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Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique
Report 238 / Africa

Mali central : la fabrique d’une insurrection ?

Alors que toute l’attention est concentrée sur le Nord du Mali, le centre du pays est en proie à une montée inquiétante de la violence. Des groupes armés, y compris radicaux, se développent,​ et​ profite​nt du discrédit de l’Etat auprès​ d’une partie des populations locales. Le gouvernement d​o​it permettre le retour effectif de​s services publics​ sur ces territoires ​afin​ de rétablir ​l’autorité et la légitimité de l’Etat​​.​​

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Synthèse

Alors que toute l’attention est concentrée sur le Nord du Mali, le centre du pays, délaissé par l’Etat, est en proie à une montée inquiétante des violences armées. La gestion des ressources naturelles y suscite de multiples conflits que l’administration et les élites traditionnelles ne parviennent pas à réguler. Depuis plusieurs mois, une insurrection invoquant le jihad instrumentalise le discrédit qui frappe les pouvoirs publics pour étendre son influence. L’Etat et ses représentants sont chassés des zones rurales. Mais la violence prend aussi d’autres formes : les règlements de compte, le banditisme, et les milices d’autodéfense se développent. L’accord de paix signé à Bamako en juin 2015 concerne principalement les régions du Nord et néglige le centre du pays. Le gouvernement malien et ses principaux partenaires doivent permettre le retour effectif de l’Etat et la restauration de sa légitimité auprès de l’ensemble des populations du centre. En l’absence d’une réponse adaptée, cette zone plus peuplée que le Nord et vitale pour l’économie du pays pourrait devenir un foyer durable d’instabilité. 

Le centre est longtemps resté à l’écart des rébellions armées du Nord mais il en a subi le contrecoup à la suite de l’augmentation du brigandage massif et de la circulation accrue des armes depuis les années 2000. Les groupes marginalisés, dont une partie des éleveurs nomades, voient dans l’accès aux armes modernes un moyen de contester les hiérarchies en place. Ils remettent en cause les privilèges des élites urbanisées et des anciennes aristocraties locales. L’Etat, gangrené par la corruption et discrédité par la multiplication des brutalités des forces de sécurité, peine à assurer sa mission de médiation. Dans ce contexte, le repli communautaire s’accentue, en particulier parmi les populations peul, gagnées par un sentiment de victimisation ethnique. 

La crise malienne de 2012 a marqué un tournant pour le centre, dont une partie a été occupée par des groupes armés. La fuite des agents de l’Etat a un peu plus affaibli la puissance publique et laissé de vastes territoires à l’abandon. Face à l’insécurité, une partie de la population a cherché auprès des groupes armés, y compris radicaux, une forme de protection ou de justice. En 2013, l’opération militaire française Serval a repoussé ces groupes mais, dans son sillage, le redéploiement des forces de sécurité maliennes s’est accompagné de nombreux abus, en particulier à l’égard des nomades peul et tamasheq. Le retour de fonctionnaires corrompus a aussi suscité l’hostilité des populations. Le réinvestissement des régions centrales par l’Etat n’a pas permis de restaurer la sécurité ni d’améliorer la relation des autorités avec les administrés.

Sur ce terreau fertile, un groupe radical, nommé par les médias le Front de libération du Macina (FLM) et lié au mouvement jihadiste Ansar Eddine, s’est développé. Ce groupe aux contours encore flous et dont l’existence même fait débat s’est illustré par des attaques meurtrières contre les forces maliennes dans plusieurs localités du centre depuis le début de l’année 2015. Il serait dirigé par Hamadoun Kouffa, un prédicateur musulman peul rendu célèbre par ses critiques virulentes de l’Etat et des élites locales. Depuis son entrée en scène, les agents de l’Etat, eux aussi ciblés par ses actions ou discours, ont de nouveau quitté une grande partie des territoires du centre et la violence s’est amplifiée.

Il est aujourd’hui difficile de distinguer ce qui relève du banditisme, des vendettas locales et de l’action des groupes radicaux dans le centre du pays. Ces derniers forment un noyau déterminé mais encore minoritaire, inégalement structuré, moins armé et moins lié aux trafics que les groupes radicaux actifs au Nord. Ils se développent cependant dans les zones rurales, profitant du discrédit de l’Etat, des frustrations et des peurs d’une partie des populations locales. 

Le gouvernement malien a jusqu’ici privilégié une réponse sécuritaire qui donne quelques résultats mais ne permet pas à l’Etat de réinvestir l’ensemble des territoires du centre et contribue, par sa brutalité, à accentuer le divorce avec les populations. Surtout, les réponses politiques manquent de clarté et d’ambition. Le centre a été largement absent des pourparlers d’Alger qui ont permis la signature de l’accord de paix à Bamako en juin 2015. Les partenaires étrangers du Mali y restent également discrets. Ils sont plus présents à Bamako et plus impliqués dans le dossier du Nord. 

Une partie des élites locales et des autorités sont aujourd’hui tentées de répondre à l’insécurité en soutenant le développement de groupes d’autodéfense à base communautaire. Ces milices ne peuvent constituer une réponse efficace au problème réel d’insécurité locale et encore moins remédier au discrédit dont souffre l’Etat. Dans l’état actuel de tensions inter et intracommunautaires, elles favorisent des épisodes de violence de plus en plus inquiétants tels que les incidents entre groupes armés bambara et peul en mai 2016, dont le bilan pourrait dépasser 40 morts. 

Le centre du Mali est entré dans une zone de fortes turbulences mais les messages d’alerte précoce et les actions préventives peuvent encore empêcher la montée des mouvements extrémistes. Comme le souligne le rapport de Crisis Group Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda (14 mars 2016), résoudre les conflits locaux permet de contenir l’extrémisme violent beaucoup plus qu’endiguer l’extrémisme violent ne permet de résorber les crises locales.

La réponse des autorités maliennes ne devrait pas se concentrer uniquement sur les opérations antiterroristes qui contribuent au rejet de l’Etat, tout particulièrement quand des abus sont commis sur les populations. Le gouvernement, en s’appuyant sur les élites locales, la société civile et ses partenaires extérieurs, devrait au contraire se montrer plus ambitieux et reconstruire les services publics dans une zone trop longtemps délaissée. Pour cela, il devrait structurer ses interventions, hiérarchiser les priorités et reconnaitre que la restauration de son autorité n’est pas uniquement une question de maintien de l’ordre mais dépend aussi de sa capacité à mettre en place des programmes efficaces dans les domaines de la justice et de l’éducation, afin de démontrer son utilité et son impartialité. 

Recommandations

Pour enrayer la détérioration de la situation sécuritaire dans les régions centrales et permettre aux autorités publiques de rétablir une présence et une légitimité sur ces territoires

Au gouvernement du Mali :

  1. Développer une stratégie visant à assurer le retour effectif de l’Etat et à restaurer sa légitimité auprès de l’ensemble des populations et, pour cela, 
     
    1. Procéder à une réforme effective de la police territoriale, qui pourrait s’inspirer de projets récents menés au Niger ; en particulier, les forces de l’ordre devraient recruter des hommes et des femmes au sein des différentes communautés pour permettre un service efficace y compris dans les zones nomades. 
       
    2. Elaborer, de la façon la plus inclusive possible, un plan spécial pour coordonner les efforts de l’Etat dans les régions du centre et identifier les actions prioritaires à mener, notamment dans les domaines de la justice, de l’éducation et de la gestion des ressources naturelles. Dans ce dernier domaine, prévoir des mécanismes pour renforcer la cohabitation pacifique entre éleveurs et agriculteurs. 
       
    3. Nommer un haut représentant pour les régions du centre, pour incarner l’engagement de l’Etat, travailler en consultation avec les populations et les associations, et assurer la coordination avec les bailleurs qui se mobiliseront.
       
  2. Eviter le recours aux groupes d’autodéfense à base communautaire et renforcer les moyens donnés aux Forces de sécurité (FDS) tout en punissant sévèrement et publiquement les brutalités des FDS à l’égard des civils.

Aux élites locales représentants les différentes populations du centre :

  1. Jouer le rôle essentiel de relai entre les populations et l’Etat et, pour cela, dépasser les clivages communautaires et les querelles de personnes et accepter de coopérer avec de nouveaux représentants des populations, notamment les chefs nomades et les responsables religieux, y compris ceux qui ont sympathisé avec les groupes armés depuis 2012.
     
  2. Eviter de soutenir les mouvements armés ou les groupes d’autodéfense qui ne peuvent constituer qu’une réponse de court terme à l’insécurité et qui à plus longue échéance pourraient aggraver durablement les violences intercommunautaires au centre du pays. 
     
  3. Promouvoir à l’inverse, en partenariat avec l’Etat, le développement d’une police territoriale au service des populations, dans laquelle les différentes composantes ethniques et de genre sont représentées. 
     
  4. Encourager les initiatives locales de résolution des conflits, tout particulièrement celles portées par des associations suffisamment représentatives des populations du centre du Mali en termes d’âge, d’appartenance ethnique, d’activités socioprofessionnelles et de genre.

Aux principaux partenaires du Mali, tout particulièrement l’Union européenne : 

  1. Accompagner l’Etat dans son redéploiement concret au niveau local en mettant en place des programmes de soutien au développement des services publics dans les régions du centre. 
     
  2. Faire de Mopti une région pilote pour les politiques de coopération en matière de sécurité locale et plus particulièrement de police territoriale, dont les enseignements pourraient servir demain pour d’autres régions sahéliennes et notamment pour le Nord du Mali.

A la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma) :

  1. Etendre le bénéfice du programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) aux régions du centre sans déroger aux dispositions de l’accord de paix, en veillant à relier le DDR aux efforts de réforme de la police territoriale et en évitant de nourrir la constitution de groupes d’autodéfense échappant à une stricte régulation par les autorités publiques. 
     
  2. Soutenir la restauration de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire malien, conformément au mandat de la Minusma et, pour cela, adopter une approche fondée sur la restauration des services publics, y compris policiers, autant que sur le renforcement d’un dispositif militaire international.

Dakar/Bamako/Bruxelles, 6 juillet 2016

I. Introduction

Malgré la signature de l’accord de paix de Bamako en juin 2015 et la présence de forces internationales dans le pays depuis plus de trois ans, la crise au Mali est loin d’être résorbée. Les violences armées sont en augmentation dans certaines zones. Depuis le début de l’année 2015, des groupes armés mal identifiés, dont certains se revendiquent comme jihadistes, ont lancé des attaques contre plusieurs villes du centre du pays. Elles ont d’autant plus surpris que l’essentiel des incidents armés étaient jusqu’alors concentré au Nord. A la suite de ces attaques, de nombreux fonctionnaires ont fui plusieurs préfectures du centre. Les populations ont le sentiment que l’administration malienne les abandonne à leur sort. Des groupes radicaux en profitent pour s’implanter et diffuser des messages hostiles à l’Etat et à ses partenaires étrangers. Alors que les efforts se focalisent toujours sur le Nord, le centre du pays reste largement négligé par l’accord de Bamako issu des pourparlers de paix intermaliens.

Ce rapport analyse les dynamiques qui expliquent l’extension des zones d’insécurité au centre du Mali et décrit les groupes qui en sont responsables.

Ce rapport analyse les dynamiques qui expliquent l’extension des zones d’insécurité au centre du Mali et décrit les groupes qui en sont responsables. Cet espace central est organisé autour du delta intérieur du fleuve Niger, territoire inondable particulièrement fertile et donc objet de convoitise ; les zones exondées alentours sont partagées entre agriculteurs et éleveurs. Ce rapport se concentre sur les territoires les plus touchés par les violences armées, c’est-à-dire la région administrative de Mopti, principalement les cercles de Ténenkou, Youwarou et Douentza ainsi que le Nord de la région de Ségou, près de la frontière mauritanienne. Il prévient des risques qui menacent cette partie du Mali et formule des propositions concrètes pour endiguer le développement des violences armées. Il est le fruit de plusieurs séries d’entretiens avec les principaux acteurs politiques et militaires, des diplomates, des membres de la société civile et des responsables religieux à Bamako et dans la région de Mopti en février et octobre 2015 puis en janvier et mars 2016.

II. Un terreau fertile : la montée des violences 
armées au centre

Contrairement aux régions du Nord, la partie centrale du Mali n’a pas connu de rébellions armées dans les années 1990 et 2000. Elle en a néanmoins subi le contrecoup : le brigandage et la circulation des armes automatiques ont augmenté ; les vols de bétail sont devenus récurrents, en particulier dans les espaces frontaliers, et les Ntéréré, voleurs de bétail d’origine peul, se sont professionnalisés au fil des années.[fn]Le phénomène, parfois décrit comme un rituel de passage à l’âge adulte pour les jeunes hommes, prend une dimension nouvelle avec l’insécurité grandissante et l’accès facilité aux armes à feu.Hide Footnote Toutes les communautés d’éleveurs, en grande majorité des Peul dans le centre, ont été affectées par ces phénomènes.[fn]Courriels de Crisis Group, responsable politique tamasheq de Goundam, avril 2016. « Les razzias étaient de part et d’autres », résume un responsable peul évoquant la concurrence entre communautés peul et tamasheq autour des « terres salées », les plus propices à l’élevage. Entretien de Crisis Group, responsable politique peul, Bamako, octobre 2015.Hide Footnote  

Le Mali central connait depuis plusieurs années une montée inquiétante des tensions sociales et politiques, marquées par des épisodes de violences collectives à répétition.

Certaines, en particulier peul, se sont senties oubliées par les accords de paix successifs, qui récompensaient à leurs yeux ceux qui avaient dérobé leurs troupeaux.[fn]Les Peul constituent un groupe très diversifié réparti sur l’ensemble du territoire malien. C’est dans le centre du pays qu’ils sont le plus nombreux. Ils vivent comme une injustice les avantages obtenus dans le domaine de l’élevage par les communautés arabes et tamasheq à la suite des rébellions des années 1990. La mise en valeur de l’espace via la construction de puits, par exemple, a paradoxalement accru les tensions. Ces projets gouvernementaux auraient bénéficié à certaines communautés plus proches des rébellions au détriment d’autres qui s’en étaient plutôt tenues à l’écart. Entretiens de Crisis Group, responsables politiques et religieux peul des régions du Méma et du Farimaké, Bamako, février et octobre 2015.Hide Footnote Peu après la signature en 1992 du Pacte national consacrant le statut particulier du Nord au Mali, le président d’une association des victimes de la rébellion de la région de Mopti, touchées par ces vols de bétail, a demandé des compensations à l’Etat malien.[fn]Entretien de Crisis Group, fonctionnaire peul, Bamako, février 2016. Selon ses archives, la demande de compensation atteignait alors 2,6 milliards de FCFA (environ 4 millions d’euros).Hide Footnote De telles revendications ont été nombreuses mais n’ont jamais été satisfaites, renforçant les sentiments d’impunité, d’injustice et une certaine animosité des Peul envers les populations tamasheq, autres communautés nomades avec lesquelles ils sont fréquemment en compétition pour le contrôle des mêmes territoires.[fn]Tamasheq ou Kel Tamasheq (littéralement ceux qui parlent la langue tamasheq) est une autre manière de désigner les Touareg. Ils sont peu nombreux dans la région de Mopti (30 000 locuteurs tamasheq sur une population de référence de plus d’1,5 million en 2009). Ils le sont davantage dans les territoires exondés, que ce soit dans le Gourma ou vers la frontière mauritanienne, dans le Méma et le Farimaké. « Recensement général de la population et de l’habitat du Mali », Institut national de la statistique (Instat), novembre 2011. Hide Footnote  

Le Mali central connait depuis plusieurs années une montée inquiétante des tensions sociales et politiques, marquées par des épisodes de violences collectives à répétition. La zone constitue un espace agropastoral riche.[fn]La région de Mopti se classe en tête du pays pour l’élevage des bovins et des ovins/caprins. Elle produit également à elle seul 40 pour cent du riz et 20 pour cent du mil et sorgho du pays. « Etude diagnostique des secteurs économiques porteurs », ministère de l’Administration territoriale et des Collectivités locales, mars 2012.Hide Footnote L’exploitation des ressources naturelles y suscite convoitises et disputes, aggravées par une importante pression sur le foncier.[fn]Les surfaces maraichères ont augmenté au détriment des espaces pastoraux alors que la pression pastorale s’accentue avec l’augmentation des troupeaux. Les tensions s’intensifient non pas du fait de la pauvreté mais d’une concurrence accrue et mal régulée autour de l’exploitation des ressources naturelles. Cette dynamique n’est pas nouvelle : dans les années 1970, les cultures exondées ont augmenté de 82 pour cent quand les superficies pâturables diminuaient de 29 pour cent. Olivier et Catherine Barrière, Un droit à inventer. Foncier et environnement dans le delta intérieur du Niger (Mali) (Paris, 2002), p. 62. Hide Footnote Les heurts entre éleveurs et agriculteurs y sont fréquents.[fn]Un droit à inventer, op. cit. Mirjam De Bruijn and Han Van Dijk, Arid Ways. Cultural Understandings of Insecurity in Fulbe Society, Central Mali (Amsterdam, 1995). Hide Footnote Les éleveurs, souvent des Peul, dénoncent une extension des territoires voués à l’agriculture et une réduction de ceux consacrés à l’élevage.[fn]Tous les Peul ne sont cependant pas des éleveurs nomades. En 2009, la région de Mopti comptait 400 000 locuteurs fulfuldé, la langue des Peul, soit environ 27 pour cent de la population. Les Dogon, majoritairement agriculteurs, constituent le groupe le plus important avec plus de 636 000 locuteurs, soit environ 42 pour cent de la population. « Recensement général de la population et de l’habitat au Mali », op. cit., p. 443.Hide Footnote  Inversement, les agriculteurs accusent les éleveurs de ne pas respecter les cycles agricoles ou de ne pas emprunter les pistes à bétail (burti) qui protègent les champs lors des déplacements de troupeaux. 

La plupart de ces conflits sont régulés de manière pacifique.[fn]Des dialogues communautaires sont organisés par les associations locales en présence de l’administration, pour réguler pacifiquement les différends liés à la transhumance, comme à Dioura en juin 2014. Journal de l’Office de Radiodiffusion télévision du Mali, 26 juin 2014.Hide Footnote  Certains provoquent cependant une violence préoccupante que les forces de l’ordre, absentes ou inefficaces, n’arrivent pas à contenir. Ainsi, en mai 2012, un litige foncier a conduit au massacre de seize pasteurs peul par des agriculteurs dogon à Sari (cercle de Koro), une localité où aucun agent de sécurité n’était présent. Cet épisode de violence, resté impuni, a joué un rôle direct dans la dynamique d’armement de groupes nomades peul dont une partie a d’ailleurs rejoint, la même année, les mouvements radicaux qui occupaient Gao.[fn]Entretien de Crisis Group, chef nomade de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote  

Dans le delta intérieur du fleuve Niger, les éleveurs s’affrontent parfois entre eux pour l’accès aux pâturages.[fn]Le delta intérieur du Niger est une zone particulièrement fertile lors des crues annuelles.Hide Footnote  Le conflit entre les éleveurs des villages Sosobe et Salsalbe, qui existe au moins depuis l’époque coloniale, est ainsi réapparu dans les années 1990, faisant 29 morts le 8 décembre 1993.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien maire du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Comme le résume un expert local de la sécurité, « il y a toujours des morts d’hommes autour de la gestion des bourgoutières ».[fn]Entretien de Crisis Group, expert local de la sécurité, Mopti, mars 2016. Les bourgoutières sont des plaines inondables, particulièrement fertiles après les crues.Hide Footnote  Ces différends sont aggravés par le manque de clarté juridique en matière de droits fonciers et par l’érosion des capacités des autorités coutumières à résoudre les contentieux.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien maire du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016. Leur létalité a considérablement augmenté avec la circulation accrue des armes depuis les années 1990.[fn]Outre les rébellions des années 1990 et 2000, certains mentionnent la guerre au Libéria comme un tournant dans la diffusion des armes à feu. L’un des principaux Ntéréré du centre en est un vétéran. L’accès aux armes de guerre demeure moins important au centre qu’au Nord du Mali. Entretiens de Crisis Group, spécialiste des conflits au Sahel, Dakar, avril 2016 ; membre d’une ONG internationale originaire de Douentza, Mopti, mars 2016. Hide Footnote Les disputes se règlent aujourd’
hui à la kalachnikov plutôt qu’au bâton ou au couteau.[fn]« Tout le monde s’est armé pour défendre ses animaux ces dernières années. On ne sent pas les autorités concernées par nos problèmes de vols de bétail. Cet armement de bergers a peut-être conduit à des dérives ». Entretien de Crisis Group, cadre peul, Bamako, février 2015.Hide Footnote Cela encourage la course à l’armement et le recours aux professionnels de la violence, qui peuvent donner l’avantage dans un conflit.[fn]Des groupes armés, y compris d’anciens Ntéréré ou des mouvements jihadistes comme le Mujao, offrent leur concours aux éleveurs peul pour faciliter et protéger la transhumance des prédations. Entretien de Crisis Group, expert régional de la sécurité, Dakar, avril 2016. Hide Footnote  

Une partie des violences actuelles, hâtivement attribuées à des groupes jihadistes, sont en réalité le résultat de litiges autour du foncier, y compris lorsque des agents de l’Etat sont les premières victimes.[fn]Entretiens Crisis Group, cadres d’origine peul, Bamako et Mopti, mars 2016 ; expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote Ces épisodes de violence locale se développent sur fond d’une profonde crise de confiance envers l’Etat, dont les représentants sont souvent accusés de corruption et de comportement prédateur envers les communautés, en particulier les éleveurs.[fn]La justice est ainsi perçue comme étant corrompue. Les Forces de sécurité (FDS), y compris les agents des eaux et forêts, sont accusées d’abuser de leurs prérogatives pour imposer de lourdes amendes. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, nomades de la région de Douentza et chercheur spécialiste du centre du Mali, Bamako et Mopti, février 2015 et mars 2016. Hide Footnote Ces derniers disposent en effet d’un capital mobile, le bétail, plus facile à monnayer que le foncier des paysans. 

Certains groupes, comme les pasteurs nomades, reprochent aussi à l’Etat de se laisser instrumentaliser par des élites locales urbanisées, qui utiliseraient les moyens de l’administration pour préserver leurs privilèges contestés. Lors d’un forum organisé en janvier 2016 à Mopti sous la tutelle du ministère de la Réconciliation nationale, les participants, pour beaucoup issus des notabilités locales et de la société civile, ont interpellé les autorités « sur le respect des principes d’impartialité et de désintéressement [de l’Etat] », les enjoignant d’« éviter les exactions sur les populations ».[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale du Mali, message posté le 29 janvier 2016.Hide Footnote  

A Mopti, tous les acteurs rencontrés critiquent l’Etat pour ses insuffisances et la corruption de ses agents : « si l’Etat ne fait rien pour nous, au moins qu’il nous laisse tranquille ».[fn]Entretien de Crisis Group, directeur peul d’une ONG, Mopti, mars 2016.Hide Footnote Une minorité grandissante le perçoit comme une nuisance dont il convient de se débarrasser. C’est le cas en particulier parmi certaines communautés comme les nomades peul ou les descendants d’esclaves se sentant particulièrement sous-représentés au sein de l’Etat et de son administration.[fn]Entretiens de Crisis Group, individu peul originaire du Méma et chef nomade originaire de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote Cela explique pourquoi certaines franges de la population ont accueilli favorablement le départ des agents de l’Etat à la suite des attaques de certains centres urbains début 2015.

Enfin, le climat de tensions dans le centre du Mali résulte aussi de la montée d’un sentiment de victimisation ethnique chez les Peul.[fn]Les Peuls ont développé dans la partie centrale du pays, avant la colonisation, des Etats théocratiques. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, nomades de Douentza et chercheur, Bamako et Mopti, février 2015 et mars 2016. Hide Footnote Certains se sentent stigmatisés, ce qui nourrit des tentatives d’organisation et de défense d’intérêts sur des bases ethniques.[fn]« Les Peul étaient une société hégémonique avant, les blancs ont renversé cela. Cela nourrit un sentiment de rancune ». Entretien de Crisis Group, directeur peul d’une ONG, Mopti, mars 2016. Les élites et les intellectuels peul, en particulier dans le centre, estiment parfois que leur communauté subit un traitement inique de la part de l’Etat, qui les abaisse au rang de citoyens de seconde zone.[fn]Il a fallu attendre plus d’un an avant que la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) et l’Etat malien envoient une mission pour enquêter sur le massacre de Peul à Doungoura en mars 2013. A l’inverse, des cadres peul notent que la Minusma et le gouvernement se sont déplacés dans les jours qui ont suivi le massacre de Tamasheq Imrad près de Tamkoutat en février 2014. « Il y a une inégalité de traitement », estiment certains cadres, qui y voient aussi le résultat d’une sous-représentation des Peul dans les forces de sécurité maliennes. Il y a cependant plusieurs officiers supérieurs peul au Mali, dont des généraux. Entretiens de Crisis Group, officier peul des forces de sécurité maliennes et directeur peul d’une ONG, Bamako et Mopti, mars 2016.Hide Footnote De fait, un imaginaire racial toujours fort, en partie hérité de la période coloniale, et qui classe les Peul dans une catégorie à part, subsiste au Mali.[fn]Roger Botte et Jean Schmitz, « L’archipel peul », numéro spécial des Cahiers d’études africaines, vol. 34, no. 133 (1994).Hide Footnote  

Selon les Peul, la montée des menaces terroristes a aggravé la situation, les autorités les y associant souvent.[fn]Selon les autorités françaises, la majorité des assaillants impliqués dans les attentats de Bassam, Bamako et Ouagadougou en 2015 et 2016 sont des Peul du Mali. Entretien de Crisis Group, conseiller français chargé de l’Afrique, Paris, mars 2016. Les Peul étant un groupe extrêmement composite, cette affirmation n’aide pourtant pas beaucoup à comprendre les liens entre une affiliation communautaire et un engagement jihadiste.Hide Footnote Des notables peul soulignent qu’« il n’y a pas de Peul terroristes, il n’y a que des Peul fâchés », tout en avertissant que si « les premiers révoltés étaient tamasheq, les seconds pourraient être des Peul ».[fn]Entretien de Crisis Group, commerçant peul du Farimaké, Bamako, octobre 2015. Hide Footnote Ils agitent ainsi le spectre d’une prise de conscience de leur groupe ethnique. Même si la mobilisation des Peul à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest reste timide et relève parfois du fantasme, elle inquiète les gouvernements soucieux d’empêcher l’exportation des violences sur leur territoire.[fn]Un « congrès mondial du Pulaaku » rassemblant des Peul d’Afrique et de la diaspora devrait se tenir en octobre 2016 à l’initiative d’anciens membres de l’association peul Tabital Pulaaku. Il s’agit avant tout d’une initiative culturelle et scientifique, même si à l’évidence des questions politiques devraient y être discutées dans un contexte régional marqué par la montée des violences armées affectant les communautés peul. Hide Footnote Dans le centre du Mali, l’impression d’être stigmatisé se double de l’idée que l’Etat moderne a renversé les anciennes hiérarchies au détriment des Peul et qu’il mène une politique agressive à l’égard des nomades, dont les Peul constituent une large part. 

Depuis les années 1990, des associations culturelles à base ethnique se sont développées et jouent un rôle politique important, notamment dans la gestion des conflits. C’est le cas de Tabital Pulaaku, association peul créée au début des années 1990, ou de Ginna Dogon, une autre association créée en 1992 et recrutant parmi les communautés dogon du centre. Souvent animées par des élites urbanisées, elles tentent de faire le lien entre les espaces locaux et l’Etat central. Elles témoignent d’une communautarisation grandissante des formes d’expression politique. Dans le sillage de la crise de 2012 et de la montée de l’insécurité, Tabital Pulaaku a été sollicité par une partie des notables locaux pour organiser une réponse, y compris par la création de groupes d’autodéfense. Pour des intellectuels peul consultés, il est temps que leurs communautés « prennent les armes pour se défendre » et « gagnent le respect » de l’Etat et des communautés rivales.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et mars 2016.Hide Footnote

Cette mobilisation fondée sur l’appartenance ethnique se heurte cependant à plusieurs obstacles. D’une part, certaines violences ne résultent pas des tensions intercommunautaires mais plutôt de tensions internes au monde peul.[fn]Roger Botte et Jean Schmitz, « Paradoxes identitaires », Cahiers d’études africaines, vol. 34, no. 133 (1994), p. 7-22.Hide Footnote Il existe ainsi un sentiment de méfiance envers des élites urbaines suspectées de se servir de la carte ethnique pour se créer une clientèle et conserver leurs positions au sein de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, nomades originaires de la région de Douentza, Bamako, février 2015 et mars 2016.Hide Footnote D’autre part, l’appartenance ethnique comme motif de mobilisation identitaire est aujourd’hui concurrencée par la religion et le jihad.[fn]Un milicien peul du Niger actif dans les années 1990 regrette que les Peul qui partagent des revendications communes à l’égard des Etats de la sous-région s’épuisent en se rangeant sous le drapeau des jihadistes. Leur lutte serait perdue d’avance car elle provoquerait l’hostilité des Occidentaux. Selon lui, les Peul gagneraient à renouer avec les mouvements armés à base ethnique. Entretien de Crisis Group, ancien membre des milices peul, Niamey, décembre 2015. Hide Footnote Les deux formes de mobilisations ne sont pas nécessairement incompatibles mais leurs agendas et les acteurs qui les portent diffèrent.[fn]Dans un enregistrement attribué à Hamadoun Kouffa, les Peul sont traités de « plus grand ‘cafres’ (païens) du pays ». Entretien de Crisis Group, officier malien, Bamako, mars 2016. Hide Footnote Dans le centre en particulier, les mobilisations sur une base ethnique s’inscrivent dans le cadre d’une négociation avec l’Etat pour l’accès à une représentation et aux ressources. La mobilisation jihadiste a lieu, pour le moment, en dehors de ou contre l’Etat.

III. Le centre du Mali dans la crise (2012-2013)

Le centre du Mali, qui marquait la séparation entre un Nord occupé par des groupes armés et un Sud resté sous le contrôle de l’Etat, a été affecté par la crise de 2012. Des parties de la région de Mopti comme le cercle de Douentza ont été occupées par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) ou le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), dont l’implantation est cependant restée faible en dehors des centres urbains situés sur la route Mopti-Gao. Le reste du centre n’a pas été occupé par les rebelles mais les agents de l’administration et une partie des élus ont malgré tout fui en 2012 à cause de l’insécurité et d’attaques sporadiques.[fn]La localité de Youwarou (région de Mopti) a par exemple été attaquée le 17 février 2012, et celle de Ténenkou l’a été le 2 mars 2012.Hide Footnote  L’économie du tourisme, florissante depuis une vingtaine d’années à Mopti et sur le plateau de Bandiagara, s’est effondrée. Au final, la situation s’est avé- rée particulièrement inconfortable pour la plupart des habitants du centre : ils ont vécu sous la menace d’attaques épisodiques, tout en étant soupçonnés par les Forces de sécurité (FDS) de pactiser avec les rebelles.[fn]Un résident de Nampala (région de Ségou, à proximité de la frontière avec la Mauritanie) raconte ainsi comment « le MNLA est venu de Léré piller l’école et la mairie [de Nampala]. Mais les militaires à Nioro, où on allait se ravitailler, nous soupçonnaient de soutenir les rebelles ». Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Bamako, février 2015.Hide Footnote

A. Rejoindre les groupes armés

Le centre du Mali a été en partie occupé par les groupes armés du Nord en 2012. Ces derniers ont recruté sur place pour former de petits contingents locaux ou pour encourager ces nouveaux affidés à partir suivre des formations militaires à Gao et Tombouctou, en particulier auprès du Mujao et d’Ansar Eddine, qui tenaient alors ces villes. Inversement, des milices progouvernementales du Nord et en particulier de Gao ont trouvé refuge dans le centre près de Sévaré, en zone gouvernementale, où elles recrutaient des locaux comme l’a fait le Ganda Izo.

La plupart de ces combattants étaient des jeunes hommes tentés par l’aventure et attirés dans les groupes armés tantôt par conviction, tantôt par opportunisme.[fn]Entretien de Crisis Group, fonctionnaire malien originaire du Dialloubé (région de Mopti), Mopti, octobre 2015.Hide Footnote  Des bandits armés actifs dans la zone se sont également ralliés à des groupes rebelles : des Ntéréré originaires du Macina se sont par exemple associés au MNLA puis au Mujao dans la région de Léré.[fn]Entretiens de Crisis Group, individu originaire de Nampala et ancien élu de la région de Mopti, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Enfin, face à l’insécurité, des communautés du Mali central se sont rangées sous la bannière d’un groupe armé pour bénéficier d’une protection ou se procurer des armes, parfois d’ailleurs après avoir tenté sans succès d’en obtenir auprès du gouvernement.[fn]Certains chefs des zones nomades peul sont allés à Bamako solliciter des armes du ministère de la Défense. Ce dernier aurait refusé, arguant qu’« il n’avait pas d’armes pour sa propre armée ». D’autres sources indiquent que le gouvernement craignait de voir les nomades peul rejoindre le camp de la rébellion une fois armés. Entretiens de Crisis Group, chef nomade peul, Bamako, février 2015 ; ancien fonctionnaire malien, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  

Ainsi, des nomades peul de la région de Douentza ont rejoint les camps d’entrainement des groupes armés du Mujao à Gao à la recherche d’une formation militaire et d’une protection contre des groupes tamasheq du MNLA qui harcelaient leurs campements. Ils cherchaient également à prendre le dessus sur les sédentaires dogon avec lesquels ils étaient en conflit au sujet des terres. Le Mujao a monnayé en partie sa protection ou accepté des compromis pour attirer de nouvelles recrues. Ce faisant, certains jeunes hommes ont quitté leur terroir et adhéré pleinement à la cause jihadiste.[fn]Plusieurs témoignages confirment la fuite, au début de l’opération Serval, de combattants peul du Mujao de la région de Douentza vers le bastion des groupes jihadistes dans le massif de Tigharghar (région de Kidal) et peut-être même vers le sud de l’Algérie. Entretiens de Crisis Group, ancien membre du Mujao de la région de Douentza, mars 2016 ; officier du MNLA, avril 2016.Hide Footnote  Mais la majorité semble plutôt avoir adopté une approche opportuniste, ralliant un camp pour bénéficier d’une protection ou se procurer des armes et peser dans les conflits locaux.

B. Un retour sous tension de l’Etat

En janvier 2013, l’avancée des groupes radicaux vers Konna et Diabaly, dans le centre, a entrainé la zone dans un nouvel épisode de violences.[fn]Les villes de Konna et Diabaly sont respectivement situées à 65 kilomètres au nord et 150 kilomètres à l’est de Mopti.Hide Footnote  L’opération Serval a repoussé l’offensive mais dans le sillage des Français, la remontée de l’armée malienne s’est accompagnée d’exactions contre des populations locales, dont un nombre indé- terminé d’exécutions sommaires.[fn]Les forces de sécurité maliennes, dont des membres ont été exécutés par des combattants islamistes à Konna, reprochent à une partie des nomades peul de la région de Mopti d’avoir soutenu le Mujao. En représailles, des responsables religieux et certains de leurs talibés (élèves) ont probablement été exécutés notamment à Konna et Nyaminiama. « Exactions des militaires maliens : l’urgence d’une commission d’enquête indépendante », communiqué, Fédération internationale des droits de l’homme, 23 janvier 2013. Sur l’opération Serval lancée en janvier 2013 par la France pour repousser les groupes jihadistes du Nord Mali, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°201, Mali : sécuriser, dialoguer et réformer en profondeur, 11 avril 2013.Hide Footnote  Ces événements ont creusé un peu plus le déficit de confiance entre les populations, en particulier des Peul, et les forces de sécurité. A partir du printemps 2013, l’administration malienne s’est redéployée dans la région de Mopti plus rapidement que dans les régions du Nord, encore soumises à la présence des groupes armés. Au-delà des chiffres officiels, l’absentéisme était néanmoins important au sein de l’administration.[fn]Selon un rapport des Nations unies de 2014, dans la région de Mopti, « 99 pour cent des agents de l’État ont été réaffectés, 50 pour cent à Gao et Tombouctou ». Selon ce même document, l’ensemble des préfets et la grande majorité des sous préfets étaient de retour en poste. « Rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) S/2014/403, 9 juin 2014, p. 4. En réalité, de nombreux cadres de l’administration territoriale habitent la capitale régionale et ne font que de courts séjours dans leur zone d’affectation. Ces passages deviennent d’ailleurs moins fréquents quand la sécurité se dégrade.Hide Footnote  Le retour de l’Etat a suscité des tensions avec les populations. La récupération, par les forces de l’ordre, des armes légères que certains groupes comme les nomades peul avaient acquises pour se protéger, a généré trafics, abus et incidents, en particulier dans le cercle de Douentza.[fn]« Le cercle de Douentza pendant la crise : une étude de cas », Délégation de l’Union européenne (UE) au Mali, novembre 2013. Entretien de Crisis Group, chef de communauté nomade de la région de Douentza, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Pour certains habitants du centre, le retrait de l’Etat en 2012 avait marqué la levée temporaire de taxations et de prédations diverses et constitué un soulagement.[fn]Entretiens de Crisis Group, chef nomade du cercle de Douentza, Bamako, février 2015 ; ancien élu du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote D’autres s’en étaient finalement accommodés malgré le sentiment d’avoir été abandonnés dans un moment difficile.

Dans de nombreuses zones du Mali central, le retour de l’Etat en 2013 n’a donc pas permis de rétablir la sécurité des biens et des personnes. Au contraire, des habitants de la zone affirment que la situation sécuritaire était meilleure sous les jihadistes ou quand l’Etat était absent en 2012.[fn]Entretiens de Crisis Group, nomade originaire de Douentza, Bamako, février 2015 ; ancien élu du cercle de Ténenkou, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Des épisodes graves de violences collectives se sont en effet déroulés après son retour officiel. En mars 2013 à Doungoura, au moins une vingtaine de personnes, essentiellement des Peul, ont été tuées et jetées au fond d’un puits ; l’affaire n’a jamais été élucidée. Rapidement saisies par les représentants des victimes, les autorités ont attendu plus d’un an avant d’envoyer une délégation en soutien à la mission d’enquête du bureau des droits de l’homme de la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).[fn]Entretien de Crisis Group, membre de Tabital Pulaaku, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Face à l’insécurité persistante depuis 2013, ce sont des groupes armés non étatiques comme d’anciens Ntéréré, voire des éléments jihadistes, plus que les forces de sécurité maliennes, qui offrent leur concours aux éleveurs peul pour protéger la transhumance des prédations.[fn]Entretien de Crisis Group, expert régional de la sécurité, Dakar, avril 2016.Hide Footnote  Dans ce contexte, le retour de l’Etat dans le centre du Mali après 2013 semble plus théorique que réel. Sa présence est fragile dans de larges zones grises. Après la crise de Kidal en mai 2014, une partie de la zone est d’ailleurs retombée sous le contrôle de groupes armés, comme l’est de Douentza.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur spécialiste du centre du Mali, Mopti, mars 2016. En mai 2014, une visite à Kidal du premier ministre malien, Moussa Mara, a engendré des affrontements majeurs entre les groupes armés rebelles et les forces de sécurité maliennes, qui ont été vaincues et contraintes de se retirer à nouveau d’une grande partie du Nord du pays.Hide Footnote  C’est d’autant plus préoccupant que les principaux acteurs chargés du dossier malien négligent cette zone et se concentrent essentiellement sur les régions du Nord.

IV. Vers une nouvelle insurrection ?

Au début de l’année 2015, une série d’attaques visant les forces de sécurité maliennes stationnées dans de petites villes du centre du pays ont à nouveau attiré l’attention sur cette zone.[fn]Le 5 janvier, une trentaine de combattants ont par exemple attaqué la ville de Nampala (région de Ségou, près de la frontière mauritanienne) et tué au moins onze soldats maliens. La localité de Ténenkou a quant à elle été attaquée le 8 puis le 16 janvier. Document sécuritaire confidentiel sur les attaques attribuées au Front de libération du Macina transmis à Crisis Group. « Mali : attaque de bandits armés à Ténenkou dans la région de Mopti », Info Mali, 9 janvier 2015.Hide Footnote  Par la suite, une violence chronique mais de plus basse intensité s’est répandue dans les zones rurales. Des agents de l’Etat et des civils ré- putés proches des autorités ont fait l’objet de menaces ou d’assassinats ciblés.[fn]Il s’agit généralement de « corps habillés » (membres des forces de sécurité et de maintien de l’ordre, y compris les agents des eaux et forêts), d’élus locaux et de personnes suspectées de servir d’informateurs aux forces de sécurité. Les domiciles de représentants de l’Etat et des véhicules sont régulièrement brûlés, comme le 12 septembre 2015 près de Bankass après l’attaque du poste de gendarmerie. Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, responsables d’ONG et membres de la Minusma basés dans la région de Mopti, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Des attaques ont visé des convois de la Minusma.[fn]La première a eu lieu le 10 mai 2015 près de Ténenkou. Le 29 mai 2016, une mine a décimé un convoi de la Minusma près de Sévaré, provoquant la mort de cinq casques bleus togolais.Hide Footnote  Des villages ou de petites villes sans protection ont été occupées quelques heures, le temps pour les groupes armés de faire des prêches et de diffuser des messages, y compris des appels au jihad.

Il est souvent difficile de distinguer entre actes de banditisme, vendettas locales et attaques par des groupes radicalisés.

Les médias maliens et internationaux attribuent fréquemment ces violences au Front de libération du Macina (FLM), un mouvement créé en janvier 2015 et dont le dirigeant serait un prédicateur peul radical, Hamadoun Kouffa. Sur le terrain, la situation est en réalité confuse. Les motivations des auteurs de la violence sont plurielles, et le degré de coordination entre les groupes est incertain. Il est souvent difficile de distinguer entre actes de banditisme, vendettas locales et attaques par des groupes radicalisés. Il apparait que des groupes armés tentent d’instrumentaliser l’insécurité endémique, les tensions locales et la profonde défiance à l’égard de l’Etat pour atteindre leurs objectifs, d’ailleurs divers.

A. Des auteurs mal identifiés

Hamadoun Kouffa est un prédicateur peul relativement connu au Macina.[fn]Son nom complet serait Mohamed Alhassane Ahmadoun Barry ou Ahmadoun Diallo, selon les sources. Il aurait une soixantaine d’années et aurait grandi à Sirakoro d’un père lui-même originaire du village de Kouffa dans la région de Niafunké dans le centre du pays. Document confidentiel d’un service de sécurité national, septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, responsables musulmans ayant fréquenté Kouffa, Mopti et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Après avoir, dans sa jeunesse, enregistré de la poésie amoureuse sur cassettes, il devient prédicateur dans la région de Mopti. Dans les années 2000, il se fait connaitre par des prêches en fulfuldé diffusés par les radios locales et dans lesquels il commente le Coran. Il y dénonce la corruption des mœurs et des fonctionnaires, les grandes familles maraboutiques de la région, les parlementaires qui ont soutenu le nouveau Code de la famille et le président Amadou Toumani Touré (ATT) qu’il nomme le « Pharaon de Koulouba ».[fn]Entretiens de Crisis Group, fonctionnaires peul du Méma et du Macina, Bamako, février 2015 et Mopti, octobre 2015 et mars 2016. Le président malien Amadou Toumani Touré (ATT), informé des critiques qui lui étaient directement adressées, aurait renoncé à le faire arrêter pour éviter d’en faire un « martyr ». Entretien de Crisis Group, haut cadre originaire du Macina, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Entre 2009 et 2011, il rejoint la Tabligh Jama’at, un mouvement de prédication né au Pakistan et localement connu sous le nom de Dawa.[fn]Au Mali, ce mouvement s’est implanté en particulier dans la région de Kidal et aurait été animé par Iyad ag Ghaly, devenu depuis le dirigeant d’Ansar Eddine. Voir David Gutelius, « Islam in Northern Mali and the War on Terror », Journal of Contemporary African Studies, vol. 25, no. 1, 2007. Des sources consultées par Crisis Group mettent en garde contre l’identification abusive de la Dawa au réseau de Kouffa ou d’Iyad ag Ghaly : « les adeptes de la Dawa ne s’identifient pas complètement à Kouffa, ils ont leur propre réseau ». Entretiens de Crisis Group, ancien membre de la Dawa originaire de Nampala et responsables religieux de la région de Mopti, Bamako, février 2015, Sévaré et Mopti, mars 2016.Hide Footnote  Il en devient le chef spirituel pour la région de Mopti, s’aliénant les familles maraboutiques et quelques compagnons de route qui critiquent dès lors ses choix radicaux.

Au moment de la crise de 2012, son groupe de fidèles périclitait.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable religieux d’origine peul, Bamako, février 2015. En décembre 2009, l’ambassade américaine à Bamako estimait que le recrutement de la Dawa au Mali restait faible. « Dawa meeting in Kidal not much to talk about », câble de l’ambassade américaine à Bamako, 21 décembre 2009, révélé par WikiLeaks.Hide Footnote  Il aurait alors rejoint Tombouctou pour soutenir Ansar Eddine.[fn]En 2012, lors de négociations concernant des soldats maliens détenus par Ansar Eddine, Iyad ag Ghaly aurait accepté, en vertu du droit islamique, leur libération à condition de les remettre à Hamadoun Kouffa, qu’il considérait comme un bon musulman, et non à la délégation du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM) avec laquelle il était en pourparlers. En janvier 2013, Kouffa a été vu au côté des combattants d’Ansar Eddine à Konna lors de leur offensive sur le centre du Mali. Il a conduit la prière et harangué les habitants de la ville en leur annonçant l’arrivée des « temps nouveaux ». Entretiens de Crisis Group, cadre peul de la région de Mopti originaire de Konna, Bamako, février 2016.Hide Footnote  On l’aurait vu galvaniser la population de Konna lors de l’offensive des groupes armés mais on perd sa trace au moment des frappes françaises. Son nom réapparait en janvier 2015 lorsque sont établis ses liens avec le FLM, le mouvement auquel on attribue la plupart des attaques armées dans le Macina.[fn]B. Daou, « Attaques de Ténenkou : l’ombre de Hammadoun Koufa avec un Mouvement de Libération du Macina plane », Le Républicain, 23 janvier 2015.Hide Footnote  

Contrairement aux groupes armés du Nord du Mali, le FLM n’a aucune chaine de commandement militaire ou politique connue.[fn]Plusieurs individus ont été faussement présentés par les forces de sécurité ou les médias comme des lieutenants de Kouffa. Entretiens de Crisis Group, officier de sécurité à Mopti, fonctionnaire du ministère malien de la Sécurité, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Les groupes armés qui occupent temporairement les villes du centre et y organisent des prêches ne se réclament d’ailleurs d’aucun groupe particulier. Les tracts distribués ou affichés dans les mosquées de la région de Mopti ne sont pas signés par le FLM mais par Ansar Eddine, ou sont établis au nom de la Dîna, théocratie peul datant du 19ème siècle.[fn]Sur Ansar Eddine, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°189, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012. Il est intéressant de noter qu’Iyad ag Ghaly, le dirigeant d’Ansar Eddine, fait référence aux combattants du centre du Mali dans un message audio de 2015 sans mentionner le FLM mais en encourageant « les lions du Macina et de Douentza ». Enregistrement audio de Iyad ag Ghaly, 19 octobre 2015 (traduction Crisis Group). Sur l’histoire de la Dîna du Macina, voir Ahmadou Hampâté Bâ et Jacques Daget, L’empire peul du Macina, 1818-1853 (Paris, 1962).Hide Footnote  La seule vidéo postée sur Internet par un groupe actif au centre du Mali, qui date du 18 mai 2016, est aussi signée par la « Katibat Macina » d’Ansar Eddine.[fn]« First Video of Katibat Macina », message de la Jamaat Ansar Eddine, Jihadology, 18 mai 2016.Hide Footnote  Le FLM, s’il existe réellement, revendique peu ses actions en dehors des deux grands coups d’éclat que sont les attaques d’un hôtel à Sévaré en août 2015 et de l’hôtel Radisson à Bamako en novembre 2015.[fn]En août 2015, Ali Hamma, un ancien combattant proche de Belmokhtar, l’un des principaux dirigeants jihadistes de la sous-région, émir du groupe al-Morabitoune créé en août 2013, revendique auprès du bureau de l’AFP à Bamako l’attaque de Sévaré en précisant que « le cheikh Hamadoun Kouffa a aussi donné sa bénédiction pour l’attaque ». Le même jour, Al Jazeera reçoit une revendication de la même attaque, cette fois par al-Morabitoune. « Attaque de Sévaré : les explications d’un lieutenant d’Amadou Kouffa », L’indicateur du Renouveau, 12 août 2015 ; « Un deuxième groupe djihadiste revendique l’attaque à Bamako », Le Monde, 20 novembre 2015.Hide Footnote  Enfin, il n’est pas clairement établi que Kouffa ait survécu aux bombardements français à Konna en janvier 2013.[fn]Il n’a pas fait circuler de vidéo récente même si des enregistrements sonores en fulfuldé datés de 2015 lui sont attribués par des personnes interrogées par Crisis Group. Entretien de Crisis Group, cadre originaire du Macina, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  Vivant ou non, ses prêches continuent cependant de circuler et d’être écoutés.

On sait très peu de chose des gens qui se sont ralliés à Kouffa ou se battent en son nom.[fn]Selon la Direction générale de la sécurité d’Etat (DGSE) malienne, un Peul nommé Hassan Dicko et surnommé « Abou Leila » ferait le lien entre les groupes armés du centre et du sud Mali. Considéré comme le bras droit d’Hamadoun Kouffa, il a été arrêté le 5 septembre 2015. Document confidentiel des services de sécurité maliens remis à Crisis Group, Bamako, 2015.Hide Footnote  Son réseau attirerait surtout des individus issus des classes sociales défavorisées et des Peul des zones exondées séduits par sa critique des détenteurs traditionnels des droits fonciers dans le delta du Niger. Le financement du mouvement apparait essentiellement local, beaucoup moins lié aux grands trafics que celui des mouvements armés du Nord, par exemple.[fn]Le mouvement ne prélève pas de taxe sur la population mais il semble que des éleveurs et des commerçants sympathisant apportent une aide financière. Des responsables peul, y compris un imam réputé proche de Kouffa et un ancien membre du Mujao, ont fait ensemble le pèlerinage à la Mecque en 2015. Cette année là, beaucoup d’autres cadres peul ont fait le déplacement avec l’aide financière de la diaspora peul établie en Arabie saoudite. Entretiens de Crisis Group, cadres peul, individu originaire du cercle de Douentza, cadre du ministère de l’Intérieur, Bamako, mars 2016.Hide Footnote  

Plusieurs sources locales doutent aujourd’hui de l’existence du FLM ou refusent de lui attribuer la paternité de l’ensemble des violences qui frappent le centre du pays depuis le début de l’année 2015.[fn]Un fonctionnaire peul originaire de Mopti parle du « front imaginaire de libération du Macina ». Un directeur d’ONG originaire de la même région déclare : « Nous, les Peul, nous ne reconnaissons pas l’existence d’un front de libération du Macina ». Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire d’origine peul, Bamako, mars 2016 ; directeur d’ONG d’origine peul, Mopti, mars 2016.Hide Footnote  Il est clair qu’aucun groupe ne peut être tenu pour responsable de toutes les attaques contre l’Etat et ses alliés. Les différentes entités impliquées ne sont pas non plus clairement unifiées dans un mouvement doté d’un agenda commun. L’appellation Front de libération du Macina, popularisée par les médias, reflète mal une nébuleuse faite de petits groupes inégalement structurés.[fn]Selon les recherches de Crisis Group, l’existence de ce groupe a été rapportée le 16 janvier 2015 par un journal en langue arabe, hébergé par le site h-Azawad, qui a cessé de fonctionner au milieu de l’année 2015. L’information a été relayée par d’autres journaux comme Jeune Afrique puis par la presse malienne. Les journalistes maliens sont les premiers à évoquer Hamadoun Kouffa comme le dirigeant d’un mouvement responsable des attaques. Selon la presse, les assaillants de Ténenkou avaient sur eux des prêches de Kouffa. « Mali : au Nord, la mosaïque des acteurs complique la crise», Jeune Afrique, 16 janvier 2015 ; « Attaques de Ténenkou : l’ombre de Hammadoun Koufa avec un mouvement de Libération du Macina plane », op. cit.Hide Footnote  Le label FLM simplifie une violence armée aux racines complexes et générée par de multiples protagonistes.

B. Une juxtaposition de groupes armés

Plutôt qu’une organisation unique, des sources sécuritaires évoquent l’existence de plusieurs groupes prenant l’Etat pour cible. Leurs agendas ne sont pas nécessairement coordonnés même s’ils sont en contact les uns avec les autres.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts de la sécurité, Bamako et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Les attaques contre les villes du centre au début de l’année 2015 seraient ainsi l’œuvre d’un premier groupe, issu d’Ansar Eddine et constitué dans la zone frontalière entre la Mauritanie et le Mali. Il comprendrait des combattants peul et tamasheq, dont certains officiers proches d’Iyad ag Ghali.[fn]Un natif de Nampala témoigne de la présence de « peaux claires » et « noires » parmi les assaillants dont certains parlaient le fulfuldé. Entretien de Crisis Group, individu originaire de Nampala, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Il projetait de mener une série d’opérations destinées à impressionner les populations et à terrifier les autorités, probablement pour faciliter l’implantation d’un nouveau mouvement recrutant localement.[fn]Il faut d’ailleurs noter que la ville de Nampala avait fait l’objet d’une attaque similaire en 2009, qui avait provoqué la mort de seize militaires maliens. L’attaque avait été revendiquée par la rébellion organisée par Ibrahim ag Bahanga. Cependant, des sources locales évoquent des assaillants liés à al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), alors très présent dans la région frontalière. Entretien de Crisis Group, fonctionnaire, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Ce premier groupe se serait depuis retiré vers la zone frontalière (se dispersant peut-être entre plusieurs destinations, comme Léré, les camps de réfugiés maliens de Mauritanie et la forêt du Wagadou). Il pourrait être en train de se réactiver sous le nom de Katibat Macina d’Ansar Eddine et a diffusé une première vidéo en mai 2016.

Un deuxième groupe s’est constitué dans le sillage des attaques de février 2015. Principalement actif dans les cercles de Ténenkou et Youwarou, il compte dans ses rangs des recrues locales plus récentes même si certaines avaient probablement rejoint le Mujao ou Ansar Eddine pendant la crise de 2012. Moins armé et rompu aux tactiques de guerre que le premier groupe, il n’est pas encore parvenu à s’emparer des villes défendues par l’armée.[fn]« Ce sont des gens qui ont jeté le bâton et pris l’arme. Ce ne sont pas des professionnels ». Entretien de Crisis Group, responsable d’ONG originaire de la région de Mopti, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Il se montre plutôt actif dans les campagnes, y diffusant ses messages auprès des populations, pourchassant les informateurs de l’Etat et les convois des forces de sécurité.

Plus à l’est se trouve un groupe similaire, dont certains membres avaient rejoint le Mujao pendant la crise de 2012 et qui se développe dans le cercle de Douentza, dans une moindre mesure dans celui de Bankass, et déborde occasionnellement sur le territoire burkinabé, en particulier dans les régions du Nord et du Sahel. Il est essentiellement constitué de Peul nomades, à savoir des Seedoobe (du Mali), des Djelgobe (venus du Burkina Faso) et surtout des Toleebe (venus du Niger). Ce groupe entretient des liens avec ceux du Macina et de la zone frontalière avec la Mauritanie, dont il est néanmoins difficile de déterminer l’importance et la solidité.[fn]Certaines sources évoquent même la possibilité qu’ils soient autant en contact avec le groupe du Macina qu’avec un bataillon (qatiba) d’AQMI qui circule dans le Gourma. Entretien de Crisis Group, expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Les sources militaires estimaient en 2015 les effectifs de chacun de ces groupes, dont le degré de coordination demeure incertain,[fn]Ces groupes circulent d’est en ouest, entre Méma, Farimaké, Macina et Hayre. Hamadoun Kouffa, relativement célèbre dans le Macina et dans une moindre mesure dans le Méma, est cependant moins connu dans la région du Hayre. Entretiens de Crisis Group, nomades du cercle de Douentza, Bamako, février 2015 et mars 2016.Hide Footnote  à quelques dizaines d’individus.

Selon des sources sécuritaires locales et françaises, ils seraient entre 150 et 200 hommes au total, équipés de moyens militaires assez rudimentaires : kalachnikovs, lance-grenades, motos pour se déplacer, quelques véhicules 4x4 avec mitrailleuses lourdes volés aux Forces armées et de sécurité du Mali (FAMA), et des capacités de poser des mines ou des engins explosifs improvisés.[fn]Document confidentiel d’un service de sécurité national, septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, journaliste et officier supérieur français, Paris, août 2015.Hide Footnote  Rien à voir donc avec les colonnes de véhicules 4x4 montés de mitrailleuses, de mortiers et de fusils de précision couramment utilisés au Nord. Cette différence s’explique par le fait que dans le Nord, on observe une socialisation guerrière plus forte et ancienne et des appareils militaires financés par des trafics, disposant d’un meilleur accès aux marchés des armes notamment libyen ou aux stocks d’armes volés à l’armée malienne en 2012.

C. Des violences aux logiques plurielles

Les violences qui frappent le Mali central ne sont pas le fait des seuls mouvements s’inspirant du jihad, mais sont également liées à des conflits locaux. La lutte antiterroriste ne saurait donc être le seul élément de réponse à une violence aux logiques plurielles.

Le banditisme armé est à l’origine d’un grand nombre d’incidents, notamment des attaques de foires ou de marchés, abusivement attribuées aux groupes jihadistes.[fn]Entretien de Crisis Group, expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Ces derniers et des bandes armées occupent les mêmes territoires. Ils ont sans doute des contacts, voire peut-être des liens de partenariat, mais ne se confondent pas.[fn]Dans le Méma et le Farimaké, des groupes de Ntéréré qui avaient rejoint le MNLA en 2012 se sont opportunément ralliés au Mujao après que ce dernier ait défait le premier à Gao. Il est difficile aujourd’hui de savoir ce qu’il reste de ces liens mais plusieurs sources sécuritaires évoquent des contacts entre ces groupes de bandits et des éléments jihadistes, voir même un possible partage des rôles. Entretiens de Crisis Group, membre de la Minusma, Sévaré, octobre 2015 ; expert de la sécurité, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Les bandits armés ont un statut ambigu au sein de la société locale : certaines communautés y voient des remparts contre les abus de l’Etat ou contre des communautés rivales, d’autres les dénoncent comme de simples prédateurs.[fn]Ils ont la réputation d’être des « bandits sociaux », au sens donné à cette expression par l’historien E.J. Hobsbawm. Ainsi des « hommes en armes » comme les frères Hima dans le cercle de Douentza ou Hama Foune Diallo originaire du Macina ont tantôt la réputation d’être des bandits tantôt des défenseurs de leur communauté. Entretiens de Crisis Group, notables, éleveurs et fonctionnaires d’origine peul, Bamako et Sévaré, octobre 2015 et mars 2016. E.J. Hobsbawm, Social Bandits and Primitive Rebels: Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20th Centuries (Manchester, 1959).Hide Footnote  

Au-delà du banditisme, des règlements de compte participent à un état grandissant d’insécurité. Ainsi, le harcèlement d’agents de l’Etat et parfois leur assassinat serait, dans certains cas, moins le fait des jihadistes que d’acteurs locaux cherchant ainsi à se venger des exactions commises par les « porteurs d’uniforme ».[fn]En Afrique de l’Ouest, on désigne sous ce vocable les membres des forces de sécurité. Assassinat de garde forestier le 6 avril à Diafarabe, d’un informateur d’un agent des eaux et forêts le 9 mars 2016 à Mbesso, à 5 kilomètres au sud de Diabaly, etc. Dans chaque cas, il est difficile de savoir s’il s’agit de vengeances locales ou d’actes commis par des groupes radicaux pour chasser l’Etat. Liste des incidents sécuritaires dans la région de Mopti depuis 2015, document confidentiel malien transmis à Crisis Group.Hide Footnote  Ces actes révèlent un désir local de chasser l’Etat qui converge volontairement ou non avec l’agenda des éléments jihadistes. Il est d’ailleurs difficile de distinguer ce qui relève du règlement de compte local de ce qui constitue un acte « jihadiste ».[fn]Entretien de Crisis Group avec un travailleur humanitaire actif à Ténenkou, Sévaré, novembre 2015. Selon d’autres sources, les combattants réunis autour de Kouffa participeraient à des rè- glements de compte locaux visant des civils. « C’est après l’attaque de Dioura qu’on a soupçonné les gens de la Dawa. Peu après cette attaque, les assaillants sont allés à Sikéré Tielo, un petit hameau d’agriculteurs. Ils ont abattu quelqu’un qui avait eu un différend avec une personne de la Dawa. L’affaire avait été amenée à la Mairie de Dioura qui aurait demandé une amende de 500 000 FCFA (environ 750 euros). Or Kouffa était le responsable de la Dawa dans cette zone ». Entretien de Crisis Group, individu originaire de Nampala, Bamako, février 2015.Hide Footnote  

Certaines actions violentes ne sont cependant ni actes de banditisme, ni règlements de comptes. La destruction des mausolées d’Hamdallaye le 3 mai 2015 ou la tenue de prêches hostiles aux autorités et aux étrangers dénotent un agenda plus nettement jihadiste.81 Dans les villages qu’ils traversent, les partisans de Kouffa appellent à fermer les écoles françaises, voiler les femmes et imposer le port du pantalon court pour les hommes.[fn]Selon d’autres sources, ils interdisent également la noix de kola et le tabac. Ils font référence à l’histoire régionale, soulignant ainsi que « le temps de l’idolâtrie avant la théocratie du Macina est fini ». Ils opèrent cependant une relecture de ce passé, prestigieux pour les populations peul du centre. Kouffa critique avec véhémence les grandes familles maraboutiques dépositaires de l’hé- ritage de Cheikou Amadou, le fondateur de la Dîna. Par ailleurs, on attribue aux partisans de Kouffa la destruction de plusieurs mausolées de grandes personnalités de l’histoire de la Dîna, dont celui de Cheikou Amadou lui-même. Un geste que certains cadres peul de Bamako jugent impardonnable. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et responsables religieux peul, Bamako, Mopti et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  Dans le Hayre mais aussi autour de Ténenkou, des groupes similaires proscrivent les célébrations qui entourent les grandes cérémonies sociales, notamment les mariages dispendieux. Là encore, le discours n’est jamais exclusivement religieux. Ses dimensions sociale, politique et économique attirent la sympathie locale.[fn]Il s’inscrit en cela dans une tendance plus large des discours religieux à refléter les préoccupations sociales et politiques des Maliens. Voir Benjamin Soares, « Islam in Mali in the Neolibera Era », African Affairs, vol. 105, no. 418 (2005).Hide Footnote  

Les critiques de Kouffa contre les grandes familles maraboutiques, également détentrices de droits fonciers, peuvent séduire une partie de la jeunesse ou des caté- gories peu éduquées de la société, mêmes si ces familles restent très respectées.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus, membres de la société civile et responsables religieux peul, Bamako, Mopti et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  La contestation des Dioko, droits coutumiers d’exploitation des ressources naturelles, portée par Kouffa, est par exemple mise à profit par des groupes économiquement marginalisés.[fn]L’assassinat du maire de Dogo est un exemple. L’enquête est en cours mais ce meurtre semble lié à un conflit entre deux groupes peul pour l’accès aux pâturages. Dans cette lutte, les partisans de Kouffa sont venus appuyer le camp constitué de Peul tioki (transhumants) qui conteste les droits fonciers détenus par un autre groupe peul sédentarisé dans le Macina. Entretiens de Crisis Group, membres des deux communautés en conflit à Dogo et dans la commune du Diallube, Sévaré et Mopti, octobre 2015 et mars 2016.Hide Footnote  Le discours religieux radical résonne ainsi avec une contestation plus ancienne des ordres politiques et sociaux locaux. De manière générale, les préoccupations locales sont utilisées pour justifier l’appel au jihad. Mais d’un terroir à l’autre, les enjeux sont différents et il n’y a pas forcément d’intérêt à mener une lutte commune. Et au niveau de l’individu, il est difficile de dire quand la préoccupation du jihad l’emporte sur des préoccupations plus locales.

V. Sécuriser le centre : opérations militaires, dialogue politique et groupes d’autodéfense

La réponse de l’Etat a jusqu’à présent été essentiellement sécuritaire. En dépit de quelques résultats, la violence continue à se répandre. Les communautés s’arment pour se défendre, avec le probable soutien d’une partie de l’appareil sécuritaire malien. Les milices armées se renforcent indéniablement et une importante vague de violences risque de déferler.

A. La réponse sécuritaire et ses limites

Après avoir subi des attaques en février 2015, les forces de sécurité ont renforcé leurs positions dans les principales villes du centre, en particulier Sévaré, Ténenkou et Douentza. Cela leur permet de mieux les tenir et d’éviter de nouvelles déconvenues. Elles restent cependant victimes de harcèlement dans les zones rurales. Pour y remédier, l’opération Seno a donné quelques résultats à l’automne 2015 dans le cercle de Bankass.[fn]L’opération Seno a été montée après des incidents ayant visé des notables de groupes sédentaires dogon de la région de Bankass. Bien que disposant d’un effectif réduit (équivalent d’une compagnie), les FAMA ont accroché et repoussé un groupe armé supposé proche du FLM. L’accrochage a eu lieu dans la forêt de Tiébanda, près de la frontière avec le Burkina Faso, où les islamistes tentaient d’installer une base. Entretiens de Crisis Group, membre des forces de sécurité maliennes, chercheur spécialiste du centre du Mali et membre de la Minusma, Sévaré, février 2016.Hide Footnote  Mais ce type d’intervention vise à contenir l’expansion des groupes armés plutôt qu’à agir sur les sources de l’insécurité.[fn]Entretien de Crisis Group, membre des forces de sécurité maliennes, Sévaré, février 2016.Hide Footnote  A l’instar de Seno, les opérations de ratissage organisées par les FAMA conduisent à des arrestations ; effectuées sur la base de dénonciations, elles sont parfois abusives. Cela génère des tensions avec la population et des abus graves ont été signalés.[fn]Les avis divergent sur les brutalités commises par les FAMA : certains les jugent inévitables étant donné le manque de moyens et soulignent qu’elles sont moindres aujourd’hui qu’en 2013 ; d’autres estiment que les exactions et les disparitions de suspects sont encore trop nombreuses. Entretiens de Crisis Group, experts de la sécurité, membres des FAMA et cadres peul, Bamako et Sévaré, février 2016. Voir aussi : “Mali : les abus s’étendent dans le sud du pays”, Human Right Watch, 19 février 2016.Hide Footnote  

Les partenaires militaires du Mali sont peu présents dans le centre. La Minusma dispose d’une présence limitée mais son nouveau mandat, voté le 29 juin 2016, prévoit de la renforcer.[fn]« Rapport du Secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », CSNU S/2016/498, 31 mai 2016, p.17. Dans la région de Mopti, la Minusma ne déploie qu’une unité de police à Sévaré et trois compagnies d’infanterie de l’armée togolaise à Douentza, à plus de 150 kilomètres (par la route) au nord-est de Mopti. « Rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali », CSNU S/2016/281, 28 mars 2016. Le 29 juin 2016, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2295, augmentant le nombre des militaires de la Minusma de 2 049 (passant d’un total de 11 240 à 13 289 soldats déployés) et le nombre de policiers de 480 (de 1 440 à 1 920), et exigeant que la soit plus robuste et préventive. A la suite de l’examen stratégique de la Minusma, conduit par le Secrétariat de l’ONU, cette résolution demande aussi que la priorité stratégique de la mission soit la mise en œuvre concrète de l’accord de la paix, en particulier le rétablissement de l’autorité de l’Etat. « Résolution 2295 (2016) des Nations unies », CSNU S/RES/2295, 29 juin 2016.Hide Footnote  Le risque est cependant de reproduire la situation qui prévaut à Gao ou Kidal, c’est-à-dire une force plus importante mais recroquevillée sur sa propre protection, installée dans une forteresse en milieu urbain mais incapable de restaurer la sécurité dans les espaces ruraux délaissés.

B. Une zone négligée par les négociations d’Alger

Le processus de paix a laissé de côté le centre du Mali. Comme le résume un participant aux négociations intermaliennes qui ont eu lieu entre juin 2014 et février 2015 dans la capitale algérienne, « les Peul du centre ont été très peu vus à Alger ».[fn]Entretien de Crisis Group, ancien membre de l’équipe de médiation de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Aucun des mouvements armés n’avait de représentants d’importance originaires de cette zone.[fn]Des rencontres ont eu lieu entre Tabital Pulaaku et le Ganda Izo, un groupe armé recrutant surtout parmi les Peul de la région de Gao. Elles n’ont pas débouché sur une alliance durable, les Peul de la région de Gao restant mal représentés au sein de Tabital. Entretiens de Crisis Group, membres de Tabital Pulaaku, Bamako, février 2015.Hide Footnote  Certaines personnalités de la zone ont approché la Minusma pour négocier une intégration officielle de leur groupe dans le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR).[fn]Dès le mois de décembre 2103, un cadre peul originaire de la région de Mopti a approché la cellule DDR de la Minusma avec une liste d’une vingtaine de combattants à démobiliser. Soupçonné de vouloir profiter des fonds du processus DDR, il a été renvoyé vers les groupes signataires de l’ac­cord de Ouagadougou, alors seuls interlocuteurs reconnus pour le processus de désarmement. Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Leur faible représentation au sein des mouvements armés signataires des accords de Ouagadougou (2013) puis de Bamako (2015) les a tenus à l’écart du processus de paix.[fn]La sous-représentation des groupes armés du centre reflète aussi leur manque de moyens et de forces militaires. Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, Bamako, février 2016.Hide Footnote

L’accord de paix signé en juin 2015 à Bamako est consacré aux régions du Nord et ne contient que de rares références au centre.[fn]Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger, 20 juin 2015.Hide Footnote  Beaucoup de personnalités du centre, en particulier les Peul, ont le sentiment que l’histoire se répète : la paix s’écrit sans eux sinon contre eux. Beaucoup sont convaincus que « pour être écouté, il faut des armes ». Pour certains, le réseau armé qui soutient Kouffa émerge précisément parce qu’il n’y avait pas de groupe armé localement constitué pour mettre la zone au centre de l’attention. Dans ce contexte, les appels à la constitution de groupes d’au­to­défense se multiplient.

C. La tentation milicienne

La tentation du recours aux armes existe parmi les populations nomades du centre du Mali depuis plusieurs années.[fn]Certains cadres peul rencontrés rejettent cependant l’idée du recours aux armes ou à une hypothétique armée peul que d’autres appellent de leurs vœux. Entretiens de Crisis Group, cadres, responsable religieux et commerçants peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.  Pendant l’occupation en 2012, l’absence de l’Etat et l’insécurité ont accéléré cette dynamique. A Bamako, quelques cadres proches de l’Etat ont alors soutenu l’idée d’armer et d’encadrer des groupes d’autodéfense locaux.[fn]Djiguiba Keita, « Après Tenenkou, l’Etat va-t-il abandonner Macina ? », Maliweb, 20 janvier 2016.Hide Footnote  Les autorités de transition étaient réticentes parce qu’elles manquaient déjà d’équipement pour l’armée régulière mais aussi parce qu’elles craignaient de perdre le contrôle de ces groupes.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre peul et chef nomade originaire de Douentza, Bamako, février 2015 et février 2016.Hide Footnote

Tandis que le retour des agents civils de l’Etat dans le centre est le plus souvent théorique, l’insécurité persistante ravive aujourd’hui le désir de certaines communautés de former des groupes d’autodéfense. Dans le Macina, les chefs de village peul se sont réunis dès 2013 pour lever des fonds, mobiliser les jeunes et sensibiliser à l’idée les cadres de Bamako, afin d’obtenir le soutien de l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres peul, Bamako et Sévaré, février 2o16.Hide Footnote  Une médiation de la Minusma les a réunis à Bamako et a contribué en mai 2014 à réduire provisoirement les tensions sans résoudre la question de la sécurité locale.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de la Minusma, mars 2016.Hide Footnote  En mai 2015, une délégation de chefs de villages s’est rendue une nouvelle fois à Bamako pour exiger la « sécurisation des personnes et de leurs biens dans le Delta central du Niger ». Ils ont publiquement soutenu la création de brigades locales d’autodéfense. Des réunions ont relayé ce message dans le centre. Certains notables, inquiets de voir ce désir d’armement aggraver les tensions locales et nourrir la contestation des hiérarchies en place, se sont montrés sceptiques.[fn]Une réunion s’est ainsi tenue ainsi à Bony (cercle de Douentza, à environ 100 kilomètres au nord-est de Mopti) dès août 2014, mais l’idée de constituer des groupes d’autodéfense heurte alors les élites peul de la ville qui encouragent au contraire le désarmement des Peul nomades Seedoobe avec lesquels ils sont en concurrence. Entretiens de Crisis Group, cadre peul et chercheur, Bamako, février 2016.Hide Footnote

Quelques officiers et hommes politiques maliens sont favorables à la constitution de groupes d’autodéfense dans le centre du pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres, responsable religieux et commerçants peul, Bamako et Sévaré, novembre 2015 et février 2016.Hide Footnote  Les forces de sécurité sont divisées sur l’intérêt d’avoir des groupes paramilitaires comme relais locaux de leurs opérations.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des FAMA et cadre du ministère de la Sécurité, Bamako et Sévaré, février 2016.Hide Footnote  De son côté, la Minusma n’est pas certaine de la capacité des élites du centre, en particulier des cadres peul de l’association Tabital Pulaaku, à s’entendre autour d’un projet commun de sécurisation du centre. Elle doute aussi de leur représentativité et de leur faculté à mobiliser des troupes qui leur font jusqu’à présent défaut. Comme le résume un membre de la Minusma, « les Peul n’ont pas trouvé leur Gamou », du nom du général malien perçu comme le principal défenseur de la cause des Touareg Imrad du Mali.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, février 2016.Hide Footnote

Les cadres originaires du centre ne partagent ni le même agenda, ni la même vision pour former un groupe d’autodéfense unifié. Pour certains, ces derniers peuvent surtout permettre de pallier l’incapacité des FAMA à sécuriser la zone : ils iraient là où les forces de la République ne vont pas par manque de moyens. D’autres cherchent à utiliser ces groupes pour se constituer une clientèle politique locale ou capter les ressources de l’aide (DDR, financement de la paix). Pour d’autres enfin, le combat est de plus long terme : il s’agit de permettre aux communautés peul du centre de faire front commun et d’instaurer un rapport de force pour retrouver leur place dans la mosaïque malienne.[fn]« Il faut rétablir le rapport de force et, dès lors, on n’aura pas besoin d’intermédiaires pour se protéger. Aucun Tamasheq ne nous respectera sinon ». Entretien de Crisis Group, cadre peul, Bamako, novembre 2015.Hide Footnote  Ces agendas ne sont pas nécessairement contradictoires mais ils ne servent pas les mêmes intérêts et ne partagent pas une même vision de la sécurité locale. De manière inquiétante, même les éléments les plus pacifiques paraissent aujourd’hui résignés au développement de groupes d’autodéfense pour endiguer les violences.[fn]Courriel de Crisis Group, intellectuel malien d’origine peul, mai 2016.Hide Footnote

Confronté à l’extension progressive des zones d’insécurité au centre, l’Etat hésite sur la réponse. Début 2016, des cadres peul de Bamako ont servi d’intermédiaires lors de rencontres entre des hauts responsables gouvernementaux et des cadres politico-militaires à la tête de petits groupes armés actifs au centre du pays.[fn]« Sous l’impulsion de certains membres de Tabital Pulaaku, un Conseil national de Sécurité dirigé par Modibo Sidibé, ex-gouverneur de la région de Ségou, a été mis en place pour identifier des Peul armés en vue de les insérer dans le processus de DDR. Cela sous-entend qu’après leur identification, ils seront cantonnés, désarmés et participeront à des patrouilles mixtes avec d’autres groupes armés ». Page Facebook de l’association Kisal. Les autorités maliennes auraient remis de l’argent à quelques chefs politico-militaires peul du centre venus à Bamako pour les aider à « rassembler leurs groupes ». Entretiens de Crisis Group, cadre peul ayant participé à ces réunions et haut cadre de l’appareil sécuritaire, Bamako, février 2016.Hide Footnote  Peu après, la presse malienne a annoncé, avec l’exagération dont elle fait parfois preuve, « que plusieurs centaines d’éléments » du FLM étaient en passe d’intégrer le processus de DDR.[fn]Sékou Tamboura, « Situation sécuritaire dans le Macina et le Seno : 500 djihadistes d’Amadou Koufa rendent les armes », L’Aube, 7 mars 2016.Hide Footnote  Des listes de combattants ont été produites et centralisées par des ca­dres de Bamako qui ont rencontré la Minusma en février et mars 2016. Des négociations ont également eu lieu pour que ces groupes du centre puissent se rallier à la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) ou la Plateforme, les deux coalitions de groupes armés ayant signé l’accord de paix avec le gouvernement en 2015, et bénéficier ainsi du processus de DDR encadré par la Minusma. Le contrôle de ces groupes et la question de leur affiliation génèrent cependant des tensions inquiétantes.[fn]En juin, un rassemblement de combattants peul proches du Ganda Izo, se préparant pour le DDR, aurait été attaqué dans la région du Gourma, à l’est de Douentza, par des éléments du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia) qui n’acceptaient pas leur présence ou cherchaient à les absorber dans ses rangs. Derrière cet affrontement dont le bilan reste inconnu, on devine des luttes pour contrôler les groupes armés du centre et capter les ressources du DDR. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, membres du Ganda Izo, du Gatia et chercheur malien, juin 2016.Hide Footnote

Il est peu probable que les éléments concernés soient les plus ardents militants du réseau Kouffa.[fn]Des militants proches de Kouffa auraient d’ailleurs proféré des menaces à l’égard des jeunes désireux de participer au DDR. Entretiens de Crisis Group, expert de la sécurité et cadre peul, Sévaré et Bamako, février 2016.Hide Footnote  L’initiative peut cependant contribuer à assécher le recrutement des groupes radicaux et à en éloigner les éléments les plus opportunistes, responsables d’une partie des violences dans le centre.[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale, consulté en mars 2016.Hide Footnote  Mais elle porte en elle un risque de malentendu : certains y voient l’occasion d’étendre le DDR au centre et de procéder à des distributions de fonds susceptibles de racheter la paix locale ; d’autres y voient avec inquiétude une forme de reconnaissance qui va permettre à des milices de se constituer. A Mopti en janvier 2016, une réunion intercommunautaire soutenue par le ministère de la Réconciliation nationale relayait encore l’appel à « créer dans tou­tes les localités du pays des cellules de veille composées de jeunes et de chasseurs, ou, à défaut, créer dans les communes sensibles (accès difficile et délai d’ inter­vention longs) des brigades de vigilance ».[fn]Page Facebook du ministère de la Réconciliation nationale du Mali, message posté le 29 janvier 2016.Hide Footnote

En mai 2016, des incidents violents entre groupes armés bambara et peul ont provoqué la mort d’au moins 30 personnes et la fuite de centaines de nomades vers les camps de réfugiés de Mauritanie.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, expert en visite dans les camps de Mauritanie, juin 2016.Hide Footnote  Des membres de l’appareil sécuritaire auraient contribué à l’armement de chasseurs traditionnels bambara pour prévenir une avancée des jihadistes au centre. Peu après, des éléments armés peul, réputés Qproches des jihadistes, se sont rassemblés près de la frontière entre la Mauritanie et le Mali, laissant craindre un renforcement de leur implantation locale. A Bamako, les autorités, inquiètes, relancent le projet de groupes d’autodéfense peuls distincts de groupes jihadistes pour couper court à l’attraction qu’exercent ces derniers sur les nomades peul.[fn]Courriel de Crisis Group, membre d’une association peul du Mali, mai 2016.Hide Footnote  La montée des tensions actuelles cristallise la constitution de groupes armés plus ou moins contrôlés par les autorités.[fn]La création de l’Alliance nationale pour la sauvegarde de l’identité peule et la restauration de la justice (ANSIPRJ), nouveau mouvement politico-militaire revendiquant la défense des populations peul, a été annoncée le 18 juin 2016. Il est dirigé par Oumar Al-djana, un jeune enseignant peul qui se revendique comme ancien membre du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Il faut remettre la création, encore largement théorique, d’un nouveau mouvement armé dans le contexte plus large d’une compétition entre élites peul pour constituer et diriger une formation armée les représentant. « Oumar Aldjana : ‘Nous avons créé un mouvement pour mettre fin aux exactions contre les Peuls’», Jeune Afrique, 20 juin 2016.Hide Footnote

Faute de réponse à même d’apaiser ces tensions, le centre pourrait rapidement devenir le nouvel épicentre des violences au Mali.[fn]Selon l’expression du chercheur malien Boukary Sangaré. « Le Centre du Mali : épicentre du djihadisme ? », Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 20 mai 2016.Hide Footnote  Des éléments jihadistes profitent de ces troubles pour se rendre utiles à certaines communautés et mieux s’im­planter. Cependant, l’origine des tensions réside moins dans la radicalisation supposée d’une communauté que dans le manque de légitimité de l’Etat et l’incapacité des autorités à réguler pacifiquement les conflits locaux pour garantir la sécurité de tous.

VI. Au-delà du défi sécuritaire, un test pour les politiques de prévention et de gestion des crises

Des groupes affiliés aux mouvements terroristes existent déjà au centre du Mali, mais leur effectif reste encore faible et leur degré de coordination est indéterminé. Les politiques de lutte contre la radicalisation violente ne devraient pas se concentrer sur des opérations antiterroristes confiées aux seules forces de sécurité, dont les modes opératoires nourrissent d’ailleurs en partie le rejet de l’Etat. Elles devraient plutôt prendre en compte le contexte plus large qui nourrit la montée de cette violence armée et que le présent rapport a mis en exergue. Comme l’a récemment souligné Crisis Group, résoudre les conflits locaux permet de contenir l’extrémisme violent bien plus qu’endiguer l’extrémisme violent ne permet de résorber les crises locales.[fn]Rapport spécial de Crisis Group, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016. Version complète disponible en anglais seulement.Hide Footnote

Sans les violences armées qui affectent à nouveau le Nord depuis 2012, il est peu probable que le ressentiment dans le centre du pays aurait débouché aussi vite sur des mobilisations politico-militaires. Les deux espaces sont incontestablement liés mais de profondes différences les distinguent aussi. Ainsi, la socialisation par le métier des armes et la criminalisation de l’économie, notamment le trafic de drogue, sont bien moins développées au centre. Les réponses à apporter ne sont donc pas les mêmes. Pour cette raison, le gouvernement malien devrait concevoir un plan spécial pour répondre aux problèmes et aux formes de violences spécifiques qui frappent le centre. Cela éviterait de perdre beaucoup d’énergie à essayer d’étendre au centre les bénéfices d’un accord de paix négocié pour et par les représentants d’autres régions.

A. L’objectif : un Etat à la reconquête de sa légitimité dans les territoires

Le risque de développement de la violence armée dans le centre du Mali résulte moins de l’action d’organisations terroristes que d’années de négligence de la part des autorités et de politiques perçues comme injustes. La priorité est donc pour l’Etat, avec l’aide de ses partenaires, de réinvestir ces territoires afin de se rapprocher positivement des populations qui y vivent. Il doit prendre conscience du niveau de rejet dont il fait l’objet parmi celles-ci, et reconstruire sa légitimité non pas en misant sur le retour d’une puissance publique répressive, partiale et autoritaire mais, bien au contraire, en jouant son rôle de régulateur, en garantissant l’accès aux services de base, et en étant présent y compris auprès des populations nomades.

Cela requiert que plusieurs chantiers, déjà ouverts, aboutissent : la justice, trop souvent corrompue et au service des puissants, doit retrouver une forme d’in­dé­pen­dan­ce et d’autonomie face aux pouvoirs politiques et économiques. L’Etat doit garantir l’accès des populations aux services de base. Outre la justice et la sécurité, deux domaines d’intervention prioritaires, l’investissement de l’Etat est tout aussi nécessaire dans l’éducation et la gestion des ressources naturelles. Il devrait repenser sa présence auprès des populations, y compris les plus mobiles. Il est aujourd’hui essentiel, par exemple, de relancer les efforts pour la création d’écoles nomades.

En matière de sécurité, l’Etat doit rassurer les citoyens et restaurer l’ordre public. Comme le souligne Crisis Group, « la capacité des groupes jihadistes à offrir une protection […] explique leur succès, bien plus que l’attrait des idéologies dont ils sont porteurs ».[fn]Ibid.Hide Footnote  L’Etat doit démontrer à nouveau sa capacité à protéger. Cela nécessite d’abord que les forces de sécurité retrouvent une crédibilité auprès des populations. Pour rompre le cycle de prédation dont les porteurs d’uniforme se rendent coupables, leur hiérarchie doit punir les abus de façon ostensible.

Par ailleurs, le chantier de la sécurité locale doit être ouvert au plus vite : les forces de sécurité maliennes sont actuellement trop peu nombreuses pour couvrir l’en­sem­ble du territoire.[fn]La région de Mopti, grande comme deux fois la Belgique, ne disposerait que de 753 gendarmes, policiers et membres de la garde nationale pour assurer les missions de maintien de l’ordre. Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, Sévaré, mars 2016.Hide Footnote  Une police territoriale ou communale, financée par les régions ou les collectivités territoriales, devrait être mise en place.[fn]Le Mali et ses partenaires pourraient utilement s’inspirer des efforts récents réalisés au Niger pour développer une police communale dans la région d’Agadez. Ce projet, toujours en cours d’éva­luation, a été développé avec le soutien de l’UE, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et de la coopération danoise. Entretien de Crisis Group, membre de la délégation l’UE au Niger, Niamey, mai 2016.Hide Footnote  Elle permettrait d’as­su­rer la sécurité là où les autres forces de l’ordre ne s’aventurent que rarement. Elle pourrait prendre en charge les affaires qui sont du ressort de la police. L’armée, qui n’a aucune capacité d’enquête, assure actuellement la sécurité, ce qui n’est pas son rôle.[fn]Les Forces de sécurité (FDS) maliennes comprennent à la fois les forces militaires (FAMA) sous responsabilité du ministère de la Défense, et les forces de sécurité intérieure (police nationale, gendarmerie et garde nationale) sous responsabilité du ministère de l’Intérieur et de la Protection civile.Hide Footnote  De plus, recrutée localement, cette police territoriale favoriserait la réconciliation des populations avec les forces chargées d’assurer leur sécurité. Ses prérogatives et les procédures de recrutement de ses agents devraient être clairement définies. L’objectif est de créer des polices représentatives au service des populations et non des milices communales au service de certaines communautés ou groupes d’intérêt.

L’Etat doit enfin résorber les divisions entre les élites locales, en les encourageant à prendre part au jeu politique plutôt qu’à recourir aux armes pour régler différends et rivalités. Il faut éviter que la compétition politique génère la formation de milices armées, comme c’est le cas aujourd’hui dans le Nord. Par ailleurs, la stigmatisation de certaines élites nomades en raison de leur récente association avec des groupes comme le Mujao est contre-productive à long terme. Il faut éviter que certains, se sentant exclus, soient tentés de rejoindre des groupes radicalisés pour se faire enten­dre. En partenariat avec l’Etat, les élites locales joueront un rôle central. Elles doivent reconnaitre leur part de responsabilité dans le malaise actuel, cesser de se blâmer mutuellement et d’instrumentaliser les désirs de vengeance.

B. Adopter une approche réaliste conforme aux moyens de l’Etat

Les espoirs que la crise de 2012 suscite un sursaut national et génère une réforme ambitieuse de la gouvernance ont été largement déçus. Les ressources publiques continuent souvent de disparaitre avant d’atteindre leurs bénéficiaires. Les partenaires du développement ont été largement incapables de réformer les politiques d’aide. Pire, du fait de l’insécurité, l’aide au développement atteint de moins en moins les bénéficiaires éloignés des bureaux de Bamako. L’Etat reste contraint par des ressources budgétaires limitées. Les investissements dans les secteurs sociaux pâtissent de la priorité donnée à la défense et la sécurité. Dans ce contexte, les recommandations visant à réformer le fonctionnement de l’Etat dans le centre du Mali ont peu de chances d’aboutir.

Cela impose d’adopter une approche réaliste, prenant en compte ce qui peut être fait dans une situation aussi contraignante. Plutôt que de concevoir de nouvelles grandes réformes, qui sortent rarement des ministères et des directions générales de Bamako, il faut se concentrer sur des actions concrètes de terrain. Pour cela, il est nécessaire d’identifier et de travailler avec tous les acteurs locaux, y compris les membres de la société civile ou ceux qui, par nécessité, ont pactisé avec les groupes jihadistes. La priorité est aujourd’hui de réinvestir les régions délaissées du centre.

Etant donnée l’étendue des besoins et la multiplicité des zones à couvrir dans un pays toujours fragile, le réinvestissement du centre doit trouver ses champions, par exemple une figure consensuelle capable de porter publiquement la cause des populations. L’Etat pourrait nommer un haut représentant pour les régions du centre chargé de coordonner les initiatives et de préparer un plan spécial. L’accord de paix a trop largement ignoré le centre pour pouvoir s’y appliquer.

Les différentes composantes civiles du centre du pays, et pas seulement les hommes en armes ou de pouvoir, devraient être associées étroitement à l’éla­bo­ra­tion d’un tel plan, pour rompre avec les accords trop élitistes. L’accord de paix signé à Bamako, plutôt favorable aux mouvements armés, n’est pas le fruit d’un processus inclusif.[fn]Voir Rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée ?, 22 mai 2015.Hide Footnote  Seul le processus de DDR, qui lui préexiste, pourrait être étendu aux régions du centre, dans les conditions prévues par l’accord, pour faciliter le désarmement et réduire la circulation des armes de guerre qui devient préoccupante.[fn]A l’inverse, il serait risqué d’étendre aux régions du centre la nomination d’autorités intérimaires prévue par l’accord de paix. Cela susciterait d’énormes tensions entre les groupes pouvant prétendre choisir ces autorités de transition. Par ailleurs, l’intégration de personnalités du centre au sein du Comité de suivi de l’accord (CSA) créerait sans nul doute de nombreuses controverses entre les parties signataires qui se sont déjà largement affrontées sur ces questions en 2015. Cela paralyserait un peu plus les organes chargés du suivi de l’accord.Hide Footnote

Pour leur part, les partenaires du Mali doivent s’entendre pour que ceux qui ont développé une connaissance approfondie de ces régions (Union européenne, Pays-Bas, etc.) portent et soutiennent le dossier du centre. Il faut éviter là aussi les doublons et les concurrences inutiles.

Ensemble, Etats et partenaires impliqués devraient identifier et se concentrer sur des causes prioritaires : la sécurité, la justice, l’éducation et la gestion des ressources naturelles constituent sans doute quelques-uns des domaines d’intervention stratégique dans l’immédiat. Il s’agit moins de développer l’économie de régions riches en ressources naturelles que d’y reconstruire une autorité publique capable de réguler les conflits et de garantir aux populations l’accès à un minimum de services. Enfin, il faut cesser de donner la priorité aux solutions sécuritaires dans la lutte contre les groupes radicaux. L’effort militaire est sans doute utile mais il ne doit plus constituer l’essentiel de la réponse. Le véritable défi est de rétablir la présence d’un Etat dont la légitimité est reconnue par les populations.

VII. Conclusion

Les groupes extrémistes violents prospèrent dans les zones de tensions où l’Etat est absent, contesté, ou lorsque sa présence ne se manifeste que par l’action, et parfois les abus, des forces de sécurité. Ils se développent quand les conflits intercommunautaires pour l’accès aux ressources naturelles s’aggravent et quand leur gestion pacifiée n’est plus assurée ni par l’Etat, défaillant, ni par des autorités traditionnelles contestées. Dans ces espaces, les groupes radicaux savent trouver leur place en se rendant utiles et en soutenant certains groupes contre d’autres. Ils apportent une forme de protection, des armes et un savoir-faire militaire, mais aussi une réponse à une forte demande locale de justice, de sécurité et plus largement de moralisation du politique. Le centre du Mali offre un terrain particulièrement propice à la mise en œuvre de leur stratégie d’implantation. Ils évitent les coups d’éclat mais chassent l’Etat et ses agents de larges portions du territoire pour progressivement se substituer à lui.

Il est encore temps de prévenir et d’endiguer ce phénomène. L’Etat est contesté mais pas complètement rejeté, y compris par certains sympathisants des groupes radicaux. Ces derniers sont d’ailleurs encore mal coordonnés et minoritaires. Une grande partie des violences est encore le fait de simples prédateurs sans agenda politique cohérent, et manipulant parfois l’argument religieux. En intervenant dans le centre, l’Etat et ses partenaires ne doivent cependant pas se tromper d’objectif. Le but n’est pas de venir à bout de quelques dizaines d’individus armés. L’enjeu est ailleurs : il faut restaurer la crédibilité de l’Etat par une action juste et utile au plus près des populations, même nomades.

Il importe de montrer à l’ensemble des citoyens que l’Etat est à leur service et que le système politique est suffisamment ouvert pour leur permettre de participer à la gestion de leurs propres affaires et à leur propre sécurité. Le centre du Mali peut devenir un exemple pour l’application de politiques gouvernementales locales et d’actions précoces destinées à éviter le délitement des Etats nationaux et l’im­plan­tation de groupes radicaux violents. Pour cela, il ne doit plus être négligé.

Dakar/Bamako/Bruxelles, 6 juillet 2016

Militants of The Movement for the Salvation of Azawad listen to instructions at a waypoint while patrolling along the Mali-Niger border in the deserted area in the Menaka region in Mali during an anti jihadist patrol on 5 February 2018. Souleymane AG ANARA / AFP
Report 261 / Africa

Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique

Le primat donné aux réponses militaires et le recours à des groupes armés à base communautaire pour combattre les mouvements jihadistes implantés dans la zone frontalière entre le Niger et le Mali n’ont fait qu’accentuer les tensions intercommunautaires. Les autorités nigériennes doivent adopter une approche plus politique, incluant réconciliation entre communautés, dialogue avec les militants et amnistie dans certains cas.

Que se passe-t-il ? Un nouveau foyer insurrectionnel se développe à la frontière entre le Niger et le Mali. L’implantation dans la région de groupes jihadistes, comme une branche locale de l’Etat islamique, résulte de la récente instabilité au Mali mais aussi de la lente détérioration de la situation sécuritaire dans cette zone frontalière.

En quoi est-ce significatif ? Le primat donné aux réponses militaires a jusqu’à présent accentué les antagonismes locaux plus qu’il n’a jugulé les violences. Les interventions militaires internationales s’inscrivent essentiellement dans le cadre de la lutte antiterroriste, au risque de négliger les autres facteurs d’instabilité. Le recours à des groupes politico-militaires contribue à nourrir un cycle inquiétant de violences intercommunautaires, et fait probablement le jeu des jihadistes.

Comment agir ? Les autorités nigériennes doivent adopter une approche plus politique, incluant dialogue, réconciliation entre communautés et proposition d’amnistie pour les militants n’ayant pas commis de crimes graves. Les partenaires occidentaux doivent mettre leurs opérations militaires au service d’une telle approche, plus adaptée aux besoins locaux.

Synthèse

Depuis la fin du mois d’avril, les affrontements à la frontière entre le Niger et le Mali ont fait des dizaines de morts. La situation sécuritaire se dégrade depuis des années dans cette zone du fait de la circulation des armes et de la montée des tensions entre les communautés. Des groupes jihadistes ont profité des désordres locaux engendrés par la crise malienne de 2012 et de la faible présence de l’Etat pour s’implanter et attaquer l’armée nigérienne depuis le Mali. Le primat donné aux réponses militaires pour lutter contre les jihadistes n’a pas eu de résultat probant. Le recours à des groupes armés à base communautaire a accru les violences entre communautés et sans doute fait le jeu des jihadistes. Pour éviter un nouveau foyer d’insurrection au Sahel, le gouvernement nigérien et ses partenaires occidentaux devraient sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste et subordonner l’action militaire à une approche plus politique, y compris en engageant un dialogue, même avec les insurgés. Ils devraient aussi mener une stratégie de désarmement et de réconciliation entre les communautés à la frontière.

Au cours des deux dernières décennies, les violences en zone rurale se sont aggravées à la frontière entre le Mali et le Niger, sur fond de rivalités entre communautés pour le contrôle de l’espace et de difficulté des Etats à réguler les conflits locaux. Dans le sillage des rébellions arabo-touareg des années 1990 et 2000, l’accès aux armes de guerre a changé la nature de la violence et l’a rendue beaucoup plus meurtrière. Peu à peu, une génération de jeunes hommes vivant du métier des armes s’est constituée dans cette région. Ces derniers sont principalement issus des communautés nomades (notamment touareg, dossaak et peul). Des entrepreneurs politiques les ont utilisés pour constituer des milices communautaires, essentiellement au Mali mais aussi au Niger, avec la milice peul du Nord-Tillabéri, une région frontalière du Nord-Ouest du Niger particulièrement affectée par la violence. Ces groupes disent défendre les intérêts de populations nomades marginalisées, mais ils ont souvent un comportement prédateur et font pression sur l’Etat pour obtenir des prébendes.

Le foyer jihadiste qui s’est développé à la frontière ne constitue cependant pas un mouvement unifié. Plusieurs groupes y coopèrent de manière pragmatique même si certains sont affiliés à des organisations plus structurées et concurrentes.

La crise malienne de 2012 a aggravé la situation en amplifiant, un peu plus encore, la circulation des armes de guerre. Elle a aussi permis à des groupes jihadistes de s’implanter en recrutant des combattants, parfois occasionnels, parmi les communautés les plus fragiles. C’est notamment le cas de jeunes Peul, agissant moins par fanatisme que par opportunisme ou pour se procurer des armes et se protéger des autres communautés. Après avoir été chassés des villes maliennes par l’opération militaire française Serval début 2013, les jihadistes se sont réimplantés en zone rurale, au Mali puis au Niger, souvent en exploitant les rancœurs des communautés nomades les unes envers les autres et leur méfiance envers l’Etat. Le foyer jihadiste qui s’est développé à la frontière ne constitue cependant pas un mouvement unifié. Plusieurs groupes y coopèrent de manière pragmatique même si certains sont affiliés à des organisations plus structurées et concurrentes comme les branches locales d’al-Qaeda ou de l’Etat islamique.

Le Niger et ses partenaires, notamment la France et les Etats-Unis, ont renforcé le dispositif militaire à la frontière – plusieurs soldats américains ont d’ailleurs perdu la vie lors d’accrochages dans une zone reculée en octobre 2017 – mais peinent jusqu’à présent à endiguer les violences. Alors que l’Etat malien reste absent d’une grande partie du Nord du pays, les autorités nigériennes comme les militaires français sont tentés de collaborer avec des groupes politico-militaires implantés au Mali, notamment le Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia) et le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) pour sécuriser la frontière entre le Mali et le Niger. Mais, en dépit de succès militaires ponctuels, le recours à ces groupes à des fins contre-insurrectionnelles renforce les tensions intercommunautaires et menace d’embraser la région.

Parallèlement aux opérations militaires, l’Etat nigérien tente de nouer un dialogue avec une partie des insurgés, mais cette option se heurte elle aussi à de nombreux obstacles. Les groupes armés jihadistes apparaissent divisés sur l’intérêt du dialogue avec l’Etat. De leur côté, les représentants autoproclamés des communautés peul se disputent le rôle de médiateur et peinent à s’entendre sur la manière de démobiliser les jeunes qui ont rejoint les jihadistes. Enfin, les opérations antiterroristes ont leur utilité pour mettre ces groupes sous pression. Mais à moins d’être soigneusement coordonnées avec les efforts visant à établir des voies de communication entre les parties belligérantes, elles risquent de les entraver.

Pour enrayer le développement des violences armées, l’Etat du Niger et ses partenaires devraient :

  • Sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste. Les autorités nigériennes doivent se démarquer du primat donné à l’action militaire, souvent dicté par leurs partenaires internationaux. Le gouvernement devrait élaborer son propre modèle de gestion des conflits armés dans les zones frontalières, fondé sur un meilleur équilibre entre offre de dialogue et mesures sécuritaires, comme alternative aux limites actuelles de la militarisation à outrance. De leur côté, les partenaires occidentaux, et plus particulièrement français, devraient se montrer plus disposés à réviser leur stratégie actuelle, en coordination avec les responsables concernés dans la région. Ils devraient adopter une approche comprenant une dimension militaire – qui reste un élément essentiel de la réponse – mais replacée au service d’une stratégie politique ; celle-ci, définie par les sociétés sahéliennes elles-mêmes et plus adaptée à leurs besoins, inclurait des efforts pour apaiser les tensions entre communautés et engager un dialogue avec les militants.
     
  • Poursuivre les efforts pour dialoguer avec l’ensemble des groupes armés, y compris ceux qui se revendiquent du jihad. Le gouvernement du Niger a déjà établi des contacts avec ces derniers mais les tentatives de dialogue s’avèrent difficiles. Il doit accompagner ces initiatives d’une politique de pardon à l’égard de certains insurgés en excluant tous ceux, jihadistes ou non, qui sont responsables des crimes graves, notamment le meurtre de civils. Au-delà des initiatives de l’Etat, des rencontres intercommunautaires, soutenues par des organisations non gouvernementales et/ou la société civile, pourraient également diminuer le niveau des tensions. Un projet circonscrit de réorganisation administrative de la chefferie du Nord-Tillabéri, établi en concertation avec l’ensemble des communautés et ayant pour objectif une meilleure représentation des populations nomades minoritaires, pourrait grandement faciliter le dialogue.
     
  • Suspendre le recours aux groupes armés à base communautaire pour les opérations anti-jihadistes et les intégrer à des patrouilles temporaires conjointes. Le recours à des groupes politico-militaires, qui aggrave les tensions et les violences communautaires, devrait se faire dans un cadre formalisé intégrant le plus grand nombre possible de forces, régulières et irrégulières, au sein de patrouilles temporaires de sécurisation conjointes. A ce titre, l’expérience de sécurité locale menée actuellement à Ménaka et ses environs, dans le Nord du Mali non loin de la frontière nigérienne, avec l’appui de Barkhane et de la mission onusienne de stabilisation (Minusma), est une initiative intéressante qui demande à être renforcée et mise en place ailleurs. Pour être acceptées par le plus grand nombre et porter ses fruits, elles devront être représentatives de l’ensemble des communautés locales, en particulier des populations peul nomades peu intégrées au dispositif sécuritaire.
     
  • Apporter un soutien humanitaire et promouvoir le développement économique de la région frontalière. Le gouvernement nigérien et ses partenaires occidentaux devraient au plus vite faciliter l’accès des acteurs humanitaires à la zone Nord-Tillabéri à des fins de protection et d’évaluation indépendante des besoins des populations. A moyen terme, le développement économique pourrait passer par des projets modestes de mise en valeur du territoire comme la construction et l’entretien de « puits de la paix ». De tels projets, qui peuvent attiser les convoitises et donc susciter des tensions, devraient être menés prudemment et avoir explicitement comme objectif de pacifier les relations entre communautés. L’Etat doit aussi renforcer les services publics (éducation, santé et justice) dans des zones marginalisées et les adapter aux besoins des populations nomades, notamment en les rendant plus mobiles. Il doit enfin être un meilleur garant de la sécurité des communautés dans la zone frontalière, sans quoi une partie de la population se protégera elle-même par les armes.

Dakar/Bruxelles, 12 juin 2018

 

I. Introduction

Depuis le 30 octobre 2014, plus d’une vingtaine d’attaques ont visé les Forces de défense et de sécurité nigériennes (FDS) dans la zone qui s’étend du nord de la région de Tillabéri à l’ouest de la région de Tahoua.[fn]Voir annexe B, « Tableau des attaques contre les forces de sécurité du Niger dans la zone frontalière avec le Mali depuis 2014 ».Hide Footnote Près de 100 membres des FDS ont perdu la vie, et de nombreux autres ont été blessés ; quatre membres des forces spéciales américaines ont par ailleurs été tués lors de l’embuscade de Tongo Tongo, près de la frontière malienne, le 4 octobre 2017. Cette attaque a attiré l’attention des médias internationaux sur cet espace séparant le Niger et le Mali. Il apparait désormais comme un front insurrectionnel jihadiste dans le Sahel, qui vient s’ajouter à ceux du Nord et du centre du Mali et à celui du Nord du Burkina Faso. Pourtant, si la violence jihadiste est un phénomène récent lié à l’extension de la crise malienne depuis 2012, les violences à la frontière Niger-Mali s’inscrivent dans une histoire plus longue.

La frontière qui sépare le Niger du Mali se divise en deux parties. La première forme une ligne quasi horizontale de plus de 400 kilomètres qui s’étend de la zone des trois frontières (Burkina Faso, Mali, et Niger) à l’Ouest jusqu’à la petite ville d’Andéramboukane (région de Ménaka au Mali) à l’Est. Peu peuplée, la seconde dessine une ligne verticale de longueur équivalente qui remonte vers le Sahara et l’Algérie. Sa section horizontale, étudiée dans ce rapport, sépare des espaces à dominante agricole au Sud, peuplés par des populations haoussa, djerma et peul, d’espaces plus centrés sur le pastoralisme au Nord et peuplés par des groupes nomades (Touareg, Dossaak et Peul).

Ce rapport analyse les conditions qui ont permis l’implantation de groupes armés dans la zone frontalière, et plus précisément de mouvements jihadistes encore circonscrits mais en pleine expansion.

Ce rapport se concentre sur le côté nigérien de la frontière, en particulier sur les départements de Bankilaré, Ayorou, Ouallam, Bani Bangou et Abala dans la région de Tillabéri, et sur le département de Tilia dans la région de Tahoua. Par souci de simplicité, ces départements sont regroupés sous l’appellation « Nord-Tillabéri ». Le côté malien, principalement la région de Ménaka et le Sud de la région de Gao, est inclus dans cette étude afin de comprendre l’extension des violences au Niger et la nature des interconnexions entre les deux pays.

Ce rapport analyse les conditions qui ont permis l’implantation de groupes armés dans la zone frontalière, et plus précisément de mouvements jihadistes encore circonscrits mais en pleine expansion. Il décrit la réaction des autorités nigériennes et de leurs partenaires, entre offre de dialogue et réponse militarisée. Il dessine les contours d’une approche permettant de renforcer la sécurité et la gouvernance dans cette région. Ce rapport s’inscrit dans une série de travaux de Crisis Group sur les insurrections rurales dans le Sahel.[fn]Voir les rapports Afrique de Crisis Group N°238, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, 6 juillet 2016 et N°254, Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad, 12 octobre 2017. Voir aussi le commentaire de Crisis Group, « Forced out of Towns in the Sahel, Africa’s Jihadists Go Rural », 11 janvier 2017.Hide Footnote Il repose sur une soixantaine d’entretiens menés à Bamako, Niamey, Dakar et Paris, principalement en décembre 2017, avec des responsables gouvernementaux maliens et nigériens, des diplomates, des représentants communautaires, d’anciens miliciens et jihadistes, des responsables sécuritaires nigériens et internationaux et des chercheurs sur le Sahel.

II. La frontière : un terreau favorable à l’insurrection

Les violences armées ne sont pas un fait nouveau dans la région frontalière qui sépare le Niger du Mali. Depuis deux décennies, elles se développent dans les zones rurales sur fond de compétition entre communautés pour le contrôle des ressources naturelles et d’incapacité des Etats à réguler pacifiquement les conflits locaux. Avant même l’implantation de groupuscules jihadistes, différentes milices à base communautaire s’étaient développées, recrutant dans un vivier toujours grandissant de jeunes hommes en armes.

A. Compétitions locales pour les ressources et faiblesse des Etats

La zone frontalière du Nord-Tillabéri, située à moins de 200 kilomètres de la capitale Niamey, constitue une périphérie relativement proche mais négligée par l’Etat central. Elle recouvre pourtant des espaces en transformation rapide : depuis la seconde moitié du vingtième siècle, un front pionnier agricole, essentiellement animé par la poussée démographique des paysans djerma et haoussa, progresse du sud vers le nord, réduisant les espaces pastoraux ou poussant les éleveurs du côté malien de la frontière.[fn]Ces terres ne sont pas nécessairement très propices à l’agriculture mais la population nigérienne, majoritairement agropastorale, est passée de trois millions en 1960 à plus de vingt millions aujourd’hui. A la frontière comme ailleurs dans le pays, la poussée démographique a amené les paysans à occuper tout l’espace possible, créant des conflits d’usage notamment avec les pasteurs.Hide Footnote Des villages se créent dans des espaces auparavant vides ou qui accueillaient de rares campements. L’Etat nigérien peine à suivre ce front pionnier avec ses infrastructures et ses services. En particulier, l’Etat est quasiment absent de la zone qui jouxte la frontière, où nomadisent les éleveurs. Au-delà du manque de services publics, le lien à l’Etat y reste à construire.[fn]C’est une caractéristique ancienne. La région est située aux confins de plusieurs Etats précoloniaux (fédération des Touareg imwilimden, chefferies djerma, groupements peul) dont aucun n’est parvenu à affirmer durablement son emprise sur ces territoires. L’administration coloniale française a soumis l’ensemble de ces populations à une domination unique à l’issue d’une conquête tardive mais violente. Elle y a fourni peu de services mais, en établissant son autorité, elle a mis un terme aux prédations de la noblesse touareg sur les sédentaires. Cela a permis aux populations du Niger, devenu indépendant en 1960, d’occuper plus fermement l’espace.Hide Footnote Les chefferies administratives, dotées d’un statut officiel et constituant au Niger un lien essentiel à l’Etat, y sont souvent récentes et parfois contestées par des groupes nomades comme les Peul toleebe qui disent ne pas s’y reconnaitre.[fn]Quelques chefferies ont été créées pour des groupes peul comme les Wodaabe, mais pas pour les Peul toleebe, dont certains se sont tournés vers les groupes jihadistes. Entretien de Crisis Group, représentant peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

La population de la région frontalière est en effet « une mosaïque de groupes divers aux trajectoires confuses voire inextricables ».

Cette faible emprise de l’Etat nigérien sur l’extrême Nord-Tillabéri est problématique dans le contexte de transformation intense de l’espace. Héritière d’une histoire faite de mouvements incessants, la population de la région frontalière est en effet « une mosaïque de groupes divers aux trajectoires confuses voire inextricables ».[fn]Jean-Pierre Olivier de Sardan, Les sociétés songhay-zarma (Niger-Mali) : chefs, guerriers, esclaves, paysans (Paris, 1984).Hide Footnote Cette histoire particulière, couplée à une occupation nouvelle des terres, suscitent de nombreux conflits d’usage et de propriété foncière. Certaines zones disputées sont décrites comme des « poudrières », opposant notamment cultivateurs et éleveurs lors d’affrontements violents mais localisés.[fn]Entre 1990 et 2007, 316 éleveurs auraient été tués dans la région de Tillabéri. « Bilan non exhaustif des attaques des Touaregs et des FDS maliens sur les éleveurs Peulhs nigériens de 1990 à 2014 », Conseil des éleveurs du Nord-Tillabéri, Niamey.Hide Footnote Jadis, l’intervention des forces de police suffisait pour mettre fin à ces rixes à l’arme blanche et au gourdin. Aujourd’hui, le niveau de violence nécessite le déploiement de l’armée. L’Etat n’est pas indifférent à ces conflits mais ses efforts de régulation, par exemple à travers l’adoption d’un code pastoral en 2010, ne suffisent pas à les résoudre.

Côté malien, la faiblesse de l’Etat central est plus criante et se double d’un éloignement beaucoup plus important de la capitale : la ville de Ménaka, érigée en chef-lieu de la région en 2016, est presque aussi éloignée de Bamako (plus de 1 500 kilomètres) que Kidal, dans le Nord du pays. La région a été le théâtre de plusieurs rébellions touareg depuis les années 1990 qui ont amené l’Etat malien à progressivement se désengager. Depuis la crise de 2012, la présence de l’Etat est devenue assez théorique, circonscrite aux seules villes. Le pouvoir appartient en réalité aux différents groupes politico-militaires qui s’appuient sur les communautés locales et se disputent le contrôle d’une économie en partie mafieuse.[fn]L’élevage, la principale activité économique de la région, est au cœur de nombreuses prédations violentes et de trafics transfrontaliers vers le Nigéria ou l’Algérie.Hide Footnote

La situation au Mali est d’autant plus inquiétante que l’affaiblissement de l’Etat est concomitant d’une montée des tensions entre communautés touareg, dossaak et peul. Les Peul sont pour la plupart des ressortissants nigériens que les sécheresses et la pression du front pionnier agricole au Nord-Tillabéri ont poussés du côté malien de la frontière. En position de faiblesse, ils ont subi de nombreuses prédations de la part de l’administration malienne quand elle était encore présente et de la part de jeunes bandits, souvent touareg mais aussi peul, qui disposent depuis les rébellions d’un accès facilité aux armes de guerre.

B. Le « métier des armes » à la frontière

[fn]L’expression est empruntée à Marielle Debos, Le métier des armes au Tchad (Paris, 2013).
 Hide Footnote
Dans la zone frontalière, la socialisation d’un nombre croissant de jeunes au métier des armes constitue le fait marquant des deux dernières décennies.[fn]Parmi les populations peul, les jeunes femmes valorisent par leur chant ceux qui ont le courage de prendre les armes et moquent ceux qui se tiennent à l’écart : « Si ça ne te dit rien et bien tu as ta place avec nous les filles, tiens ce pagne ». Extrait cité par Gandou Zakara, « Rapport de recherche sur les comportements, attitudes et pratiques sensibles au genre face aux conflits », Association pour la redynamisation de l’élevage au Niger Aren/Oxfam, Niamey, 2017, p. 36.Hide Footnote Aux yeux de la jeunesse, en particulier parmi les populations nomades, l’activité guerrière est valorisante, source d’émancipation sociale et économique.

Le manque d’activités professionnelles alternatives, de sécurité et de justice à la frontière Niger-Mali expliquent en partie l’attrait du métier des armes.

A partir des années 1990, les rébellions touchant le Nord du Mali de façon quasi continue et dans une moindre mesure le Nord du Niger engendrent une dissémination progressive des armes de guerre. Les différents accords de paix et les programmes d’intégration ne parviennent pas à désarmer complètement les combattants.[fn]Au Mali, il s’agit du Pacte national signé à Bamako en 1992 suivi par la cérémonie de la « flamme de la paix » de 1996. L’accord de paix d’Alger, signé à Bamako en juin 2015, comprend un aspect désarmement, mais ce dernier tarde à être mis en œuvre et les groupes armés signataires conservent leur arsenal. Au Niger, il s’agit des accords de Ouagadougou (1993), Niamey (1995) et N’Djamena (1998) et des pourparlers de Tripoli d’avril 2009. Les actions de désarmement et d’intégration des anciens rebelles ont mieux fonctionné au Niger qu’au Mali, où les mouvements armés sont devenus endémiques. La présence de ces groupes armés maliens a entrainé une diffusion progressive des armes de guerre dans la zone frontalière entre les deux pays.Hide Footnote Or les armes ne servent pas seulement aux rébellions. Elles constituent l’outil principal d’un « métier des armes » qui permet aux jeunes de s’engager sur plusieurs « fronts » : défense de la communauté, revendication de droits sur les ressources locales, banditisme, protection des trafics.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable sécuritaire, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote De part et d’autre de la frontière, l’accès facilité aux armes aggrave la létalité des violences en zone rurale et en change également la nature : il suscite l’émergence de groupes politico-militaires s’appuyant sur un vivier de professionnels de la violence.

Le manque d’activités professionnelles alternatives, de sécurité et de justice à la frontière Niger-Mali expliquent en partie l’attrait du métier des armes.[fn]Un ancien milicien ayant travaillé avec des groupes jihadistes explique qu’il a pris les armes après avoir été humilié par les voleurs de son unique dromadaire. Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Les tensions autour des ressources foncières et l’incapacité de l’Etat à réguler les conflits de manière pacifique ont également encouragé les communautés à s’armer. Certains groupes ont eu accès aux armes avant d’autres, comme les populations touareg de la région frontalière, engagées dès les années 1990 dans des rébellions armées. Cela a créé des rapports de force locaux en leur faveur, permettant par exemple à des factions touareg ou à des individus de mieux asseoir leur contrôle sur des pâturages ou des points d’eau. Le banditisme, parfois héritier de formes anciennes de prédation par les nobles touareg, s’est également développé. Se sentant victimes de ces prédations, les autres communautés, en particulier les Dossaak puis les Peul, ont cherché à leur tour à s’armer.

C. Une cause peul ? La fabrication des tensions communautaires

Ces hommes en armes intègrent, dans la plupart des cas, des groupes à base communautaire qui se développent essentiellement au Mali mais aussi au Niger. Historiquement, les communautés vivant à la frontière ont entretenu des liens de complémentarité autant que de compétition pour le contrôle des ressources et le pouvoir local. A partir des années 1990, avec la multiplication des violences armées, la tendance est cependant au repli identitaire et à la création de milices d’autodéfense.[fn]Les guerres précoloniales, fréquentes, opposaient des alliances composites et changeantes plutôt que des blocs ethniques figés. Dans cette région, les appartenances ethniques se doublent de solidarités horizontales qui unissent des factions nomades à des villages sédentaires et qui se révèlent vitales en cas de crise alimentaire ou de conflit armé. Dans la région de Gao, proche de la zone étudiée dans ce rapport, ces solidarités se sont néanmoins affaiblies dans le sillage des rébellions armées des années 1990. Charles Grémont, André Marty, Rhissa ag Mossa et Younoussa Hamara Touré, Les liens sociaux au Nord-Mali (Paris, 2004).Hide Footnote

Dès lors, les communautés peul du Nord-Tillabéri, en particulier les Toleebe, expriment un malaise croissant face à la stigmatisation dont elles se disent victimes de part et d’autre de la frontière. Elles se sentent prises en étau entre les sédentaires djerma et haoussa d’une part et les nomades touareg et dossaak d’autre part. S’il est difficile de parler de marginalisation de l’ensemble des populations peul au Niger, des groupes circonscrits de nomades peul, comme les Toleebe, sont effectivement moins intégrés aux rouages de l’Etat.[fn]L’épouse du premier président Hamani Diori, assassinée lors du coup d’Etat de 1974, était cependant issue de la communauté toleebe. Succédant à Diori, le président Seyni Kountché (1974-1987) aurait entretenu une relation de méfiance à l’égard de cette communauté. Entretien de Crisis Group, ancien milicien toleebe, Niamey, mai 2017.Hide Footnote Occupants récents de zones convoitées par d’autres groupes mieux représentés au sein de l’Etat comme les Djerma, ou mieux armés comme les Touareg, ils ne disposent pas non plus de chefferies de groupement nomade – terminologie officielle utilisée par l’administration – qui leur permettraient d’établir de meilleures relations avec les autorités publiques.[fn]Des hauts dignitaires nigériens se plaignent du fait que les groupes armés peul n’ont « même pas de revendications » mais cela est peut-être lié au fait que la représentation politique de ces populations nomades et les canaux qui les relient à l’Etat sont faibles. Entretien de Crisis Group, haut responsable nigérien, Niamey, juin 2017.Hide Footnote

Des jeunes Peul se spécialisent progressivement dans le métier des armes, suivant l’exemple des jeunes Touareg et Dossaak de la zone frontalière.

Dans ce contexte, à la fin des années 1990, un petit groupe de combattants peul crée une milice locale pour protéger hommes et troupeaux des prédations. Les débuts sont difficiles : leur accès aux armes est limité et le groupe est fragilisé par des dissensions internes et l’éloignement des campements. L’Etat nigérien tolère alors leur présence, utile face aux rébellions touareg, mais ne leur apporte pas de véritable soutien logistique.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien milicien peul, maire d’une commune de la région de Tillabéri, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Comme d’autres groupes, cette milice, sans nom déclaré, est finalement associée au processus de désarmement, mais, marginale, elle ne bénéficie que d’une infime partie des dividendes de la paix.[fn]Cela se limite à quelques postes au sein des forces de sécurité. Entretiens de Crisis Group, anciens miliciens peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote D’anciens membres de cette milice versent dans le banditisme ou partent à l’aventure comme bandits ou mercenaires dans la sous-région, au Nigéria et même au Libéria.

En 2008-2009, des heurts entre agriculteurs djerma et éleveurs peul suscitent la remobilisation de ce groupe et une vague de recrutements dans les campements peul. L’Etat intervient et apaise provisoirement les esprits en promettant des postes de gardes nationaux aux combattants peul.[fn]L’intégration aux forces de sécurité s'inscrit dans une stratégie de résolution des conflits déjà utilisée par les autorités nigériennes pour résorber les mouvements insurrectionnels touareg de 1990 et de 2007. Ils ont été mis en veille par un mélange de répression militaire et de négociations ayant abouti à l'intégration des anciens rebelles dans l’administration et les forces de sécurité, à la décentralisation du Nord et à l'investissement de l'Etat dans le développement socioéconomique du Nord. Néanmoins, lors des violences de 2008-2009, l’intervention de l’Etat ne s’accompagne ni de la cooptation de représentants peul de la région de Tillabéri dans l’administration publique et le gouvernement, ni d’un réel programme de développement socioéconomique.Hide Footnote Une minorité de ces hommes intègre finalement les forces de sécurité, ce que les intéressés jugent insuffisant.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien milicien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote En 2010-2011, une nouvelle série de violences opposant cette fois communautés peul et dossaak fait plus de 70 morts au Mali et au Niger.[fn]Côté malien, les éleveurs peul doivent désormais payer des droits d’accès en nature à des groupes armés principalement touareg ou dossaak pour que leurs troupeaux accèdent aux pâturages et points d’eau lors de la transhumance. Ils sont également en butte aux prédations de l’administration malienne. Un ancien gouverneur de Gao s’est ainsi constitué « sur le dos des éleveurs peul du Niger » un large troupeau ramené aujourd’hui dans la région de Kati près de Bamako. Entretien de Crisis Group, journaliste, Bamako, décembre 2017.Hide Footnote Une cérémonie de la flamme de la paix organisée à Ménaka en présence de responsables politiques maliens et nigériens ne permet de restaurer qu’un calme précaire, après le désarmement de quelques combattants, accompagnée d’une promesse d’intégration aux forces de sécurité.

Ainsi, de la fin des années 1990 aux années 2010, des jeunes Peul se spécialisent progressivement dans le métier des armes, suivant l’exemple des jeunes Touareg et Dossaak de la zone frontalière. Ils partent à la recherche d’armes et de possibilités de mercenariat. C’est dans ce contexte qu’en 2012, des groupes jihadistes prennent le contrôle de la région de Gao, du côté malien de la frontière, accélèrent la circulation des armes de guerre et instrumentalisent une partie de ce réservoir d’hommes en armes, en particulier des jeunes Peul mal intégrés à une milice communautaire qui périclite.

III. Un nouveau foyer jihadiste

La nébuleuse jihadiste qui opère à la frontière entre le Niger et le Mali est différente de celles du centre du Mali et du Nord du Burkina Faso.[fn]Rapports de Crisis Group, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, et Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad, tous deux op. cit.Hide Footnote Plusieurs groupes y coopèrent sans nécessairement former un mouvement unique ; leurs dirigeants s’y expriment moins qu’ailleurs ; certains sont officiellement affiliés à des groupes mieux organisés et concurrents comme al-Qaeda ou l’Etat islamique, mais sur le terrain, cela n’affecte pas nécessairement la stratégie des différents éléments qui d’ailleurs se mélangent, souvent au gré des opérations.[fn]Depuis le 30 octobre 2014, six attaques perpétrées au Niger contre les FDS ont été revendiquées par le groupe d’Abou Walid al-Sahraoui, au nom de l'Etat islamique, à travers plusieurs agences de presse mauritaniennes : celles du 17 octobre 2016 contre la prison de Koutoukalé, du 22 février 2017 à Tilwa, du 31 mai 2017 à Abala, du 11 mai et du 21 octobre 2017 à Ayorou, ainsi que l’embuscade du 4 octobre 2017 à Tongo Tongo. Seule cette dernière attaque a également été revendiquée par l’Etat islamique dans une vidéo publiée en mars 2018. « New video message from the Islamic State: “Ambush by the soldiers of the caliphate upon members of the American army near the artificial borders of Niger and Mali” », Jihadology, 4 mars 2018 at https://bit.ly/2JANMJP. Tweet by Menastream, 9 h 18, 18 octobre 2016 at https://bit.ly/2sPpaXh.Hide Footnote

A. Une implantation récente dans la zone frontalière

Les groupes armés se revendiquant du jihad n’ont pas d’implantation ancienne du côté nigérien de la frontière. Leur développement est lié à la crise malienne de 2012. Alors que l’Etat malien fuit le Nord du pays, des groupes jihadistes prennent le contrôle de la région de Gao.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°189, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012.Hide Footnote Par opportunisme ou pour se protéger, de nombreux jeunes les rejoignent, dont certains viennent du Niger voisin.

En janvier 2013, l’opération militaire française Serval provoque la débandade des jihadistes dans le Nord du Mali.

Début 2012, les communautés peul de la frontière voient avec inquiétude des jeunes Touareg et Dossaak rejoindre le Mouvement de libération nationale de l’Azawad (MNLA) et bénéficier de ses armes. Des jeunes Peul, dont beaucoup ont déjà fréquenté les groupes armés au Mali ou au Niger, rejoignent alors le camp jihadiste, perçu comme un rempart contre le risque d’hégémonie touareg.[fn]La mort du principal chef peul du Ganda Izo, groupe d’autodéfense créé dans les années 2000 regroupant principalement des Peul de la vallée du fleuve Niger, tombé dans une embuscade attribuée au MNLA, a affaibli le principal groupe armé recrutant parmi les Peul dans la région de Gao. Cela a sans doute poussé un certain nombre d’entre eux à rejoindre les jihadistes. Entretien de Crisis Group, ancien responsable du Ganda Izo, Gao, août 2013.Hide Footnote Néanmoins, les appartenances ethniques ne définissent pas de manière automatique les allégeances. Ainsi, quelques Peul ont rejoint le MNLA, parfois sous la contrainte, mais aussi pour accéder aux pâturages situés dans des zones tenues par ce mouvement.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien milicien peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Des jeunes Dossaak issus de factions rivales de celles qui ont rejoint le MNLA se rallient quant à eux au Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) ou à Ansar Eddine. Certains jeunes passent quelques jours ou quelques semaines à Gao pour se procurer des armes auprès des jihadistes avant de les quitter. D’autres, séduits par leur rhétorique ou par la possibilité de rejoindre un groupe bien constitué, s’engagent durablement dans les rangs jihadistes.[fn]Certains combattants hésitent et naviguent d’un groupe à l’autre. Ainsi, l’un des lieutenants peul d’Abou Walid a d’abord rejoint la milice peul malienne du Ganda Izo et combattu les jihadistes avant de comprendre qu’ils étaient la force dominante dans sa région d’origine et de les rallier. Entretien de Crisis Group, ancien milicien peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

En janvier 2013, l’opération militaire française Serval provoque la débandade des jihadistes dans le Nord du Mali. Beaucoup des jeunes recrues, en particulier les Peul, retournent au Niger avec l’accord tacite de l’Etat, qui tente de négocier le retour pacifique et le désarmement des membres des groupes armés, avec lesquels il a gardé contact tout au long de l’année 2012.[fn]En 2012-2013, le ministère des Affaires étrangères, dirigé par Bazoum Mohamed, avait créé une cellule plus ou moins formalisée à cet effet. Selon une responsable du ministère, il s’agissait d’empêcher un débordement des combats au Niger et d’anticiper le retour et la démobilisation de ces combattants. Entretiens de Crisis Group, ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Niamey, mai 2015 ; ex-combattant du Mujao, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Refusant d’intégrer ces combattants aux forces de sécurité, comme certains d’entre eux le demandent, l’Etat ne parvient pas à les démobiliser.[fn]Les autorités nigériennes s’étaient déjà montrées réticentes à ouvrir l’intégration aux miliciens peul par le passé. L’idée d’intégrer aux forces de sécurité nigériennes d’anciens membres des groupes jihadistes du Nord du Mali a dû leur sembler encore moins envisageable.Hide Footnote Ayant conservé leurs armes, ils ne restent pas longtemps inactifs. Une partie d’entre eux se rendent à nouveau au Mali, où différents groupes armés qui s’affrontent pour le contrôle de territoires les recrutent comme mercenaires.[fn]Des jeunes combattants peul auraient été recrutés par le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) pour défendre son bastion de Tabankort (nord de Gao) en 2014 et 2015. Ils y combattent aux côtés de combattants imghad auxquels ils faisaient face quelques mois plus tôt. Entretien de Crisis Group, responsable du Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia), Bamako, octobre 2015.Hide Footnote Comme le confiait en 2016 à Crisis Group un responsable politico-militaire de la région de Gao, « chaque groupe armé a ses Peul ».[fn]Entretien de Crisis Group, responsable politico-militaire d’un groupe armé actif dans la région de Gao, Bamako, 2016.Hide Footnote

L’accès aux armes rend les conflits communautaires plus sanglants. Entre décembre 2013 et février 2014, de violents affrontements éclatent entre combattants imghad et peul près de la frontière (non loin des localités malienne de Tamkoutat et nigérienne de Bani Bangou), faisant des dizaines de victimes, dont de nombreux civils des deux côtés.[fn]Les Imghad sont une composante de la société touareg. A l’origine, ils constituent des groupes dépendants et souvent tributaires des factions nobles ou religieuses. Ils sont eux-mêmes organisés en factions ou tribus spécifiques et sont majoritaires au sein du Gatia, un groupe politico-militaire malien.Hide Footnote A l’issue des combats, apparus au Mali avant de déborder sur le territoire nigérien, les autorités nigériennes arrêtent en février 2014 plusieurs combattants peul (dont certains avaient rejoint le Mujao) mais aucun Touareg. Convaincus de l’hostilité de l’Etat à leur égard, des Peul nigériens renouent alors avec leurs mentors jihadistes, tandis que ces derniers adaptent leur stratégie à la suite des frappes françaises de début 2013 en s’implantant en milieu rural.[fn]« Forced out of Towns in the Sahel, Africa’s Jihadists Go Rural », op. cit.Hide Footnote

Le 30 octobre 2014, trois attaques simultanées visent la prison de Ouallam, une patrouille militaire près de Bani Bangou et des positions des FDS au camp de Mangaïzé, au Niger. Ce sont les premières d’une série d’attaques qui scellent le rapprochement entre des combattants peul nigériens, qui peinaient jusque-là à trouver leur place dans le paysage politico-militaire, et des groupes jihadistes qui instrumentalisent les tensions locales pour combattre l’Etat nigérien.

B. Cadres permanents et combattants occasionnels

Quelques figures jihadistes ont émergé des deux côtés de la frontière mais aucune ne semble en mesure de s’imposer comme chef incontesté. Le plus connu est Adnan Abou Walid al-Sahraoui, à la tête d’un groupe de combattants ayant fait allégeance à l’Etat islamique (EI).[fn]Sur l’organisation aujourd’hui connue sous le nom d’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), voir M. Mémier, « AQMI et al-Mourabitoun, le djihad sahélien réunifié ? », Institut français des relations internationales (IFRI), janvier 2017.Hide Footnote Contrairement aux autres dirigeants jihadistes de la région sahélo-saharienne, Abou Walid s’exprime peu dans les médias et n’est pas originaire de la zone dans laquelle son groupe est actif.[fn]Selon certaines sources, Abou Walid al-Sahraoui aurait tout d’abord entretenu des liens avec les groupes armés islamistes lors de la guerre civile algérienne. En 2012, il apparait au Nord-Mali comme porte-parole du Mujao avant de rejoindre le groupe du jihadiste Mokhtar Belmoktar, al-Mourabitoun. Il prend la tête de la branche malienne de ce mouvement en décembre 2014, après la mort de l’ancien chef Ahmed al-Tilemsi abattu lors d’une opération de la force Barkhane. Il constitue peu après son propre groupe en rejoignant l’Etat islamique. Entretiens de Crisis Group, responsable sécuritaire du Front Polisario, Algérie, novembre 2016 ; responsable sécuritaire français, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Certains attribuent son influence à son charisme, d’autres à l’argent qu’il recevrait de l’EI ou de parrains mal identifiés. Sa présence sur le théâtre des opérations semble rare et il s’appuierait sur des lieutenants locaux qui lui sont plus ou moins fidèles.

Il est difficile de distinguer le militant jihadiste convaincu de l’homme armé défendant sa communauté ou utilisant l’AK-47 comme gagne-pain.

Le parcours de l’un d’entre eux, Illiassou Djibo, dit « Petit Chafori », illustre les dynamiques qui poussent de jeunes Peul vers la mouvance jihadiste. Peul toleebe originaire de Tirza dans le département de Ouallam (à l’est de Tillabéri), membre de la milice peul de 2008, il aurait été l’un des premiers à rejoindre le Mujao à Gao, en 2012.[fn]Il aurait servi de recruteur dans les villages peul du Nord-Tillabéri. Entretiens de Crisis Group, ex-combattant du Mujao, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Réfugié au Niger à la suite de l’opération Serval, il est arrêté par les autorités nigériennes en février 2014 pour son implication dans les combats contre les groupes touareg qui ont lieu dans la région.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants peul, ancien gouverneur de Tillabéri, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Il aurait été remis en liberté dans le cadre des négociations pour la libération de l’otage français Serge Lazarevic, en décembre 2014.[fn]Selon des responsables sécuritaires nigériens, la libération de Lazarevic s’est faite contre celle de plusieurs jihadistes arrêtés au Mali et au Niger. Petit Chafori est le seul Nigérien emprisonné dont Iyad ag Ghali aurait exigé la libération. Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Dès lors décrit comme le représentant dans la zone frontalière du Malien Iyad ag Ghali, chef du Jamaat Nosrat al-Islam wal Muslimin (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM) affilié à al-Qaeda, Petit Chafori semble pourtant coopérer avec le groupe d’Abou Walid dès 2017.[fn]Au sein du groupe d’Iyad, Petit Chafori aurait été élevé au rang d’Emir (commandant) pour la zone frontalière Niger-Mali. Ses liens avec le mouvement d’Abou Walid ne sont pas clairs : il est présenté tantôt comme un collaborateur, tantôt comme un concurrent. Entretiens de Crisis Group, représentants peul, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Son nom est mentionné dans plusieurs attaques contre les FDS, y compris celle du 4 octobre 2017 à Tongo Tongo, qui a coûté la vie à quatre soldats américains et à quatre membres des FDS.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Le parcours de Chafori apporte un éclairage sur la manière dont la mouvance jihadiste instrumentalise les dynamiques locales et la rapidité avec laquelle elle les transforme. En quelques années, ce jeune milicien subalterne engagé par opportunisme ou conviction dans la défense de sa communauté est devenu un combattant expérimenté qui semble prendre pour cible les forces nigériennes et internationales. Les cadres dirigeants disposent de quelques dizaines à quelques centaines d’hommes, dont beaucoup ne seraient que des combattants occasionnels. Ils s’associent pour des actions conjointes par opportunisme, par conviction ou pour défendre leur territoire quand une menace commune se dessine.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable sécuritaire nigérien, Peul toleebe du Nord-Tillabéri, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Ils se dispersent souvent dans les campements une fois les actions terminées, tant pour retrouver leur famille ou leurs activités que pour se fondre parmi les civils et éviter les frappes aériennes. Dans ces groupes composites, il est difficile de distinguer le militant jihadiste convaincu de l’homme armé défendant sa communauté ou utilisant l’AK-47 comme gagne-pain.

C. Une « gouvernance » a minima des zones sous influence

Les groupes jihadistes sont principalement installés du côté malien de la frontière, en particulier au sud de la route menant d’Ansongo à Ménaka. Sans avoir de base fixe, ils exercent néanmoins une influence certaine du côté nigérien, que ce soit sur les campements et villages du Niger ou sur les camps de réfugiés maliens. Parmi la population, un réseau de sympathisants les renseigne, facilite leur approvisionnement, et parfois les rejoint lors d’opérations armées.[fn]Les camps de réfugiés de Maliens ayant fui l’insurrection au Nord-Mali en 2012, situés à proximité de la frontière Niger-Mali, seraient infiltrés par des éléments jihadistes. Plusieurs attaques ont visé ces camps. Entretiens de Crisis Group, responsable sécuritaire nigérien, ancien gouverneur de la région de Tillabéri, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Des deux côtés de la frontière, les jihadistes sont peu visibles et imposent, dans les campements et sur quelques marchés permanents, une version de la Charia – la loi islamique – qui n’apparait pas aussi intrusive que dans d’autres zones de la région sahélienne sous l’influence d’autres groupes jihadistes.[fn]Dans le centre du Mali, plusieurs sources rapportent que les groupes jihadistes interdisent les célébrations musicales pendant les mariages, ferment des écoles publiques ou interdisent aux femmes de monter derrière un homme à moto. On ne rencontre pas de récit similaire dans le Nord-Tillabéri.Hide Footnote

S’il est difficile de déterminer à quel point les populations soutiennent la pré-sence jihadiste, elles semblent au moins s’en accommoder.

Comme ils l’ont fait dans le centre du Mali, ils développent une forme d’administration locale et fournissent des services à la population, en garantissant notamment un accès aux mares, aux puits et aux pâturages, et en mettant fin aux rackets perpétrés par des groupes armés côté malien.[fn]Rapports de Crisis Group, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, p. 15-16, et Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad, p. 23, tous deux op. cit.Hide Footnote En contrepartie, ils imposent aux pasteurs une zakat, taxe islamique estimée au quarantième des troupeaux.[fn]Plusieurs éleveurs interrogés estiment que cette taxe est un moindre mal en comparaison des formes de prédation subies avant l’arrivée de ces groupes. « Aujourd’hui, tu peux faire paître ton bétail, sans crainte qu’on t’attaque ou qu’on te vole », rapporte un pasteur peul originaire du Nord-Tillabéri. Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Un système rudimentaire de justice est également instauré.[fn]Les jihadistes auraient mis en place des mesures régulant l’accès aux mares, puits et aux pâturages pour les différents groupes nomades, limitant ainsi les risques d’accrochages entre communautés pastorales. Entretiens de Crisis Group, pasteur peul du Nord-Tillabéri, enseignant-chercheur à l’université Abdou Moumouni, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Les jihadistes qui abusent de leur position pour se livrer à des actes de prédation sont punis par le groupe.[fn]Un ancien combattant du Mujao, reconverti dans le banditisme, se réclamait du jihad pour taxer des populations d’Abala. Des jihadistes l’ont puni et désarmé, ce qui a permis son arrestation par les FDS. Entretien de Crisis Group, responsable sécuritaire, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

S’il est difficile de déterminer à quel point les populations soutiennent la présence jihadiste, elles semblent au moins s’en accommoder, d’autant plus que les exactions à leur égard sont restées isolées, au moins jusqu’à la dernière opération militaire lancée en février 2018 (voir section IV).[fn]Des sources évoquent tout de même des cas de violences à l’égard d’imams s’exprimant contre le mouvement et de civils qui renseignent les autorités. Entretiens de Crisis Group, représentants peul, député d’Abala, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Il n’y a pas non plus de chasse aux représentants civils de l’Etat, peut-être surtout parce qu’ils sont quasiment absents des zones sous influence jihadiste. Les groupes jihadistes, qui instrumentalisent les rancœurs d’une partie des populations nomades à l’égard de l’Etat, ont d’abord concentré leurs actions contre les FDS et leurs alliés dans la région.

Ainsi, l’insurrection jihadiste à la frontière avec le Mali est différente de celle de Boko Haram, que le Niger affronte dans la région de Diffa, dans le Sud-Est du pays. Si les deux mouvements se revendiquent du jihad, ils ne se livrent pas à un même niveau de violence contre les populations civiles et l’attitude des populations locales à leur égard n’est donc pas la même.[fn]Les massacres de civils survenus à partir d’avril 2018 pourraient indiquer qu’une nouvelle phase de violence a commencé, mais l’implication des groupes jihadistes dans ces massacres n’est pas établie avec certitude au moment de l’écriture de ce rapport.Hide Footnote La violence vis-à-vis des représentants de l’Etat n’atteint pas non plus les mêmes niveaux : alors que Boko Haram s’en prend également aux représentants civils de l’Etat, les groupes jihadistes à la frontière Niger-Mali visent essentiellement des cibles militaires. Enfin, l’importante fluidité entre groupes armés, jihadistes ou non, explique que de nombreux combattants aient changé d’affiliation ces dernières années. Dès lors, les réponses à cette violence doivent être adaptées.

IV. Une réponse entre dialogue et militarisation

Depuis la crise de 2012, l’Etat malien reste peu présent dans la région de Ménaka et est encore inégalement déployé dans celle de Gao. Cette absence complique la tâche du Niger qui essaie de sécuriser sa zone frontalière en alternant tentatives de négociation et opérations militaires contre les insurgés.

A. Eradiquer la menace : les réponses sécuritaires

Face à l’activité jihadiste, le Niger a choisi de renforcer son dispositif sécuritaire. En 2014, une première opération, intitulée Zarmaganda, du nom d’un ancien royaume djerma, est mise sur pied dans le Nord-Tillabéri afin de sécuriser la frontière avec le Mali. Après une série d’attaques contre les FDS, le président Issoufou juge le dispositif insuffisant et le remplace en juin 2017 par l’opération Dongo – « foudre » en langue djerma –, une « force mieux armée et plus mobile forte de 245 hommes principalement basée à Tilwa ».[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, officier des FDS, février 2018. « Niger : nouvelle opération contre les ‘‘terroristes’’ venus du Mali », Agence France-Presse (AFP), 17 juin 2017.Hide Footnote

En mars 2017, les autorités nigériennes déclarent l’état d’urgence pour les régions de Tillabéri et Tahoua.[fn]« Communiqué du Conseil des ministres de la république du Niger portant sur la mise en place de l’état d’urgence dans les régions de Tahoua et de Tillabéri », gouvernement du Niger, mars 2017.Hide Footnote Elles limitent, ou interdisent dans certaines zones, la circulation de véhicules, en particulier les motos. Seize marchés, suspectés d’approvisionner en vivres les groupes jihadistes, sont fermés.[fn]« Ils s’en servent comme comptoirs de ravitaillement. Nous les avons fermés afin de couper ces soutiens, comme nous l’avons fait à Diffa contre Boko Haram », déclare un ancien gouverneur de la région de Tillabéri. Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote La circulation des acteurs humanitaires, auxquels des escortes sont fréquemment imposées, est rendue difficile et compromet l’évaluation indépendante des besoins des populations. Ces mesures, inspirées de celles mises en place pour contrer l’expansion de Boko Haram à Diffa, pèsent sur l’économie locale et génèrent des frustrations.[fn]Incapables de se déplacer ou de commercer, plusieurs jeunes de la région auraient ainsi rejoint les groupes armés. Entretien de Crisis Group, résident d’Abala, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Les populations les perçoivent parfois comme une punition collective, alors que les groupes jihadistes actifs à la frontière s’en prennent assez rarement aux civils. Fin 2017, des élus et notables de la région de Tillabéri, en majorité des Djerma, se mobilisent et persuadent l’Etat de renoncer à son projet de déplacement forcé des populations villageoises hors des zones d’activité militaire.[fn]Les autorités cherchaient à reproduire dans la zone Nord-Tillabéri les opérations de déguerpissement qui ont vidé les îles du bassin du lac Tchad en 2015 dans le cadre de la lutte contre Boko Haram. Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Les forces de sécurité nigériennes soulignent l’extrême faiblesse voire l’absence de l’Etat malien de l’autre côté de la frontière, où les éléments jihadistes auraient leurs principales bases arrière.

Les opérations des FDS n’ont pas endigué les attaques jihadistes. Des allégations d’abus perpétrés par les FDS, en particulier envers des communautés peul, ont par ailleurs été rapportées à Crisis Group. En juin 2017, sur la radio nationale, le ministre de la Défense se félicitait de la « soif de vengeance » qui animait les militaires de l’opération Dongo.[fn]Propos rapportés dans « Niger : nouvelle opération contre les ‘‘terroristes’’ venus du Mali », op. cit.Hide Footnote Un officier nigérien interrogé par Crisis Group reconnait des cas d’abus mais les justifie par la difficulté de distinguer les jihadistes des simples pasteurs car « tous possèdent aujourd’hui des armes de guerre ».[fn]Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Le niveau des abus commis par les FDS contre des civils dans les zones d’insurrection jihadiste apparait cependant moins important qu’au Mali et au Burkina Faso.[fn]Voir notamment « Mali : décès et tortures de personnes détenues par l’armée. Le ministère de la Justice devrait mener des enquêtes dans la région de Mopti », Human Rights Watch (HRW), 9 avril 2018, et « Burkina Faso : meurtres et abus commis dans le conflit du Sahel. ‘‘Le jour, nous avons peur de l’armée, et la nuit des djihadistes’’ », HRW, 21 mai 2018.Hide Footnote

Pour expliquer leur incapacité à sécuriser la zone, les forces de sécurité nigériennes soulignent l’extrême faiblesse voire l’absence de l’Etat malien de l’autre côté de la frontière, où les éléments jihadistes auraient leurs principales bases arrière. Les Forces armées maliennes (FAMA) mais aussi la mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), dès sa création en 2013, ont déployé quelques contingents dans les zones frontalières d’Ansongo et de Ménaka, mais ces forces isolées et peu nombreuses sortent peu des bases urbaines.[fn]Les contingents de la Minusma dans ces régions frontalières sont d’ailleurs essentiellement composés de troupes nigériennes déployées dans les zones de Gao, Ansongo et Ménaka.Hide Footnote Face à la faiblesse de l’administration malienne, les autorités nigériennes se sont résignées à établir des relations pragmatiques avec les groupes armés qui contrôlent de facto la frontière, notamment le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) et le Gatia, qui recrutent principalement parmi les groupes dossaak et touareg. Des actions coordonnées entre ces groupes et les forces nigériennes permettent par exemple de sécuriser des axes commerciaux transfrontaliers.[fn]L’axe commercial entre Ménaka au Mali et Abala au Niger est sécurisé par des groupes des MSA et Gatia côté malien et par les FDS côté nigérien ; la coordination se fait lors du passage de la frontière.Hide Footnote

B. Les groupes armés à base communautaire : auxiliaires de la lutte contre les jihadistes

Pour évincer les groupes jihadistes de la zone frontalière, les forces armées nigériennes et internationales sont tentées de coopérer avec des groupes armés locaux qui connaissent bien le terrain.[fn]Le gouvernement du Niger a récemment réfuté toute collaboration avec les groupes politico-militaires. « Niger/Mali-terrorisme : le Niger nie toute collaboration avec des milices touarègues dans la zone frontalière du Mali », Sahel-Elite, 8 mai 2018, https://httpsahel-elite.com/2018/05/08/niger-mali-terrorisme-le-niger-nie-toute-collaboration-avec-des-milices-touaregues-dans-la-zone-frontaliere-du-mali/.Hide Footnote En juillet 2017, la collaboration avec ces groupes politico-militaires maliens a franchi un premier cap : des éléments armés du Gatia et du MSA ont mené des opérations musclées dans le Nord-Tillabéri, avec, selon certaines sources, l’accord voire l’appui logistique du gouvernement du Niger.[fn]Plusieurs sources rapportent qu’au cours de l’opération, le Gatia et le MSA auraient reçu du carburant de la part du gouvernement du Niger dans la commune d’Abala. Entretiens de Crisis Group, résident d’Abala, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote D’après plusieurs sources civiles et militaires, des officiers français auraient également soutenu, y compris par des actions militaires, cette stratégie de recours aux groupes politico-militaires à des fins contre-insurrectionnelles.[fn]Entretiens de Crisis Group, officier supérieur français, diplomate français, agent de service de renseignement occidental et officier de sécurité de la Minusma, Paris, Dakar, Bamako et Niamey, juillet à décembre 2017. Les autorités françaises et les chefs politiques ou militaires du Gatia et du MSA se sont rencontrés notamment lors de la visite de ces derniers à Paris en mai 2017 peu après l’élection du président français Emmanuel Macron.Hide Footnote

Selon des membres d’associations à majorité peul ainsi que des responsables sécuritaires, les groupes politico-militaires maliens auraient tué des dizaines de civils, en majorité des pasteurs peul, au cours de ces opérations.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants peul, responsable sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017. Les groupes politico-militaires maliens concernés démentent ces accusations. Entretien de Crisis Group, membre du MSA, Bamako, février 2018.Hide Footnote Ceux-ci nient tout abus mais reconnaissent avoir subi des pertes lors d’accrochages avec des groupes armés liés à l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), qu’ils appellent « bandits » et qui les ont forcés à une retraite précipitée.[fn]Selon des sources peul et dossaak, cette retraite a été facilitée par les autorités nigériennes qui auraient ramené à Niamey puis mis dans des bus à destination du Mali les éléments armés défaits. Entretiens de Crisis Group, résident d’Abala, agent sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote A l’inverse, les groupes jihadistes ont pu apparaitre comme les protecteurs de communautés nomades peul, voire de certains groupes dossaak du Nord-Tillabéri. L’unité semble même s’être refaite autour du groupe d’Abou Walid al-Sahraoui : des éléments peul et dossaak, en quête de revanche ou de protection, l’ont à nouveau rejoint.[fn]Des éléments peul nigériens combattant auprès du jihadiste Hamadoun Kouffa dans le centre du Mali, seraient retournés vers Abou Walid pour l’aider contre les groupes imghad et dossaak.Hide Footnote

Les autorités nigériennes semblent soutenir des actions militaires visant à repous-ser et contenir l’essentiel des violences armées du côté malien de la frontière.

À l’automne 2017, une série d’attaques a visé des positions et membres des groupes politico-militaires maliens dans la région de Ménaka. Le 15 octobre 2017, Adim ag Albachar, commandant du MSA dans la région de Ménaka et deux combattants dossaak sont tués, vraisemblablement par des individus liés à Abou Walid al-Sahraoui.[fn]Adim ag Albachar aurait été tué avec la complicité d’un Dossaak connu sous le nom d’Ikaray et présenté par le MSA et le Gatia comme le numéro deux de l’EIGS. Entretiens de Crisis Group, ancien membre du Mujao, représentant sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017, « Note d'information de la coalition Gatia-MSA », 4 juin 2018, https://httpsahel-elite.com/2018/06/04/mali-communique-de-la-coalition-msa-gatia-04-06-2018/.Hide Footnote Ces attaques, que beaucoup interprètent comme des représailles aux opérations de juillet 2017 du MSA et du Gatia au Niger, contribuent sans doute aux importantes tensions qui parcourent le MSA et au départ de ceux qui estiment que le combat contre les jihadistes n’est pas le leur.[fn]Abou Walid al-Sahraoui aurait envoyé une lettre écrite manuscrite, que Crisis Group a pu consulter, dans laquelle il menacerait directement Moussa ag Acharatoumane et El Haji Gamou, les chefs respectifs du MSA et du Gatia, de représailles à la suite des opérations de juillet 2017, mais des doutes persistent quant à l’authenticité du document. « Ménaka : le MSA se désagrège », Journal du Mali, 19 octobre 2017, http://www.journaldumali.com/2017/10/19/menaka-msa-se-desagrege/.Hide Footnote

Début 2018, le MSA et le Gatia ont engagé de nouveaux combats directs contre des groupes armés désignés comme des « malfrats » ou des éléments de l’Etat islamique dans la région de Ménaka. La plupart des combats se sont déroulés cette fois du côté malien de la frontière, mais quelques accrochages ont aussi eu lieu dans la zone de Bani Bangou, au Niger.[fn]Le 26 février 2018, soit quelques jours après l’attaque de la base du chef de l’EIGS, le Gatia et le MSA font état de patrouilles conjointes de leurs forces qui « sillonnent la zone à cheval entre le Mali et le Niger ». « Communiqué conjoint Gatia-MSA sur les événements du 25-26 février 2018 », 27 février 2018, consulté sur http://www.msa-azawad.com.Hide Footnote A partir de février 2018, plusieurs sources locales et internationales ont mentionné le soutien, beaucoup plus actif et assumé, apporté par les forces françaises au MSA et au Gatia, en particulier lors de l’attaque de la base supposée d’Abou Walid al-Sahraoui le 22 février 2018 dans la zone frontalière.[fn]« Mali : le récit exclusif de la traque de Abou Walid al-Sahraoui », Jeune Afrique, 5 mars 2018 ; rapports quotidiens de l’International NGO Safety Organisation (INSO) pour le Mali au mois de février. « Communiqué conjoint Gatia-MSA suite aux affrontements du 22 février 2018 », 22 février 2018, consulté sur http://www.msa-azawad.com.Hide Footnote Ce soutien, dont il est difficile de mesurer l’étendue exacte, semble s’insérer dans un effort plus large de l’armée française pour porter des coups décisifs aux groupes jihadistes, notamment le GSIM et l’EIGS.[fn]Les 13 et 14 février, des opérations menées par Barkhane dans le Nord de la région de Kidal à proximité de la frontière avec l’Algérie ont permis aux forces françaises d’éliminer d’importants responsables d’Ansar Eddine et du groupe aMourabitoun. « Communiqué de presse du chef d’état-major des armées », 16 février 2018, consulté sur www.defense.gouv.fr.Hide Footnote De leur côté, sans l’admettre officiellement, les autorités nigériennes semblent soutenir des actions militaires visant à repousser et contenir l’essentiel des violences armées du côté malien de la frontière.[fn]Interrogé à Bruxelles sur les opérations menées au Mali par le MSA et le Gatia avec le soutien de Barkhane contre les éléments d’Abou Walid al-Sahraoui, le président nigérien Issoufou confirme que ces opérations entamées la veille sont encore en cours. Conférence de presse, Bruxelles, 23 février 2018, vidéo consultée sur  https://bit.ly/2sPjwEEHide Footnote

La collaboration militaire avec ces groupes non étatiques, fins connaisseurs du terrain, répond à l’incapacité des opérations officielles comme la force du G5 Sahel, coordination militaire de cinq pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad), la Minusma ou même la force française Barkhane à occuper efficacement et durablement les espaces ruraux.[fn]Pour une présentation de la force du G5 Sahel, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°258, Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire, 12 décembre 2017.Hide Footnote Les opérations récentes semblent d’ailleurs avoir fait reculer les groupes militants présents dans la zone frontalière. Depuis l’attaque d’octobre 2017 à Ayorou, les forces de sécurité nigériennes n’ont plus fait l’objet d’attaques significatives sur leur territoire près de la frontière malienne.[fn]Le 12 mars 2018, des assaillants non identifiés ont attaqué la gendarmerie de Goubé à 40 kilomètres de Niamey (trois gendarmes tués). C’est la seule attaque répertoriée contre des positions des FDS dans la région de Tillabéri sur les six premiers mois de 2018. En 2017, il y a eu neuf attaques pour un bilan officiel de 54 FDS tués. Voir annexe B, op. cit.Hide Footnote Cependant, le recours aux groupes politico-militaires maliens à des fins contre-insurrectionnelles n’est pas sans danger.[fn]Cette politique d’alliance n’a pas fait l’unanimité au sein des FDS. Plusieurs éléments critiquent le recours à des groupes « criminels qui échappent au contrôle de l’Etat » pour mener la contre-insurrection et affirment que l’Etat doit plutôt investir dans ses propres forces armées. Entretiens de Crisis Group, membres des FDS, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Comme le souligne un groupe d’experts (dont un analyste de Crisis Group) dans une récente tribune, « l’utilisation de milices à base communautaire dans la lutte antiterroriste comporte d’importants risques d’abus contre les civils. Elle provoque déjà d’inquiétantes réactions en chaîne qui poussent des groupes rivaux dans les bras des djihadistes ».[fn]« La France doit rompre avec la rhétorique martiale qui prévaut au Sahel », Le Monde, 21 février 2018.Hide Footnote

Dans le sillage des opérations antiterroristes, les associations de Peul du Niger ont dénoncé dès février des exécutions de civils et la Minusma a fait de même en avril.[fn]Point de presse de la Minusma, 12 avril 2018, https://minusma.unmissions.org/point-de-presse-de-la-minusma-du-12-avril-2018.Hide Footnote Selon la Minusma, au moins 95 personnes auraient été sommairement exécutées lors de ces opérations militaires. Cette version est contestée par le MSA et le Gatia qui reprochent aux enquêteurs onusiens de ne pas s’être déplacés sur le terrain.[fn]« Réaction au point de presse de M. Guillaume Ngefa, chef de la division droits de l’homme de la Minusma en date du 12/04/2018 à Bamako », Coalition MSA-Gatia, 13 avril 2018, http://msa-azawad.com/actualites/72-coalition-msa-gatia-r%C3%A9action-au-point-de-presse-de-m-guillaume-ngefa,-chef-de-la-division-droits-de-l%E2%80%99homme-de-la-minusma-en-date-du-12-04-2018-%C3%A0-bamako.html.Hide Footnote Elle est également critiquée par les militaires français qui estiment que les « personnes neutralisées » sont des combattants jihadistes et non des civils.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers supérieurs français, avril-mai 2018.Hide Footnote

Les opérations contre-terroristes ne s’effectuent pas dans un espace vide d’enjeux politiques locaux.

Entre le 27 avril et le 18 mai 2018, des attaques de campements à la frontière entre le Niger et le Mali ont tué plus d’une centaine de Peul et de Dossaak.[fn]Voir annexe C, « Chronologie de la situation sécuritaire à la frontière Niger-Mali entre 1998 et 2018 ».Hide Footnote D’importantes zones d’ombre demeurent sur ces évènements – le bilan précis des violences, les motivations et les responsabilités reste à établir – mais ils illustrent les conséquences négatives des dernières opérations antiterroristes conjointes.

Avant chaque opération coordonnée, les militaires français ont pris soin de mettre en garde leurs alliés locaux contre les risques de dérapage sur le terrain.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire français, mai 2018. Voir aussi « Face à Barkhane, un ennemi aux abois », L’Express, 20 avril 2018, https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/face-a-barkhane-un-ennemi-aux-abois_2001343.html.Hide Footnote Mais, dans un contexte aussi tendu, cette précaution se révèle insuffisante. Les opérations contre-terroristes ne s’effectuent pas dans un espace vide d’enjeux politiques locaux, mais sur fond de luttes pour le contrôle de territoires et de ressources. L’appui à certains groupes armés interfère avec ces dynamiques locales. Ceux qui ne sont pas soutenus par leur Etat ou les militaires français sont tentés de chercher l’aide des jihadistes. Cette tension prend nécessairement une dimension communautaire dans une région où les groupes armés s’organisent sur cette base. Dans ce contexte, la frontière entre le combattant jihadiste, le bandit armé et celui qui prend les armes pour défendre sa communauté est floue. Faire l’économie de cette distinction revient à ranger dans la catégorie « jihadiste » un vivier d’hommes en armes qui gagnerait au contraire à être traité différemment.

Ce que Barkhane conçoit comme des opérations anti-jihadistes menées en coordination avec le MSA et le Gatia est perçu localement comme un appui français à certaines communautés contre d’autres. Par ailleurs, contrairement aux groupes paramilitaires qui ont aidé les armées nigériane et camerounaise dans la lutte contre Boko Haram, les groupes politico-militaires comme le MSA et le Gatia agissent de manière autonome et ont leurs propres ressources et capacités militaires. Bien qu’ils appellent officiellement les Etats malien et nigérien à s’engager pour la sécurisation de la zone, ils agissent également selon leurs propres agendas. Leurs intérêts politico-économiques, plus précisément la prétendue implication d’une partie de leurs membres dans l’économie des trafics transfrontaliers, ne sont pas compatibles avec le redéploiement de l’Etat malien et pourraient à terme créer de nouvelles tensions dans la zone.[fn]Aucun des deux mouvements ne reconnait officiellement cette implication dans différentes formes de trafic. Des sources sécuritaires occidentales, et même certains des membres de ces mouvements, la confirment cependant en privé. De fait, la quasi-totalité des groupes armés participent à cette économie parallèle. Entretiens de Crisis Group, officier occidental, responsable d’un groupe armé du Nord-Mali, septembre 2017.Hide Footnote Des discussions sont cependant en cours pour les intégrer à l’armée malienne, comme d’autres groupes armés, en application de l’accord de paix de juin 2015.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la Minusma, Bamako, avril 2018.Hide Footnote

Il faut réduire le nombre d’hommes en armes et recréer des liens pacifiés entre les communautés.

De leur côté, les groupes jihadistes ont bien compris qu’ils ont intérêt à attiser le brasier qui s’allume à la frontière. Alors que jusqu’ici ils visaient principalement des cibles militaires, ils ont sans doute participé au massacre de civils dossaak fin avril 2018.[fn]Les jihadistes de l’EIGS sont également accusés par le MSA d’avoir assassiné trois civils et enlevé un marabout à Inwelane (dix-huit kilomètres de Talataye) le 3 février 2018. Cet évènement est d’ailleurs mentionné par le MSA et le Gatia pour justifier le début des opérations de février contre l’EIGS. Communiqué conjoint du Gatia et du MSA, 23 février 2018.Hide Footnote Mis sous pression par les opérations militaires occidentales, ils cherchent à envenimer les tensions intercommunautaires. Pour les contrecarrer, il est tentant d’ajouter une « composante peul » à la coalition de groupes politico-militaires qui les combat. Le récent protocole d’accord signé le 5 mai à Bamako entre le Gatia, le MSA et un seul représentant du Ganda Izo ne suffira pas à apaiser les choses.[fn]« Protocole d’accord Ganda Izo-Gatia-MSA », 5 mai 2018, https://httpsahel-elite.com/2018/05/06/mali-protocole-daccord-ganda-izo-gatia-msa-05-05-2018/.Hide Footnote Il est rejeté par d’autres représentants du Ganda Izo et ne permet pas d’inclure les Peul nomades qui vivent à la frontière.[fn]Selon Aboubacar Diallo, secrétaire général du Ganda Izo, le « Ganda Izo n’a jamais signé un protocole d’accord avec le MSA et le Gatia [...]. Nous ne pouvons pas aller signer un protocole avec des gens qui ne peuvent arrêter de combattre contre notre communauté ». « Mali : situation confuse à Ménaka entre les groupes armés », Radio France Internationale (RFI), 9 mai 2018.Hide Footnote

L’amélioration de la situation ne passe pas par l’implication d’un plus grand nombre de groupes politico-militaires dans les opérations contre-terroristes. Il faut au contraire réduire le nombre d’hommes en armes et recréer des liens pacifiés entre les communautés. Il y a urgence à le faire car le risque est aujourd’hui réel de voir la situation à la frontière entre le Niger et le Mali dégénérer en conflits intercommunautaires.

C. Dialoguer avec les hommes en armes

Face à l’insécurité grandissante dans la zone frontalière, la réponse n’est pas exclusivement militaire. L’Etat du Niger a également tenté d’établir un dialogue avec les groupes armés, dont ceux qu’il qualifie de « terroristes ». Les autorités nigériennes disposent d’une expérience significative en la matière. Elles négocient depuis les années 1990 avec les groupes armés à base communautaire du Nord et de l’Est. Plus récemment, elles ont tendu la main aux recrues nigériennes de Boko Haram dans la région de Diffa. Depuis décembre 2016, les autorités nigériennes mènent une politique officielle de pardon. Dans ce cadre, d’anciens membres de Boko Haram se sont rendus aux autorités et ont été relocalisés dans un camp de transit à Goudoumaria (au nord-ouest de Diffa).[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°245, Boko Haram au Niger : au-delà de la contre-insurrection, 27 février 2017.Hide Footnote

Le 22 février, une attaque contre une patrouille de l’armée au nord de Ouallam fait plus de quinze morts parmi les FDS. C’est la fin d’une accalmie de trois mois qui se solde par l’échec du dialogue.

Fin 2016, des émissaires établissent près de la frontière avec le Mali un premier contact avec des éléments armés, dont certains se revendiquent du jihad, afin de négocier la libération d’un garde national capturé à Bani Bangou en novembre 2016.[fn]Entretiens de Crisis Group, émissaires, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Le dialogue est tendu. Plusieurs factions armées sont présentes et peinent à définir une ligne commune.[fn]Des membres de plusieurs groupes jihadistes, notamment affiliés à al-Qaeda et à l’Etat islamique, auraient participé aux négociations. Entretiens de Crisis Group, négociateurs, agent sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Certains se montrent hostiles au dialogue avec l’Etat, d’autres y sont plus ouverts. Finalement, les jihadistes remettent aux autorités nigériennes une liste de prisonniers à libérer.[fn]Abou Walid al-Sahraoui aurait également fait parvenir au ministre de l’Intérieur une lettre manuscrite en français, dans laquelle il demandait la libération des prisonniers et l’arrêt des patrouilles dans sa zone. Entretiens de Crisis Group, conseiller politique et officier de sécurité, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Après des hésitations, les autorités nigériennes acceptent de libérer quelques individus arrêtés dans la zone de Tillabéri mais pas les combattants qui figurent sur la liste. Malgré ce refus, les groupes libèrent le garde le 8 février 2017. Mais les négociations tournent court : le 22 février, une attaque contre une patrouille de l’armée au nord de Ouallam fait plus de quinze morts parmi les FDS. C’est la fin d’une accalmie de trois mois qui se solde par l’échec du dialogue.

Cet échec a plusieurs causes : d’une part, au sein du gouvernement, les partisans de la ligne dure, qui ne croient pas en la possibilité du dialogue, l’ont emporté.[fn]De leur côté, certains partisans du dialogue estiment que des militaires nigériens sont opposés aux négociations car ils profiteraient des dividendes de l’état d’urgence. Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote D’autre part, contrairement aux rébellions des années 1990, les groupes implantés à la frontière ont peu l’expérience du dialogue avec l’Etat et n’ont pas de plateforme de revendications structurée. Des responsables nigériens les qualifient de « bandits sans revendications » face auxquels le recours aux armes est le seul choix possible.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant à la présidence, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Ils apparaissent divisés sur l’opportunité d’un dialogue avec l’Etat, et n’ont certainement pas encore d’idée précise de ce qu’ils pourraient négocier. Par des canaux non officiels, plusieurs acteurs diplomatico-militaires auraient proposé de constituer un front armé non jihadiste, à majorité peul, afin de faciliter la négociation avec l’Etat, mais les éléments les plus inflexibles y restent opposés.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant d’ONG et représentants peul, Bamako, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Le rôle de médiateur dans les pourparlers avec les groupes jihadistes suscite des convoitises. Les représentants, souvent autoproclamés, des communautés peul se disputent la médiation et n’hésitent pas à se discréditer mutuellement auprès des groupes armés ou du gouvernement.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants des communautés peul, Niamey, décembre 2017. Le communautarisme en politique complique également les négociations. A tort ou à raison, l’ancien Premier ministre Hama Amadou, principal adversaire du président Issoufou lors des élections de 2017, est perçu comme l’un des protecteurs de la milice peul de Tillabéri dans les années 2000.Hide Footnote Enfin, la France se serait montrée réticente à laisser libérer deux combattants arrêtés par les militaires de l’opération française Barkhane qui figuraient sur la liste remise aux autorités nigériennes, et des frappes françaises dans cette zone en février 2017 auraient incidemment compromis les pourparlers. L’état-major de Barkhane n’est pas toujours informé des tentatives de dialogue engagées par les Nigériens. Inversement, les Français discutent rarement des options stratégiques en amont avec les autorités politiques et militaires.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la mission Barkhane, mars 2018.Hide Footnote

Les groupes jihadistes étudiés ici ne sont pas encore sur le recul et la pression militaire contribue à alimenter un cycle de violences intercommunautaires dont ils bénéficient.

Malgré cet échec, le dialogue reste une option. Des organisations non gouvernementales de médiation ont entrepris de relancer l’initiative en utilisant les rencontres intercommunautaires pour toucher le plus grand nombre d’acteurs tout en évitant la stigmatisation associée à un dialogue direct avec les jihadistes.[fn]Ainsi en août 2017, l’organisation Promédiation réunit un forum intercommunautaire à Tillabéri réunissant des membres de communautés peul, imghad et dossaak. La réunion se conclut par la signature d’un accord de paix entre ces communautés.Hide Footnote Après les combats de l’été 2017 qui ont permis une remobilisation des groupes jihadistes, une partie des autorités nigériennes comprend également que l’usage exclusif de la force ne peut suffire à éradiquer la menace.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et responsables politiques nigériens, mai et décembre 2017. Voir également l’entretien du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avec le commissaire Abdoulaye Kaka, chef du service central de lutte contre le terrorisme au Niger (icrc.org/en/international-review/article/interview-abdoulaye-kaka).Hide Footnote En septembre 2017, à l’initiative du ministère de l’Intérieur, un comité composé de quinze personnalités issues des communautés peul est créé afin d’unifier les efforts de dialogue « entre la communauté peulh de la zone nord Tillabéry et l’Etat du Niger ».[fn]Ce comité prévoit « l’établissement de contacts avec les jeunes peuls des différents mouvements jihadistes en vue de les motiver à prendre part au processus de retour à la paix ». « Propositions d’actions pour le retour à la paix dans la zone Nord Tillabéri », document du ministère de l’Intérieur, septembre 2017.Hide Footnote Néanmoins, ce comité n’a pas été très actif jusqu’à présent.

En effet, la reprise en février 2018 d’opérations militaires impliquant les forces armées nigériennes, des groupes politico-militaires maliens et Barkhane marginalise pour le moment l’option du dialogue. Ces opérations pourraient en principe affaiblir les groupes jihadistes et les inciter à accepter le dialogue. Mais, à l’inverse de Boko Haram, les groupes jihadistes étudiés ici ne sont pas encore sur le recul et la pression militaire contribue à alimenter un cycle de violences intercommunautaires dont ils bénéficient. A moins d’être subordonnées à un processus politique privilégiant dialogue et démobilisation, ces opérations pourraient donc aussi avoir l’effet inverse et ne permettre ni de résoudre la problématique des hommes en armes, ni d’éradiquer une menace jihadiste qui a montré sa capacité de résilience. Elles risquent en outre d’éliminer des figures jihadistes qui ont, certes, les capacités de coordonner des opérations militaires mais aussi celles d’engager le dialogue.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire nigérien, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Beaucoup de questions restent donc en suspens sur les modalités concrètes du dialogue. Comment convaincre les autorités militaires françaises de suspendre les opérations dans certaines zones lorsque l’Etat nigérien veut négocier ? Faut-il aller jusqu’à ouvrir une véritable négociation politique avec ces groupes ? Ces derniers ne paraissent pas disposés à le faire pour l’instant et n’ont pas formulé de revendications structurées en ce sens. Faut-il plutôt ouvrir un dialogue visant à affaiblir les groupes les plus radicaux en « séparant jihadistes et combattants », selon l’expression d’un haut fonctionnaire nigérien ?[fn]Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote Cette dernière approche, qui séduit actuellement une partie des autorités nigériennes, semble la plus réaliste à court terme : il s’agirait de dissocier les simples combattants, souvent engagés par opportunisme ou manque d’alternatives, des dirigeants politiques les plus intransigeants et les moins ouverts au dialogue.[fn]Elle correspond aussi à la politique du gouvernement à l’égard des anciens combattants de Boko Haram. Rapport de Crisis Group, Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection, op. cit.Hide Footnote

Après les combats opposant les groupes armés implantés à la frontière à des mouvements politico-militaires venus du Mali, il sera cependant plus difficile d’entamer un processus de désarmement. Comme le remarque un conseiller du gouvernement nigérien, « [leur] seule garantie de survie c’est les armes qu’ils possèdent. Ils ne vont pas les déposer facilement. Sans les armes, ils auraient perdu en juillet contre Gamou ».[fn]Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017. Elhaji Gamou est un général malien, d’origine imghad, présenté comme le chef du Gatia.Hide Footnote

D. Un enjeu sécuritaire qui s’internationalise

Les violences dans la zone frontalière ne sont plus la seule affaire des Etats malien et nigérien. Différentes forces militaires, locales et internationales, sont présentes mais elles n’ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes procédures opérationnelles. Leur coordination pose problème. Des responsables militaires occidentaux espèrent à terme une division claire des tâches : les forces occidentales s’occuperaient d’opérations « coups de poing » qui affaiblissent l’ennemi tandis que les armées nationales, regroupées au sein du G5 Sahel, quadrilleraient le terrain pour l’empêcher de se réimplanter dans des zones voisines.[fn]Entretien de Crisis Group, officier supérieur français, Dakar, novembre 2017.Hide Footnote Cette vision stratégique se heurte à l’immensité de la zone et à la faible capacité des armées nationales à occuper durablement le terrain. Enfin, les forces armées sahéliennes comme internationales suscitent souvent la méfiance d’une partie des populations locales. Ces dernières les considèrent comme des forces d’occupation étrangères malgré les efforts réalisés dans le cadre des activités civilo-militaires.[fn]Ainsi, le déploiement d’une force du G5 Sahel à Bankilaré (Niger) dans la zone des trois frontières a suscité des rumeurs selon lesquelles « le G5 vient pour exterminer les Peul ». Cela relève évidemment du fantasme mais révèle la perception qu’ont certaines populations de ces interventions. Entretien de Crisis Group, membre des communautés peul, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

Par leur présence sur le théâtre des combats, les militaires occidentaux changent la nature de la menace.

Alors que de nombreux partenaires s’inquiètent de l’expansion jihadiste au Sahel, la zone frontalière fait l’objet d’interventions multiformes. Au Niger, outre l’opération Dongo lancée par l’armée nigérienne, la force Barkhane dispose d’un détachement à Tillabéri et la force du G5 Sahel, réunissant des contingents malien, nigérien et burkinabè pour lutter contre les groupes criminels transfrontaliers, y compris jihadistes, déploie un contingent à Bankilaré.[fn]La force du G5 Sahel concentre actuellement son attention et ses opérations sur le fuseau central, plus précisément la zone dite des « trois frontières » (Mali, Niger et Burkina Faso). Rapport de Crisis Group, Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire, op. cit.Hide Footnote Des forces spéciales américaines mais aussi canadiennes opèrent également dans la région, officiellement pour former des unités nigériennes, mais engagées en réalité dans des opérations ponctuelles, comme l’atteste l’accrochage mortel de Tongo Tongo en octobre 2017. Au Mali, les FAMA et la Minusma ont des détachements à Ansongo et à Ménaka, l’opération Barkhane intervient régulièrement dans la région et les groupes politico-militaires comme le MSA et le Gatia ont lancé des patrouilles conjointes de « sécurisation ».

Par leur présence sur le théâtre des combats, les militaires occidentaux changent la nature de la menace. Avec des évènements comme celui de Tongo Tongo, de jeunes hommes qui ont pris les armes par opportunisme, pour défendre leur territoire ou se rebeller contre l’Etat deviennent les adversaires des forces internationales. La présence d’éléments prônant le jihad armé est réelle dans la région. Mais la faible capacité des militaires à distinguer l’insurgé du terroriste devient un facteur aggravant.[fn]« Des drones armés français et américains dans le ciel ouest-africain : cela vous rassure, vous ? », tribune de Gilles Olakounlé Yabi, Wathi, 13 novembre 2017.Hide Footnote Par ailleurs, ces interventions restreignent les marges de manœuvre des Etats de la région et ont un impact sur ce qu’il leur est possible de faire politiquement. Un responsable politique nigérien confiait son inquiétude à Crisis Group : « les Occidentaux ne doivent pas, par leurs frappes, court-circuiter le processus de dialogue ».[fn]Entretien de Crisis Group, Niamey, décembre 2017.Hide Footnote

V. Sortir du cadre de la contre-insurrection

Pour mettre fin à la grave détérioration de la situation sécuritaire à sa frontière avec le Mali, le gouvernement nigérien doit adapter ses réponses au contexte local et sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste, même si celui-ci est parfois dicté par des partenaires étrangers. La grande majorité des combattants qui ont rejoint les groupes jihadistes à la frontière ne sont pas des terroristes mus par une idéologie, mais des insurgés ou des bandits qui utilisent la violence armée contre un Etat en lequel ils n’ont plus confiance, et/ou pour s’enrichir.

Face aux limites et aux dangers des réponses militaires, le Niger et ses partenaires devraient s’engager dans une stratégie beaucoup plus politique.

La lutte anti-jihadiste constitue aujourd’hui l’essentiel de la réponse apportée aux problèmes de sécurité à la frontière entre le Niger et le Mali. Ce primat donné aux opérations sécuritaires et aux stratégies de contre-insurrection masque une part importante des facteurs de violence actuels et contribue même, dans certains cas, à leur aggravation. Les jihadistes sont en effet la manifestation la plus visible d’un problème plus vaste : la constitution progressive d’une catégorie d’individus qui vivent du métier des armes à la frontière entre le Niger et le Mali, dont beaucoup n’ont que peu à voir avec le terrorisme.

Face aux limites et aux dangers des réponses militaires, le Niger et ses partenaires devraient s’engager dans une stratégie beaucoup plus politique, visant à la démobilisation progressive de l’ensemble des groupes armés présents à la frontière. Il s’agit d’un travail de longue haleine, qui devra passer par le rétablissement de la confiance entre les différentes communautés résidant dans cette zone, la promotion d’une économie alternative au métier des armes et le retour d’un Etat perçu comme un protecteur et non plus comme une menace.

Concrètement, le Niger, avec le soutien du Mali et de leurs partenaires, en particulier la France, l’Union européenne,ses Etats membres, et les Etats-Unis, devrait opérer plusieurs inflexions, mêlant actions de court et de long terme :

1. Mettre l’action militaire au service d’une approche politique

Loin de stabiliser la zone frontalière, les opérations militaires, notamment celles qui s’appuient sur des groupes politico-militaires, contribuent, tout comme l’action des groupes jihadistes, à nourrir la spirale de la violence. Pour l’enrayer, les acteurs politiques, notamment ceux qui sont chargés du dialogue avec les groupes armés, devraient être mieux informés des opérations militaires et pouvoir en influencer la mise en œuvre. Aucun dialogue ne peut aboutir si des opérations militaires empêchent les mouvements des personnes ou les rencontres entre celles-ci. Les opérations ciblées menées par les forces occidentales devraient être suspendues durant certaines phases clés du dialogue politique, quitte à obtenir des groupes armés jihadistes des concessions similaires.

Privilégier le dialogue politique sur la conduite des opérations militaires peut avoir un coût opérationnel en laissant par exemple à l’adversaire le temps de reconstituer ses forces. Ce risque est réel mais les autorités politiques qui seront chargées du dialogue doivent l’accepter. De même, les autorités maliennes et nigériennes devraient prendre des mesures telles que la libération des prisonniers ou la suspension provisoire des patrouilles, afin de créer de la confiance. Enfin, sur le terrain, des forces de prévôté doivent accompagner les troupes pour s’assurer qu’elles ne commettent pas d’exactions à l’égard des populations. Les difficultés de la lutte contre-insurrectionnelle ne peuvent justifier les abus, qui devraient être publiquement punis par la hiérarchie militaire.

2. Ouvrir un cadre de dialogue avec les groupes armés, y compris ceux qui se revendiquent du jihad

Les tentatives avortées au début de l’année 2017 témoignent de la difficulté d’engager le dialogue. Pour le relancer, le gouvernement nigérien pourrait mener une politique de pardon et proposer des formes de reconversion à ceux qui seront prêts à déposer les armes, y compris certains jihadistes.[fn]Une offre similaire d’amnistie a déjà été faite pour les anciens combattants de Boko Haram dans la région de Diffa avec des résultats limités pour le moment. Cependant, à l’inverse des membres de Boko Haram, les jihadistes de l’Ouest nigérien ne se sont pas rendus coupables des mêmes atrocités à l’égard des populations civiles.Hide Footnote Le cas échéant, il pourrait également envisager d’intégrer dans les forces de sécurité, notamment dans les forces de police territoriale, certains éléments n’ayant pas commis de crimes graves et désireux de contribuer à la sécurité du pays. En parallèle, la justice devra continuer à faire son travail pour que les responsables des crimes graves, notamment les meurtres de civils, soient identifiés et jugés quel que soit le groupe armé auquel ils appartiennent. Les forums de dialogue intercommunautaire, souvent animés par les ONG, constituent des outils complémentaires d’une telle politique. Ils devraient recevoir un soutien approprié des autorités et des partenaires des deux côtés de la frontière.

Le gouvernement nigérien doit aussi montrer qu’il se soucie du sentiment de marginalisation des communautés peul nomades du Nord-Tillabéri. De leur côté, les représentants souvent autoproclamés de ces populations ne doivent pas exagérer la stigmatisation générale dont les Peul font l’objet au Niger et mieux organiser leur représentation. Un projet circonscrit de réorganisation administrative de la chefferie dans le Nord-Tillabéri, établi en concertation avec l’ensemble des communautés et ayant pour objectif une meilleure représentation des populations nomades minoritaires, pourrait grandement faciliter le dialogue.

3. Suspendre le recours aux groupes armés à base communautaire lors des opérations anti-jihadistes

Du fait de l’extrême faiblesse actuelle de l’Etat malien à la frontière entre les deux pays, la force française Barkhane a choisi de coopérer, de façon provisoire, avec des groupes armés à base communautaire pour qu’ils épaulent les opérations de contre-insurrection à la frontière. Sans le reconnaitre publiquement, l’appareil sécuritaire nigérien s’est également engagé sur cette voie. Il s’agit d’une stratégie risquée qui déstabilise encore davantage la zone. Loin d’être la solution, la constitution ou le renforcement de groupes armés est le cœur du problème à la frontière. Il faut suspendre les opérations anti-jihadistes coordonnées avec les groupes armés à base communautaires. La coopération avec ces groupes devrait plutôt s’exercer dans le cadre de missions de sécurisation des populations civiles, formalisée, temporaires et inclusives. Une expérimentation de sécurisation locale par des patrouilles conjointes intégrant forces régulières et non régulières est actuellement en cours dans la ville de Ménaka et ses environs.[fn]Le gouvernorat de Ménaka, la force Barkhane et le bureau régional de la Minusma à Ménaka ont conçu et soutenu cette initiative. Elle s’inspire du Mécanisme opérationnel de concertation (MOC) prévu par l’Accord de paix inter-malien de juin 2015 sans en porter le nom officiel. Une demande de création de MOC a d’ailleurs été faite pour la région de Ménaka mais n’a pas encore été validée par le comité de suivi de l’accord. Entretiens de Crisis Group, analyste sahélien et membre de la mission Barkhane, décembre 2017 et avril 2018.Hide Footnote

Pour fonctionner pleinement, il faudrait cependant que cette mission temporaire soit représentative de l’ensemble des communautés vivant le long de la frontière et notamment des populations peul nomades pour l’instant peu intégrées au dispositif sécuritaire. En dehors des groupes armés jihadistes, et de quelques membres du Ganda Izo, ces communautés peul sont en effet très peu représentées dans les groupes armés, étatiques ou non. Quelques éléments ont cependant intégré la Garde nationale du Niger dans les années 2000. Il serait utile que les autorités nigériennes détachent ces éléments auprès du dispositif chargé de sécuriser la frontière côté malien. Cela pourrait se faire par exemple dans le cadre des activités de la force du G5 Sahel.

4. Soutenir les populations et favoriser le développement économique de la zone frontalière

A court terme, l’accès des acteurs humanitaires à la zone Nord-Tillabéri doit être facilité à des fins de protection et d’évaluation indépendante des besoins des populations. Les acteurs humanitaires doivent maintenir une position d’impartialité à l’égard des parties en conflit et négocier l’accès aux populations vulnérables avec l’ensemble des individus armés, y compris si nécessaire avec les jihadistes. A moyen terme, le développement économique ne requiert pas nécessairement de vastes plans publics mais pourrait passer par des projets modestes de mise en valeur du territoire comme la construction et l’entretien de puits. Vitaux pour les communautés locales, mais sources de conflits potentiels, ces projets doivent être conçus comme des moyens de « sécuriser un accès équitable et durable à l’eau » et de favoriser le contact pacifique entre communautés, en s’inspirant des « puits de la paix » mis en place entre 2006 et 2011 dans la région de Diffa.[fn]

Dans des régions habitées par des populations semi-nomades, l’Etat, avec par exemple le concours de l’Alliance Sahel, a également intérêt à repenser la forme des services publics.[fn]L’Alliance Sahel est une initiative d’aide au développement initiée par la France, l’Allemagne, l’Union européenne, la Banque Mondiale, la Banque africaine de développement et le Programme des Nations unies pour le Développement à destination des pays du G5 Sahel. Officiellement lancée en février 2018, elle prévoit la mise en œuvre de plus de 500 projets sur la période 2018-2022 pour un montant de six milliards d’euros (www.afd.fr).Hide Footnote Ainsi, le manque d’accès à la justice est un facteur favorisant le recours aux armes, qui apparait aux populations comme le seul moyen de défendre leurs droits ou leurs biens. L’instauration d’une justice foraine (des cours de justice civile mobiles allant au contact des populations) pourrait pallier ce manque sans mobiliser d’énormes moyens. De même, dans le domaine scolaire, un secteur pouvant à terme offrir une alternative au métier des armes, les autorités pourraient explorer avec leurs partenaires des moyens de favoriser la scolarisation des nomades, par exemple à travers la mise en place d’internats gratuits pour les enfants de pasteurs. L’Etat doit enfin regagner la confiance des communautés vivant à la frontière, ce qui nécessite de mieux assurer leur sécurité, par exemple à travers des patrouilles de police territoriale représentatives de l’ensemble des communautés locales.

« Evaluation finale du projet Sécurisation de l’accès à l’eau pour les pasteurs du Niger oriental ‘‘puits de la paix’’ », ONG CARE, 2011, p. 9.Hide Footnote

VI. Conclusion

En voie de détérioration depuis deux décennies, la situation à la frontière Niger-Mali s’est brutalement dégradée ces dernières années. Le primat donné aux réponses militaires exacerbe les antagonismes locaux au lieu de juguler les violences. Pour stabiliser la région, les interventions doivent dépasser le cadre restrictif de la lutte antiterroriste. Les autorités nigériennes devraient poursuivre leurs efforts pour engager un dialogue avec les groupes armés, y compris ceux qui se réclament du jihad. Le Niger a montré par le passé sa capacité à apaiser des conflits très graves en alliant réponses politiques et sécuritaires. Plus récemment, les autorités nigériennes ont réussi à trouver un équilibre similaire pour limiter l’avance de Boko Haram dans la région de Diffa, dans le Sud-Est du pays. Le Niger a tout à gagner à rester sur cette voie et à explorer son propre modèle de gestion des conflits armés comme alternative aux limites actuelles de la militarisation à outrance.

De leur côté, les partenaires occidentaux et plus particulièrement français devraient continuer à soutenir les efforts de sécurisation des zones sous influence jihadiste. Mais ils doivent accepter de discuter ouvertement des options stratégiques, et notamment de l’équilibre entre offre de dialogue et réponse militaire, avec les responsables concernés au Mali comme au Niger. La solution de long terme aux insurrections sahéliennes comprend une dimension militaire, mais qui doit être placée au service d’un projet politique défini par les sociétés sahéliennes elles-mêmes et adapté à leurs besoins.

Dakar/Bruxelles, 12 juin 2018

Annexe A : Carte de la zone frontalière Niger-Mali

Carte de la zone frontalière Niger-Mali International Crisis Group/KO/June 2018

Annexe B : Tableau des attaques contre les forces de sécurité du Niger dans la zone frontalière avec le Mali depuis 2014

Tableau des attaques contre les forces de sécurité du Niger dans la zone frontalière avec le Mali depuis 2014 Données recueillies par International Crisis Group lors d’entretiens menés au Niger.

Annexe C : Chronologie de la situation sécuritaire à la frontière Niger-Mali entre 1998 et 2018

1998
Une milice peul est créée dans la région de Tillabéri, au Niger, à la suite d’affrontements intercommunautaires.

2008-2009
Des affrontements opposent Peul et Djerma dans le Nord-Tillabéri. Des représentants peul font état de dizaines de victimes civiles.

2010-2011
Des affrontements entre Peul et Dossaak font près de 70 morts au Mali et au Niger. Les autorités maliennes et nigériennes organisent une cérémonie dans la ville de Ménaka, au Mali, pour apaiser les tensions.

31 mars 2012
Le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), principal groupe armé rebelle créée en 2011, en coalition avec le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), prend le contrôle de la ville de Gao, au Mali.

28-29 juin 2012
Le Mujao chasse le MNLA de la ville de Gao, instaure la Charia (loi islamique) et entraine des combattants issus de communautés semi-nomades du Mali (Ménaka, Mopti) et du Niger (Nord-Tillabéri).

19-20 novembre 2012
Après de violents combats contre le MNLA, le Mujao prend le contrôle de la ville de Ménaka.

26 janvier 2013
L’opération militaire française « Serval » chasse les combattants jihadistes de Gao. Ils se dispersent dans les zones rurales et dans les pays voisins.

Décembre 2013-février 2014
Des affrontements opposent Peul et Imghad dans la région de Gao, et s’étendent au Nord-Tillabéri.

2014
La Coordination de mouvements de l’Azawad (CMA) est créée. Elle regroupe principalement les groupes armés rebelles du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), et du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA).

Février 2014
Les Forces de sécurité nigériennes (FDS) arrêtent des combattants peul blessés à Ouallam, région de Tillabéri, après l’attaque d’un campement touareg près de la frontière avec le Mali.

14 août 2014
Des combattants imghad favorables à l’unité du Mali créent le Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia).

30 octobre 2014
Trois attaques visent une patrouille militaire près de Bani Bangou, la prison de Ouallam et le camp de réfugiés de Mangaïzé, au Niger. Neufs membres des FDS sont tués et 58 prisonniers s’évadent.

15 mai 2015
Abou Walid al-Sahraoui annonce la création de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS).

2 septembre 2016
Des combattants dossaak actifs dans la région de Ménaka créent le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA), issu d’une scission au sein de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA).

Septembre 2016
Le Gatia et le MSA annoncent le lancement de patrouilles mixtes dans la région de Ménaka.

6 octobre 2016
Des assaillants attaquent un poste militaire près du camp de réfugiés de Tazalit, région de Tahoua, au Niger, et tuent 22 membres des FDS.

17 octobre 2016
Des hommes armés attaquent la prison de Koutoukalé, région de Tillabéri. Un assaillant est tué et deux membres de la garde nationale blessés. L’EIGS revendique l’attaque.

30 octobre 2016
L’Etat islamique reconnait l’allégeance du groupe d’Abou Walid.

8 novembre 2016
Des membres présumés de l’EIGS attaquent les FDS à Bani Bangou, région de Tillabéri, tuent sept soldats et en blessent trois, alors que quatre autres sont portés disparus.

22 février 2017
Des hommes armés attaquent une patrouille des FDS à Tilwa, région de Tillabéri, tuent seize soldats et en blessent dix-huit. L’EIGS revendique l’attaque.

3 mars 2017
L’état d’urgence est instauré dans plusieurs départements de Tillabéri et de Tahoua. Il était toujours en vigueur en mai 2018.

Mai 2017
Les dirigeants du MSA et du Gatia rencontrent des responsables français à Paris pour renforcer la coopération avec la force française Barkhane dans la région de Ménaka.

18 mai 2017
Le gouvernement du Niger ferme seize marchés et interdit la circulation des motos dans certaines zones des régions de Tillabéri et Tahoua.

31 mai 2017
Des assaillants tuent six membres des FDS à Abala, région de Tillabéri. Huit assaillants sont également tués. L’EIGS revendique l’attaque.

Juillet 2017
Le MSA et le Gatia mènent des opérations dans le Nord-Tillabéri. Les affrontements contre des combattants locaux, dont des jihadistes, forcent les éléments du MSA-Gatia à battre en retraite.

5 juillet 2017
Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jamaat Nosrat al-Islam wal Muslimin, JNIM), la coalition d’al-Qaeda dans le Sahel, tue cinq membres des FDS et en blesse trois à Midal, région de Tahoua.

Août 2017
L’organisation non gouvernementale Promédiation organise à Tillabéri un forum intercommunautaire entre membres de communautés peul, imghad et dossaak pour apaiser les tensions.

4 octobre 2017
Une embuscade de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) tue cinq membres des FDS et quatre membres des forces spéciales américaines à Tongo Tongo, région de Tillabéri. 

21 octobre 2017
Des assaillants tuent treize membres des FDS à Ayorou, région de Tillabéri. L’EIGS revendique l’attaque.

16 décembre 2017
Barkhane conduit des frappes contre des jihadistes présumés près d’Inkalafatene, région de Ménaka.

28 janvier 2018
Des individus armés apparemment liés au JNIM tuent trois membres des Forces armées maliennes (FAMA) à Ménaka.

3 février 2018
Des individus armés tuent trois Dossaak près de Talataye, région de Ménaka.

22 février 2018
Les MSA et Gatia, soutenus par Barkhane, attaquent une base supposée de l’EIGS près d’Inkadagotane, région de Ménaka. Plusieurs individus sont tués et trois autres interpellés.

25-26 février 2018
Le MSA et le Gatia, soutenus par Barkhane, poursuivent des individus armés dans le département de Bani Bangou, région de Tillabéri. Quatre individus sont tués et trois autres interpellés.

6 mars 2018
Des éléments du MSA et du Gatia, soutenus par Barkhane, tuent cinq individus dans la zone de Tinzouragan, région de Ménaka.

7 mars 2018
Des membres du MSA et du Gatia tuent deux jihadistes présumés près de Tawraghen, région de Tillabéri.

9-10 mars 2018
Des combats opposent des combattants du Gatia et du MSA, soutenus par Barkhane, à des individus armés près d’Akabar, région de Ménaka. Quinze individus et un membre du MSA sont tués.

11-12 mars 2018
Un convoi de membres du MSA et du Gatia tombe dans une embuscade près de Ménaka. Sept individus sont tués lors des poursuites lancées contre les assaillants.

1er avril 2018
Une embuscade tue trois membres du MSA et du Gatia et en blesse cinq près d’Akabar, région de Ménaka.

1er avril 2018
Barkhane, les FAMA, les FDS, le MSA et le Gatia neutralisent 30 jihadistes présumés près d’Akabar, région de Ménaka.

6 avril 2018
Deux membres du MSA et du Gatia sont tués lors d’opérations menées avec les FAMA et Barkhane près d’Akabar, région de Ménaka, contre des individus armés.

26-27 avril 2018
Des individus armés attaquent deux campements dossaak dans la région de Ménaka, et tuent au moins une quarantaine de civils.

27 avril 2018
Des représentants peul accusent le MSA d’avoir tué 44 Peul près d’Ekrafane, région de Tillabéri.

1er mai 2018
Des individus armés tuent au moins seize Dossaak dans la région de Ménaka.

9 mai 2018
Des individus armés tuent cinq Dossaak et en blessent trois autres dans la région de Ménaka.

18 mai 2018
Des individus armés tuent au moins dix-sept civils peul lors de l’attaque du village nigérien d’Aghay, région de Tillabéri.