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A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes
A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes
A boy runs in front of a mural that reads "Peace" in Timbuktu, on 24 July 2013. REUTERS/Joe Penney
Report 226 / Africa

Mali : la paix à marche forcée ?

Les combats ont récemment repris au Mali alors que l’accord signé ne sera pas à même de ramener la paix. Les deux parties doivent rouvrir des négociations avec l’aide de la médiation internationale. Les discussions doivent aller au-delà d’un agenda essentiellement sécuritaire afin d’inclure toutes les parties belligérantes et d’améliorer l’accès des populations aux services sociaux, à l’emploi et à la justice.

Synthèse

Huit mois après le début des négociations inter-maliennes, un accord a été signé le 15 mai 2015 à Bamako. Pourtant, au Nord et au centre du Mali les affrontements meurtriers se poursuivent. Le 11 mai, des combats entre la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) et des soldats maliens ont fait neuf morts et quatorze blessés. La Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) n’a toujours pas signé le texte. Elle l’a parafé la veille de la cérémonie mais exige des discussions complémentaires avant d’accepter pleinement un accord. Cela compromet fortement l’application du texte et notamment son volet désarmement. Face à ces risques, la médiation devrait établir un cadre pour que des discussions complémentaires se poursuivent, et les parties maliennes devraient retourner, au plus tôt, à la table des négociations. De son côté, la mission onusienne, la Minusma, aidée par la France toujours militairement présente au Mali, doit adopter une position plus ferme face aux violations du cessez-le-feu.

L’ensemble des acteurs porte une responsabilité dans la situation actuelle. Une partie des responsables politiques et militaires maliens n’ont pas abandonné l’idée de revanche militaire et cherchent à instrumentaliser en ce sens les groupes politico-militaires de la Plateforme du 14 juin – qui ont repris la ville de Ménaka le 27 avril dernier. De son côté, la CMA campe sur des revendications peu réalistes et ignore la diversité des populations du Nord qui n’adhèrent pas toutes à ses projets. La médiation internationale a, quant à elle, imposé un agenda essentiellement sécuritaire et a fermé trop tôt la porte des négociations. Malgré les nombreuses pressions, elle n’a pu obtenir l’adhésion complète de la CMA à l’accord de paix, mais s’est obstinée à organiser la signature le 15 mai. La cérémonie du 15 mai, théâtre d’une friction entre le président malien et le secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, a révélé les divergences sur la suite à donner à la signature de l’accord.

Si l’accord de paix parfait n’existe pas, le texte signé souffre de profondes lacunes. Il reproduit pour l’essentiel les recettes du passé, en favorisant par exemple une politique de décentralisation et de clientélisme qui n’a jamais apporté la paix. Il propose de renforcer les institutions d’un système politique malade. Les parties maliennes, réticentes à s’engager dans un dialogue direct, héritent d’un texte largement rédigé par la médiation et qui reflète ses intérêts. Celle-ci privilégie la restauration de l’ordre et de la stabilité dans une situation marquée au contraire par l’aspiration des populations du Nord au changement. L’accord évoque peu les questions d’accès aux services sociaux de base, d’emploi et de justice, pourtant au cœur des préoccupations de la population. La priorité donnée à la sécurité a relégué au second plan le difficile combat pour restaurer l’utilité sociale de l’Etat sur l’ensemble du territoire malien.

Alors que la signature de l’accord n’a pas permis d’inclure l’ensemble des parties en belligérance, la reprise des combats depuis quelques semaines menace une partie du pays d’embrasement. L’attaque sur la ville de Ménaka s’est produite le 27 avril, au lendemain de la décision par la CMA de parafer l’accord en échange d’une reprise des discussions avant signature. La reprise des affrontements à la suite de cet engagement obtenu à l’arraché signale que des mois de négociations n’ont pas réglé le déficit de confiance entre les parties. Des deux côtés, les ailes dures n’avaient pas intérêt à la signature d’un accord réunissant tous les acteurs et ont profité du blocage des discussions pour relancer les combats. Ni la présence de la Minusma, ni la menace de sanctions n’ont réussi à les convaincre de respecter le cessez-le-feu.

Les groupes de la Plateforme, qui représentent pourtant des intérêts réels au Nord, sont liés et en partie instrumentalisés par l’aile dure de l’Etat malien. Cette dernière les utilise comme auxiliaires militaires pour éviter de s’engager directement sur le terrain. Les risques d’extension du conflit sont d’autant plus préoccupants que d’autres zones situées au centre du Mali ont connu ces derniers mois une insécurité inédite. Dans le contexte actuel de développement des groupes armés sur des bases communautaires, la résurgence des combats peut engendrer une situation plus fragmentée, impliquant plus de victimes civiles. Pour éviter que le Mali ne sombre dans un nouveau cycle de violence malgré la signature de l’accord de Bamako le 15 mai, la discussion politique doit prévaloir sur l’autoritarisme diplomatique ou le langage des armes.

Op-Ed / Africa

A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes

Originally published in Jeune Afrique

La stratégie qui privilégie une option militaire disproportionnée à la frontière entre le Niger et le Mali fait peser un risque sur la région : celui de créer un nouveau foyer d’insurrection. C'est le constat que dresse l’International Crisis Group, qui fait une série de recommandations.

Plus de cinq ans après le début de l’intervention militaire française au Mali, la lutte contre les groupes armés jihadistes agite toujours le Sahel. Non seulement les tensions s’étendent à de nouvelles zones, mais elles alimentent aussi de nouvelles violences en interférant avec des tensions intercommunautaires plus anciennes. C’est le cas, en particulier, à la frontière entre le Niger (régions de Tillabéri et Tahoua) et le Mali (région de Ménaka).

Dans un récent rapport, l’International Crisis Group (ICG) alerte ainsi le gouvernement du Niger, l’opération française Barkhane et leurs différents partenaires internationaux des risques liés à des interventions qui privilégient de manière disproportionnée les réponses militaires dans la zone.

Pour éviter qu’un nouveau foyer d’insurrection se développe au Sahel, le gouvernement nigérien et ses partenaires occidentaux devraient sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste et subordonner l’action militaire à une approche plus politique, y compris en engageant un dialogue avec les insurgés de toute obédience.

Un « vivier d’hommes en armes »

Beaucoup de militants jihadistes ont rejoint depuis mai 2015 la branche locale de l’etat islamique dans le grand Sahara.

La situation sécuritaire dans la zone frontalière entre le Mali et le Niger s’est dégradée progressivement dans les deux dernières décennies. Les violences en zones rurales se sont aggravées à la frontière entre le Mali et le Niger sur fond de rivalités entre communautés pour le contrôle de l’espace et de difficulté des États à réguler les conflits locaux.

Dans le sillage des rébellions arabo-touareg des années 1990, la prolifération des armes de guerre a accru les niveaux de violence et graduellement changé la nature des conflits. Elle a notamment permis à une génération de jeunes hommes de vivre du métier des armes, en versant dans le banditisme ou en intégrant des milices communautaires pour défendre hommes et bétail ou négocier des prébendes avec l’État.

La crise malienne de 2012 a aggravé cette situation en amplifiant un peu plus encore la circulation des armes de guerre et en permettant à des groupes jihadistes de s’implanter. Ils ont attiré en particulier, mais pas exclusivement, de jeunes nomades dossaak et surtout peul, inquiets de voir d’autres communautés s’armer et s’organiser en groupes politico-militaires, à l’instar des Touareg avec le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA).

Les jihadistes sont parvenus à prendre pied dans la zone en fournissant des services aux communautés nomades, notamment une justice fondée sur la « Charia ». Dans le même temps, ils ont redirigé les griefs locaux contre les États centraux, accusés de partialité dans le traitement des conflits entre communautés nomades.

En 2016 et 2017, les militants jihadistes, dont beaucoup ont rejoint depuis mai 2015 la branche locale de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), ont multiplié les attaques contre les forces de sécurité nigériennes (FDS) dans la zone du Nord-Tillabéri, au Niger.

La tentation de collaborer avec des groupes politico-militaires

Les FDS et leurs partenaires occidentaux peinent à lutter contre un front insurrectionnel localisé dans la zone frontalière, capable de mobiliser rapidement des combattants, et d’échapper ensuite aux poursuites en se repliant du côté malien de la frontière. L’embuscade du 4 octobre 2017 à Tongo Tongo, au cours de laquelle quatre membres des forces spéciales américaines et quatre soldats nigériens ont été tués, l’a très bien illustré.

Le recours à ces groupes à des fins contre-insurrectionnelles renforce les tensions intercommunautaires.

Les autorités nigériennes déplorent l’incapacité de l’État malien à déployer des forces suffisantes dans une zone frontalière que les jihadistes utilisent comme base arrière. Pour pallier cette faiblesse, le gouvernement nigérien comme ses partenaires internationaux, en particulier la France, sont tentés de collaborer avec des groupes armés maliens qui connaissent bien le terrain, en l’occurrence le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA), et le Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia), à majorité dossaak et touareg imghad respectivement.

Pourtant, en dépit de succès militaires à court terme, le recours à ces groupes à des fins contre-insurrectionnelles renforce les tensions intercommunautaires et menace d’embraser la région.

Ainsi, entre le 27 avril et le 18 mai, plus d’une centaine de civils auraient été tués lors d’attaques de campements dossaak et peul dans la zone frontalière. En effet, l’appui à certains groupes armés à base communautaire, comme le MSA et le Gatia, à des fins contre-insurrectionnelles ne s’effectue pas dans un espace vide d’enjeux politiques locaux mais sur fond de luttes pour le contrôle de territoires et de ressources. Les violences prennent une dimension communautaire dans une région où les groupes armés s’organisent sur la base des affinités ethniques.

Mais les raisons de prendre les armes sont multiples : la frontière entre le combattant jihadiste convaincu, le bandit armé et celui qui prend les armes pour défendre sa communauté est souvent floue. Or, faire l’économie de cette distinction conduit à ranger imprudemment dans la catégorie « jihadiste » des communautés entières ou, tout au moins, un vaste vivier d’hommes en armes que les autorités politiques et militaires du Niger, comme leurs partenaires français, gagneraient à traiter différemment.

Mettre les stratégies militaires au service d’une approche politique

Il est aujourd’hui nécessaire d’enrayer ce cycle inquiétant de violences, qui font le jeu des éléments les plus extrêmes. Aux réponses essentiellement militaires enfermées dans le cadre restrictif de la lutte antiterroriste, il faut substituer des initiatives politiques. Replacées au cœur des stratégies sécuritaires, celles-ci devront passer par un redéploiement des services publics adaptés aux populations nomades et une réforme de la carte administrative permettant une meilleure représentation des populations, en particulier des peul nomades.

Les autorités nigériennes devraient également privilégier le dialogue avec les hommes en arme, même avec les jihadistes, tant qu’ils n’ont pas commis de crime grave, et faire des offres de pardon ou d’insertion dans les forces de sécurité locale.

Négocier avec les insurgés n’est pas une voie aisée et les tentatives de dialogue se sont jusqu’ici avérées difficiles voire décevantes. Cependant, l’écrasement par la force seule de ces insurrections, option fort coûteuse en vies humaines, n’est pas réaliste dans une région où les violences à l’égard des civils renforcent le rejet de l’Etat et contribuent à l’enracinement des groupes jihadistes.

Dans ce contexte, les initiatives de dialogue mises en place par les autorités du Niger avec une partie des insurgés à la frontière ouest, ou celles ayant permis de démobiliser une partie des combattants de Boko Haram au Sud-Est du pays, apparaissent comme la seule piste raisonnable pour limiter l’extension des insurrections jihadistes.

Ces initiatives n’excluent pas le recours à l’outil militaire, elles en sont le complément. Elles replacent surtout les opérations antiterroristes dans une stratégie politique plus large qui requiert que les acteurs militaires, locaux comme occidentaux, acceptent de voir le tempo des opérations en partie dicté par les responsables politiques sahéliens.

Contributors

Deputy Project Director, West Africa
jhjezequel
Former Research Assistant, West Africa
cherbibhamza