maliennes, comme il le fait déjà pour une partie des combattants du nord du Mali conformément à l’accord de paix de 2015. Une telle promesse d’intégration, plus que des mesures de soutien économique, pourrait convaincre des groupes armés du centre, surtout ceux qui sont plus proches de l’Etat, de démobiliser. Mais ce n’est pas une solution miracle : l’intégration se heurte notamment aux capacités d’absorption limitées des forces de défense et de sécurité et pourrait aussi déstabiliser les équilibres fragiles trouvés avec les groupes armés du nord du Mali dans le cadre du processus de paix signé en 2015.

D. Renforcer les mécanismes de justice, mettre fin à l’impunité

Conscient que les carences de la justice ont joué un rôle dans le déclenchement des violences, le gouvernement malien, avec l’appui de ses partenaires internationaux, a entrepris des efforts visant à lutter contre l’impunité, mais les résultats sont peu concluants jusqu’ici. 

Les efforts de lutte contre l’impunité achoppent sur plusieurs obstacles. Tout d’abord, la multiplication des incidents submerge rapidement les magistrats de dossiers.[fn]En mai 2019, le pôle traitait plus de 450 cas, dont plus de 200 cas relatifs au terrorisme, 47 relevant de la criminalité transnationale et 206 affaires pénales. Voir « Situation au Mali : rapport du Secrétaire général », op. cit.Hide Footnote Ensuite, l’envoi d’enquêteurs sur les lieux de violence est difficile, en raison de l’insécurité. Un nombre important d’officiers de justice ont fui la zone exondée à cause de l’insécurité. Par ailleurs, les populations s’opposent souvent à l’arrestation des miliciens suspectés d’être les auteurs de violences, qui sont souvent localement perçus comme des protecteurs.[fn]En avril 2019, des habitants de la ville de Koro se sont rassemblés pour empêcher les forces de défense et de sécurité maliennes de procéder à l’arrestation d’un chasseur dogon membre de Dana Ambassagou suspecté d’être impliqué dans l’attaque d’Ogossagou de mars 2019. Voir « Des soldats empêchés d’arrêter un homme soupçonné d’un massacre », Le Figaro et AFP, 14 avril 2019.Hide Footnote Enfin, si l’Etat affiche d’un côté sa volonté de mettre fin à l’impunité, il essaie de l’autre de faciliter le dialogue avec certains protagonistes du conflit, qui se rendent parfois coupables de violences contre les civils. L’Etat est pris dans un dilemme entre sa volonté de promouvoir la paix et la réconciliation et son désir de rendre la justice.[fn]Voir « Mali : une nouvelle loi risque de renforcer la culture de l’impunité autour des violations des droits humains », Amnesty International, 12 décembre 2018.Hide Footnote

Le tribunal de grande instance de Mopti est chargé d’enquêter sur les violences perpétrées contre les civils dans la zone exondée. En 2019, l’Etat a également étendu les compétences du pôle judiciaire spécialisé dans la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, localisé à Bamako, pour inclure dans ses missions les cas graves de violences contre les civils.[fn]En 2015, le gouvernement a mis en place un pôle judiciaire spécialisé dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée, pour traiter ces questions. En juillet 2019 le gouvernement élargit les compétences du pôle pour traiter des cas des violences qui relèvent de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, dont les types de violences qui ont lieu dans la zone exondée. Voir loi n° 2019-050 du 24 juillet 2019 portant modification de la loi n° 01-080 du 20 août 2001, modifiée, portant code de procédure pénale. Hide Footnote Ces deux organes judiciaires ont conduit plusieurs enquêtes après les flambées de violence en 2019, notamment à Koulogon, Ogossagou, Sobane Dah, Yoro et Gangafani. La plupart des enquêtes semblent cependant piétiner, et peu de procès ont eu lieu.[fn]Selon l’organisation HRW, en décembre 2019, la Cour d’assises de Mopti a rendu son jugement dans seulement six affaires – parmi des centaines de cas – de violences locales dans la zone exondée. Dans ces jugements, au moins 60 personnes sont accusées et pas moins de 44 ont été reconnues coupables. Voir « Combien de sang doit encore couler ? Atrocités commises contre des civiles dans le centre du Mali, 2019 », HRW, février 2020.Hide Footnote

VI. Arrêter l’escalade et désamorcer la crise

Les violences locales à base communautaire s’enlisent dans la zone exondée alors que le coup d’Etat militaire contre le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta et la pandémie de Covid-19 ont détourné l’attention de beaucoup d’acteurs vers d’autres priorités liées à la crise politique et sanitaire.[fn]D’après l’université Johns Hopkins, il y avait 2 475 cas de Covid-19 confirmés au Mali (dont 121 décès) en juillet 2020. Centre de ressources sur le coronavirus de l’université Johns Hopkins, consulté le 20 juillet 2020. Hide Footnote Pourtant, pour éviter une nouvelle dégradation de la situation, l’Etat malien a intérêt à reprendre en main la gestion de ce conflit et à insuffler une nouvelle dynamique de sortie de crise. Cela est d’autant plus nécessaire qu’au cours du premier semestre 2020, les attaques se sont intensifiées.

Pour éviter une nouvelle dégradation de la situation, l’Etat malien a intérêt à reprendre en main la gestion de ce conflit et à insuffler une nouvelle dynamique de sortie de crise.

Face aux flambées de violence, les autorités maliennes ont lancé de multiples initiatives qui tardent à se concrétiser – dialogue, sécurisation, désarmement et lutte contre l’impunité. Ces mesures peinent à endiguer la violence non pas parce qu’elles sont inadaptées, mais plutôt parce que leur mise en œuvre est inadéquate (voir section V). Pour les rendre plus efficaces, les autorités de transition récemment mises en place à Bamako doivent s’attacher à mieux harmoniser et à mieux organiser les différentes interventions en cours dans la région du centre. Elles devraient également envisager l’utilisation d’outils complémentaires, jusque-là sous-exploités, notamment en matière de dialogue.

Dans le contexte actuel, la priorité devrait être donnée à la désescalade. Celle-ci est une phase nécessaire sans laquelle il sera difficile d’envisager une réponse structurée à la crise. A moyen terme, il faut stabiliser la zone, d’une part en facilitant le retour d’un Etat régulateur et, d’autre part, en démobilisant les milices armées. A plus long terme, il faudrait favoriser les conditions d’une réconciliation durable en s’attaquant aux causes profondes du conflit, en particulier la gestion de l’accès aux ressources naturelles, notamment foncières. 

A. Arrêter la spirale de la violence : dialogue et sécurisation

A court terme, l’urgence est d’arrêter la spirale de la violence grâce à une meilleure articulation des efforts de dialogue et de sécurisation.

1. Installer des comités de paix locaux

Le dialogue a suscité l’engouement de plusieurs acteurs impliqués dans la recherche d’une solution au conflit qui déchire la zone exondée. Il a été très tôt un instrument central des efforts de sortie de crise. Cependant, le dialogue a jusque-là manqué d’efficacité. Les initiatives du gouvernement telles que les missions de cohésion sociale, lancées en juillet 2019 par le Premier ministre Boubou Cissé, ont été trop éphémères – elles n’ont duré qu’environ une semaine pour la plupart – pour permettre de rétablir la confiance entre des communautés profondément divisées. En revanche, les initiatives localisées telles que celles de Baye et Ouenkoro ont plus de chance de produire des accalmies, car les acteurs locaux s’y investissent plus durablement. Néanmoins, ces initiatives demeurent très localisées et assez isolées les unes des autres. Elles ne permettent pas d’enclencher une dynamique de dialogue à plus large échelle, capable de générer une paix d’ensemble. 

L’Etat malien devrait d’autant plus investir dans ce domaine que les jihadistes lui contestent dorénavant cette place de « faiseur de paix ».

Pour produire des effets plus durables et plus étendus, le dialogue devrait s’établir dans le cadre d’un mécanisme à long terme, mieux structuré et couvrant toute la zone exondée. L’Etat malien devrait d’autant plus investir dans ce domaine que les jihadistes lui contestent dorénavant cette place de « faiseur de paix ». Les autorités maliennes pourraient concevoir un système à deux niveaux : d’une part des comités de paix locaux à l’échelle du village, prenant en compte les spécificités locales du conflit ; d’autre part un comité régional, regroupant l’élite issue de ces communautés, dont celles siégeant à Bamako, qui traiterait des dynamiques plus larges et consoliderait les résultats obtenus localement.

Pour ce faire, l’Etat devrait d’abord favoriser la mise en place progressive de comités de paix dans toutes les localités en conflit ou, le cas échéant, redynamiser ceux qui existent déjà.[fn]Le ministère de la Réconciliation nationale a mis en place des comités locaux de réconciliation dans quelques localités. Mais ces comités peinent à fonctionner correctement, en partie par manque de financement destiné à couvrir les frais de déplacement des membres dans les lieux où se produisent les attaques. Entretien de Crisis Group, membre de l’équipe régionale de la MARN basé à Mopti, Bamako, septembre 2019.Hide Footnote L’idée n’est pas d’ajouter d’autres comités aux nombreuses initiatives déjà existantes, mais plutôt de rationaliser celles-ci en les coordonnant les unes avec les autres et en les intégrant à un système plus large. Les comités locaux devraient être inclusifs et s’ouvrir à des personnalités locales peul et dogon qui jouissent d’une influence locale certaine. Ces comités pourraient être composés des chefs coutumiers et religieux, des élus locaux, des responsables associatifs et des délégués des groupes armés, y compris des éléments jihadistes ou proches de ceux-ci. Associer localement des éléments liés aux jihadistes suscitera certainement des hésitations tant de la part des autorités maliennes que des jihadistes eux-mêmes, mais cela correspond déjà à la réalité des discussions plus informelles entre protagonistes de la crise au niveau local. Il s’agit, qui plus est, d’une démarche moins controversée que d’engager des négociations avec ces groupes à un plus haut niveau politique. 

Ces comités devraient permettre à ces différents représentants, y compris ceux issus des groupes armés, de se rencontrer sans danger pour discuter des problèmes qui alimentent la violence. L’objectif serait de restaurer la confiance entre acteurs et de créer un contexte favorable à la médiation en vue de parvenir à des cessez-le-feu effectifs. Ce type de comité de paix a été testé avec un certain succès dans plusieurs pays frappés par des violences à l’égard des civils, comme récemment en République centrafricaine.[fn]Pour le cas des comités locaux en République centrafricaine, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°277, Dernier accord de paix en RCA : les conditions du succès, 18 juin 2019. Hide Footnote

Ces comités locaux devraient être complétés par un comité régional de paix. Des membres des organisations nationales, Guina Dogon et Tapital Pulaaku y siégeraient ; le comité traiterait des aspects du conflit qui dépassent le cadre local. Par exemple, alors que les comités de paix locaux ouvrent des discussions entre les branches locales des groupes armés, le comité régional pourrait faciliter les discussions entre les autorités et les dirigeants de Dana Ambassagou, de milices peul et même des personnes proches des jihadistes sur des questions liées à la levée des check-points, la démilitarisation de certains espaces, le déploiement de militaires pour la protection des civils et la démobilisation des combattants. Ce comité régional pourrait aussi essayer de désamorcer la communautarisation du conflit en encourageant les élites de communautés peul et dogon – y compris ceux qui alimentent la logique communautaire du conflit et qu’il serait dangereux de maintenir à l’écart de toute tentative de dialogue – à chercher ensemble des mécanismes de résolution du conflit plus constructifs. 

Le secrétariat permanent du cadre politique de la gestion de la crise au centre du Mali pourrait coordonner la mise en place de ces différents comités avec le soutien logistique de la Minusma, déployée au centre et disposant de moyens pour accompagner une telle coordination des efforts de dialogue. Le secrétariat permanent et la Minusma pourraient s’inspirer de l’expérience du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), qui a participé à la mise en œuvre de comités de paix locaux dans plusieurs zones en conflit, y compris au Ghana, en Sierra Leone, au Kenya et en Afrique du Sud. Ces expériences font état des succès tout comme des échecs de ces comités de paix.[fn]Pour plus de détails sur l’expérience du PNUD dans la mise en place de comités de paix locaux, voir aussi Andries Odendaal, « An Architecture for Building Peace at the Local Level: A Comparative Study of Local Peace Committees », PNUD, décembre 2010.Hide Footnote

Les comités de paix devraient servir de cadre de référence pour tous ceux qui veulent soutenir les efforts de dialogue dans la zone exondée. Les acteurs internationaux, y compris les ONG de médiation, pourraient alors intégrer leurs projets aux activités de ces comités et éviter d’engager des initiatives parallèles. Le secrétariat permanent du cadre politique de la gestion de la crise au centre du Mali devrait associer ces ONG à l’établissement de ces comités locaux et les convaincre de la nécessité de faire de ces derniers le cadre unique de toute initiative de dialogue dans la zone exondée. L’idée serait de privilégier une « approche ascendante » qui responsabilise les acteurs locaux dans la recherche des solutions les mieux adaptées à chaque contexte.

2. Renforcer la sécurisation des civils

Tout en privilégiant les actions de dialogue, l’Etat malien et ses partenaires, notamment la Minusma, devraient accentuer les efforts de sécurisation des personnes et des biens. Les forces armées maliennes et la Minusma devraient davantage mutualiser et amplifier leurs efforts. Certes, les forces maliennes ont été accusées de graves négligences et d’abus contre les civils dans la région.[fn]Entre le 1er avril et le 30 juin 2020, la division des droits de l’homme et de protection de la Minusma a documenté 126 violations des droits de l’homme qu’elle attribue aux forces de défense et de sécurité maliennes, dont 94 cas d’exécutions sommaires, arbitraires et extrajudiciaires, huit cas de disparitions forcées ou involontaires et 24 atteintes à l’intégrité physique. Une bonne partie de ces exactions sont perpétrées dans la zone exondée, notamment dans les cercles de Douentza et de Koro, qui ont enregistré une augmentation de ces types de violations. Voir « Note sur les tendances des violations et abus de droits de l’homme au Mali : 1er avril – 30 juin 2020 », Minusma, août 2020. Hide Footnote Mais le mandat de la Minusma reste d’appuyer les forces maliennes dans leur redéploiement, notamment au nord et au centre du pays, et on peut penser que leur présence au sein de patrouilles conjointes limiterait les risques d’abus contre les civils. 

Ensemble, ces forces devraient miser sur un meilleur maillage sécuritaire en déployant des troupes mieux équipées, et en nombre suffisant, ainsi qu’une plus grande capacité d’intervention rapide dans les principaux foyers du conflit. Si certains doutent de la capacité des forces maliennes et onusiennes à mener à bien un tel effort, il convient de rappeler que ces efforts ne sont pas démesurés car la zone du conflit est relativement restreinte (4,35 pour cent du territoire national).

Les forces de sécurité ne devraient pas se focaliser sur les opérations antiterroristes, mais privilégier leur rôle de protection des personnes et des biens.

Plusieurs éléments peuvent faciliter cet effort de sécurisation et de démilitarisation des communautés. D’abord, les forces armées maliennes devraient réoccuper les postes militaires avancés qu’elles ont abandonnés suite au lancement de l’opération Maliko en janvier 2020. Les autorités devraient renforcer ces postes avancés, voire en créer d’autres, dans le cadre du déploiement de 3 500 soldats annoncé par l’ancien Premier ministre en juillet 2019. Certes, une présence militaire de proximité expose davantage les forces armées aux attaques jihadistes, mais elle aurait un effet dissuasif sur les assaillants. A l’inverse, le retrait des troupes permet aux groupes armés de s’installer en maîtres dans la zone et expose les civils à plus de violences, comme en témoigne la seconde attaque d’Ogossagou.[fn]En février 2020, des assaillants habillés en tenue de chasseur dogon ont attaqué pour une seconde fois le village peul d’Ogossagou tuant au moins 35 personnes. Cette attaque serait intervenue quelques heures après le retrait de forces armées maliennes qui avaient été déployées dans le village suite à la première attaque qui avait ciblé le village en mars 2019 et fait plus de 160 victimes. Si la présence des militaires a permis aux Peul de revenir s’installer dans le village, leur retrait les a exposés à une nouvelle attaque. Voir HRW, « Mali : l’armée et l’ONU n’ont pas empêché un massacre », 18 mars 2020.Hide Footnote Concrètement, les forces de sécurité ne devraient pas se focaliser sur les opérations antiterroristes, mais privilégier leur rôle de protection des personnes et des biens. En effet, la lutte contre le jihadisme armé ne peut être efficace que si les tensions à base communautaire qui l’alimentent sont désamorcées. 

Ensuite, les militaires devraient mieux démontrer leur impartialité en cessant toute forme de collaboration avec les milices et en mettant fin aux exactions extrajudiciaires contre des civils. Les forces de défense, rendues nerveuses par les attaques jihadistes, pourraient s’opposer au désarmement de milices avec lesquelles elles ont certes eu des tensions, mais avec qui elles ont aussi collaboré sur le terrain. Il reste possible de convaincre les forces armées que le désarmement des milices ne les exposera pas à davantage d’attaques jihadistes. Pour ce faire, il faut améliorer leurs conditions opérationnelles sur le terrain, redynamiser la collecte de renseignements, tout en exigeant de la hiérarchie militaire qu’elle commence par punir sévèrement les abus les plus flagrants venus de ses rangs.[fn]Crisis Group a émis des recommandations similaires dans un rapport consacré au Burkina Faso voisin, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°287, Burkina Faso : sortir de la spirale des violences, 24 février 2020.Hide Footnote Parallèlement, les notables locaux et les acteurs de la médiation devraient poursuivre leurs efforts pour que les forces de défense et de sécurité soient mieux acceptées et comprises des communautés. L’armée peut regagner en crédibilité si elle est en mesure de prouver son efficacité. 

De son côté, la Minusma a aussi un rôle crucial à jouer dans ce dispositif de sécurisation et de protection des civils. En juin 2020, le Conseil de sécurité des Nations unies a renouvelé le mandat de la Minusma en conservant la gestion de la crise au centre du Mali au cœur de ses priorités. Ses bases opérationnelles temporaires, ainsi que ses moyens de mobilité relativement importants, comparés à ceux des forces armées maliennes, pourraient être décisifs pour réussir des interventions rapides dans les villages reculés et prévenir les attaques. A ce jour, la Minusma dispose de quatre bases opérationnelles temporaires, basées à Douna-Pen et Madougou dans le cercle de Koro, à Ogossagou dans le cercle de Bankass, et à Ouo Sarré dans le cercle de Bandiagara. Pour être efficace, la force onusienne devrait déployer des bases opérationnelles temporaires supplémentaires pour couvrir les autres points chauds du conflit, notamment au sud de Bankass et de Douentza. Elle devrait également appuyer l’action de ces bases avec l’intervention d’hélicoptères de reconnaissance et de combat capables de détecter et de dissuader des assaillants avant qu’ils ne commettent une attaque.[fn]Des cadres de la MINUSMA soutiennent l’idée de l’installation de bases opérationnelles temporaires (BOT) supplémentaires dans la zone exondée pour couvrir les zones en conflits. Entretien de Crisis Group, cadre de la MINUSMA, via email, mai et juin 2020.Hide Footnote

La Minusma devrait continuer de s’engager en appui des forces de sécurité maliennes avec l’objectif de leur rendre progressivement le plein contrôle des missions de sécurisation. A cette fin, il serait judicieux d’intensifier les patrouilles militaires conjointes des forces armées maliennes et de la mission onusienne. Cependant, les capacités actuelles de la force au centre du Mali restent limitées. Par exemple, la mission ne dispose pas d’hélicoptère de combat dédié aux opérations au centre du Mali.[fn]Dans son rapport trimestriel de mars 2020, le Secrétaire général des Nations unies a annoncé l’élaboration d’un plan d’adaptation de la mission qui requiert la présence d’hélicoptères de combat pour les opérations au centre du Mali.Hide Footnote La Minusma devrait bénéficier, sinon de plus de moyens matériels et humains, du moins d’outils mieux adaptés à l’exécution de ses missions au centre du Mali.

Les efforts de sécurisation ne devraient pas viser une confrontation systématique avec les groupes armés, mais plutôt des actions de dissuasion pour éviter les attaques contre les civils ou l’entrave des processus de dialogue engagés pas les comités de paix. L’objectif des forces de défense et de sécurité serait de soutenir les efforts en vue d’une paix négociée plutôt que de l’imposer par la force. La sécurisation sera plus facile à mettre en place si elle se construit sur le travail des comités locaux de paix et des cessez-le-feu qu’ils négocient. 

Enfin, le pire des scénarios ne pouvant être écarté, il importe de prévoir un plan d’urgence qui permettrait, en cas de nouvelle escalade, de lancer une action musclée des forces armées maliennes et de la Minusma pour assurer la protection des civils. Ces opérations pourraient bénéficier d’un soutien logistique de la part des forces françaises de l’opération Barkhane. En dépit d’un mandat limité à la lutte antiterroriste, les forces françaises auraient, en e