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Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique
Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique
Report 189 / Africa

Mali : éviter l’escalade

Calls for military intervention in Mali are increasing but it could sink the state, which is already on the brink of dissolution, further into chaos.

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Synthèse

En un peu plus de deux mois, le régime politique malien a été anéanti. Alors que le 17 janvier 2012, une rébellion armée chassait les forces maliennes de la partie septentrionale du pays, le 22 mars, un coup d’Etat déposait le président Amadou Toumani Touré (ATT). Ces deux épisodes ont poussé le Mali dans une crise sans précédent qui menace les équilibres politiques et la sécurité dans la région. Une intervention armée extérieure comporte néanmoins des risques considérables. La communauté internationale doit privilégier le dialogue pour préserver les chances d’une sortie de crise politique. La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) doit rééquilibrer ses efforts de médiation pour ne pas aggraver les fractures déjà profondes de la société malienne. Renforcer la crédibilité des institutions de transition pour remettre l’Etat et ses forces de sécurité sur pied est la première des priorités. Enfin, des mesures sécuritaires concertées au niveau régional doivent être prises pour que le Nord-Mali ne devienne pas, sous l’effet d’actions de groupes originellement étrangers, un nouveau front de la guerre contre le terrorisme.

A Bamako, la capitale, le cadre de transition élaboré par la Cedeao en accord avec la junte composée d’officiers subalternes dirigés par le capitaine Amadou Haya Sanogo n’a pas permis de reconstituer un ordre politique incontesté. La junte s’est constitué une base sociale en capitalisant sur la colère d’une frange importante de la population envers le régime d’ATT auquel elle associe le président intérimaire Dioncounda Traoré, qui présidait jusque-là l’Assemblée nationale. Ce dernier a fait l’objet d’une agression physique, qui aurait pu lui être fatale, par les partisans des putschistes dans l’enceinte même du Palais présidentiel le 21 mai 2012. Evacué en France pour des soins, il n’était toujours pas rentré à Bamako mi-juillet. La déstructuration de l’appareil militaire et la faiblesse des autorités civiles de transition incarnées par le gouvernement du Premier ministre Cheick Modibo Diarra, en passe d’être recomposé, ne permettent pas d’envisager à court terme une restauration par les forces maliennes de l’intégrité territoriale qui ne soit pas porteuse de risques de graves dérapages et d’enlisement. 

Au Nord, le groupe nationaliste touareg qui a lancé la rébellion, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), s’est fait déborder par un groupe armé islamiste, Ançar Eddine, dirigé par Iyad Ag Ghali, un chef touareg initialement marginalisé lors des discussions ayant conduit à la constitution du MNLA. En s’imposant au Nord, Ançar Eddine a tissé un modus vivendi, sinon un pacte, avec une variété d’acteurs armés préexistants : des milices arabes et touareg soutenues ces dernières années par le régime de Bamako et, surtout, avec le groupe al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), auteur de multiples rapts et assassinats d’Occidentaux au Mali, au Niger et en Mauritanie, d’attaques contre les armées de la région et impliqué dans les trafics criminels transfrontaliers. Le Nord-Mali pourrait bien devenir un vaste espace d’accueil de combattants jihadistes de toutes origines.

Considéré pendant vingt ans comme un des modèles de progrès démocratique en Afrique subsaharienne, le Mali est aujourd’hui menacé de déliquescence. La perspective d’une sortie de crise rapide s’éloigne à mesure que se consolide un régime islamiste dur au Nord et que se perpétue un sentiment de vide politique, institutionnel et sécuritaire à Bamako. Si la Cedeao a, dans un premier temps, donné les bons signaux, la crédibilité de son action diplomatique a ensuite été sérieusement affectée par une médiation peu transparente conduite par le Burkina Faso, objet de vives critiques dans la capitale malienne et au-delà. Dans ce contexte favorable à la prédominance des intérêts sécuritaires et politiques particuliers des Etats étrangers, voisins ou non, sur ceux de la population malienne, l’influence des partisans d’une intervention armée extérieure est croissante. 

Il convient de ne pas céder aux appels belliqueux et de poursuivre les initiatives de règlement politique du conflit déjà entamées, sans pour autant négliger les questions sécuritaires. Les pays de la Cedeao qui se disent prêts à envoyer des troupes paraissent mal appréhender les complexes réalités sociales du Nord-Mali, et sous-estimer les risques élevés de règlements de comptes intercommunautaires qui résulteraient d’une intervention militaire extérieure. Une telle intervention armée ferait du Mali un nouveau front de la « guerre contre la terreur » aux dépens des revendications politiques exprimées depuis des décennies au Nord, et au risque de rendre illusoire toute possibilité de nouvelle cohabitation pacifique des différentes communautés de ces régions. Enfin, elle exposerait une Afrique de l’Ouest qui n’y est pas préparée à des représailles par le biais d’action terroristes : les liens logistiques d’AQMI avec le Sud libyen et le Nord-Nigeria (qui passent tous deux par le Niger) rendent tout à fait réalisables des opérations terroristes loin de ses bases maliennes.

La cascade des évènements au Mali est la conséquence conjointe de la fragilité des équilibres politiques échafaudés ces dernières années en dépit des rituels électoraux, des espoirs déçus de développement économique et social au Nord comme au Sud, du laxisme dans la gestion de l’Etat, et du choc externe sans précédent qu’a constitué la crise libyenne. Les relations du centre du pouvoir bamakois avec sa périphérie sous le régime d’ATT reposaient moins sur le renforcement institutionnel démocratique que sur un maillage lâche de relations personnelles, clientélistes, voire mafieuses, avec des élites régionales aux loyautés réversibles. Cette forme de gouvernement du Nord à faible coût pouvait absorber des actions d’opposition, y compris armées, d’ambition et de capacités militaires réduites. Elle s’est désintégrée face à une initiative rebelle que la crise libyenne a métamorphosée en quelques mois en un groupe armé puissamment équipé, et face à l’opportunisme de groupes islamistes qui ont accumulé ces dernières années une grande quantité d’armes grâce à l’argent des trafics transsahariens et à celui du commerce des otages occidentaux, tous fort lucratifs. 

La bataille pour le pouvoir à Bamako, pendant une période de transition dont il est impossible de prévoir le terme, et le chevauchement confus des groupes armés au Nord rendent les perspectives très incertaines. L’issue de la crise dépend, d’une part, des modalités de reconquête de l’intégrité territoriale par l’Etat malien et, d’autre part, de la consolidation ou non au Nord de la position de force des mouvements jihadistes. Ces évolutions sont conditionnées, à des degrés divers, par les décisions des pays voisins (Algérie, Niger, Mauritanie et Burkina Faso), des organisations régionales (Cedeao, Union africaine) et des acteurs occidentaux ou multilatéraux (France, Etats-Unis, ONU, Union européenne). Remettre sur pied les bases politiques, institutionnelles et sécuritaires de l’Etat malien est une urgence et une condition nécessaire pour envisager un retour du Nord dans le giron de la République. Il est aussi essentiel d’accroitre l’assistance humanitaire, dans une région sahélo-saharienne qui était déjà menacée de crise alimentaire, et d’empêcher, par une reprise rapide de l’aide extérieure, un effondrement de l’économie.

Dakar/Bruxelles, 18 juillet 2012

Fulani people protest during a silent march organized by the Mouvement Peul et allies pour la paix, an organisation of ethnic Fulani people on June 30, 2018 in Bamako in response to a massacre in Koumaga, Mali. MICHELE CATTANI / AFP
Q&A / Africa

Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique

Une attaque visant des populations peul dans la région de Mopti a fait au moins 134 morts le 23 mars, dernier épisode d'une série de violences intercommunautaires. Dans ce questions-réponses, notre directeur du projet Sahel Jean-Hervé Jézéquel appelle les autorités maliennes à enrayer l'engrenage du nettoyage ethnique.  

Que s’est-il passé ?

Le 23 mars 2019 – alors même que le Conseil de sécurité des Nations unies entamait une visite officielle au Mali – une centaine d’hommes en armes ont attaqué le village d’Ogossagou-Peul, situé à une douzaine de kilomètres de la ville de Bankass (30 000 habitants), dans le centre du pays. Ils ont massacré, sans distinction de sexe ou d’âge, les villageois appartenant quasi exclusivement à la communauté peul – qui compte de nombreux éleveurs mais aussi des agriculteurs sédentarisés. La Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) fait état d’au moins 134 victimes civiles. La situation reste confuse et le bilan pourrait s’alourdir : autour d’Ogossagou, d’autres villages à majorité peul ont été menacés et certains auraient été attaqués.

Ce massacre s’inscrit dans un contexte de violences intercommunautaires dans le centre du Mali, qui s’intensifient de façon inquiétante ces derniers mois. Le 1er janvier 2019, Koulogon, un autre village du cercle de Bankass, a été la cible d’une attaque similaire qui a fait au moins 37 morts parmi la communauté peul, dont des femmes et des enfants. Les violences frappent en premier lieu les civils peul de la région. D’autres communautés, notamment dogon et bambara, sont aussi victimes d’actions violentes. Celles-ci sont jusqu’à présent de moindre ampleur mais elles nourrissent un cycle de représailles. Deux semaines avant l’attaque d’Ogossagou, des habitants d’au moins deux villages dogon de la région avaient été la cible d’attaques attribuées à des éléments armés peul mal identifiés.

Les violences intercommunautaires dépassent désormais la seule région de Mopti et menacent la stabilité du Mali comme du Burkina Faso voisin.

Qui sont les assaillants et quelles sont leurs motivations ?

L’identité des assaillants reste à établir mais les Dozos (la variante orthographique Donsos est parfois utilisée), des groupes armés présents dans plusieurs cercles (districts) des régions de Mopti et Ségou, sont montrés du doigt. Dans le cercle de Bankass, une des huit circonscriptions de la région de Mopti, ils recrutent essentiellement au sein des populations dogon, constituées en majorité de paysans sédentaires. Une grande partie de ces Dozos se sont réunis fin 2016 pour former Dan an Amassagou (« les chasseurs qui se confient à dieu » en langue dogon), une association dotée d’une branche politique et d’une branche militaire.

A l’origine, les Dozos étaient des associations de chasseurs chargés de la gestion des espaces de brousse autour des villages. Les groupes actuels ont largement été détournés de cette fonction première pour devenir de véritables groupes paramilitaires : ils ont acquis des armes de guerre et établissent des bases dans les villes et villages au vu et au su des autorités maliennes. Ces groupes armés disent se mobiliser pour protéger leurs communautés et remédier à l’impuissance des forces de sécurité maliennes face au développement des groupes jihadistes.

La circulation d’armes de guerre et le prétexte de la lutte contre les jihadistes ont ouvert les vannes d’une violence à base ethnique sans précédent dans la région.

Les Dozos accusent souvent leurs voisins peul de soutenir les jihadistes, notamment la Katiba Macina, solidement implantée dans d’autres cercles de la région de Mopti. En réalité, les tensions entre communautés sont plus anciennes : elles recouvrent en partie des rivalités entre éleveurs et agriculteurs et des luttes pour le pouvoir politique local, et plus encore pour l’accès aux terres. La circulation d’armes de guerre et le prétexte de la lutte contre les jihadistes ont ouvert les vannes d’une violence à base ethnique sans précédent dans la région, dont l’un des principaux enjeux est le contrôle des espaces agricoles et pastoraux.   

Le commandement de Dan an Amassagou aurait décidé, lors d’une réunion le 13 mars, de chasser les populations peul des zones situées entre Bandiagara et Bankass (moins de 30 kilomètres séparent les deux localités). Cette réunion aurait fait suite à l’attaque de deux villages dogon dans la région de Bandiagara au cours de laquelle des greniers à céréales auraient été incendiés et au moins un individu proche des Dozos exécuté. Il est difficile de vérifier ces informations, mais Dan an Amassagou a effectivement annoncé le 20 mars qu’elle procéderait à des patrouilles de sécurisation dans la zone concernée.  

Pourquoi les forces maliennes et internationales présentes dans la région de Mopti ne sont-elles pas intervenues ?

Les Dozos entretiennent des rapports ambigus avec les forces de sécurité maliennes. En 2016, au moment où les Dozos s’organisent pour assurer des missions de défense de leurs communautés, une partie des autorités politiques et militaires de la zone tolèrent, voire encouragent leur développement, espérant qu’il contribuera à freiner l’avancée des groupes jihadistes dans des zones rurales du centre du Mali où l’Etat se sait fragilisé. Les autorités politiques et militaires ont ensuite été débordées par l’activité de ces groupes, qui ont rapidement profité de leur position de force pour régler des comptes et asseoir leur influence dans les affaires locales. L’armée a fait quelques tentatives pour désarmer des groupes de Dozos, notamment en juillet 2018, mais ces mesures ont suscité beaucoup de résistance et la colère des Dozos, qu’une partie de la population soutient. Les forces de sécurité maliennes, déjà mises sous pression par les groupes jihadistes dans le centre, craignent désormais de se mettre à dos ces groupes armés, qui par ailleurs renseignent l’armée et partagent avec elle, au moins officiellement, le même ennemi. En réalité, à part quelques rares confrontations directes comme récemment dans la région de Djenné, dans le Delta du Niger dans le centre du pays, les Dozos s’en sont jusqu’ici plus souvent pris aux civils non armés qu’aux groupes jihadistes.

Les forces internationales sont également actives dans le centre du pays, mais la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) a concentré ses moyens sur Mopti et sa mobilité est limitée par son manque de moyens et ses règles de sécurité. De son côté, l’opération militaire française Barkhane est dotée d’un mandat antiterroriste et se préoccupe plus de lutte contre les jihadistes que de protection des civils. Cette hiérarchie des priorités est incompréhensible pour une partie des populations de la région de Mopti. En effet, les Dozos terrorisent davantage les populations civiles que ne le font les jihadistes. Ces derniers ont certes visé des civils mais ils n’ont jamais, dans la région, commis de massacres d’une ampleur comparable aux tueries d’Ogossagou ou de Koulogon. De nombreux intellectuels peul interrogés ces derniers mois par Crisis Group estiment que leur communauté n’est pas protégée comme les autres du fait des liens étroits que de nombreux acteurs politiques et sécuritaires, y compris parmi les partenaires internationaux, lui attribuent avec les jihadistes. Plus le sentiment de stigmatisation de ces communautés s’approfondit, plus elles risquent de se tourner vers les groupes jihadistes.

Est-ce un évènement isolé ? Peut-on parler de nettoyage ethnique ?

Le massacre d’Ogossagou est tout sauf un évènement isolé. Les civils peul sont pris pour cible depuis plusieurs années dans le centre du Mali, et plus récemment au Burkina Faso. Dès 2016, un rapport de Crisis Group s’inquiétait des violences dont étaient victimes les populations peul dans le centre du Mali. En mai 2012, un litige foncier a conduit au massacre d’au moins seize pasteurs peul par des agriculteurs dogon à Sari, dans le cercle de Koro, voisin de Bankass. Cet épisode, resté impuni, a joué un rôle direct dans la dynamique d’armement de nomades peul au cours des mois suivants ; une partie d’entre eux ont rejoint les mouvements jihadistes. Plusieurs rapports, dont ceux de l’organisation Human Rights Watch, ont montré du doigt les forces de sécurité maliennes pour des arrestations arbitraires et même de possibles exécutions extrajudiciaires de Peul suspectés de complicité avec les jihadistes.

La violence s’inscrit dans une logique de nettoyage ethnique inédite dans cette région du Mali.

Ces derniers mois, le rythme des massacres s’est néanmoins emballé, opérant un changement d’échelle. La nature de ces violences ne fait plus de doute : il ne s’agit plus seulement d’éliminer de jeunes hommes pour leur dérober leurs troupeaux ou les empêcher de rejoindre les jihadistes. En tuant femmes et enfants en bas âge, en brûlant habitations et greniers à céréales, il s’agit pour les assaillants de terroriser les populations civiles et de contraindre une communauté spécifique, en l’occurrence des Peul, à quitter la zone. La violence s’inscrit dans une logique de nettoyage ethnique inédite dans cette région du Mali.

Ces violences risquent non seulement de se répéter, mais aussi de s’étendre et d’encourager un peu plus les différentes communautés à rejoindre le camp qui se présente comme leur protecteur. L’alliance entre les jihadistes de la Katiba Macina et la communauté peul n’a pourtant rien d’évident. Hammadoun Koufa, le chef de la Katiba Macina et l’une des figures fondatrices de la coalition jihadiste dénommée Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), avait exprimé dans ses premiers messages en tant que dirigeant jihadiste de profondes réticences à assumer la défense d’une quelconque cause peul. Un tel positionnement pouvait en effet gêner un projet insurrectionnel qui dépassait de loin le cadre d’une seule ethnie. Sous la pression de ses propres combattants, dont les familles sont victimes de violences, et sans doute aussi par choix stratégique du commandement du GSIM, Koufa s’est posé à partir de décembre 2018 en rassembleur des communautés peul du Sahel sous la bannière du jihad. Les évènements comme celui d’Ogossagou ne peuvent que pousser de jeunes Peul désorientés et furieux des violences dont leurs familles sont victimes à le croire.

Enfin, les violences contre des civils peul dépassent le centre du Mali. En juillet 2018, un rapport de Crisis Group a montré comment les populations nomades peul de la frontière Mali-Niger étaient devenues les victimes collatérales de la guerre par groupes interposés que se livrent les forces françaises de l’opération Barkhane et des groupes jihadistes implantés dans la région. Plus récemment, des violences collectives ont frappé les communautés peul du Burkina Faso : le 23 mars, jour du massacre de Koulongo au Mali, des groupes d’autodéfense Koglweogo, qui présentent des similitudes avec les Dozos du Mali, tuaient une centaine de civils peul à Yirgou, à 200 kilomètres au nord de Ouagadougou ; en février dernier, dans la région de Kain, une zone frontalière proche de Bankass, plusieurs dizaines de Peul ont été la cible d’exécutions arbitraires, perpétrées, selon un récent rapport du Mouvement burkinabè des droits de l'homme et des peuples (MBDHP), par les forces de sécurité burkinabè. Au centre du Sahel, il est à craindre que les jihadistes ne soient plus les seuls groupes à terroriser les populations civiles.

Comment prévenir l’extension des violences ?

Le gouvernement semble avoir pris la mesure de l’évènement. Le lendemain du massacre, il s’est réuni en conseil extraordinaire pour annoncer une série de remaniements dans la haute hiérarchie militaire et surtout décréter la dissolution de l’association Dan an Amassagou. Il est crucial et urgent de traduire ce décret en réalité de terrain. L’Etat doit désarmer les groupes armés impliqués dans les récentes tueries. L’impunité de ces dernières années a également sa part dans la montée des niveaux de violence ; dans les mois à venir, la justice devra elle aussi jouer son rôle. Il faudra identifier, arrêter et punir les principaux auteurs de ces atrocités afin de donner à tous un signal fort. Après des mois de tergiversations qui ont permis à ces groupes communautaires de s’affirmer, la reprise en main de la zone par les forces de sécurité maliennes pourrait cependant s’avérer difficile. Selon des sources non verifiées, le chef militaire de Dan an Amassagou, Youssouf Toloba, aurait déclaré qu’il refusait la dissolution de son groupe.

La communauté internationale peut soutenir l’effort de l’Etat malien pour restaurer l’ordre dans les cercles de Bankass, Koro et Bandiagara, les plus affectés par les violences récentes. La Minusma, dotée d’un mandat de protection des civils et d’accompagnement de l’Etat, est la première concernée. Avec l’accord des autorités maliennes, elle pourrait dans les semaines à venir ouvrir une base à Bankass avec une présence forte de policiers mais aussi un contingent militaire doté d’une capacité de réaction rapide (comme à Mopti).

Des médiations intercommunautaires seront également nécessaires dans un avenir proche, mais elles ne doivent entraver ni le travail de la justice ni la dissolution des groupes armés impliqués dans les massacres. Des médiations ont déjà été tentées il y a quelques mois avec les Dozos. En septembre 2018, le chef militaire de Dan an Amassagou a signé un accord unilatéral de cessez-le-feu avant de le rompre brutalement deux mois plus tard. Si ces médiations doivent reprendre, il faudra s’assurer que l’ensemble des communautés concernées soient représentés, contrairement à ce qui s’est passé en 2018. La réconciliation entre communautés restera également un vain mot si les pouvoirs publics ne s’impliquent pas davantage dans la résolution des conflits liés aux terres, l’un des principaux moteurs des violences récentes. Il faut notamment que l’Etat retrouve des capacités de régulation des conflits fonciers à la fois pacifiques et acceptées de tous. C’est un enjeu crucial, sans doute plus important que la réactivation de projets de développement qui parfois accentuent les conflits fonciers préexistants.

Au-delà du centre du Mali, l’ensemble des acteurs impliqués dans la lutte contre les groupes jihadistes, Etats sahéliens comme forces internationales, doivent tirer les leçons des violences communautaires récentes et s’abstenir d’impliquer des groupes non étatiques à base ethnique dans leurs stratégies contre-insurrectionnelles. Celles-ci ne permettent au mieux que des victoires à la Pyrrhus : elles affaiblissent ou endiguent provisoirement les groupes jihadistes mais fragilisent la légitimité de l’Etat et nourrissent de dangereuses rancœurs entre les communautés. Les Etats sahéliens et surtout leurs partenaires internationaux doivent également prendre pleinement conscience que les jihadistes ne constituent pas la seule ni même nécessairement la principale menace à la sécurité des populations.

Enfin, un effort spécifique devra être fait en direction des communautés peul touchées par ces violences au Mali mais aussi au Niger et au Burkina Faso. Les gouvernements de la sous-région doivent publiquement condamner tous les actes de stigmatisation et de violence qui visent ces communautés pour leur association présumée à la cause jihadiste, même quand ces actes sont le fait des forces de sécurité nationales. De leur côté, les forces occidentales impliquées au Sahel doivent d’urgence revoir la notion d’arc de crise du « jihad peul » qui animent certaines officines. Les communautés peul, nomades ou pas, ne sont pas des clients naturels de la cause jihadiste. Elles le deviennent seulement quand des politiques les stigmatisent ou génèrent des niveaux de violence inacceptables à leur égard. Contribuer à la protection de ces communautés est le meilleur moyen d’éviter qu’elles se tournent à leur tour vers les groupes les plus radicaux.