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Centre du Mali : « Il faut enrayer très vite la spirale de la violence »
Centre du Mali : « Il faut enrayer très vite la spirale de la violence »
A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes
A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes
Op-Ed / Africa

Centre du Mali : « Il faut enrayer très vite la spirale de la violence »

Originally published in Le Monde

Après le nord, le centre du Mali est à son tour touché par la violence armée. Dans la nuit du 2 au 3 septembre, des éléments jihadistes ont pris momentanément le contrôle du bourg de Boni, non loin de Mopti, et kidnappé un élu municipal. Le 28 août, cinq personnes ont été tuées lors d‘affrontements entre éleveurs peul et agriculteurs bambara à Tekere Finadji.

Jusqu’à présent, les autorités maliennes se contentent d’une réponse militaire brutale et inadaptée. La résolution de la crise qui s’est installée dans la région de Mopti exige bien plus que l’élimination de quelques dizaines d’individus. Le gouvernement malien et ses partenaires doivent s’atteler au retour effectif de l’Etat. Sans un rétablissement rapide de la crédibilité des pouvoirs publics et d’une relation de confiance avec les administrés, le centre du Mali, une zone beaucoup plus peuplée que le nord et vitale pour l’économie, risque de devenir un foyer permanent d’instabilité.

La plupart des incidents armés se sont déroulés dans des zones rurales négligées par l’Etat, où la gestion des ressources naturelles suscite de fortes tensions, dont profitent désormais des organisations jihadistes pour s’implanter. La crise malienne de 2012 a révélé l’incapacité de l’Etat comme des élites traditionnelles à réguler de manière pacifique les conflits locaux, qui n’ont cessé de s’amplifier au cours des dernières années. Dans la continuité de cette crise, des groupes armés ont occupé une partie de la région, et les représentants de l’Etat ont fui, laissant de vastes territoires à l’abandon. En 2013, l’opération militaire française Serval a chassé les groupes armés de la région mais par la suite, le redéploiement de l’armée malienne s’est accompagné d’exactions, notamment à l’égard de populations peul suspectées de collaborer avec des groupes jihadistes. Ces abus ont renforcé le sentiment de défiance d’une partie des populations à l’égard d’autorités trop longtemps absentes et corrompues pour être perçues comme légitimes.

Conflits autour des ressources naturelles

Pour les populations du Centre déçues par l’Etat, en compétition les unes avec les autres pour la gestion des ressources naturelles, terres fertiles et pâturages, l’accès aux armes de guerre est devenu un moyen de se protéger et parfois de contester les hiérarchies en place. Sur ce terreau fertile, des groupes jihadistes se sont réimplantés. Comme à Boni le 3 septembre, ils mènent depuis janvier 2015 des attaques ciblées contre les agents de l’Etat et recrutent dans les villages au sein d’une jeunesse en mal d’intégration ou écœurée par l’action brutale des forces de sécurité. Dans ces espaces désertés par les pouvoirs publics, les groupes radicaux se rendent utiles en soutenant certaines communautés contre d’autres. Ils constituent une forme de réponse à une demande locale de justice, de sécurité et plus largement de moralisation du politique.

En juillet, le gouvernement a envoyé un bataillon supplémentaire afin de rétablir l’ordre. Mais, harcelés par les jihadistes, les militaires maliens restent retranchés dans les villes, loin des zones rurales où ont lieu la plupart des violences. Des casques bleus supplémentaires sont récemment venus renforcer la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) dans la région de Mopti. Mais rien n’indique que ce nouveau déploiement sera plus efficace qu’au nord, où les casques bleus vivent eux aussi retranchés, dans la crainte d’attaques asymétriques. Enfin, des élites locales et un segment radical du pouvoir à Bamako sont tentés de soutenir la création de groupes d’autodéfense à base communautaire pour répondre à l’insécurité, suscitée tant par des jihadistes que la montée du banditisme. Loin de régler les problèmes, ces milices favorisent au contraire des violences comme celles entre groupes armés bambara et peul, qui ont fait plus de 40 morts en mai 2016.

L’accord de paix signé à Bamako en juin 2015 a trop largement ignoré cette zone pour s’y appliquer. L’Etat et ses partenaires internationaux devraient donc préparer un plan spécial pour rétablir leur présence au Centre, en s’efforçant de garantir l’accès de la population aux services de base plutôt qu’en envoyant des contingents armés qui ne règlent rien ou presque, comme en témoigne l’augmentation récente des incidents armés.

La nomination d’un haut représentant pour les régions du Centre serait un signe fort de l’engagement de l’Etat et permettrait, en travaillant avec les populations, de mobiliser les efforts nationaux et internationaux afin d’identifier les actions prioritaires à mener dans les domaines de la justice, de l’éducation et de la gestion des ressources naturelles. De leur côté, les élites locales, notamment la nouvelle génération, doivent dépasser les clivages communautaires et les querelles de personnes pour jouer le rôle essentiel de relais entre les populations et l’Etat.

Soutenir les forces de police locales

La sécurisation de la zone, objectif important, passera par la refondation des forces de police locales plutôt que par l’envoi de militaires peu familiers de la région. Au lieu de miser sur le déploiement d’un contingent de casques bleus supplémentaire, la communauté internationale, en particulier la Minusma, devrait soutenir davantage les efforts visant à créer des forces de sécurité familières du contexte local et bénéficiant de la confiance des populations.

De même, face à l’extension des violences armées, les deux missions européennes de soutien aux forces de défense et de sécurité maliennes, EUTM Mali et EUCAP Sahel-Mali, devraient tirer les leçons de leurs premières années d’action. Elles restent trop repliées sur Bamako. Elles gagneraient à soutenir les forces maliennes déployées à l’intérieur du pays et dispenser des formations enfin adaptées aux réalités du terrain.

Pour l’Etat et ses partenaires, le Centre pourrait constituer un laboratoire pour une réforme concrète de la sécurité locale. Ces différentes initiatives, tant en matière de renforcement des capacités de l’Etat que de sécurité, doivent être entreprises rapidement, avant que le divorce entre les populations et les autorités ne soit consommé et que la région ne sombre dans une violence égale à celle qui déstabilise le nord.

Contributors

Project Director, West Africa
Deputy Project Director, West Africa
jhjezequel
Op-Ed / Africa

A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes

Originally published in Jeune Afrique

La stratégie qui privilégie une option militaire disproportionnée à la frontière entre le Niger et le Mali fait peser un risque sur la région : celui de créer un nouveau foyer d’insurrection. C'est le constat que dresse l’International Crisis Group, qui fait une série de recommandations.

Plus de cinq ans après le début de l’intervention militaire française au Mali, la lutte contre les groupes armés jihadistes agite toujours le Sahel. Non seulement les tensions s’étendent à de nouvelles zones, mais elles alimentent aussi de nouvelles violences en interférant avec des tensions intercommunautaires plus anciennes. C’est le cas, en particulier, à la frontière entre le Niger (régions de Tillabéri et Tahoua) et le Mali (région de Ménaka).

Dans un récent rapport, l’International Crisis Group (ICG) alerte ainsi le gouvernement du Niger, l’opération française Barkhane et leurs différents partenaires internationaux des risques liés à des interventions qui privilégient de manière disproportionnée les réponses militaires dans la zone.

Pour éviter qu’un nouveau foyer d’insurrection se développe au Sahel, le gouvernement nigérien et ses partenaires occidentaux devraient sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste et subordonner l’action militaire à une approche plus politique, y compris en engageant un dialogue avec les insurgés de toute obédience.

Un « vivier d’hommes en armes »

Beaucoup de militants jihadistes ont rejoint depuis mai 2015 la branche locale de l’etat islamique dans le grand Sahara.

La situation sécuritaire dans la zone frontalière entre le Mali et le Niger s’est dégradée progressivement dans les deux dernières décennies. Les violences en zones rurales se sont aggravées à la frontière entre le Mali et le Niger sur fond de rivalités entre communautés pour le contrôle de l’espace et de difficulté des États à réguler les conflits locaux.

Dans le sillage des rébellions arabo-touareg des années 1990, la prolifération des armes de guerre a accru les niveaux de violence et graduellement changé la nature des conflits. Elle a notamment permis à une génération de jeunes hommes de vivre du métier des armes, en versant dans le banditisme ou en intégrant des milices communautaires pour défendre hommes et bétail ou négocier des prébendes avec l’État.

La crise malienne de 2012 a aggravé cette situation en amplifiant un peu plus encore la circulation des armes de guerre et en permettant à des groupes jihadistes de s’implanter. Ils ont attiré en particulier, mais pas exclusivement, de jeunes nomades dossaak et surtout peul, inquiets de voir d’autres communautés s’armer et s’organiser en groupes politico-militaires, à l’instar des Touareg avec le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA).

Les jihadistes sont parvenus à prendre pied dans la zone en fournissant des services aux communautés nomades, notamment une justice fondée sur la « Charia ». Dans le même temps, ils ont redirigé les griefs locaux contre les États centraux, accusés de partialité dans le traitement des conflits entre communautés nomades.

En 2016 et 2017, les militants jihadistes, dont beaucoup ont rejoint depuis mai 2015 la branche locale de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), ont multiplié les attaques contre les forces de sécurité nigériennes (FDS) dans la zone du Nord-Tillabéri, au Niger.

La tentation de collaborer avec des groupes politico-militaires

Les FDS et leurs partenaires occidentaux peinent à lutter contre un front insurrectionnel localisé dans la zone frontalière, capable de mobiliser rapidement des combattants, et d’échapper ensuite aux poursuites en se repliant du côté malien de la frontière. L’embuscade du 4 octobre 2017 à Tongo Tongo, au cours de laquelle quatre membres des forces spéciales américaines et quatre soldats nigériens ont été tués, l’a très bien illustré.

Le recours à ces groupes à des fins contre-insurrectionnelles renforce les tensions intercommunautaires.

Les autorités nigériennes déplorent l’incapacité de l’État malien à déployer des forces suffisantes dans une zone frontalière que les jihadistes utilisent comme base arrière. Pour pallier cette faiblesse, le gouvernement nigérien comme ses partenaires internationaux, en particulier la France, sont tentés de collaborer avec des groupes armés maliens qui connaissent bien le terrain, en l’occurrence le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA), et le Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia), à majorité dossaak et touareg imghad respectivement.

Pourtant, en dépit de succès militaires à court terme, le recours à ces groupes à des fins contre-insurrectionnelles renforce les tensions intercommunautaires et menace d’embraser la région.

Ainsi, entre le 27 avril et le 18 mai, plus d’une centaine de civils auraient été tués lors d’attaques de campements dossaak et peul dans la zone frontalière. En effet, l’appui à certains groupes armés à base communautaire, comme le MSA et le Gatia, à des fins contre-insurrectionnelles ne s’effectue pas dans un espace vide d’enjeux politiques locaux mais sur fond de luttes pour le contrôle de territoires et de ressources. Les violences prennent une dimension communautaire dans une région où les groupes armés s’organisent sur la base des affinités ethniques.

Mais les raisons de prendre les armes sont multiples : la frontière entre le combattant jihadiste convaincu, le bandit armé et celui qui prend les armes pour défendre sa communauté est souvent floue. Or, faire l’économie de cette distinction conduit à ranger imprudemment dans la catégorie « jihadiste » des communautés entières ou, tout au moins, un vaste vivier d’hommes en armes que les autorités politiques et militaires du Niger, comme leurs partenaires français, gagneraient à traiter différemment.

Mettre les stratégies militaires au service d’une approche politique

Il est aujourd’hui nécessaire d’enrayer ce cycle inquiétant de violences, qui font le jeu des éléments les plus extrêmes. Aux réponses essentiellement militaires enfermées dans le cadre restrictif de la lutte antiterroriste, il faut substituer des initiatives politiques. Replacées au cœur des stratégies sécuritaires, celles-ci devront passer par un redéploiement des services publics adaptés aux populations nomades et une réforme de la carte administrative permettant une meilleure représentation des populations, en particulier des peul nomades.

Les autorités nigériennes devraient également privilégier le dialogue avec les hommes en arme, même avec les jihadistes, tant qu’ils n’ont pas commis de crime grave, et faire des offres de pardon ou d’insertion dans les forces de sécurité locale.

Négocier avec les insurgés n’est pas une voie aisée et les tentatives de dialogue se sont jusqu’ici avérées difficiles voire décevantes. Cependant, l’écrasement par la force seule de ces insurrections, option fort coûteuse en vies humaines, n’est pas réaliste dans une région où les violences à l’égard des civils renforcent le rejet de l’Etat et contribuent à l’enracinement des groupes jihadistes.

Dans ce contexte, les initiatives de dialogue mises en place par les autorités du Niger avec une partie des insurgés à la frontière ouest, ou celles ayant permis de démobiliser une partie des combattants de Boko Haram au Sud-Est du pays, apparaissent comme la seule piste raisonnable pour limiter l’extension des insurrections jihadistes.

Ces initiatives n’excluent pas le recours à l’outil militaire, elles en sont le complément. Elles replacent surtout les opérations antiterroristes dans une stratégie politique plus large qui requiert que les acteurs militaires, locaux comme occidentaux, acceptent de voir le tempo des opérations en partie dicté par les responsables politiques sahéliens.

Contributors

Deputy Project Director, West Africa
jhjezequel
Former Research Assistant, West Africa
cherbibhamza