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A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes
A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes
A fighter from the Coordination of Azawad Movements (CMA) stands on his vehicle covered in mud for camouflage outside Anefis, Mali, on 26 August 2015. REUTERS/Souleymane Ag Anara
Briefing 115 / Africa

Mali: la paix venue d’en bas?

Les pactes signés récemment à Anéfis par des représentants des groupes armés alliés au gouvernement et ceux des groupes rebelles viennent compléter les progrès jusque-là mitigés réalisés en faveur de la paix au Mali. Bien qu'insuffisants, et non sans risque, ces pactes sont le résultat de processus locaux et abordent des questions ignorées par l'accord de Bamako signé en juin. Ils pourraient offrir une opportunité sérieuse de mettre la mise en œuvre du processus de paix sur de bons rails.

Synthèse

Après un été 2015 marqué par de nouveaux affrontements au Nord Mali, une détente surprenante est survenue en octobre à l’issue de pourparlers entre des responsables de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), principale coalition rebelle, et ceux de la Plateforme d’Alger, regroupement de mouvements proches de l’Etat malien. Pendant trois semaines, des négociations ont eu lieu à Anefis, théâtre de combats récents et ville-carrefour au sud-ouest de Kidal. Elles ont débouché sur des « pactes d’honneur » signés au nom des principales communautés nomades de la région. A Bamako, le pessimisme des derniers mois cède le pas à un optimisme prudent. Cette réconciliation « venue d’en bas » peut relancer l’application de l’accord de Bamako en panne depuis l’été. Il faut cependant en faire un usage habile car le processus d’Anefis comporte aussi des risques que se reconstitue au Nord un système politico-économique à l’origine de nombreuses violences.

Les rencontres d’Anefis marquent une réappropriation par une partie des acteurs locaux d’un processus de paix jusqu’alors largement impulsé par les partenaires extérieurs. Il ne faut cependant pas se méprendre sur ceux qui ont pris l’initiative: il s’agit moins de responsables communautaires « traditionnels » que de dirigeants politico-militaires et d’hommes d’affaires qui dirigent les groupes armés. Mais c’est précisément en cela que les pactes d’Anefis peuvent renforcer le processus de paix de Bamako : ils impliquent des acteurs locaux majeurs et renforcent la confiance que ces derniers placent dans un accord de paix imposé de l’extérieur. Les rencontres d’Anefis permettent d’aborder des questions centrales pour les élites politico-militaires du Nord du Mali, celles des flux économiques, du partage de pouvoir et des rivalités intercommunautaires, autant d’enjeux délicats que les négociations d’Alger n’ont pas su ou voulu aborder.

Le processus de paix reste cependant fragile. L’attaque de l’hôtel Radisson le 20 novembre rappelle que les groupes radicaux tenus à l’écart du processus de paix demeurent une force de nuisance. Par ailleurs, il ne faut pas confondre un moment d’accalmie avec le retour d’une paix durable. La période actuelle doit servir à poser les jalons d’une application de l’accord de Bamako, non pas comme une fin en soi, mais pour permettre un changement réel de la gouvernance au Mali. En privé, la majorité des acteurs avouent pourtant avoir renoncé à cette ambition. Le risque persiste donc de voir le Mali renouer avec les formes passées de la mauvaise gouvernance et de la violence au Nord. Pour l’éviter, les parties maliennes et leurs partenaires devraient se remobiliser autour d’une application intelligente de l’accord de Bamako, une application ambitieuse qui, dans le temps, permettrait de « démilitariser » l’économie et la politique dans le septentrion malien. Pour cela, plusieurs mesures devraient être prises :

  • le Mali et ses principaux partenaires, réunis dans l’équipe de médiation élargie, devraient soutenir des initiatives locales, comme les rencontres intercommunautaires, afin d’élargir le processus d’Anefis au-delà des seules élites politico-militaires ; en parallèle elles devraient ménager un droit de poursuite légal des grands criminels, en particulier ceux impliqués dans les trafics de drogue et d’armes, fussent-ils acteurs de ce processus.
     
  • Les mêmes acteurs doivent faire du processus de démobilisation, désarmement, réintégration (DDR) leur priorité. Pour cela, les parties maliennes doivent se conformer au texte de l’accord de Bamako, notamment sur les mécanismes relatifs à la période intérimaire, et la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) doit se concentrer sur la préparation, logistique comme politique, du processus.
     
  • A Bamako, l’équipe de médiation internationale et les parties maliennes doivent clarifier les rôles de chacun dans la mise en application et le suivi de l’accord de paix. Ils devraient également relancer la discussion sur la formation d’un gouvernement d’union nationale afin de renforcer le processus de paix et faciliter l’appli­cation de l’accord.
     
  • Cette période d’accalmie doit enfin être mise à profit pour rompre avec les modes de gestion hérités du passé : les projets de développement au Nord doivent s’ac­compagner de mécanismes concrets de contrôle et de lutte contre la corruption qui garantiront que les investissements ne profitent pas aux seules élites mais se font au plus près des populations. De son côté, l’État doit rompre avec la politique de division des communautés qui nourrit la « militarisation » du Nord et fragilise la sécurité de l’Etat malien.

Dakar/Bruxelles, 14 décembre 2015

Op-Ed / Africa

A la frontière Niger-Mali, le nécessaire dialogue avec les hommes en armes

Originally published in Jeune Afrique

La stratégie qui privilégie une option militaire disproportionnée à la frontière entre le Niger et le Mali fait peser un risque sur la région : celui de créer un nouveau foyer d’insurrection. C'est le constat que dresse l’International Crisis Group, qui fait une série de recommandations.

Plus de cinq ans après le début de l’intervention militaire française au Mali, la lutte contre les groupes armés jihadistes agite toujours le Sahel. Non seulement les tensions s’étendent à de nouvelles zones, mais elles alimentent aussi de nouvelles violences en interférant avec des tensions intercommunautaires plus anciennes. C’est le cas, en particulier, à la frontière entre le Niger (régions de Tillabéri et Tahoua) et le Mali (région de Ménaka).

Dans un récent rapport, l’International Crisis Group (ICG) alerte ainsi le gouvernement du Niger, l’opération française Barkhane et leurs différents partenaires internationaux des risques liés à des interventions qui privilégient de manière disproportionnée les réponses militaires dans la zone.

Pour éviter qu’un nouveau foyer d’insurrection se développe au Sahel, le gouvernement nigérien et ses partenaires occidentaux devraient sortir du cadre restrictif de la lutte antiterroriste et subordonner l’action militaire à une approche plus politique, y compris en engageant un dialogue avec les insurgés de toute obédience.

Un « vivier d’hommes en armes »

Beaucoup de militants jihadistes ont rejoint depuis mai 2015 la branche locale de l’etat islamique dans le grand Sahara.

La situation sécuritaire dans la zone frontalière entre le Mali et le Niger s’est dégradée progressivement dans les deux dernières décennies. Les violences en zones rurales se sont aggravées à la frontière entre le Mali et le Niger sur fond de rivalités entre communautés pour le contrôle de l’espace et de difficulté des États à réguler les conflits locaux.

Dans le sillage des rébellions arabo-touareg des années 1990, la prolifération des armes de guerre a accru les niveaux de violence et graduellement changé la nature des conflits. Elle a notamment permis à une génération de jeunes hommes de vivre du métier des armes, en versant dans le banditisme ou en intégrant des milices communautaires pour défendre hommes et bétail ou négocier des prébendes avec l’État.

La crise malienne de 2012 a aggravé cette situation en amplifiant un peu plus encore la circulation des armes de guerre et en permettant à des groupes jihadistes de s’implanter. Ils ont attiré en particulier, mais pas exclusivement, de jeunes nomades dossaak et surtout peul, inquiets de voir d’autres communautés s’armer et s’organiser en groupes politico-militaires, à l’instar des Touareg avec le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA).

Les jihadistes sont parvenus à prendre pied dans la zone en fournissant des services aux communautés nomades, notamment une justice fondée sur la « Charia ». Dans le même temps, ils ont redirigé les griefs locaux contre les États centraux, accusés de partialité dans le traitement des conflits entre communautés nomades.

En 2016 et 2017, les militants jihadistes, dont beaucoup ont rejoint depuis mai 2015 la branche locale de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), ont multiplié les attaques contre les forces de sécurité nigériennes (FDS) dans la zone du Nord-Tillabéri, au Niger.

La tentation de collaborer avec des groupes politico-militaires

Les FDS et leurs partenaires occidentaux peinent à lutter contre un front insurrectionnel localisé dans la zone frontalière, capable de mobiliser rapidement des combattants, et d’échapper ensuite aux poursuites en se repliant du côté malien de la frontière. L’embuscade du 4 octobre 2017 à Tongo Tongo, au cours de laquelle quatre membres des forces spéciales américaines et quatre soldats nigériens ont été tués, l’a très bien illustré.

Le recours à ces groupes à des fins contre-insurrectionnelles renforce les tensions intercommunautaires.

Les autorités nigériennes déplorent l’incapacité de l’État malien à déployer des forces suffisantes dans une zone frontalière que les jihadistes utilisent comme base arrière. Pour pallier cette faiblesse, le gouvernement nigérien comme ses partenaires internationaux, en particulier la France, sont tentés de collaborer avec des groupes armés maliens qui connaissent bien le terrain, en l’occurrence le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA), et le Groupe armé touareg imghad et alliés (Gatia), à majorité dossaak et touareg imghad respectivement.

Pourtant, en dépit de succès militaires à court terme, le recours à ces groupes à des fins contre-insurrectionnelles renforce les tensions intercommunautaires et menace d’embraser la région.

Ainsi, entre le 27 avril et le 18 mai, plus d’une centaine de civils auraient été tués lors d’attaques de campements dossaak et peul dans la zone frontalière. En effet, l’appui à certains groupes armés à base communautaire, comme le MSA et le Gatia, à des fins contre-insurrectionnelles ne s’effectue pas dans un espace vide d’enjeux politiques locaux mais sur fond de luttes pour le contrôle de territoires et de ressources. Les violences prennent une dimension communautaire dans une région où les groupes armés s’organisent sur la base des affinités ethniques.

Mais les raisons de prendre les armes sont multiples : la frontière entre le combattant jihadiste convaincu, le bandit armé et celui qui prend les armes pour défendre sa communauté est souvent floue. Or, faire l’économie de cette distinction conduit à ranger imprudemment dans la catégorie « jihadiste » des communautés entières ou, tout au moins, un vaste vivier d’hommes en armes que les autorités politiques et militaires du Niger, comme leurs partenaires français, gagneraient à traiter différemment.

Mettre les stratégies militaires au service d’une approche politique

Il est aujourd’hui nécessaire d’enrayer ce cycle inquiétant de violences, qui font le jeu des éléments les plus extrêmes. Aux réponses essentiellement militaires enfermées dans le cadre restrictif de la lutte antiterroriste, il faut substituer des initiatives politiques. Replacées au cœur des stratégies sécuritaires, celles-ci devront passer par un redéploiement des services publics adaptés aux populations nomades et une réforme de la carte administrative permettant une meilleure représentation des populations, en particulier des peul nomades.

Les autorités nigériennes devraient également privilégier le dialogue avec les hommes en arme, même avec les jihadistes, tant qu’ils n’ont pas commis de crime grave, et faire des offres de pardon ou d’insertion dans les forces de sécurité locale.

Négocier avec les insurgés n’est pas une voie aisée et les tentatives de dialogue se sont jusqu’ici avérées difficiles voire décevantes. Cependant, l’écrasement par la force seule de ces insurrections, option fort coûteuse en vies humaines, n’est pas réaliste dans une région où les violences à l’égard des civils renforcent le rejet de l’Etat et contribuent à l’enracinement des groupes jihadistes.

Dans ce contexte, les initiatives de dialogue mises en place par les autorités du Niger avec une partie des insurgés à la frontière ouest, ou celles ayant permis de démobiliser une partie des combattants de Boko Haram au Sud-Est du pays, apparaissent comme la seule piste raisonnable pour limiter l’extension des insurrections jihadistes.

Ces initiatives n’excluent pas le recours à l’outil militaire, elles en sont le complément. Elles replacent surtout les opérations antiterroristes dans une stratégie politique plus large qui requiert que les acteurs militaires, locaux comme occidentaux, acceptent de voir le tempo des opérations en partie dicté par les responsables politiques sahéliens.

Contributors

Deputy Project Director, West Africa
jhjezequel
Former Research Assistant, West Africa
cherbibhamza