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Niger’s soldiers stand at Bosso military camp following attacks by Boko Haram fighters in the region, on June 17, 2016. ISSOUF SANOGO/AFP
Report 245 / Africa

Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection

La lutte contre Boko Haram dans le Sud-Est du Niger suscite depuis deux ans des tensions locales et exacerbe les violences intercommunautaires autour de l’accès aux ressources. Face aux limites de l’intervention militaire, les autorités doivent mettre l’accent sur la démobilisation des militants du mouvement, le règlement politique des conflits locaux, ainsi que la relance de l’économie et des services publics.

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Synthèse

Depuis deux ans, le Niger est en guerre contre Boko Haram. Ce conflit armé pèse sur les équilibres fondamentaux, notamment financiers, de ce pays pauvre et déstabilise le Sud-Est, théâtre principal des affrontements. Dans cette région située à 1 350 kilomètres de la capitale, exsangue économiquement, la lutte contre Boko Haram suscite des tensions locales et exacerbe les violences intercommunautaires autour de l’accès aux ressources. Malgré l’appui direct des troupes tchadiennes depuis 2015 et une meilleure collaboration avec l’armée du Nigéria, les forces nigériennes n’ont pas mis un terme aux attaques des insurgés, dont certains sont liés à l’Etat islamique (EI). L’option militaire a donné des résultats mais a également montré ses limites. Une approche permettant la démobilisation des militants du mouvement et le règlement politique des tensions qui nourrissent son implantation locale doit accompagner l’effort de guerre. La relance de l’économie et des services publics doit également devenir une priorité pour soulager des populations épuisées, dont la détresse alimente l’insurrection.

En dépit de scénarios alarmistes, Boko Haram n’a pas réussi à étendre son influence au-delà de la région de Diffa, au Sud-Est du pays. Ce territoire relativement riche entretient un rapport particulier avec l’état nigérian du Borno auquel il est intimement lié par l’histoire, la culture religieuse et l’économie. Ces liens étroits expliquent l’écho qu’y a rencontré Mohamed Yusuf, le fondateur nigérian de Boko Haram. Il a trouvé de nombreux adeptes parmi les Nigériens, et tout particulièrement les jeunes, venus à Maiduguri, la capitale du Borno, à seulement 425 kilomètres de Diffa, en quête de formation religieuse ou de succès commercial. Lorsqu’en juillet 2009, les forces armées nigérianes ont massacré plus de 1 000 de ses partisans, de nombreux membres de Boko Haram ont trouvé refuge dans le Sud-Est du Niger. Le mouvement s’est longtemps gardé de mener des opérations militaires dans le pays pour mieux faire de Diffa une zone de financement, de ravitaillement, de repli et de recrutement.

Face à Boko Haram, les autorités nigériennes ont d’abord opté pour une stratégie de surveillance. A leurs yeux, le problème concernait essentiellement le Nigéria. En 2014, cette attitude a évolué alors que la menace devenait plus pressante : l’expan­sion territoriale de Boko Haram jusqu’aux frontières du Niger s’est accompagnée d’une intensification des recrutements de centaines de jeunes Nigériens. Incité par ses partenaires, régionaux et internationaux, à s’impliquer plus activement, le Niger s’est engagé militairement au sein de la Force multinationale mixte (FMM). Depuis, l’effort de guerre pèse sur le budget de l’Etat, met à mal le système judiciaire et attise les tensions entre le pouvoir politique et la hiérarchie militaire.

La région de Diffa souffre à la fois des offensives de Boko Haram et des mesures contre-insurrectionnelles prises par les autorités nigériennes, comme la prolongation de l’état d’urgence mis en place en février 2015 et qui introduit des interdictions sur certaines activités commerciales. Des centaines de milliers de réfugiés et de déplacés internes survivent grâce à l’aide extérieure. Le recours aux comités de vigilance locaux et les représailles de Boko Haram contre ceux qui collaborent avec l’armée entretiennent une atmosphère pesante où vengeances locales, psychose collective et délations s’entremêlent dangereusement.

Dans le bassin du lac Tchad, à l’extrême est de la région de Diffa, la présence de Boko Haram a aggravé les tensions intercommunautaires qui ont dégénéré en conflits meurtriers à partir de mai 2016. La médiation entre communautés initiée par les autorités depuis juin 2016 constitue une initiative bienvenue mais elle n’a pas encore apaisé toutes ces tensions. Sur le lac, un groupe de combattants en rupture avec l’aile de Boko Haram menée par Aboubakar Shekau, le chef du mouvement et successeur de feu Mohamed Yusuf, exploite ces tensions locales. Ce groupe tente actuellement de s’implanter durablement et bénéficierait d’un lien privilégié avec l’EI.

Face à la résilience de Boko Haram sur son territoire, l’Etat nigérien ne peut se contenter d’une approche mêlant opérations militaire et blocus économique. En décembre 2016, la création de sites de démobilisation a marqué une première inflexion dans la politique de répression qui prévalait depuis 2015. Un plan de sortie de crise pour la région de Diffa est également à l’étude à Niamey. Avec l’aide de ses partenaires régionaux et internationaux, l’Etat doit poursuivre dans cette direction et étoffer sa stratégie contre-insurrectionnelle pour qu’elle aille au-delà d’une réponse essentiellement militaire. Cela est d’autant plus important qu’une partie des insurgés, en rupture avec les excès d’Aboubakar Shekau, pourraient chercher à regagner le soutien des civils en évitant de prendre les musulmans pour cible. L’Etat doit en outre accentuer sa coopération avec ses voisins et anticiper un possible désengagement de partenaires internationaux dont les finances publiques se dégradent ou qui pourraient, dans les mois à venir, opter pour des politiques isolationnistes.

Recommandations

Pour réduire les violences en allant au-delà de la réponse sécuritaire

Au gouvernement du Niger :

  1. Décourager le développement de milices armées à base communautaire.
     
  2. Poursuivre et renforcer les efforts de médiation entrepris depuis juin 2016 entre les communautés du bassin du lac Tchad.
     
  3. Veiller à garantir un accès équitable et juste aux ressources du lac, y compris si nécessaire à travers une réforme concertée de la chefferie dans la zone lacustre.
     
  4. Proposer rapidement un plan de sortie de crise pour le Sud-Est du Niger, élaboré en partenariat étroit avec les élus et la société civile de la région de Diffa, et prenant particulièrement en compte les aspects de réconciliation, de rétablissement des services publics et de relance économique.

Pour soulager l’appareil judiciaire et préparer dès à présent la réintégration des militants de Boko Haram

Au gouvernement du Niger :

  1. Concevoir des politiques de démobilisation et de réintégration des anciens combattants de Boko Haram et en particulier de ceux qui ne sont pas impliqués dans des crimes graves, tout en veillant à consulter ceux qui ont été victimes de Boko Haram et leurs représentants pour éviter les cycles de vengeances. La création récente de sites de démobilisation est bienvenue mais la réintégration des anciens insurgés est une question sensible qui demande des actions habiles et un investissement fort dans la durée de la part de l’Etat et de ses partenaires.
     
  2. Renforcer les moyens alloués au système judicaire afin d’assurer un meilleur traitement des dossiers en lien avec Boko Haram, y compris ceux traitant des suspects potentiellement impliqués dans des crimes graves, qui engorgent actuellement les tribunaux du pays.
     
  3. Exiger des services de sécurité qu’ils constituent un dossier suffisamment étayé pour justifier le transfert à la prison de Niamey des suspects arrêtés sur dénonciation.

Aux partenaires du Niger :

  1. Fournir conseils et ressources humaines pour renforcer les moyens alloués au système judiciaire.

Pour suspendre les restrictions économiques liées à l’état d’urgence et lancer au plus tôt un plan de relance de l’économie de la région de Diffa

Au gouvernement du Niger :

  1. Réorienter les flux économiques suspendus en les canalisant vers la ville de Diffa puis en encourageant les exportations à emprunter des routes plus sécurisées vers le Nigéria le temps que la zone sud de la Komadougou retrouve sa stabilité.
     
  2. Renforcer les capacités des pouvoirs publics à fournir des services concrets aux populations, en matière de justice, de santé et d’éducation, favoriser le recrutement local dans la fonction publique et l’octroi temporaire de primes aux fonctionnaires déployés dans les régions touchées par l’insurrection.

Pour encadrer plus efficacement les forces de sécurité et les budgets qui leur sont alloués

Au gouvernement du Niger :

  1. Encourager la Haute autorité de lutte contre la corruption et les infractions assimilées (Halcia) à enquêter sur la bonne utilisation des fonds injectés dans l’effort de guerre.
     
  2. Fournir aux forces armées présentes sur place les moyens dont elles ont besoin pour mener les opérations militaires contre l’insurrection, mais, en contrepartie, accentuer la surveillance des forces armées et exiger que leurs membres qui se rendent coupable d’exaction et autres crimes contre les civils rendent des comptes.
     
  3. Encadrer les comités de vigilances de façon à limiter leur rôle à la seule collecte de renseignements ; envisager dès à présent des politiques visant à favoriser leur démobilisation totale ou partielle si le recul de l’insurrection se confirme.

Bruxelles/Dakar, 27 février 2017

I. Introduction

Situé au cœur d’une zone de fortes turbulences géopolitiques, le Niger reste un maillon fragile de l’espace sahélien. La réélection du président Issoufou en mars 2016 offre une forme de stabilité politique mais le pays n’a toujours pas résolu les immenses défis économiques et démographiques auxquels il est confronté. Arguant des menaces qui pèsent sur ses frontières avec le Mali, la Libye et le Nigéria, les autorités mettent l’accent sur la sécurité au détriment du projet socioéconomique de la « Renaissance » pourtant porté par le président Issoufou depuis sa première élection en 2011.

Depuis plus de deux ans, le Niger est en guerre ouverte contre Boko Haram, mouvement insurrectionnel jihadiste né dans le Nord-Est du Nigéria avant de s’étendre aux pays voisins. La mobilisation de l’appareil militaire et une politique sans pitié visant à saper ses bases économiques ont jugulé son avancée au Niger. Mais les opérations de contre-insurrection ont aussi profondément perturbé la région de Diffa, dans le Sud-Est, où le conflit sévit. Boko Haram est certes sur le recul au Niger mais cela ne signifie pas sa défaite et sa fin. Dans tous les cas, ce mouvement insurrectionnel que des centaines d’individus ont rejoint a engendré un conflit qui laissera des traces durables dans le Sud-Est du pays.

Ce rapport analyse les dynamiques par lesquelles Boko Haram s’est développé au Niger et évalue les réponses apportées par les autorités. Décrivant les différentes étapes de cette implantation, il attire l’attention sur les dynamiques locales que l’insurrection jihadiste instrumentalise à son profit. Leur prise en compte est centrale pour rétablir une stabilité durable dans la région de Diffa. Ce rapport recommande par conséquent aux autorités nigériennes et à leurs partenaires d’aller au-delà d’une stratégie qui, jusqu’à présent, privilégie l’outil militaire. Il repose sur des entretiens menés lors de deux séjours d’enquête au Niger en 2016 auprès d’un ensemble varié de responsables politiques et religieux, de responsables communautaires, et de témoins, y compris des militants ou d’anciens sympathisants de Boko Haram rencontrés en milieu carcéral et dans la région de Diffa. Il s’inscrit dans une série de publications de Crisis Group sur la menace jihadiste dans le Sahel et le bassin du lac Tchad.

II. Le Sud-Est nigérien, terreau favorable à Boko Haram

Par sa proximité géographique et culturelle avec Maiduguri, berceau nigérian de Boko Haram, la région de Diffa est particulièrement perméable aux idées de ce mouvement. Les prêches de son fondateur, Mohamed Yusuf, y ont rencontré un grand succès. Quand, à partir de juillet 2009, les dirigeants de Boko Haram et les autorités nigérianes se livrent une guerre acharnée, le Sud-Est du Niger est logiquement affecté.

A. Une région polarisée par le Nord-Est nigérian

Le Sud-Est occupe une position singulière dans l’espace nigérien. Diffa est la capitale régionale la plus éloignée de Niamey (plus de 1 300 kilomètres par la route). La région, la moins peuplée du pays avec celle d’Agadez mais celle dont la population croît le plus vite, s’organise autour de trois espaces inégalement peuplés. L’essentiel de la population, estimée à 591 000 habitants (soit moins de 4 pour cent de la population nigérienne), se concentre dans deux zones frontalières distinctes : d’une part, les rives de la rivière Komadougou qui sépare le Niger du Nigéria, et sur lesquelles se situe la ville de Diffa (48 000 habitants), et d’autre part, la zone du lac Tchad que le Niger partage avec ses voisins tchadien et nigérian.[fn]Les indicateurs sociodémographiques de la région de Diffa sont préoccupants mais légèrement moins dégradés que ceux d’autres régions du Sud nigérien. Ainsi, le quotient de mortalité infanto-juvénile y est de 41 pour 1 000 alors que la moyenne dans les zones rurales du Niger atteint 163 pour 1 000. Le taux de fécondité est de 6,4, contre 7,6 en moyenne nationale. « Niger. Enquête démographique et de santé à indicateurs multiples », Institut national de la statistique (INS) et ICF international, 2012.Hide Footnote L’intérieur de la région est quasiment désertique, principalement habitée par des éleveurs nomades peul, toubou et arabes.[fn]Les statistiques confirment la particularité de la région. L’indice de développement humain y est inférieur à la moyenne nationale (0,302 contre 0,324 en 2011), mais c’est essentiellement en raison de la faible scolarisation. Le taux de scolarisation primaire est en effet de 35 pour cent, contre 49 pour cent en moyenne nationale en 2012. A l’inverse, le taux de pauvreté dans la région de Diffa (34 pour cent en 2011) est inférieur à la moyenne nationale (42 pour cent). « Annuaire statistique du Niger, 2008-2012 », INS, 2013.Hide Footnote

La région de Diffa n’est cependant pas pauvre, du moins à l’échelle du Niger. Elle combine en effet les ressources naturelles de la Komadougou et du lac et la proximité du grand marché nigérian. Jusqu’à ce que le conflit vienne briser les flux commerciaux, le Nigéria était de loin le principal consommateur de ses produits agricoles (poivron et riz de la Komadougou, bétail des zones pastorales intérieures, poisson, bétail et maïs du lac) et lui fournissait en retour produits manufacturés et carburant de contrebande. La région de Diffa se situe également sur des axes commerciaux de longue distance qui étendent leurs ramifications au Tchad, à la Libye et au Soudan, souvent sans passer par Niamey.

Le Nigéria, et notamment l’état du Borno, polarisent fortement la région de Diffa. La monnaie nigériane, le naira, est largement utilisée dans cette zone, en concurrence avec la monnaie officielle, le franc CFA – « [à Diffa,] c’est le naira qui circule. Le CFA, c’est pour les fonctionnaires et les projets [de développement] ».[fn]Entretien de Crisis Group, détenu originaire de la région de Diffa, mai 2016.Hide Footnote Les habitants connaissent souvent mieux la capitale de l’état du Borno, Maiduguri, proche (175 kilomètres) et donc plus accessible, que Niamey.[fn]Maiduguri a connu une croissance démographique forte à partir de 1967, quand elle est devenue capitale d’un vaste état fédéré du Nord-Est du Nigéria, aujourd’hui l’état du Borno. Jean-Pierre Magnant, « La troisième mort de l’empire du Borno », Centre d’étude d’Afrique noire, Travaux et Documents no. 23, p. 22.Hide Footnote

Cette polarisation s’enracine dans l’histoire et la culture. L’actuelle région de Diffa et le Nord-Est du Nigéria ont fait partie du Kanem-Bornou, un ensemble politique qui a structuré la zone depuis le huitième siècle. Marqueurs de l’affiliation à une entité politique et économique puissante, la langue (le kanouri), l’identité et une tradition religieuse ancienne (« l’islam kanouri ») ont longtemps disposé d’un prestige singulier, influençant et attirant à des degrés divers et changeants les groupes périphériques, parfois au point de les incorporer.[fn]Voir Zakari Maïkoréma, L’islam dans l’espace nigérien. De 1960 aux années 2000, Tome 2 (Paris, 2009).Hide Footnote La chute des derniers souverains du Bornou au début du vingtième siècle, le partage de cet espace entre les empires français et anglais puis les indépendances n’ont pas affaibli les liens entre le Sud-Est du Niger et le Nord-Est nigérian.

L’islam du Nord du Nigéria se diffuse ainsi fortement au Niger, au-delà même, d’ailleurs, de l’espace kanouri. Centre commercial majeur, Maiduguri est aussi un carrefour sous-régional en matière d’éducation islamique, qui attire beaucoup de Nigériens. Le mouvement réformiste islamique Izala, au sein duquel Mohamed Yusuf a été formé avant de s’en détourner et de le combattre, est très influent au Niger, et particulièrement dans la zone de Diffa. Il contrôle ainsi deux des six mosquées principales de la ville.

B. L’Etat dans le Sud-Est nigérien

La relation entre la zone de la Komadougou, où dominent nettement les Kanouri, et l’Etat nigérien est paradoxale et ne relève pas de la simple marginalisation. Eloignés de la capitale du Niger, fortement tournés vers le Nigéria, les Kanouri sont cependant assez bien représentés dans l’élite politico-militaire à Niamey. L’ancien président, le général Mamadou Tandja, est natif de Maïné Soroa, en pays kanouri, et le régime actuel du président Issoufou fait une bonne place aux Kanouri.[fn]Parmi les personnalités de premier plan, on peut citer l’actuel ministre de l’Education nationale et ancien vice-président de l’Assemblée nationale, l’actuel secrétaire général du ministère de la Défense et ancien chef d’état-major particulier du président Tandja.Hide Footnote

La relation à l’Etat est différente dans la zone du lac : longtemps lieu de résistance aux projets étatiques, y compris ceux du Kanem-Bornou, elle est marquée par une plus grande diversité ethnique. En plus des Kanouri, on y trouve ainsi des communautés boudouma, arabes, toubou et peul très significatives. Cette diversité est d’autant plus grande que les ressources naturelles du lac, et notamment la pêche, les pâturages propices à l’élevage et les cuvettes alluvionnaires propices à l’agriculture, y attirent depuis plusieurs décennies des migrants du reste du Niger, et même d’autres pays africains. A l’inverse des Kanouri, ces populations sont inégalement représentées au sein de l’élite politico-militaire nigérienne : si des membres de la communauté toubou ont intégré les rouages de l’Etat central après la rébellion des années 1990, les Arabes mohamides, arrivés du Soudan dans le dernier tiers du vingtième siècle, et surtout les communautés boudouma sont plus faiblement représentées à Niamey comme dans les chefferies locales.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres kanouri, peul et boudouma de la région de Diffa, Niamey et Diffa, mai, octobre 2016.Hide Footnote

De nombreux facteurs contribuent à alimenter les tensions dans cette région : la mobilité des populations au gré des variations longues du niveau de remplissage du lac ; l’importance des transhumances ; les tensions autour des chefferies administratives et des autorités locales élues, qui jouent un rôle dans l’accès aux ressources naturelles ; le ressentiment des habitants qui se considèrent comme autochtones, notamment les Boudouma, pas forcément bien équipés en capital financier et politique pour profiter des filières porteuses.[fn]Comme partout, l’autochtonie fait débat autour du lac. Le caractère autochtone des Boudouma dans la partie nigérienne du lac est contestée par certains intellectuels kanouri, qui notent qu’on n’y trouve pas de toponymes boudouma, et qui leur attribuent une origine tchadienne. Entretiens de Crisis Group, cadre kanouri et boudouma, Niamey et Diffa, mai 2016.Hide Footnote La zone a d’ailleurs connu des conflits intercommunautaires et même des épisodes de rébellion armée.[fn]Sur le FDR, mouvement toubou actif dans la zone du Manga dans les années 1990, voir Chekou Kore Lawel, « Rébellion touareg au Niger: approche juridique et politique », thèse de doctorat en science politique, université René Descartes-Paris V, 2012. Sur les conflits autour de la présence des Arabes mohamides, voir Steve Anderson et Marie Monimart, « Recherche sur les stratégies d’adaptation des groupes pasteurs de la région de Diffa, Niger oriental », International Institute for Environment and Development, 2009. Sur les conflits dans le secteur de la pêche, voir Hadiza Kiari Fougou, « Impacts des variations du niveau du lac Tchad sur les activités socio-économiques des pêcheurs de la partie nigérienne », thèse de doctorat en géographie, Université Abdoul Moumouni de Niamey, 2014.Hide Footnote Doté d’une topographie accidentée, point de croisement de quatre frontières, front pionnier, espace de contrebande et de trafics, melting-pot migratoire, le lac est une zone-frontière mal contrôlée par l’Etat.

L’Etat s’est peu intéressé à cet espace éloigné du centre politique et dont l’économie est tournée vers les pays voisins. Il manque de ressources pour investir ce territoire. Pour autant, il n’est pas complètement absent. L’Etat a acquis une expertise dans la résolution négociée des conflits, au fil des crises qui ont agité les zones touareg du Nord, mais aussi la partie septentrionale de la région de Diffa.[fn]Dans les années 1990, la rébellion toubou du Front démocratique du Renouveau (FDR) s’était ainsi terminée par un accord de paix signé en 1998 à N’Djamena, et les combattants, y compris ceux des milices peul et arabes opposées aux Toubou, avaient été réintégrés assez efficacement.Hide Footnote La Haute autorité à la consolidation de la paix (HACP), créée en octobre 2011, pour prendre le relai de la Haute autorité à la restauration de la paix (créée en 1994), est l’institution qui capitalise cette expérience, directement rattachée à la présidence du Niger.[fn]Ce changement de nom reflète la volonté de privilégier une approche fondée sur le développement socioéconomique plutôt que sur le strict suivi politique des accords de paix des années 1990 entre l’Etat et des mouvements rebelles. Rapport Afrique de Crisis Group N°208, Niger : un autre maillon faible dans le Sahel ?, 19 septembre 2013, p. 32.Hide Footnote Placée sous la direction d’un officier supérieur touareg, elle gère des programmes diversifiés allant du dialogue intercommunautaire aux actions de démobilisation et de réinsertion des anciens combattants en passant par les projets de développement destinés à renforcer la cohésion et la paix dans diverses régions.

Si l’Etat ne bénéficie pas forcément d’une forte légitimité populaire et si les élites politiques n’hésitent pas à instrumentaliser les logiques ethno-régionales en période électorale, celles-ci sont en réalité relativement soudées et mixtes, héritières d’un sentiment national et d’une sociabilité forts.[fn]Pour les liens entre ethnicité et politique au Niger, voir Idrissa Kimba, « Ethnicité, politique et démocratie au Niger », Sociétés africaines et diaspora, no. 45, 1997.Hide Footnote Quant à la sphère religieuse, le soutien de l’Etat nigérien au pluralisme et à la laïcité est noté par bien des observateurs comme un facteur décisif.[fn]« Violent radicalisation in northern Nigeria: the macro regional context », Nigerian Office of the National Security Adviser, 2015. Ibrahima Yahaya Ibrahim, « Niger in the face of the Sahelo-Saharan Islamic Insurgency. Precarious Stability in a Troubled Neighborhood », Sahel Research Group Working paper no. 4, août 2014.Hide Footnote C’est peut-être au moins autant l’hégémonie quasi-totale de l’islam au Niger qui y atténue son potentiel clivant, à la différence du Nigéria, où le face-à-face entre islam et christianisme génère des tensions.

C. Les militants nigériens de Mohamed Yusuf

Dans les années 2000, la prédication de Mohamed Yusuf a un impact dans la région de Diffa. Parmi les milliers de Nigériens, hommes et femmes, partis étudier ou travailler à Maiduguri, beaucoup ont entendu le message de Yusuf et certains ont fréquenté sa mosquée.[fn]Entretien de Crisis Group, détenu membre de la Yusufiyya, mai 2016. Pour une analyse de ce mouvement, voir le rapport de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014, p. 19. Entretien de Crisis Group, responsable islamique, Diffa, 17 mai 2016. De retour au Niger, ils font circuler sa pensée sous format électronique mais aussi plus directement : l’adjoint et futur successeur de Yusuf à la tête de Boko Haram, Aboubakar Shekau, aurait des liens de famille dans la zone et serait venu prêcher à Diffa avant 2009.[fn]Selon les autorités nigérianes, Shekau serait né de parents nigériens établis dans le village nigérian de Shekau, dans l’Etat nigérian de Yobe. Voir le rapport de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): the Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014, p. 19. Entretien de Crisis Group, responsable islamique, Diffa, 17 mai 2016.Hide Footnote Dès le début des années 2000, certains fidèles nigérians de Yusuf se regroupent pour former une communauté sectaire isolée dans le village de Kannama, à la frontière avec le Niger. En conflit avec les autorités et les populations locales, ils sont violemment dispersés par les forces nigérianes en octobre 2003, et certains trouvent refuge au Niger.[fn]Entretien de Crisis Group, officier de gendarmerie, Niamey, décembre 2014.Hide Footnote

En 2007 ou 2008, un petit mouvement se forme à Diffa autour de la mosquée centrale, influencé par Yusuf et partageant sa lecture de l’islam.[fn]Ce groupe est parfois surnommé « sake guere haram » (se raser la barbe est prohibé). Voir Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Boko Haram and Politics: from Insurgency to Terrorism », in « Boko Haram : Islamism, Politics, Security and the State in Nigeria », African Studies Centre (ASC)/Institut français de recherche en Afrique (IFRA), 2014, p. 217.Hide Footnote Il s’agit pour l’essentiel de jeunes issus du courant Izala, mais en rupture avec ce mouvement dont l’implantation progressait à Diffa depuis le début des années 2000, en particulier chez les commerçants. Les jeunes adeptes de Yusuf adoptent une attitude plus radicale que les membres de l’Izala. Ils reprochent en particulier à ces derniers de se contenter de critiquer la corruption de l’Etat tout en conservant des liens avec lui.[fn]Un membre important de ce groupe enjoint par exemple son grand frère policier et proche de l’Izala de quitter la fonction publique. Il critique également un érudit de l’Izala pour son passage à l’université islamique de Say au Niger, une institution impie à ses yeux. Entretien de Crisis Group, membre de l’Izala, Niamey, février 2017.Hide Footnote Ils interpellent également les fidèles autour des lieux de culte, les exhortant à les rejoindre.

La Yusufiyya ouvre son propre lieu de culte en octobre-novembre 2008 dans le quartier de Diffa Koura, à Diffa, avec le soutien financier d’El Hadj Kakabuno, un jeune commerçant kanouri prospère dont le réseau d’affaires s’étend à Maiduguri et Kano, la grande métropole du Nord du Nigéria. Il assure la direction de la communauté à Diffa assisté d’un jeune prédicateur peul, Sayedi, originaire du Fulatari (zone intérieure pastorale de Diffa) qui, lui aussi, avait assidûment fréquenté Maiduguri.[fn]Entretiens de Crisis Group, officier de sécurité, détenu membre de la Yusufiyya, mai 2016 ; et membre de l’Izala, Niamey, février 2017.Hide Footnote Alors que la situation se tend à Maiduguri en juillet 2009, la plupart des partisans nigériens de Yusuf à Diffa vendent leurs biens, divorcent parfois de femmes qui rechignent à les suivre et rejoignent leur mentor avec l’idée de « faire le jihad contre le gouvernement nigérian ».[fn]Entretien de Crisis Group, détenu originaire de Maïné Soroa, Kotoukalle, mai 2016.Hide Footnote

Crisis Group interview, detainee, originally from Maïné Soroa, Kotoukalle, May 2016.Hide Footnote

D. Diffa, base arrière de Boko Haram

La situation se dégrade à partir de 2009, lorsque l’escalade entre les forces de sécurité nigérianes et les partisans de Yusuf débouche sur des violences massives à Maiduguri et dans d’autres villes du Nord du Nigéria. Yusuf est arrêté puis tué en détention par la police. Parmi ses partisans nigérians et nigériens, certains viennent alors trouver refuge au Niger, pour se démarquer de Boko Haram ou au contraire pour mieux soutenir la stratégie violente choisie par son nouveau chef Aboubakar Shekau.[fn]De retour à Diffa, les adeptes de Yusuf rejoignent plus volontiers les Tidjanes que l’Izala. Beaucoup doutent alors de leur sincérité et estiment qu’ils dissimulent leur appartenance réelle. Entretien de Crisis Group, membre de l’Izala, Niamey, février 2017.Hide Footnote Une vingtaine de militants reviennent par exemple à Maïné Soroa en 2009. Ils forment la base d’une cellule qui a compté jusqu’à une centaine de membres.[fn]Entretien de Crisis Group, détenu originaire de Maïné Soroa et ancien membre de Boko Haram, mai 2016.Hide Footnote

La région de Diffa devient alors une zone de financement et de ravitaillement en essence, en armes et en denrées. Boko Haram y revend une partie des fruits de ses pillages. Cette économie crée un réseau de personnes bénéficiant de l’insurrection sans y être nécessairement affiliées ou en partager les valeurs idéologiques – fournisseurs, revendeurs, transporteurs.[fn]Certains membres des forces de sécurité dans la zone auraient même fait des affaires avec les jihadistes. Entretien de Crisis Group, détenu originaire de la région de Diffa, mai 2016.Hide Footnote Boko Haram utilise parfois la violence pour contrôler son réseau.[fn]En mai 2014, un reportage évoque le recrutement des membres des gangs urbains par Boko Haram à Diffa. « BBC meets gang “paid to join Boko Haram” in Niger », BBC, 22 avril 2014.Hide Footnote Ainsi, il est généralement admis que l’assassinat du président de la chambre de commerce de Diffa en mai 2015 est lié au racket que les militants de l’organisation exercent sur les grands commerçants de la région.[fn]Entretiens de Crisis Group, commerçants, Diffa, 18 mai 2016.Hide Footnote

Boko Haram utilise ses moyens financiers à des fins de recrutement, en complétant l’appel au jihad par des bénéfices matériels concrets : crédits pour l’ouverture de petits commerces ou l’achat de véhicules de transport, sommes d’argent à l’engagement, promesse de salaires ou de motocyclettes et perspective de mariage. Celle-ci est particulièrement attrayante dans un contexte culturel où le mariage est un élément essentiel pour le construit identitaire. Dans les villages de la Komadougou, à partir de 2014, de jeunes Nigériens tentaient ainsi d’identifier, de convaincre et de convoyer des jeunes femmes des villages kanouri vers les zones tenues par Boko Haram de l’autre côté de la frontière.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien détenu, Bagara, octobre 2016. Voir aussi le rapport Afrique de Crisis Group N°242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 décembre 2016.Hide Footnote Par ailleurs, la prospérité ostentatoire des combattants de retour du Nigéria, riches des pillages et des récompenses accordées par le mouvement, attire de nouvelles recrues.[fn]Entretien de Crisis Group, détenu, Kotoukalle, mai 2016.Hide Footnote Au fil du temps, entre plusieurs centaines et quelques milliers de jeunes Nigériens auraient rejoint l’organisation, certains par conviction mais un nombre grandissant par opportunisme et appât du gain.[fn]Il est difficile d’être plus précis sur ces chiffres, d’autant que les listes établies ne sont pas nécessairement fiables. Un premier décompte, réalisé sur la base des informations fournies par des responsables administratifs locaux, identifiait plusieurs centaines d’individus ayant rejoint l’insurrection jusqu’au début de l’année 2015, date des premiers affrontements entre les forces nigériennes et Boko Haram. En décembre 2014, un officier supérieur nigérien qui connait bien la région estimait cependant leur nombre total inférieur à 200. Peu après l’attaque, les autorités ont procédé à une nouvelle estimation des Nigériens ayant rejoint Boko Haram : « On a établi une liste secrète donnée par les chefs, il y avait environ quatre mille noms donnés après les attaques de février, mais parfois on a eu des dénonciations calomnieuses ». Entretiens de Crisis Group, officier nigérien, Niamey, décembre 2014 ; haut cadre de l’administration, Niamey, mai 2016 ; et cadre de l’administration régionale, Diffa, mai 2016.Hide Footnote

It is difficult to provide more precise figures and the lists compiled are not necessarily reliable. An initial calculation, made on the basis of information provided by local government officials, identified several hundred individuals who had joined the insurrec­tion since the start of 2015, when the first clashes between the Nigerien forces and Boko Haram started. In December 2014, a senior Nigerien officer familiar with the region estimated their total number at less than 200. Shortly after the attack on Bosso, the authorities made a new estimate of the number of Nigerien members of Boko Haram: “We made a secret list using information supplied by the chiefs. They gave us about 4,000 names after the attacks in February, but there were some false accusations”. Crisis Group interviews, Nigerien officer, Niamey, December 2014; senior government official, Niamey, May 2016; and regional government official, Diffa, May 2016.Hide Footnote

III. Le Niger dans la guerre

A. De la surveillance à l’entrée en guerre

Face à Boko Haram, le Niger opte dans un premier temps pour une « relative tolérance, surveillance des prêches et actions ponctuelles de fermeté ».[fn]Le Niger avait adopté une attitude similaire face au mouvement religieux Maitatsine dans les années 1980, à la communauté nigériane des « talibans » inspirée par Yusuf à Kannama en 2003 ou au mouvement Sake guere haram. Rapport de Crisis Group, Niger : un autre maillon faible, op. cit., p. 44.Hide Footnote Boko Haram est alors considéré comme un problème nigérian dont les ramifications sur le sol nigérien doivent être surveillées mais qui ne constitue pas une menace directe pour le pays.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du conseil national de sécurité du Niger, Niamey, mai 2016.Hide Footnote Certaines sources sécuritaires évoquent l’existence d’un pacte de non-agression entre les autorités nigériennes et Boko Haram avant 2014, mais il est difficile d’en confirmer l’existence.[fn]Entretien de Crisis Group, haut cadre nigérien, Niamey, mai 2016.Hide Footnote Avéré ou non, il n’empêche pas les services de sécurité nigériens de procéder à des arrestations dans les milieux favorables à l’insurrection dès 2010.[fn]Ces arrestations ont notamment eu lieu à Maïné Soroa, où Boko Haram comptait une centaine d’adeptes. Entretien de Crisis Group, officier de sécurité nigérien, Niamey, décembre 2014.Hide Footnote Leur inquiétude augmente d’ailleurs après la poussée jihadiste au Mali début 2012 et l’arrestation dans les mois qui suivent de sympathisants nigériens et nigérians de Boko Haram, en lien avec le Nord du Mali.[fn]Entretien de Crisis Group, officier de sécurité nigérien, Niamey, décembre 2014. En mai 2013, une attaque contre la prison centrale de Niamey, revendiqué par le mouvement jihadiste al-Mourabitoun dirigé par l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, a permis à plusieurs membres de Boko Haram de s’échapper. La même année, de nouveaux suspects étaient discrètement arrêtées à Maïné Soroa après avoir cherché à se procurer des armes pour les retourner, semble-t-il, contre les autorités nigériennes. Entretien de Crisis Group, détenu natif de Maïné Soroa, mai 2016.Hide Footnote

La collaboration avec le Nigéria est alors minimale. Elle se limite à quelques extraditions de suspects à la demande des autorités d’Abuja et à des patrouilles communes aux frontières, sans grand résultat.[fn]Entretien de Crisis Group, détenu natif de Diffa, ancien partisan de la Yusufiyya, mai 2016. En ce qui concerne les extraditions de suspects nigérians, la justice nigérienne en aurait limité le nombre en partie parce que les dossiers d’accusation fournis par les autorités nigérianes n’étaient pas assez solides. Entretien de Crisis Group, officier de sécurité nigérien, Niamey, mai 2016. En octobre 2012, le principe de patrouilles communes sur la frontière était adopté mais, faute de moyens et de coordination, elles ont eu un faible impact sur le terrain. Entretien de Crisis group, officier de sécurité occidental, Niamey, décembre 2014.Hide Footnote Malgré l’impact croissant du conflit sur le Niger, notamment l’afflux de dizaines de milliers de personnes fuyant les combats et se réfugiant dans la région de Diffa, les élites nigériennes restent partagées quant à l’opportunité de s’engager plus avant dans la lutte contre le mouvement.[fn]Il y eut même une certaine cacophonie au sommet. En février 2014, le chef de l’armée nigérienne, le général Seyni Garba, a déclaré que les islamistes prévoyaient d’attaquer des marchés et d’autres lieux de rassemblement de Diffa pour se venger de la politique de fermeté appliquée par Niamey contre les extrémistes dans la région. « Le Niger déjoue des attaques de Boko Haram visant les marchés », Afrik.com, 17 février 2014. Le mois suivant, le ministre de la Défense nigérien déclarait que « Boko Haram n’est pas une menace imminente puisqu’il reste centré sur le Nigéria. Nous ne les provoquerons pas, mais s’ils attaquent, ils le regretteront ». « Niger fears contagion from Nigeria’s Boko Haram Islamists », Reuters, 19 mars 2014.Hide Footnote Craignant une extension des combats sur le territoire, des hauts gradés conseillent que le Niger reste neutre ou joue un rôle de médiation politique entre le mouvement et le gouvernement nigérian.[fn]Entretien de Crisis Group, officier supérieur des Forces armées du Niger (FAN), Niamey, décembre 2014.Hide Footnote Pour beaucoup de responsables, Boko Haram relève alors au Niger du renseignement et du maintien de l’ordre plutôt que de la chose militaire.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°227, Le Sahel central : au cœur de la tempête, 25 juin 2015, p. 13.Hide Footnote

Pour beaucoup de responsables, Boko Haram relève alors au Niger du renseignement et du maintien de l’ordre plutôt que de la chose militaire.

C’est dans le courant de l’année 2014 que le Niger décide de faire la guerre à Boko Haram. Deux raisons l’expliquent : d’une part, il y est poussé par le contexte international favorable à la constitution d’une force militaire régionale, la Force multinationale mixte (FMM). Relancée en 2012 par les Etats de la Communauté du Bassin du Lac Tchad (CBLT), dont le Niger fait partie, l’option militaire régionale est soutenue en 2014 par des acteurs importants de la communauté internationale – Etats-Unis, France, Union africaine (UA).[fn]Créée en 1964 par les quatre Etats riverains du lac Tchad (Niger, Nigéria, Tchad et Cameroun), la CBLT s’est donné pour mission principale la gestion durable et équitable du lac et de son bassin. Elle s’est plus tard dotée d’une composante sécuritaire et a créé une force multinationale conjointe en 1998 d’abord pour traiter de la criminalité transfrontalière et plus récemment pour lutter contre Boko Haram.Hide Footnote Le président Issoufou, qui s’est positionné en allié fiable des pays occidentaux dans la lutte contre la montée du terrorisme au Sahel depuis son élection en 2011, reste fidèle à cet engagement et suit le mouvement.

L’engagement militaire du Niger s’explique d’autre part par l’évolution de la menace.[fn]Rapport de Crisis Group, Le Sahel central, op. cit., p. 6-7.Hide Footnote En 2014, Boko Haram conquiert un vaste espace au Nord du Nigéria, devenant ainsi un danger direct pour les pays voisins.[fn]A partir de mars 2014, Boko Haram attaque en territoire camerounais, confirmant qu’il est capable de déborder des frontières du Nigéria. Dans la deuxième moitié de 2014, il lance une offensive vers le nord de l’Etat du Borno, se rapprochant du lac Tchad et de la frontière nigérienne. En novembre, Boko Haram s’empare des villes nigérianes de Damasak et de Malam Fatori le long de la Komadougou, frontière avec le Niger. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016.Hide Footnote Dans une vidéo datée du 21 janvier 2015, Shekau menace d’ailleurs les présidents tchadien, camerounais et nigérien, reprochant à ce dernier son soutien au président français après l’attaque d’islamistes radicaux contre le journal satirique Charlie Hebdo à Paris.[fn]« Shekau menace Déby, Biya er Issoufou », jeuneafrique, 21 janvier 2015.Hide Footnote Dans la région de Diffa, les recrutements de Boko Haram s’accentuent en 2014 : le long de la Komadougou, des centaines de jeunes hommes et femmes, en majorité kanouri, rejoignent Boko Haram, attirés par les victoires du mouvement et la perspective d’un gain facile.[fn]Comme le reconnait un haut fonctionnaire originaire de la région de Diffa, « ce sont nos enfants » qui rejoignent Boko Haram. Entretien de Crisis group, haut fonctionnaire, Diffa, mai 2016. Selon les estimations, entre plusieurs centaines et plusieurs milliers d’individus auraient quitté le Niger à cette période pour rejoindre Boko Haram. Entretiens de Crisis Group, officier supérieur et cadre de l’appareil sécuritaire nigérien, Niamey, décembre 2014, mai 2016.Hide Footnote Une première opération défensive, intitulée Ngaa (bouclier en kanouri), est mise en place en juin 2014 pour renforcer le dispositif militaire à la frontière avec le Nigéria et la collecte de renseignement.

B. L’enlisement des opérations militaires

Alors que les autorités nigériennes espéraient une guerre courte face à ceux que le président Issoufou qualifiait d’« amateurs », 2015 est en réalité l’année d’une escalade puis d’un progressif enlisement des opérations militaires.[fn]En avril 2015, le président Issoufou déclare que « les forces de Boko Haram ont été surestimées. Et ce parce que l’organisation avait multiplié les conquêtes face à l’armée nigériane. Mais lors des premiers contacts avec nos forces, on s’est vite rendu compte qu’ils étaient des amateurs ». « Le président du Niger sur Boko Haram : ‘Des amateurs’ », Le Journal du Dimanche, 12 avril 2015.Hide Footnote Début 2015, le président autorise les troupes tchadiennes à entrer au Niger dans le cadre de la FMM tandis que Boko Haram lance, les 6 et 8 février, de violentes attaques contre les villes de Bosso et Diffa. D’une certaine manière, la régionalisation de la menace et celle de la réponse militaire se nourrissent mutuellement. Pendant de longs mois, le front se stabilise autour de la frontière avec le Nigéria.

En avril, Boko Haram attaque avec succès les positions nigériennes sur l’île de Karamga, première indication fiable de son implantation dans la partie nord du lac Tchad. En juillet, ses éléments attaquent également la prison de Diffa sans parvenir à libérer des détenus. De leur côté, les autorités nigériennes soutiennent la création de comités de vigilance moins pour combattre que pour surveiller les mouvements de combattants et prévenir les attaques-surprises. Notables et chefs de village sont associés pour identifier les éléments suspects. Une atmosphère de délation s’installe alors, accentuée par les assassinats de personnes suspectées de collaborer avec l’armée. Une partie des autorités civiles et militaires sont tentées de donner un rôle plus militaire aux comités, dont les activités vont, pour certains, au-delà de la simple surveillance et incluent l’arrestation de suspects ou la construction de barrages.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre nigérien, Niamey, septembre 2016 ; membre de comité de vigilance, Diffa, septembre 2016.Hide Footnote Depuis ses positions situées du côté nigérian, Boko Haram continue de lancer des raids dans le Sud-Est du Niger, en particulier contre les villages proches de la Komadougou abritant des comités de vigilance.

Après l’élection présidentielle de février et mars 2016 qui se déroule dans un calme relatif à Diffa, la FMM prépare une nouvelle offensive dans le Nord-Est du Nigéria. Boko Haram la devance et s’empare pendant quelques heures de Bosso, infligeant de lourdes pertes à l’armée nigérienne. Celle-ci ne doit son salut qu’à l’arrivée de renforts venus de l’ouest et au retour fin juin des troupes tchadiennes qui concentrent leurs opérations sur les rives et l’intérieur du lac Tchad. A partir de juillet, l’armée nigériane se redéploie progressivement le long de la Komadougou et des troupes nigériennes viennent lui prêter ponctuellement main forte à Malam Fatori et Damasak.

Si Boko Haram a vu sa force diminuée, il conserve des capacités de frappe au Nigéria, comme l’attestent ses attaques à Malam Fatori et Gashagar fin 2016. Côté nigérien, dans les communes de Gueskerou, Bosso et Toumour (extrême Sud-Est), des éléments de Boko Haram traversent encore librement la frontière par dizaines et viennent rançonner les villages ou attaquer des positions militaires, comme à Gueskérou le 20 janvier 2017. Dans cette zone, les forces de sécurité, repliées sur les chefs-lieux de commune, sont loin d’avoir éliminé leur adversaire. Dans les espaces ruraux, la population est « prise entre deux feux » : elle vit dans la psychose des rapines de Boko Haram et des dénonciations abusives et arrestations par les forces de sécurité.[fn]Entretien de Crisis Group, cadre de la région de Diffa et membre de la communauté boudouma, Diffa, mai 2016.Hide Footnote

C. L’Etat et le fardeau de la guerre

Le Niger n’est pas seul dans sa lutte contre Boko Haram, mais les autorités ont le sentiment que leurs partenaires occidentaux ne les aident pas assez. Le Niger bénéficie d’importants programmes d’assistance militaire, en particulier de la part de la France et des Etats-Unis.[fn]Il est difficile d’évaluer avec précision le montant des différents programmes d’assistance militaire. L’aide américaine s’inscrit dans le cadre de plusieurs programmes bilatéraux et multilatéraux, notamment le Security Governance Initiative (SGI) – dont le Niger est l’un des cinq pays africains récipiendaires – et le Trans-Sahara Counter-Terrorism Partnership Program (TSCTPP) – dont le Niger, avec 30 millions de dollars entre 2009 et 2013, est le troisième bénéficiaire. La France a fait don de matériel militaire au Niger, notamment trois hélicoptères Gazelle en 2012 et des lunettes de vision nocturne en décembre 2016. Des programmes de formation de militaires nigériens sont également proposés par les deux pays, comme par exemple le programme français de « Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix » (Recamp) lancé en 1998.Hide Footnote L’aide et la présence militaires occidentales sont cependant plus axées sur le contrôle de l’espace saharien et la lutte contre les groupes jihadistes qui y circulent que sur le bassin du lac Tchad.[fn]Autre exemple de l’intérêt privilégié pour le Nord, EUCAP Niger, mission de l’Union européenne (UE) qui assiste depuis 2012 le Niger par des programmes de formation et de soutien matériel dans la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, se concentre sur Niamey et Agadez.Hide Footnote Des militaires français et américains sont certes présents à Diffa mais leur déploiement est léger en comparaison des contingents déployés à Niamey et dans la région d’Agadez.[fn]Les Français sont présents au Niger dans le cadre de l’opération Barkhane avec des effectifs déployés principalement à Niamey et dans la région d’Agadez, à Aguelal, près du site minier d’Arlit où se trouvent également des forces spéciales américaines et surtout à Madama, près de la frontière libyenne. « Dossier de presse sur l’opération Barkhane », ministère français de la Défense, décembre 2016. Les Américains, également présents sur la base aérienne de Niamey, construisent une autre base aérienne à Agadez d’où seront notamment déployés des drones. « U.S. building $100 million drone base in Central Mali », Reuters, 30 septembre 2016. Des forces spéciales canadiennes sont également présentes au Niger dans le cadre d’un programme de formation concentré sur Niamey et Agadez. Entretien de Crisis Group, militaire canadien, Niamey, mai 2016 et « Militaires occidentaux au Niger : présence contestée, utilité à démontrer », note d’analyse, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 7 novembre 2016. Cinq militaires français et une vingtaine de militaires américains font principalement un travail de coordination et d’aide à la collecte et à l’analyse de renseignements dans la base militaire de Diffa. Entretien de Crisis Group, officier occidental, Diffa, mai, septembre 2016. En 2014, la région de Diffa a aussi été le théâtre de l’exercice annuel de l’opération Flintlock, qui réunit, à l’initiative des Etats-Unis, des militaires africains, européens et nord-américains pour des exercices d’entrainement.Hide Footnote Le Niger doit également recevoir une aide financière dans le cadre des opérations militaires menées par la FMM contre Boko Haram. Mais le décaissement d’une partie de cette aide, gérée par l’UA, est lent et tarde à faire sentir ses effets sur le terrain.[fn]La FMM est soutenue par des fonds américains, britanniques et européens. L’UE a accordé 50 millions d’euros à travers un mécanisme géré par l’UA qui s’avère particulièrement lent. Cette assistance sur fonds européens a été négociée de longs mois, dès février 2015, entre l’UA et l’UE mais au moment de la rédaction de ce rapport, elle commence à peine à déboucher sur la livraison concrète de matériel militaire. Entretien de Crisis Group, fonctionnaire international, Addis-Abeba, novembre 2016. Le 17 février 2017, l’UA a officiellement remis des véhicules et des générateurs financés par le Royaume-Uni, à l’occasion d’une visite du commissaire à la Paix et à la Sécurité de l’UA. Document sécuritaire consulté par Crisis Group, février 2017. Hide Footnote

The MNJTF is funded by the Americans, the British and the Europeans. The EU allocated €50 million through an AU-managed mechanism that is very slow. Starting in February 2015, the AU and EU took many months to negotiate this financial assistance and the delivery of military equipment has only just begun at the time this report is being finalised. Crisis Group interview, international official, Addis-Ababa, November 2016. During a visit by the AU Peace and Security commissioner on 17 February 2017, the AU delivered vehicles and generators funded by the UK. Security document seen by Crisis Group, February 2017. Hide Footnote

Les responsables nigériens se plaignent de devoir supporter l’essentiel de la charge financière de la guerre contre l’insurrection.

L’engagement contre Boko Haram requiert un effort budgétaire important dans la sécurité intérieure et la défense.[fn]Les dépenses militaires annuelles par habitant au Niger s’élevaient en 2012 à 4,3 dollars, trois fois moins qu’au Mali et au Burkina, cinq fois moins qu’en Côte d’Ivoire. Le montant total de ces dépenses en 2012 s’élèverait à 73,1 millions de dollars. « Dépenses militaires et importations d’armes dans cinq Etats ouest-africains », Note d’analyse, GRIP, 15 juin 2016.Hide Footnote Les nécessaires arbitrages, opérés notamment au moment des lois rectificatives du budget national, donnent la priorité à la sécurité au détriment des secteurs sociaux comme la santé ou l’éducation.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant d’un partenaire financier du Niger, Niamey, mai 2016.Hide Footnote A la conférence d’Abuja en mai 2016, le président Issoufou soulignait que « [l]es opérations contre Boko Haram pèsent lourdement sur [les] finances publiques, car le Niger a dû multiplier, depuis 2010, par quinze ses investissements militaires. Il consacre désormais plus de 10 pour cent de son PIB aux dépenses de défense et de sécurité ».[fn]« En finir avec Boko Haram », tamtaminfo, 20 mai 2016. En 2016, le budget consacré par le Niger au chapitre « défense, ordre et sécurité » s’élevait à 207,55 milliards de francs CFA sur un budget de 1 807,22 milliards, soit 11,48 pour cent du budget total rectifié de l’Etat. « Budget citoyen du Niger », Direction générale du Budget, juillet 2016.Hide Footnote L’Etat, qui doit payer les primes des militaires déployés dans les missions de sécurisation, peine à payer les fonctionnaires d’autres secteurs. En 2016, des grèves ont ainsi éclaté dans l’enseignement et la justice contre le manque de moyens ou les arriérés de salaire.[fn]En mai 2016, les magistrats se sont mobilisés contre la détérioration de leurs conditions de travail. En septembre, étudiants et enseignants ont protesté contre les retards accumulés dans le versement des bourses et des salaires. « Niger : les universités en grève en raison des retards de paiement de salaires », Radio France Internationale (RFI), 19 septembre 2016. Sans être exceptionnelles, ces grèves signalent une grogne montante des fonctionnaires.Hide Footnote Comme leurs homologues tchadiens, les responsables nigériens se plaignent de devoir supporter l’essentiel de la charge financière de la guerre contre l’insurrection.[fn]Entretien de Crisis Group, haut responsable sécuritaire, Niamey, mai 2016. Le Niger reçoit cependant une assistance financière de son voisin nigérian, comme l’a reconnu le président Issoufou en février 2017. D’après la deuxième loi budgétaire rectificative d’octobre 2015, le Nigéria et l’Arabie saoudite ont apporté respectivement 20 et 18 milliards de francs CFA (32 et 30 millions d’euros) d’appui budgétaire direct, soit un peu moins que l’Union européenne (24 milliards de francs CFA, ou 37 milliards d’euros), « pour le contexte pré-électoral et sécuritaire ». Entretien de Crisis Group, représentant d’un bailleur de l’Etat nigérien, Niamey, mai 2016. « Niger – Mahamadou Issoufou : ‘Entre les terroristes et nous, c’est une lutte à mort’ », Jeune Afrique, 14 février 2017.Hide Footnote

L’engagement du Niger contre Boko Haram soumet également le système judicaire à de fortes pressions. Le nombre de prisonniers en lien avec Boko Haram est passé d’une centaine fin 2014 à plus de 1 200 en 2016 et près de 1 700 début 2017.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre de l’administration pénitentiaire, Niamey, mai 2016 ; membre des forces de sécurité, Niamey, février 2017. La population carcérale du Niger, estimée à 7 116 détenus dont 3 845 en attente de jugement en 2013, est passée à 8 525, dont 5 115 en attente de jugement en novembre 2015. L’augmentation est essentiellement due aux arrestations liées à l’insurrection de Boko Haram. Le nombre de détenus dans la seule prison de Kollo, l’un des trois principaux sites d’incarcération des suspects venus de la région de Diffa, est passé de 300 à 9 191 entre avril et septembre 2015. « Country Report on Human Rights Practices, Niger, 2013 », Département d’Etat américain, p. 3 et « Country Report on Human Rights Practices, Niger, 2015 », p. 2.Hide Footnote Face à cette explosion du nombre de dossiers et à la faiblesse des moyens financiers et humains, les fonctionnaires de la justice ne sont pas en mesure d’assurer le suivi des enquêtes. Or la grande majorité des détenus a été arrêtée sur simple dénonciation, et les dossiers sont souvent minces, voire vides.[fn]Certains dossiers comportent seulement le nom et le prénom du détenu. Entretien de Crisis Group, membre des forces de sécurité, Niamey, mai 2016.Hide Footnote De l’aveu même de certains acteurs du système judiciaire ou sécuritaire, la majorité des détenus n’ont qu’un lien ténu avec le mouvement insurrectionnel.[fn]Les accusations de collusion avec Boko Haram permettent ainsi de régler des comptes personnels, de se débarrasser d’un voisin encombrant, d’un rival commercial voire, dans un cas rapporté à Crisis Group, d’un mari jaloux. Selon certaines sources sécuritaires, les dénonciations abusives constitueraient la majorité des cas. Entretiens de Crisis Group, administrateur civil, Diffa, et membre des services de sécurité, Niamey, mai 2016.Hide Footnote Cette situation suscite de nombreuses frustrations parmi les détenus et leurs proches.[fn]Certaines communautés comme les Boudouma s’estiment abusivement visées par les arrestations. Entretiens de Crisis Group, membres de la communauté Boudouma, Diffa et Niamey, mai 2016.Hide Footnote

Les détenus ont une faible connaissance de leurs droits et sont, pour l’essentiel, dépourvus de moyens pour assurer leur défense. La loi sur le contre-terrorisme autorise la prolongation de la détention préventive pendant deux ans.[fn]La loi du 11 mars 2011 a précisé l’organisation et les compétences des juridictions en matière de lutte contre le terrorisme. Elle définit les différents actes de terrorisme, indique les peines encourues et institue à Niamey un pôle judiciaire spécialisé. Journal officiel de la République du Niger, 11 mars 2011, p. 505-510. Cette loi a été modifiée et précisée par différentes ordonnances, notamment celle de janvier 2016 sur le financement du terrorisme. Cependant, aucun détenu soupçonné de lien avec Boko Haram n’a encore été jugé alors que certains sont incarcérés depuis 2012. Document interne d’une organisation internationale de défense des droits humains consulté par Crisis Group, septembre 2016.Hide Footnote Certains s’inquiètent du mélange explosif en milieu carcéral d’un petit nombre de militants convaincus par la cause jihadiste et de centaines de personnes arrêtées abusivement, et craignent que les prisons deviennent des lieux de radicalisation.[fn]Entretien de Crisis Group, agent des Nations unies, Dakar, avril 2016.Hide Footnote Les autorités pénitentiaires, conscientes de ce problème, ont d’ailleurs mis sous surveillance ou à l’isolement quelques détenus soupçonnés de prêcher et de recruter en milieu carcéral.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire de l’administration pénitentiaire, Niamey, mai 2016.Hide Footnote Cette politique d’isolement n’est pas adéquate étant donné le nombre important et croissant de détenus.

Certains s’inquiètent du mélange explosif en milieu carcéral d’un petit nombre de militants convaincus par la cause jihadiste et de centaines de personnes arrêtées abusivement, et craignent que les prisons deviennent des lieux de radicalisation.

Les rapports compliqués et parfois conflictuels entre le politique et le militaire ne favorisent pas l’effort de guerre.[fn]Le Niger a connu quatre coups d’Etat et plusieurs mutineries depuis son indépendance en 1960. Rapport de Crisis Group, Niger : un autre maillon faible, op. cit., p. 21-24.Hide Footnote L’arrestation d’officiers supérieurs accusés de fomenter un putsch en décembre 2015, à quelques semaines de l’élection présidentielle, illustre ces tensions récurrentes.[fn]Cette arrestation est d’ailleurs en partie liée aux opérations contre Boko Haram. L’un des officiers accusés de fomenter le coup d’Etat était en charge du déploiement de l’aviation. Il aurait refusé d’envoyer des hélicoptères à Diffa, par manque de pièces de rechange selon certains, parce qu’il préparait le coup d’Etat selon d’autres. Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Niamey, mai 2016.Hide Footnote Alors que l’Etat consacre une part croissante de ses ressources aux forces de défense et de sécurité (FDS), des rumeurs de mauvaise gestion, en particulier des fonds alloués aux efforts dans la région de Diffa, agitent l’armée. Elles seraient à l’origine du remplacement de l’ancien ministre de la Défense peu après la réélection du président Issoufou.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), Niamey, mai 2016.Hide Footnote Elles attisent des rancœurs et des frustrations, notamment parmi ceux qui se trouvent en première ligne de la lutte contre le Boko Haram.[fn]Entretien de Crisis Group, cadre gouvernemental, Niamey, octobre 2016.Hide Footnote Le revers subi par l’armée à Bosso début juin 2016 aurait ainsi nourri une vague de mécontentement contre la hiérarchie militaire, accusée par les hommes du rang de détourner les moyens mis à disposition par l’Etat.[fn]Plusieurs dizaines d’éléments, officiers et hommes de troupe, auraient été radiés de la liste des cadres de l’armée parce qu’ils avaient fui ou n’avaient pas été à la hauteur pendant l’offensive de Boko Haram sur Bosso, ou pour avoir exprimé ouvertement leur colère face à l’incapacité de la hiérarchie militaire. Courriels de Crisis Group, officier de sécurité, juillet 2016.Hide Footnote

La guerre contre Boko Haram a également mis en évidence la dépendance du Niger vis-à-vis de l’armée tchadienne sans laquelle les FDS auraient sans doute encore plus de difficultés à endiguer l’avancée des combattants. L’armée nigérienne a certes renforcé son dispositif dans la région de Diffa après l’attaque de Bosso mais des incursions attribuées à des groupes terroristes venus du Mali en octobre et novembre 2016 ont précipité le redéploiement d’une partie de ces effectifs vers le Nord-Ouest.[fn]Dès la chute du président libyen Kadhafi en 2011, le Niger a renforcé ses effectifs dans le Nord du pays, notamment à travers l’opération Malibéro. Rapport de Crisis Group, Niger : un autre maillon faible, op. cit., p. 39 et suivantes.Hide Footnote Le Niger peine à faire face à l’ensemble des menaces auxquelles il est confronté sur ses différentes frontières.

IV. Diffa et le lac, deux espaces durablement affectés

L’insurrection a pour le moment beaucoup moins affecté le Niger que le Nigéria et le Cameroun. Le conflit est resté limité au Sud-Est, et en réalité à sa portion méridionale toute tournée vers le Borno, cœur historique de l’insurrection.[fn]Contrairement aux spéculations qui avaient circulé en 2015, notamment autour des émeutes suscitées à Niamey et Zinder par la participation du président Issoufou à l’hommage aux victimes de l’attentat contre le journal Charlie Hebdo, Boko Haram n’est pas encore parvenu au Niger à sortir de la zone d’influence de Maiduguri. Quelques arrestations ont bien eu lieu à Zinder et Maradi, mais elles concernent vraisemblablement des trafiquants en affaires avec des envoyés de Boko Haram, pas des militants. Entretien de Crisis Group, officier de sécurité, Niamey, mai 2016. La présence de complices présumés de Boko Haram près de Maradi, la troisième ville du Niger en plein pays haoussa, arrêtés en février 2017, pourrait témoigner d’une tentative d’essaimage de l’organisation loin de ses bases. « Madarounfa/Maradi : des présumés complices de Boko Haram mis aux arrêts », Aïr Info, 4 février 2017.Hide Footnote Cette région est dans un état inquiétant et ses populations éprouvées par deux années de guerre.

A. Un état d’urgence qui se prolonge

L’état d’urgence, décrété dans la région de Diffa le 10 février 2015, est toujours en vigueur.[fn]Le Parlement réuni en session extraordinaire a autorisé de son côté les Forces armées nigériennes à poursuivre Boko Haram au Nigéria dans le cadre de la force régionale.Hide Footnote Il s’accompagne de mesures restrictives qui visent à tarir les ressources financières de Boko Haram et à prévenir son expansion sur le territoire nigérien. Les autorités ont interdit la commercialisation du poivron et la pêche du poisson sur le lac Tchad, deux ressources qui alimentent, selon elles, les caisses du mouvement. Un couvre-feu a été imposé et les motos, utilisées dans les attaques rapides depuis la frontière, sont proscrites.[fn]La moto est une source de revenus pour les kabou-kabou (conducteurs de taxi-motos), généralement de jeunes hommes peu éduqués et sans alternatives pour gagner leur vie.Hide Footnote Ces mesures ont été complétées par la fermeture de marchés soupçonnés d’alimenter les insurgés.[fn]Comme à Gagamari, à l’ouest de Diffa près de la Komadougou, en mai 2016 ou encore à Kindjaidi, au nord-est de Diffa plus près des rives du lac Tchad en octobre 2016.Hide Footnote

Le Tchad et le Cameroun ont pris des dispositions similaires mais plus tardivement et surtout de manière moins systématique et restrictive.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Il est difficile de mesurer l’efficacité de ces mesures.[fn]Les attaques de Boko Haram pour voler de la nourriture attestent d’un certain impact mais elles ont également lieu dans les pays dont le système d’interdiction est moins draconien.Hide Footnote Au-delà de Boko Haram, elles pénalisent une région entière, laissant des dizaines de milliers de personnes sans activité ni revenu, et plongeant les populations dans la dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure. Elles nourrissent les rancœurs envers les autorités. A se prolonger ainsi, les blocus risquent de pousser d’autres jeunes Nigériens vers Boko Haram, l’un des rares employeurs de la zone.

A se prolonger ainsi, les blocus risquent de pousser d’autres jeunes Nigériens vers Boko Haram, l’un des rares employeurs de la zone.

Par ailleurs, le gouvernement a organisé le déplacement massif des populations dans l’espoir de couper Boko Haram des civils qui soutiennent, de manière volontaire ou non, l’insurrection.[fn]Dès fin 2014, lors de l’afflux de réfugiés fuyant l’avancée de Boko Haram dans les districts nigérians de Mobbar et d’Abadam, de nombreux villages le long de la rive nigérienne de la Komadougou avaient été évacués et relocalisés le long de la route nationale 1 (RN1).Hide Footnote  En mai 2015, peu après le revers subi par les militaires nigériens dans l’île de Karamga, les autorités procèdent au déplacement brutal et précipité de l’ensemble des populations résidentes dans la partie nigérienne du lac Tchad, soit 81 villages administratifs et des centaines de hameaux.[fn]Mémorandum des représentants des communautés kanouri et boudouma au ministre de l’Intérieur, Diffa, 16 septembre 2016.Hide Footnote Des dizaines de milliers de personnes doivent laisser derrière elles l’essentiel de leurs biens, notamment des milliers de têtes de bétail.[fn]« Déplacement forcé des populations des îles du lac Tchad au Niger. Rapport de la mission d’observation de la situation humanitaire et des droits de l’Homme à Diffa et N’Guigmi », Alternatives Espaces Citoyens, mai 2015.Hide Footnote

Près de la Komadougou, des villages dans les zones soupçonnées de collaborer avec Boko Haram sont également déplacés.[fn]C’est le cas en mai-juin 2016 de sept villages situés dans la commune de Chétimari, à l’ouest de Diffa. Des notables locaux estiment que le refus des villages de se déplacer atteste du soutien apporté à Boko Haram, confirmant la nécessité de la mesure. Entretien Crisis Group, chef de canton de la région de Diffa, mai 2016.Hide Footnote En théorie, ces dernières relocalisations sont volontaires, mais dans les faits, les populations, pressées par les autorités qui annoncent l’imminence d’opérations militaires, n’ont guère le choix. En septembre 2016, la région de Diffa comptait plus de 300 000 personnes déplacées par le conflit, dont près de 118 000 réfugiés nigérians.[fn]« Niger Factsheet », Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCR), septembre 2016.Hide Footnote La majorité d’entre elles sont réparties sur divers sites spontanés le long de la route nationale 1 (RN1) ou dans des camps de réfugiés, ou installées parmi les populations nigériennes avec lesquelles elles ont des liens de parenté.[fn]La mise en place de camps officiels, acceptée tardivement par les autorités nigériennes, n’a pas vraiment fonctionné. La plupart des déplacés et des réfugiés ont préféré rester le long de la RN1, à portée à la fois de l’aide humanitaire et de la Komadougou ou du lac Tchad, dans l’espoir de reprendre leurs activités. Entretiens de Crisis Group, acteurs de l’aide issus des ONG et des organisations onusiennes, Niamey, mai, octobre 2016.Hide Footnote Ces déplacés restent mobiles au gré des attaques de Boko Haram ou en fonction de la disponibilité de l’aide humanitaire.

La relocalisation des populations déplacées [...] n’est pas non plus exempte de calculs ou d’instrumentalisation politique.

La relocalisation des populations déplacées, justifiée par des arguments sécuritaires visant à couper Boko Haram du soutien qu’il trouverait parmi les populations lacustres, n’est pas non plus exempte de calculs ou d’instrumentalisation politique, dans un contexte de concurrence pour l’accès aux îles du lac et à leurs ressources. Certains acteurs, en particulier des chefs communautaires, qui ont des intérêts fonciers à l’intérieur du lac Tchad, encouragent ainsi la relocalisation des populations lacustres, en particulier boudouma, dans les camps à proximité de Kablewa vers l’intérieur et notamment sur le site officiel de Sayam Forage.

L’assistance aux populations déplacées pose des défis majeurs aux autorités et aux acteurs de l’aide. Si la dispersion de la majorité des déplacés le long de la RN1 facilite l’action des humanitaires, la forte insécurité gène le ciblage de l’aide et certaines zones demeurent d’un accès compliqué (Nord-Est de Nguigmi, bord du lac, communes de Toumour et Bosso). Une partie des populations déplacées sont d’ailleurs suspectées par les autorités locales comme par beaucoup d’habitants de Diffa de soutenir Boko Haram, voire de détourner l’aide à son profit.

Les distributions se font dans des conditions incertaines et les rumeurs de détournements, en particulier dans les zones à risque et peu accessibles, sont fréquentes.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires et de la société civile, Niamey et Diffa, mai, octobre 2016.Hide Footnote La difficulté de distinguer entre population hôte, refugiés nigérians et déplacés ou retournés nigériens a posé problème aux acteurs de l’aide, dont le travail repose sur des catégories opérationnelles et techniques figées. Ces derniers ont peiné à identifier clairement les bénéficiaires. Par pragmatisme, ils ont renoncé à opérer de telles distinctions et se concentrent dorénavant sur l’identification et l’accès aux plus vulnérables quelle que soit leur origine.

B. Au-delà de Boko Haram : accès aux ressources et tensions intercommunautaires

L’enracinement du conflit attise le risque de tensions intercommunautaires et renforce une tendance à la création de milices, en particulier dans la zone du lac Tchad. Les tensions entre communautés pour l’accès aux ressources locales se sont récemment aggravées, conséquence de l’arrivée de Boko Haram dans la partie septentrionale du bassin du lac à partir d’avril 2015 et des mesures contre-insurrectionnelles qui ont suivi. Le déplacement massif de populations organisé par les autorités a aiguisé les rivalités, notamment autour du contrôle du bétail.

D’un côté, les bouviers peul et arabes mohamides accusent les populations lacustres, en particulier les Boudouma, d’être des alliés de Boko Haram et de participer aux vols de bétail (et aux rapts de femmes).[fn]Dans un rapport envoyé aux autorités en juin 2016 sur la situation pastorale dans la région de Diffa, l’Association pour la redynamisation de l’élevage au Niger (AREN), basée à Diffa, proche des communautés peul, écrit : « le conflit met en face à face les communautés peules et arabes d’un côté contre celle des Boudouma dont la frontière avec Boko Haram n’est pas perceptible. Il est fortement établi que la quasi-totalité des membres de la communauté boudouma sont membres de Boko Haram avec lequel il ne peut y avoir des négociations ». « Situation pastorale dans la région de Diffa », p. 5.Hide Footnote Une remobilisation de la milice peul, qui avait combattu aux côtés des forces nigériennes la rébellion toubou dans les années 1990, s’est engagée en 2016 et a débouché sur des affrontements meurtriers dans le bassin du lac.[fn]Entretien de Crisis Group, membre de la milice peul, Diffa, octobre 2016.Hide Footnote Les communautés boudouma et kanouri accusent des chefs peul d’instrumentaliser la situation pour constituer des milices privées et, sous couvert d’appuyer les forces de sécurité contre Boko Haram, saisir les richesses du lac, notamment en organisant un juteux trafic de bétail, et évincer les communautés rivales. Dans un mémorandum adressé en septembre 2016 au ministre de la Justice, des représentants kanouri et boudouma tiennent les éleveurs peul ou mohamides pour responsables de la mort de 39 membres de leurs communautés et du vol de plus de 3 000 têtes de bétail.[fn]Mémorandum des représentants des communautés kanouri et boudouma au ministre de l’Intérieur, Diffa, 16 septembre 2016.Hide Footnote

Les autorités locales se sont d’abord accommodées de ces supplétifs opposés aux populations lacustres soupçonnées de lien avec Boko Haram. Elles ont « fait semblant de ne pas voir ».[fn]Entretien de Crisis Group, responsable militaire, Niamey, mai 2016. Les autorités auraient initialement toléré voire encouragé la circulation de cette milice sur le lac et la création d’au moins deux bases sur le lit du lac, près des villages de Féféwa et Ngoréa. Entretiens de Crisis Group, membres de la communauté boudouma, Niamey et Diffa, octobre 2016.Hide Footnote Les forces de sécurité et des notables locaux sont même accusés d’avoir facilité l’acquisition par cette milice d’armes automatiques, mais rien de crédible ne permet de le confirmer.[fn]Entretiens de Crisis Group, expert sécuritaire, Niamey et membres de la communauté boudouma, Niamey et Diffa, octobre 2016.Hide Footnote Par ailleurs, après de violents incidents en mai et juin 2016, les autorités, en particulier le gouvernorat de Diffa, ont changé d’approche, tentant de résoudre de façon plus pacifique ces différends et de décourager les mobilisations miliciennes.[fn]Le gouvernorat a organisé des rencontres entre les communautés et favorisé, voire forcé, la signature d’un accord à Kablewa le 9 juillet 2016. Une caravane de la paix a ensuite sillonné les terroirs boudouma et peul afin de calmer les esprits. La situation reste néanmoins tendue et certains regrettent déjà que l’administration peine à respecter les engagements pris, notamment sur la compensation du bétail volé ou les procédures judiciaires visant les auteurs des violences. Entretiens de Crisis Group, représentants des communautés peul et boudouma, Diffa, octobre 2016.Hide Footnote Le déploiement d’importants contingents nigériens et surtout tchadiens sur les rives nigériennes du lac fin juin 2016 ont rendu la présence d’une milice locale moins utile contre Boko Haram.[fn]Les autorités nigériennes ont envisagé d’armer des groupes d’autodéfense pour repousser Boko Haram, en particulier après l’attaque de Bosso, début juin 2016. Avec la reprise en main des opérations militaires et le retour des militaires tchadiens, elles semblent avoir renoncé, au moins provisoirement, à ce projet controversé au sein de l’élite politico-militaire de Niamey. Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire et officier supérieur nigériens, Niamey, octobre 2016.Hide Footnote

Si elle ne prend pas en compte les dimensions locales de la violence, la lutte contre Boko Haram peut s’avérer contre-productive et accentuer les conflits intercommunautaires, facilitant l’implantation de formes de contestations radicales.

Par sa présence réelle ou imaginaire, Boko Haram offre peut-être aux Boudouma une revanche historique sur les autres communautés, contraintes de s’éloigner du bassin du lac.[fn]C’est l’hypothèse défendue, concernant les Boudouma dans la partie camerounaise du lac, par Christian Seignobos. « Tout comprendre de la stratégie des terroristes de Boko Haram », Le Monde, 20 avril 2016.Hide Footnote La présence boudouma au sein du mouvement est admise par des responsables de la communauté, qui rejettent néanmoins l’idée d’une adhésion massive.[fn]Entretien de Crisis Group, Diffa, mai 2016, Niamey, mai 2016.Hide Footnote De jeunes Boudouma s’improviseraient guides, mariniers, receleurs ou même combattants pour Boko Haram. Il importe d’être prudent et d’éviter la stigmatisation d’une communauté entière, d’autant que celle-ci est ultra-minoritaire, ne bénéficie pas d’une chefferie administrative et est peu entendue par les autorités. Si elle ne prend pas en compte les dimensions locales de la violence, la lutte contre Boko Haram peut s’avérer contre-productive et accentuer les conflits intercommunautaires, facilitant l’implantation de formes de contestations radicales.[fn]Rapport spécial de Crisis Group, Exploiting Disorder: al-Qaeda and the Islamic State, 14 mars 2016.Hide Footnote

Au-delà des tensions entre Peul et Boudouma, le climat actuel pourrait alimenter une course intercommunautaire à la reconnaissance. C’est peut-être ainsi qu’il faut interpréter l’annonce, en septembre 2016, de la formation dans le Nord de la région de Diffa du Mouvement pour la justice et la réhabilitation du Niger (MJRN), qui se dit l’héritier de la rébellion toubou des années 1990, dénonce la négligence persistante dont les Toubou seraient victimes et menace les autorités d’actions armées.[fn]Un certain Adam Tcheke Koudigan est apparu comme président par intérim du mouvement et successeur du chef rebelle toubou Barka Wardougou, qui avait dirigé dans les années 1990 une première rébellion toubou, les Forces armées révolutionnaires du Sahara, et qui est décédé en juillet 2016. Une source proche des autorités nigériennes n’y voit qu’un « coup médiatique ». « Un groupe armé inconnu menace d’attaquer le Niger », Agence France-Press (AFP), 7 septembre 2016.Hide Footnote Par ailleurs, la constitution du lac Tchad en zone grise durable peut ouvrir la voie à d’autres entreprises politico-militaires Des militaires tchadiens déserteurs, dont notamment un officier de haut rang, se seraient installés sur le lac côté nigérien et auraient établi une alliance de circonstance avec Boko Haram.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, analyste de la sécurité, Niamey, juillet 2016 ; source sécuritaire tchadienne, N’Djamena, septembre 2016. La réalité des défections tchadiennes et l’identité des protagonistes, dont l’officier qui mènerait les renégats, restent sujettes à caution.Hide Footnote

C. Une nouvelle fraction jihadiste dans le bassin du lac Tchad ?

Affaibli par l’offensive des Etats riverains du lac Tchad, Boko Haram est entré dans une phase de transformation et le Niger est en première ligne dans ce processus. Les tensions au sein de l’organisation, attestées depuis longtemps, semblent avoir abouti à une franche division. La rupture a probablement eu lieu en mai 2016, lorsque Mamman Nur, un ancien proche de Mohamed Yusuf, et le propre fils de Yusuf, Habib, un temps le porte-parole de Boko Haram sous le pseudonyme d’Abou Moussab al-Barnawi, ont quitté en hâte une réunion de la shura, le conseil de direction du mouvement, dans la forêt de Sambisa, au cœur de l’Etat du Borno.[fn]Mamman Nur est de père kanouri et de mère arabe shuwa. Certains lui prêtent une origine camerounaise ou tchadienne. Il a brièvement étudié au Borno State College of Agriculture et il a été proche de Mohamed Yusuf. Selon les services de sécurité nigérians et américains, il serait impliqué dans l’attentat contre l’ONU à Abuja en 2011. Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Boko Haram et le terrorisme islamiste au Nigéria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ? », Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po, juin 2012, p. 18 ; et « Boko Haram : l’hydre islamiste dans la tourmente », Le Point Afrique, 25 août 2016. Courriel de Crisis Group, responsable de l’Izala ayant connu Nur à Maiduguri, 12 juillet 2016. Entretien de Crisis Group, diplomate, Dakar, 28 juin 2016.Hide Footnote

L’aile menée par Shekau, le chef historique du mouvement, s’est arc-boutée sur la forêt de Sambisa et les monts Mandara, vers la frontière camerounaise. Quant à Nur et al-Barnawi, ils ont rallié ou pris le contrôle d’un certain nombre de groupes de combattants de Boko Haram, par exemple sur le lac Tchad, une partie de ses rives et le long de la Komadougou. La démarcation n’est cependant pas totalement claire entre les deux factions, notamment dans le Nord-Ouest de l’Etat du Borno, près de la frontière nigérienne et sur le lac, où Shekau aurait encore des partisans et où des incidents les auraient opposées.[fn]« Nigeria : Boko Haram déchiré par des combats entre factions rivales », Jeune Afrique, 7 septembre 2016.Hide Footnote Il est en revanche établi que l’aile Nur/al-Barnawi bénéficie d’un lien privilégié avec l’Etat islamique (EI). Seules ses opérations ont récemment été couvertes par les médias de l’EI.[fn]« 35 apostats tués et 70 autres blessés parmi les forces du Niger et du Nigéria au sud-est du Niger », Communiqué de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest, Amaq (organe de propagande de l’EI), 4 juin 2016.Hide Footnote Al-Barnawi a par ailleurs été officiellement désigné chef de la branche de l’EI en Afrique subsaharienne en août 2016.[fn]« Boko Haram in Nigeria: Abu Musab al-Barnawi named as new leader », BBC News, 4 août 2016. L’arrestation récente d’al-Barnawi reste à confirmer. Une confusion est possible avec un jihadiste homonyme, Khaled al-Barnawi, arrêté en avril 2016.Hide Footnote Mais après les revers subis à Syrte en Libye, l’EI semble moins en mesure d’apporter une aide déterminante à ses alliés du lac Tchad.[fn]Une source sécuritaire crédible mentionne cependant des traces récentes de transferts d’argent, sans précision de montants, de la péninsule arabique vers la faction Nur/al-Barnawi. Entretien de Crisis Group, expert sécuritaire occidental, Abuja, janvier 2017.Hide Footnote

Nur et al-Barnawi ont largement expliqué leur désaccord avec Shekau, dénonçant sa non-obéissance à l’EI, sa cupidité, l’échec de sa stratégie, sa violence contre des musulmans, et l’accusant d’avoir fait exécuter nombre de ses critiques au sein de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, individus natifs de Nguigmi et de Maïné Soroa, Diffa, octobre 2016. « Sur le plan religieux, [Shekau] a modifié les préceptes. Par exemple, il dit que si en cas de force majeure, un musulman se trouve contraint de se trouver en terre non musulmane, il devient de facto mécréant. Il avait ainsi répondu à Mallam Moustapha qui lui avait posé la question. C’est le cas des habitants de certains villages à côté de nous où flottait le drapeau de notre organisation, qui ont fui des attaques de certains de nos compagnons égarés. » Extrait d’enregistrement sonore attribué à Mamman Nur, traduit du kanouri par Crisis Group, date inconnue.Hide Footnote Cette faction, plus internationalisée et au fait des difficultés des autres mouvements jihadistes, tenterait de repenser les méthodes de combat et de rompre avec la stratégie d’extrême violence de Shekau. Evitant d’attaquer les civils et de mener des attaques-suicides, elle a conduit en 2016 des opérations audacieuses, notamment à Bosso en juin ou les contre-offensives contre Mallam Fatori en septembre et Gashagar en octobre, qui ont semé la panique parmi les soldats de la FMM.[fn]Documents militaires confidentiels obtenus par Crisis Group, octobre 2016.Hide Footnote Cette faction serait aussi engagée dans une nouvelle tentative vers l’ouest, le long de la Komadougou, dans l’Etat nigérian de Yobe. Mais comme Shekau, bousculé dans la forêt de Sambisa par les troupes nigérianes, elle subit les bombardements réguliers de la FMM.[fn]Au moment de la rédaction de ce rapport, la FMM était en phase de préparation active d’une opération militaire majeure pour chasser les différents groupes de Boko Haram des îles nigériennes et nigérianes du lac. Document sécuritaire consulté par Crisis Group, janvier 2017.Hide Footnote

Autour du lac, sur un territoire difficile à contrôler, propice aux trafics, dans le voisinage immédiat du Niger, s’est donc constitué un groupe dynamique, capable d’innovations tactiques. Par ailleurs, sa rhétorique en rupture avec Shekau pourrait séduire au sein de la population locale. Beaucoup sont las des excès de Boko Haram mais restent sensibles à son discours religieux, surtout quand il critique la corruption et appelle à l’instauration de la Charia pour assainir la société.

V. Sortir de la contre-insurrection

L’Etat nigérien, avec l’aide de ses partenaires, doit adapter sa stratégie contre-insurrectionnelle à une crise qui s’installe dans la durée. Le recul militaire de Boko Haram, bien que réel, ne signifie pas la défaite et la fin du mouvement. La reddition d’une cinquantaine d’éléments de Boko Haram fin décembre 2016 est encourageante.[fn]Ces éléments sont entrés en contact avec les autorités nigériennes près de Gashagar, à la frontière nigériane, autour du 21 décembre, et leur reddition a été négociée. Courriel de Crisis Group, officier de sécurité, 21 décembre 2016 et « Niger : des jeunes combattants de Boko Haram se sont rendus », Jeune Afrique, 28 décembre 2016.Hide Footnote Comme au Tchad voisin, il est possible que des dizaines de militants du mouvement suivent cet exemple, en particulier parmi ceux qui ont été contraints de rejoindre l’insurrection ou qui y voyaient une occasion de s’enrichir.[fn]Dès les mois d’octobre et de novembre 2016, des sources humanitaires font mention de redditions de petits groupes d’insurgés dans la région de Diffa. Courriels de Crisis Group, responsable humanitaire, décembre 2016.Hide Footnote Cependant, les éléments les plus radicaux restent déterminés à se battre, comme l’atteste l’attaque, le 31 décembre 2016, du poste militaire de Barwa, situé en bordure du lac Tchad, à 90 kilomètres de Diffa.[fn]En janvier 2017, deux médiateurs civils ont aussi été assassinés dans la région de Diffa par des insurgés de Boko Haram ayant feint de négocier leur reddition. Courriels de Crisis Group, officier de sécurité, janvier 2017.Hide Footnote

L’insurrection jihadiste, vaincue ou non, va laisser des marques durables dans la région. Elle y a profondément perturbé l’économie, forcé les populations à des déplacements massifs, modifié les équilibres inter et intracommunautaires et, parfois, approfondi le fossé entre certaines communautés, notamment lacustres, et l’Etat. Ce dernier doit dès lors développer une stratégie ambitieuse visant autant à consolider les acquis militaires qu’à remédier à l’impact négatif du conflit sur la région de Diffa.

A. Une approche sécuritaire et politique

1. Des forces de sécurité mieux encadrées

Le gouvernement devrait mettre en œuvre une politique de meilleure gouvernance et de contrôle des fonds investis dans la lutte contre Boko Haram. Pour cela, il devrait encourager la Haute autorité de lutte contre la corruption et les infractions assimilées (Halcia), créée par le président Issoufou qui en préside le conseil consultatif, à enquêter sur l’utilisation de ces fonds et veiller à prévenir l’« affairisme » des porteurs d’uniforme. Les relations entre les dirigeants politiques et la haute hiérarchie militaire constituent au Niger une question particulièrement sensible dont dépend l’équilibre de la république.[fn]Rapport de Crisis Group, Niger : un autre maillon faible, op. cit.Hide Footnote Les responsables politiques hésitent, de manière compréhensible, à s’aventurer sur cette question. Cependant, alors que les fonds alloués à la défense sont en pleine expansion, ils se doivent d’étendre progressivement à l’institution militaire leur effort de contrôle de l’usage des fonds publics. La crédibilité et la consolidation de la VIIème république nigérienne se joue sur cette question.

En contrepartie de cet effort de transparence, les partenaires du Niger devraient augmenter leur aide financière et contribuer directement à alléger le fardeau d’une guerre que le pays ne peut financer seul. Ils devraient également encourager l’UA à accélérer le décaissement de l’aide fournie par l’Union européenne aux Etats participant à la FMM. De leur côté, les forces de défense, en acceptant de voir leur gestion soumise à un contrôle accru, gagneraient en crédibilité. Les troupes déployées à Diffa pourraient recevoir des moyens logistiques renforcés, notamment dans le domaine de la médecine de guerre et de l’assistance aux familles des soldats tombés au front.[fn]Plusieurs sources militaires soulignent les carences de l’armée nigérienne dans la prise en charge des blessés de guerre. Entretiens de Crisis Group, militaires nigériens et occidentaux, Zinder et Niamey, mai et septembre 2016.Hide Footnote

Les forces de défense ont commis des abus contre les civils soupçonnés de collaborer avec les insurgés mais, de l’avis de la plupart des spécialistes consultés par Crisis Group, l’armée nigérienne s’est mieux comportée que ses homologues de la FMM. Les autorités doivent renforcer leur surveillance et lutter contre les abus en engageant des procédures disciplinaires en cas d’exaction et pénales en cas de crimes graves.[fn]Comme ce fut le cas récemment avec le déplacement d’un officier responsable de la prison de Diffa. Entretien de Crisis Group, cadre originaire de Diffa, Niamey, octobre 2016.Hide Footnote La nomination en juin 2016 d’un gouverneur civil à la tête de la région de Diffa, par ailleurs docteur en droit et expert en gestion décentralisée, est un signe positif qui indique que les autorités de Niamey ne veulent pas laisser Diffa aux seules mains des forces de défense.[fn]La nomination de ce gouverneur, étranger à la région et issu du sérail politique de Niamey, a suscité des réserves à Diffa. Entretiens de Crisis Group, individus originaires de la région de Diffa, Niamey et Diffa, octobre 2016.Hide Footnote

Par ailleurs, si les comités de vigilance sont moins développés au Niger qu’au Nigéria et au Cameroun, la tentation de les armer dans les moments difficiles, comme lors de l’attaque de Bosso en juin 2016, est réelle. Les forces de sécurité du Niger devraient y résister mais aussi limiter l’usage des comités de vigilance. Ils constituent des auxiliaires utiles dans la collecte de renseignement mais ne devraient pas prendre un rôle actif dans la contre-insurrection. Il faut également veiller à ce que ces groupes n’alimentent pas, par leurs actions ou les informations qu’ils fournissent, des tensions intra et intercommunautaires existantes. Si l’affaiblissement de Boko Haram se confirme, il faudra démobiliser ces groupes, éventuellement en intégrant certains de leurs membres aux forces de sécurité locale. Cela nécessitera de mettre sur pied une politique de professionnalisation, ces comités étant constitués pour l’essentiel de volontaires sans formation.

2. Une approche politique de la résolution des conflits locaux

Le maintien en détention de centaines de Nigériens (résidents et retournés) qui ont soutenu d’une manière ou d’une autre Boko Haram n’est pas tenable à long terme. Pas plus que n’est envisageable l’élimination des dizaines de milliers de Nigériens qui ont à un moment ou à un autre manifesté de la sympathie pour le mouvement ou y ont adhéré sous la contrainte. Le Niger peut s’inspirer de l’exemple récent du Tchad et permettre à ses ressortissants désireux de quitter Boko Haram de regagner leur pays, en créant un site de démobilisation et en établissant des politiques de réconciliation et de pardon pour tous ceux qui ne sont pas suspectés d’être impliqués dans des crimes de sang. Un tel programme est en cours d’élaboration et pourrait accélérer les démobilisations, en particulier de ceux qui ont rejoint Boko Haram en quête de gain facile et rapide. Il gagnerait à s’appuyer sur le travail de dialogue intra et intercommunautaire mis en place autour de l’université de Diffa avec le soutien des autorités régionales, de représentants de l’Etat et de partenaires internationaux.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs enseignants de l’université de Diffa, membre du conseil régional de Diffa, Diffa, mai, septembre 2016.Hide Footnote

En visite à Diffa le 27 décembre 2016, après la reddition d’une trentaine d’insurgés, le ministre de l’Intérieur Bazoum Mohamed a annoncé un programme d’amnistie et de réinsertion pour les anciens combattants de Boko Haram.[fn]Le ministre a déclaré notamment : « Nous allons leur garantir la sécurité, nous allons leur éviter la prison, nous allons leur éviter toute poursuite judiciaire. Et nous allons nous acheminer vers une forme de prise en charge ». « Le Niger lance un programme d’amnistie pour les déserteurs de Boko Haram », RFI, 29 décembre 2016.Hide Footnote Cette démarche doit être soutenue par les partenaires du Niger, notamment en ce qui concerne la mise en place et la supervision d’un ou plusieurs camps de transit annoncés par le ministre. Bien conçue et financée, cette politique de pardon et de réinsertion peut alimenter un cycle de démobilisation et de désarmement des insurgés et contribuer à refermer durablement les plaies.[fn]Cette politique ne peut être improvisée. Les premiers éléments de Boko Haram qui se sont rendus aux autorités à Diffa auraient été logés dans une maison louée sur les fonds du gouverneur de Diffa. Si le fait est avéré, l’Etat central et ses partenaires devront prendre rapidement le relai de cette initiative. Document sécuritaire consulté par Crisis Group, janvier 2017.Hide Footnote Mais elle ne doit pas négliger les victimes du mouvement, qui pourraient être frustrées par l’aide apportée à ceux qu’elles perçoivent comme des agresseurs.[fn]Les combattants mineurs pourraient être temporairement confiés à des familles d’accueil rémunérées pour faire face à cette charge supplémentaire. Un tel transfert de ressources pourrait faciliter l’acceptation locale de ceux qui ont rejoint Boko Haram lorsqu’ils étaient encore enfants.Hide Footnote L’Etat doit veiller également à mener une politique cohérente : il ne peut favoriser le pardon des déserteurs de Boko Haram tout en maintenant en prison des centaines de suspects qui n’ont pour beaucoup qu’un lieu ténu avec l’insurrection.

Les plans de démobilisation des militants de Boko Haram devront également prendre en compte la diversité des terroirs dans la région de Diffa. Le long de la Komadougou, en zone kanouri, où de nombreux jeunes ont rejoint le mouvement moins par conviction que par goût de l’aventure et appât du gain, il faut rompre avec l’atmosphère de délation et de suspicion qui divise les villages. Les autorités devraient concevoir des politiques de démobilisation, de pardon et de réintégration opérant une distinction entre les individus en fonction des raisons de leur adhésion au mouvement insurrectionnel. Les chefferies et notabilités religieuses devraient être associées à ce processus de médiation et de pardon et consultées sur les modalités de sa mise en place, ce qui les valoriserait mieux que la collecte de renseignements ou la délation.

Un plan de démobilisation sera insuffisant s’il ne s’accompagne pas de mesures visant à apaiser les tensions intercommunautaires autour de l’accès aux ressources.

Dans la zone du lac, un plan de démobilisation sera insuffisant s’il ne s’accompagne pas de mesures visant à apaiser les tensions intercommunautaires autour de l’accès aux ressources. Boko Haram s’est implanté en exploitant ces tensions et les a en retour aggravées, tout comme l’ont fait les politiques de contre-insurrection en fermant un temps les yeux sur le développement de milices à base ethnique. Il faut d’abord soutenir les efforts de médiation engagés par le gouverneur, qui peinent à faire sentir leurs effets dans la durée.[fn]Fin 2016, les membres des communautés boudouma et peul regrettaient la reprise des tensions dans le bassin du lac malgré les efforts de médiation engagés quelques mois plus tôt. De fait, les questions de fond, notamment autour du partage pacifié des ressources, n’ont pas été abordées. Entretiens de Crisis Group, membres des communautés peul et boudouma, Diffa, octobre 2016.Hide Footnote

A plus long terme, l’Etat doit démontrer ses capacités à réguler de manière pacifique les tensions autour des terres convoitées du bassin du lac Tchad. Pour éviter d’être perçu comme favorisant un groupe contre un autre, il ne doit pas imposer sa vision de manière autoritaire, mais offrir un cadre de médiation pacifique dans lequel les communautés concernées vont pouvoir discuter des modalités d’accès et de partage des ressources ; il reviendra ensuite aux autorités d’en garantir la pérennité et le respect.[fn]En août 2016, l’annonce d’un projet de location de 120 000 hectares de terres à une société saoudienne, décidé sans grande concertation, a suscité de vives critiques à l’égard du conseil régional et des autorités centrales. Entretiens de Crisis Group, membres de la société civile originaires de Diffa, Niamey et Diffa, octobre 2016 et document vidéo consulté par Crisis Group.Hide Footnote Il faut en effet concilier de façon équitable les intérêts des différentes communautés qui revendiquent un accès, même saisonnier, aux ressources lacustres. Une réforme de la chefferie pourrait aussi être envisagée pour les populations boudouma qui souffrent d’un déficit de représentation.[fn]La création d’une telle chefferie de groupement ou de canton pour mieux représenter les Boudouma ne serait pas une fin en soi mais un moyen de mieux garantir l’accès aux ressources ; elle devrait donc être négociée avec l’ensemble des communautés impliquées dans la gestion du lac et ne pas conduire à exclure des populations allochtones au profit de populations prétendument autochtones.Hide Footnote Pacifier et assurer l’équité dans l’accès aux ressources naturelles feront plus pour réduire l’influence de Boko Haram que les politiques de « dé-radicalisation » ou de « prévention de la violence extrémiste ».

B. Soulager la justice et préparer la réintégration des anciens insurgés

La multiplication des arrestations depuis février 2015 met le système judiciaire et carcéral nigérien sous pression. Dans les prisons, où des détenus attendent un hypothétique procès, se mélangent suspects arrêtés sur simple dénonciation et jihadistes convaincus. Elles peuvent devenir des lieux de recrutement des groupes armés qui rejettent l’autorité de l’Etat. Pour éviter cela, des mesures plus ambitieuses que l’isolement des prédicateurs les plus fervents sont nécessaires.[fn]En 2016, l’administration pénitentiaire a mis à l’isolement au moins un prédicateur lié à Boko Haram. Entretien de Crisis Group, membre de l’administration pénitentiaire, Niamey, mai 2016.Hide Footnote

Le Niger devrait renforcer les moyens alloués au système judicaire afin d’assurer un meilleur traitement des dossiers en lien avec Boko Haram. En particulier, les juges devraient exiger des services de sécurité arrêtant des suspects sur dénonciation qu’ils constituent un dossier suffisamment étayé pour justifier un transfert à Niamey. L’Etat devrait renforcer les moyens des services chargés des enquêtes dans la région de Diffa et encourager les organisations de la société civile et leurs partenaires à apporter une assistance juridique aux détenus afin d’assurer un traitement plus rapide et équitable de leurs dossiers. Cela permettrait d’accélérer la libération des personnes arrêtées à tort et de celles qui n’ont commis que des infractions mineures, par exemple des petits trafics avec les insurgés.

Enfin, si l’Etat nigérien mérite d’être soutenu dans son effort contre Boko Haram, il doit résister à la tentation de l’instrumentalisation politique des outils de lutte contre l’extrémisme violent. Les lois contre le terrorisme ne doivent pas servir à mettre un terme au débat sur l’état actuel du Sud-Est et les conséquences sur les populations de la lutte armée contre Boko Haram.[fn]En mai 2015, la cellule antiterroriste a arrêté Moussa Tchangari, figure de l’organisation de la société civile Alternatives Espaces Citoyens, qui dénonce les violations des droits humains en lien avec l’état d’urgence dans le Sud-Est. Arrêté alors qu’il visitait des prisonniers de la région de Diffa, dont il est originaire, il est resté en détention une dizaine de jours.Hide Footnote

C. Relancer l’économie de la région

Les mesures économiques restrictives en place depuis février 2015 ont des conséquences dramatiques pour les populations. Certains habitants sont tentés de rejoindre les zones fertiles que Boko Haram contrôle toujours sur le lac Tchad, d’autres devront bientôt se résoudre à une migration hasardeuse vers le Nigéria ou la Libye. La région de Diffa est pourtant relativement riche de perspectives économiques. Les autorités devraient vite reconnaitre les limites de l’arme économique pour juguler l’insurrection et suspendre les mesures restrictives. A défaut, elles devraient autoriser, sous condition, la commercialisation du poisson, comme elles l’ont fait pour le poivron. Elles pourraient en profiter pour faire de Diffa un carrefour commercial pour les produits exportés vers le Nigéria. Les quatre principaux Etats de la CBLT affectés par Boko Haram, tous désireux de lancer des plans de développement dans la région du lac Tchad, devraient mettre en commun leurs plans respectifs et, par exemple, concevoir ensemble une politique douanière.

Autorités et acteurs de l’aide sont aussi confrontés à Diffa au dilemme classique entre besoin d’assistance à court terme et aide au développement de plus long terme.

Autorités et acteurs de l’aide sont aussi confrontés à Diffa au dilemme classique entre besoin d’assistance à court terme et aide au développement de plus long terme. En théorie, tous les acteurs soutiennent l’idée d’un continuum de l’aide d’urgence au développement. En pratique, les ressources sont limitées et la question des investissements prioritaires se pose. Pour y répondre, le gouvernement devrait accélérer, sans attendre la fin hypothétique de la phase militaire, la publication d’un plan stratégique de sortie de crise dans la région. Si les ONG et les partenaires du Niger ont un rôle important d’appui à jouer, le pilotage d’un tel plan devrait être confié à des organismes spécialisés comme la HACP mais aussi les collectivités territoriales et la société civile de Diffa. Celles-ci doivent s’engager, avec leurs partenaires, à veiller à la bonne gestion et à l’équité des plans de reconstruction, notamment concernant la délicate question de l’accès au foncier.

La HACP a pris les devants et prépare actuellement un plan spécial de sortie de crise pour la région de Diffa. Elle bénéficie d’une longue expérience des zones de post-conflit, qui serait utile à tous. Cependant, les autorités nigériennes doivent reconnaitre que la zone de Diffa requiert des réponses spécifiques et ne peut se satisfaire d’un simple copier-coller des solutions mises en place dans le Nord. Le plan doit également être conçu de manière inclusive, en associant les populations et leurs besoins en fonction de leur âge, genre, ou origine sociale. Sans cela, elles pourraient avoir le sentiment que les élites locales, ou pire, celles de Niamey, décident pour elles pour mieux capter l’aide.

Un tel plan, motivé par l’objectif de juguler l’insurrection de Boko Haram, ne devra pas enfermer les actions de développement dans la prévention de l’extrémisme violent. Ce serait imposer aux politiques de reconstruction des œillères trop étroites. De même, le développement ne peut être considéré comme la solution miracle. Il doit être accompagné d’un processus politique destiné à réconcilier les communautés marquées par l’insurrection et établir un diagnostic précis des raisons pour lesquelles des citoyens se sont retournés contre l’Etat et, parfois, leur propre société. Sans cela, les plans de développement risquent de tourner à vide, de rater leur cible voire de nourrir de nouvelles tensions et frustrations.

Dans cette perspective, les autorités nigériennes, centrales et locales, chefferies et fonction publique, doivent reconnaitre leur part de responsabilités dans la crise. La région de Diffa ne tirera pas profit de financements supplémentaires si l’autorité publique ne démontre pas d’abord sa capacité à réguler, pacifiquement et équitablement, les multiples conflits d’accès aux ressources dans les espaces agropastoraux et piscicoles. L’Etat doit aussi démontrer son utilité en garantissant un accès plus équitable aux services sociaux (éducation, santé, justice) dans une région tournée vers le Nigéria. Le recrutement local dans la fonction publique et l’octroi temporaire de primes aux fonctionnaires déployés dans les régions touchées par l’insurrection pourraient faciliter la relance des services de base.

Tout cela a cependant un coût. Si l’effort militaire contre Boko Haram devait s’inscrire dans la durée, l’Etat pourrait être confronté à une situation budgétaire encore plus difficile. Les partenaires du Niger, en particulier ceux qui l’encouragent à assumer son rôle dans la lutte contre Boko Haram, doivent soutenir l’Etat pour lui éviter de devoir « privilégier les dépenses sécuritaires au détriment de celles qui bâtissent l’avenir d’un pays ».[fn]Ce risque a été mentionné dans une analyse de la Banque africaine de développement dès février 2015. Facinet Sylla, « Niger : Boko Haram, une menace pour l’avenir et le développement », African Development Bank Group, 24 février 2015.Hide Footnote 2016, année électorale, a également été marquée par d’importantes tensions sur la trésorerie publique. La lutte contre Boko Haram n’explique sans doute pas tous les problèmes de trésorerie actuels et ne saurait dispenser l’Etat d’une bonne gestion des dépenses publiques.

VI. Conclusion

Dans sa lutte contre Boko Haram, l’Etat nigérien doit aller au-delà de l’approche militaire qui a jusqu’ici prévalu. Le Niger, qui a d’abord vu Boko Haram comme un problème nigérian, est entré depuis un peu plus de deux ans en confrontation ouverte avec le mouvement jihadiste. Avec le soutien de ses alliés et non sans subir des pertes, il a contenu la guerre au Sud de la région de Diffa, sous état d’urgence depuis février 2015. Mais ce choix militaire pèse lourd sur les grands équilibres de l’Etat, ses finances et son armée. Les restrictions économiques imposées dans les zones de Diffa et du lac, si elles affaiblissent la logistique des jihadistes, affectent aussi fortement la population, et tout particulièrement les jeunes. La montée des tensions intercommunautaires et la tentation milicienne sur le lac Tchad sont inquiétantes.

Il n’y a pas de solution facile ni de court terme à la crise ouverte par Boko Haram : il faudra du temps pour restaurer une paix durable dans la région de Diffa. La politique de réconciliation et de réintégration annoncée par le gouvernement fin décembre 2016 à la suite des premières redditions d’insurgés est un signe encourageant mais il doit être confirmé dans les mois qui viennent. Au-delà de cet effort, l’attention portée à cette région longtemps négligée doit être l’occasion, pour l’Etat, de mieux y assumer son rôle de protecteur des populations et de régulateur pacifique des conflits locaux. Les partenaires du Niger, qui l’ont encouragé à se mobiliser contre Boko Haram, doivent quant à eux lui apporter une aide concrète et adaptée aux transformations de la menace.

Bruxelles/Dakar, 27 février 2017

Annexe A : Carte du Niger

Map of Niger UN Map No.4234. December 2004.
Katiba Macina fighters on motorcycles in central Mali. Screen grab of a video by Az-Zallaqa. Title: "They Are Liars".
Report 276 / Africa

Parler aux jihadistes au centre du Mali : le dialogue est-il possible ?

War between the state and jihadists in central Mali has led to growing intercommunal violence. To spare civilians additional harm, the government should explore the possibility of talks with the insurgents about local ceasefires and humanitarian aid – while remaining open to broader discussions.

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Que se passe-t-il ? La guerre dans le centre du Mali est dans l’impasse, l’Etat ne pouvant vaincre par la force les insurgés jihadistes. L’insurrection et les opérations militaires pour la combattre ont exacerbé la violence intercommunautaire. En conséquence, certains Maliens appellent à des négociations entre le gouvernement et les chefs jihadistes.

En quoi est-ce significatif ? Les appels au dialogue se heurtent aux résistances du gouvernement, de ses alliés étrangers et de segments de la société malienne, qui excluent tout compromis avec les jihadistes, eux-mêmes réticents au dialogue. Pourtant, les exemples de négociations de compromis locaux et sur l’accès humanitaire montrent que les jihadistes peuvent être pragmatiques.

Comment agir ? L’Etat devrait mandater des chefs religieux pour tenter de discuter avec les jihadistes, en vue notamment de conclure un cessez-le-feu et d’atténuer les violences contre les civils. Il devrait aussi parrainer un dialogue entre les Maliens du centre, y compris les sympathisants des jihadistes, sur les griefs qui sous-tendent l’insurrection.

Synthèse

Les opérations militaires visant à vaincre l’insurrection jihadiste de la Katiba Macina dans le centre du Mali sont dans l’impasse et le conflit alimente une violence intercommunautaire de plus en plus meurtrière. Certains Maliens appellent donc le gouvernement à ouvrir un dialogue politique avec les militants. De tels pourparlers se heurtent à de sérieux obstacles : la Katiba Macina semble peu disposée aux compromis ; elle a des liens avec des réseaux jihadistes liés à al-Qaeda ; et l’idée même d’un dialogue suscite l’opposition de nombreux Maliens et des puissances étrangères. Néanmoins, les habitants du centre du Mali, les acteurs humanitaires et les responsables religieux contactent souvent le groupe pour négocier des compromis locaux, un accès humanitaire ou discuter de la doctrine religieuse, ce qui montre que les militants peuvent faire preuve d’un certain pragmatisme. Les chances de vaincre la Katiba Macina par les armes étant minces, les autorités maliennes devraient donner aux chefs religieux les moyens d’initier des pourparlers avec ses dirigeants tout en encourageant un dialogue plus large entre les communautés du centre du Mali, y compris celles qui sont favorables à l’insurrection.

Depuis 2015, la Katiba Macina a établi une présence forte au centre du Mali, en s’emparant de vastes zones rurales et en chassant les autorités de l’Etat. Le chef du mouvement, Hamadoun Koufa, a obtenu des soutiens locaux, en particulier – mais pas exclusivement – des éleveurs de l’ethnie peul et des élèves des écoles coraniques, en donnant aux griefs socioéconomiques et politiques une dimension religieuse. Dans les zones sous son contrôle, le groupe a mis en place une forme de système judiciaire et procuré un relatif sentiment de sécurité en rompant avec les pratiques d’un Etat prédateur. Les attaques de la Katiba Macina et les opérations militaires menées contre elle ont attisé les clivages préexistants entre les communautés locales, ce qui a entraîné la prolifération des milices d’autodéfense et des affrontements intercommunautaires qui font désormais plus de victimes que les combats entre jihadistes et forces de sécurité. Le centre est aujourd’hui la zone du Mali la plus frappée par les violences, en particulier celles qui touchent les civils. Alors que le coût de la guerre augmente, des activistes, des responsables politiques et des chefs religieux multiplient les appels au dialogue entre le gouvernement malien et les dirigeants de la Katiba Macina.

Un tel dialogue se heurte à des obstacles majeurs. Pour l’instant, les hauts responsables maliens comme les dirigeants jihadistes le rejettent. A première vue, les aspirations des jihadistes – le renversement de l’Etat et des institutions démocratiques du Mali, leur remplacement par un système théocratique inspiré de leur interprétation de la Charia et la rupture des relations entre le Mali et ses partenaires occidentaux – laissent peu de place au compromis. Les liens de la Katiba Macina avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, une coalition jihadiste qui a fait allégeance à al-Qaeda, réduisent probablement sa marge de manœuvre pour dialoguer avec des responsables maliens. Les élites laïques maliennes, les érudits musulmans soufis, les groupes de défense des droits humains et les associations de victimes craignent que des pourparlers avec les jihadistes ne conduisent à des compromis sur la place de l’islam dans la vie publique. Les communautés du centre du Mali qui ont souffert de leur présence résisteraient probablement aussi à des négociations. Certains pays occidentaux, en particulier la France et les Etats-Unis, s’opposent à cette idée. Aucune puissance extérieure ne la soutient explicitement.

Malgré ces défis, des acteurs étatiques ou non ont régulièrement pris contact avec la Katiba Macina au cours des quatre dernières années. Des responsables maliens ont conclu des accords concernant la libération d’otages. Des chefs de communautés locales, des organisations humanitaires, y compris occidentales, et des responsables religieux ont discuté avec le groupe de sa gouvernance locale, de l’accès humanitaire aux zones sous son contrôle et du bien-fondé de son discours. L’initiative du gouvernement malien, qui avait chargé des chefs religieux et traditionnels d’explorer la possibilité de compromis avec les jihadistes, semblait prometteuse. Ces contacts se sont déroulés pour la plupart à l’échelle locale et avaient des objectifs limités ; jusqu’à présent, ils n’ont pas cherché à instaurer des cessez-le-feu ou d’autres moyens de réduire le niveau de violence, et encore moins à rétablir la paix. Mais ils ont révélé un certain pragmatisme chez les militants de la Katiba Macina, suggérant que même si les chances de succès sont minces, le dialogue avec le groupe vaut la peine d’être tenté.

Le gouvernement malien devrait envisager deux voies de dialogue avec les jihadistes du centre du Mali et leurs partisans :

  • La première consisterait à mandater un groupe d’érudits islamiques, y compris les trois personnalités religieuses qu’Hamadoun Koufa s’est déclaré disposé à rencontrer. Ces marabouts pourraient chercher à nouer le contact avec Koufa ou avec ses proches, pour explorer d’abord les moyens de réduire les violences contre les civils, par exemple à travers des cessez-le-feu locaux. Ils pourraient aussi discuter de l’éventuel retour de certains responsables de l’Etat, en particulier ceux chargés des services d’éducation et de santé que les communautés réclament, dans des zones sous contrôle jihadiste. Ils pourraient ensuite être en mesure de travailler sur des propositions de réforme politique et religieuse ou d’ouvrir un canal par lequel les responsables de l’Etat pourraient dialoguer avec les dirigeants des militants.
     
  • La seconde impliquerait un dialogue plus global entre les communautés du centre du Mali visant à établir une conception commune des causes de la violence et des moyens d’y faire face. Ce dialogue n’inclurait pas nécessairement les jihadistes eux-mêmes, mais il devrait impliquer des groupes qui ont tendance à les soutenir, notamment des représentants des nomades peul et des élèves des écoles coraniques. Compte tenu de la faiblesse chronique de l’Etat au centre du Mali, le dialogue devrait examiner ce qu’impliquerait son retour dans la région, notamment en termes de régulation de l’accès aux ressources naturelles, de rétablissement de la sécurité et du système judiciaire au niveau local, de représentation politique, et d’amélioration du système éducatif tant francophone que coranique. Une première étape consisterait pour le président du Mali à nommer un envoyé spécial pour rechercher les moyens d’organiser un tel dialogue, compte tenu notamment de l’effondrement des institutions de l’Etat dans certaines parties du centre du Mali.
     

Explorer ces pistes n’implique pas de mettre fin aux opérations militaires. De fait, le dialogue doit s’inscrire dans le cadre d’un plan global pour le centre du Mali qui comprendrait des pressions militaires, des mesures d’aide au développement et des efforts pour désarmer les milices d’autodéfense et les militants jihadistes. Mais une telle approche nécessiterait un changement de cap, la force devant être utilisée parallèlement aux efforts visant à amener les dirigeants de la Katiba Macina à la table des négociations, plutôt que dans l’espoir futile de défaire le mouvement sur le champ de bataille.

Dakar/Bruxelles, 28 mai 2019

Introduction

Du 27 mars au 3 avril 2017, des centaines de représentants des dix régions du Mali ont participé à une Conférence d’entente nationale pour promouvoir la paix et la réconciliation dans ce pays déchiré par la guerre. Dans leur rapport final, les délégués ont exhorté le gouvernement malien à ouvrir le dialogue avec les insurgés jihadistes, en particulier Iyad ag Ghaly, un rebelle touareg devenu chef du Jama’at Nusratul al-Islam wal Muslimine (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM), une coalition de groupes jihadistes formée en 2017, et Hamadoun Koufa, chef de la Katiba Macina, membre du GSIM. Parmi les dizaines de recommandations formulées par les délégués, celle-ci a été l’une des plus remarquées. Depuis des années, les autorités maliennes rejettent, au moins officiellement, l’idée d’un dialogue avec ces groupes. La recommandation des délégués ne les a pas fait changer d’avis. Quelques semaines après la conférence, des responsables maliens, dont le président Ibrahim Boubacar Keïta, ont réitéré leur position : « pas de dialogue avec les terroristes ».[fn]Voir aussi « Mali : polémique autour d’un éventuel dialogue avec les jihadistes », RFI, 24 mai 2017. Dans un entretien l’année suivante, Keïta a répété qu’il n’était « pas question de négocier avec les jihadistes ». « Ibrahim Boubacar Keïta : ‘‘Pas question de négocier avec les djihadistes” », Le Monde, 23 février 2018.Hide Footnote

Le gouvernement malien et ses partenaires étrangers aspirent depuis longtemps à vaincre les jihadistes, qui combattent désormais principalement sous la bannière du GSIM ou d’un autre groupe qui se fait appeler Etat islamique dans le Grand Sahara. Depuis plusieurs années, l’armée malienne mène des opérations dans ce but, aux côtés des troupes françaises de l’opération Barkhane, des soldats des Etats voisins réunis au sein de la force conjointe du G5 Sahel et avec le soutien des forces de la mission de stabilisation des Nations unies (Minusma). Pourtant, pendant des années, les groupes jihadistes sont non seulement restés forts, mais ils ont aussi conquis de nouveaux territoires. Cette expansion s’est ralentie, voire arrêtée : les forces gouvernementales et les jihadistes semblent aujourd’hui enlisés dans un pénible face-à-face, les deux parties subissant de lourdes pertes sans gagner du terrain. Cette confrontation alimente néanmoins des conflits intercommunautaires encore plus meurtriers. L’appel au dialogue de 2017 a été lancé en réaction non seulement à l’échec des opérations militaires pour rétablir la paix, mais aussi à l’escalade générale de la violence à laquelle les opérations militaires ont largement contribué.

Les responsables maliens ne sont pas les seuls à s’opposer au dialogue. Leurs partenaires étrangers, en particulier la France et les Etats-Unis, n’y sont pas favorables non plus.[fn]Lors d’une visite au Mali en avril 2017, le ministre français des Affaires étrangères de l’époque, Jean-Marc Ayrault, a répondu à un journaliste qui l’interrogeait sur la possibilité d’un dialogue : « Comment négocier avec les terroristes ? C’est un combat sans ambiguïté ». Reuters, 7 avril 2017. Interrogé sur la position américaine quant au dialogue avec les jihadistes au Mali, un diplomate américain en poste à Bamako a confirmé que la position officielle des Etats-Unis excluait tout dialogue. Entretien de Crisis Group, diplomate américain, avril 2019.Hide Footnote  Les dirigeants jihadistes eux-mêmes rejettent le dialogue, du moins sur le plan rhétorique. En août 2017, Hamadoun Koufa a refusé une invitation à des pourparlers de paix. Dans un enregistrement audio largement diffusé, il a déclaré :

Quel dialogue ? Sur quoi allons-nous négocier lors de ce dialogue ? Dieu peut-il se négocier ? Dieu ne se négocie pas. ... Soit nous l’emportons et faisons prévaloir la volonté de Dieu, soit nous mourons.[fn]Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, 21 août 2017.Hide Footnote

Face à cette réticence générale, rien ne permet de savoir si les deux parties accepteront un jour de discuter ou sur quoi les discussions pourraient porter.

Ce rapport s’intègre dans une série d’analyses sur les outils qui pourraient permettre d’enrayer la propagation du jihad armé et d’endiguer la violence dans les pays du Sahel central, à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger. S’appuyant sur le récent rapport de Crisis Group consacré à la frontière entre le Mali et le Niger, il se concentre sur le centre du Mali, région où de nombreux acteurs, des communautés aux autorités étatiques en passant par les érudits religieux et les ONG, évoquent la possibilité d’un dialogue.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°261, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, 12 juin 2018.Hide Footnote

Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°261, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, 12 juin 2018.

Hide Footnote  Il analyse les revendications et la structure organisationnelle de la Katiba Macina, le mouvement jihadiste dominant au centre du Mali, ainsi que les contraintes auxquelles est confronté le gouvernement malien, pour déterminer en particulier si des interactions, sous des formes diverses, avec les groupes jihadistes pourraient contribuer à atténuer le conflit, à renforcer l’autorité de l’Etat et à rétablir la paix. Le rapport s’intéresse aux modalités concrètes d’un tel dialogue, aux questions qu’il pourrait aborder, aux objectifs qu’il pourrait atteindre et aux acteurs qui pourraient le faciliter.

Jihadists of the Katiba parading in the bush. Screen grab of a video by Az-Zallaqa. title: "They Are Liars".
La crise au centre du Mali

Au cours des quatre dernières années, la Katiba Macina a affirmé sa présence dans le centre du Mali. Les insurgés ont chassé les autorités de l’Etat d’une grande partie du territoire, fermé des écoles publiques, et tenté, avec des résultats mitigés, de remplacer l’Etat en fournissant quelques biens et services de base. Le gouvernement et ses partenaires étrangers ont intensifié les opérations militaires contre le groupe pour restaurer l’autorité de l’Etat. Jusqu’à présent, bien que ces opérations aient renforcé la présence de l’Etat dans les villes et enrayé l’avancée des jihadistes, elles n’ont pas permis de contrer leur influence dans les zones rurales. L’insurrection jihadiste comme les opérations de l’armée contre les insurgés alimentent des violences intercommunautaires qui font de nombreuses victimes.

La Katiba Macina : un ancrage local fort ?

Début 2015, alors que le gouvernement malien et ses alliés internationaux concentraient leurs efforts sur la lutte contre les insurgés islamistes dans le Nord du pays, les insurgés ont ouvert un nouveau front dans la région centrale de Mopti.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°238, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, 6 juillet 2016.Hide Footnote Hamadoun Koufa, prédicateur et compagnon d’Iyad ag Ghaly, a appelé au jihad contre l’Etat, lançant le mouvement désormais connu sous le nom de Katiba Macina.[fn]Au début de l’insurrection, les médias l’ont souvent appelée Front de libération du Macina. Les jihadistes, quant à eux, n’ont jamais utilisé ce nom. Les populations locales font référence aux jihadistes sous divers sobriquets, y compris yimbé laddé et bahee ou pilki, respectivement « hommes de la brousse », « hommes barbus » et « hommes enturbannés » en fulfulde. Pour plus d’informa­tions sur Iyad ag Ghaly, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°189, Mali : éviter l’escalade, 18 juillet 2012.Hide Footnote En l’espace d’un an, le groupe a chassé l’armée malienne et les autorités de l’Etat de nombreuses zones de Mopti et établi son bastion dans le delta intérieur du Niger, les zones humides fluviales et la plaine inondable du fleuve.[fn]Rapport de Crisis Group, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, op. cit.Hide Footnote Son influence s’est étendue à une grande partie de la région de Mopti et à certaines zones de la région voisine de Ségou.

La Katiba Macina plonge ses racines dans la crise de 2012 au Mali. A l’époque, les jihadistes et les séparatistes arabo-touareg ont expulsé l’armée des régions septentrionales de Kidal, Gao et Tombouctou. Les jihadistes se sont ensuite retournés contre leurs anciens alliés rebelles et ont, pendant près d’un an, pris le contrôle des principales villes de ces régions. De nombreux habitants du centre du Mali – en particulier de sa partie septentrionale où l’ethnie peul est prédominante – se sont enrôlés dans des mouvements jihadistes, notamment le Mouvement pour l’unicité et le jihad (Mujao), dont le bastion était situé à Gao, et le mouvement Ansar Eddine d’ag Ghaly, qui occupait Kidal et Tombouctou. Les motivations des recrues étaient diverses. Pour certains, le goût de l’aventure ou l’appât du gain ont joué un rôle déterminant. D’autres ont rejoint ces mouvements pour obtenir des armes et une formation militaire qu’ils ont pu utiliser pour protéger leurs communautés dans un contexte d’effondrement général de l’ordre public.[fn]Voir Boukary Sangaré, « Le centre du Mali : épicentre du djihadisme ? », Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 20 mai 2016.Hide Footnote En 2013, à la suite d’une intervention française qui a mis en déroute les jihadistes dans les villes du Nord, de nombreux combattants du centre du Mali sont rentrés chez eux, mais l’armée les a poursuivis.[fn]Rapport de Crisis Group, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, op. cit.Hide Footnote A partir de 2015, ils se sont rassemblés pour lancer une nouvelle insurrection.

Pour s’implanter et recruter, ils ont exploité les fractures sociales et les récriminations locales, comme le ressentiment généralisé à l’égard d’un Etat prédateur et le sentiment de persécution des éleveurs face à la gestion des ressources par le gouvernement et à la raréfaction des terres pastorales liée à l’expansion agricole. Ils ont instrumentalisé les tensions sociales propres aux Peul du centre, notamment entre sous-groupes sédentaires et nomades, et entre Peul dits « autochtones » et ceux issus des zones exondées, qui se disputent l’accès aux pâturage.

Aussi importants que soient ces griefs sociopolitiques, c’est la capacité d’Hamadoun Koufa à leur donner une résonance religieuse qui semble avoir permis à son mouvement d’emporter le soutien de larges segments de la population. Le discours islamique de Koufa rappelle la Diina, un mouvement politico-religieux du dix-neuvième siècle fondé par Sékou Amadou, un marabout peul dont le jihad a mené à la création en 1818 de l’Etat du Macina – dissous en 1862 – et à la consolidation de l’hégémonie peul dans cette région. Aujourd’hui encore, de nombreux Peul du centre du Mali considèrent l’époque de la Diina comme leur âge d’or. Certains de ceux qui soutiennent Koufa considèrent son soulèvement comme un moyen de le rétablir. Le discours de Koufa a également attiré de nombreux étudiants des écoles coraniques, un segment important de la société au centre du Mali, qui est longtemps resté en marge des luttes politiques. Les étudiants semblent avoir trouvé dans l’insurrection un moyen de s’affirmer.

Cela dit, tous les membres de la Katiba Macina ne se sont pas enrôlés de plein gré. Les dirigeants jihadistes forcent souvent les familles du delta intérieur à y inscrire leurs enfants sous peine de sanctions.[fn]Entretiens de Crisis Group, résidents de Toguéré Coumbé, Ouro Modi et Sare Seini, Mopti, janvier 2019.Hide Footnote Les commandants de zones ou les sympathisants peuvent inciter leurs jeunes parents à rejoindre le mouvement, ce qu’ils ne font parfois qu’à contrecœur.[fn]Un ancien membre de la Katiba Macina ayant fait défection a déclaré : « Je travaillais dans le magasin de mon oncle à Diafarabé, dans le cercle de Ténenkou. En 2016, mon oncle a fermé sa boutique et a commencé à voyager tandis que je restais à la maison. Un jour il m’a emmené avec lui à Ouro Modi, puis à Ténenkou, où il m’a présenté au yimbé laddé. J’étais chargé d’acheminer le carburant de la ville au markaz. C’est comme ça que je me suis retrouvé dans le groupe. En 2018, mon oncle a été arrêté et emprisonné à Bamako. Je me suis enfui à Konna, dans la région de Mopti ». Entretien de Crisis Group, ancien membre de la Katiba Macina, Mopti, février 2019. Un cercle est une division administrative au Mali. Chaque région est subdivisée en cercles.Hide Footnote

De plus en plus d’habitants du centre du Mali apprennent à manier les armes pour survivre.

Contrairement à de nombreux mouvements jihadistes, la Katiba Macina n’a pas d’aile politique, mais une direction unique – qui gravite autour de Koufa – justifiant toute action par un argumentaire religieux. Koufa lui-même a beaucoup d’autorité. Son charisme, sa relative connaissance de l’islam et ses liens avec ag Ghaly font de lui le chef incontesté du mouvement. Son cercle rapproché comprend ses disciples de la première heure et des prédicateurs islamiques qui l’ont rejoint plus tard. Un conseil consultatif (Majlis al-choura) discute des décisions importantes, y compris la libération ou l’exécution des otages et des prisonniers.

En tant que force armée, la Katiba Macina se compose d’un noyau de combattants qui ont reçu une formation militaire et vivent dans la brousse. Ces yimbé laddé (« hommes de la brousse » en fulfulde), comme les appelle la population locale, peuvent compter sur leurs sympathisants dans les villages pour obtenir un soutien matériel et logistique, ainsi que des renseignements. Ceux-ci sont parfois qualifiés de « cellules dormantes ». Ils servent souvent d’intermédiaires entre les yimbé laddé et d’autres acteurs, qu’il s’agisse de résidents ou d’ONG humanitaires cherchant à travailler dans des zones sous contrôle jihadiste. Alors que seuls les hommes peuvent être yimbé laddé, les femmes jouent un rôle majeur au sein des cellules dormantes, en aidant à recueillir des renseignements, à faciliter le recrutement et en approvisionnant les combattants dans la brousse.[fn]Entretiens de Crisis Group, sympathisantes jihadistes du cercle de Ténenkou, Mopti, février 2019.Hide Footnote

La Katiba Macina fonctionne de manière décentralisée mais dispose d’une chaîne de commandement bien organisée. Outre son noyau dans le delta intérieur, le groupe comprend de nombreuses unités, chacune appelée markaz (« centre », en arabe), disséminées dans le centre du Mali. Chaque markaz a un chef, l’amirou markaz, assisté d’un commandant militaire, d’une choura (conseil consultatif), et d’un qadi (« juge », en arabe).[fn]Souvent, l’amirou markaz est un érudit musulman qui remplit aussi les fonctions de juge. Les simples jihadistes dans chaque markaz viennent généralement des villages alentours. Les markaz varient en taille et en importance, quelques-uns, comme ceux de Dialloubé et Guelédié, respectivement dans les cercles de Mopti et Ténenkou, étant considérés comme les plus influents dans le delta.Hide Footnote Chaque amirou markaz siège en principe au sein du Majlis al-choura (conseil consultatif) principal du mouvement, qui est dirigé par Koufa et comprend d’autres prédicateurs islamiques.

Chaque markaz exerce son autorité sur sa zone, souvent en collaboration avec les notables locaux, mais la direction de la Katiba Macina semble prévaloir sur l’ensemble. Des transfuges de la Katiba Macina et d’anciens otages rapportent que chaque amirou markaz rend compte des décisions prises au niveau local au commandement central de la Katiba.[fn]Entretiens de Crisis Group, transfuges et anciens otages de la Katiba Macina, janvier-février 2019.Hide Footnote Cela dit, on ne sait pas exactement comment cela fonctionne en pratique ni de quel degré d’autonomie dispose chaque markaz. Il semble, par exemple, que les markaz hors du delta intérieur bénéficient de plus d’autonomie que les autres.[fn]Ibid.Hide Footnote Par ailleurs, un certain nombre de groupes affiliés ayant des liens plus ou moins forts avec le noyau de la Katiba opèrent également autour du delta, notamment dans le Haire (cercle de Douentza), le Séno (cercles de Koro Bankass et Bandiagara), Kareri, Méma et Farimaké.[fn]Voir la carte à l’annexe A.Hide Footnote

Le commandement fort de la Katiba et sa rigidité idéologique représentent un obstacle dans la lutte contre l’insurrection, mais un éventuel atout pour ceux qui chercheraient à ouvrir le dialogue. D’un côté, les efforts pour rétablir la paix sans inclure Koufa pourraient bien s’avérer – et se sont d’ailleurs révélés jusqu’ici – inefficaces. Il semble aussi peu probable que pousser des commandants de niveau intermédiaire ou même des markaz entiers à faire défection suffise à affaiblir le mouvement de manière significative. Mais, d’un autre côté, le fait que le mouvement obéisse à une chaîne de commandement organisé et respecté signifie que l’Etat aurait un interlocuteur crédible et faisant autorité s’il parvenait à établir le contact avec Koufa lui-même.

La violence intercommunautaire

L’insurrection jihadiste au centre du Mali alimente une violence intercommunautaire de plus en plus meurtrière. Cette violence trouve son origine dans le mélange historique de compétition et de collaboration entre groupes ethniques pour l’accès aux ressources naturelles. Peul, Bambara, Dogon, Bozo et d’autres groupes, qui partagent les mêmes terres et ressources halieutique, ont des activités – agriculture, pêche et élevage – qui peuvent coexister mais aussi entrer en conflit, par exemple lorsque les agriculteurs cherchent à cultiver des terres auparavant utilisées comme pâturages pour le bétail.[fn]Dans l’imaginaire populaire, chacun de ces groupes est spécialisé dans une activité donnée. Les Peul sont des éleveurs, les Bambara et les Dogon des agriculteurs, et les Bozo des pêcheurs. En réalité, certains sous-groupes peul pratiquent l’agriculture, et des Dogon, des Bambara et des Bozo possèdent aussi du bétail.Hide Footnote Les tensions se sont exacerbées au cours des dernières décennies, à mesure que les populations humaines et animales prospéraient et que les ressources naturelles diminuaient en raison des changements environnementaux.[fn]Voir Marie Brossier, Cédric Jourde et Modibo Ghaly Cissé, « Le Centre du Mali : relations de pouvoir locales, logiques de violence et participation politique en milieu peul (région de Mopti) », Centre FrancoPaix, Université du Québec à Montréal, mai 2018. Sur le bétail, voir Matthew Turner, « Capital on the Move: The Changing Relation between Livestock and Labor in Mali, West Africa », Geoforum, vol. 50, no 4 (septembre 2009). Sur les effets du changement climatique sur la compétition pour l’accès aux ressources, voir Leif Brottem, « Hosts, Strangers and the Tenure Politics of Livestock Corridors in Mali », Africa, vol. 84, no 4 (novembre 2014).Hide Footnote Les bandits errent chaque jour davantage dans les campagnes à cause de l’érosion des moyens de subsistance traditionnels. De plus en plus d’habitants du centre du Mali apprennent à manier les armes pour survivre.[fn]Crisis Group a aussi observé ce phénomène à la frontière entre le Mali et le Niger. Rapport de Crisis Group, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, op. cit.Hide Footnote

L’insurrection jihadiste découle de rivalités intra- et interethniques. Les communautés sont elles-mêmes divisées en fonction du statut social (nobles, serfs ou esclaves) ; du mode de vie sédentaire ou nomade ; ou encore de l’origine autochtone ou étrangère. Ces clivages engendrent aussi des tensions en matière de représentation politique et d’accès aux ressources, ce qui entraine régulièrement des violences intracommunautaires à plus ou moins grande échelle.

Si l’insurrection jihadiste découle en partie de ces clivages, les opérations de l’armée contre elle, et l’insurrection elle-même, les approfondissent également, aggravant ainsi le contexte d’insécurité généralisée. Bien que la Katiba Macina s’attaque principalement à l’armée et aux autres institutions de l’Etat, les insurgés ciblent aussi les civils qu’ils accusent de collaborer avec les forces de sécurité. La prédominance des Peul parmi les jihadistes confère une dimension ethnique à l’insurrection et a incité les membres d’autres groupes ethniques, notamment les Bambara et les Dogon, à créer des milices d’autodéfense appelées dozo ou donso (« chasseurs » en bambara) en l’absence des forces de sécurité régulières.[fn]Dans les sociétés traditionnelles de langues mandées, les dozos sont des gardiens communaux et des chasseurs. A mesure que le conflit se développait, néanmoins, certains se sont éloignés de leur mission première pour devenir une sorte de milice. Voir Jean-Hervé Jézéquel, « Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique », Q&A de Crisis Group, 25 mars 2019.Hide Footnote Les dozos, traditionnellement armés de fusils de chasse, portent maintenant des mitraillettes. Jusqu’à récemment, les confrontations directes entre jihadistes et dozos étaient rares ; les dozos avaient plutôt tendance à réagir aux attaques jihadistes contre les villageois par des représailles aveugles contre les civils peul.[fn]Ibid.Hide Footnote Les affrontements directs deviennent plus fréquents à mesure que la violence s’intensifie et que les jihadistes revendiquent plus ouvertement une identité peul. Les milices dozos aident les troupes maliennes dans leur collecte de renseignements, bien que les violences contre les civils qui leurs sont attribuées aient récemment contraint l’armée à réduire sa coopération.[fn]Entretien de Crisis Group, officier de l’armée, Bamako, octobre 2018.Hide Footnote

Entretien de Crisis Group, officier de l’armée, Bamako, octobre 2018.
 

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Le bilan humain des violences dans la région de Mopti n’a cessé de s’alourdir depuis le début de l’insurrection, avec des civils pris en étau. Entre 2015 et 2018, le nombre de victimes du conflit a plus que décuplé.[fn]Le nombre de victimes du conflit à Mopti était de 78 en 2015, augmentant à 114 en 2016, 292 en 2017 and 853 en 2018. Données d’ACLED. Voir aussi la carte à l’annexe A.Hide Footnote Plus d’un millier de personnes sont mortes, des centaines ont été blessées et des milliers d’autres ont été déplacées. Mopti est devenue la région la plus meurtrière du Mali ; on y dénombre près de la moitié des morts violentes du pays.[fn]Récemment, plusieurs organisations de défense des droits humains ont documenté des dizaines d’actes de représailles/violence, principalement perpétrés par des Dozos contre des civils peul, et à un moindre (mais non négligeable) degré par des jihadistes principalement peul contre des villageois bambara et dogon. Voir « Dans le centre du Mali, les populations prises au piège du terrorisme et du contre-terrorisme », FIDH & AMDH, novembre 2018 ; « ‘‘Avant, nous étions des frères’’. Exactions commises par des groupes d’autodéfense dans le centre du Mali », Human Rights Watch, décembre 2018 ; « Situation of Human Rights in Mali: Report of the Independent Expert on the Situation of Human Rights in Mali », Assemblée générale des Nations unies, Conseil des droits de l’Homme, janvier 2019. Hide Footnote

La Katiba Macina s’est d’abord gardée de s’identifier à une communauté, mais la situation a changé. Par le passé, le mouvement a mis l’accent sur son caractère pluriethnique et s’est concentré sur la lutte contre ce qu’il appelait les ennemis de la Charia.[fn]Boukary Petal, l’idéologue de la Katiba Macina qui se fait le plus entendre après Koufa, a déclaré dans un enregistrement audio : « Notre combat n’est pas un combat au nom des Peul, des Arabes, des Touareg ou des Bambara. Non ! Notre combat est un combat entre la foi et la mécréance, la démocratie et le livre d’Allah, l’idôlatrie et le monothéisme. … On ne se bat pas pour que les Peul deviennent supérieurs aux Bambara. … Tous les groupes ethniques doivent mettre leurs rivalités de côté, parce que nous n’avons rien à voir avec ça et nous ne voulons pas en entendre parler. Ils doivent cesser de se haïr ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, 2015.Hide Footnote Cependant, Koufa a récemment changé de discours pour revendiquer une identité peul et a appelé tous les Peul à rejoindre le jihad.[fn]Dans un récent message, Koufa a déclaré : « Ô Peul! Vous avez vu dès le début de notre jihad et jusqu’à ce jour ce que les mécréants ont fait aux Peul : massacres et extermination au vu et au su de la France, des Nations unies et des Arabes. Les Français montent les autres contre les Peul parce que nous avons hissé le drapeau de l’islam et avons voulu nous soumettre à nouveau au jugement de Dieu (c’est lui le Tout Puissant) ». Il a ajouté : « mes frères peul, où que vous soyez, rappelez-vous de cette parole, “venez soutenir votre religion” ». Voir la vidéo du GSIM, « Light or Heavy, March to Battle », 29 septembre 2018.Hide Footnote Il a lancé cet appel en réaction à un débat qui faisait rage sur les réseaux sociaux où les Peul du Mali et de la diaspora s’élevaient contre la persécution de la communauté par d’autres groupes, créant un sentiment de solidarité peul transfrontalière. Koufa s’est emparé de ce sentiment non pas pour attiser les conflits ethniques, mais pour canaliser la colère contre la France, les forces du G5 Sahel et l’armée malienne, qu’il a désignées comme les réels ennemis des Peul.[fn]Dans un enregistrement audio, Koufa a déclaré : « Le G5 est la légalisation du meurtre des Peul dans les pays qui en font partie. Le Mali a changé sa législation pour légaliser le massacre des Peul. Le Burkina Faso l’a aussi légalisé. … A cause du G5 Sahel, le sang des Peul vaut moins que celui des animaux sauvages parce que les animaux sauvages sont, eux au moins, protégés par des gardes-forestiers ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, octobre 2018.Hide Footnote Mais en endossant plus explicitement une identité peul, il risque d’associer davantage, dans l’esprit des autres communautés, tous les Peul à la violence de la Katiba Macina.

Les limites de l’antiterrorisme et du développement

Le gouvernement malien et ses partenaires étrangers, dont la France, ont privilégié une réponse militaire face à l’insurrection jihadiste dans le centre – et le Nord – du Mali, tout en admettant que d’autres mesures seront nécessaires pour rétablir la stabilité. Comme le dit un responsable malien, « la logique du gouvernement est simple : le terrorisme doit être combattu militairement, mais les causes du terrorisme doivent être traitées par la bonne gouvernance et le développement ».[fn]Entretien de Crisis Group, ancien ministre malien, janvier 2019. Dans son discours devant le parlement le 7 janvier 2018, le Premier ministre malien Soumeylou Boubeye Maïga a déclaré : « Les campagnes militaires vont rapidement atteindre leurs limites si elles ne sont pas accompagnées par des mesures de nature politique pour ramener la cohésion, le consensus et le développement ». Primature du Mali, « Le Premier ministre Soumeylou Boubeye Maiga à l’Assemblée nationale », 7 janvier 2018. La ministre de la Défense française Florence Parly a aussi reconnu les limites d’une approche militaire sur son compte Twitter en annonçant la mort présumée de Koufa. Elle a déclaré : « L’affaiblissement des groupes terroristes est essentiel pour envisager le retour des services publics, l’accès à l’éducation, la normalisation graduelle de la vie quotidienne. L’action militaire n’est efficace que si elle est suivie d’une politique de développement ». Tweet de Florence Parly, @Florence_Parly, ministre française des Armées, 10h46, 23 novembre 2018.Hide Footnote Dans cet esprit, la stratégie officielle du gouvernement au centre du Mali prévoit à la fois une campagne militaire et de l’aide au développement. Cette stratégie fait partie du Plan de sécurisation intégré des régions du centre, présenté par le gouvernement en février 2017 mais lancé seulement un an plus tard. Le plan prévoit quatre étapes : reconquérir les territoires dont la Katiba Macina s’est emparée ; y réinstaller les responsables publics ; permettre le développement économique ; et, enfin, communiquer pour expliquer la stratégie aux habitants des zones touchées (deux initiatives supplémentaires, un programme de désarmement et un dialogue intercommunautaire, ont été ajoutés par la suite et sont examinés dans la section V).[fn]« Plan de sécurisation intégré des régions du centre (PSIRC Mopti et Ségou) », République du Mali, ministère de la Sécurité et de la Protection civile, février 2017.Hide Footnote

En réalité, les efforts ont surtout porté sur la campagne militaire. Depuis le lancement du plan, le gouvernement a considérablement accru sa présence militaire dans le centre, créant de nombreux postes dans les principales villes et villages (créant de fait des « villes de garnison ») des régions de Mopti et Ségou.[fn]Dans son discours devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Maïga a énuméré les nouveaux postes militaires dans les villes et villages de Mopti : Djenné, Diankabou, Sindégué, Kouakourou, Sokoura, Mondoro, Dialloubé, Toguere Koumbé, Diougouni et Konna. Ces nouveaux postes s’ajoutent à d’autres dans les capitales de districts, y compris Ténenkou et Youwarou. En augmentant le nombre de postes, les autorités espèrent parvenir à une meilleure couverture militaire au centre du Mali. Voir « Le Premier ministre Soumeylou Boubeye Maiga à l’Assemblée nationale », Primature du Mali, 7 janvier 2018.Hide Footnote Ces opérations ont connu quelques succès au niveau local. Par exemple, dans certaines villes de garnison, les écoles ont rouvert leurs portes, l’administration de l’Etat revient progressivement et les activités économiques, y compris celles interdites par les jihadistes, reprennent lentement.

Outre les efforts de l’armée malienne, l’opération française Barkhane a aussi mené des raids antiterroristes sporadiques à Mopti. Barkhane n’a pas de présence officielle au centre du Mali, car elle concentre ses ressources plus au nord, en particulier à la frontière du Mali avec le Burkina Faso et le Niger. Entre mars 2017 et février 2019, elle a néanmoins conduit au moins six opérations à Mopti, combinant souvent des frappes aériennes et des actions terrestres, parfois en collaboration avec l’armée malienne.[fn]Les sorties de Barkhane comprennent les opérations Panga en mars-avril 2017, Bayard en avril 2017, Dague en mai-juin 2017 et Youwarou, Dialloubé 1, Serma et Dialloubé 2 entre novembre 2018 et février 2019. Pour plus d'informations, voir le site web de Barkhane.Hide Footnote Certaines de ces opérations visaient les commandants de la Katiba Macina pour tenter de « couper la tête du serpent ».[fn]Les personnalités visées étaient Yahia Aboul Hamman, le plus haut commandant d’al-Qaeda au Maghreb à Tombouctou ; Mouhamed Ould Nouni, dirigeant d’al-Mourabitoun ; Malick ag Wanasnat, bras droit d’Iyad ag Ghaly ; et Mohamed ag Almouner et Mansour ag AlKassim, commandants du GSIM et de l’Etat islamique au Grand Sahara, respectivement. Parly a annoncé la mort de Koufa à l’Assemblée nationale française. « Nous nous attaquons au haut de la pyramide, car c’est la meilleure façon d’affaiblir les bases du terrorisme ». « Questions au gouvernement 28/11/2018 », Assemblée nationale française, La chaîne parlementaire, 11 novembre 2018.Hide Footnote En novembre 2018, l’armée française a affirmé avoir tué Hamadoun Koufa lui-même dans le cercle de Youwarou. Quatre mois plus tard, cependant, Koufa est apparu dans une vidéo, apparemment sain et sauf.[fn]« They Are Liars: Interview with Sheikh Muhammad Kufa », GSIM, vidéo.Hide Footnote

[Les jihadistes] s’appuient enfin sur un système sophistiqué de collecte d’informations pour récompenser les villageois qui se plient à leurs règles et sanctionner les dissidents.

D’autres forces étrangères jouent également un rôle. La force conjointe du G5 Sahel, composée d’unités de cinq pays sahéliens – Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad – avait son quartier général à Sévaré, dans la région de Mopti, jusqu’en juin 2018. Mais ce mois-là, une attaque jihadiste a détruit le bâtiment, forçant le commandement du G5 Sahel à s’installer à Bamako. La Minusma dispose aussi de deux bases dans la région de Mopti, à Sévaré et à Douentza.[fn]Le nouveau mandat de la Minusma, adopté le 28 juin 2018 (résolution 2423 des Nations unies) « prie la mission de revoir la hiérarchisation de ses actions et de ses ressources pour se concentrer sur les tâches politiques » et lui fixe comme priorité, notamment, de soutenir « le rétablissement et l’extension progressifs de l’autorité de l’État et de ses services ». « Résolution du Conseil de sécurité des Nations unies 2423 (2018) », S/RES/2423 (2018), 28 juin 2018.Hide Footnote Récemment, face à la recrudescence de la violence intercommunautaire, les forces de maintien de la paix des Nations unies ont intensifié leurs opérations, notamment dans les cercles de Koro, Bankass et Bandiagara. Alors que le G5 Sahel se concentre sur la lutte contre le terrorisme, la Minusma se préoccupe avant tout de protéger les civils et de rétablir la présence de l’Etat. Jusqu’à présent, ni l’un ni l’autre n’a réussi à enrayer la violence au centre du Mali.

Si les opérations militaires ont contribué à rétablir l’autorité de l’Etat dans les villes de garnison, il est peu donc probable qu’elles parviennent à vaincre la Katiba Macina. Sous pression, les insurgés ont en effet fait preuve d’une grande agilité, rejoignant la brousse, où ils peuvent mieux se cacher, et adoptant des tactiques de guérilla comme des embuscades, des bombes en bordure de route et des mines. Tandis que l’armée malienne contrôle les villes et leur voisinage immédiat, les jihadistes ont la haute main sur les campagnes, érigeant des postes de contrôle sur les routes en zone rurale et effectuant des patrouilles fluviales. De cette manière, ils ont mis les villes de garnison en état de siège.[fn]Le 20 mars 2019, les jihadistes ont attaqué Dioura, une ville de garnison située dans le cercle de Ténenkou. Ils ont tué des dizaines de personnes, principalement des militaires, volé du matériel militaire et mis le feu au reste de la garnison.Hide Footnote Ils ont placé des villages accusés de collaborer avec les forces de sécurité sous embargo, interdisant l’entrée et la sortie des personnes et des biens.[fn]Les cas notables de villages sous embargo incluent Togoré-Coumbé dans le cercle de Ténenkou, Dialloubé dans le cercle de Mopti et Kouakourou dans le cercle de Djenné. Voir aussi la note de bas de page 83.Hide Footnote Ils ont également développé des réseaux qui leur permettent de contrôler des villages sans y avoir de présence physique, afin de s’exposer le moins possible à la répression militaire. Ils s’appuient enfin sur un système sophistiqué de collecte d’informations, composé de sympathisants dans les « cellules dormantes », pour récompenser les villageois qui se plient à leurs règles et sanctionner les dissidents.

Le volet développement de l’approche du gouvernement et de ses partenaires internationaux a sans doute eu encore moins de résultats que les opérations militaires. Le Plan de sécurisation intégré considère la fourniture de services comme un moyen d’améliorer la vie des communautés, de renforcer la légitimité de l’Etat et donc de saper progressivement le soutien aux insurgés, tandis que les opérations militaires les affaiblissent militairement.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables maliens et étrangers impliqués dans le Plan de sécurisation intégré, Bamako, décembre 2018 and avril 2019.Hide Footnote En réalité, les projets de développement sont rares dans les zones contrôlées par la Katiba Macina. Les jihadistes ont tendance à autoriser la présence de groupes humanitaires mais à refuser l’accès aux agences de développement. Dans les rares cas où les agences peuvent fournir des services, rien ne semble indiquer qu’ils renforcent la légitimité de l’Etat malien, même lorsqu’ils bénéficient aux populations locales.[fn]Entretiens de Crisis Group, travailleurs humanitaires intervenant à Mopti, Dakar, Bamako et Mopti, décembre 2018 et janvier 2019.Hide Footnote Dans l’ensemble, les chances d’améliorer la gouvernance locale et les mauvaises relations de l’Etat avec la société, qui sous-tendent l’insurrection, tout en menant des offensives militaires contre les insurgés semblent bien minces.

Briser le tabou

Comme la défaite militaire de la Katiba Macina semble être devenue moins probable, l’idée d’ouvrir le dialogue avec elle a gagné du terrain. Un nombre croissant d’experts étrangers, dont Crisis Group, ont recommandé d’au moins tâter le terrain pour voir si des négociations pourraient venir compléter une action militaire.[fn]Jean-Hervé Jézéquel et al, « La France doit rompre avec la rhétorique martiale qui prévaut au Sahel », Le Monde Afrique, 21 février 2018. Voir aussi le rapport de Crisis Group, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, op. cit.Hide Footnote Au Mali même, plusieurs activistes de la société civile, responsables politiques et intellectuels islamiques ont appelé dès 2012 les autorités à ouvrir le dialogue avec les jihadistes.[fn]Une organisation à base communautaire appelée Amical Jawambe a lancé l’initiative de médiation Jam-e-Dina pour pousser les responsables politiques et les jihadistes à se mettre à la table des négociations (voir la section V). Des dirigeants peul ont également commencé à faire pression en faveur du dialogue. Aly Nouhoum Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale et dirigeant d’une coalition d’associations peul nommée Coordination Pulaaku, a exhorté Koufa au dialogue. Tiébilé Dramé, chef du parti d’opposition Parena et actuel ministre des Affaires étrangères, a également appelé publiquement le gouvernement à ouvrir le dialogue. « Négociation avec les djihadistes : IBK entre la France et les Maliens », Afribone.com, 26 avril 2017.Hide Footnote Le rapport d’avril 2017 de la Conférence d’entente nationale faisait écho à ces appels.[fn]Parmi les partisans du dialogue à la Conférence figuraient des chefs religieux tels que Mahmoud Dicko, des organisations de la société civile telles que l’Association Adema, des chefs de l’opposition et des délégués du groupe armé Coordination des mouvements de l’Azawad. Entretiens de Crisis Group, participants à la Conférence d’entente nationale, octobre 2018 et janvier 2019.Hide Footnote

Lors de la conférence, les partisans du dialogue ont invoqué divers arguments à l’appui de leur position.[fn]Ibid.Hide Footnote Certains ont présenté le dialogue comme un « choix pragmatique », étant donné que l’intervention militaire n’avait pas encore mis fin à l’insurrection. D’autres ont expliqué qu’il s’agissait d’un moyen pour le gouvernement d’affirmer sa souveraineté face aux pressions étrangères contre de telles initiatives. D’autres encore ont souligné que le dialogue avec les jihadistes devait être engagé par souci de cohérence, puisque les gouvernements maliens avaient ouvert des pourparlers avec les chefs des rébellions passées.[fn]Ibid.Hide Footnote

Bamako a en effet tenté de mettre fin aux insurrections successives par la négociation. Au cours des 30 dernières années, le Mali a connu trois périodes de soulèvement, de 1990 à 1996, de 2006 à 2009 et de 2012 à aujourd’hui, qui ont à chaque fois donné lieu à des accords de paix. Le dernier accord de ce type, l’accord de Bamako de 2015, conclu à la suite des opérations qui avaient évincé les jihadistes des villes du Nord début 2013 sous la houlette de la France, excluait officiellement ag Ghaly et les autres dirigeants jihadistes. Cela dit, certains groupes armés qui ont signé l’accord de Bamako entretenaient des liens étroits avec ag Ghaly ou d’autres jihadistes ; de nombreux combattants auparavant membres de groupes jihadistes ont rejoint des groupes armés signataires. Ceux qui sont favorables au dialogue avec les jihadistes estiment que si le gouvernement est prêt à parler aux séparatistes – en particulier à ceux qui ont eux-mêmes des liens étroits avec les jihadistes – il n’a aucune raison de ne pas parler aux jihadistes eux-mêmes.[fn]Entretien de Crisis Group, membre d’une organisation de la société civile présent à la Conférence d’entente nationale en 2017, janvier 2019.Hide Footnote

Les autorités maliennes comme les dirigeants jihadistes restent pourtant opposés aux discussions. De nombreux responsables maliens considèrent les jihadistes comme des criminels « nihilistes » sans programme politique clair.[fn]Un ancien ministre et membre de la coalition au pouvoir déclare : « Contrairement aux groupes séparatistes, qui ont des revendications territoriales, les jihadistes sont nihilistes. Ils veulent juste nous tuer. Diriez-vous à quelqu’un qui pose une bombe : ‘‘Veuillez retirer votre bombe ?’’ Nous connaissons les jihadistes depuis assez longtemps pour savoir que seule la force fonctionne avec eux. ... Parler avec Iyad serait une capitulation ». Entretien de Crisis Group, janvier 2019.Hide Footnote Certains insistent par principe sur le fait qu’il ne peut y avoir « aucune négociation avec les terroristes ». En face, les jihadistes les plus jusqu’au-boutistes considèrent le gouvernement malien non seulement comme illégitime mais comme infidèle. De nombreux insurgés, dont Hamadoun Koufa lui-même, n’exigent rien de moins que son renversement et son remplacement par un « Etat islamique ».[fn]Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, août 2017. Voir aussi la note de bas de page 3.Hide Footnote Entre ces deux extrêmes se trouve un éventail de responsables et d’insurgés qui, à des degrés divers, sont plus ouverts au dialogue. Mais jusqu’à présent, les attitudes les moins enclines au compromis l’ont emporté.

Obstacles au dialogue

Trois éléments assombrissent les perspectives de dialogue avec la Katiba Macina : son programme idéologique et le soutien ambivalent dont elle bénéficie localement ; ses liens avec des organisations jihadistes transnationales ; et la forte résistance nationale et étrangère à l’ouverture de tels pourparlers.

Les revendications jihadistes sont-elles « exceptionnelles » ?

Contrairement aux mouvements séparatistes du Nord du Mali, la Katiba Macina n’a pas énuméré ses revendications politiques. Son discours, diffusé par le biais d’enre­gistrements audio et vidéo, ainsi que ses pratiques de gouvernance dans les zones sous son contrôle, révèlent pourtant que le mouvement veut promouvoir un changement profond dans les institutions de l’Etat et dans les relations que le Mali entretient avec ses partenaires internationaux.

La rhétorique du mouvement s’articule autour de trois idées, semblables à celles que défendent les jihadistes ailleurs dans le monde.[fn]Rapport spécial de Crisis Group N°1, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016.Hide Footnote La première est que les institutions de l’Etat malien et le système de gouvernance démocratique dans son ensemble sont non islamiques et illégitimes. Il incombe à tous les musulmans de les renverser par la force et de les remplacer par une gouvernance théocratique fondée sur la Charia – telle que la Katiba Macina l’interprète.[fn]Les jihadistes ont souligné le caractère impie de l’Etat malien dans plusieurs enregistrements audio. Ils ont souvent qualifié les responsables maliens de taghout (« idole » ou « faux dieu » en arabe). Koufa a donné des détails sur la position de la Katiba Macina dans un enregistrement. « Dieu nous a donné le pouvoir de combattre, sur ce territoire et en ce moment, les promoteurs de lois qui ne sont pas la loi de Dieu. Nous avons abandonné nos familles, nos parents et nos maisons. Nous avons fait tout cela pour que la loi de Dieu puisse prévaloir ». Il a ajouté : « Vous ne pouvez pas considérer ceux qui défendent des lois contraires à la loi de Dieu comme des musulmans ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, 2016.Hide Footnote Deuxièmement, l’Occident et les élites maliennes « occidentalisées », en particulier la France et les élites francophones, sont considérés comme des ennemis de l’islam. Ce sont donc des cibles légitimes, même si les autorités maliennes pourraient être épargnées si elles rompaient tout lien avec leurs alliés occidentaux.[fn]Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, août 2017.Hide Footnote Troisièmement, les insurgés pensent qu’ils représentent la forme la plus pure de l’islam et qu’ils doivent apprendre aux musulmans locaux à adopter leur approche plus stricte. Ils considèrent comme des apostats (murtaddin) les musulmans qui collaborent avec le gouvernement malien, ainsi que certains de leurs rivaux et critiques théologiques locaux.[fn]Koufa a qualifié les érudits musulmans qui ne sont pas d’accord avec lui de lâches et d’agents secrets français. Il a notamment déclaré : « Les wahhabites et les Da’awa ont préconisé le jihad, mais pourquoi ne s’engagent-ils pas maintenant ? Que devrions-nous conclure ? Soit ils ont peur, soit ils sont hypocrites ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, 2016. Il considère les musulmans qui acceptent les lois séculières comme des apostats. Mais il n’a pas appelé à des attaques indiscriminées contre ces musulmans.Hide Footnote

Ce discours traduit des aspirations jihadistes qui, à première vue, laissent peu de chances au compromis avec l’Etat malien. L’Etat malien est profondément attaché à la laïcité (entendue comme la séparation du religieux et du politique), à une démocratie représentative fondée sur des élections et à des relations étroites avec les pays occidentaux, notamment la France.[fn]En 2013, lors de pourparlers de paix avec des groupes armés du Nord, y compris des jihadistes, le président Keïta a établi trois lignes rouges : 1) l'unité nationale et l’intégrité territoriale du Mali ; 2) le caractère séculier de l’Etat ; 3) la stabilité du Sahel et du continent africain.Hide Footnote Les positions respectives de la Katiba Macina et de l’Etat sont si éloignées que de nombreuses personnes, d’un côté comme de l’autre, ne voient pas l’intérêt de dialoguer. Certes, le mouvement a fait preuve de pragmatisme. Son discours et son attitude ont évolué au fur et à mesure que le contexte local changeait. Comme nous le verrons à la section IV, les jihadistes doivent souvent concilier le respect de leur idéologie et la négociation de compromis pour éviter de s’aliéner ceux qu’ils cherchent à gouverner. Mais si les raisons qui poussent de nombreuses personnes à rejoindre la Katiba Macina – comme la raréfaction des terres pastorales, le comportement abusif des représentants de l’Etat ou encore le sentiment de marginalisation socioéconomique – ne sont pas religieuses, Koufa les inscrit dans un discours religieux qui complique la recherche d’un règlement négocié.[fn]Dans le discours jihadiste, la frontière entre idéologie et intérêt est floue. Quand ils font du prosélytisme, les jihadistes disent que leurs idées émanent de Dieu, mais ils s’efforcent aussi de faire un lien entre ces idées et le bien-être de l’homme. La Charia n’est pas seulement la loi de Dieu, disent-ils, c’est aussi ce qui convient le mieux à l’humanité.Hide Footnote

De nombreux Maliens du centre considèrent le joug de la Katiba Macina comme trop extrême et décalé par rapport aux coutumes locales, qu’une large partie de la population perçoit comme islamiques.

Alors que Koufa se présente comme un jihadiste et dit lutter pour l’établissement de la Charia au Mali, le succès de sa mobilisation au niveau local provient surtout de sa capacité à exploiter le profond mécontentement socioéconomique et politique au centre du Mali, et à combler le vide laissé par un Etat largement absent.[fn]Dans plusieurs de ses enregistrements audio, Koufa se présente lui-même ainsi que les recrues de la Katiba Macina comme des « jihadistes ». Dans son enregistrement audio d’août 2017, il déclare : « Nous, les jihadistes, n’attaquons que nos adversaires connus, les alliés de la France ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, août 2017.Hide Footnote Au cours de ses premières années d’existence, en 2015 et 2016, la Katiba Macina s’est efforcée de fournir des biens de type services publics dans les territoires sous son emprise. En réalité, elle n’est parvenue qu’à trancher les querelles locales, à tenter de réguler l’accès à la terre, à l’eau et aux pâturages, et à lutter contre les vols de bétail.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de Toguéré Coumbé, Ouro Modi et Sare Seini, Mopti, janvier 2019.Hide Footnote Mais après des décennies de mauvaise gestion et d’abus de la part des autorités de l’Etat, et alors que le système judiciaire malien est corrompu et difficile d’accès pour les habitants des zones rurales, cela a suffi pour procurer aux jihadistes un certain soutien local.[fn]Ibid.Hide Footnote

En 2017, tandis que le mouvement consolidait son emprise sur de vastes territoires, les insurgés ont commencé à recueillir la zakat, l’aumône considérée par les musulmans comme un devoir religieux, et à imposer un code moral draconien prohibant plusieurs coutumes locales et restreignant sévèrement les libertés, en particulier celles des femmes et des jeunes. Ils ont interdit la pratique de la musique et du football, la consommation d’alcool et la mixité sociale entre les sexes. Ils ont imposé un code vestimentaire obligeant les femmes à se couvrir intégralement ; bien que la plupart des femmes du centre du Mali aient traditionnellement porté le foulard, il était rare qu’elles couvrent tout leur corps. Toutes les femmes ne rejettent pas un tel code vestimentaire ; de fait, certaines l’approuvent.[fn]Ibid.Hide Footnote Mais beaucoup d’autres s’irri­tent d’une exigence qui complique leurs activités quotidiennes comme le lavage des vêtements à la rivière et l’agriculture.[fn]Voir « La situation des femmes dans le Delta central du fleuve Niger (Mali) de 2015 à nos jours », Nomade Sahel (nomadesahel.org), 14 décembre 2018.Hide Footnote Les jihadistes ont également interdit aux femmes de voyager à moins d’être accompagnées de leur mari ou d’un parent de sexe masculin, ce qui a entravé la circulation des commerçantes autour des marchés ruraux. Ils ont souvent appliqué ce code de manière violente, notamment en fouettant, en enlevant et parfois en tuant les contrevenants.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de Toguéré Coumbé, Ouro Modi et Sare Seini, Mopti, janvier 2019.Hide Footnote

L’observance souvent brutale de mœurs ultraconservatrices a dissipé une partie – mais pas la totalité – de la sympathie que les jihadistes avaient initialement engrangée.[fn]Ibid.Hide Footnote Certes, une partie des habitants approuvent le concept de loi islamique stricte. Bon nombre d’entre eux apprécient toujours les mécanismes relativement fiables de règlement des différends mis en place, le rétablissement d’une forme de sécurité (en particulier les mesures sévères contre le vol de bétail) et le fait qu’ils aient chassé les fonctionnaires corrompus et prédateurs. De plus, depuis que l’armée malienne a commencé à regagner un peu de terrain, en 2018, les dirigeants locaux de la Katiba Macina semblent montrer plus de souplesse dans l’application de certaines règles. Pourtant, de nombreux Maliens du centre considèrent le joug de la Katiba Macina comme trop extrême et décalé par rapport aux coutumes locales, qu’une large partie de la population perçoit comme islamiques. En particulier, l’usage de la violence par les jihadistes suscite beaucoup d’appréhension.

Les aspirations idéologiques de la Katiba Macina et le soutien ambivalent dont elle bénéficie parmi la population du centre du Mali constituent un obstacle au dialogue. De nombreux habitants du centre du Mali s’opposeraient probablement à l’idée que les jihadistes parlent en leur nom. Si de nombreux pourparlers de paix impliquent des compromis avec des groupes impopulaires et violents, l’histoire récente de la Katiba montre qu’au moins certaines des réformes sociales qu’elle pourrait espérer négocier bénéficient tout au plus d’un soutien local limité. Même si l’Etat était enclin à faire de telles concessions – et rien ne le suggère –, il risquerait de se heurter à une forte résistance locale.

Les liens de la Katiba Macina avec des organisations jihadistes transnationales

Les liens transnationaux de la Katiba Macina sont un autre obstacle au dialogue. Contrairement à d’autres mouvements jihadistes au Mali comme al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) et l’Etat islamique au Grand Sahara – respectivement dirigés par des Algériens et des Sahraouis – la Katiba Macina est essentiellement autochtone. Toutes les figures clés du mouvement viennent du centre du Mali et exploitent les griefs locaux pour recruter. Pourtant, Hamadoun Koufa est officiellement sous la tutelle d’Iyad ag Ghaly, qui a prêté allégeance à al-Qaeda.

En mars 2017, Koufa est apparu dans une vidéo aux côtés d’ag Ghaly et de trois autres chefs jihadistes pour annoncer la fusion de leurs mouvements, notamment du groupe Ansar Eddine d’ag Ghaly (la Katiba Macina est considérée comme en faisant partie), la branche sahélienne d’AQMI et la Katiba al-Mourabitoun, au sein de la coalition nommée Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM).[fn]Al-Mourabitoun est un groupe jihadiste né en 2013 de la fusion d’éléments de l’ancien Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) et d’al-Mulathamine, un autre mouvement alors dirigé par le jihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar. Al-Mourabitoun s’est scindé en 2015 en une faction pro-Etat islamique, qui est devenue plus tard l’Etat islamique au Grand Sahara, et une faction pro-al-Qaeda, qui a fusionné avec le GSIM.Hide Footnote Dans la vidéo, ag Ghaly, qui a pris la tête de la coalition, a annoncé son allégeance à l’Algé­rien Abdelmalik Droukdel, chef d’AQMI, ainsi qu’à Ayman al-Zawahiri, chef d’al-Qaeda, et par extension au dirigeant taliban Haibatullah Akhundzada (Zawahiri lui-même a prêté allégeance aux dirigeants talibans successifs).[fn]Voir la déclaration fondatrice du GSIM, « And Hold On Firmly to the Rope of God Together and Do Not Become Divided », 2 mars 2017. Les dirigeants d’al-Qaeda – d’abord Oussama ben Laden et maintenant Ayman al-Zawahiri – ont toujours fait allégeance aux Talibans, dès la fondation d’al-Qaeda dans l’Afghanistan contrôlé par les Talibans.Hide Footnote Ces connexions transnationales posent problème. Pour certains responsables maliens, des pourparlers politiques avec les membres d’un mouvement, al-Qaeda, qui, au moins sur le plan rhétorique, ne reconnait aucune frontière et dit se battre pour l’établissement d’un califat mondial, n’ont guère de sens.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables maliens, Dakar et Bamako, novembre et décembre 2018.Hide Footnote

Le ton du discours de la Katiba Macina a changé à l’époque de son affiliation au GSIM et à al-Qaeda. En 2015, lorsque Koufa a établi la liste des ennemis de la Katiba Macina, il a pointé du doigt les responsables maliens considérés comme des oppresseurs, qu’ils soient militaires ou civils, étendant sa condamnation à ceux qui collaboraient avec eux.[fn]Enregistrement audio de Koufa que Crisis Group s’est procuré, « Comment interagir avec les civils », 2015.Hide Footnote Mais à partir de 2017, la rhétorique anti-française et les références à la lutte contre les « croisés » sont devenues prédominantes.[fn]Dans un enregistrement audio datant probablement de 2018, Koufa a déclaré : « C’est la France et non le Mali qui est notre ennemi ». Il redéfinit même les ennemis locaux en tant qu’alliés de la France, qui refusent la Charia à la demande de la France. Il considère que le président malien lui-même a été choisi par la France. « La France est devenue Dieu », dit-il. Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, 2018.Hide Footnote Cette évolution semble refléter en partie les liens de la Katiba Macina avec le GSIM, dont plusieurs composantes combattent la force française Barkhane. Il est à craindre que Koufa soit aujourd’hui moins disposé à négocier sur des revendications locales et qu’en tout état de cause, il ne puisse entamer le dialogue sans l’autorisation de chefs jihadistes qui s’inscrivent dans une logique transnationale. Koufa a en effet rejeté les offres de pourparlers avec les élites peul francophones, estimant qu’elles faisaient partie d’une conspiration française visant à localiser les bases des jihadistes et à évaluer leur force de frappe et leurs effectifs. Il a également déclaré que toute initiative de paix devait passer par ag Ghaly.[fn]Dans un enregistrement audio de 2018, Koufa a déclaré : « Nous entendons beaucoup parler de Peul qui rencontrent la France, la Minusma et l’Etat malien pour faciliter le rétablissement de la paix entre nous et l’Etat malien. … Nous voulons que vous compreniez : nous pouvons nous parler et vous pouvez négocier avec nous. ... [Mais] nous savons que vous venez collecter des informations sur nos positions, notre force humaine, nos armes et notre mode de commandement. Telle est la mission que la France vous a confiée ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, 2018. En 2017, lorsqu’un certain nombre de personnalités peul, dont Aly Nouhoum Diallo, ont appelé Koufa à participer à des pourparlers de paix, il a répondu : « Si vous souhaitez un dialogue, allez en discuter avec notre émir, Iyad ag Ghaly. … Il est notre guide. ... Il est malien. C’est indéniable. Si vous voulez la paix, allez lui parler. Sinon, vous n’aurez pas la paix, ni sur cette terre ni dans l’au-delà ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, août 2017.Hide Footnote

La Katiba Macina s’est montrée disposée à participer à certaines formes de négociations avec le gouvernement.

Cela dit, il est difficile de déterminer le degré d’autorité d’ag Ghaly sur Koufa et d’attachement de ce dernier aux objectifs transnationaux. Depuis 2017, Koufa est apparu à deux reprises aux côtés d’ag Ghaly et de Yahya Abou el-Hammam, l’ancien commandant en chef d’al-Qaeda au Mali.[fn]Voir la déclaration fondatrice du GSIM, « And Hold On Firmly to the Rope of God Together and Do Not Become Divided », op. cit. ; et la vidéo du GSIM, « Light or Heavy, March to Battle », op. cit.Hide Footnote La qualité des récentes vidéos de la Katiba Macina et sa capacité à monter des attaques complexes, y compris la pose d’engins explosifs sur les axes routiers, suggèrent un transfert d’expertise du GSIM. Pourtant, même si elle est importante, l’autorité d’ag Ghaly semble avoir des limites.[fn]Alors que la Katiba Macina semble dépendre du soutien financier et logistique d’Ansar Eddine et du GSIM, ses efforts croissants pour collecter la zakat (aumône) suggèrent qu’elle souhaite une plus grande autonomie financière.Hide Footnote L’adhésion de la Katiba Macina à la coalition du GSIM, qui a des objectifs transnationaux, dont l’établissement d’un califat, semble l’éloigner lentement de ses racines locales. Mais la récente ferveur de la rhétorique anti-française de Koufa est peut-être liée en premier lieu aux affrontements qui opposent de plus en plus fréquemment la Katiba Macina et les troupes françaises. Malgré les liens qu’il entretient avec al-Qaeda par l’intermédiaire d’ag Ghaly, les préoccupations locales restent au cœur de son discours. La participation de la Katiba Macina au GSIM pourrait bien avoir été motivée par la longue collaboration de Koufa avec ag Ghaly ainsi que par la quête de fonds, de formations et d’expertise, plutôt que par de réelles aspirations transnationales.

La Katiba Macina a montré une certaine ouverture au dialogue. En août 2017, Koufa a indiqué qu’il serait prêt à s’entretenir avec des chefs religieux, en particulier trois érudits salafistes bien connus, dont Mahmoud Dicko. Il a déclaré :

Nous souhaitons que vous nous envoyiez les oulémas [un corps d’érudits musulmans], ils sont plus à même de comprendre ce que nous voulons. Si vous nous envoyez les oulémas, ils sont les bienvenus pour discuter avec nous. Il s’agit de Mahmoud Dicko, Mahi Banikane, Cheick Oumar Dia et d’autres. Ils pourront voir comment nous vivons ici, et nous pourrons l’apprécier ensemble.[fn]Enregistrement audio de 2017 en réponse au dirigeant peul Aly Nouhoum Diallo, op. cit.Hide Footnote

De plus, début 2019, la Katiba Macina s’est montrée disposée à participer à certaines formes de négociations avec le gouvernement, notamment pour échanger des otages contre des prisonniers jihadistes.[fn]En février 2019, après de longues négociations, les jihadistes ont libéré deux otages, dont l’ancien préfet de Ténenkou et un journaliste, en échange de dix-neuf jihadistes.Hide Footnote Le fait que la Katiba Macina ait cherché à faire libérer des jihadistes qui n’étaient pas originaires du centre du Mali, notamment l’ancien chef de la police jihadiste de Gao, suggère que le GSIM a peut-être cautionné les négociations en vue de ces échanges.[fn]Entretien de Crisis Group, spécialiste de l’antiterrorisme dans la région du Sahel, Dakar, avril 2019.Hide Footnote

Résistances intérieures et réticences étrangères

Les pressions exercées par des acteurs nationaux et étrangers opposés à l’idée du dialogue ou inquiets de ses potentielles conséquences font aussi obstacle aux pourparlers.

Des acteurs maliens, notamment des élites laïques, des marabouts soufis, des organisations de défense des droits humains et des associations de victimes font part de leur préoccupation. Les élites laïques estiment qu’une menace pèse sur le principe de séparation du religieux et du politique au Mali et qu’un tel dialogue pourrait y contribuer. Elles dénoncent les tentatives de plus en plus musclées des activistes islamistes de se faire une place dans l’arène politique.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°249, Islam et politique au Mali : entre réalité et fiction, 18 juillet 2017.Hide Footnote Cette inquiétude est d’autant plus forte que Mahmoud Dicko, dont se méfie l’élite laïque, est une figure emblématique à la fois de la promotion du rôle de l’islam en politique et du dialogue avec les jihadistes.

De nombreux responsables religieux rejettent aussi la Katiba Macina et sa doctrine d’intolérance – ce qui n’est sans doute pas surprenant étant donné que les insurgés s’opposent aux institutions islamiques établies autant qu’à l’Etat.[fn]Koufa s’est d’abord fait connaître pour ses prêches critiquant les marabouts de Mopti, qui sont en grande partie soufis. Voir le rapport de Crisis Group, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, op. cit.Hide Footnote Les soufis traditionnels de Mopti sont particulièrement hostiles au dialogue avec les jihadistes, estimant que tout compromis avec eux aurait de fortes chances de favoriser les courants salafistes de l’islam au détriment des autres.[fn]Entretiens de Crisis Group, marabouts de la région de Mopti, Mopti, Bamako, octobre 2018 et janvier 2019.Hide Footnote En 2012, lorsque les jihadistes ont conquis le Nord du Mali, l’Association malienne pour l’unité et le progrès de l’islam à Mopti a envisagé d’envoyer une délégation pour débattre de questions religieuses avec les jihadistes. Mais la plupart de ses membres ont rejeté cette idée. Aujourd’hui encore, plusieurs membres de ces associations restent opposés au dialogue.[fn]Entretien de Crisis Group, érudit religieux membre de l’Association malienne pour l’unité et le progrès de l’islam, Mopti, janvier 2019. Il justifie sa position contre le dialogue comme suit : « Maintenant qu’ils ont le dessus, comment pouvons-nous négocier avec eux ? Soit ils dictent ce qu’ils veulent, soit nous devons nous battre jusqu’à ce que tout le monde en ait assez. Ensuite, on peut envisager de négocier. C’est ainsi que tous les Etats ont traité le problème du terrorisme ».Hide Footnote

De nombreux responsables politiques occidentaux craignent que le dialogue avec les jihadistes ne confère une légitimité à ces groupes et à leurs idées.

Parmi les Maliens du centre, les points de vue sur le dialogue varient, bien que les réactions en cas de pourparlers soient difficiles à prévoir. Jusqu’à présent, le débat sur le dialogue avec les jihadistes a surtout lieu au sein des élites de Bamako. Au centre du Mali, de telles idées restent assez marginales. Compte tenu de la détérioration du contexte sécuritaire et de la crainte d’une nouvelle escalade de la violence, certains dans le delta intérieur, y compris au sein des communautés qui ont le plus souffert de la violence jihadiste, admettent qu’ils seraient favorables au dialogue, même s’il impliquait des concessions aux jihadistes, pourvu que cela mette fin à l’effusion de sang.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du Delta, notamment des districts de Ténenkou et de Mopti, Mopti, janvier 2019.Hide Footnote Hors du delta, l’idée du dialogue avec la Katiba Macina risque de susciter la colère, en particulier chez les Dogon et les Bambara.

L’opposition n’est pas seulement domestique. Les pays occidentaux, en particulier la France et les Etats-Unis, rejettent catégoriquement le dialogue, et ce pour plusieurs raisons. Les groupes jihadistes avec lesquels Koufa a des liens sont désignés comme terroristes par les Nations unies et d’autres organisations. Cette classification n’interdit pas de leur parler, mais elle peut compliquer la tâche.[fn]Le Conseil de sécurité des Nations unies et les Etats-Unis considèrent tous deux le GSIM, Ansar Eddine et Iyad ag Ghaly comme des groupes terroristes, mais ils ne qualifient pas explicitement Koufa et la Katiba Macina ainsi. Si l’ONU ou les Etats-Unis venaient à considérer que Koufa et la Katiba Macina faisaient partie d’Ansar Eddine, cela pourrait faire obstacle au dialogue. La loi américaine interdit de fournir un soutien matériel ou des conseils aux personnes ainsi désignées, ce qui peut poser des problèmes aux médiateurs.Hide Footnote Il est aussi difficile pour les responsables politiques français d’encourager le dialogue avec des groupes qui ont tué des soldats français.[fn]En avril 2017, lors d’une visite officielle au Mali, le ministre français des Affaires étrangères a justifié sa position anti-dialogue en évoquant un compatriote décédé. « Comment peut-on négocier avec les terroristes ?! … Iyad ag Ghaly s’est réjoui de la mort du soldat français Julien Barbé ». Voir Moussa Bolly, « Paix et réconciliation nationale : Paris interdit à Bamako de négocier avec Iyad », Le Reflet, 14 avril 2017.Hide Footnote Par ailleurs, certains pays considèrent l’insurrection jihadiste au Mali comme le prolongement de leur propre lutte contre les jihadistes dans le monde. De nombreux responsables politiques occidentaux craignent que le dialogue avec les jihadistes ne confère une légitimité à ces groupes et à leurs idées. Certes, les Etats-Unis ont, depuis un an, redoublé d’efforts pour parvenir à un accord avec l’insurrection islamiste des talibans en Afghanistan, et de hauts responsables américains ont rencontré à plusieurs reprises les dirigeants talibans. Mais la question de savoir si ces pourparlers créeront un précédent, facilitant le dialogue avec des jihadistes en Afrique ou ailleurs, reste ouverte.[fn]Les pourparlers entre les Etats-Unis et les dirigeants talibans sont au moins en partie motivés par le désir des dirigeants américains de retirer leurs troupes d’Afghanistan. En outre, les Talibans constituent un mouvement d’insurgés considérablement plus grand et plus puissant que la Katiba Macina et entretiennent des relations avec plusieurs puissances étrangères. Et malgré leurs liens de longue date avec des militants transnationaux, leurs dirigeants ne leur prêtent pas allégeance et n’ont pas d’aspirations au-delà de l’Afghanistan.Hide Footnote

Dialoguer avec les jihadistes au centre du Mali

L’opinion dominante selon laquelle les jihadistes sont infréquentables n’a pas empêché des notables locaux, des organisations humanitaires et des marabouts d’échan­ger avec eux. Ces contacts ont permis aux jihadistes et à leurs interlocuteurs d’abor­der des questions telles que la gestion au quotidien des affaires publiques dans les zones sous contrôle jihadiste, l’accès humanitaire aux populations vulnérables et même la pratique de l’islam par les jihadistes.

Négociations locales

Les jihadistes ont chassé les autorités de l’Etat de nombreuses zones rurales, mais ils n’ont pas tout à fait pris leur place. Ils vivent dans la brousse et ne se rendent dans les villages qu’épisodiquement, souvent en petits groupes, pour prêcher, régler des différends et jouer le rôle de police des mœurs. Cette gouvernance de l’ombre laisse les dirigeants locaux gérer les affaires courantes, bien que sous le contrôle de la Katiba Macina et conformément à ses règles.

La collaboration n’est pas toujours facile. Vivre sous le joug de la Katiba Macina peut être un lourd fardeau. Par exemple, les jihadistes enlèvent fréquemment ceux qu’ils accusent de désobéissance et saisissent les troupeaux et autres biens de ceux qu’ils soupçonnent de livrer des informations au gouvernement. Ils ont eu recours à des punitions collectives pour faire appliquer certaines règles, notamment en fermant les marchés ruraux hebdomadaires parce que les femmes n’avaient pas respecté le code vestimentaire ou parce que les gens avaient fumé des cigarettes. Ils ont imposé un blocus à plusieurs villages accusés de travailler avec l’armée.[fn]A la mi-2018, à la suite du déploiement de l’armée malienne à Toguéré Coumbé, Dialloubé et Kouakourou, respectivement dans les cercles de Ténenkou, Mopti et Djenné, la Katiba Macina a imposé un blocus à ces localités, interdisant tout mouvement d’entrée et de sortie. Ils ont accusé les villageois de collaborer avec l’armée. En raison du blocus, les villageois ne pouvaient pas accéder à leurs fermes ni aux marchés ruraux hebdomadaires. Les jihadistes ont également enlevé des habitants et confisqué des milliers de têtes de bétail appartenant à des notables du village. Récemment, les jihadistes ont considérablement allégé l’embargo sur Dialloubé à la suite de négociations avec des notables locaux.Hide Footnote

Dans certains cas, des notables locaux ont obtenu des concessions de la part des insurgés. Par exemple, dans le cercle de Ténenkou, comme ailleurs, l’interdiction faite aux femmes de voyager sans parent de sexe masculin a restreint leur mobilité, en particulier celle des commerçantes habituées à faire la navette entre les marchés ruraux hebdomadaires pour acheter et vendre des marchandises. Après des discussions entre des notables et les dirigeants locaux de la Katiba Macina, les jihadistes ont autorisé les femmes de se déplacer pourvu que leur moyen de transport, qu’il s’agisse d’une charrette tirée par un âne, d’un bateau ou d’une voiture, les isole des hommes.[fn]Ces négociations avec des brigades jihadistes opérant dans la forêt de Kadial, entre Ténenkou et Mopti, ont eu lieu vers juin 2017. Entretiens de Crisis Group, résidents de Ténenkou, février 2019.Hide Footnote Dans certaines régions, les villageois ont réussi à négocier la réouverture des écoles, malgré l’opposition des jihadistes à ce qu’ils décrivent comme un programme scolaire malien sous influence occidentale. Dans d’autres, les villageois ont voté aux élections malgré l’aversion des jihadistes pour la démocratie représentative. L’accord implicite veut que les élus exercent leur pouvoir sans contester celui de la Katiba Macina.[fn]Dans le cercle de Youwarou, seules deux écoles fonctionnent, dont une à Gatchi Loumo, ouverte en raison des pourparlers entre notables du village et jihadistes. L’autre, dans le village de Youwarou, a ouvert après le déploiement de l’armée dans la zone. Des élections municipales ont eu lieu dans plusieurs districts, notamment ceux de Nampala et de Dogo, respectivement dans les cercles de Niono à Ségou et de Youwarou à Mopti.Hide Footnote Ces arrangements locaux semblent être devenus plus courants depuis 2018, à mesure que l’armée malienne a intensifié ses opérations et augmenté la pression sur le groupe.

Les soignants semblent pouvoir négocier un droit d’accès plus facilement que les organismes travaillant dans d’autres secteurs comme l’éducation ou le développement.

Malgré tout, les négociations locales se soldent aussi par de fréquents échecs. Les habitants de Toguéré Coumbé, dans le cercle de Ténenkou, ont demandé à plusieurs reprises à la Katiba Macina de lever le blocus imposé au village depuis mars 2018, sans succès.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de Toguéré Coumbé, Bamako, décembre 2018 ; Mopti, janvier 2019.Hide Footnote

Les négociations locales prennent des formes diverses. Dans la plupart des cas, des émissaires mandatés par les notables des villages participent à des forums avec les jihadistes. Les villages organisent également des réunions, sachant que des membres des « cellules dormantes » sont présents et rendront compte de ce qui s’est dit aux chefs des insurgés. Du côté des jihadistes, l’amirou markaz prend généralement les choses en main et communique la teneur des négociations à la direction de la Katiba Macina. La personnalité de l’amirou markaz joue un rôle déterminant dans les compromis consentis par les insurgés.[fn]Dans les markazes où les chefs jihadistes sont des locaux, les discussions ont tendance à être plus cordiales que dans celles où les jihadistes viennent de villages éloignés. Entretien de Crisis Group, ancien combattant yimbé laddé, février 2019.Hide Footnote Dans l’ensemble, les relations du mouvement avec les familles influentes dans les zones où il opère sont compliquées : au début, il a souvent sapé leur autorité, mais plus récemment, il semble avoir été plus disposé à faire des compromis avec elles qu’avec d’autres.[fn]Par exemple, au début, les jihadistes ont tenté d’annuler les redevances prélevées par des propriétaires fonciers appelés Jowrow sur des éleveurs étrangers voulant avoir accès à un pâturage particulier dans le delta intérieur, appelé Bourgou. Les insurgés ont fait valoir que le Bourgou appartenait à Dieu, qui le veut ouvert à tous. Mais les Jowrow ont résisté et les jihadistes ont rétabli les redevances en réduisant leur montant. Entretiens de Crisis Group, membres de familles Jowrow du cercle de Mopti, Mopti, janvier 2019.Hide Footnote

Accès humanitaire

Bien que la Katiba Macina s’exprime en des termes résolument anti-occidentaux, elle a autorisé des organisations humanitaires, y compris des ONG principalement occidentales, à travailler dans des zones sous son contrôle. Cette position est conforme à une fatwa (avis juridique) rendue en 2018 par un comité judiciaire jihadiste basé dans la région de Tombouctou, qui exhorte ses membres à ne pas attaquer les organisations humanitaires et au contraire à leur faciliter l’accès.[fn]Houka ag Alhousseini, président d’un comité judiciaire réputé proche des jihadistes à Tombouctou, a publié le 14 mars 2018 une lettre de deux pages autorisant des organisations humanitaires à travailler dans des zones sous contrôle jihadiste. Il a justifié cette fatwa en citant les bénéfices pour la population locale. Fatwa signée par le comité judiciaire de Tombouctou que Crisis Group s’est procurée, mars 2018.Hide Footnote Koufa lui-même a dit que son groupe n’était pas opposé à l’aide humanitaire, à condition que les agences respectent certaines conditions, dont l’interdiction d’engager du personnel étranger.[fn]Koufa a déclaré : « Nous ne sommes pas opposés à votre action humanitaire, à condition qu’elle ne soit pas menée par des étrangers. Si un maire veut creuser un puits, il peut aller chercher du financement jusqu’aux Etats-Unis et venir creuser son puits [mais seulement] avec des autochtones. … Nous ne voulons pas voir un seul étranger ». Enregistrement audio attribué à Koufa que Crisis Group s’est procuré, op. cit.Hide Footnote Même si toutes les ONG qui opèrent dans les zones jihadistes ne sont pas informées de cette annonce, elle semble avoir simplifié sur le terrain les négociations pour l’accès humanitaire.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs d’ONG humanitaires opérant dans des zones de Mopti sous contrôle jihadiste, Dakar et Bamako, décembre 2018 ; Mopti, janvier 2019.Hide Footnote

Les organisations humanitaires ont recours à différentes tactiques pour négocier. Certaines comptent sur leurs bénéficiaires locaux tandis que d’autres font appel à des intermédiaires. Certains agences de santé ont d’abord envoyé des médecins dans des dispensaires locaux sans la permission des jihadistes ; ils ont demandé leur approbation seulement après que ces médecins aient acquis une bonne réputation locale.[fn]Selon un salarié d’une ONG internationale travaillant dans le secteur de la santé à Ténenkou : « Nous avons commencé à envoyer du personnel médical à Ténenkou avant de prendre contact avec les jihadistes. C’est ensuite, après avoir réussi à asseoir notre légitimité et prouvé que nous étions indépendants et neutres, que les contacts avec les sympathisants jihadistes ont commencé à prendre forme. Nous ne parlons pas directement avec les jihadistes mais avec leurs sympathisants du village. Parfois, ce sont des notables locaux. Chaque fois que nous avons une mission dans les villages, nous en informons ces sympathisants et ils transmettent l’information. Lorsque nous arrivons aux points de contrôle tenus par les jihadistes, ils vérifient nos cartes d’identité, nos voitures ou nos bateaux et nous laissent passer ». Entretien de Crisis Group, Bamako, décembre 2018.Hide Footnote En général, les soignants semblent pouvoir négocier un droit d’accès plus facilement que les organismes travaillant dans d’autres secteurs comme l’éducation ou le développement.[fn]Koufa a déclaré : « Tout maire ou député qui vient construire une école, une route, apporter de l’aide humanitaire, creuser un puits au nom de la République du Mali, de la France ou de tout autre pays, sera notre ennemi, à l’exception des dispensaires et des hôpitaux ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, 2018.Hide Footnote

Trois facteurs principaux expliquent pourquoi de telles négociations sont possibles. D’une part, les organisations humanitaires offrent des services dont les populations locales ont fortement besoin. Dans les zones occupées par les jihadistes, les services d’aide à la personne font défaut depuis des années, souvent au moins depuis 2015, date à laquelle l’administration publique a déserté ces territoires. Par ailleurs, la Katiba Macina a intérêt à donner un droit d’accès car il peut ainsi montrer aux habitants qu’il se soucie de leur bien-être et veille à ce qu’un certain nombre de services soient assurés. Cela est d’autant plus important que la Katiba Macina peine à fournir elle-même ces services. En reconnaissant implicitement les jihadistes comme les autorités de fait, les organisations humanitaires facilitent aussi la quête de légitimité de ces groupes. Enfin, les organisations proclament leur respect des principes humanitaires et notamment leur neutralité dans le conflit, leur indépendance vis-à-vis de toute influence étrangère et leur impartialité dans l’aide octroyée aux victimes du conflit, qu’elles soient ou non des combattants.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs d’ONG humanitaires travaillant dans des zones de Mopti sous contrôle jihadiste, Dakar, Bamako et Mopti, décembre 2018 et janvier 2019.Hide Footnote

Des érudits soufis et salafistes ont pris la parole pour remettre en cause les fondements religieux de la doctrine jihadiste à de multiples occasions.

Les jihadistes imposent des conditions aux agences humanitaires, mais font aussi des compromis. Ils exigent que les organisations interdisent aux travailleurs humanitaires d’écouter de la musique, de consommer de l’alcool et de fumer, et qu’elles donnent l’ordre au personnel féminin de se couvrir la tête. Leur tentative d’obliger les ONG à utiliser des véhicules différents pour le transport du personnel féminin et masculin est particulièrement controversée. Mais si les organisations humanitaires respectent certaines règles, elles résistent souvent à d’autres. Une ONG internationale qui opère à Ténenkou refuse de transporter son personnel féminin et masculin dans des véhicules distincts et emploie des chrétiens étrangers.[fn]Entretien de Crisis Group, chef d’une ONG humanitaire travaillant à Mopti, Bamako, décembre 2018.Hide Footnote Elle continue pourtant d’opérer dans les zones occupées par les jihadistes. Dans leurs échanges avec les jihadistes, les organisations d’aide peuvent faire valoir leur point de vue, en utilisant comme levier les services qu’elles fournissent et le soutien local dont elles bénéficient.

Néanmoins, ces négociations ne règlent pas tous les problèmes. Les jihadistes ont refusé l’accès humanitaire à de nombreuses organisations. Même les agences d’aide qui ont obtenu un droit d’accès peuvent faire l’objet de harcèlement aux postes de contrôle. La Katiba Macina a déjà retenu des employés d’ONG en otage pendant plusieurs semaines. En 2018, des insurgés ont enlevé deux employés d’ONG dans le cercle de Douentza et les ont retenus en otage pendant plusieurs jours.[fn]International NGO Safety Organisation, « Rapport INSO – Mali central – Mopti : Détention irrégulière d’agents ONG », 15 janvier 2019.Hide Footnote Ils ont à maintes reprises confisqué des téléphones portables et d’autres équipements. Pour justifier ce harcèlement, les insurgés disent souvent qu’ils soupçonnent les organisations humanitaires d’espionnage pour le compte de pays occidentaux ou de collaboration avec les forces de sécurité.[fn]Entretien de Crisis Group, élu enlevé avec des salariés d’ONG par des jihadistes, Bamako, septembre 2018.Hide Footnote

Le débat religieux

Au cours des trois dernières années, des idéologues de la Katiba Macina et des érudits musulmans ont fréquemment débattu du bien-fondé du discours jihadiste. La Katiba Macina est née à Mopti, un haut lieu d’érudition islamique, où de nombreuses écoles coraniques accueillent des élèves de tout le Sahel. L’islam soufi, en particulier la Qadriyya (aussi appelée Malikiyya) domine la région, bien que le salafisme et le mouvement Da’awa (la branche locale du Tabligh Jama’at) aient récemment fait une percée significative.[fn]L’émergence de l’insurrection jihadiste a exacerbé les tensions existantes entre ces courants religieux. Bien que tous se soient clairement démarqués de la Katiba Macina, les jihadistes sont souvent associés aux salafistes et parfois aussi à la Da’awa. Koufa était un adhérent de la Da’awa avant de devenir jihadiste. Les termes salafisme et wahhabisme sont localement utilisés indifféremment pour désigner un courant sunnite né dans la péninsule arabique qui prône une pratique de l’islam inspirée par les premières générations de musulmans (al-salaf al-salih) et une lecture littérale des textes islamiques. Le Tabligh Jama’at est aussi un mouvement sunnite mais il trouve ses racines en Asie du Sud. Connu localement sous le nom de Da’awa, il se dit apolitique, rejette la violence et encourage les musulmans à s’engager dans des œuvres missionnaires. Les marabouts salafistes critiquent souvent le Tabligh comme un courant déviant parce que ses pratiques missionnaires vont à l’encontre des méthodes recommandées par al-salaf al-salih et parce qu’il privilégie l’œuvre missionnaire à l’accumulation de connaissances islamiques. Pour en savoir plus sur les mouvements islamiques au Mali, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°249, La politique de l’islam au Mali : séparer le mythe de la réalité, 18 juillet 2017.Hide Footnote Des érudits soufis et salafistes ont pris la parole pour remettre en cause les fondements religieux de la doctrine jihadiste à de multiples occasions, notamment lors de sermons dans des mosquées, d’émissions de radio et de télévision et sur les réseaux sociaux, en particulier WhatsApp.

Dans leur argumentaire, ces personnalités soulignent que la violence jihadiste n’a pas lieu d’être dans une société presque entièrement musulmane et qu’il est suicidaire – et donc non islamique – pour les musulmans de déclarer le jihad contre le gouvernement malien et les puissances occidentales.[fn]En réponse à l’enregistrement audio de Koufa publié en août 2017, Alpha Ibrahim Sow, un érudit religieux originaire du centre du Mali et vivant désormais en Egypte a déclaré que « vouloir prendre les armes aujourd’hui pour entrer en guerre contre la France ou l’Occident est une erreur monumentale comparable au suicide. Ça ne peut être justifié dans l’islam ». « Réplique en fulfulde d’Alpha Ibrahim Sow à Hamadoun Koufa », 12 septembre 2017.Hide Footnote Ils estiment que le jihad aujourd’hui devrait être une lutte pacifique prônant la piété et l’harmonie intercommunautaire.[fn]Alpha Ibrahim Sow identifie cinq types de jihad : la prédication pour répandre la parole de Dieu ; l’émigration pour échapper à la persécution à la façon du Prophète Mohammed fuyant La Mecque pour Médine ; la promotion de la coexistence pacifique des musulmans et des non-musulmans ; la légitime défense armée, mais seulement si les musulmans sont en position de force ; et enfin le jihad offensif, en réponse à une agression et lorsque les musulmans disposent de la puissance militaire requise. Il affirme qu’« actuellement, dans nos pays, le jihad légitime est celui de la coexistence pacifique, de la compréhension mutuelle et du respect mutuel entre les religions ». Ibid.Hide Footnote Les érudits musulmans critiquent également l’imposition par la force de la Charia par la Katiba Macina et s’opposent à des fatwas spécifiques émises par les jihadistes.[fn]Par exemple, en 2017, à Kouboulou, un village du cercle de Ténenkou, une femme maccudo (descendante d’esclaves) a refusé de se couvrir conformément aux règles des jihadistes. Elle a affirmé qu’en Islam les femmes esclaves avaient le droit de ne pas se couvrir. Les jihadistes l’ont tout de même fouettée. Un éminent érudit islamique de Mopti qui suit le courant de jurisprudence Maliki a donné raison à la femme, invoquant cet exemple pour montrer que les jihadistes ne connaissaient pas la Charia. Entretien de Crisis Group, imam, Mopti, janvier 2019.Hide Footnote

Bien qu’elles restent discrètes, ces remises en cause du discours jihadiste ont une certaine résonance. Les dirigeants de la Katiba Macina les prennent au sérieux, d’autant plus que Koufa justifie chaque action du mouvement par une argumentation religieuse. En tant que chef religieux, il a fait de l’application de la Charia l’élé­ment central de l’insurrection qu’il dirige.

Les échanges entre des érudits et les partisans de Koufa ont d’abord pris un tour cinglant, marqué par les incriminations mutuelles. Plusieurs érudits musulmans de premier plan ont qualifié le yimbé laddé de khawarij – terme péjoratif désignant un mouvement nihiliste et violent apparu dans la péninsule arabique au huitième siècle. Pour leur part, les idéologues jihadistes ont dénigré les érudits religieux, les qualifiant d’alliés des Français et de suppôts du gouvernement.[fn]Enregistrements audio que Crisis Group s’est procurés, août 2017 et octobre 2018.Hide Footnote Ils ont même décrété que certaines voix critiques étaient celles d’infidèles et ont menacé de les tuer.[fn]Entretiens de Crisis Group, intellectuels musulmans ayant reçu des menaces de la Katiba Macina, Bamako, décembre 2018 et avril 2019 ; Mopti, janvier 2019.Hide Footnote

A partir de 2018, un débat plus raisonné mais bref a pris forme entre une poignée d’érudits musulmans peul et les idéologues de la Katiba Macina. Citant des versets coraniques qui enjoignent aux combattants musulmans de choisir le sulh (réconciliation) plutôt que la guerre, les érudits peul ont invité les jihadistes à une discussion ouverte, via WhatsApp. Dans un premier temps, la Katiba Macina a accepté, et désigné comme représentant Imrana Cissé, l’un de ses idéologues.[fn]Dans un enregistrement audio, Imrana Cissé, qui représentait les jihadistes lors du débat religieux, a défini leurs conditions pour y participer : « A tous ceux qui veulent débattre du jihad et de ses conditions telles qu’elles sont décrites dans le Coran. … Nous sommes prêts à discuter de tous les sujets. … Nous n’avons qu’une seule condition : si vous gagnez ce débat avec des preuves tirées de livres [islamiques], nous déposerons nos armes. Si vous ne le faites pas, vous abandonnerez le gouvernement et nous suivrez ». Enregistrement audio que Crisis Group s’est procuré, septembre 2018.Hide Footnote Alors que le débat prenait de l’ampleur, beaucoup y ont vu un signe que les jihadistes pourraient être disposés à participer à d’autres formes de dialogue. Quelques semaines plus tard, néanmoins, Koufa lui-même y a coupé court en invoquant des problèmes de sécurité.[fn]Koufa a déclaré : « Il y avait un débat entre nous et les oulémas. … Ils ont demandé à l’un d’entre nous pourquoi on s’engageait dans le jihad. … Comme le débat s’éternisait, on a découvert que la véritable intention des oulémas n’était pas de débattre. C’était autre chose ». Il avait apparemment peur que ces intellectuels révèlent sa localisation aux forces de sécurité.Hide Footnote

Même si ce débat n’a pas abouti, les érudits qui y ont participé estiment que l’éch­ange a été précieux. Leurs interactions avec Imrana Cissé leur ont permis de mettre en évidence les incohérences de l’argumentaire jihadiste. Selon l’un de ces érudits, les débats ont eu un impact positif sur les jeunes susceptibles d’être séduits par les jihadistes, en leur faisant prendre conscience des failles du discours des insurgés et en les persuadant de ne pas rejoindre le jihad.[fn]Entretiens de Crisis Group, intellectuels musulmans ayant débattu avec la Katiba Macina via WhatsApp, Mopti et Bamako, janvier et avril 2019.Hide Footnote Mais les érudits ont aussi recommandé au gouvernement de prendre des mesures pour répondre à certaines demandes des insurgés, en particulier en ce qui concerne le rôle de l’islam dans la vie publique. Pour eux et d’autres qui ont suivi les débats sur WhatsApp, cette tentative de dialogue religieux a permis de poser les jalons d’initiatives plus ambitieuses.[fn]Entretiens de Crisis Group, érudits musulmans favorables au dialogue et activistes de la société civile, Bamako, octobre et décembre 2018 ; Mopti, janvier 2019.Hide Footnote

Les divers échanges entre la Katiba Macina et des acteurs non étatiques, des notables locaux aux humanitaires et aux marabouts, ont eu une portée limitée, mais se sont révélés prometteurs. Ils visaient moins à rétablir la paix qu’à résoudre des problèmes spécifiques, comme assouplir des sanctions prises par les jihadistes, autoriser l’accès humanitaire ou confronter des arguments religieux. Ces échanges n’ont pas non plus remis en cause l’autorité des jihadistes, bien que les médiateurs étaient loin d’être obséquieux. Ces échanges suggèrent qu’il y a des négociateurs pragmatiques au sein de la Katiba Macina. Certes, Koufa a coupé court à la discussion entre Imrana Cissé et les érudits religieux, mais sa rigueur idéologique n’a pas rendu le dialogue impossible, y compris avec des critiques déclarés et des organisations étrangères qui emploient et sont financées par des individus que les jihadistes qualifient d’infidèles.

At the beginning, the exchange took a harsh, accusatory tone. Several establishment Islamic scholars cast the yimbe ladde as khawarij – a derogatory term referring to a nihilistic and violent movement that appeared in the Arabian Peninsula in the 8th century. For their part, jihadist ideologues denigrated the religious scholars as French allies and sellouts to the government.[fn]Audio recordings in Crisis Group’s possession, August 2017 and October 2018.Hide Footnote They even declared some critics to be unbelievers and threatened to kill them.[fn]Crisis Group interview, Muslim scholars who have received threats from the Katiba Macina, Bamako, December 2018 and April 2019; Mopti, January 2019.Hide Footnote

Starting in 2018, a more reasoned debate took shape between a handful of Peul Islamic scholars and Katiba Macina ideologues, though it did not last long. Citing Quranic verses that enjoin Muslim combatants to choose sulh (reconciliation) over war, the Peul scholars invited the jihadists to an open discussion. At first, the Katiba Macina accepted, mandating Imrana Cissé, one of their ideologues, to conduct the discussion, which took place via WhatsApp, on their behalf.[fn]In an audio recording, Imrana Cissé, who represented the jihadists in the religious debate defined their criteria for engagement. He said, “To all those who want to debate jihad and its conditions as written in the Quran. … We are ready to discuss all topics. … We have only one condition: if you win this debate with evidence from [Islamic] books, we will lay down our weapons. If you do not, you will abandon the government and follow us”. Audio recording in Crisis Group’s possession, September 2018.Hide Footnote As the debate gained momentum, many saw it as a sign that jihadists might be willing to engage in other forms of dialogue. Some weeks later, however, Koufa put an end to it, citing security concerns.[fn]Koufa said, “There was a debate between us and the ulama. … They asked one of us about why we engage in jihad. … When the debate dragged on, we discovered that the real intention of the ulama was not to debate. It was something else”. He reportedly feared that those scholars would reveal his location to the security forces.Hide Footnote

Though the debate ended prematurely, scholars who participated stressed the exchange was valuable. First, their interactions with Imrana Cissé allowed them to make public the inconsistencies in jihadist arguments. One scholar insisted that the debates had a positive impact on youth at risk of being seduced by jihadist discourse. He said the debates made them aware of the discourse’s fallacies and persuaded them not to join the jihad.[fn]Crisis Group interviews, Muslim scholars who debated the Katiba Macina via WhatsApp, Mopti and Bamako, January and April 2019.Hide Footnote But the scholars also recommended that the government take measures to meet some of the insurgents’ demands, particularly as they relate to the role of Islam in public life. They and others who followed the debate on WhatsApp viewed this attempt at religious dialogue as a window of opportunity for more ambitious initiatives.[fn]Crisis Group interviews, pro-dialogue Muslim scholars and civil society activists, Bamako, October and December 2018; Mopti, January 2019.Hide Footnote

The various engagements between the Katiba Macina and non-state actors from civil leaders to humanitarians and religious scholars have been narrow in scope but have shown promise. They have aimed to solve specific problems, such as easing jihadist sanctions or allowing humanitarian access, or at settling arguments over religious interpretation, rather than serving the broader goal of peacemaking. Nor have they challenged the jihadists’ authority, though those mediating have been far from obsequious. The engagements suggest that within the Katiba Macina there are pragmatic negotiators. True, Koufa curtailed the discussion between Imrana Cissé and religious scholars, but his ideological commitment has not stopped dialogue altogether, including with self-identified critics and foreign organisations staffed and funded by those the jihadists consider infidels.

Les deux approches du gouvernement

Ces deux dernières années, le gouvernement a privilégié deux approches très différentes face à la crise au centre du Mali. Entre mars et mi-décembre 2017, le Premier ministre de l’époque, Abdoulaye Idrissa Maïga, a mis en œuvre son programme phare, la mission de bons offices, visant à promouvoir la paix par le dialogue, notamment avec des personnalités proches de la Katiba Macina. Mais en décembre 2017, un nouveau Premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga, a adopté une approche reposant d’abord sur l’action militaire, envisageant le dialogue intercommunautaire comme outil complémentaire et excluant formellement celui avec les jihadistes.

Dialogue politique et intercommunautaire

Les autorités maliennes se sont montrées plus disposées à dialoguer avec la Katiba Macina que ne le suggère le discours officiel. Par le passé, elles ont ouvert des voies de communication avec les jihadistes en vue d’entamer des pourparlers de paix. Mais ces efforts ont été ponctuels et inconsistants.

En mars 2017, une organisation communautaire appelée Amicale Jawambe du Mali a affirmé que de hauts responsables maliens, dont le ministre de la Défense et le gouverneur de Mopti, lui avaient demandé de servir de médiateur entre le gouvernement et les « cellules dormantes » – les habitants des villages en contact étroit avec la Katiba Macina.[fn]Les Jawambe (sing. Jawando) sont un sous-groupe de Peul qui, conformément à la division socioprofessionnelle traditionnelle du travail, gagnent leur vie comme marchands et conseillers du chef. L’Amicale Jawambe affirme pouvoir mobiliser les érudits religieux et utiliser les traditions locales, en particulier les relations historiques entre les éleveurs peul et les Jawambe, pour établir des contacts avec les jihadistes. Un membre de cette association a résumé cette approche de médiation en déclarant : « Lorsqu’un Peul est en conflit, un Jawando peut le ramener à la raison, comme lorsqu’un talibé (étudiant coranique) est en difficulté, son maître peut le ramener à la raison. C’est sur cette base traditionnelle que la médiation actuelle aura lieu afin de parler aux jeunes qui ont pris les armes pour le compte de l’islam ». Entretiens de Crisis Group, membres de l’Amicale Jawambe du Mali, Bamako, octobre 2018.Hide Footnote L’Amicale Jawambe a créé une commission appelée Jam e-Dina, composée de dix membres, dont des chefs traditionnels, des chefs religieux et d’autres notables locaux. Cette commission affirme avoir régulièrement échangé avec des sympathisants jihadistes et leurs partisans dans les villages. Elle aurait même tenté d’organiser une rencontre entre Mahmoud Dicko, ancien chef du Haut Conseil islamique du Mali, et les émissaires de la Katiba Macina, mais cette rencontre n’a pas eu lieu, apparemment pour des raisons logistiques.[fn]Mahmoud Dicko a déclaré qu’il ne pouvait pas se déplacer car la réunion avait été programmée à un moment où le Delta intérieur, où la réunion devait avoir lieu, était complètement inondé. Avant l’arrivée de la saison sèche, le gouvernement a mis fin à la mission des bons offices. Entretiens de Crisis Group, chefs religieux étroitement impliqués dans la mission, mars et avril 2019.Hide Footnote Bien qu’infructueux, les efforts de Jam e-Dina ont peut-être contribué à jeter les bases d’une initiative à plus grande échelle.

Bien que prometteuse au départ, la mission de bons offices a finalement tourné court.

En effet, peu après, le gouvernement a mis en place une mission de bons offices, l’initiative officielle la plus ambitieuse depuis le début de la crise au centre du Mali. Cette mission visait à promouvoir la paix par le dialogue entre une équipe de chefs religieux et de notables traditionnels, d’une part, et les groupes armés du Nord et du centre, notamment la Katiba Macina, d’autre part.[fn]Selon un haut responsable étroitement impliqué dans la mission de bons offices, ces efforts ont consisté à « choisir les bonnes personnes pour résoudre le problème de l’insécurité ». Il part du principe que là où les institutions de l’Etat sont faibles, les chefs traditionnels peuvent jouer un rôle important dans la promotion de la paix. Entretien de Crisis Group, ancien haut responsable, Bamako, octobre 2018.Hide Footnote Le gouvernement a nommé Mahmoud Dicko à la tête de l’équipe, qui comprenait également des chefs traditionnels de Kayes, Sikasso, Koulikoro et Ségou, ainsi que des représentants d’autres associations.[fn]Premier ministre, Lettre Nº0362 PM-CAB, « Organisation d’une mission de bons offices à Kidal, dans le Delta intérieur et la Boucle du Niger », 24 mai 2017.Hide Footnote Dans le cadre de la mission de bons offices, Dicko et son équipe ont tenté d’établir le contact avec Iyad ag Ghaly et Hamadoun Koufa par le biais d’intermé­diaires.[fn]Entretien de Crisis Group, chef religieux étroitement impliqué dans la mission, mars et avril 2019. Dicko affirme qu’Iyad ag Ghaly a accepté de négocier. Il dit que son intermédiaire Cheikh ag Aoussa le lui a assuré. Ag Aoussa a été tué dans un attentat à la voiture piégée le jour où il a informé Dicko de la réponse d’ag Ghaly.Hide Footnote Leur but était d’identifier des familles influentes et des maîtres coraniques qui avaient assuré l’éducation de nombreux jihadistes et qui, ensemble, pourraient convaincre ces derniers d’entamer des pourparlers de paix.

En ce qui concerne la Katiba Macina, Dicko a tenté d’entrer en contact avec le cercle restreint entourant Koufa en organisant de larges rencontres à Bamako, Ségou et Mopti, où il a réuni des chefs religieux, en particulier des maîtres coraniques, pour discuter des moyens de parvenir à la paix. Lors de ces réunions, il a appelé les chefs religieux à convaincre les jihadistes de déposer les armes et de s’asseoir à la table des négociations. Il a suggéré divers compromis aux jihadistes et au gouvernement, y compris la nomination d’un qadi par les autorités locales dans les districts, la réforme des écoles coraniques et l’interdiction des bars, des maisons closes et des jeux de hasard si nécessaire.[fn]Ibid.Hide Footnote

Bien que prometteuse au départ, la mission de bons offices a finalement tourné court. Ces efforts ont mobilisé de nombreuses personnes et ont révélé un certain degré de soutien à l’option du dialogue, en particulier, mais pas exclusivement, parmi les maîtres coraniques.[fn]Ibid.Hide Footnote La mission a clairement désigné une personnalité, en l’oc­currence Mahmoud Dicko, pour établir et mener les contacts – ce qui est important dans un contexte où les médiateurs potentiels entre l’Etat et les insurgés peuvent se disputer l’accès aux ressources liées au dialogue.[fn]Pour plus d’informations sur les tensions et la concurrence entre les élites du centre du Mali, voir le rapport de Crisis Group, Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, op. cit. Pour un autre exemple de cette concurrence pour les postes de médiation dans le centre du Sahel, voir le rapport de Crisis Group, Frontière Niger-Mali : mettre l’outil militaire au service d’une approche politique, op. cit.Hide Footnote Plus largement, la mission a montré que les autorités maliennes peuvent envisager une approche de lutte contre l’insurrection jihadiste qui passe par le dialogue. En décembre 2017, cependant, le Premier ministre Abdoulaye Idrissa Maïga a démissionné, mettant de facto fin au dispositif.[fn]Le président Keïta a pris ses distances avec la mission de bons offices. « Ibrahim Boubacar Keïta : ‘‘Pas question de négocier avec les djihadistes” », Le Monde, 22 février 2018.Hide Footnote Le choix de Dicko, personnage religieux controversé au Mali, semble également avoir suscité l’opposition des pays occidentaux.[fn]Dicko a pris des positions conservatrices fortes sur la réforme du Code de la famille, a appelé à l’islamisation de la vie publique au Mali, et a critiqué l’homosexualité et l’influence occidentale avec véhémence. De hauts responsables occidentaux se sont apparemment plaints de son rôle auprès du Premier ministre. Entretiens de Crisis Group, Bamako, octobre 2018.Hide Footnote Les relations de plus en plus tendues entre Dicko et le président Keïta ont probablement contribué à mettre un terme à la mission.[fn]Dicko a soutenu le président Keïta jusqu’en 2016, mais leurs relations sont ensuite devenues de plus en plus tendues.Hide Footnote

Le désarmement et le dialogue intercommunautaire

Le gouvernement du Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga a adopté une approche axée sur des opérations militaires, visant à permettre le retour de l’appareil d’Etat au centre du Mali, plutôt que sur des efforts de négociation en vue d’un règlement du conflit. Comme le montre la section II, cette approche repose principalement sur des opérations militaires agressives afin d’assurer le redéploiement des forces de sécurité et des fonctionnaires de l’Etat ainsi que la mise en œuvre de projets de développement, comme prévu par le Plan de sécurisation intégré des régions du centre du Mali de février 2017. Mais, le gouvernement de Maïga a ajouté deux autres éléments à ce que prévoyait le Plan : un programme de DDR pour les combattants – y compris jihadistes – qui déposeraient les armes ; et un dialogue intercommunautaire parrainé par des ONG, visant à promouvoir la cohésion nationale tout en excluant explicitement le dialogue avec la Katiba Macina. Le gouvernement a présenté l’ensemble de ces efforts comme une stratégie intégrée.[fn]Entretiens de Crisis Group, conseillers du Premier ministre et responsables gouvernementaux, Mopti, janvier et mars 2018.Hide Footnote En réalité, les initiatives de DDR et de dialogue étaient largement déconnectées de la campagne militaire, ce qui limitait l’efficacité de l’approche dans son ensemble.

Le 24 décembre 2018, le Premier ministre Maïga a lancé un nouveau programme de DDR à Mopti. Cela s’est produit alors que les pays étrangers accentuaient la pression sur les autorités maliennes pour qu’elles fassent en sorte de freiner l’escalade de la violence intercommunautaire. Le gouvernement a donné à tous les groupes et individus armés un délai d’un mois pour s’inscrire.[fn]Le président de la commission du programme de DDR a distribué des registres à plusieurs groupes armés à Mopti et les a invités à inscrire leurs combattants. D’autres registres ont été distribués dans chacun des huit cercles de Mopti pour permettre aux individus armés non affiliés à un groupe ou même aux jihadistes de s’inscrire pour participer au processus de DDR.Hide Footnote Le programme visait à désarmer les milices d’autodéfense non jihadistes, dont beaucoup ont joué un rôle dans les violences intercommunautaires, mais aussi les jihadistes. Il semblait donc tenter de couper l’herbe sous le pied des dirigeants et idéologues jihadistes en tentant d’obte­nir la défection des membres les moins zélés et en isolant au contraire les plus militants.[fn]L’ancien Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga a annoncé que l’objectif du programme de DDR était d’« offrir une voie de sortie à ceux qui ont rejoint [les groupes jihadistes] faute d’autres perspectives ». Premier ministère du Mali, « Le Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga à l’Assemblée nationale », 7 janvier 2019.Hide Footnote

Jusqu’à présent, il est difficile de juger du succès de ce programme de désarmement. En février 2019, le gouvernement a annoncé que plus de 5 000 combattants – un nombre impressionnant – s’étaient inscrits.[fn]Conseil de Sécurité des Nations unies, « Situation au Mali : rapport du Secrétaire général, mars 2019 », S/2019/262, 26 mars 2019.Hide Footnote Parmi eux pourraient figurer quelques combattants jihadistes. Mais une large majorité des insurgés de la Katiba Macina l’ont jusqu’ici boycotté ; ils n’ont pas l’approbation de leurs dirigeants pour y participer et suspectent le gouvernement de vouloir utiliser le programme pour les arrêter.[fn]Entretiens de Crisis Group, membre de la commission du programme de DDR à Mopti, Mopti, janvier 2019. Une vidéo sur un groupe d’individus armés présentés comme d’anciens jihadistes participant au programme de DDR a circulé sur les réseaux sociaux.Hide Footnote Les insurgés ayant refusé de déposer les armes, il est devenu plus difficile de convaincre les milices communautaires souvent impliquées dans la lutte contre les jihadistes de le faire également. La persistance de la violence intercommunautaire a également un effet dissuasif important. Sur les 5 000 combattants qui, selon le gouvernement, participent au programme, on ignore combien ont réellement déposé les armes.

Entre-temps, le gouvernement a chargé des ONG de la médiation de mener un dialogue intercommunautaire au centre du Mali, tout en en excluant explicitement les jihadistes.[fn]Au moins une ONG internationale, Centre for Humanitarian Dialogue, a reçu un mandat du gouvernement malien pour jouer un rôle de médiateur dans le centre du Mali et tenter d’endiguer le conflit. Entretiens de Crisis Group, ONG de médiation, octobre 2018 et janvier 2019.Hide Footnote Le 28 août 2018, après une médiation du Centre pour le dialogue humanitaire, 34 chefs de village de la région de Mopti se sont réunis à Sévaré pour signer un accord visant à mettre fin aux violences intercommunautaires. A la suite de cela, certaines milices ont déposé les armes. Mais alors que les attaques jihadistes continuaient, la trêve n’a pas tenu. Dans certaines régions, le nombre d’assassinats, de raids et de vols de bétail a depuis lors augmenté.[fn]En janvier et en mars 2019, le centre du Mali a connu les deux attaques les plus meurtrières depuis le début du conflit en 2015. Le 1er janvier 2019, des milices présumées Dogon ont attaqué le village peul de Koulogon et tué 36 civils, blessé neuf autres, et brûlé plus d’une centaine de maisons et des dizaines de granges. Le 23 mars, dans des circonstances similaires, des milices supposément Dozo ont attaqué le village peul d’Ogassagou, tuant 157 personnes, en blessant 65 autres et brûlant plus de 200 maisons. Une attaque de cette ampleur est inédite dans l’histoire du Mali. Voir Minusma, “Communiqué de presse: Conclusions préliminaires de la mission d’enquête spéciale sur les graves atteintes aux droits de l’homme commis à Ogossagou le 23 mars 2019”, 2 mai 2019.Hide Footnote Tout comme le programme de désarmement, de tels cessez-le-feu ont peu de chances d’être pérennes s’ils n’in­cluent pas tous ceux qui combattent sur le terrain, y compris les jihadistes.

Options de dialogue pour sortir de l’impasse

L’approche actuelle du gouvernement malien et de ses partenaires occidentaux montre ses limites ; engager un dialogue avec, entre autres, les insurgés de la Katiba Macina pourrait permettre de les dépasser. Le gouvernement pourrait explorer deux options en ce sens. La première consisterait à tenter de relancer les pourparlers avec les dirigeants de la Katiba Macina, en ranimant l’idée d’un débat entre des érudits religieux et Hamadoun Koufa, tout en veillant à désamorcer les éventuelles résistances à cette initiative. La seconde viserait à promouvoir un dialogue politique plus inclusif impliquant toutes les communautés du centre du Mali, y compris celles qui soutiennent et sympathisent avec les jihadistes, afin de déterminer ensemble les causes du conflit, de se mettre d’accord sur la manière de s’y attaquer et de mieux définir le rôle de l’Etat dans ce processus.

Explorer ces options n’obligerait pas à mettre fin aux opérations militaires, aux projets de développement ni au programme de DDR, mais il implique un clair changement de cap. Plutôt que de chercher à acculer les jihadistes de sorte qu’ils n’aient plus d’autre choix que de se rendre ou de quitter la région, les militaires pourraient maintenir un certain niveau de pression mais accepter des cessez-le-feu temporaires et locaux lorsque les médiateurs estiment qu’il est temps de donner plus de place au dialogue. Entre-temps, le programme de DDR du gouvernement devrait tout au moins continuer de laisser la porte ouverte aux jihadistes qui ont rejoint l’insurrec­tion contre leur gré, ou qui l’ont fait délibérément mais le regrettent désormais et souhaitent déposer les armes. Le gouvernement à Bamako devrait néanmoins reconnaitre que peu d’entre eux sont susceptibles de le faire tant que leurs dirigeants jurent de poursuivre les combats. Il devrait éviter toutes les mesures agressives visant à diviser le mouvement ; elles ont peu de chances de fonctionner et pourraient entraver les efforts visant à ouvrir des voies de communication avec ses dirigeants.

S’efforcer de nouer le contact avec la Katiba Macina

Le gouvernement malien devrait envisager de redoubler d’efforts pour nouer le contact avec des individus proches de la Katiba Macina, en vue de dialoguer avec les dirigeants du mouvement. De tels efforts sont non seulement difficiles et susceptibles de controverses mais leur succès est également loin d’être garanti. Cependant, étant donné le manque d’autres bonnes options, ils valent la peine d’être poursuivis.

Le gouvernement malien pourrait chercher à initier un dialogue local avec les hommes de confiance du chef de la Katiba Macina, Hamadoun Koufa. Ce dernier a rejeté en août 2017 l’invitation des élites peul à des pourparlers, affirmant que de tels pourparlers devraient avoir lieu avec son chef Iyad ag Ghaly. Rien n’indique que sa position a évolué sur ce point et la question de savoir, d’autre part, si le dialogue avec ag Ghaly lui-même pourrait être une option reste ouverte (un prochain briefing de Crisis Group explorera les perspectives pour cette dernière option). Cependant Koufa a ouvert une porte d’entrée en exprimant sa volonté de participer au moins à un dialogue religieux avec trois érudits musulmans, dont Mahmoud Dicko.[fn]Voir aussi la note de bas de page 68.Hide Footnote Le gouvernement pourrait encourager un tel dialogue, en donnant explicitement mandat à des chefs religieux, y compris aux trois érudits mentionnés par Koufa, pour discuter avec lui ou ses représentants.

Ce dialogue initial pourrait également ouvrir un canal par lequel les autorités maliennes pourraient discuter d’accords transactionnels, comme les cessez-le-feu ou l’accès à l’aide.

De tels pourparlers auraient probablement, dans un premier temps, des résultats tout au plus modestes, mais leur ambition pourrait s’étoffer au fil du temps. Les érudits musulmans pourraient par exemple commencer par chercher à établir des contacts et explorer des options pour réduire la violence, par exemple à travers des cessez-le-feu locaux ou via le retour négocié de certains fonctionnaires, potentiellement ceux qui fournissent les services, en particulier vétérinaires et sanitaires, que les communautés réclament dans les zones sous contrôle jihadiste. Ils pourraient éventuellement rechercher avec les représentants de la Katiba Macina des sujets de compromis potentiels et formuler des propositions concrètes de réformes politiques et religieuses. Celles-ci pourraient comprendre, par exemple, la création d’un poste officiel de qadi nommé par les autorités locales dans certains districts du centre du Mali – comme c’est le cas en Mauritanie et au Nigéria – ou l’intégration des écoles coraniques dans le système éducatif national afin d’améliorer les perspectives professionnelles de leurs diplômés. Ce dialogue initial pourrait également ouvrir un canal par lequel les autorités maliennes pourraient discuter d’accords transactionnels, comme les cessez-le-feu ou l’accès à l’aide, mais aussi de mesures plus directement politiques, peut-être même en s’entretenant directement avec Koufa sur ces questions.

Le gouvernement devrait prendre des mesures pour désamorcer les résistances que de tels efforts risquent de générer. Une partie des élites de Bamako et de nombreux Maliens du centre sont susceptibles d’interpréter ces contacts comme une étape vers un accord avec les jihadistes et l’application de la Charia, tandis que les puissances occidentales risquent d’y voir la légitimation d’une organisation terroriste impliquée dans des crimes de sang. Les responsables maliens pourraient indiquer clairement qu’en dépit de ces pourparlers, ils ne cautionnent pas la vision des jihadistes pour le pays. Pour contrer la résistance potentielle des gouvernements occidentaux, le gouvernement devrait garantir comme condition préalable à tout accord que les insurgés s’engagent à renoncer à leurs liens transnationaux. Les dirigeants maliens pourraient également souligner auprès de leurs homologues occidentaux qu’ils portent un lourd fardeau financier et militaire dans une guerre dont on ne voit pas l’issue, et qu’ils ont intérêt à permettre au gouvernement malien d’explorer toutes les options pour y mettre un terme.

Malgré les difficultés, il existe peut-être une certaine marge de manœuvre. En réalité, l’islam réglemente déjà une grande partie de la vie rurale au Mali, notamment en matière de famille, de mariage, d’héritage et de divorce. La plupart des Maliens, en particulier dans les zones rurales, se tournent d’abord vers les autorités traditionnelles ou religieuses pour régler les conflits familiaux et fonciers, et ce n’est qu’après avoir épuisé ces voies traditionnelles qu’ils ont recours aux tribunaux, d’ailleurs dysfonctionnels, de l’Etat.[fn][1] Voir « Résumés des résultats : 6ème tour de l’enquête Afrobaromètre. Mali 2014 », Afrobaromètre, 2015. de Nations u﷽st -il ires des mariagesiples et varies Norway ligious leaders, civil society,
 Hide Footnote
Si, par exemple, le gouvernement officialisait les tribunaux islamiques, cela n’aurait probablement pas d’impact majeur sur le comportement des citoyens ou sur l’autorité de l’Etat. Cela pourrait même renforcer la légitimité de l’Etat si les habitants des zones affectées voyaient dans cette décision une mesure susceptible de réduire la violence et de répondre aux besoins locaux.

Un dialogue plus inclusif pour le centre du Mali

Le jihad n’étant qu’une dimension de la crise au centre du Mali, le gouvernement malien devrait également engager un dialogue plus large avec les différents groupes d’intérêt présents dans la région, y compris ceux fondés sur l’appartenance ethnique. L’idée serait de parvenir à une conception commune des griefs et des clivages qui sous-tendent la violence et des moyens d’y répondre. Etant donné la faiblesse chronique de l’Etat au centre du Mali, il s’agirait aussi de discuter de ce qu’impliquerait son retour dans la région. Les questions à l’ordre du jour pourraient inclure, par exemple, la réglementation de l’accès aux ressources naturelles, le rétablissement de mécanismes locaux de sécurité et de justice, les formes d’autorité décentralisée et de représentation politique envisageables ou encore le type de système éducatif, tant francophone que coranique, adaptée à la région. Une telle démarche pourrait aider à dissiper les craintes de ceux qui pensent que le dialogue avec les jihadistes leur portera préjudice. Ce dialogue ne devrait pas nécessairement impliquer directement les yimbé laddé en tant que tel; en fait, cela serait probablement impossible sauf si les efforts pour parler à Hamadoun Koufa portent leurs fruits. Mais les groupes sociaux qui leur sont les plus favorables, y compris parmi les nomades peul et les élèves des écoles coraniques, devraient être impliqués.

La mission de bons offices est riche d’enseignements sur la forme qu’un tel dialogue pourrait revêtir et la façon dont il pourrait être mené. Il devrait dépasser les forums périodiques que le gouvernement avait l’habitude d’organiser jusqu’ici.[fn]Plusieurs forums ont eu lieu à Mopti depuis 2016, notamment le Forum de Mopti sur la réconciliation et la paix en janvier 2016 et le Forum des victimes et associations de victimes de la région de Mopti en avril 2017.Hide Footnote Par ailleurs, il devrait être aussi inclusif que possible et animé par un large éventail de personnes, y compris des représentants de l’Etat, des autorités traditionnelles, des chefs religieux et des représentants de la société civile. Il devrait susciter une mobilisation par la base, tout en facilitant l’émergence de leaders reconnus par les communautés. Contrairement à la mission de bons offices, qui a tourné court en raison du changement de gouvernement, le dialogue doit être initié puis soutenu publiquement et avec constance par la présidence de la République du Mali.

Tout comme dans le Nord, le défi est d’autant plus grand que les structures politiques du centre du Mali se sont effondrées après quelques années d’insurrection.

Les obstacles à un tel dialogue sont nombreux. Les négociations d’Alger qui ont abouti à l’accord de Bamako en 2015 visaient à donner la parole aux différentes parties prenantes au Nord du Mali. Mais les luttes qui ont suivi pour le mettre en œuvre, montrent combien il est difficile d’organiser des pourparlers inclusifs, de parvenir à un accord et de le faire appliquer.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée ?, 22 mai 2015 ; le briefing Afrique de Crisis Group N°104, Mali : dernière chance à Alger, 18 novembre 2014 ; et le briefing Afrique de Crisis Group N°115, Mali : la paix venue d’en bas ?, 14 décembre 2015.Hide Footnote Tout comme dans le Nord, le défi est d’autant plus grand que les structures politiques du centre du Mali se sont effondrées après quelques années d’insurrection. La plupart des élus ont fui leur circonscription et ont perdu beaucoup de leur influence. La légitimité des autorités traditionnelles encore en place est souvent contestée. Enfin, il n’est pas établi non plus que les jihadistes qui contrôlent les zones rurales permettraient aux habitants de participer à un tel dialogue inclusif. Il pourrait d’ailleurs s’agir d’une question sur laquelle les érudits religieux essayant d’établir le contact avec les dirigeants de la Katiba Macina pourraient rechercher un compromis.

Le président pourrait, dans un premier temps, nommer un représentant spécial ayant plein mandat pour définir les modalités concrètes d’un tel dialogue puis animer les débats. Ce représentant devrait travailler avec les élites locales et les personnalités influentes, comme des maîtres coraniques et des notables traditionnels, pour réduire le risque que les jihadistes interrompent le processus même s’ils y sont opposés.

Conclusion

Les violences qui touchent le centre du Mali sont plus meurtrières que nulle part ailleurs dans le pays. Elles ont fait plus d’un millier de morts au cours des quatre dernières années. La réponse de l’Etat, qui s’appuie principalement sur la force militaire, complétée par l’aide au développement, n’a jusqu’à présent pas permis de diminuer les niveaux de violence de façon significative. Les opérations militaires ont renforcé la présence de l’Etat dans les villes. Mais les insurgés de la Katiba Macina contrôlent de vastes territoires ruraux et continuent de recruter en tirant parti de profonds griefs locaux. Rien ne suggère que le mouvement sera vaincu prochainement. Entre-temps, les attaques jihadistes et les opérations contre-insurrectionnelles ont alimenté les violences intercommunautaires, qui font désormais plus de victimes que les combats entre forces de sécurité et insurgés. Si l’aide au développement est cruciale au centre du Mali, les résultats obtenus dans cette région et ailleurs dans le Sahel semblent indiquer que cet outil est inefficace pour lutter contre les insurrections ; il ne permet pas de diminuer le soutien dont bénéficient les insurgés et a peu de chances d’améliorer suffisamment la vie des gens en l’absence d’un minimum de sécurité.

Alors que les politiques existantes s’enlisent et qu’il reste peu d’autres bonnes options, le gouvernement malien devrait envisager d’établir le contact avec les insurgés et leurs partisans, que ce soit en ouvrant une communication directe avec les dirigeants de la Katiba Macina ou en initiant un dialogue plus large avec les couches sociales qui lui sont le plus favorable. Ces efforts ne se feront pas sans mal : ils risquent notamment de susciter des oppositions parmi les communautés les plus touchées par la violence jihadiste mais aussi à Bamako ou dans les capitales étrangères ; Hamadoun Koufa lui-même a jusqu’ici rejeté le dialogue. Par ailleurs, ces efforts n’ab­outiront certainement pas à une cessation immédiate des hostilités et rien ne garantit qu’ils produiront des résultats importants même avec le temps. Ils ne constituent pas non plus une alternative à la force : le gouvernement malien et ses partenaires internationaux devraient maintenir des opérations militaires qui, depuis début 2018, ont au moins freiné l’avancée des jihadistes. Mais une approche qui associe ces opérations à des efforts de dialogue pourrait aider à contourner l’impasse actuelle et faire émerger de nouvelles pistes pour endiguer la violence et faire avancer la paix.

Dakar/Bruxelles, 28 mai 2019

 

Annexe A: Evolution de la violence au centre du Mali (2015-2018)